‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 232 sur 340 · En. Cf. p. 32, n. 2. 5. ïiajazet, acte I, scène i · texte numérisé non relu

En. Cf. p. 32, n. 2. 5. ïiajazet, acte I, scène i

4. Le verbe flnller s'employait plus 6. Ibid., acte IV, scène vu.

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Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme; mais je les cite parce qu'elles semblent imitées du style de Corneille ; et c'est là ce que j'appelle, en quelque sorte, parler pour se faire connaître et dire de grandes choses sans les inspirer.

Je sais qu'on a dit de Corneille qu'il s'était attaché à peindre les hommes tels qu'ils devaient être' : il est donc sûr, au moins, qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étaient, je m'en tiens à cet aveu-là. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature. Les peintres n'ont pas eu la même présomption : quand ils ont voulu peindre les esprits célestes, ils ont pris les traits de l'enfance ; c'était, néanmoins, un beau champ pour leur imagination ; mais c'est qu'ils étaient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si le grand Corneille, Monsieur, avait fait encore attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Corneille n'avait point de goût, parce que, le bon goût n'étant qu'un sentiment vif et fidèle de la belle nature, ceux qui n'ont pas un esprit naturel ne peuvent l'avoir^ que mauvais; aussi l'a-t-il fait paraître^ non seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, ayant préféré les Latins et l'enflure des Espagnols aux divins génies de la Grèce.

Racine n'est pas sans défauts; quel homme en fut jamais exempt? Mais qui donna jamais au théâtre plus de pompe et de dignité? qui éleva plus haut la parole, et y versa plus de douceur? Quelle facilité, quelle abondance, quelle poésie, quelles images, quel sublime dans Athalie ! Quel art dans tout ce qu'il a fait I Quels caractères ! Et n'est-ce pas encore une chose admirable qu'il ait su mêler aux passions et à

1. Cf. La Bruyère, Crt;rtC/(^/'C,«,chap.I, p. 332, n. 3. Cf. aussi p. 36, note 3. § 54. 3. L'a-t-il fait paraître. A-t-il fait

2. AV peuvent l'avoir. Le représente, paraître cela (qu'il n'avait point de non pas le bon goût, mais le goût. Cf. goût).

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toute la \<'lii'im'nco el à la naïvclé du sonlimont lout Toide riinaginaliou ? En un mol, il me semble aussi supérieur ;\ Corneille par la poésie el le génie que par Tespril, le ii,orit el la dfliealesse.

Cependant les ouvrages de Corneille sont en possession d'une admiration bien constante, et cela ne me surprend pas. Y a-t-il rien qui se soutienne davantage que la passion des romans? 11 y en a qu'on ne relit guère, j"en conviens : mais on court tous les ouvrages ' qui paraissent dans le même genre, et l'on ne s'en rebute point. L'inconstance du public n'est qu'à l'égard des auteurs, mais son goût est constamment'^ faux. Or, la cause de cette contrariété^ apparente, c'est cfue les habiles* ramènent le jugement du pul)lie ; mais ils ne peuvent pas de même corriger son goût, parce que l'ànie" a ses inclinations indépendantes de ses opinions. Ce qu'elle ne sent pas d'abord% elle ne le sent point par degrés, comme elle fait ' en jugeant ; et voilà ce qui fait que Ton voit des ouvrages que le public critique après les maîtres, qui ne lui en plaisent pas moins, parce que le public ne les critique que par réflexion et les goûte par sentiment.

D'expliquer pourcpioi les romans meurent dans un si prompt oubli et Corneille soutient sa gloire, c'est là** l'avantage du théâtre. On y fait revivre les morts ; et, comme on se dégoûte bien plus vite de la lecture d'une action que de sa représentation, on voit jouer dix fois sans peine une tragédie très médiocre qu'on ne pourrait jamais relire. Knfm, les gens du métier soutiennent les ouvrages de Corneille, et c'est la plus forte objection. Mais peut-être y en a-t-il plusieurs qui se laissent emporter aux mômes choses''

1. On court tous les ouvrages. 'Le sèThù 6. D'ahonl. Tout d'abord. Cf. j). T>1, courir s'emploie avec un complément ii. 1.

direct dans le sens de rechercher, courir 7. Comme elle fuit . Fait se rapporte à

(ipré<:. par degrés.

2. Constamment. Opposékinconslance. 8. D'eipliriuer... c'est là. D'e.rpliqner

3. Contrariété. Gontradiction. a ici le sens de quant à e.rpli'iuer.

■i. Les habiles. Les hommes de lalenl, 9. Qui se laissent emporter au.r mêmes

ou les connaisseurs; tous ceux que Vau- choses. Dans les constructions de ce

venargues appelle plus bas les maîtres. genre, après se laisser suivi d'un infi-

.5. //«/«e.C'est Vaurenarguesquidit: nitif, on met la préposition // au lieu de

'< Il faut avoir de l'àme pour avoir du la préppsition;;a/-. — Emporter. Enlr&î-

goùt. yi ner, séduire.

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que le peuple ; il n'est pas sans exemple qu'avec de l'esprit on aime les fictions sans vraisemblance et les choses hors de la naturel D'autres ont assez de modestie pour déférer au moins dans le public à l'autorité du grand nombre et d'un siècle très respectable'-; mais il y en a aussi que leur génie dispense de ces égards ^ J'ose dire, Monsieur, que ces derniers ne se doivent qu'à la vérité : c'est à eux d'arrêter le progrès des erreurs. J'ai assez de connaissance, Monsieur, de vos ouvrages, pour connaître vos déférences', vos ménagements pour les noms consacrés par la voix publique ; mais voulez-vous, Monsieur, faire comme Despréaux, qui a loué toute sa vie Voiture ^ et qui est mort sans avoir la force de se rétracter?.,.

De mille personnes qui lisent, il n'y en a peut-être pas une qui ne préfère, en secret, l'esprit de M. de Fontenelle au sublime de M. deMeaux% et l'imagination des Lettres persanes à la perfection des Lettres provinciales, où l'on est étonné de voir ce que l'art a de plus profond, avec toute la véhémence et toute la naïveté de la nature. C'est que les choses ne font impression sur les hommes que selon la proportion qu'elles ont avec leur génie; ainsi le vrai, le faux, le sublime, le bas, etc., -tout glisse sur bien des esprits et ne peut aller jusqu'à eux : c'est la même raison qui fait que les choses trop petites par rapport à notre vue lui échappent et que les trop grandes l'offusquent'...

Je parlerais encore là-dessus longtemps si je pouvais oublier à qui je parle. Pardonnez, Monsieur, à mon âge^ et au métier que je fais% le ridicule de tant de décisions*" aussi mal exprimées que présomptueuses. J'ai souhaité toute ma vie, avec passion, d'avoir Thonneur de vous voir, et je suis charmé d'avoir dans cette lettre une occasion de vous assurer, du moins, de l'inclination naturelle et de l'admi-

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