LES SCIENCES ET LES ARTS CORROMPENT LE:S MŒ[JRS
Rome se remplit de philosophes et d'orateurs; on négligea la discipline militaire, on méprisa l'agriculture, on embrassa des sectes, et l'on oublia la patrie. Aux noms sacrés de liberté, de désintéressement, d'obéissance aux lois, succédèrent les noms d'Epicure, de Zenon, d'Arcésilas'. Jusqu'alors les Romains sétaient contentés de pratiquer la vertu; tout fut perdu quand ils commencèrent à l'étudier.
0 Fabricius"! qu'eût pensé votre grande àme, si, pour votre malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la face^ pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras, et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes? <' Dieux! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles sont ces mœurs efféminées? que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés, qu'avez-vous fait? Vous, les maîtres des nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus! Ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent! C'est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires et des histrions, que vous avez arrosé de votre sang la Grèce et l'Asie! Les dépouilles de Carthage sont la proie d'un joueur de flûte! Romains, hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres ; brisez ces
1. Epicure, Zenon, ArcéiiilttH. — Philo- qu'on appela la nouvelle Académie, sophes grecs; ils fondèrent, le premier, 2. Général romain du m'' siècle; il
l'école qui porle son nom, le second, refusa les présents de Pyrrhus, l'école stoïcienne, le troisième, celle 3. Face. Aspect.
* Voir notre Précis de l'Histoire de la LUlévalure française, p. 364-377 .
LE XVniC SIÈCLE PAR LES TEXTES 25
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marbres, lirùlez cos tableaux, chassez ces esclaves qui vous siil»jiii;uc'nl, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres mains s"illtislrenl par de vains lalcnls; le seul talent digne do Home esl celui de concpiérir le monde, et d'y l'aire régner la vertu. Quand Cinéas ' prit notre Srnal pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée; il n'y entendit point celle éloquence frivole, l'étude et le charme des hommes futiles. Que vil donc Cinéas de si majestueux? 0 ciloyeus! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni-tous vos arts, le plus l)eau spectacle qui ail jamais paru sous le ciel : l'assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Home et de gouverner la terre. »
Mais franchissons la dislance des lieux et des temps, et voyons ce qui s'est passé dans nos contrées et sous nos yeux; ou plutôt, écartons des peintures odieuses (pii blesseraient notre délicatesse, et épargnons-nous la peine de répéter les mêmes choses sous d'autres noms. Ce n'est point en vain que j'évoquais les mânes de Fabricius; et qu'ai-je fait dire à ce grand homme, que je n'eusse pu mettre dans la bouche de Louis XH ou de Henri IN? Parmi nous, il est vrai, Socrate n'eût point bu la ciguë; mais il eût bu dans une coupe encore plus amère la raillerie insultante et le mépris pire cent fois que la mort.
Voilà comment le luxe, la dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés. Le voile épais dont elle a couvert toutes ses opérations semblait nous avertir assez qu'elle ne nous a point destinés à de vaines recherches. Mais est-il quelqu'une de ces leçons dont nous ayons su profiter, ou que nous ayons négligée impunément? Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant, que tous les secrets qu'elle vous cache sont autant de maux dont elle vous garantit, et que la peine que vous trouvez à vous instruire n'est pas le moindre
1. :Ministrecle Pyrrhus,chargéparson maître do négocier la paix après la bataille d'Héraclée.
de ses bienfaits. Les hommes sont pervers; ils seraient pires encore, s'ils avaient eu le malheur de naître savants.
[Discours sur la Science et les Arts.)
PnOPRlÉTÉ ET INÉGALITÉ
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile*. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ^ ! » Mais il y a grande apparence qu'alors les choses en étaient déjà A'enues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient : car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit humain; il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d'âge en âge, avant d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature...
Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou ili's ;uèles, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pécheurs ou quelques grossiers instruments de musique; en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent
1. Cf. Pascal : « Ce chien est à moi, de toule la terre. » [Pensées, édit. Ila-
disaient ces pauvres enfants; c'est la vet, VI, §50.)
ma place au soleil. — Voilà le com- 2. Pour tout ce morceau, cf., p. 153,
mencement et l'image de l'usurpation l'extrait de Voltaire.
Hss i.h: wiih siKCi.h: I'Mi i.ks thxtes
A jouir oiilrc eux îles doiii'iMirs diiii ((Uiimerc»!' iiidi'pemlaiil. Mais dès liiislaiit qu'un ^ liominc cul hcsnin du secoui's d'un aulre, dès qu'on s'aperçut qu'il «'lail utile ;\ un seul d'avoir des ]>rovisions pour deux, l'i-^alili' disparut, la proprièlc; s'introduisit, le travail devint nc'cessaire, et les vastes l'orèts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons...
Avant qu'on eût inventé les signes représentatifs des richesses, elles ne pouvaient guère consister qu'en terres et en bestiaux, les seuls biens réels que les hommes puissent posséder. Or, quand les héritages^ se furent accrus en nombre et en étendue au point de couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s'agrandir qu'aux dépens des autres, et les surnuméraires*, que la faiblesse ou l'indolence avaient empêchés d'en acquérir à leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, tout changeant autour d'eux, eux seuls n'avaient point changé, furent obligés de recevoir ou de ravir leur sid)sislance de la main des riches; et de là commencèrent h naître, selon les divers caractères des uns et des autres, la domination et la servitude, ou la violence et les rapines. Les riches, de leur côté, connurent à peine le plaisir de dominer qu'ils dédaignèrent bientôt tous les autres; et, se servant de leurs anciens esclaves pour en soumettre de nouveaux, ils ne songèrent qu'^ subjuguer et asservir leurs voisins : semblables à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture et ne veulent plus que dévorer des hommes.
C'est ainsi que, les plus puissants ou les plus misérables se faisant de leurs forces ou de leurs besoins une sorte de droit au bien d'aulrui, équivalant, selon eux, à celui de propriété, Tégalité rompue^ fut suivie du plus affreux désordre; c'est ainsi que les usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous, étouffant la pitié naturelle et la voix encore faible de la justice, rendirent les
1. Commerce. Relations sociales. 4. Surnuméraires. Ceux qui sont en
2. Dès -l'insliint que. Cf. p. 64, n. 2. trop; proprement en surnombre.
."î. LfsA^/'iVrt^es.Lésdomainestiérédi- 5. L'éf/nlilé rompue. La rupture de
taircs. légalité. Cf. p. 136, n. 3.
hommes avares, ambitieux et méchants. Il s'élevait entre le droit du plus fort et le droit du premier occupant un conflit perpétuel qui ne se terminait que par des combats et des meurtres. La société naissante fît place au plus horrible état de guerre : le genre humain, avili et désolé, ne pouvant plus retourner sur ses pas, ni renoncer aux acquisitions malheureuses quil avait faites, et ne travaillant qu'à sa honte, par l'abus des facultés qui l'bonorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.
Attonitm novitale mali, divcsque miscrque, Effugere optât opes, et quse modo voierat oditK
11 n'est pas possible que les hommes n'aient fait enfîn des réflexions sur une situation aussi misérable et sur les calamités dont ils étaient accablés. Les riches surtout durent bientôt sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle, dont ils faisaient seuls tous les frais, et dans laquelle le risque de la vie était commun, et celui des biens particulier. D'ailleurs, quelque couleur qu'ils pussent donner à leurs usurpations, ils sentaient assez qu'elles n'étaient établies que sur un droit précaire et abusif, et que, n'ayant été acquises que par la forcée la force pouvait les leur ôter sans qu'ils eussent raison de s'en plaindre. Ceux mêmes que la seule industrie* avait enrichis ne pouvaient guère fonder leurs propriétés sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire : « C'est moi qui ai bâti ce mur; j'ai gagné ce terrain par mon travail. — Qui vous a donné les alignements*, leur pouvait-on répondre; et en vertu de quoi prétendez-vous être payés à nos dépens d'un travail que nous ne vous avons point imposé? Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès et unanime du
1. 0\ide, Mélum., XI, v. a Frappé 2. S'ayaiil été iiciiitises... la force pou-
d'effroi par ce malheur qu'il n'avait vieil. Cf. p. 35, n. 5. pas prévu, il (Midas) souhaite d'échap- 5. Imluslrie. Au sens le plus général;
per à ses richesses, et ce qu'il appelait habileté dans l'exécution d'un travail
naguère do ses vœux, il le hait. » On manuel.
sait que Midas avait obtenu de Bac- 4. Qui vous a donné les alignemenla?
chus le pouvoir de changer en or tout Qui vous a tracé les limites de vos
ce qu'il toucherait. domaines?
;{9<> /' M///'- siir.i.h: l'Mi //..s ir.xriis
genre liuinain pour vous approprior sur la subsistance comniuno tout i'<^ (|ui allait au doià de la vôtre? » Destitu"('' de raisons valables pour se juslilier ri de forces suflisantcs pour se défendre; écrasant facilement un parlicidier, mais écrasé lui-même par des troupes de bandits; seul contre tous, et ne pouvant, à cause des jalousies mutuelles, s'unir avec ses é'gaux contre des ennemis unis par l'espoir commun du pillage, le riche, pressé par la nécessité, conçut cnlin le projet le plus rélléehi ijui soit jamais entré dans l'esprit liumain : ce fut d'employer (Mi sa faveur les forces mêmes de ceux qui l'attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d'autres maximes et de leur donner d'autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le dj'oil naturel lui était contraire.
Dans cette vue. après avoir exposé à ses voisins l'horreur d'une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l'oppression les faibles, contenir les ambitieux et assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient; instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer , qui ne fassent pas acception de personnes \ et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l'association) repousse les ennemis communs, et nous maintienne dans une concorde éternelle. »
Il en fallut beaucoup moins que léquivalent de ce discours pour entraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui d'ailleurs avaient trop d'affaires à démêler entre eux pour pouvoir se passer d'arbitres, et trop d'avarice^ et d'ambition
1, Faire acception rf« ^^fr.sOHHfs, c'est faire entrer en ligne de compte la qualité des personnes.