LE XVIII" SIECLE PAR LES TEXTES
402 /^' Vf///'' siiiCLH i'M( i.i:s ri:\ri:s
me fit comprendre qu'aucun de ceux qui étaient présents ne voyait en quoi consistait la véritable beauté de ce trait. « Tour moi, leurdis-je,il me paraît que, s'il y a le moindre courage, la nioiiulre ItM-nielé, dans raclion d'Alexandre, elle n'esl iju'une extravagance. >■ Alors tout le nH)nde se réunit et convint que c'était une extravagance, .l'ailais répondre et m'échaufTer, quand une femme, qui était à coté de moi, et qui n'avait pas ouvert la bouche, se pencha vers mon oreille, et me dit tout bas : « Tais-loi, Jean-Jacques, ils ne l'entendronl pas. » Je la regardai, je fus frappé et je me tus.
Après le diner, soupçonnant sur' plusieurs indices que mon jeune docteur n'avait rien compris du tout à Ihisloire qu'il avait si bien racontée, je le pris par la main, je fis avec lui un tour de parc, et, l'ayant questionné tout à mon aise, je trouvai qu'il admirait plus que personne le courage si vanté d'Alexandre : mais savez-vous où il voyait ce coiirage? uniquement dans celui d'avaler d'un seul trait un breuvage de mauvais goût, sans hésiter, sans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, à qui l'on avait fait prendre médecine, il n'y avait pas quinze jours, et qui ne l'avait^ prise qu'avec une peine infinie, en avait encore le déboire, à la bouche. La mort, l'empoisonnement ne passaient dans son esprit que pour des sensations désagréables, et il ne concevait pas, pour lui, d'autre poison que du séné. Cependant il faut avouer que la fermeté du héros avait fait une grande impression sur son jeune cœur, et qu'à la première médecine qu'il faudrait avaler il avait bien résolu d'être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircissements qui [)assaient évidemment sa portée, je le confirmai dans ces dispositions louables, et je m'en retournai riant en moi-même de la haute sagesse des pères et des maîtres, qui pensent apprendre l'histoire aux enfants...
Quelques lecteurs, mécontents du f.ais-lol Jean-Jacques, demanderont, je le prévois, ce que je trouve enfin de si l)eau dans l'action d'Alexandre. Infortunés ! s'il vous faut le dire*, comment le comprendrez-vous? C'est qu'Alexandre croyait
i. Sur. D'après. Cf. p. 22, n. 5. goût. S'oiiiploic plus souvent au figuré,
2. L'arait. Sur le, cf. p. .30, n. 3. 4. S'il vous faut le dire. S'il faut vous
3. En (liait encore le déboire. Le dé- le dire, que je vous le dise.
à la vertu ; c'est qu'il y croyait sur sa tête, sur sa propre vie; c'est que sa grande âme était faite pour y croire. Oh ! que cette médecine avalée* était une belle profession de foi! Non, jamais mortel n'en fit une si sublime. S'il est quelque moderne Alexandre, qu'on me le montre à de pareils traits.
S'il n'y a point de science de mots, il n'y a point d'étude propre aux enfants. S'ils n'ont pas de vraies idées, ils n'ont point de véritable mémoire; car je n'appelle pas ainsi celle qui ne retient que des sensations. Que sert d'inscrire dans leur tête un calalogue de signes qui ne représentent rien pour eux ? En apprenant les choses, n'apprendront-ils pas les signes? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprendre deux fois? Et cependant^ quels dangereux préjugés ne commence-t-on pas à leur inspirer en leur faisant prendre pour de la science des mots qui n'ont aucun sens pour eux! C'est du premier mot^ dont l'enfant se paye, c'est de la première chose qu'il apprend sur la parole d'autrui , sans en voir l'utilité lui-même, que son jugement est perdu : il aura longtemps à briller aux yeux des sots avant qu'il répare une telle perte,
Non, si la nature donne au cerveau d'un enfant cette souplesse qui le rend propre à recevoir toutes sortes d'impressions, ce n'est pas pour qu'on y grave des noms de rois, des dates, des termes de blason, de sphère, de géographie, et tous ces mots, sans aucun sens pour son âge et sans aucune utilité pour quelque âge que ce soit, dont on accable sa triste et stérile enfance ; mais c'e-t pour que toutes les idées qu'il peut concevoir et qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent à son bonheur et doivent l'éclairer un jour sur ses devoirs, s'y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables, et lui servent à se conduire pendant sa vie d'une manière convenable à* son être et à ses facultés.
Sans étudier^ dans les livres, l'espèce de mémoire que peut avoir un enfant ne reste pas pour cela oisive ; tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend le frappe, et il s'en souvient; il
1. Cette médecine avalée. Le fait d'à- 3. Du premier mot. Dès le premier \aler celte médecine. Cf. p. 136, n. 3. mot.
2. Cependant. Pendant ce temps, 4. Convenable à. C(. p. 160, n. 2. jiendant que (et parce que) l'on suit 5. Sans étudier. Conslruclion libre de une telle méthode. Cf. p. 51, n. 1. l'infinitif. Cl", p. .'i5, n. 5.
4U4 " \""" sifxLh: /M/1 /./:;.s tkxtks
lient rci^islre en lui-même des allions, des discours di!S hommes ; el loul ce qui l'environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit oontiuiielleinenl sa mi'moire, en attendant que son jugement puisse on jjrolilcr. C'est dans le choix de ces ohjcls. c'est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux (ju'il peut connaître, et de lui cacher ceux ([uil doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver en lui cette première faculté; et c'est par \h qu'il faut tâcher de lui former un magasin de connaissances qui servent à son éducation durant sa jeunesse et à sa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il est vrai, ne forme point de petits prodiges et ne fait pas briller les gouvernantes et les précepteurs : mais elle forme des hommes judicieux, robustes, sains de corps et d'entendement, qui, sans s'être fait admirer étant jeunes, se font honorer étant grands.
{Emile, livre II.)
ItON'Il': NATURELLE DE L HOMME
Si la bonté morale est conforme à notre nature, l'homme ne saurait être sain d'esprit ni bien constitué qu'autant qu'il est bon. Si elle ne l'est pas, et que l'homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l'être sans se corrompre, et la bonté n'est en lui qu'un vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain serait un animal aussi dépravé qu'un loup pitoyable, et la vertu seule nous laisserait des remords.
Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami' ! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchants nous portent. Quel spectacle nous flatte''^ le plus, celui des tourments ou du bonheur d'autrui ? Qu'est-ce qui nous est plus doux à faire et nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait, d'un acte de bienfaisance ou d'un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressez-vous-^ sur vos théâ-
1. Le « vicaire savoyard >■, dans la 3. On disait s'/nlére.tner pour aussi bouche duquel Rousseau a mis ce dis- bien que s'inléresser ii ; hi sens de pour cours, s'adresse à Emile. donne plus de force à la première.de ces