LE PACTE SOCIAL
Il y aura toujours une grande difTérence entre soumettre une multitude et régir une société. Que des hommes épars soient successivement asservis à un seul, en quelque nombre
1. Srt;«;v(rt/i'«. Fêtes romaines de Sa- maîtres, qui les servaient à table, tumejdanslcsquellesrégnaitlaiiccncf. '.i. A'/. Elail trop vain pour instruire
2. Le renversement qu'ils affectaient. équivaut à n'instruisait. Cf. p. 25, n. 5. Les esclaves, pendant les saturnales, i. L'honnêteté. Les bienséances. Cf. prenaient parfois la place de leurs y. 179, n. 1.
qu'ils puissent être, je ne vois là qu'un maître et des esclaves; je n'y vois pas un peuple et son chef; c'est, si l'on veut, une agrégation, mais non pas une association ; il n'y a là ni bien public, ni corps politique. Cet homme, eùt-iT asservi la moitié du monde, n'est toujours qu'un particulier; son intérêt, séparé de celui des autres, n'est toujours qu'un intérêt privé. Si ce même homme vient à périr, son empire, après lui, reste épars et sans liaison, comme un chêne se dissout et tombe en tas de cendres après que le feu l'a consumé.
Un peuple, dit Grotius', peut se donner à un roi. Selon Grotius, un peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civiP; il suppose une délibération publique. Avant donc que^ d'examiner l'acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un peuple, car cet acte, étant nécessairement antérieur à l'autre, est le vrai fondement de la société.
En elTet, s'il n'y avait point de convention antérieure, où serait, à moins que l'élection ne fût unanime, l'obligation, pour le petit nombre, de se soumettre au choix du grand, et d'où cent qui veulent un maître ont-ils un droit de voter pour^ dix qui n'en veulent point? La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose au moins une fois l'unanimité.
Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l'état de nature l'emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périrait s'il ne changeait sa manière d'être.
Or, comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n'ont plus d'autre moyen p'our se conserver que de former, par agrégation, une somme de forces qui puisse l'emporter
l.Publicistehollandaisduxvii°siècle. 3. Avant que... de. Cf. p. 24, n. 1.
2. Un acte civil. L'acte d'un peuple 4. De voler pour. D'obliger par leur
organisé en communauté. vote.
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sur la r('sihlaiico, de les niellro en jeu par un seul nioMle et de les faire agir de eoncerl.
Celle somme de l'orée ne peut nailrc qur. du concours de plusieurs; mais, la force el la liberté de chaque homnne étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il' sans se nuire, sans négliger les soins qu'il se doit? Celte difficulté, ramenée à mon sujet, peut s'énoncer en ces termes :
i< Trouver une forme d'association qui di'fende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant. » Tel est le problème fondamental, dont le Contrat social donne la solution.
Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul efîel; en sorte que, bien qu'elles n'aient ■peut- être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues, jusqu'à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprenne sa liberté naturelle en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.
Ces clauses, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir : l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté; car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et, la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.
De plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être, el nul associé n'a plus rien à réclamer : car, s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public^, chacun, étant en quelque point son propre juge, prétendrait bientôt l'être en lout; l'état de nature subsisterait, et l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine.
!. Len eiit/agera-l-il. Les mettra-t-ii en gage, les concédera-t-il. 2. f,c ;;«/'/;■(■. Le corps social.
Enfin chacun, se donnant à tous, ne se donne à personne; et, comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd et plus de force pour conserver ce qu'on a.
Si donc on écarte du pacte social ce qur n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants : « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque memhre comme partie indivisible du tout. »
A l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique, qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres, prenait autrefois le nom de cilé^, et prend maintenant celui de république, ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres Etat, quand il est passif, souverain, quand il est actif, puissance, en le comparant à ses semblables. A l'égard des associés, ils prennent collectivement le nom de peuple, et s'appellent en particulier citoyens, comme participants à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'Etat. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision.
{Contrat social, livre 1, cliap. v et vi.)