‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 268 sur 340 · Rousseau et son cousin Bernard · texte numérisé non relu

Rousseau et son cousin Bernard

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improfiKS^. Nous rroiisAmes davantage la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son écoulement; nous coupâmes lies fonds de boîtes en petites planches étroites, dont les unes mises à plat à la file, et d'autres posées en angle des deux côtés sur celles-lfJ, nous firent un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes à l'entrée de petits bouts de bois minces et à claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudi^e^ retenaient le limon et les pierres sans bouclier le passage à l'eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulée; et, le jour où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes d'espérance cl de crainte l'beure de l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure vint enfin; M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à l'opération, durant laquelle nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, auquel très heureusement il tournait le dos-

A peine aclievail-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna; nous nous mîmes à pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier : et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment^ la terre du noyer était bonne et buvait avidement son jeau. Frappe de la voir se partager en deux bassins, il s'écrie à son tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois de nos planches, en criant à pleine tète : Un aqueduc! un aqueduc! 11 frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos cœurs. En un moment, les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition terrible, nul aulre^ mot prononcé, sinon l'exclamation qu'il ré-pétait sans cesse. Un aqueduc! s'écriaitil en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc!

On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes. On se trompera : tout fut fini. M. Lambercier ne nous

1. Virgile, Géorf/i'j., I, 115. « Un 3. CnwwcH/. Dans le sens de c»w/;«f, travail opiniâtre triomphe de tout. >- « (jKel point.

2. Crapmidine. Plaque percée qu'on 4. .V///. Aucun; nuns qu'il y eût ■=. il met à l'entrée d'un tuyau de bassin, de n'y eut.

réservoir, etc.

dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage, et ne nous en parla plus ; nous l'entendîmes même un peu après rire auprès de sa sœur à gorge déployée, car le rire de M. Lambercier s'entendait de loin; et ce qu'il y eut de plus étonnant encore, c'est que, passé le premier saisissement, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous plantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en répétant entre nous, avec emphase : Un aqueduc! un aqueduc! Jusque-là, j'avais eu des accès d'orgueil par intervalles quand j'étais Aristide ou Brutus' : ce fut ici mon premier mouvement de vanité bien marquée. Avoir pu construire un aqueduc de nos mains, avoir mis une bouture en concurrence avec un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la gloire. A dix ans, j'en jugeais mieux que César à trente.

[Confessions, première partie, livre I.)

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