ROUSSEAU PEINT PAR LUI-MEME
Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme; mais, au lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide; il faut que je sois de sangfroid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende; je fais d'excellents impromptus à loisir^, mais, sur le temps S je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs.
Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir,
1. En lisant les Mes Ae Plutarque, 2. C'est le mot de Mascarille dans
Rousseau s'était cru tour à tour Brutus les Précieuses ridicules (scène xii). ou Aristide. 3. Sur te temps. Cf. sur le moment.
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je no l'ai pas seuloincnl dans la conversation, je l'ai mémo soûl ol quand je travaille. Mes idi'os s'arrangent dans ma tète avec la plus incroyable diKiculté; elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'^l m'émouvoir, m'échauiïer, me donner des palpitations; et, au milieu de toutes cette ('•motion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot, il faut (pie j attende. Insensihlcnu'nl ce grand mouvement s apaise, ce chaos se débrouille, clia([ue chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez-vous point vu quelquefois l'opéra en Italie? Dans les changements de scènes, il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable el qui dure assez longtemps; toutes les décorations sont entremêlées; on voit de toutes parts un tiraillement ([ui fait peine, on croit que tout va renverser" : cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manceuvrc est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j'avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé.
De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrable's, attestent la peine qu'ils mont coûtée. Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main vis-à-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau : l'on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie n'a pu retenir six vers par cœur. Il y a telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tète avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. De là vient encore que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres, genre dont je n'ai