Renverser. Cet emploi intraiisitif est assez rare
jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation' me met au supplice. Je n'écris point de lettres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des heures de fatigue, ou, si je veux écrire de suite^ ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni finir; ma lettre est un long et confus verbiage; à peine m'entendon quand on la lit.
Non seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent même à recevoir. J'ai étudié les hommes, et je me crois assez bon observateur : cependant je ne sais rien voir de ce que je vois; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je ne sens rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me frappe.
Mais ensuite tout cela me revient et je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance ; rien ne m'échappe. Alors, sur^ ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce qu'on a pensé ; et il est rare que je me trompe.
Si peu maître de mon esprit seul avec moi-même, qu'on juge de ce que je dois être dans la conversation, où, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d'oublier au moins quelqu'une, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas même comment on ose parler dans un cercle ; car à chaque mot il faudrait passer en revue tous les gens qui sont là ; il faudrait connaître tous leurs caractères, savoir leurs histoires, pour être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quelqu'un. Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage : sachant mieux ce qu'il faut taire, ils sont plus sûrs de ce qu'ils disent; encore leur échappe-t-il souvent des balourdises. Qu'on juge de celui qui tombe là des nues : il lui est presque impossible de parler une minute impunément. Dans le tête-à-tête, il y a un autre inconvénient que je trouve pire, la nécessité de parler toujours : quand on vous parle il faut répondre, et,
1. Genre... dont l'occupation. Cons- le sens de .««ccess/r^mc^^, et, dans celui truction peu correcte. de sur-le-champ, il faut tout de suite.
2. De suite. D'après les grammai- 3. Sur ce qu'on a fait. D'après ce riens modernes, de suite s'emploie dans qu'on a fait. Cf. ji. 22, n. 5.
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si l'on ni" dil mol, il l'aiil relever la conversation. Celle insnpporlaMe eonirainle m'eût seule dégoùl('' de la sociéli'. Je ne trouve }>oiiil de ^rne plus terrible quo roblij^alion de parler sur-le-rhamp el toujours. Je ne sais si ceci lient à ma morlelle aversion pour tout assujettissement; mais c'est assez qu'il faille absolument quo je parle pour que je dise une sottise inlailliblemenl.
O qu'il y a de plus fatal e>l qu'au lieu de savoir me taire quand je n'ai rien à dire, c'est alors que, pour paNer plus tôt ma dette, j'ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promplement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montl'er...
Je crois que voilà de (luoi faire assez comprendre comment, n'étant pas im sot, j'ai cependant souvent passé pour l'être, même chez des gehs en état de bien juger : d'autant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux promettent davantage, et que celte attente frustrée' rend plus choquante aux autres ma stupidité. Ce détail contient la clef de bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu l'aire et qu'on attribue à une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerais la soci\'té comme un autre, si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait.
(7/>/t/. /première partie, livre III.)