‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 275 sur 340 · I.tlIltK A MONSlIil H I)i: MALKSIIEnnES · texte numérisé non relu

I.tlIltK A MONSlIil H I)i: MALKSIIEnnES

Moiiliimioncy, le 2C> janvier 17t)2.

Après vous avoir exposé, monsieur, les vrais motifs de ma coiuluile, je voudrais vous partcr de mon élat moral dans ma rolraile'. Mais je sens qu'il est bien lard; mon âme aliénée d'elle-même est toute à mon corps : le délahrement de ma pauvre machine l'y tient de jour en jour plus al tachée, et jusqu'à ce qu'elle s'en sépare tout h fait. C'est de mon honheur que je voudrais vous parler, et l'on parle mal du bonheur quand on soulTre.

Mes maux sont l'ouvrage de la nature, mais mon bonheur est le mien. Quoiqu'on en puisse dire, j'ai été sage, puisque j'ai été heureux autant que ma nature m'a permis de l'être. Je n'ai point été chercher ma félicité au loin, je l'ai cherchée auprès de moi, et je l'y ai trouvée. Spartien^ dit (|uc Similis, courtisan de Trajan, ayant sans aucun mécontentement personnel quitté la cour et tous ses emplois pour aller vivre paisiblement à la campagne, lit mettre ces mots sur sa tombe : .Fai demeuré soixante-seize ans sur la terre, et j'en ai vécu sept. Voilà ce que je puis dire à quelque égard, quoique mon sacrifice ait été moindre : je n'ai commencé de vivre que le 9 avril 1756^

Je ne saurais vous dire, monsieur, combien j'ai été touché* de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous, et c'est encore ce qui m'afflige. Oh 1 que le sort dont j'ai joui n'estil connu de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable; la paix régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? De moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut-être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde intellectuel; je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter^ mon

1. A l'Ermitage, près de Montmo- 3. C'est ce jour-là que Rousseau rency. s'était étahli à l'Ermitage.

2. .EliusSpartianus, un des auteurs 4. Touché. CL i>\us hSiS m'afflige. de l'Histoire Auguste^ iv^ siècle. 5. Flatter. Cf. p. 40 i, n. 2.

cœur; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne font' des réalités.

Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes soufTrances. Quels temps croiriezvous, monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante-, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir,- parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de .dîner pour échapper aux importuns et me ménager un plus long aprèsmidi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate^ pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vint s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : Me voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque

1. foH/. Substitut de yo«(>. 3. Son chien. — Cf. dans l'Enéide

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