‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 286 sur 340 · LES FORETS AGITEES PAR LES VENTS · texte numérisé non relu

LES FORETS AGITEES PAR LES VENTS

Qui pourrait décrire les mouvements que l'air communique aux végétaux? Combien de fois, loin des villes, dans le fond d'un vallon solitaire couronné d'une forêt, assis sur le bord d'une prairie agitée des vents-, je me suis plu à voir les mélilots^ dorés, les trèfles empourprés, et les vertes graminées, former des ondulations semblables à des flots, et présenter à mes yeux une mer agitée de fleurs et de verdure ! Cependant les vents balançaient sur ma tête les cimes majestueuses des arbres. Le retroussis de leur feuillage faisait paraître chaque espèce de deux verts différents. Chacun a son mouvement. Le chêne au tronc raide ne courbe que ses branches, l'élastique sapin balance sa haute pyramide, le

1. Nerveux. Qui a de bons nerfs, et, 2. Af/itée des vents. Cf. p. 25, n. 3.

par une confusion populaire, qui a 3. Mèlitots. Plante herbacée dont la

beaucoup de force dans les muscles. fleur en épi sent le miel.

m i.K wiih sikcij: l'Mi u:s textes

pt'iipliiM- ri»liiisle affile pou feuillage mobile, et le bouleau laissi' llolti'i- lésion dans les airs comme une longue clievelure.

Us semblent animés de passions : l'un s'incline pr()rondciiKMit auprès de son voisin comme devant un supérieur, laulre semble vouloir l'embrasser comme un ami; un autre s'agite en tous sens comme auprès d'un ennemi. Le respect, l'amitié, la colère, semblent passer tour k tour de l'un h l'autre comme dans le cœur des hommes, et ces passions versatiles ne sont au fond ([ue les jeux des vents. Quel'iuefois un vieux chêne élève au milieu d'eux ses longs bras dépouillés de feuilles et immobiles : comme un vieillard, il ne prend plus de part aux agitations qui l'environnent; il a vécu dans un autre siècle.

Cependant ces grands corps insensibles font entendre des bruits profonds et mélancoliques. Ce ne sont point des accents distincts ; ce sont des murmures confus comme ceux d'un peuple qui célèbre au loin' une fête par des acclamations. Il n'y a point de voix dominantes : ce sont des sons monotones, parmi lesquels se font entendre des bruits sourds et profonds, qui nous jettent dans une tristesse pleine de douceur. Ainsi les murmures d'une forêt accompagnent les accents du rossignol. C'est un fond de concert qui fait ressortir les chants éclatants des oiseaux, comme la douce verdure est un fond de couleur sur lequel se détache l'éclat des fleurs et des fruits.

Ce bruissement des prairies, ces gazouillements des bois ont des charmes que je préfère aux plus brillants accords; mon âme s'y abandonne; elle se berce avec les feuillages ondoyants des arbres, elle s'élève avec leurs cimes vers les cieux, elle se transporte dans les temps qui les ont vus naître et dans ceux qui les verront mourir. Ils étendent dans l'infini mon existence circonscrite et fugitive. Il me semble qu'ils me parlent, comme ceux de Dodone^, un langage mystérieux; ils me plongent dans d'ineffables rêveries qui souvent ont fait tomber de mes mains les livres des philosophes. [Harmonies de la Nature, chap. II.)

1. Qui célèbre au loin. Qu'on eiUi-nd 2. Les arbres de la forêt de Dodone,

de loin célébrer. en Kpire, rendaient des oracles.

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