‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 75 sur 340 · HCt.MANS LE COUIUDUU I»K LA II;N lA IlON · texte numérisé non relu

HCt.MANS LE COUIUDUU I»K LA II;N lA IlON

Nabussan, roi do Serendib', fils deNussanab, lils de Nabassiin, lils do Sanbusiia, était un dos meilloiirs princes de l'Asie, et, quand on lui parlait, il ùlait dilllcile de ne pas l'aimer.

Ce bon prince était toujours loué, trompé et volé : c'était

Jn vions ili^ te venger du meurtre de mon père :

Mais fjiii le venf;eiM du meurtre de ma mère ?

Ali! si pour- m'en |)unir le ciel est sans pouvoir,

Prètoiis-lni les fureurs d'un juste désespoir.

o dieux ! que mes remoids, s'il se peut, vous fléchissent.

Que mon sanj;, que mes pleurs, s'il se peut, l'attendrissent.

Ma mère ! vois couler...

(// teiil .se liicr.) PAi,AMi;i)B, /(• déauntiiinl .

Ah ! Seigneur !

Obeste.

Laisse-moi.

Je ne veux rien, cruel, d'Electre ni de toi. Votre cœur affamé de snng et de victimes M'a fait souiller ma main du jikis affreux des crimes. Mais quoi ! quelle vapeur vient obscurcir les airs 1 Grâce au ciel, on m'enlr'ouve un chemin aux enfers. Descendons, les enfers n'ont rien qui m'épouvante ; Suivons le noir sentier que le sort me i)résente ; Cachons-nous dans l'horreur de l'éternelle nuit. Quelle triste clarté dans ce moment me luit ? Qui ramène le jcur dans ces retraites sombres ? Que vois-je ! mon aspect épouvante les ombres ! Que de gémissements ! que de cris douloureux ! « Oreste ! » Qui m'appelle en ce séjour affreux? Egisthe ! Ah ! c'en est trop, il faut que ma colère... Que vois-je ? dans ses mains la tote de ma mère ! Quels regards ! Où fuirai-je ? Ah ! monstre furieux, Quel spectacle oses-tu présenter ii mes yeux ? ' Je ne souffre que trop ; monstre cruel, arrête ; A mes yeux effrayés dérobe cette tète.

Ah I ma mère, épargnez votre malheureux fils. Ombre d'Agamemnon, sois sensible à mes cris; J'implore ton secours, chère ombre de mon père ; Viens défendre ton fîls des fureurs de sa mère ; Prends pitié de l'état oii tu me vois réduit. Quoi ! jusque dans tes bras la barbare me suit !... C'en est fait ! je succombe à cet affreux supplice. Du crime de ma main mon cœur n'est point complice. J'éprouve cependant des tourments infinis. Dieux', les plus criminels seraient-ils plus punis ?

{Electre, acte V, scène vi.) 1. Ile dont il est souvent question dans les récits arabes; c'est Sumatra, ou Ceylan.

à qui pillerait ses trésors. Le receveur général de l'ile de Serendib donnait toujours cet exemple, fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait, il avait changé de trésorier plusieurs fois; mais il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours à Sa Majesté, et la plus grosse aux administrateurs.

Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. « Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous point le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point ? — Assurément, répondit Zadig ; je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. » Le roi, charmé, lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. « Il n'y a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. — Vous vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances! Quoi! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile! — Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig, mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. »

Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. « Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig, les gens et les livres à prodiges m'ont toujours déplu; si Votre Majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. » Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait donné pour un miracle : « Or bien, dit-il, faites comme vous l'entendrez. — Laissez-moi faire, dit Zadig; vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. »

Le jour même, il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre en habit de soie légère, le premier de la lune du crocodile, dans l'antichambre du roi.

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Ils s'y loiulicent'au nombre de soixante-quatre. On avait fait V(>nir dos violons dans un salon voisin; tout ('tail préparé pour le bal; mais la porte de ce salon était fermée, ol il fallait, y^our y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. l'n huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après l'autre, par ce passage, dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le rai, qui avait le mol, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie.

Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu'on les fit danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient tous la télé baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés. « Quels fripons! » disait tout bas Zadig.

Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ah! l'honnête homme, le brave homme ! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier ; et tous les autres furent punis et taxés ' avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches, et pouvait â peine marcher. Le roi fut fâché, pour la nature humaine, que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante-lrois liions. La galerie obscure fut appelée le Corridor de la tentation. On aurait, en Perse, empalé ces soixante-trois seigneurs; en d'autres pays, on eût fait une chambre de justice, qui eût consommé en frais le triple de l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coft'res du souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger; à Serendib, il ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.

(Zadig, chap. xiv.)

1. rrtJ(W. Cf. plus bas : « Us ne fuient condamnés qu'à augmenter le trésor public. »

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