Le Docteur Alphonse Milcent et l'Ecole de J.P. Tessier
Un de ces coups de foudre, qui consternent nos cœurs et illuminent en même temps nos ténèbres des clartés du ciel en nous révélant le néant des choses de la terre, vient de frapper la famille et les amis de notre cher et regretté collaborateur, le D' Alphonse Milceist , dont nous pleurons aujourd’hui la iperte subite et prématurée.
La mort nous a ravi en un moment ce vaillant frère d’armes, toujours au premier rang dans la lutte ; ce disciple aimé de J.-P. Tessier, notre maître, dont il gardait si pieusement l’héritage, et portait si haut et si ferme le drapeau; ce médecin accompli, pourvu des plus riches dons de l’intelligence et des plus exquises qualités du cœur, pénétré de respect et d’amour pour la science, plein de tendresses et de consolations pour ses malades, de largesses pour les pauvres, à la recherche de toutes les bonnes œuvres, consacrant les meilleurs instants de sa vie à la propagation de la vérité et à la gloriGcation de Dieu dont il fut, ici-bas, dès l’aube même de son adolescence, l’un des plus nobles serviteurs. Faisant le bien, aimé de tous, au milieu des satisfactions du devoir accompli, des prospérités d’une carrière brillante, des joies d’une famille bénie, en pleine possession de ses forces, pendant qu’il méditait d’assurer l’avenir de ses enfants et d’agrandir le cer- Davasse. 1
2 LE DOCTEUR ALPHOxXSE MILCENT
de de ses fondations pieuses, il s’est endormi soudainement dans la paix du Seig’neur, le 11 septembre dernier, à râg*e de 55 ans, sans efforts et sans souffrances. La mort, qui venait; le surprendre à l’improviste, a trouvé le vaillant soldat, sans tache et sans reproche, tout prêt pour l’éternité.
Nous, moins bien préparés à cette séparation brusque et irrémissible, nous en avons éprouvé les amertumes et ressenti les douloureux déchirements. Dans nos ranges éclaircis, où le vide va s’élarg'issant chaque jour, nos derniers compag*nons nous deviennent plus cherSj leur perte nous est plus cruelle. Donnons donc d’abord un libre cours à nos larmes en revêtant ce nouveau deuil. Aucun de ceux qui ont connu, et, par cela même, qui ont aimé l’âme loyale et g*énéreuse que nous avons perdue, ne pourra se défendre de les verser abondamment avec nous au seuil de ce tombeau.
Mais quelle que soit la tristesse de nos reg-rets, la mémoire de notre ami attend de nous un autre tribut. Le Seig-neur, jaloux, en quelque sorte, du bonheur de ses élus, ne l’a-t-il pas délivré, avant le temps^ des entraves terrestres afin d’avancer pour lui l’heure de la récompense éternelle? Que cette espérance suprême soit la source ineffable de nos consolations ! Nos plaintes irrésistibles en reçoivent un apaisement salutaire. A ces lueurs divines, le souvenir d’une âme aussi pure, d’une vie entièrement consacrée au devoir, rayonne de sérénités. Il relève nos esprits et les transporte à des hauteurs que nulle douleur ne saurait atteindre.
ET l’École de j. p. tessier. 3
C’est l’esquisse de cette existence, faite de travail et de dévouement, féconde en enseig-nements, prodig’ue de bienfaits, si lumineuse dans sa sphère modeste , que je voudrais retracer pour la consolation de nos regrets et l’édification de nos espérances. Plût au ciel qu’une main moins défaillante eût été choisie pour mettre dans leur pleine lumière les œuvres et les services de ce ferme soldat de la science chrétienne, en ces jours de trouble, où, sous l’action dissolvante de l’esprit de scepticisme, de vertige et de révolte qui souffle sur notre malheureux pays, les vérités sont diminuées, les caractères amoindris, les liens de la famille dissous, les bases de la société chancelantes, — alors surtout qu’il semble grandement utile de proposer en exemple aux hommes de bonne volonté, et particulièrement aux générations nouvelles, ces dignes représentants de notre restauration morale qui ne peut s’accomplir que par un retour nécessaire à nos traditions et à nos croyances l
Puisse le sentiment qui m’anime ne pas être titalii par mes forces dans l’accomplissement de ce dernier devoir envers la mémoire de celui qui, depuis trentequatre années, était devenu de plus en plus le confident de mes peines; qui, dans ses jours de repos eide loisir, accourait avec un si joyeux empressement partager ma vie et ma retraite sur ces rivages de la Manche, où m’enchaînent les servitudes de ma destinée; de ce doux compagnon, enfin, auquel je me vois survivre contre toute prévision, et qui, peu de minutes avant son départ suprême de la terre, répandait encore avec tant de soP
liciiude sur mes souffrances le charme de ses consolations 1
Ami, maintenant dans le ciel, toi, dont 1 âme a été une lumière, la vie un bon combat, la mort une couronne i toi, dont la mémoire [en élevant nos cœurs, est digne de nous servir à tous de modèle; afin de te faire revivre plus complètement dans tes œuvres, au lieu de
m’attacher seulement à suivre dans le cours de ta carrière scientifique ta trace isolée, je viens te convier à ta place de prédilection et d’honneur, auprès de notre chef, — qui t’a précédé dans l’éternité, — et au premier rang de nos frères d’armes, dévoués avec toi et comme toi, depuis tant d’années, à la meme mission. Si, de ce plus large horizon auquel je demande, pour mon récit, des clartés nouvelles, il peut jaillir aussi de plus nombreux enseignements pour notre jeune génération médicale assise à l’ombre d’une science sans principes et sans espérances,^ j’aurai mieux satisfait â ta chère pensée qui m’inspire, aux mérites de nos amis et à la noble cause dont lu fus toujours l’un des plus généreux défenseurs.
Château de Ravenoville, 29 septembre i873.