LA JEUNE ÉCOLE
A la fin du dernier siècle vivait à Paris une grande et honorable famille, du nom de Pinatel, dont le chef exerçait les fonctions de jug*e de paix au faubourg* Saint-Antoine, jouissant de la vénération universelle, et dont les membres nombreux, aux deg*rés les plus divers de parenté, confondaient leur existence toute patriarcale sous le même toît d’une maison située rue Saint-Bernard, vis-à-vis l’ég-lise Sainte-Marg*uerite. C’est là que naquit, le 18 avril 1818, Désiré-Alphonse Milcent.
Son père avait été capitaine de ces g'iorieuses phalang*es qui allaient, — en des temps que l’on croirait aujourd’hui légendaires, — de victoire en victoire, verser leur sang sur tous les champs de bataille de l’Europe. Distingué en plusieurs rencontres, particulièrement au siège de Dantzig, où il laissa un avant-bras mutilé, il reçut la croix de la Légion d’honneur, et rentra dans la vie privée.
Devenu chef de famille, c’est à peine si l’ancien soldat, dans sa retraite, eut le temps d’en connaître les joies. Il mourut au moment où il commençait seulement à guider les premiers pas de son jeune fils et à imprimer dans ce cœur, avec l’austère respect du devoir, l’esprit de sacrifice qui devait former un jour sa trempe caractéristique et le disposer merveilleusement aux inclinations de la foi. L’enfant resta bientôt le seul soutien d’une mère chrétienne qu’il entoura toujours de ses soins attentifs et de ses vives sollicitudes.
Elève de l’institution Favart, Alphonse Milcent suivit avec une constante émulation et non sans succès sérieux les cours du collège Saint-Charlemagne. C’est parmi des
condisciples, dont il suffît de cHer les noms éminents, Ambroise Tardieu, René Taillandier, Buffet, Olivaint, etc., c[u’il remporta plus d une couronne et obtint dans la classe de rhétorique le premier prix du discours français, se faisant déjà remarquer par ce bon sens et ce bon goût dont l’union parfaite fut le charme privilé^ gié de son esprit. S’attachant de préférence aux natures généreuses et aux intelligences élevées^, il contracta, dans cès premières relations de collège, des attachements précieux, et noua les premiers liens d’une amitié, devenue ensuite l’une des lumières et des bénédictions de ses jours, avec cette âme d’élite qui s’ouvrait alors souriante à l’espérance et dont le front rayonne aujourd’hui de la double auréole des saints et des martyrs, le bon et énergique Olivaint.
- Ses études classiques terminées et les premiers grades universitaires conquis avec honneur, Alphonse Milcent ne devait pas hésiter un instant sur le choix de sa carrière professionnelle. Une seule sollicitait ses aspirations et lui paraissait digne d’envie, l’exercice de la médecine. Aucune science ne lui semblait plus haute, aucun art plus libéral, aucun titre plus glorieux: c’était pour son zèle un autre sacerdoce. Il s’y destina donc sur-le-champ.
C’est pendant les premières années de ses études que Dieu lui accorda une double faveur qui fut pour ainsi dire sa voie et sa vie. Il lui donna, presque en même temps, un compagnon sage et dévoué qui allait ouvrir plus complètement et définitivement son âme à la grâce chrétienne, et un maître qui devait, de ce cœur éclairé, faire un apôtre pour la régénération de la science. Rencontre véritablement opportune et heureuse! A l’aurore de sa jeunesse, Alphonse Milcent eut ainsi dans cet ami excellent, M. Gharlier, qui le pleure avec nous, un guide précieux, d une piété ardente, d’un naturel cheva-
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leresque, et qui, en le ramenant à la foi, le préserva des entraînements désordonnés de l’âg'e abandonné sans frein à la foug'ue des passions. De même, au seuil de sa carrière, il fut privilég-ié de Infortuné non moins grande de rencontrer le seul homme en état de répondre aux enthousiasmes de sa vocation et de donner leur essor à ses g’énéreux rêves, — tandis quêtant d’autres jeunes chercheurs décourag*és allaient si déplorablement de doute en doute et de déceptions en déceptions se heurter aux contradictions et aux indifférences du scepticisme. C’est par l’intermédiaire de son colièg*ue Jousset, que Milcent, présenté à J.-P. Tessier, fut initié par ce dernier à ces horizons splendides de la science que l’impiété des doctrines envahissantes tendait à méconnaître et à obscurcir.
Mais, ici, avant d’aller plus loin, il nous faut remonter plus haut et nous arrêter un moment à ce maître luimême, indiquer quel avait été son précurseur, quelle fut sa famille scientifique. Il a exercé, malg*ré tout, une si grande influence sur le temps dont nous parlons, il a jouésurtout un rôle si capital dans la destinée de notre ami, que sa lumière est indispensable à ce récit. On peut dire équitablement, selon nous, de Milcent qu’il n’a pas été seulement son élève, mais encore son véritable et immuable satellite, et que sa mission essentielle fut de vulg*ariser les principes qu’il en avait reçus. Le dévouement du disciple ajoute, en quelque sorte, à la g*loiredu maître, et le reflet de celte gdoire en rejaillit à son tour sur le premier. Nous ne séparerons pas, dans le souvenir, ces deux figures indissolubles dans la vie, et nous res-, tons strictement fidèle aux constantes préoccupations du disciple en évoquant de nouveau à ses côtés la mé^ moire vivante de J.-P. Tessier, en face de cette impla-
cable conspiration du silence quia enveloppé sa tombe. Rappelons donc, une fois de plus, aussi brièvement que possible, avec les origines, les bienfaits de l’enseig*nement de ce dernier.
Le prince de la chirurg-ie française, Dupuytren, venait de mourir^ lég'uant à l’Ecole de Paris le sceptre d’une suprématie alors incontestée. Quelle fut la véritable raison de cette splendeur? Quelle cause réelle suscitait le sentiment d’admiration de ce cortég’e brillant de savants illustres et de praticiens expérimentés qui, de toutes les parties du monde, venaient se presser, — humbles et recueillis comme de simples écoliers,—autour de la chaire clinique de l’Hôtel-Dieu?
Ce n’était point la dextérité de main ou la précision du coup d’œil de l’opérateur habile, ni l’éloquence de l’orateur disert que saluaient les applaudissements unanimes. D’autres, dans les joutes opératoires, savaient faire étalage de passes plus brillantes. Dans ses leçons, la parole du professeur avait peu d’écla,t, la plume de l’écrivain ne daignait livrer que de rares trésors. D’un maintien taciturne et d’un accueil dédaigneux, son aspect n’avait point, le plus souvent, d’attrait sympathique. Il tenait ses auditeurs à distance et ses élèves sous une discipline de fer. Cependant les uns se multipliaient sous le charme irrésistible de cet enseignement sans rival, les autres se disputaient l’honneur d’être admis à la longue dans le sanctuaire de ce service sans précédents. Pour tous, malgré 1 envie et la haine qui s’attaquaient à sa personne et 1 abreuvaient de fiel, il restait, aux sommets de l’art, un sujet le plus souvent d’admiration, toujours d’étonnement.
Le secret de sa force réelle semble avoir échappé à ce
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génie mystérieux, comme au très-grand nombre de ses panég*yristes (1). Esprit éminemment g’énéralisateur, vivifié et purifié par le souffle des traditions chrétiennes qui furent le baptême et la splendeur de l’ancienne Faculté de Paris, il ouvrit à la chirurgie les larges perspectives de la constitution scientifique de la médecine et en classa toutes les dépendances dans une harmonieuse coordination. Au lieu de se circonscrire, suivant les tendances de plus en plus accentuées des opérateurs, à l’objectif étroit des anatomistes, son regard d’aigle embrassait dans toute son étendue l’horizon synthétique du médecin. Il en pénétrait les moindres aspects et en distinguait les plus fugitives nuances, comparant toutes choses dans leur ensemble et dans leurs rapports, à la lumière de leurs lois, d’après la logique de leur succession ; — faisant de la science un admirable foyer de lumière, et comme un magique miroir qui en condensait et en dispersait à volonté les rayons ; — se jouant des difficultés de la pratique, en sûreté à travers ses écueils, déduisantuneàune toutes les prévisions avec une clarté saisissante, et arrivant enfin à fixer les règles de conduite et l’opportunité de l’intervention de l’art avec une netteté d’intuition et une sagesse d’à-propos qui ravissaient ses admirateurs, déconcertaient ses adversaires et commandaient à tous le respect.
Soit qu’il fût inconscient ou jaloux du levier à l’aide duquel s’imposait sa supériorité, il n’en transmit pas le legs après lui. C’est à peine si, parmi ses internes, il s’en trouve qu’on puisse dire en réalité ses élèves et ses héritiers. Il en est deux cependant vraiment dignes de ce titre, qui procèdent plus directement de l’école de l’Hôtel-Dieu, et se sont mieux pénétrés que les autres
(1) Dupuytren, ou la constitution scientifique de la chirurgie, par J. F. Tessier, Art médical, 1835, t. I.
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de l’esprit g*énéral de son enseig'nement : tous deux, par une rare exception, aimés et appréciés du maître, infatig^ables travailleurs rivés aux recherches de l’amphithéâtre, non moins unis ensemble, alors, de cœur que de doctrine, et qui devaient avoir, plus tard, des fortunes bien différentes.
L’un, timide, réservé, patient, fuyant le bruit, évitant les controverses, contenant son essor pour se produire ensuite, au moment utile, sur la scène, seg*lissant sans effort et sans résistance aux premiers ranges, en tête de ses devanciers qui l’acceptaient sans surprise et sans conteste. Nous l’avons vu à l’œuvre, pendant notre internat à l’hôpital Saint-Antoine dans son service, et plus tard dans un milieu plus vaste, continuant au lit des malades les g*randes traditions du maître, occuper bientôt le faîte de la chirurgie contemporaine, simple et modeste au milieu des honneurs, des titres et des prospérités qui venaient à lui plus qu’il ne semblait les rechercher. Et puis, — au moment même où nous écrivons ces lignes, — il s’éteint tout entier, sans léguer de famille ou de monument scientifiques, ne laissant d’une carrière radieuse qu’un sillage éphémère, et n’ayant, en définitive, tenu dans les mains, pendant quelques années, que le simulacre du sceptre de Dupuytren. J’ai nommé Nélaton.
L’autre pouvait parcourir cette voie lumineuse et aspirer aux mêmes hauteurs. Plus que le premier, il possédait, avec l’initiative et l’énergie, l’étendue et la profondeur de la pensée. Rien ne lui manquait, ni le souffle de l’inspiration, ni les trésors du travail, ni le goût delà lutte, ni les ressources de la dialectique ou de l’érudition, ni le feu sacré des hautes doctrines. Ses premiers pas dans la science donnaient la mesure de ses aspirations. Il n’avait qu’à s’abandonner aux courants
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de l’avenir. Ces espérances, il les a réalisées, non pas sur le terrain restreint de la chirurgie, mais sur le domaine plus vaste de la médecine; il les a mêm? singulièrement dépassées, dans le sens d’une œuvre magistrale largement et de tous points préparée, sinon définitivement accomplie. Dévouant ses jours, épuisant ses forces à la recherche et à la démonstration de la vérité, après avoir jeté les fondements de la plus scientifique et libérale constitution de la médecine qui existe de nos. temps, réconcilié la science avec la religion, régénéré la médecine par le baptême chrétien, agrandi magnifiquement les domaines de Fart; après avoir, seul, en ce temps d’individualisme, seul, en face des iniquités conjurées, créé un complet enseignement, formé des élèves gardiens de sa mémoire, attachés à son œuvre, — après ces sacrifices, après ces bienfaits, il est mort à la peine, jeune, pauvre, méconnu, proscrit et persécuté avec les siens, traîné dans la boue sur le calvaire par les sceptiques, en haine de la vérité chrétienne dont il se faisait, dans la science, l’admirable initiateur... Mais il est des témoins de sa vie et des héritiers de son labeur qui diront jusqu’au bout, qui répéteront jusqu’au dernier ce. queFhistoire enregistrera sûrement, quand l’heure lente de la vérité et de la justice aura succédé enfin aux jours des préventions et des aveuglements : « Gloire à ton œuvre, ô fondateur! Honneur à ton nom, J.-P. Tessier!»
ni.
Aimer et glorifier un tel maître, telle fut la mission de Milcent. Dans la relation touchante qu’il nous donna plus tard de cette vie, voici en quels termes il nous en a conservé les traits. En les reproduisant, nous ne rendons pas seulement un dernier hommage à cette belle
fig-ure si méconnue, mais encore par ce reflet exquis du modèle nous ferons mieux connaître celui qui l’a tracé, en le suivant pas à pas dans toute sa carrière, et qui lüi ressemblait par tant de qualités (d).
« A cette époque, J.-P. Tessier était dans toute la fleur, dans tout l’épanouissement de sa riche et puissante nature. Doué de l’imagination la plus vive, d’un esprit plein de charme, d’éclat, d’originalité, mais redoutable à ceux qui n’avaient pas son estime; d’une intelligence supérieure et incontestée, plein de cœur et de dévouement pour ses amis, il exerçait déjà autour de lui une influence acceptée cordialement par les uns, mais impatiemment subie par les autres. Tous, cependant, prévoyaient pour lui le plus brillant avenir. Rien n’annonçait le choix qu’il allait faire entre une carrière facile, toute ouverte, menant aux honneurs, à la fortune, au professorat, aux académies, et une vie de lutte, d’abnégation, de sacrifices, où il lui faudrait tout compromettre, au profit de la
vérité méconnue, réputation, succès, popularité. Deux choses
le frappèrent vivement à cette époque critique de sa vie et lui ouvrirent les yeux : en premier lieu, la mort chrétienne de Dupuytren,son maître vénéré, dont il parla toujours avec un profond respect ; en second lieu, l’état où il trouva la médecine, l’abaissement et la confusion où l’avait jeté le matérialisme, les prganiciens la mutilant et la défigurant chaque jour de plus en plus; la physiologie réduite aux plus grossières expérimentations ; l’étude du . cadavre remplaçant celle des maladies ; la thérapeutique livrée aux plus arbitraires essais; l’art et la profession médicale avilis. Une révolution complète et subite se fit dans cette intelligence d’élite ; une lumière nouvelle, qu’elle cherchait de bonne foi, mais que n’avaient pu lui donner les sectes philosophiques de l’époque, venait enfin de l’éclairer. Sans souci des doutes injurieux, et de ces animosités odieuses qu’éveille toujours un retour à la vérité, J.-P. Tessier redevint sincèrement, profondément chrétien. Un but unique s’offrit à son activité ; relever, restaurer la médecine à l’école de la philosophie, de la science religieuse par le puissant accord de la foi, de la raison, de l’expérience, et la délivrer des fausses doctrines qui la perdaient en l’écartant de sa voie traditionnelle.
(i) J.-P. Tessier, sa vie et son enseignement, par le D‘‘Milcent, f862.
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.cDès lors il se jeta dans l’arène avec cette ardeur, avec ce suprême dédain des obstacles et des périls qui faisait le fond de son caractère. Sans ménagement, sans pitié pour l’erreur, il commença cette guerre qu’il continua toute sa vie. De là datent l’opposition violente, la résistance acharnée qui s’organisa contre lui, l’hostilité, les animosités jalouses, qui tourmentèrent, en la rendant plus méritoire, cette existence de dévouement, qui ne firent que grossir avec le temps, et que la mort n’a pu désarmer. On peut dire de lui ce qu’il disait de son illustre maître : « Il a subi, non pas la contradiction légitime, non pas la controverse scientifique, mais la torture morale de la diffamation et de la calomnie. » Tout jeune, il fit le rude apprentissage des blessures de l’envie. Sans doute, cet esprit, fait pour la lutte, ne ménagea guère les ennemis de la vérité. Mais qu’ils eussent honoré leur redoutable adversaire s’ils l’eussent mieux connu ! qu’ils eussent eu honte de leur injustice s’ils l’avaient entendu raconter ses premières impres-, sions avec une sincérité, avec une bonhomie parfois très-élevée et très-poétique, qui était un des caractères et des contrastes de cette riche nature! « Que voulez-vous, nous disait-il, quand je me mis à étudier la médecine il me sembla que, comme Télémaque, j’entrais chez ma mère Pénélope ; d’indignes prétendants la voulaient déshonorer ; sans hésiter, sans calculer, je me levai contre eux et leur livrai bataille. » Toute sa vie fut pleine de ses élans généreux. »
Complétons enfin l’esquisse qui précède par ces derniers traits, dont la saisissante empreinte était profondément g*ravée dans la mémoire de son historien se reportant en esprit
•t .....Dans ce cabinet du maître, sous ce toit hospitalier, auprès de ce foyer où, dans toute la liberté, dans tout l’entrain d’improvisations familières, il nous initiait aux progrès de sa pensée constamment en travail, il nous charmait, il nous tenait suspendus à ses lèvres. Gomment peindre cette bonne, cette excellente physionomie qui attirait sans révéler, au premier abord et à tous, le rare et grand esprit qu’elle voilait? Mais l’enveloppe calme et froide en apparence s’animait facilement ; l’œil plein de feu jetait alors des flammes; la pensée, un moment obscure, so dégageait, s’éclairait, s’imposait irrésistible. Quelle lumière 1 quelle richesse ! quelle va-
riété ! quelle profondeur dans ces entretiens ! Gomment donner une idée de ces interminables causeries où se plaisait, s’oubliait, se prodiguait cette belle imagination, où tous les sujets étaient abordés discutés; où hommes et choses étaient caractérisés et jugés d’un mot; où l’objection n’osait toujours s’exposer à une répartie sans réplique; où nous retrouvions enfin, mûri par l’âge et dans tout son éclat, dans .toute sa force, cet esprit qui très-jeune encore, populaire entre tous, et comme investi d’une sorte de royauté de l’Internat, avait fixé le regard distrait et dédaigneux du grand Dupuytren, étonné et déconcerté le sceptique Magendie; cet esprit, enfin, qui déjà stigmatisait les intrigants de tout étage, scandalisait par son indépendance les sots et le vulgaire, et donnait par sa critique audacieuse de tous les abus, l’idée, le soupçon, l’inquiétude d’une puissance avec laquelle il faudrait compter plus tard?»
Dans cet asile hospitalier de la retraite et du travail, témoin de nos jeunes années, écho de nos premiers essais, le g*roupe dévoué des disciples, en petit nombre d’abord, se multipliant plus tard, malgré les persécutions dirigées contre le maître dont ils suivaient la fortune, s’empressait autour de lui. La distance nous a séparé des uns, la mort nous a ravi les autres; rien n’a effacé de notre cœur le souvenir de cette ruche laborieuse, qui mettait en commun, dans son généreux essor, le travail du jour et les rêves du lendemain.
Puisque l’occasion d’évoquer ce passé lointain nous est offerte aujourd’hui, que l’image de cette famille médicale revienne un moment, sous notre plume, reprendre sa place d’autrefois, afin qu’il nous soit possible de faire mieux ressortir dans ce cadre intime la figure de l’ami qui en était l’un des centres les plus lumineux.
Le plus ancien de tous, que je salue, — heureuse-
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ment plein de vie encore, — est notre brave Jousset. Il fut le premier, si je ne me trompe, à pressentir dans Tessier un chef de doctrine et à s’attacher résolument à lui. Il ne tarda pas à lui présenter son camarade d’étude, A. Milcent. Tous les deux furent les doyens de notre jeune école, hier encore, ses deux plus actifs représentants : — L’un, toujours armé en g'uerre, le g*laivenu, prompt à la rescousse, esprit en éveil, nature en mouvement, allant droit au but, décisif, pratique, analysant les caractères de l’observation avec une rigueur mathématique, condensant leurs résultats en propositions et en formules rigoureuses ; d’opinions carrées, d’une indépendance sans bornes, d’une activité sans égale ; vulgarisateur infatigable, et à qui il est sans doute réservé de répandre plus universellement les divers plans de l’œuvre de notre école ; — l’autre, plus rassis, moins aventureux, prenant son temps et ses précautions ; moins alerte dans Faction, plus esclave de la parole du maître, ne descendant pas volontiers de la région des principes; non moins fidèle observateur, avec un sentiment plus délicat du contour fuyant des faits qui relèvent du domaine médical, avec une forme plus ondoyante, un pinceau plus riche de nuances pour les caractériser et les peindre ; — tous deux défenseurs ardents de la vérité.
Entre ces deux natures d’aspects si divers, et comme leur servant de trait d’union, Frédéric Gabalda, à la fois grave et souriant, pensif et enjoué, sans trace de fiel sous sa fine ironie ; d’une simplicité sereine, d’un jugement toujours recherché pour sa droiture, sa précision et sa sagesse. Soudainement aussi, il nous a été enlevé à une époque bien prématurée de la vie, avant d’avoir donné son meilleur fruit, et nous laissant, presque aussitôt après la mort de notre maître, un vide non moins
irréparable que douloureux, ce doux ami, le plus dévoué compag’noQ de notre enfance.
Dans l’ombre où se retiraient sa modestie et sa réserve naturelles, se plaçant toujours au dernier rang*, occupé uniquement à faire valoir les autres, Hermel, condisciple de Tessier, son externe dans le service de Dupuÿtren, où il préparait ses long*ues et intéressantes recherches anatomiques; serviable et vénérable à tous; trop défiant de ses qualités que ses amis et ses malades savent heureusement mieux apprécier.
Parmi ces anciens, il en est d’autres qui ne tenaient point une place moins grande, mais qui allaient bientôt se disséminer loin de nous:—Imbert Gourbeyre, un peu plus tard professeur à l’Ecole de médecine de Clermont-Ferrand^ travailleur patient, fécond, expérimentateur méthodique, érudit, à coup sûr aujourd’hui le plus savant et le plus log'ique des thérapeutistes; — Édouard Dufresne, de Genève^ esprit sag*ace, réfléchi, juste; critique orig*inal, observateur pénétrant etfidèle; — Jules Hélot, qui dépensa toute la foug*ue de son tempérament et le zèle de sa doctrine à ses débuts, et occupa ensuite paisiblement, et non sans succès, la chaire clinique d’accouchements à l’École de Rouen; —Ravel, de Gavaillon, chercheur, enfoui dans l’ombre des bibliothèques et la poussière des vieux parchemins ; — Ân-^ tonin Roaldès, mon plus ancien camarade de collég-e, le brillant Toulousain, à l’imag’ination d’artiste qui, tout à coup, renonça au monde et à la médecine pour revêtir la robe des Frères Prêcheurs dans la cellule de saint Dominique.
D’autres vinrent plus tard g*rossir ce noyau.
Le premier, par l’importance de son vaillant concours, Frédault, disciple d’Aristote et de saint Thomas; connaissant à fond le dédale historique de la médecine.
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familiarisé avec le.3 plus imperceptibles secrets du microscope, comme avec les plus abstraites conceptions de la philosophie ; Fauteur de l’excellent Traité de physiologie générale^ qui peut être reg*ardé comme la plus haute expression contemporaine de cette partie de la science ; ainsi que le maître, métaphysicien et praticien éminent; entre tous représentant autorisé du véritable spiritualisme chrétien, et dont les travaux sur l’anthropolog*ie devaient recevoir dans leur doctrine le g’ag*e le plus sûr et le plus aug*uste de toute autorité en ce monde.
Après lui, Ozanam, observateur naïf, original, ingénieux, enthousiaste, toujours en quête de merveilles, jetant la sonde dans tous les courants ; merveilleusement apte à nous donner un beau livre sur le monde moléculaire encore si mystérieux. — Mailliot, séméiotiste consommé dans Fart de la plessimétrie, appliquant peut-être avec trop de restriction des qualités dignes d'un plus large horizon à ce champ limité de la médecine pratique.
Enfin, pour terminer cette revue rétrospective de nos troupes, le fidèle traducteur Champeaux, le vaillant travailleur Gallavardin ; puis Gonnard, Patin, Viollet, — sans oublier ceux qui se sont attachés à nous par quelques liens, ou nous sont venus à la dernière heure, les regrettés Timbart et Escallier, dont le concours nous était si précieux; Ghapotin de Saint-Laurent, Cartier; de la Tremblaye (de Tours), Gueneau (de la Côte-d’Or), Mathieu (de Lyon), Labrune (de Besançon), Bourgeois (de Tourcoing), Jorez (de Bruxelles), Lecorney (d’Alençon).
Pendant les premières années, à côté de ces jeunes apprentis de la science, ne dédaignaient pas de venir s’asseoir auprès du maître et de se mêler à ses causeries, ceux qui, autrefois ses émules dans les hôpitaux, tenaient déjà un certain rang dans le monde scienti-
Davasse.
fique. Dans ce nombre, était le plus assidu, le grave et timide Bouley, d’un savoir rare, d’un jug-ement exquis, trop contenus; en de plus rares occasions, le spirituel et caustique Cazalis ; l’austère Bazin, qui devait se souvenir, long'temps après, jusque dans ses leçons à l’hôpital Saint-Louis, moins du nom de Tessier que de ses enseig-nements soig’neusement misa profit. Enfin, Nélaton lui-même, avant ses hautes destinées.
Les médecins n’étaient pas les seuls convives de ce banquet. Divers représentants de la renaissance chrétienne de l’art y venaient fig’urer maintes fois. J’aime à citer entre les hôtes les plus fidèles : le peintre Glaudius Laverg-ne, le dessinateur Frédéric Bion; de plus rares, mais non moins ardents admirateurs de Tessier, le g’rand artiste musicien Del Sarte, le littérateur orig*inal Bruckeiv Enfin, au-dessus de ces fronts silencieux et attentifs, on v^oyait se détacher parfois, sous son nimbe idéal, la rayonnante fig’ure du moine Lacordaire.
Dans la familiarité de ces entretiens, le maître nous montrait quelle salutaire influence le sentiment relig*ieux a toujours exercé, même dans l’antiquité païenne, sur les sciences et sur l’art, et combien les sectes philosophiques, dans leurs prétentions à s’en affranchir, avaient nui, par leurs disputes et leurs contradictions, à l’essor et au crédit de la médecine, développant à Tinfini, sous nos yeux, les perspectives de cette thèse g’randiose, si bien résumée dans ces quelques lig’nes de son Traité de médecine générale :
« Pendant les temps religieux de la Grèce, la médecine est en honneur et en vénération. Aussitôt que la philosophie domine le monde ancien, la médecine est méprisée et peut être méprisable. Au, moyen âge, sous l’empire de la scolastique, la médecine devient l’objet des faveurs des grands et des petits. Plus le monde est religieux, plus la médecine fleurit. A partir du xvie siècle, lorsque l’empire de la philosophie repa-
ET l’École de j.-p. tessiek.
mît la décadence de la médecine dans l’opinion des peuples marche progressivement, malgré les plus grands travaux, les plus précieuses découvertes, malgré les progrès de l’art, malgré le génie, malgré tout. »
Puis, après avoir mis à nu les plaies vives du rationalisme et du matérialisme creusées aux flancs de la médecine contemporaine et plong*é dans leurs profondeurs le fer roug’e de sa critique vengeresse, — d’une part repoussant avec un égal dédain les hypothèses aussi nombreuses que funestes de l’orgueil humain livré à ses aveuglements rattachant, d’autre part, aux antiques traditions les acquisitions légitimes éparses dans la suite des âges, il faisait peu à peu sortir de l’ombre, édifiées sur les assises du spiritualisme chrétien, les perspectives d’un monument complet et magnifique, dont les plans se consolidaient et les lumières convergeaient au même foyer dans leur ensemble harmonieux. Par cette coordination générale, chaque partie recevait sa constitution régulière etméthodique : — la physiologie s’illuminant par le dogme de l’unité substantielle de l’âme et du corps ; — l’étiologie, par la loi des prédispositions définies : — la nosologie, par la notion métaphysique et le classement naturel des espèces morbides ; — la pathologie, par la distinction hiérarchique des maladies, des affections et des troubles fonctionnels (symptômes) ou organiques (lésions), ainsi que par le tableau mouvant et en quelque sorte animé de leurs phases successives, d’après les types constants de leurs formes et les diversités prévues de leurs évolutions ; — la thérapeutique, enfin, par la formule des indications positives.
Douces fêtes de Tintelligence et du travail dans le printemps de notre jeunesse, alors que, rangés en cercle autour du maître, nous écoutions avec recueillement,
dans ces effusions intimes, sa parole dominante et persuasive, inspirée par le sentiment de sa mission ! :
Dans l’une de ces paisibles retraites de la rue de Seine, où avait résidé Mag'endie, en vue de la coupole de l’Institut et et des tours de Saint-Sulpice, les jours où notre g’uide, sous les charmilles de ses pelouses, ég*re^ nait, au milieu de nous, remontant aux sources de l’antiquité, les vérités traditionnelles lég*uées par le vieillard de Gos, et, commentant le to ©eiov, en faisait jaillir le rayonnement divin à travers les siècles, — alors, dans révocation du passé, il nous semblait entrevoir l’imag’e de ces ombres lumineuses, le front ceint de lauriers^ s’entretenant de la nature et des destinées de l’âme; sous les clartés du ciel de la Grèce, parmi les myrtes des jardins d’Académus. Mais nous, plus fortunés encore, nous pouvions ajouter aux vérités par eux pressenties ce noble couronnement des vérités chrétiennes que les plus sag*es parmi les sag*es, Platon, Aristote et Socrate, n’avaient point connu. •
Tel fut l’enseignement qui devint la manne spirh tuelle de Milcent; tel était l’initiateur dont il devait suivre la voie douloureuse jusqu’au bout. q
C’est à ce foyer de vie, c’est dans ce cadre de souveînirs, où nous avons d’abord connu ce cher condisciple que se détache en relief sa figure avenante, ouverte ét sympathique, au galbe finement modelé, au front élevé et intelligent, aux yeux expressifs même sous le verre des lunettes, à la parole lucide, à l’air aisé et affable. L élégance, la distinction, la dignité, se reflétaient par'tout en lui, dans ses manières, sa tenue, son langage et ses écrits. Le ton, le geste, l’autorité, lui imprimaient
ET l’École de j.-p. tessier.
un ensemble de gravité doctrinale, et en quelque sorte de correction académique. Il paraissait réaliser le type du professeur, aussi le maître aimait-il à lui en donner le surnom anticipé,—sans doute, ainsi que le disait récemment notre collèg*ueFrédault, pour lui compenser de ne devoir l’être jamais.
Il ne devait point le devenir, en effet, malgré ses aptitudes et ses mérites, et ce titre, que tous ses camarades lui prodiguaient, ne fut que Fironie du destin.
Déjà même, à son premier concours pour l’internat des hôpitaux , il avait éprouvé un commencement de résistance de la part de tenants de l’enseignement officiel. Ses fermes convictions, qu’il ne dissimulait point, à l’égard du rationalisme et de l’organicisme, ne pouvaient lui concilier la bienveillance de ses juges. Pourtant, il ne fut point possible de l’écarter. Nommé, au titre provisoire, en 1841, il fut admis interne titulaire l’année suivante, le neuvième sur la liste par ordre de mérite, et il parvint ainsi, par l’énergie de ses efforts, à ce grade envié, auréole durable au front des médecins qui, au seuil de la carrière, en ont reçu l’honneur.
Estimé et aimé de ses chefs de service, notre collègue passa le temps de ce stage privilégié à l’Hôtel-Dieu et à l’hôpital annexe du faubourg Saint-Antoine. Distingué par Sandras, Husson, Gueneau de Mussy, il s’attacha particulièrement à Récamier, qui fut, non-seulement un praticien éminent mais encore, chose rare à ce moment, un médecin parfaitement chrétien, réalisant, entre tous, le voeu de Frédéric Hoffmann : medicus sit christianus.
Cependant sa vénération pour l’illustre chef de service n’aveugla jamais l’affection de son interne au point de lui faire perdre de vue les lacunes étranges de cette organisation merveilleuse et contradictoire. C’est en
voyant un esprit aussi distingué, un cœur aussi généreux et honnête, professant à titre de savant des doctrines qu’il répudiait à titre de chrétien, amalgamer les hypothèses de l’humorisme suranné de Galien, avec le spiritualisme manichéen de Barthez, et en déduire une pratique de fantaisie et d’écueils ; c’est en comparant les soubresauts et les hasards de cet enseignement vague et confus avec la doctrine substantielle et logique de J.-P. Tessier, que Milcent s’aperçut combien ce-dernier avait raison de compléter le vœu de Hoffmann par cet autre plus fécond pour la science et plus salutaire pour la pratique : Medicina sit christiana.
A. Milcent couronna dignement les laborieuses années de l’internat par sa thèse inaugurale (1), présentée le 28 août 1846 à la Faculté de Paris pour obtenir le titre de docteur en médecine. Cet acte, souvent une vaine formalité, fut un véritable coup de maître pour le jeune candidat. Une dissertation banale de quelques pages pouvait suffire, ce fut un livre qu’il apporta, un traité complet ; et cette œuvre n’est pas moins que la restauration de toutes pièces d’une importante maladie constitutionnelle, la scrofule, dont la notion essentielle et le nom même semblaient avoir disparu de la science et de la mémoire des médecins, mutilée, morcelée, réduite presque en cendres, je veux dire en lésions étrangères les unes aux autres, sans rapports de nature, de causalité et d’évolutions, sous les vues étroites des organiciens et des anatomistes. Cette thèse, la première monographie importante, sortie de la naissante école de J.-P. Tessier, réimprimée sous forme de livre, fut jugée digne d’être présentée et recommandée à l’Institut par le savant et digne M. Flourens, secrétaire
(1) De la scrofule, de ses formes, de ses affections diverses, etc., 1846.
ET l’ÉCWLE de J.-P. TESSIER.
perpétuel, et devint aussitôt un ouvrage classique, cité par les auteurs les plus en renom. En relisant aujourd’hui cette production large et complète, inspirée par la doctrine médicale et la méthode scientifique du maître, nous sentons davantage le regret que beaucoup d’autres travaux de même ordre, ébauchés par ses élèves, ayant pour objet la reconstitution des maladies constitutionnelles et des fièvres, aient été malheureusement suspendus par la mort ou la retraite de plusieurs de ces derniers. C’est, en effet, sur le terrain de ces vastes groupes génériques de la nosologie, méconnus par les errements contemporains, que la doctrine de Fessentialité morbide pouvait répandre le plus de clartés et produire le plus de fruits.
Deux autres thèses, plus restreintes, suivirent la première à l’occasion des deux concours ou verts successivement à la Faculté de Paris, F un en 1847, l’autre en 1853, pour la nomination de professeurs agrégés. Milcent monta vaillament sur la brèche avec ses amis Joussetet Frédault et se trouva là comme dans son élément. La chaire de la Faculté fut, dans ces tournois applaudis, le champ clos le mieux approprié à ses qualités naturelles. Il s’y montra avec sa facilité d’élocution, sa lucidité d'idées, son esprit de méthode et de classification, sa supériorité de doctrine, nonobstant le mérite de ses compétiteurs, en même temps que par son bon sens médical irrésistible, il les tenait en respect au pied du mur où le jeune drapeau de notre école était glorieusement déployé.
La thèse (d) présentée au concours de 1847 mérite, ce nous semble, une mention particulière par son objet. Elle avait pour titre : De VéfM dit typhoide dans les mala-
(1) De l’état dit typhoïde dans les maladies, mai 1847.
dies, sujét obscur d’abord, scabreux ensuite pour l’élève deJ.-P. Tessier. On entendait désig-ner sous cette appellation un ensemble complexe et confus de phénomènes g*raves, mal définis, pouvant se manifester très-diversement, d’ailleurs, dans une foule de maladies sporadiques, endémiques ou épidémiques, dans les phleg*masies, les suppurations et les g-ang-rènes, aussi bien que dans les fièvres g’raves, continues ou éruptives, dans les pestes les plus variées comme dans le typhus : amalg’ame arbitraire qui, pour vouloir embrasser tout, n’étreig’nait rien; être de raison, ni cause, ni symptôme, ni lésion, ni indication thérapeutique. C’est sur cet oreiller élastique et commode que l’humorisme moderne, bercé de mots vides, fermait les yeux.
Au reste, cette dénomination nouvelle avait cours. On acceptait g'énéralement de confiance sa banalité. Personne ne s’avisait de donner le moindre coup d’éping*le à ce ballon. Le dég’onfler sans hésitation et en montrer le vide sans peine, notre concurrent, pour cette besog*ne n’était pas homme à se faire prier. Où il apercevait Terreur, son attaque était prête. Cependant, à côté de la question de principe, il y avait ici un motif particulier de convenance. L’un des principaux fauteurs du syncrétisme accrédité, M. Andral, en même temps, Tun des jug’es les plus recommandables du concours dont nous parlons, indépendamment de sa haute valeur, avait droit, par dessus tous, à la considération des élèves de J.-P. Tessier par sa noble attitude à l’époque de l’élection de ce dernier au Bureau central des hôpitaux. C’est g*race à son influence que le plateau de la balancé avait penché alors en faveur de la justice. Cette attitude n était point laissée dans Toubli ; et pour la reconnaître publiquement, chacun d’eux se faisait un devoir et tenait à honneur de réclamer le patronag’e du vénérable
professeur dans l’épreuve dernière pour l’admission solennelle au doctorat.
Mieux que nos paroles, les quelques mots suivants, qui forment, en partie, la conclusion de la dissertation de notre ami, feront apprécier avec quelle délicatesse et quelle dig*ne fermeté à la fois, il savait concilier les droits de la vérité avec une respectueuse g*ratitude :
« On est frappé, en lisant Sydenham, de la mauvaise humeur que cause à ce grand observateur la manie de certains médecins de son temps qui voyaient partout un état scorbutique. Dans le xvin® ?>\hc\e l’atonie de la veine porte &i 1%. gastro-entérite chronique reproduisaient un état banal qui rendait compte de tout, caractérisait tout. Ce n’est donc point une chose nouvelle en médecine que la création d’un état morbide dont on se sert comme d’un élément qui sjajoute avec plus ou moins d’intensité à un grand nombre de maladies sans qu’on prenne beaucoup de peine pour déterminer à quel titre...»
« ...Représentation fort vague de la fièvre typhoïde, pour ceux qui nient l’existence de la fièvre typhoïde, comme maladie, ce prétendu état pathologique ne mérite-t-il pas tous les reproches que Sydenham adressait à l’état scorbutique de ses contemporains? Toutefois, s’il y a quelque danger pour la science dans cette création moderne, personne n’en doit porter le poids, elle est l’œuvre d’une époque et non d’un seul homme. Elle a servi comme une arme utile en des mains habiles et savantes, que recommandent d’ailleurs tant d’autres travaux; elle représente on état de transition nécessaire entre un passé justement condamné et un avenir meilleur. »
Entre cette thèse et la suivante, nous devons faire mention d’un travail fort remarquable de séméiotique (1), dans lequel Milcent étudia le mode de production et la valeur de certains phénomènes encore mal connus du pneumo-thorax, portant sur ce sujet obscur, par ses ob-
(1) Du mode de production du tintement métaUiqué, du souffle amphorique ei èe quelques autres phénomènes encore mal connus du pneumothorax
28 M DOCTEUR 4DPH. MItOENT ET d’ÉCOLE DE J.-P. TESSIER, servations précises, des clartés nouvelles pour la médecine pratique, et préludant à ses recherches sur les affections de la poitrine qui étaient l'objet de ses prédilections et au sujet desquellesilavait recueilli des documents précieux.
Citons enfin les Recherches sur la diathèse purulente (1) destinées à justifier à l’égard de certains points d’anatomie pathologique l’œuvre considérable qui venait d’attacher avec tant d’éclat le nom de notre maître aux ardentes controverses sur cette question.
Le temps n’était plus où, comme à l’époque de l’internat le mérite suffisait encore à triompher des préventions ennemies. Il ne servit à rien que notre. collègue fit preuve de qualités dignes de lui valoir le succès. Ni dans ce concours, ni dans celui de 1853 qui nous valut sa thèse sur les épidémies (2), il ne devait trouver grâce devant la Faculté dont les portes furent définitivement murées aux élèves de J.-P. Tessier. Leur vie entrait dans l’ère des inimitiés et des persécutions qui ne devait plus coiioaître de limites ni de fins.
Cette page d’histoire doit avoir sa place naturelle et mémorable ici.
(1) Recherches et observations sur la diathèse purulente, 1853,
(2) Des épidémies et de leurs principales distinctions, d853.