‹ Le Docteur Alphonse Milcent et l'Ecole de J.P. TessierChapitre 5 sur 6 · A. COCHIN · texte numérisé non relu

A. COCHIN

insu. J’avais, étant le premier, tout organisé et disposé, ce qui n’était pas peu de chose. Il est certain que l’on dépasse quelquefois la mesure de ses forces sans le sentir. »

C’est au tombeau, c’est devant les reliques de son vénérable et g*lorieux ami Olivaint, dont la chère mémoire remplissait ses paupières de larmes, qu’il venait, les répandant avec ses prières, demander un soulag’ement à ses maux et implorer l’intercession du martvr de la Commune, confiant dans sa protection pour rendre plus efficaces les ressources trop précaires des médications usitées en pareil cas. Il rapportait de ses pieuses visites à la rue de Sèvres un esprit fortifié, et, comme on peut le voir, par la suite de la lettre précédente, de vives espérances :

«... Grâce à Dieu, à mon bon père Olivaint, et un peu au sulfate de quinine que m’avaient indiqué les retours à peu près périodiques des symptômes, ces graves accidents se sont éloignés et mitigés d’une façon merveilleuse. Seulement il me reste l’impossibilité d’aller à pied, à Paris. A la campagne, je suis tout autre... »

Le fécond travailleur ne continuait pas moins son labeur quotidien dans cet ardent cratère de Paris qui consume tant de forces et dévore tant d’ouvriers; dès l’heure matinale, avant toute autre visite, allant vers ses pauvres malades de l’hôpital Saint-Jacques, pendant les trimestres de service, puis, toute la journée, occupé sans trêve à la clientèle, aux exercices de piété, aux bonnes œuvres, enfin, le soir, aux'rédactions, à la correspondance, ou bien se réservant à sa famille et à quelques intimes alliés de la maison.

Mais aussi, avec quel joyeux empressement, le praticien de Paris n’accourait-il pas, chaque année, escorté de sa jeune et nombreuse famille, comme l’olivier de ses rejetons, vers ces prairies luxuriantes du Cotentin, bordées par les plag'es de la Manche, dont les vag-ues et

les brises salines rendaient un peu de bien-être à son corps surmené par le travail ; le long* des dunes dominées par le sanctuaire de Notre-Dame-de-Bon-Secours où il aimait, dans le silence de la solitude, en face de l’immensité des flots, à venir se recueillir'et prier ; vers le toit de l’antique résidence qui l’avait abrité, lui et les siens, aux jours douloureux de nos désastres, et sous lequel, maintes fois, s’étaient confondues dans une réunion partiarcale nos deux familles avec celle du maître; enfin, auprès de cet ancien compag*non, éprouvé par de long*ues souffrances qui le lui rendaient encore plus cher et l’objet constant de ses prévenances, de ses soins, de ses consolations !

Cette dernière année, Milcent arrivait encore plus joyeux que de coutume. Le mariag*e prochain de son fils aîné, la réalisation de divers projets préoccupaient heureusement sa pensée sur laquelle projetait aussi moins d’ombre sa maladie qui lui semblait en voie de décroissance. Dans ces jours, qui étaient déjà le crépuscule de son existence, il entrevoyait des lueurs nouvelles; tout lui souriait à la fois. Le père de famille retrouvait avec charme, dans ses promenades, à la tête des enfants, les plaines normandes aux grands troupeaux bariolés, les mobiles spectacles de la mer, tous ces horizons connus; visitant les humbles comme les grands, assidu auprès des pauvres malades qu’il assistait, édifiant tout le monde, laissant sur chacun de ses pas la trace des bons exemples et le fruit de ses abondantes miséricordes.

Un jour, dans un villeig'e des environs, l’auteur du Mémoire sur Fhomœopathie devant le Sénat se trouvait, à 1 improviste, en présence d’un éminent adversaire d’au-

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trefois qui, en l’apereevant, lui offrit cordialement la main ; il la serra non sans émotion, disant à son retour:

^ Heureuse journée, qui m’a reconcilié avec un de mes plus grands ennemis ! » — Cet ennemi que lui avaient imposé jadis les funestes entraves de l’enseignement officiel, cet ancien Grand, maître qui n’avait pu s’empêcher de gémir sur la décadence de l’Université, aux .derniers temps de l’Empire, avait-il été éclairé surtout par la lumière flagrante des événements? Je ne sais; mais, lui aussi, chrétien sincère et fervent, témoignait de quelle estime était digne cet adversaire, si heureux et consolé de serrer une telle main.

Le dimanche de la fête de la Nativité, après le repas <ie famille, prié moi-même par l’un des assistants de lire un récit sur la mort récente et simultanée de deux jeunes époux, fermiers du voisinage, — enlevés presque subitement aux caresses de quatre petites filles orphelines, — lorsque j’eus terminé la lecture des derniers épisodes de ce drame intime et navrant, mon ami, dirigeant vers moi ses yeux inondés de larmes, s’écria avec un accent dont l’émotion mélancolique se communiqua à tous les cœurs et dont le souvenir me semble encore empreint d’une inspiration prophétique : « Notre-Seigneur a dit lui-même qu’il nous visitera comme un voleur. Soyons donc prêts, car nous ne savons pas à quelle heure le Fils de l’Homme viendra î »

Pour lui, à ce moment où il tirait du plus profond de son cœur, illuminé par la foi, cette mémorable et providentielle parole, il était mieux préparé,.s’il est possible, que jamais. Le matin de ce même dimanche, il s’était approché de la Sainte Table. Il y retournait le surlendemain.

Deux jours après, le jeudi 11 septembre, gai, dispos, alerte, il se disposa, après la messe matinale, à se

mettre en route avec son second fils pour se rendre d’abord à la vente publique d’un domaine voisin qu’il se proposait d’acquérir pour sa retraite. Il projetait ensuite de toucher à la maison des Trappistes de Briquebec, et de là d’arriver jusqu’à Cherbourg- dans le but de préparer la fondation d’un cercle catholique d’ouvriers. Ces espoirs, ces rêves, charmaient sa pensée ; ce fut tout souriant, qu’il nous dit : Au revoir 1 Et lentement, il s’éloig-na à travers la long-ue avenue où il me semble l’entrevoir encore nous adressant de loin un dernier sig-ne g-racieux de sa main.

Arrivé à Brix, lieu de sa première étape, il gravit à pied la dernière montée, égrenant pieusement avec son fils, suivant sa coutume, le chapelet. Lui-même voulut préparer, en présence de l’hotellier ravi de sa joyeuse dextérité, le rustique repas dont il fit servir charitablement une partie à un pauvre poissonnier qui se tenait à l’écart dans un coin : ce fut son dernier commensal.... « Qui donne aux pauvres, prête à Dieu. »

Quelques moments après, l’adjudication de la propriété était prononcée en sa faveur. Ce projet, que Milcent avait caressé pour l’avenir, se réalisait au-delà de ses espérances... Mais déjà ce cœur, que les joies éprouvaient au-delà de tout le reste, était stppelé à en posséder de plus douces, de plus vraies et de plus durables ; et, cette terre, à laquelle allait le rattacher un lien nouveau, ne le retenait déjà plus !

Sur le point de sceller de sa signature le contrat placé sous ses yeux, Milcent avait doucement incliné la tête sur sa poitrine, et, de sa lèvre, un dernier souffle s exhalait sans efforts, indiquant le paisible départ de soname, soudainement délivrée des chaînes de la vie. Dieu, qui le visitait à 1 improviste, avait rappelé dans le ciel le serviteur trouvé juste et fidèle.

ET l’École de j.-p. tessier.

Ne pouvant plus conserver de doute sur la réalité de cette séparation si brusquement irrémissible, après avoir cherché en vain à ranimer le père dans ses bras, le cher enfant consterné, laissant le corps à la garde des bons Frères de Montebourg, prévenus à la hâte, revint pendant la nuit au vieux château, dissimulant le bruit de ses pas et parvenant à concentrer en lui toute sa douleur pour ne point troubler le sommeil de ceux qui s’étaient endormis pleins de sécurité. Quel ne fut pas, le lendemain, leur réveil, sous le coup de la foudroyante nouvelle ! Quand, le dernier de tous, elle me fut révélée, pendant que mon cœur se débattait éperdu sous cette étreinte, déjà, dès l’aube du jour, la chrétienne famille, à genoux devant l’autel de l’humble église voisine de Ravenoville, s’inclinait en prières sous la main du Seigneur, et, adorant ses décrets, s’unissait à lui par l’hostie du divin sacrifice, répétant au milieu de ses sanglots : « Mon Dieu! que votre volonté soit faite et votre nom béni à jamais 1 »

4insi que je l’ai dit, la dépouille mortelle de Milcent fut d’abord transportée et exposée dans la chapelle ardente de l’abbaye de Montebourg chez les Frères,de la Miséricorde, gardiens empressés de ces restes précieux, objet de leur vénération touchante. Puis, de là, le cercueil s’achemina vers le caveau delà famille à Paris, où l’accompagnèrent les quelques rares amis qu’il fut possible de prévenir.

Là repose le corps de celui qui, par ses enseignements et ses exemples, a été un grand médecin chrétien.

« Adorons la volonté de Dieu au bord de cette fosse Bavasse. 12

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et élevons nos pensées vers le seul séjour qui ne soit pas un lieu de passage... Nous semons dans cette terre un corps corruptible, il en sortira incorruptible. Nous le semons dans la bassesse, il en sortira dans la gloire. Nous le semons dans l’infirmité, il en sortira dans la puissance... Ainsi cette tombe, que le monde appelle la dernière demeure du corps n’est pas la dernière. 11 ne fera encore qu’y passer.Il n’y a que deux demeures où rien ne passe : l’une humaine, dans le cœur de ceux qui aiment et espèrent ; l’autre divine, dans le sein de l’éternel amour (1) ! »

Ami, pardonne, si mes souvenirs et mes larmes débordant avec trop d’abondance, j’ai loué tes services au delà de tes vœux, et cependant, en réalité, au-dessous de tes mérites ! Après notre chef, tu étais mon guide fidèle, et naguère encore l’appui toujours empressé de mes pas chancelants. Dans ta vie surtout, j’ai goûté le charme de l’affection et la sérénité du devoir; je puise dans ta mémoire une source de consolations divines. Daigne recevoir avec mon dernier vœu l’adieu suprême si suavement exprimé dans les touchantes paroles que saint Ambroise adressait à son frère sur son tombeau (1) :

«Nous n’avons jamais été longtemps éloignés l’un de « l’autre; mais c’est vous qui aviez coutume de revenir « auprès de moi. Maintenant, puisque vous ne pouvez « revenir, c’est moi qui irai auprès de vous. »

(1) L’abbé Gerbet. Récits d'une sœur, parM“e Craven, t. II, p. 143.

tSursum corda.

Dans cette attente, ô mes anciens et dévoués corn paginons, associés aux mêmes regrets et aux mêmes espérances, portons avec honneur et joie sur la terre le souvenir des girands amis qui nous ont précédés dans l’éternité. Vous, dont les forces n’ont pas trahi la volonté, élevez plus que jamais vos cœurs, en ces jours d’abaissements. Avec les nouveaux alliés, conviez avec ardeur aux enseig*nements de la science chrétienne cette chère jeunesse médicale ég^arée, qui ne tarderait pas à être avilie par les sophismes de l'impiété. Car ils sont venus, surtout aujourd’hui, les temps douloureux annoncés par l’Apôtre, « où les hommes né souffrant plus la saine doctrine, dans leur penchant dérég-lé à n’écouter que ce qui les flatte, ont recours seulement aux maîtres propres à satisfaire leurs désirs » (1).

Permettez que je le répète avec une insistance, — qui n’ég'alera jamais l’ardeur de ma conviction, ni la nécessité urg-entede nos plus g’ravesintérêts en péril, —l’infatuation de la révolte humaine semble avoir jeté notre siècle dans d’incurables aveug*lements. Les meilleurs esprits eux-mêmes en paraissent déconcertés. Aussi, « quand les historiens futurs rappelleront les événements de notre époque, ils raconteront les désordres des inlellig-ences, avec une tristesse plus grande encore que celle dont ils seront pénétrés pour toutes nos autres calamités » (2).

Disciples de J.-P. Tessier, vous qui avez été, sur le terrain de la médecine, les premiers à la lutte, en face de ces ég*arements et de ces nég’ations, ne vous lassez pas

(1) Saint Paul, épit. à Thimotée, c. 4.

(5) Mgr. Bravard, évêque de Coutances et d’Avranches, 17 janv. 1874.

de combattre l’erreur, de démasquer l’artifice, de dissiper les ténèbres, sur la voie de la vérité blasphémée, vous confiant dans la parole du Seigneur qui ne saurait être vaine : « Celui qui fera et enseignera sera grand dans le royaume des cieux (i). » Ah! que vos cœurs, même sur la terre, ne se ferment pas à l’espérance, car voici poindre enfin l’aurore de cette liberté si chère de l’enseignement, pour laquelle vous avez longtemps combattu dans les larmes. Voici que les généreux efforts des fils vaillants de la France, ligués pour le bien des âmes et la régénération des intelligences, sont à la veille de réaliser le rêve entrevu par notre maître (2). Les temps espérés vont s’accomplir sans doute; ô mes amis! puissiez-vous être appelés à moissonner enfin dans l’allégresse!

Pour moi, le plus humble et le plus disgracié entre tous, j’aurai porté fermement dans ce but, au milieu de mes souffrances et de mes tristesses, avant de mourir, le témoignage de la vie de Milcent,* de cette vie consacrée au travail, au devoir, à l’amour de la famille humaine, à l’avancement de l’art, à la glorification de Dieu, et dont la mémoire révèle invinciblement, dans sa sphère modeste, la lumière, la grandeur et les bien faits de la science dans son harmonie avec la foi chrétienne.

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