LE MÉDECIN CHRÉTIEN
Le précieux concours apporté par Milcent à la vulgarisation de la doctrine de J.-P. Tessier et à la restauration religieuse de la médecine, ses luttes contre le monopole intolérant de l’enseignement officiel et contre les débordements du matérialisme, ses revendications en faveur de la liberté médicale, les persécutions par lui longuement souffertes pour la défense de la vérité, manifestent assez haut la place considérable du disciple dans l’école du maître et l’importance de son rôle scientifique.
Pour compléter l’étude de cette vie laborieuse et terminer notre tâche, il nous reste à dire ce que fut par ses actes, en rapport avec ses écrits, ce médecin, chrétien dans son art comme dans sa science, en toutes choses, fidèle à Dieu, logique avec ses convictions, et auquel, enfin, on peut merveilleusement appliquer ces paroles de Platon : « Toutes les fois que j’entends discourir un homme sur la vertu ou sur quelque science, et que cet homme est vertueux et digne du sujet qu’il traite, je me sens pénétré d’une grande joie en voyant que celui qui parle et les choses dont il parle sont dans une harmonie et une convenance parfaites ; il est pour moi un musicien plein d’habileté, tirant les plus beaux accords, non d’une lyre ni d’un autre instrument, mais de sa propre vie. »
Cette harmonie et cette convenance parfaites ont été le témoignage de l’existence même de Milcent. Dès le
seuil de sa carrière, trouvant sa véritable voie, il ne l’abandonne plus ; la foi et la science le g-uident, se confondant, pour ainsi dire, ensemble dans sa même mission.
Cette vie s’accomplit, il est vrai-, dans une sphère restreinte et modeste, où rien n’éclate, où le bien reste plutôt, et doit rester caché. Combien d’autres, en brillant davantag’e, n’ont pas laissé une telle éditication ! Dans l’ombre de pareilles humilités, l’on trouve souvent lés parfums les plus suaves, ceux qui nous pénètrent, embaumant jusqu’à nos plus lointains souvenirs. Me pardonnera-t-on d’évoquer si souvent de g*rands témoig*nag‘es,—devant lesquels j’aime à incliner ma pensée,— en disant avec Bossuet : « Ce sont ces choses simples : g’ouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir 1-e bien que Dieu veut et souffrir les maux qu’il envoie; ce sont ces pratiques communes de la vie chrétienne, que Dieu louera au dernier jour devant ses saints ang-es et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de ces faits éclatants dont elles sont pleines. »
Pendant son internat dans les hôpitaux, Milcent, l’un des premiers membres de la société de Saint-Vincent de Paul, dirigea, comme président, la conférence Sainte- Marguerite, dans son ancien quartier natal du Faubourg Saint-Antoine.
Vers la même époque, il s’était enrôlé d’enthousiasme dans cette phalange de jeunes âmes d’élite, embrasée par la foi, charmée par l’éloquence du Père Lacordaire, dont la figure rayonnante et la voix inspirée attiraient, il y a déjà plus de trentes années, autour de la chaire de Notre-Dame, un si fervent auditoire d’intelligences dis-
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ting-uées. A Fappel du grand prédicateur, un mouvement de rénovation relig-ieuse se répandit sur la g^rande cité, pénétrant surtout les sciences et les arts ; et un véritable apostolat s’org'anisa parmi les jeunes g-ens en confréries professionnelles, sous l’invocation de Saint- Luc pour les médecins, sous celle de Saint-Jean pour les artistes, réunis à Notre-Dame-des-Victoires, où fut institué le Tiers-ordre, le 15 janvier 1845. Milcent compta parmi les plus assidus et les plus zélés ; et l’humble admirateur devint bientôt, entre tant d’esprits éminents, l’ami apprécié du célèbre moine dominicain.
Ce fut, en quelques circonstances, au foyer de notre maître, dans l’intimité de ses premiers disciples et de quelques membres des diverses confréries, que se donnaient essor ces premières aspirations de restauration relig*ieuse des sciences — et delà médecine, en particulier,— dans tout l’abandon des causeries, mêlées d’aimables délassements. 11 me souvient de ces réunions privilég*iées du soir, où, parmi les sujets les plus graves et les questions les plus abstraites, la musique et la littérature intervenaient tout à coup comme intermèdes. Et ce n’était pas le moindre sujet d’étonnement et de charme de voir notre maître, tour à tour disserter avec gravité sur la tradition médicale et interpréter ensuite, en se jouant sur les touches d’ivoire de son clavier, ces mélodies enchantées de Mozart, que sa voix effleurait avec un sentiment de mélancolie si douce. De son côté, l’illustre frère prêcheur de Saint-Dominique, resplendissant sous sa robe de laine blanche, après avoir discouru sur l’alliance de la foi et de la raison, ne dédaignait point de descendre, à notre prière, de ces hauteurs majestueuses pour réciter quelques vers du grand fabuliste, avec tout 1 attrait de ses admirables accents.
Cependant, lorsque, quelques années plus tard, une
certaine scission s’opéra parmi les chefs du mouvement relig-ieux, J.-P. Tessier et plusieurs autres eurent le douloureux reg’ret de ne pouvoir suivre jusqu’au bout l’élan de son fongueux instaurateur, « qu’ils avaient tant admiré et dont ils durent s’éloigner sans cesser de l’aimer. Ce fut Milcent, — suivant le témoignage de Frédault, — qui eut la tâche d’adoucir le conflit entre son maître et quelques-uns de leurs amis, qui ne se résignaient point à abandonner le grand orateur dont la séduction avait été considérable (1).»
Après l’obtention de son diplôme, notre jeune collègue se fit remarquer au dispensaire du YI® arrondissement, à l’époque de la grave épidémie de choléra en i 849, par le dévouement affectueux de ses services, qui lui valurent les félicitations et la gratitude de l’Administration. Cependant, les attaches ne furent là que transitoires. En ce temps, ses ambitions visaient plus haut.
Rentrer en qualité de chef de service dans les hôpitaux de Paris, où naguère encore, interne, il avait tenu un si bon rang, ce rêve, pour lui si légitime, par lui si caressé, on sait par quels motifs, devait rester un rêve. Et pourtant, le proscrit ne cessa de songer à cette terro promise, espérant contre toute espérance.
Sentant sa valeur, obéissant à ses impulsions, Milcent, nous le répétons, ne renonçait pas à son immuable désir de se dévouer au soin des malades pauvres ; d’appliquer à leur profit les ressources salutaires de la thérapeutique nouvelle ; de manifester publiquement à tous les yeux leurs résultats méconnus ; d’instituer, enfin, sur ce premier terrain, un enseignement clinique. Après la fondation d’un journal libre de toute solidarité doctrinale avec l’enseignement officiel, — l’établissement d’un asile
<1) Univers, déjà cité.
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hospitalier, indépendant de toute entrave vis-à-vis de la centralisation administrative, ne devenait-il pas le couronnement de l’œuvre à accomplir?
Déjà, en 1865, au nombre des conclusions du mémoire surl’homœopathie dans les hôpitaux, leurs auteurs. Milcent et Jousset, demandant à Dieu de donner à nos concitoyens l’intellig-ence et le désir de la fondation d’un hôpital où les classes, populaires pourraient trouver le bénéfice des médications nouvelles, disaient en terminant :
« Nous avons fait, et nous sommes prêts à faire encore tout ce qui est humainement possible. Ce qui reste à accomplir dépasse nos moyens d’action, c’est pour cela que nous nous adressons à notre pays, et, s’il le faut, au chef de l’État... Il s’agit, en effet, d’une innovation utile, nécessaire, justement réclamée, digne enün d’un gouvernement soucieux des légitimes intérêts et des- droits des classes pauvres... »
La charité devait répondre à cet appel dont l’initiative effective, sinon la pensée première, appartient collectivement au Cong*rès homœopathique de Paris en 1867, réuni sous la présidence de notre collaborateur et ami, Imbert-Gourbeyre, et puis, à l’impulsion de la Société homœopathique de France. Ce n’est pas ici le lieu de suivre les développements de cette fondation à laquelle Milcent apporta, avec les élèves de J.-P. Tessier, sa vive sollicitude et son concours efficace. Le suffrag’e presque unanime de leurs pairs qui les désig’na, le 28 juin 1870, pour chefs de service du nouvel hôpital, leur montra en quelle estime particulière ils étaient tenus parmi les représentants de la réforme hahnemannienne. Milcent se trouva porté le troisième de la liste de nomination, où Jousset et Frédault occupaient les deux premiers ran^.
L’ouverture de l’hôpital Saint-Jacques, fixée au premier octobre 1870, Milcent accourut à Paris, du fond de
la province, où il se trouvait à cette époque, pour prendre son poste avant l’investissement par les armées étrang'ères. Le cours des choses ajourna forcément cette inaug-uration à des temps meilleurs. Plus tard, après le double siège, quand la maison hospitalière, occupée par la Commune, sortant en quelque sorte de ses ruines en même temps que de ses langes, fut prête à recueillir les malades, notre ami s’acquitta de ses nouvelles fonctions avec l’affectueuse ardeur que cette fondation lui inspirait, s’employant à sa propagande et à son succès par sa parole, ses écrits, ses conseils, ses démarches, ses ressources, ses services.
11 n’oublia pas de rendre un juste tribut d’hommages, dans la réunion générale des souscripteurs, le 3 mars 1872, à la mémoire du président Bonjean, l’un des plus illustres soutiens de- notre cause, massacré parmi les otages, et à celle du colonel Grancey, l’un de nos plus méritants alliés, tombé mortellement aussi, celui-ci, du moins, sous les balles de l’étranger.
Cet humble asile ouvert à la souffrance, au libre choix du pauvre, édifié contre le monopole par la charité, entretenu par des sacrifices se renouvelant chaque jour, Milcent était fier de le voir grandir et d’en affirmer la vitalité. Dans une autre assemblée, la même année, il disait, ému et confiant dans la générosité de la noble terre française, qui ne laisse point périr ses fondations chrétiennes :
« L. est la terre par excellence, où. elles germent et se développent toutes dans une incroyable diversité de nature et de but. C’est là notre espoir, c est là notre force, avec l’aide de Dieu, qui ne peut manquer à une entreprise consacrée au soulagement des pauvres, pour 1 application et la propagation d’une grande vérité thérapeutique. »
Notre ami a vu à peine le commencement de ce rêve
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accompli. IN’est-ce pas la destinée de l’homme en face de toute terre promise ici-bas ?
A l’approche des armées allemandes, la première ouverture projetée de la maison Saint-Jacques se trouvant, nous l’avons dit, ajournée, Milcent, délégué par la Société internationale des secours aux blessés, quittait Paris pour l’Ouest, — où de grands travaux de défense se préparaient en avant de Cherbourg, dans le but de séparer du continent la presqu’île normande. Dans cet étroit espace, commençaient à affluer de nombreux rassemblements de troupes de terre et de mer et toutes sortes de recrues levées à la hâte, presque dénuées de ressources, décimées par les maladies, traînant à leur suite un cortège pestilentiel de contagions et d’épidémies. A l’entour de ces vastes contrées palustres, submergées par les eaux salines, dans toute la longueur des dunes âpres et nues, privations, souffrances, misères, fléaux, faisaient rage à la fois. Parmi les populations, comme au milieu des soldats, la mort éclaircissait à vue d’œil les rangs.
Se multipliant en proportion de tant d’infortunes, l’ami, — mon hôte en ces tristes moments, — prodiguait les soins, les remèdes, les encouragements, les consolations, dans les hameaux de notre plage ; faisant tous ses efforts auprès des autorités religieuses, militaires et civiles, pour établir des ambulances disséminées ; chargé en même temps par le général commandant et l’intendant de Cherbourg de diriger, comme médecin en chef, le service de l’hôpital militaire provisoirement établi à Montebourg.
Dans cette dernière bourgade du Cotentin, entourée de ses herbages, opulente du commerce de ses bestiaux, existe une antique et spacieuse abbaye, desservie
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par la communauté enseig’nanle des Frères de la Miséricorde. Placé dans des conditions excellentes de salubrité, cet établissement, à la réquisition inteliig-ente de la sous-préfecture de Valog’nes, fut transformé en hôpital militaire. Il pouvait contenir 200 lits. Milcent partag*ea son service avec un honorable praticien de la contrée, ancien externe de Nélaton, le docteur Maud’huy, et assisté surtout par l’admirable dévouement des bons Frères, il s’installa, en quelque sorte, avec ces derniers, au chevet de ses malades jusqu’à la fin de la guerre.
Au moment où celle-ci se rapprochait de nos contrées par l’aile gauche de l’armée de la Loire dans ses retraites successives, Milcent, malgré les atteintes de son mal récent, aggravé par les angoisses et les fatigues, se rendit deux fois de sa personne sur le théâtre des derniers combats, afin de convoyer les nombreux malades et blessés qui encombraient la ville du Mans et ses environs. Mais ce fut pour se heurter à une désorganisation devant laquelle s’échouaient impuissantes les meilleures volontés. Il nous a raconté, dans ses impressions de médecin militaire improvisé (1), les causes de cet immense désarroi administratif, dont il fut alors témoin, qui ont aidé si puissamment à l'extension des maladies et de la mortalité, surtout par suite de l’inexpérience des chefs nouveaux et l’ignorance ou l’oubli des mesures hygiéniques les plus élémentaires pour isoler les foyers d’infection et de contagion.
En de si navrantes leçons, m’est-il permis de confirfirmer, par mon témoignage direct, les services actifs et salutaires rendus à nos contrées, services dont je retrouve à peine un faible aperçu dans les lignes suivantes de notre ami ?
(1) Art niéd., 1871, octobre et décembre.
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c Quant à nous, à Montebourg et ans environs, les villages, dans les ambulances locales où nous avons pu exercer quelque autorité, nous avons constaté les bienfaits de l’isolement pour toutes les maladies contagieuse (1), et ceux de la revaccination pour la variole, moyens prophylactiques que nous avons le plus possible pratiqués et propagés. C’est ainsi que, dans une commune que nous pourrions nommer (2), où la petite vérole produisait de grands ravages, aucun des nombreux habitants que nous avons revaccinés n’a subi l’atteinte de la contagion, à l’exception de deux individus qui eurent une varioloïde très-légère. »
Entre tant de dépositions qui se rattachent à l’épisode militaire de Montebourg*, je ne veux citer que cet extrait d’une lettre en date du 23 septembre dernier, écrite par l’ancien et vénérable directeur de l’Abbaye, dans laquelle lettre ce dernier ajoute, après avoir rappelé les qualités de cœur, la dig*nité de caractère et, par dessus tout, la piété profonde de Milcent :
«... Avec quel zèle il me signalait ceux de nos chers malades dont la situation alarmante réclamait impérieusement les secours de mon mi^ nistère! Ciommeil se faisait un devoir de les préparer lui-même à recueillir les consolations de la religion ! Il y a à peine quelques semaines, lors de sa dernière visite à l'Abbaye, il bénissait encore le ciel d’avoir ménagé à ces pauvres Mobilisés de la Gironde et de la Charente, pour leur heure suprême, les soins charitables et le pieux dévouement de nos chers Frères.
8 Je n’essaierai pas de vous dire combien son expérience et ses sages conseils nous furent utiles parmi les mille difficultés résultant pour la Communauté de sa transformation en ambulance militaire.
« A son arrivée, nous lui avions offert la chambre où nous recevions ordinairement les étrangers. Mais il demanda à en occuper une autre beaucoup moins convenable, préférant celle-ci parce qu’elle était contiguë à la chapelle et n’était séparée que par une simple cloison de l’autel où repose le Saint-Sacrement.... »
- C’est dans cette modeste chapelle où, retiré et sobtaire, le pieux médecin des Mobilisés aimait à passer,
(1) Et infectieuses, faut-il ajouter, telles que la fièvre typhoïde qui, depuis cette époque, a revêtu dans l’un de ces villages ce double caractère, le premier surtout, à un degré depuis longtemps inconnu de œntaÿion flagrante et de calamité publique.
(î) La commune de Ravenoville, aux bords de la Manche.
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dans l’intervalle de son service, de long-ues heures en prières pour la France, aux pieds de INotre-Seig'neur, que, deux ans plus tard, avant d’être confiés à la tombe, ses restes mortels reposèrent quelques jours sous la garde de ces dignes Frères de la Miséricorde, élevant vers le ciel leurs yeux en larmes et implorant Dieu pour le repos éternel de celui dont le souvenir leur était si édifiant et si doux.
Après les premières années d’entraves' dans la carrière professionnelle, malgré la ligue d’adversaires déterminés à nous fermer les avenues de la science et de la faveur publique, une clientèle nombreuse ne tarda pas à s’empresser autour du médecin, si bien fait pour inspirer par sa nature le charme, par sa science l’autorité, par son art bienfaisant la gratitude.
Affable et gracieux sans familiarité, indulgent sans faiblesse et plutôt d’une virile fermeté, cœur ouvert et loyal, esprit supérieur, plein d’aisance dans les manières et harmonieux dans son ensemble, Milcent faisait naître tout d’abord la sympathie. Peu soucieux, trop peu soucieux assurément de son temps auprès des malades, il s’oubliait à leur chevet, se répandant en causeries, et les heures du jour se trouvaient trop courtes pour ses occupations. Si d’éminents personnages recherchaient, en même temps que ses soins, ses entretiens toujours à la hauteur des questions les plus élevées, les plus humbles et les plus pauvres n’avaient que plus de motifs de gratitude envers ce protecteur aussi discret que vigilant, inépuisable en charités.
Initié à la grande école des hôpitaux, mûri par l’étude de la tradition, guidé surtout par la doctrine de J.-P.
ET l’École le j. -p. tessier.
Tessier, dans laquelle il avait puisé tant de rectitude et de précision, le disciple reflétait merveilleusement ces sources de lumière, imposant et retenant partout l’autorité, la confiance et l’affection, La plupart de ses clients l’aimaient et le vénéraient à la fois comme un père et un fluide, toujours comme un ami.
Ce qui multipliait de pareils dons l’attrait, et fécondait d’un tel savoir le fruit, c’est surtout le sentiment et la pratique du devoir chrétien se résumant dans la charité. Il faut le rappeler sans cesse à ceux qui l’oublient trop, dans nos jours troublés : les vrais serviteurs des hommes, ce sont surtout les g*rands serviteurs de Dieu.
En effet, l’idolâtrie a ignoré la charité. Saint Paul, si bien placé pour en porter le témoignage, nous dit que les païens sont sans affection, üne affectione. Je ne parle pas des épicuriens de tous les temps, quorum Deus venter est, disant :
a ... Court et plein d’ennui est le temps de notre vie... Après notre lin, point de retour... Venez donc, jouissons des biens qui sont... Couronnons-nous de roses... Foulons aux pieds le juste pauvre... Que notre force soit la loi de justice; car ce qui est faible est convaincu d’être inutile (1). »
Les plus grands ou les meilleurs, même parmi les stoïciens, n’ont abouti finalement qu’aux dégoûts de la vie et aux mépris de l’humanité. —«O vertu ! s’écriait Caton mourant, tu n’es qu’un nom ! »
« Marc-Aurèle a bu son calice, mais il l’a bu douloureusement. Il ne criait pas comme ce révolutionnaire cynique : « Je suis saoul des hommes ! » il le pensait. Cicéron l a dit aussi à sa manière ; il lui en venait souvent la nausée, et il y eut-un moment où tout lui parut odieux, excepté la mort. César, à la lin, ne se donnait plus la peine de défendre sa vie; il semblait dire : « Qu’ils la prennent, s’ils la veulent! » On arrive à ce même dégoût par tous les chemins ; il suffit d’avoir longtemps •vécu et d’avoir eu à se démêler de trop près avec l’espèce humaine..» (2).
(1) Sap. II.
(2) Qainte-Bcuvc. Causeries, 30 janvier ISGS.
Quelle plus éclatante justification du mot de saint Paul que de tels aveux échappés à un éminent écrivain que l’on voyait, ces dernières années, au déclin de ses jours, vivre en communauté d’opinions et d’ag’apes avec les princes de la Libre Pensée, insultant, dans des banquets scandaleux, à la mémoire et au deuil anniversaire du Christ! Ce n’est point heureusement de tels dédains qu’il professait, en de plus hautes et plusdig'nes rencontres, lorsque, tout émerveillé du panég*yrique fait sur saint François de Sales par la fille spirituelle de ce dernier, sainte Chantal, et comme ébloui de cette g-râce dont le sentiment chrétien est la source, il ne pouvait s’empêcher d’exprimer son admiration dans ces accents que je tiens à répéter pour sa louange :
« On n’a jamais mieux fait le portrait d’un esprit, ni rendu aussi sensiblement des choses qui semblent inexprimables. Lumière, netteté, suavité, vigueur, discernement et dextérité céleste, ordonnance et économie des vertus dans cette âme, tout s’y représente et s’y peint d’un trait ferme et distinct. De telles pages n’entrent pas dans la littérature et ne sauraient être soumises même à l’admiration (1). »
Encore une fois, c’est l’admiration et l’amour dont les saintes âmes exhalent les suaves émanations, tandis que le cynisme de l’impiété n’excite que répugnances, lassitudes et dégoûts. De la science de négation, de l’esprit d incrédulité, ne germent que l’égoïsme du cœur, l’effacement de la conscience, l’abaissement, et, disons tout, la débauche et la vénalité de l’art. Je sais bien qu’il est partout, des exceptions honorables ; que les vieilles habitudes de la civilisation chrétienne, infiltrées dans le sang et les mœurs, survivent parfois aux principes de corruption, et, à l’insu des hommes, dirigent, heureusement, grand nombre d’inconséquents. Mais la logique des choses n en est pas moins généralement inévitable, et les témoignages que nous avons accumulés, à l’occa-
(1) Sainte-Beuve, Causeries du hmài. Saint François de Sales.
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sion de renseig*neinent matérialiste, sont flagrants. Quand l’homme est réduit par l’athéisme à la bestialité, il faut s’attendre aux déchéances de son âme, aux mépris de sa vie, aux répulsions et aux haines pour ses semblables, bien plutôt qu’aux dévouements et aux sacrifices.
S’il était utile de montrer une fois de plus à quel degré d’avilissement peut parvenir l’art dans les mains de l’incroyance, c’est à elle-même que j’en demanderais un dernier et irréfragrable aveu. Voici donc, en quels termes indélébiles, un Diogène moderne (1), peu avant de mourir, stigmatisait les vénalités et les corruptions des productions de la Libre-Pensée.
« Une poésie vénale, une éloquence vénale, une littérature vénale, un art vénal; est-ce que cela ne dit pas tout, et qu’ai-je besoin de discuter davantage ? Si nous ne croyons plus à rien aujourd’hui, c’est que nous sommes tous à vendre, urbem ve7ialem, et que nous faisons commerce de notre âme, de notre esprit, de notre liberté, de notre personne, comme des produits de nos champs et de nos manufactures. L’antiquité a conservé le trait de ce citoyen qui, dans un besoin pressant, emprunta sur le cadavre de son père. Combien parmi nous songeraient à retirer un pareil gage? Nous y joindrions nos enfants et nos femmes... »
Le christianisme a révélé et révèle encore d’autres exemples. Depuis la croix du Golgotha, évangile du sacrifice, depuis les premiers Parabolains jusqu’aux filles de saint Vincent de Paul et aux petites Sœurs des pauvres, c’est, en tous temps, en tous lieux, dans les hôpitaux, dans les prisons, au fond des bagnes, sur les champs de bataille, la même ardeur inépuisable do charité héroïque, inspirée par la foi chrétienne envers l’infirmité, la souffrance, l’abandon, la misère et la vieillesse, au milieu de mille foyers de douleurs, de souillures, de contagions, de dangers, et trop souvent, de sanglantes ingratitudes î
(1) Proudhon, Magnats littéraires, 1863.
Si le médecin philosophe est pour Hippocrate un homme presque divin, de quelle estime plus grande, s’il est possible, le Père de nos traditions n’eût-il pas honoré le savant religieux dont le Seigneur lui-même, parlant à Moïse, disait : « je l’ai rempli de l’esprit de Dieu (c’est-à-dire), de sagesse,d’intelligence et de science, dans tous les arts (1). » Plus le médecin est pénétré de cet esprit, plus brillant entoure son front le triple diadème d’autorité, de sagesse et de charité, qui en est le couronnement. Dans quels instincts de la nature, dans quelles convoitises de la chair, dans quelles constitutions politiques, dans quelles révolutions sociales, puisera-t-il jamais ce sentiment auguste et cette grâce ineffable qui, ouvrant son intelligence et son cœur à la lumière et à l’amour célestes, lui montrent, —dans l’âme de l’homme, unrefletdela divinité et une essence presque angélique, et dans la souffrance ou l’infirmité de spn prochain, non pas seulement un frère à assister, mais encore Dieu à servir?
Et de même, pour cette règle de conduite, pour cette discipline des devoirs, si nécessaire en toutes choses, si indispensable surtout à l’art du médecin. Mais, je m’arrête en ce sujet trop fécond; quelques mots de notre ami résumeront ma pensée :
« Conseiller des familles, pénétrant partout, jouissant d’une autorité que rien ne contrebalance, parce qu’elle s’exerce surtout dans le secret, le médecin a sur ses semblables un véritable droit de vie et de mort ; il exerce ce droit à l’abri d’une irresponsabilité qui, sans être illimitée, est immense; autant il peut faire du bien s il est honnête homme, s’il obéit à une loi morale, s’il croit à une sanction divine, autant il est redoutable s’il n’a ni principes, ni croyances, s il s’habitue à ne voir en lui-même et dans ses pareils
(1) Exode, c. XXI, 3.
ET l'École de j.-p. tessier.
qu’une matière vivante sans libre arbitre, soumise à Taveugle fatalité, et finalement vouée au néant? (1) »
C’est dans cet esprit de piété que Milcont aima et pratiqua sou art chrétien : plein de respect pour l’âme humaine dont il défendait, malgré tous les sophismes et contre tous les attentats de la science incrédule, la dignité et les droits, dès les premiers linéaments de sa formation organique, empreinte déjà du cachet de l’essence immortelle ; plein d’effusions charitables, de soins empressés, de pudeurs délicates, de sollicitudes de toutes sortes pour les malades ; attentif au bien de leur vie spirituelle et future, comme à celui de leur corps souffrant et humilié; partout semant les bienfaits et recueillant les bénédictions.
En ccla, comme en toutes choses, si le disciple n’a pas été plus grand que le maître, il se rapproche particulièrement de lui par son harmonie parfaite entre les enseignements et les actes de sa vie. En cela encore, il peut être présenté comme l’un des meilleurs modèles de cette école dont l’union fut cimentée par une si grande communauté de liens, de devoirs et de sacrifices. Ceux-là surtout d’entre nous qui n’ont pas eu, sous ce rapport, dès le même temps ou au même degré, l’heureux privilège de ce disciple, confessant hautement leurs regrets, n’élèvent que plus invinciblement leur témoignage en sa faveur.
Dans cette existence si courte et cependant si bien remplie, je retrouve toutes les grâces. Car les persécutions et les calomnies souffertes pour la défense de
ii) Art méd., 1868, t. XXVII, p. 336.
la vérité ajoutent à la vie une auréole de plus. A l’entrée de sa carrière, Milcent a reçu du ciel les meilleurs dons : deux guides chrétiens, nous l’avons vu, veillent ensemble, l’ami sur sa jeunesse, le maître sur son intelligence. Presque en même temps, une jeune compagne, pieuse et fidèle, devient l’ange gardien de son foyer.
Je voudrais dire qu’elle fut, sous l’inviolable garde de la foi, la sérénité de cette union bénie; mais je craindrais d’oSenser rhumilité de ce sanctuaire paisible qui se dérobait aux bruits et aux spectacles du monde. Et cependant, où vous trouver réunies, en dehors du mariage véritablement et purement chrétien, sainteté de l’amour, fidélité du devoir, éternelle jeunesse des âmes confondues dans le même essbr et les mêmes grâces divines?... Sous le regard des deux époux, grandit bientôt une famille nombreuse, dirigée avec une affectueuse et persévérante sollicitude dans les voies de l’honneur, du devoir et de la piété.
Lorsque, à la veille de Mentana, se dérobant aux perspectives d’une carrière administrative brillante, le fils aîné accourait au secours du Saint-Siège, attaqué par une horde audacieuse d’aventuriers sans foi ni loi, si les anxiétés de la famille suivaient le jeune zouave pontifical au milieu de tant de périls divers, le père, dans sa force chrétienne, ne trouvait à exprimer que sa joie. Aussitôt après le combat, il écrivait à ce fils ces lignes si touchantes :
a ... Le bon Dieu t’a fait une grande grâce. Tu foules une terre où des milliers de martyrs ont versé leur sang pour la cause que tu as l’honneur de servir. La tradition n’est pas perdue. Le sang des Pimodan, des Guillemin, des Quélen et de tant d’autres moins connus, ou connus de Dieu seul, se mêle au vieux sang des martyrs. Que tout cela doit parler à ton âme, l’élever au-dessus des misères que tu as quittées et fortifier ton cœur!... « (9 novembre 1867).
ET l'École de j.-p. tessier.
Il revient sans cesse, dans ses lettres, sur ce devoir du sacrifice considéré comme une faveur du ciel :
« ... Ce que c’est que d’être dans la voie de l’honneur, de la jusfice et de la vérité ! Quelle immense grâce Dieu t’a faite, et comme il faut lui en témoigner ta reconnaissance !» (13 décembre 1867).
«... Chaque jour suffit à sa peine, et Dieu rend au centuple ce qu’on lui donne. Sois donc en paix!... La prudence humaine est une vertu, mais le sacrifice à la plus juste des causes,celle de Dieu, est bien autrement fructueux et fécond. Offre tes forces et ton sang au dispensateur de tout bien, et il saura te préparer une bonne place même dans ce monde. Voilà le vrai, le grand protecteur! Mais il va sans dire qu’il faut être avec lui dans l’union et dans l’amour, suivant notre tin véritable, suivant l’intérêt bien entendu de ceux qui, comme toi, cher enfant, sont là entre la vie et la mort, sur un sol miné, au milieu des embûches!... » (14 janvier 18^).
A notre dernière g-uerre, après les combats sur la Loire, auxquels participa bravement, à la tête d’une compag*nie de Mobiles et de Francs-Tireurs, ce même fils, le père, assisté de celui-ci et d’un second bien jeune encore, fut Fun aes premiers à répondre à l’appel du Comité de Paris, fondé par MM. de Mun, pour Forg-anisation des Cercles catholiques des ouvriers au faubourg* Saint-Antoine et aux Batignolles, prêtant à cette œuvre patriotique un concours empressé. Je ne cite ici que la plus récente de ces fondations pieuses, sans parler d’autres encore qui trouvaient en lui un protecteur fervent.
Au milieu de cette carrière marquée par tant de labeurs et de services, on ne peut g'uère relever qu’une récompense sérieuse, — une seule, quoique bien tardive, — celle de sa nomination au g“rade de Chevalier de la Lég“ion-d’Honneur, laquelle eut lieu au commencement de l’année 1872. Si ce fut une surprise pour notre ami, qui ne l’avait jamais brig’uée, se tenant.
avec les autres élèves de J.-P. Tessier, beaucoup plus à l’écart qu’à la recherche des distinctions honorifiques décernées par l’Etat, est-ce à dire que sa poitrine ne battit point d’émotion au contact de cette croix qui lui rappelait, avec ses propres mérites, l’héritage d’honneur du vieux soldat de Dantzig? Il y a là un sentiment de naturelle fierté que n’amoindrissent pas, pour les vaillants cœurs, l’excès des faveurs abusives ou les dénis de justice. Dans ces cœurs chrétiens surtout, les mots magiques, Honneur et Patrie, trouveront toujours un écho fidèle. Cet écho vivait en Milcent, lorsque, gravement affecté par son état de maladie, au moment même où lui parvenait sa nomination, il s’écriait tristement : « Trop tard ! >» Ce cri révélait assez son estime que ne manquèrent pas de rehausser encore les témoignages multiples de vive sympathie qu’il reçut à cette occasion (1).
A cette époque, les troubles dans les mouvements du cœur, dont il était atteint, avaient pris tout à coup un caractère alarmant, à la suite de ses laborieuses entreprises, dont le nombre, avec l’ardeur qu’il y apportait, excédait de beaucoup ses forces. C’est un aveu qui lui coûtait :
« Je crois (m’écrivait-il) (2), que le service dertiôpital, avec beaucoup d’autres occupations, m’avait singulièrement fatigué à mon
^ (1) Parmi ces témoigaages, qu’il me soit permis, au risque d’indiscrétion, de transcrire ici les félicitations d’un éminent chrétien, M. A. Cochin, alors préfet de Versailles :
O Cher monsieur, je vous fais deux fois mon complimentj d’abord parce que vous recevez une récompense amplement méritée, ensuite et surtout parce que vous avez un brave enfant qui s’est attaché à faire rendre justice à son père avec un cœur, une persévérance et une joie du succès qui m’ont fait plaisir à voir.
Recevez, etc.
19 janvier.
(ij O mars 1872.