‹ Le Docteur BallyChapitre 2 sur 3 · PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT

de la Commission Médicale envoyée à Barcelone en 1821 pendant la Fièvre jaune

Heureux l’homme d’intelligence et de cœur qui sait placer sa vie au-dessus des calculs mesquins de l’égoïsme ou de l’ambition, et devenir, même à titre onéreux , le bienfaiteur de ses semblables ; son souvenir est impérissable, et la mort, en le frappant, donne pour lui le signal de la justice. Vainement la malveillance et la jalousie , fléaux hideux de la société , se dressent -elles encore frémissantes sur le bord de sa tombe. Réduites au silence, elles ne peuvent plus empêcher l’histoire impartiale de prononcer ses sévères arrêts; en ce moment solennel, toutes les mauvaises passions sont enchaînées, les plus

odieuses calomnies s évanouissent, et la punition des Zoïles commence.

Elève et ami particulier de 1 illustre docteur Bally, je viens, à la prière de sa famille, retracer dans la Gazette du Midi , feuille dès longtemps vouée à la défense des intérêts sanitaires , les vertus, les talents professionnels, le courage civique, le dévouement de mon maître chéri, du compagnon de Mazet et de Pariset à Barcelone , de l’émule de l'alcade Cabanas, dont le nom est vénéré dans toutes les Espagnes , enfin du savant praticien dont les conseils, religieusement suivis par l’intendance sanitaire de Marseille, eurent pour résultat de dompter, dans le lazaret de Pomègue, le fléau terrible qui, dans une seule épidémie, enleva au littoral de la Péninsule Ibérique plus d'un million de victimes.

Dernier confident des pensées et des inquiétudes sanitaires de cet homme éminent , il me faudrait sans doute le talent d’un Bossuet ou d’un Fléchier pour faire apprécier, comme je le sens, toutes les phases d’une vie si illustre, si bien remplie, et qu’acheva de relever la modestie la plus rare ; mais je me rassure à cette idée que la mémoire de Bally saura bien se faire valoir elle -même , et qu’à défaut d'éloquence, mon cœur filial parlera assez haut pour servir d’excuse à ma faiblesse, pour faire juger, comme ils le méritent, les services à la fois solides et éclatants que rendit, pendant le cours de sa longue carrière, le chef de l’école contagioniste de France, dont les principes reprennent faveur partout. Il vient de

s’endormir sans souffrance , presque sans s'en apercevoir, à quelques lieues de nous , dans cette même ville où s’éleva la jeunesse du bailli de Suffren, et, le 12 décembre dernier, il clôturait sans le savoir sa correspondance avec moi , en m’écrivant d’une main affaiblie par les années une courte lettre dans laquelle, après s’être réjoui de la cessation délinitive de l’épidémie cholérique, il ajoutait ces mots que je regarderai toujours comme la récompense de mes travaux : a J’ai lu , cher et bon ami , vos articles dans la Gazette du Midi ; ils sont bien dignes de faire impression sur le gouvernement. Votre énergie fera triompher la bonne cause ; on vous devra d’empêcher l’introduction , à Marseille , de la peste bubonique, si elle vient à renaître dans le Levant, ce qui est fort à craindre. »

Puissent les craintes de mon noble maître ne pas se vérilier, au moins en ce qui concerne la réapparition du fléau oriental, et puisse— je moi-même ne jamais avoir à rendre aucun service à mon pays à son occasion !

Le docteur Bally naquit le 2 avril 1775, à Beaurepaire, en Dauphiné. Il donna, dès sa plus tendre jeunesse, les espérances que sa glorieuse vie a réalisées. Elevé au collège de Grenoble, il y fit ses humanités avec un succès remarquable, et lorsque, à peine âgé de 1 4 ans, il sortit des mains de ses maîtres, il lisait et écrivait correctement les langues grecque et latine, pour lesquelles il avait un goût particulier qui, depuis, ne s’est plus démenti. Ta-

cite, Horace, Virgile, Plutarque furent, en effet, ses compagnons dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. 11 disait qu’il aimait à se rajeunir en les lisant, et c’est à eux qu’il dut de devenir, dans les derniers temps de sa vie, le plus aimable, le plus spirituel et surtout le plus bienveillant des vieillards.

Naturellement courageux et énergique , il tenta de s’engager à quinze ans, pour aller se joindre aux bandes 'de patriotes qui, en 1792, se rendaient à la frontière des Alpes que l’ennemi venait d’envahir. Mais sa constitution assez délicate ayant mis obstacle à son projet, il suivit les conseils du commandant, de la place de Grenoble, qui était l’ami de son père, et entra, en qualité d’élève, à l’hôpital militaire de cette ville. Les grandes aptitudes qu'il possédait pour la profession médicale ne tardèrent pas alois à se révéler; sa soif d’instruction était si grande qu’il ne se lassait pas de questionner ses maîtres au lit du malade et que ses journées s’écoulaient tout entières à l’amphithéâtre, au milieu d°s recherches et des études anatomo-patnologiques. On verra bientôt ce que valut à la science et à l’humanité cet instinct de savoir que manifestait déjà Bally.

Distingué entre tous ses camarades, il ne tarda pas à être envoyé aux ambulances de l’armée, en qualité de chirurgien sous-aide, et arriva rapidement au grade de chirurgien-major; car, à cette époque, où les besoin.* du service militaire étaient immenses, l’avancement était toujours plus ou moins rapide. Au bout de quatre ans , c’est-à-dire en 1794, Bally

demanda et obtint un congé, qu’il vint passer à Montpellier, où, après avoir soutenu une thèse remarquable sur la gangrène et prêté le sublime serment d’Hippocrate, il fut promu au grade de docteur en médecine.

A partir de cette époque, nous le voyons successivement employé à l’armée d’Italie, où il assiste à la bataille de Marengo, et médecin dans les hôpitaux d’Antibes et de Toulon. De cette dernière ville, Æn le dirige sur l’armée d’Espagne, où les fonctions de médecin en chef de l’hôpital de Valladolid lui sont confiées. Dans ces diverses positions, il montre au grand jour sa haute capacité, le zèle , les sentiments généreux qui l’animent, et s’acquiert l’estime de ses chefs. Pour lui, point de distraction ou déplaisirs; il est sans cesse occupé de ses malades ou de ses études anatomiques, et, s’il sort de l’hôpital dont il a la direction, c’est seulement pour aller herboriser dans la campagne, parce qu'il comprend combien est utile à l’art de guérir la connaissance de la botanique.

A peine entré dans la carrière qu’il devait parcourir avec tant d'éclat, Daily touchait déjà au premier terme de son illustration. Envoyé de Valladolid en Portugal et attaché au corps d’année du générai Leclerc, beau-frère du premier consul, il en est nommé le médecin en chef et s’embarque avec lui pour Saint-Domingue. Là , à peine âgé de 27 ans, il est placé à la tête du service de santé civil et militaire de cette belle colonie que la France allait

s’efforcer, mais en vain , d’enlever aux nègres révoltés.

Ce fut alors que mon vénérable maître se trouva, pour la première fois, en face de cette terrible peste américaine, dont il devait contribuer si puissamment à dévoiler l’origine, la nature, la propriété transmissible, et que je devais voir, moi-même , trente-huit ans après , dans les mêmes parages, comme pour mieux reconnaître la valeur et la justesse de ses observations. Personne n’ignore la triste issue de l’expédition de Saint-Domingue. Notre vaillante armée fut littéralement exterminée par la fièvre jaune. Le général Leclerc lui-même succomba. Mais Bally s’y couvrit de gloire par son courage et son dévouement. Fixé au quartier général , il s’y était réservé d’une manière absolue la direction de l’hôpital affecté au traitement du Vomito ; il en faisait une étude clinique approfondie, et , de l’atmosphère pestilentielle des salles, il passait sans transition dans celle de l’amphithéâtre, où, pendant des matinées entières, et sous ce ciel brûlant, il interrogeait la dépouille des mortspour saisir les causes du fléau qu’il était destiné à revoir en Europe, et dont il devait préserver sa patrie. N’est-ce pas ainsi, du reste, qu’il faut agir lorsqu’on veut servir la cause de la science, celle de l’humanité, répondre dignement à la confiance des gouvernants et aux vues providentielles de Dieu qui inspire toujours, il faut le croire, des hommes de la trempe de Bally ?

Ge fut à Saint-Domingue qu’il noua ses premières

relations avec le docteur François de Sens, placé sous ses ordres dans le même hôpital et qui devint , plus tard , son compagnon de gloire à Barcelone.

Après la capitulation de notre armée , Bally resta quelque temps prisonnier des Anglais à la Jamaïque; puis , ayant été mis en liberté sur parole, il revint en France, par la Hollande, après avoir vi^ sité successivement la Havane et les Etats-Unis, dans le seul but de faire dans ces contrées une nouvelle étude de la fièvre jaune.

En 1 805, cette maladie ayant fait une nouvelle apparition en Europe, où les quarantaines étaient malheureusement tombées en désuétude, l’ex-médecin en chef de l'armée de Saint-Domingue y fut envoyé en mission par le gouvernement, en compagnie de Desgenettes et de Duméril. Ils étaient spécialement chargés de rechercher l’origine exotique et locale de la maladie. « Pendant près de six mois , dit-il dans « les notes que je tiens de lui, j'examinai les locali- « tés depuis Barcelone jusqu’à Cadix , j’interrogeai « les médecins, je pénétrai même dans les maisons « particulières pour conférer avec les habitants, et « recueillir leurs déclarations. Cette enquête me « convainquit de l’identité parfaite qui existait entre « la maladie de Saint-Domingue et celle de la Pé- « ninsule, et, par conséquent, du caractère exotique « de cette dernière, qui, depuis 1800, avait enlevé « au littoral espagnol plus d’un million d’individus.»

Ce fut après avoir rempli cette mission de haute confiance que Bally, de retour en France, donna la

démission do son grade dans l'armée et rentra , pour toujours, dans la vie civile. Il profita de ses loisirs pour mettre la première main à son magnifique Traité de la fièvre jaune , qui témoigne à la fois, de son érudition , de son expérience , de son esprit éminemment observateur, enfin, de son extrême modestie.

Dans la préface , il semble , en effet, vouloir s’excuser d’avoir entrepris cette publication. « Il y a « peut-être de la témérité , dit-il , d’entreprendre « un travail sur le typhus américain , mais la crain- « te de voir cette maladie pénétrer dans notre paa trie, a dû me décider. » On le voit, il ne sacrifie jamais à aucune autre ambition ; préserver son pays, lui éviter les catastrophes de l’Espagne, veiller à la santé des masses, tels sont toujours les mobiles qui le dirigent.

L’excellent livre de M. Bally, qui compte plus de 700 pages, est devenu fort rare aujourd'hui ; mais, ayant la bonne fortune d’en posséder deux exemplaires, j’en déposerai un à la bibliothèque de Marseille où les médecins et les étudiants pourront le consulter avec fruit. On le considère encore, à notre époque, comme la meilleure monographie que nous possédions sur la fièvre jaune. La nécessité des quarantaines contre ce fléau y est débattue , démontrée d une manière péremptoire, et, lorsqu'on a lu les réflexions de l’auteur sur cette importante question , on ne considère plus les mesures de séquestration comme un système rétrograde ou suranné , ainsi

que cherchent à le faire croire ceux qui mettent les intérêts mercantiles au-dessus des intérêts sanitaires.

« Ont-ils bien apprécié les dangers de leurs opi- « nions, dit mon savant et vertueux maître, les hom- « mes qui s’élèvent hardiment contre le principe de « la contagion? Ont-ils étudié assez profondément « le génie de la fièvre jaune pour assurer qu'il « n’est point dans son essence de se communiquer? « Ont-ils suivi , comme nous , sa marche dans ces « diverses régions et consulté la nature des climats « des Deux-Mondes ? Ont-ils calculé toutes les cir- « constances locales qui peuvent aigrir un fléau dont « la source et les éléments échappent à notre saga- « cité ? Ont-ils enfin réfuté ces preuves péremptoi- « res nées des faits les plus nombreux et les plus « authentiques, et qui attestent qu’il est transmissi- « ble d’individu à individu , de même qu’il est sus- « ceptible d’être importé d’une région dans une au- « tre, où il acquiert, peut-être , une nouvelle éner- « gie ? Ah ! péchons plutôt par un excès de pré- « voyance ; soyons même , à la rigueur, pusillani- « mes , mais garantissons les populations de la fou- « dre qui les menace. N’oublions pas la leçon ter- « rible que l’esprit d’observation et les misérables « contlits de l’amour-propre nous ont donnée dans <x le siècle dernier. Les contestations sur la peste de « Marseille favorisèrent son extension en faisant né- « gliger les moyens hygiéniques , pour se livrer à « une vaine logomachie et à des disputes scanda-

« Ieuses. A cette époque , si l’on avait eu le sens a commun , de bonnes mesures sanitaires auraient « pu arrêter le ravage du fléau. Les quarantaines « concilient la sûreté des nations avec la liberté « voulue par le commerce; conformes aux intérêts du « plus grand nombre, elles ne froisseront jamais les « hommes qui sont pénétrés de quelque amour pour « leurs semblables. L1 avidité seule les repousse , « mais V esprit mercantile , V égoïsme ne sont « susceptibles d'aucun sentiment. Pour apprécier « les avantages de semblables règlements , il faut « une raison froide , et pour cela il importe de ne « point s’adresser aux parties intéressées.»

Tels étaient les sentiments de Bally, avant même que l’importation de la fièvre jaune à Barcelone eût mis le comble à ses convictions. Je vais raconter maintenant les péripéties de ce drame historique dans lequel il se montra véritablement sublime et mérita la place qu’il occupe , sans doute à cette heure, dans le sein de Dieu, à côté de Socrate , de Christophe Colomb, de Las Gazes et de tous les bienfaiteurs célèbres ou inconnus de l'humanité.

Au mois de juillet 1821, la santé publique était parfaite à Barcelone, malgré des chaleurs assez fortes, lorsqu’arrivèrent dans ce port , l’un des plus commerçants de l’Espagne, une vingtaine de navires provenant de la Havane , où le vomito exerçait de grands ravages. Presque tous avaient eu des cas mortels pendant la traversée des Antilles en Europe; ils avaient jeté les cadavres à la mer, mais les vête-

ments et 'objets de literie ayant servi aux malades avaient été conservés, sans même qu’on prît la peine d’en opérer la purification. Les capitaines de ces navires eurent l'art de tromper les médecins sanitaires, en attribuant à des accidents , à des chutes du haut des mâts, par exemple, la perte des hommes qu’ils ne pouvaient plus représenter; ou bien, pour se soustraire aux rigueurs de la quarantaine , ils forçaient les malades à faire leur toilette et à paraître sur le pont pour y figurer avec le reste des matelots et des passagers. Parmi ees capitaines , on cite particulièrement celui de la polacre Nuestra- Signora-del-Carmen , Pablo Soller , qui contraignit un pauvre passager malade qu’il avait sur son bord, à se raser et à s’habiller pour subir la visite du médecin de la santé. Le soir même, la libre pratique ayant été donnée au navire, on débarqua cet homme, et le lendemain il mourut à Barcelonnette dans la modeste auberge où il était descendu en communiquant la maladie à ses voisin* ; mais ce cas ne fut pas le seul qui compromit l’état sanitaire de Barcelone, il y en eut une foule d’autres, et partout où la fièvre jauvre se montra au début, les relations avec les navires provenant delà Havane furent clairement démontrées. 4u milieu de ces navires se trouvait un trois-mâts venu de Marseille , et que commandait le capitaine Simian; son équipage ayant eu l'imprudence de communiquer avec les bâtiments espagnols, fut entièrement détruit par la maladie; le capitaine resta seul, et résista, sans doute, parce

qu’il avait déjà éprouvé la lièvre jaune dans un précédent voyage qu il avait fait à Cuba.

Dès le commencement de l’épidémie le corps médical de Barcelone se divisa en deux camps qui se firent la guerre, une guerre acharnée ; les rivalités et les passions politiques étaient causes en grande partie de cette déplorable lutte : les uns défendaient la contagion et l’origine exotique du fléau, les autres accusaient la saleté des rues , des maisons et des égoûts de la ville et niaient la contagion ; d’autres affirmaient que des miasmes avaient été apportés par les vents , ne réfléchissant pas que ces derniers avaient soufflé avec constance du côté de la mer et qu’ils ne pouvaient avoir servi de véhicule à aucun principe morbide ; pendant que les gens de l’art se disputaient ainsi , le venin subtil de la fièvre jaune se propageait sourdement dans la cité catalane ; bientôt l’explosion eut lieu, et elle fut terrible. L’émigration provoquée par la peur devint si considérable, que, sur 150,000 habitants, 80,000, d’autres vont jusqu’à dire 50,000 restèrent seuls.

Ce fut sur cette fraction quelle qu’elle pût être que le fléau dévorant s’exerça, à ce point qu’il mourut jusqu’à 500 personnes par jour et qu’en moins de 4 mois on évalue la perte totale à 22,000 individus.

Justement inquiet du voisinage d’une pareille épidémie, le gouvernement français se décida à envoyer sans délai sur les lieux une commission médicale qui fut chargée de recueillir et de lui transmettre les documents dont il avait besoin pour veiller à

la sûreté des provinces du Midi. Le ministre de l’Intérieur nomma d’abord d’office le docteur Panset et demanda un autre médecin à l’Académie qui désigna notre illustre Bally. Chacun de ces délégués titulaires se choisit un adjoint ; Pariset jeta les yeux sur son élève chéri , le jeune docteur Mazet qui joignait à beaucoup de savoir le zèle le plus ardent; Bally s’adressa naturellement à son vieil ami, le docteur François de Sens , son compagnon aux armées d’Espagne et de Saint-Domingue, rompu comme lui à l’étude clinique de la fièvre jaune. Quelques jours après , le ministre de l'Intérieur ajouta à la commission un cinquième médecin , parce qu'on lui représenta que les quatre premiers s’étant placés par leurs écrits parmi les partisans de la contagion, cette question pouvait être considérée comme jugée d’avance. Le soin de la controverse fut donc confié au docteur Rochoux, connu par son anticontagionisme ardent ; enfin un sixième médecin fut nommé en dehors de la commission par le ministre de la Guerre , M. de Latour- Maubourg ; il honora de son choix le docteur Audouard , médecin principal des armées, homme distingué à tous égards, et praticien d’un haut mérite.

Bally, François, Pariset, Mazet etRochoux se mirent en route sur le champ et arrivèrent à Barcelone le 9 octobre, dans la soirée ; dès le lendemain ils allèrent rendre leurs devoirs aux autorités , assistèrent à une séance du conseil sanitaire que présidait le premier alcade Don José de Gabanas, et se distribuè-

rent aussitôt leurs rôles ; Pariset fut chargé de la correspondance [et de la rédaction des documents ; Bally et François, hommes d’action , eurent en partage les visites à l’hôpital et en ville; mais Rochoux, qui devait contrôler les opérations de la commission, disparut et fut s’établir dans un site très-sain , à quelques lieues de Barcelone, ce qui ne l'empêcha pas de persister dans son anti-contagionisme et de faire une formidable opposition. Quant à Mazet jeune, sanguin, vigoureux , irritable , doué enfin d’une constitution que semble affectionner la fièvre jaune, on lui conseilla de se reposer quelques jours , mais ne tenant aucun compte de cette défense il vit un malade le 41, c’est-à-dire le surlendemain de son arrivée, sentit à la seconde visite une bouffée miasmatique le pénétrer pendant qu’il examinait de très-près le fond de la gorge de son malade , s’alita le 12, et mourut le 22 avec le vomissement noir et au milieu d un délire épouvantable. Bally ne le perdit pas de vue un seul instant pendant sa maladie : « Je soignai Mazet avec une grande affection (m’écrivait-iî. de Yilleneuve-sur-Yonne, le 23 août 1863, à propos de certaines questions que je lui avais adressées) lorsque, dans son délire, il s’échappait de son lit . je le prenais à bras le corps pour le remettre en place, a

Le 24, deux jours après la mort de Mazet , mon vénéré maître fut atteint lui-même de la fièvre jaune, et resta huit jours en danger de mort; mais une sueur extraordinaire, qui se prononça chez lui au moment le plus critique, lui sauva la vie; cette sueur dura six

jours , elle était ruisselante ; un malheureux domestique Français, dont la besogne consistait à changer le malade de linge toutes les heures , fut emporté en une seule nuit, après avoir offert les symptômes les plus redoutables du fléau.

La convalescence de Bally fut pénible et entravée surtout par son dévouement ; car, à peine pût-il se tenir debout, et avant même que son estomac eût repris ses fonctions normales, il voulut, poussé par l’énergie qui le caractérisait, retourner dans les hôpitaux et reprendre ses recherches cadavériques. Qu’on ne suppose pas , lorsque j’attire l’attention sur ce fait, que le désir de glorifier mon maître me fasse exagérer son mérite. Sous ce rapport, voici un témoignage qui ne sera pas suspect, celui du docteur Audouard, qui ne vécut pas toujours en bonne harmonie avec la commission ^médicale, et qui l’a souvent critiquée dans son ouvrage intitulé : Relation historique et médicale de la fièvre jaune de Barcelone.

« Lorsque j’arrivai à Barcelone, dit-il (Audouard ne put quitter Pans que quelques jours après la commission ) M. Mazet était mort ; Pariset ne sortait plus de chez lui depuis plusieurs jours, complètement livré à la douleur que lui causait la perte de son jeune ami, et avait renoncé à visiter des malades; mais M. Bally, encore imparfaitement rétabli de sa grave maladie, avait commencé pour le compte de la commission des ouvertures de cadavres, et lui seul fit, à dater de ce moment , tou -

tes celles qui ont été consignées dans le livre qu'ils publièrent en rentrant en France. Il n'est pas à ma connaissance que M. François ait jamais participé à ce pénible travail ; mais il visitait beaucoup plus de malades que nous tous , et sous ce rapport il a des droits assurés à l'estime publique. » J’ajouterai, pour être juste envers la mémoire d’Audouard, qui a aussi payé son tribut à la nature, qu’il fit lui-même un très-grand nombre d’autopsies, et que son ouvrage, que je suis heureux de posséder dans ma bibliothèque , lui fait le plus grand honneur.

Ainsi, lorsque dans mon histoire de l’Intendance sanitaire de Marseille, j’ai avancé, moi l’ami intime du bon et savant Pariset, que Bally fut en réalité l’âme de la commission médicale de Barcelone , je n a rien dit qui ne fût parfaitement vrai. Pariset était un grand orateur, un littérateur distingué, mais il avait peut-être trop d’imagination ; Bally, avec un mérite littéraire incontestable dont il donna des preuves en mille occasions, était, je le répète, un homme d’action, un vrai médecin militaire qui ne reculait devant rien.

Son esprit était plus froid, plus positif, mais aussi bien plus pratique que celui de son excellent ami et compagnon. Lorsque je le vis pour la première fois à Marseille, en 1846, la comparaison que je fis entre lui et Pariset , que je connaissais déjà depuis plusieurs années , ne fut pas à son avantage; mais cette impression fut passagère, je discernai bientôt tout ce

qu’il y avait dans cet homme si éminent de franchise, de droiture, d’indépendance, et désormais je le pris pour modèle. Lorsque nous nous séparâmes, je l’embrassai avec effusion (c’était à l’hôtel Paradis, place Royale), et c’est alors qu’il me dit en me serrant la main : « Je suis heureux de vous voir si jeune et si vigoureusement constitué ; quelque chose me dit que V avenir de la question sanitaire est à vous , ce sera vous qui la reprendrez en sousœuvre, et qui nous ferez rendre justice, car Pa rîset et moi sommes trop vieux pour pouvoir contempler cette réaction. »

Mais Dieu est grand , et ses décrets sont impénétrables; mon illustre maître se trompait, et ses yeux, avant de se fermer, ont pu jouir du spectacle consolant de cette réaction, dont le choléra de Marseille a été le point de départ ; il a pu entendre proclamer depuis Saint-Pétersbourg jusqu’à Lisbonne et aux Etats-Unis d’Amérique le principe de la nécessité des quarantaines; il a pu connaître l’amende honorable de l’école anti-contagioniste à Saint-Nazaire ; je me suis fait moi-même un pieux devoir, vu son âge avancé, de le tenir au courant de nos succès en Espagne, en Italie, à Marseille, à Paris, où des médecins sans expérience, sans pratique, persistent seuls dans un système funeste ; maintenant qu’il est parti chargé d’années et de gloire, je continuerai, imbu de ses doctrines, et muni des précieux documents qu’il m’a légués, à porter bravement et en vrai zouave, c’est-àdire sans regarder en arrière, le drapeau de la vérité,

ne souhaitant, en récompense de mes efforts, qu’un peu du reflet de la pure auréole qui brillait autour de la tète de Bally.

Dirai -je ici tous les actes d’abnégation personnelle, de générosité et de haute charité par lesquels il se signala pendant le drame de Barcelone, appelé dans toutes les classes de la société par le fait de ses glorieux antécédents à Cadix et à Saint-Domingue ? Il ne faisait aucune distinction entre le riche et le pauvre, et ne voulait recevoir de salaire ni de l’un ni de Bautre ; chez le premier, il exerçait son art pour l’honneur du pavillon français, chez le second il devenait l’apôtre de la charité , celui de Jésus-Christ .Notre-Seigneur dont il admirait l’Evangile, faisant souvent de curieux rapprochements entre celui-ci et la philosophie de Platon : « Les païens Socrate et « Platon, me disait-il un jour à VilIeneuve-sur-Yon- « ne, ont été les vrais précurseurs du christianisme; « ces philosophes furent sans doute inspirés de ■« Dieu. »

Du reste la preuve irréfragable de son désintéressement, de celui de s Pari set et de François, se trouve duos la préface même de leur relation historique ; ;« Envoyés par le gouvernement français, disent-ils, <« notre désintéressement devait répondre au carac- « 1ère de notre mission ; d’un autre côté , au milieu a 4’ un fléau aussi épouvantable, nous nous serions « (considérés comme indignes de notre mandat si, « pour veiller à notre propre conservation, nous « avions refusé notre ministère à la population de

« Barcelone indigente ou non. Non s n’eussions ja~ « mais voulu qu’un pareil acte d’égoïsme et de baiv- « barie flétrît nos noms et souillât notre mémoire. » N’est-il pas tiiste de penser que c’est sur de tels hommes que les anti-contagionistes de Paris ont fait peser les soupçons les plus odieux , les calomnies les plus absurdes et les plus outrageantes, les accusant de lâcheté , mettant en doute leur capacité et leur expérience, afin de les vouer au ridicule et au mépris, alors que le seul représentant de leur système, le docteur Rochoux, avait jugé convenable, dès son arrivée à Barcelone, de fuir l’air empesté de cette ville, celui des hôpitaux et des amphithéâtres pour se réfugier à la campagne. Je l’avoue ! il m'est pénible de rappeler ce fait , de démontrer une fois def plus qu’on peut être anti-contagioniste, manquer decourage devant une épidémie, et vice-vers a ^ mais l’histoire a malheureusement ses rigueu rs, et personne ne me fera l’injure de croire que si Rochoux. vivait encore, j’hésiterais à lui adresser un reproche5 mérité. D’ailleurs, pourquoi tant déménagements envers des hommes qui, depuis quarante ans, circonviennent le pouvoir et ne cessent pas de poursuivre notre école de leurs moqueries et de leurs insultes g contre des hommes qu’aucun fait ne peut convaincre, qui, de parti pris, ne veulent pas accepter la vérité, et qui, à cette heure même, au milieu de notretriomphe, d’un triomphe que saluent avec l’opinion publique, eu France, toutes les nations méditerranéennes , recourent à toutes les ruses , à tous les

moyens pour se maintenir en crédit et livrer aux aventures la santé des populations ! La nôtre, Dieu merci, ne court aucun risque à cette heure, aucune trace de la maladie qui a été importée à Marseille l’an dernier n’existe ni dans la ville ni dans ses hôpitaux, les pays en relation fréquente avec nous sont aussi exempts de toute épidémie ; mais 1 avenir, qui nous le garantit? N' est -ce pas pendant la paix quhl faut se préparer à la guerre ?

Parmi les services que l’infatigable activité de mon maître rendit à Barcelone , il convient de citer l’ap- . phcation qu'il fit dans le traitement du vomito du sulfate de quinine à haute dose; ce sel venait à peine d’être découvert et son emploi n’était pas encore très usité Le célèbre Pelletier eut la générosité d’en mettre un plein bocal à la disposition de la commission médicale ; M. Bally d’abord , puis M. François (de Sens) l’employèrent au début avec une certaine réserve, mais le premier avec la perspicacité qui le distinguait ne tarda pas à démêler son utilité réelle dans certaines formes de la fièvre jaune, et éleva ses doses successivement jusqu'à un, deux, et même trois grammes avec un succès des plus remarquables ; on peut donc le considérer comme ayant frayé la voie sous ce rapport aux gens de l’art , qui savent aujourd’hui combien est précieuse et dégagée de tout inconvénient dans certains cas de fièvres graves l’administration rationnelle de la quinine à haute dose. A son arrivée en France, Bally publia dans la Revue Médicale deParis des considérations pratiques sur cette

matière, dont je possède un exemplaire, et qui viennent à l’appui de ses premières observations à Barcelone. Je suis heureux de consigner ce fait ici, parce que, dans ces derniers temps, l’application du sulfate de quinine , dans la fièvre jaune , a été présentée par quelques médecins comme une méthode de leur cru ; il faut toujours rendre à César ce qui lui appartient.

Avant même que la fièvre jaune eut été importée des Antilles à Barcelone , son caractère contagieux ou transmissible (qu’on choisisse le mot qu’on voudra) ne faisait pas l’ombre d’un doute. Il avait été démontré en 1800, à Cadix, à Puerto Santa-Maria, à Séville, à Cordoue, à San Lucar de Barrameda, à Xérès de la Frontera et à Sainte-Croix deTénériffe; en 1 801 , il avait été reconnu à Medina-Sidonia et à Cayenne ; en 1803, à Malaga et à Penon de Velez; en 1804, à Livourne; enfin en 1805, à Gibraltar et dans une foule d’autres lieux.

Bally qui, nous l’avons déjà vu, avait étudié cette maladie à Saint-Domingue , aux Etats-Unis , à la Havane et en Espagne , dans une précédente épidémie, était arrivé à Barcelone avec une conviction parfaitement formée ; il dut , par suite , contribuer puissamment à établir celle des autres membres de la commission. Les conclusions du rapport de cette dernière furent donc :

1 .Que la maladie qu’elle venait d’observer, au milieu de tant de dangers, était bien la fièvre jaune des Antilles; et qu’elle avait été importée par le convoi

venu de la Havane ou dans les premiers jours de juillet ;

2. Qu’elle était éminemment communicable par les hommes, les choses à leur usage, par la respiration de l’air intérieur des navires, et que l’opinion qui lui avait attribué une origine locale était insoutenable et sans fondement ;

3. Enfin (et ceci était le point capital), que les quarantaines seules étaient capables d’en préserver les populations.

Une preuve éclatante de ce dernier fait eut lieu , à cette époque, à Marseille qui, en matière sanitaire, semble destinée par la Providence à servir de sujet d’expérimentation * de Barcelone, le fléau avait rayonné sur une foule de villes du littoral espagnol, et jusqu’à Palma des Baléares ; aucune d elles ne put lui échapper, parce qu’on ne s’y défia pas suffisamment des provenances barcelonaises. Mais Marseille vit une importation de vomito s’éteindre dans son lazaret de Pomègue, il y en eut 40 cas, dont 12 furent mortels; grâce aux énergiques mesures prises par l’intendance sanitaire, cet accident n’eut pas de suite, et le midi de la France fut préservé.

Après un fait si péremptoire , ne faut-il pas être de mauvaise foi pour soutenir que les lazarets sont inutiles, les quarantaines nuisibles , pour professer qu’ils ne font que concentrer les pestes au lieu de les éteindre, enfin que le meilleur moyen d’arriver à ce dernier résultat consiste à donner la libre pratique aux hommes et à garder seulement pendant

quelques jours les vaisseaux, afin de les laver, de les gratter, de les fumiger? Marseille a pu voir, l’année dernière, les résultats déplorables de ce système qui fait le plus parfait contraste avec celui que suivit, en 1821, la défunte intendance ; elle a pu les comparer entre eux, et sa conviction est désormais établie. Vainement s'efforcerait-on de lui expliquer la savante théorie des climats flottants , et celle par trop nuageuse des courants aériens , de ces courants si essentiellement intelligents qu’ils ne manquent jamais d’aller aboutir dans les seuls ports qui ont reçu des vaisseaux importateurs; Marseille, je le répète, ne sera jamais la dupe de systèmes à la fois impossibles et compromettants , elle leur préférera toujours la doctrine éclairée et exacte de Bally qui soutenait, s'appuyant sur sa haute expérience, que la fièvre jaune, la peste et le choléra sont importables, partant transmissibles, et qu’à bord d’un navire compromis il faut se défier à la fois du vaisseau, des hommes et des effets à leur usage. Que Paris y réfléchisse bien ! la navigation à vapeur, les chemins de fer ont tellement raccourci les distances, qu’une maladie importée dans nos murs ne doit pas tarder à l’atteindre et à le compromettre lui-même. Il l’a déjà éprouvé dans ces derniers temps, ce sont des voyageurs partis de Marseille qui lui ont porté le choléra. La lutte que je soutiens depuis trente ans contre de dangereux novateurs n’a donc plus aujourd’hui un but purement local , elle intéresse Paris et la France entière.

Du reste, pourquoi insisterais-je davantage sur ces considérations? Je l’ai déjà dit plus haut, le principe de la transmissibilité des pestes et de Futilité des quarantaines triomphe partout. Notre victoire peut déplaire à bien des gens , mais elle n’est plus douteuse ; l’école anti-contagioniste de Pans peut persister tant qu’elle voudra dans ses erreurs , elle ne recueillera que la confusion de ses efforts et de son opiniâtreté. Elle aura beau se démener, redoubler de ruses ou d’intrigues pour circonvenir le pouvoir; accepter habilement les principes pour en éluder les conséquences ; les étrangers , désormais fixés sur la valeur de ses doctrines , sauront bien nous forcer à rentrer sincèrement, et une fois pour toutes, dans le pacte sanitaire. L’Angleterre elle-même se mettra, sous ce rapport , de la partie , et je n’en veux pour preuve que les interpellations que vient de subir le ministère britannique, dans une des dernières séances de la Chambre des communes.

Mais revenons à Bally et à sa mission :

Vers le 8 novembre, la commission médicale ayant à peu près terminé son enquête et ses travaux, pensa à son départ. Mais mon maître dont la santé s’était de nouveau altérée par le fait de ses grandes fatigues , se refusa absolument à quitter Barcelone , à cause de la maladie d’un jeune étudiant français, nommé Jouari, qui l'avait aidé dans ses recherches cadavériques. Il déclara que, tant que son élève serait en danger, il ne le quitterait pas. Ce ne fut donc que plusieurs jours après que la commission et le

docteur Audouard sortirent de la capitale de la Catalogne pour se rendre au Lazaret de Monte-AIlegro où ils firent une première quarantaine , à l’issue de laquelle ils partirent pour le fort de Belle-Garde (frontière de France) où ils furent encore retenus pendant quelques jours, et assu jétis à des mesures sanitaires très-sévères avant de pouvoir se mettre librement en route pour Paris.

La commission fut reçue dans cette ville qui , à cette heure , n’a pas encore accordé , soit dans ses journaux politiques, soit dans ses feuilles médicales, le moindre souvenir à Bally, avec un véritable enthousiasme. La mission de Barcelone fut mise au concours par l’Académie française, et ce fut Delphine Gay (Mme de Girardin) dont le poème fut couronné. La sculpture, la peinture, la musique se montrèrent aussi reconnaissantes que la poésie, et le docteur Baily, si modeste et habituellement si heureux de cacher sa vie, dut se résigner, dit un auteur contemporain , à entendre son nom au théâtre et dans les chants populaires , à le lire dans les poètes et dans les historiens.

Aussi , l’envie la jalousie ne lui firent-elles pas faute; car le moment des récompenses était arrivé pour lui. 11 fut nommé successivement, grand-cordon de Saint-Michel, chevalier de la Légion d’honneur, des ordres de Saint-Ferdinand de Charles 111 d’Espagne, président de l’Académie de Médecine , membre du Conseil supérieur de santé du royaume, médecin en chef de l’hospice de la Pitié, puis de l’Hô-

lel-Dieu; de plus , le 22 février 1822 , le gouvereement présenta à la Chambre des députés, au nom du roi, un projet de loi tendant à accorder à chaque membre de la commission et à la mère de l’inl ortuné Mazet une pension viagère de 2,000 fr. Sans doute le gouvernement espagnol ne dut pas, de son coté, rester en arrière. Il dut récompenser généreusement ces hommes d’intelligence et de cœur qui s’étaient si glorieusement dévoués pendant la catastrophe de Barcelone. Toutefois j’ignore ce qu’il fit pour eux.

Je me suis demandé souvent pourquoi les diverses administrations qui se sont succédées en France depuis 1821, oubliant complètement les services illustres de Bally, ne lui donnèrent aucun avancement dans la Légion d’honneur. L’ayant mis un jour sur ce chapitre dans une lettre de bonne année que je lui écrivais de Marseille , en 1856 , voici ce qu’il me répondit :

« Je ne mérite pas tout ce que votre amitié vous inspire à mon égard , aussi ai-je hâte de vous remercier et de vous dire que je ne suis point commandeur, pas même officier; pour l’être il faudrait le demander, et à quoi bon5? Le dernier titre me fut offert sous le gouvernement de juillet parce que, dans une circonstance, je pouvais rendre un service , mais je refusai verbalement d’abord, ensuite par écrit une récompense qu’on me proposait pour une chose juste et qui n’avait pas besoin d être achetée. »

Ne faut-il pas admirer ces sentiments chez un homme tel que mon maître qui avait tant de droits à

l’estime publique , surtout lorsqu’on assiste de nos jours à cette étrange course au clocher, des gens les plus obscurs et souvent les moins méritants , vers les rosettes, les médailles, les nichams de toutes les couleurs, les titres nobiliaires , course au clocher qui est peut-être le caractère le plus saillant du siècle, et qui porte à son comble la dépréciation que n’ont cessé de subir depuis trente ans auprès des hommes sérieux les distinctions honorifiques, ^Certes, siBalIy s’était présenté au chef de l’Etat et lui avait demandé la croix d’or en s’appuyant sur ses services à Marengo, en Espagne et àSt-Domingue sous Leclerc, il l’eût obtenue sur le champ; mais sa fierté n’admettait pas qu’on dût demander de pareilles faveurs, qui dès lors perdaient tout prestige à ses yeux.

La marche incessante et fatale du choléra vers l’Europe à l’aide des caravanes des armées et de la navigation fluviale, fournit à Bally de nouvelles occasions d’être utiles à l’humanité, et ce fut lui qui rédigea le programme des mesures sanitaires demandé au conseil supérieur de santé de France par Méhémet-Ali, programme dont l’application rigoureuse sauva , à cette époque , l’Egypte de l’invasion d’un fléau qui sévit partout autour d’elle avec violence. Plus tard, lorsqu’il se déclara en France, mon maître en fit une étude approfondie dans les hôpitaux, spécialement au point de vue de sa transmissibilité et de son importabilité alors contestées, et mainte» nant admises partout comme celles de la peste et de la fièvre jaune. Ce fut un an avant la grande épidémie

cholérique, c’est-à-dire en 1831 , que Bally qui était veuf sans enfants unit sa destinée à celle d une femme vertueuse et aimable à la fois, Mme Dumolard née Boucher , veuve d’un colonel de cavalerie ; cette union qui fut des plus heureuses doit être mentionnée ici, parce qu’à différents points de vue elle exerça une grande influence sur la carrière de mon maître.

En effet, comblé d’honneurs et de gloire, il aurait pu, en restant à Paris , parvenir à une position brillante dans la clientèle; mais , outre qu’il n’était pas homme de métier et qu’il ne savait guère se plier aux exigences de la médecine civile, ses goûts particuliers l’appelaient à la vie paisible des champs. Il se hâta donc , n’ayant plus à affronter la mort comme il l’avait déjà fait si souvent, de fuir la vaste scène de la capitale pour aller s’enfermer dans une paisible et obscure retraite à Villeneuve-sur-Yonne où Mme Bally possédait des immeubles importants, notamment le joli château de La Butte, situé sur les bords riants de l’Yonne, dans la plus délicieuse position. Cette retraite prématurée fut interprétée de diverses façons. Les ennemis de Bally n’hésitèrent pas à répandre que, se sentant au-dessous de sa réputation , il avait en homme d’esprit et comme Charlos- Quint prudemment abdiqué au plus haut de sa gloire; d’autres au contraire, le regardant comme un savant modeste et sans ambition , s’expliquèrent sa détermination par cet amour exagéré du calme et de la paix des champs qui est propre aux amis d Horace

et de Virgile, et par son souverain dédain pour toutes les fumées de ce monde ; cetle dernière version est la seule vraie, car ma correspondance avec mon illustre maître en fait foi; mais il fut poussé dans cette circonstance si remarquable de sa vie par d’autres mobiles ; d’abord par son affection pour sa noble compagne dont il voulait se séparer le moins possible et qui avait , je l’ai déjà dit , des intérêts importants en Bourgogne ; ensuite par son esprit incarné d’indépendance, son amour de l’étude , de la philosophie, enfin par ce goût prononcé qu’il conserva jusqu’à son dernier jour pour l’horticulture et la botanique. L’habitation des champs est la fête crime âme honnête , a dit ironiquement un vaudevilliste de l’époque dans une œuvre qui certes ne manque pas de mérite, la Descente d'Orphée aux Enfers. Mais Horace, le plus aimable des poètes, avait dit bien des siècles avant lui : O rus qnando ego te adspiciam ! Et cette parole, en dépit de tous les lazzis , de toutes les moqueries plaidera toujours la cause des hommes éminents qui, las des orages de la vie, iront, avant d’en finir avec elle, se recueillir à la campagne , s’y nourrir de la pensée de Dieu ou y étudier la nature.

Ce fut donc en 1839 que Bally, se démettant de tous ses emplois, quitta Paris et vint se fixer pour toujours à Villeneuve-sur-Yonne. A partir de cette époque toutefois il fit de nombreux voyages en France et à l’étranger, toujours dans un but médical ou scientifique. Marseille n’a pas oublié sans doute

qu’il vint en septembre 1846 prendre part à la 14* session du Congrès scientifique de France dont je fus moi-même un des secrétaires-généraux, et ou avait été portée la question sanitaire; il fut tout naturellement nommé président de la section de médecine qui, composée de plus de 100 praticiens tant français qu’étrangers, se prononça à la majorité imposante de 52 voix sur 60 et après une discussion approfondie, pour le maintien des lazarets et des quarantaines. Dans cette circonstance mémorable, la fermeté, le caractère sérieux et digne de Bally se montrèrent au grand jour; jamais président ne conduisit avec plus de succès les débats d’une assemblée orageuse par le seul fait de la nature de la question sur laquelle elle avait à se prononcer. Mais Bally avait présidé plusieurs fois l’Académie de médecine dans des occurrences pareilles et n’en était pas à son coup d’essai. Du reste, il reçut de tous ses collègues des témoignages de considération et de haute estime qui lui furent précieux. Le soir même de son départ pour Gênes, où il allait assiste à l’inauguration du monument de Christophe Colomb, il dit en riant : « J’ai eu une rude lâche à mener à bonne fin, caries médecins sont une race difficile à conduire ; avouez pourtant que je m'en suis tiré à mon honneur ! »

Mon illustre maître aimait beaucoup à suivre les Congrès scientifiques, dont le savant M. de Caumont s’est efforcé de donner le goût en France dans une louable pensée de décentralisation intellectuelle, mais

qui n’atteindront jamais le but qu'il s’est proposé en les popularisant. Une organisation academique (1) plus libérale que celle qui existe depuis un demisiècle pourra seule affranchir la province de son ilotisme intellectuel et lui permettre de lutter avec avantage contre Paris Le gouvernement qui entrera franchement dans cette voie aura une place distinguée dans l’histoire et sera béni de Dieu, car la liberté de l’esprit humain lui est chère, et c'est sans doute un grand crime à ses yeux de le garrot ter ou de l’exploiter sans vergogne comme on le fait à notre époque, au moyen d’une centralisation funeste qui sacrifie un grand pays comme la France à la splendeur et aux intérêts égoïstes d’une seule cité.

Bail v fut heureux dans sa retraite ; ennemi des grandeurs , tout entier à ses études favorites auxquelles il se livrait dans le sein même d’un intérieur plein de charmes , sa destinée pouvait faire envie ; mais rien n’est parfait ni durable ici-bas ; un accident à jamais déplorable vint plonger sa glorieuse vieillesse dans le deuil et détruire pour toujours sa félicité. Un chien de garde très-méchant qu’il avait eu plusieurs fois la pensée de faire abattre, attaqua Mme Bally dans sa belle propriété de La Butte et lui déchira horriblement les jambes ; elle succomba après

(I) J’entends par organisation acaiémique l’affranchissement des sociétés savantes de la province et leur participation aux avantages dont jouissent celles de Paris.

25 ou 30 jours de souffrances , alors que ses plaies allaient mieux et sans qu’aucun symptôme d’hydrophobie se fût manifesté , car le chien n’était pas malade: on suppose quelle périt d’apoplexie.

A partir de ce triste événement, la vie de mon vénéré maître fut réellement brisée, et le séjourde Villeneuve, où il avait été siheureux, lui devint presque insupportable. Plusieurs années après, le souvenir de la fin malheureuse et prématurée de Mme Bally lui arrachait encore des larmes devant moi ; il était évident que le temps n’avait pas produit sur lui son effet ordinaire. Ce fut sans doute , autant pour s’arracher aux lieux où il avait perdu sa compagne chérie que pour chercher un climat plus doux qu’il pensa à quitter Villeneuve. Son neveu , M. le docteur Victor Bally, praticien distingué, actuellement chirurgien en chef de l’hôpital de Salon , et qu’il avait uni à Mile Dumolard , avait deux filles établies dans cette dernière ville, où l’une est mariée à l’honorable M. Bertin , l’un de ses principaux propriétaires ; l’autre,’ à M. Mouret , fils du médecin distingué de ce nom. Il était pénible pour mon maître, pour son neveu, pour son excellente nièce, qui fut toujours pour lui une véritable tille, d’être séparés de ces femmes aimables et gracieuses qui ne pouvaient aller les visiter, à Villeneuve , aussi souvent qu’elles l’eussent désiré. Ils se décidèrent donc, malgré 1 âge avancé de leur oncle , à venir se fixer à Salon, où ils arrivèrent en novembre 1865.

Hélas ! la joie que devait entraîner cette réunion

de famille ne fut pas de longue durée. A peine arrivé dans le Midi, la santé de Bally déclina d’une manière visible. Il conservait toute son intelligence et continuait à travailler à une étude sur Socrate qui fut le sujet de ses dernières méditations ; mais ses forces physi {ues s’épuisaient à vue d’œil et , comme on le dit vulgairement, l’huile manquait dans la lampe. Je ne m’en aperçus que trop lorsque je lui fis ma dernière visite, accompagné de mon fils, pour lequel il avait été plein de bontés pendant notre séjour à Villeneuve et qu’il traitait avec cette touchante affection que les vieillards accordent si souvent aux jeunes enfants , sans doute à cause de leur innocence et de la pureté de leur cœur que le souffle des passions humaines n’a pu encore altérer. En prenant congé de lui, il me sembla que je le voyais pour la dernière fois, et ce triste pressentiment s’est malheureusement réalisé. Le 21 avril dernier, après trois jours de maladie ou plutôt , après avoir présenté des signes de dissolution sénile, il a rendu sa belle âme au Créateur au milieu de ses enfants désolés, sur cette noble terre de Provence, qui produisit tant d’hommes célèbres , qui est , peut-être, à cette heure , le dernier asile de la franchise , de l’indépendance , de la dignité humaine, et qui , à ces titres, mérite bien de garder sa dépouille.

Adieu donc pour jamais , ou plutôt au revoir, maître chéri, homme illustre , savant laborieux et modeste, rien n’aura manqué à votre gloire, pas même l'ingratitude et la calomnie, qui, fatalement, de-

valent y mettre le sceau. Vous laissez dans ce monde, où le génie du mal est puissant, sans doute dans des vues providentielles , une impérissable réputation ; digne disciple d’Hippocrate , le sage des sages, et le génie le plus complet , peut-être, du Panthéon de l’humanité , vous avez honoré la plus honorable et la plus noble des professions. Votre mémoire est donc immortelle ; elle n’a pas besoin d’un autre monument que de celui que vos vertus lui ont élevé. Mais , si Barcelone reconnaissante voulut accorder les honneurs d’une sépulture princière à Mazet qui n’était entré dans ses murs désolés, en quelque sorte, que pour mourir, ne devons nous pas espérer que la généreuse France, que le Dauphiné qui vous vit naître et dont le patriotisme est connu, sauront s’acquitter envers vous d’une dette sacrée ; ne faut-il pas, au moins, qu’une simple colonne de granit des Alpes, surmontée de votre buste en bronze , transmette aux générations futures , avec vos traits , qui restent gravés dans mon cœur, le souvenir de vos services et de vos travaux.

Docteur BERTULUS.

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