Le docteur Camille Delvaille
Le docteur Camille Delvaille s’est éteint, le 2 Janvier 1904, à l’âge de 68 ans, dans sa maison de campagne de HUIRE, entouré des siens, terrassé par un mal implacable dont sa rare énergie et les soins les plus tendres avaient longtemps conjuré les ravages. Rayonne lui a fait d’imposantes funérailles ; une foule nombreuse et recueillie, où se confondaient toutes les classes de la société, a conduit au dernier repos celui qui s’était donné tout entier à ses concitoyens. On va lire les paroles émues inspirées par la longue et trop courte carrière de cet homme excellent, qui, dans son besoin irrésistible de répandre le bien, a mis au service des œuvres les plus hautes et les plus saines les inépuisables ressources de son intelligence et de son cœur. Ce qu’on n’a pu dire, ce qui sera, pour les siens, le souvenir le plus doux et le plus profond, c’est le charme qu’il apportait à la vie de famille par la finesse et la variété de son esprit, par l’optimisme indulgent de son caractère, par son inaltérable bonne humeur.
Etudiant en médecine et journaliste à Paris pendant les plus brillantes années du second Empire, il s’était mêlé, avec
toute la fougue de son tempérament, au mouvement littéraire, scientifique et social qui entraînait la jeunesse vers les idées libérales. Plein d'enthousiasme pour les causes généreuses, lutteur ardent et sincère, jamais acerbe, escrimeur habile, il s’était créé des relations solides et de chaudes amitiés qui le suivirent dans la vie plus calme de la province et qu’il entretenait fidèlement. Et les souvenirs, les anecdotes, les récits piquants, émaillaient en foule sa conversation dans le cercle intime qu’il aimait tant à réunir autour de lui.
Il lisait sans cesse, s’intéressant, avec un éclectisme large et avisé, à toutes les productions de l’esprit et distribuait gaiement la moisson toujours renouvelée de ses connaissances si diverses. Puis, quand le mal vint, le privant d- ses yeux qui avaient vu tant de choses, il n’eut pas un murmure : il demandait encore qu’on lui lût ses chers livres 1 Maintenant, les livres sont fermés, et lamaison, qu’animait cettebrillante intelligence, reste silencieuse. ..
Aujourd’hui, vers 4 heures 1/4, dans sa propriété de Huire, M. le docteur Delvaille a succombé à l’âge de 69 ans, à une maladie implacable dont les progrès rapides, depuis un mois, ne laissaient plus aucune espérance à ses amis. Lui même ne se faisait pas d’illusion sur la gravité de son état, et sans trahir aucune préoccupation douloureuse, il attendait avec résignation le dénouement fatal. Mais jusqu’à son agonie, dans la langueur physique où s’éteignaient ses derniers jours, il n’a pas cessé un instant, de déployer une incroyable activité intellectuelle, s’occupant encore de questions d’instruction, d hygiène, s’intéressant enfin à toutes les œuvres auxquelles il a consacré sa vie. Tous ceux qui l’entouraient ne pouvaient se défendre d’une vive émotion en le voyant poursuivre aux approches mêmes de la mort, avec cette infatigable constance, le programme d’action bienfaisante qu’il s’était jadis tracé.
Comment rappeler tout le bien qu’a fait le docteur Delvaille dans sa laborieuse carrière? Après avoir terminé brillamment ses études de médecine, il fonda, à Paris, un journal littéraire le Gaulois où il publia quelques articles de critique qui furent remarqués. Déjà se révélaient chez lui un goût littéraire délicat, un esprit de recherche curieuse et comme un besoin d’activité s’appliquant aux sujets les plus divers. Il avait surtout le désir de se rendre utile à ses concitoyens. Entré dans la vie politique sous l’Empire, à une époque où il y avait quelque mérite à combattre courageusement le pouvoir personnel, le docteur Delvaille fut de ceux qui contribuèrent le plus efficacement, avec quelques vaillants républicains, à développer à Bayonne l’esprit d’opposition libérale. Nommé conseiller municipal aux élections d’ Avril 1870, second adjoint au maire, de l’année 1882 à l’année 1884, plusieurs fois rapporteur du budget, il a rendu jusqu’à ce jour dans notre assemblée communale des services que l’on ne peut oublier.
Ce sont surtout les questions d’enseignement et d’hygiène qui ont fait l’objet de ses préoccupations, En 1865, il avait fondé, à
Bayonne, l’Association Philomathique, et depuis cette époque, il s était attaché par sa parole claire et convaincue, par sa plume facile et souple, à répandre autour de lui les notions utiles. Mais il ne se bornait pas à des témoignages platoniques de l’intérêt qu’il attachait à certaines œuvres d’amélioration matérielle et morale. Que d’efforts persévérants, que de sacrifices ignorés n’a-t il pas faits pour soutenir ces œuvres contre l’indifférence ou même l’abandon ! C’est lui encore qui a fondé, organisé les colonies de vacances, et nous savons avec quelle sollicitude, il y a quelques jours à peine, malgré les atteintes de la maladie, il s’intéressait à ses petits colons.
Il était par excellence un vulgarisateur : articles nombreux sur des sujets relatifs à l’enseignement, l’hygiène, la littérature, la médecine; rapports divers, notamment sur des missions consciencieusement remplies à l’étranger, en Belgique, en Hollande, en Espagne ; ouvrages pédagogiques où l’on reconnaît la main de l’homme vraiment compétent, travaux scientifiques, tout marque chez lui comme la préoccupation exclusive, constante, de faire de sa vie le meilleur emploi possible dans un intérêt social.
A voir ce labeur qui eût accablé tout autre que lui, on se prend à regretter qu’une intelligence si vive, si puissamment aidée par le travail se soit en quelque sorte éparpillée sur les nouveautés qui l’attiraient et qu’elle ne se soit pas attachée à une étude scientifique spéciale où elle eût excellé et donné sa pleine mesure. Si l’on considère que le docteur Delvaille était conseiller municipal, médecin de la CiJ du Midi, président du Consistoire Israélite, membre du Conseil d’administration du Lycée, de la Commission de la bibliothèque et des archives, délégué au Conseil de l’instruction publique à Bordeaux, et qu’il remplissait toutes ces fonctions avec une assiduité et un dévouement admirables, on se demande comment il a pu suffire si longtemps à pareille tâche. Tant de services ne pouvaient rester sans récompense Déjà olficier de l’Instruction publique, M. le docteur Delvaille a été nommé, au mois de mai dernier, Chevalier de la Légion d’honneur. Ses concitoyens n’ont pu qu’applaudir à cette distinction à laquelle on ne pouvait reprocher que d’être trop tardive.
Mais que dire maintenant de l’homme privé? 11 fallait le con-
naître pour savoir tout ce qu’il y avait en lui d’ouverture de coeur, d’indulgence pour autrui, de facilité à oublier tous les griefs. Il ne se découvrait complètement qu’à ses amis ; seuls, ceux qui Vont vu d’assez près ont pu apprécier les exquises qualités de son esprit et de son cœur. Ce qui dominait chez le docteur Delvaille, c’était un vif sentiment de compassion pour toutes les infortunes. Que de misères il a soulagées avec une délicatesse dont il avait le secret ! Comme sa générosité savait se dérober même à la reconnaissance ! Aussi la mort de cet homme de bien excitera-t elle de vifs regrets dans notre ville où il laisse un vide qui ne sera pas de longtemps comblé. Quelle épreuve cruelle pour sa famille qui a eu du moins la consolation de l’entourer jusqu’à son dernier soupir des soins les plus affectueux et les plus tendres, et quel deuil pour ses nombreux amis, pour Y Avenir surtout qui gardera toujours le souvenir ineffaçable de son ancien et dévoué collaborateur !
(L’ Avenir des Pyrénées et des Landes)
2 Janvier 1904
Nous apprenons au dernier moment le décès de M. le docteur Delvaille, médecin de la Compagnie du Midi, président du consistoire israélite et membre du Conseil municipal de Bayonne, où il entra le 7 avril 1870.
Après une courte période d’éloignement, il y revint en 1874 et en fit désormais partie jusqu’à ce jour. De 1882 à 1884, il remplit même les fonctions d’adjoint.
Nous nous inclinons avec respect devant la nouvelle tombe qui s ouvre, car le Conseil municipal élu le 6 mai 1900 a été fortement décimé par la mort.
M. le docteur D dvaille fut un familier de notre maison jusqu’au jour où la politique le fît l’adversaire des idées que nous défendions. A cette époque, la lutte devenait très vite âpre à Bayonne et les polémiques se terminaient par des rencontres. C’est ce qui nous arriva avec M. le docteur Delvaille, Une blessure, ce n’est pas ce
qui peut empêcher une réconciliation loyale, mais la lutte incessante des partis amena encore d’autres conflits qui nous touchèrent beaucoup plus, bien que moins personnels. C’était alors ce que Gambetta appelala période héroïque du parti républicain. Pendant des années, chacun resta dans son camp. La laïcisation des écoles communales, votée sur le rapport de M. le docteur Delvaille, ne fut pas une cause de rapprochement. Il ne restait plus que des luttes de principes. Les inimitiés d’antan s’étaient effacées et un jour, à l’occasion de la pose de la première pierre du Musée Donnât, un rapprochement se fit, grâce à l’intervention d’un ami commun, M. Pouzac, maire de Bayonne, et les mains se serrèrent comme avant 1870.
Aujourd’hui après avoir indiqué ce qui nous avait divisés, il nous appartient de rendre hommage à l’homme qui disparaît. C’était un opiniâtre travailleur, dur à la besogne, poursuivant avec persistance le but qu’il avait assigné à ses efforts. Il étudiait avec prédilection les questions d’enseignement, avait été chargé par le gouvernement de missions à l’étranger où il avait tout observé et cependant, dans ses rapports, il hésita bien souvent à conclure. Une institution philanthropique à laquelle son nom restera attaché, c’est celle des colonies sanitaires de vacances à laquelle il se voua d’une façon toute particulière et dont l’efficacité reconnue assure désormais l’existence. Comme conseiller municipal il ne perdait pas de vue les questions intéressant la prospérité de la ville et se plaisait à les remettre à l’ordre du jour avec une ténacité digne d’éloge. C’était un esprit toujours en éveil. 11 laissera un vide au sein de notre assemblée communale.
A cette heure, il ne reste aucune amertume des dissidences de la vie. L’adversaire d’antan s’est effacé. Ses qualités font oublier les erreurs de la période effervescente de la lutte politique. Nous pouvons donc grâce à cette réconciliation qui fut complète de part et d’autre, apporter notre tribut attristé à la douleur de sa famille et la prier d’agréer nos plus sincères condoléances.
( Courrier de Bayonne)
2 Janvier 1904
Depuis quelque temps déjà la santé du docteur Delvaille donnait de vives inquiétudes à son entourage.
Hier, son état s’est subitement aggravé et, à diverses reprises, on avait fait courir le bruit de sa mort. Son agonie s’est prolongée et ce n’est que ce soir vers quatre heures et demie qu’il a succombé.
Nous voulons oublier les dissentiments qui, en ces derniers temps, l’avaient séparé de ses anciens amis politiques pour ne nous souvenir que des œuvres de bienfaisance et de solidarité humaine auxquelles le défunt a consacré son activité, son dévouement et une partie de sa fortune.
11 fut avec MM. Vital Biraben et Gavé Esgaris, le fondateur de l’Association philomathique et créa à Bayonne les colonies sanitaires de vacances.
M. le docteur Delvaille était médecin de la Compagnie du Midi, membre du Conseil académique de Bordeaux et du Conseil d’administration du Lycée, Conseiller municipal, il tenait une place honorable au sein de notre assemblée communale.
Le temps nous manque pour rappeler ses autres titres.
Nous prions sa veuve Mme Delvaille et toute sa famille d’agréer, en cette triste circonstance, nos sincères compliments de condoléances.
( Progrès )
2 Janvier 1904
Paroles prononcées sur la Y ombe du
Docteur Pelvaille :
jr
1° PAR M. LEVY, GRAND RABBIN DE BaYONNE Messieurs,
Si la mort de notre regretté frère, le Dr Delvaille a plongé clans la désolation une de nos familles les plus estimées et les plus aimées, elle est aussi un deuil public et a provoqué parmi tous ceux qui l’ont connu des regrets universels. Notre communauté, notre circonscription consistoriale ont vu tomber la couronne de leur tête, le judaïsme perd en lui un de ses représentants les plus éminents et les plus remarquables, notre ville un des citoyens les plus zélés et les plus dévoués, la patrie un de ses plus fidèles et de ses plus ardents serviteurs, la société un de ses membres les plus utiles, les plus actifs, les plus distingués. Le Dr Delvaille a été un de ees hommes qui font honneur à eux-mêmes et honneur à l’humanité. Doué par Dieu d’une intelligence vive, profonde, lumineuse, il a pris pour tâche d’employer ce don précieux à élargir sans cesse le cercle de ses connaissances, non pas dans un but de satisfaction égoïste et stérile, mais pour les mettre au service de ses semblables, au profit des nombreuses œuvres auxquelles il a apporté un précieux et infatigable concours. Ces œuvres qu’il a créées, soutenues, encouragées, vous les connaissez tous.
II ne m’appartient pas de dérouler devant vous toutes les manifestations de cette vie si belle et si féconde. Des voix plus autorisées que la mienne vous diront ce qu’il a été au sein du Conseil municipal, sa participation aux travaux de ses collègues. Elles vous diront son rôle d’homme public, la façon noble et élevée dont il a compris ses devoirs de citoyen, son attachement inébranlable à la France républicaine et aux idées libérales dont elle a toujours été le glorieux champion devant le monde ; elles vous diront son dévouement enthousiaste pour toutes les grandes et nobles causes qui intéressent la patrie et l’humanité, les services éminents qu’il a rendus au développement de l'enseignement primaire et secondaire, au perfectionnement de l’éducation populaire ; elles vous rappelleront l’œuvre
cîes colonies sanitaires des vacances qui fut sa création et qu’il a soutenue par une propagande active et par de généreux subsides ; elles énuméreront tous ses nombreux titres à la haute distinction qui lui a été accordée si tardivement comme le couronnement d’une carrière noblement remplie.
Pour moi, ministre delà religion, je me borne, à adresser un hommage sincère et ému à un de nos coreligionnaires qui a honoré son culte par son caractère autant que par sa situation, qui l’a servi par son exemple non moins que par la part active qu’il a prise à la direction de ses intérêts. Il a été un des plus fervents adhérents de l’alliance israëlitc universelle dont il a présidé le Comité local de Bayonne pendant de longues années. Sa nature noble, généreuse, compatissante, éprise de justice, ne pouvait rester indifférente à cette œuvre de solidarité israëlite et sociale. Elle ne pouvait se désintéresser du but de cette œuvre qui consiste à intervenir en faveur de nos frères souffrant si injustement dans leurs biens, dans leur vie, dans leur honneur, pour leurs croyances religieuses ; à les relever de leur abaissement moral ; à leur rendre le sentiment de leur dignité et à les élever au niveau de leurs coreligionnaires privilégiés, par l’instruction et le travail.
Son nom restera attaché aune autre œuvre de solidarité et d’humanité qui est une des plus belles et des plus anciennes institutions de notre communauté. Il a été un de ces jeunes gens au c^eur noble, à l’àme généreuse qui ont conçu, il y a plus de cinquante ans, la louable pensée de relever le niveau moral et intellectuel de nos classes nécessiteuses, en leur faisant apprendre une profession manuelle leur permettant de gagner honorablement leur vie. C’est ainsi qu’est née la Société de la Jeunesse israëlite. Les années ont passé sur ces jeunes fondateurs ; les uns ont disparu dans la fleur ou dans la maturité de l’âge, d’autres, bien rares, ont atteint les limites de la vieillesse. xMais, le Dr Delvaille est resté, malgré les ans, toujours jeune par l’ardeur de ses sentiments philanthropiques, par un zèle jamais lassé, pour le progrès de cette œuvre qui fut son œuvre de prédilection. Quelle joie ce fut pour lui de pouvoir présider il y a trois ans, au cinquantenaire de cette institution et de recevoir, entouré de ses anciens collaborateurs, l’expression unanime de notre reconnaissance ! Avec quelle profonde émotion, il a constaté combien ses efforts ont porté de fruits et que de bien son activité incessante a pu réaliser pendant ce demi siècle écoulé !
Cette sollicitude qui s’étendait sur toutes les institutions de notre communauté; administration du Temple, bienfaisance, enseignement religieux, association des études juives où il a lait de si attrayantes et de si instructives
conférences, cette sollicitude se manifestait particulièrement au sein du Consistoire. Comme membre, comme vice-président, comme président, il veillait avec un soin jaloux à la bonne gestion, à la dignité, à l’honneur de notre culte. D’une scrupuleuse sévérité pour lui-même, il exigeait des autres une consciencieuse exactitude dans l’accomplissement du devoir ; on acceptait volontiers ses observations car on savait qu’elles partaient d’un esprit juste et loyal, d’un cœur foncièrement bon ; on savait qu’il obéissait, dans ses paroles comme dans ses actes, aux mobiles les pluspu rs et les plus élevés et qu’il ne se laissait guider que par le seul sentiment du devoir.
Oui, Messieurs, le Dr Delvaille était foncièrement bon. Sous une apparence parfois un peu rude, il cachait une sensibilité exquise. Le spectacle de la souffrance physique et morale le remuait jusqu’au fond des entrailles. Aussi, avec quelle compassion, avec quelle sollicitude, avec quel désintéressement il aimait soulager ceux qui avaient recours à son art comme ceux qui faisaient appel à sa bienfaisance. Son obligeance était mise à contribution par les grands et par les petits, par les riches et par les pauvres. Que de malheureux ont été l’objet de sa munificence, que de situations compromises il a relevées par des dons ou des prêts, par des démarches et par des sollicitations accomplies avec une discrétion et un tact que j’ai été souvent à même d’admirer ! Il était animé, non de cette charité étroite qui s’arrête aux limites d’une confession, mais d’une charité haute et large qui s'étend sur tous les malheureux, sans distinction d’origine et de croyance et qui voit des frères dans toutes les créatures de Dieu.
Mais là où cette sensibilité se révélait sous son aspect le plus touchant, c’est au sein de sa famille, c’est dans le cercle chéri des siens. Il aimait et adorait ses enfants et ses petits-enfants, et il en était aimé et adoré Comme il méritait de l’être. Il était leur orgueil, leur gloire, leur couronne ; ils étaient sa joie, l’espoir de ses vieux jours. C’est surtout son épouse qui est douloureusement frappée en perdant un mari si affectueux, si bon, si tendrement aimé, dont elle a su apprécier les brillantes qualités d’esprit et de cœur et avec lequel elle fut toujours en communauté parfaite d’idées, de sentiments et d’aspirations. La blessure est cruelle, mais le Dieu qui envoie l’épreuve est aussi le Dieu qui donne la force nécessaire pour la supporter. La religion dans laquelle elle a toujours cherché un refuge dans la joie comme dans la peine n’est pas un vain mot, et les cœurs où elle a jeté ses racines, savent se mettre à la hauteur de toutes les circonstances et opposer aux coups qui les accablent un courage aussi grand que leur malheur. Puisse la sympathie unanime qui se manifeste aujourd’hui d’une
façon si éloquente et si touchante atténuer sa douleur et celle de ses enfants et de ses petits enfants. Puisse le pieux souvenir de leur regretté père et grand-père leur inspirer le désir et la volonté de marcher sur ses traces, d’imiter ses vertus et d’honorer sa mémoire en le faisant revivre dans leur vie et en restant toujours de bons et sincères israélites, des citoyens intègres, des hommes et des femmes de bien.
Et maintenant, cher frère, au moment de vous adresser un éternel adieu, laissez-moi vous remercier de tout ce que vous avez fait pour votre culte et pour vos coreligionnaires. Rien de ce qui intéressait le judaïsme, la cause sacrée de la vérité, ne vous était indifférent. Vous leur avez consacré votre temps, vos forces, un dévouement sans bornes. Vous laisserez parmi nous un vide qui ne se comblera pas, et votre souvenir ne s’effacera pas de nos cœurs reconnaissants. Pour moi, je n’oublierai jamais la bienveillance avec laquelle vous m’avez accueilli dans cette communauté, les sages et affectueux conseils que vous m’avez prodigués pour guider mon inexpérience des premiers jours. Je perds en vous un collaborateur précieux, un ami bien cher. Adieu donc, cher frère, au nom de notre communauté, des communautés et des rabbins de notre circonscription consistoriale. Adieu au nom du Consistoire central et de notre représentant dans cette assemblée qu’une indisposition a empêché, à son grand regret, de venir vous rendre ses derniers devoirs de parent et d’ami. Aclieu au nom du chef vénéré de la Synagogue française qui s’associe à notre deuil et qui déplore avec nous la perte immense éprouvée par notre communauté et par le judaïsme français. Puissiez-vous recevoir là-haut la récompense d’une vie de travail, d’honneur et de dévouement parmi les justes qui ont travaillé sur la terre pour la gloire de Dieu et le bonheur de leurs semblables !
Amen.
2° par M. POUZAC, Maire de Bayonne
Mes chers Collègues,
Messieurs,
Au moment où le Conseil Municipal actuel arrive à l’expiration de son mandat, après avoir perdu des Collègues dont le souvenir n’a pu s’effacer, un deuil nouveau surgit; le Dr Delvaille, un de nos plus distingués collègues, un de nos amis de la première heure, est arraché à l’affection de nous }pus, à l’adoration de sa famille éplorée,
Je ne crains pas de le dire, le Dr Delvaille, par la dignité de sa vie, par son intelligence féconde, par son travail opiniâtre, par sa nature compatissante, par ses œuvres, en un mot. a été un des meilleurs d’entre nous.
A peine arrivé de Paris, où, tout en se consacrant aux études médicales, il avait collaboré non sans retentissement, à un journal de la petite presse parisienne devenu depuis un de ses principaux organes, Delvaille se mêla activement à la vie Bayonnaise, et dès 1865, il aidait de sa vive intelligence, de son ardeur alors juvénile, de son esprit primesautier, les vaillants citoyens qui avaient entrepris la noble tâche de réveiller les vrais principes de liberté, trop longtemps endormis ■ pendant les premières années de l’Empire. C’est ainsi que, libéral tout d’abord, il arriva, comme par une accession progressive et toute naturelle, â être, dès 1870 un des membres les plus utiles du parti républicain,
Toujours prêt, comme doit l’être un citoyen digne de ce nom, à devenir un citoyenactif, suivant l’expression caractéristique de l’époque révolutionnaire, Delvaille, sans rechercher les mandats, les acceptait par dévouement, avec la loyauté de l’honnête homme qui a le sentiment de ses devoirs envers le Pays.
Elu pour la première fois Conseiller municipal en Août 1870, son mandat lui est plusieurs fois renouvelé avec des fortunes diverses, mais il le remplit sans interruption depuis 1888; nul doute que les électeurs lui auraient confié de nouveau l’honneur de les représenter, car ceux-là même qui, mus par des sentiments divers, avaient pu parfois le combattre, reconnaissaient loyalement combien sa place était marquée dans notre Assemblée communale.
Dire ce qu’a fait le Dr Delvaille, comme Conseiller municipal, Adjoint au Maire, Membre de la Caisse des Ecoles, Administrateur du Lycée, ou simple délégué cantonal ; rappeler ce qu’il a produit de rapports, d’articles spéciaux sur les sujets les plus divers, parfois les plus disparates, dans un style toujours facile, avec un talent d’assimilation que rien ne mettait en défaut, ce serait refaire, pour ainsi dire, l’histoire du mouvement intellectuel, des annales municipales, des événements multiples, et des questions les plus importantes qui ont, pendant ces quarante années, marqué l’existence même de la Cité Bayonnaise.
Combien ces efforts eussent été encore plus féconds, combien cette ntelligence eût conçu des œuvres générales encore plus utiles, combien £0n activité eut pu se mieux déployer sur un champ plus vaste <jue celui
forcément restreint de la vie locale ! Combien aussi ses facultés éminentes eussent-elles été plus efficaces, son travail plus scientifiquement productif, s’ils avaient pu se concentrer sur quelque objectif plus limité, au lieu d’être entraînés par les nécessités d’une œuvre multiple, par la diversité de nombreuses fonctions, et par une ardeur qu’aucun sujet, qu’aucune question ne rebutait. Aussi le voyons nous, outre l’accomplissement de ses devoirs professionnels, Secrétaire générai de l’Association médicale des Basses- Pyrénées, membre de plusieurs congrès médicaux ou scientifiques, chargé à plusieurs reprises par le Gouvernement de missions honorifiques à l’étranger, membre assidu des séances du Conseil Académique de l’Université de Bordeaux, apportant, dans chaque spécialité de ses missions ou de ses mandats, un esprit toujours averti, une activité toujours en éveil. — Et enfin, comme pour consacrer tous ces mérites dont l’honneur rejaillissait sur la Communauté, nous voyons ses coréligionnaires lui conférer la dignité de Président du Consistoire de la circonscription de Bayonne, prouvant ainsi que si la pensée républicaine doit être libre, il n’est pas nécessaire d’être antireligieux pour être un ferme républicain.
Et cependant, ce n’était point assez pour le Dr Delvaille, homme de savoir, il voulait instruire les autres ; homme de cœur, il voulait améliorer l’enfance, moralement, mais aussi physiquement. Adonné dès longtemps aux œuvres scolaires, h contribuait, dès 1865 avec quelques amis, sans préoccupations politiques, à la fondation de l’Association philomathique ; cette œuvre dure encore, mais on peut dire que Delvaille, dans ces dernières années, en a été le soutien unique et dévoué. Hygiéniste par science professionnelle, mais aussi par goût, et par un sentiment bien compris de solidarité sociale, il voulait apporter dans tous les services publics les améliorations que la science, et aujourd’hui une loi récente, imposent aux collectivités comme aux individus ; et c’est alors qu’imbu de cette idée digne d’un philan'hrope, il fonde à Bayonne l’œuvre des colonies sanitaires de vacances...
Œuvre maîtresse de cette noble carrière! OEuvre qui ne doit pas périr!
Et 011 voit le Dr Delvaille prêcher, comme un apôtre, les bienfaits de l’œuvre nouvelle, allant partout exposer ses idées, recueillir, en nature et en argent, les subsides nécessaires, payant de sa personne et de sa bourse; organisant lui- même la colonie jusques dans ses plus infimes détails, faisant une sélection parmi les enfants de nos écoles, envoyant les uns au bord de la mer, les autres à la campagne, allant souvent les visiter, s’enquérir de leurs besoins, leur donnant ainsi comme un supplément de v force et de vie, les armapt mieyx pour le travail futur, méritant ainsi fo *
reconnaissance des familles et de ses concitoyens. Le Prix Sourigues ne pouvait suffire à récompenser une telle œuvre. La croix de la Légion d’honneur, justifiée déjà par tant de services, pouvait seule consacrer, de l’assentiment de tous, un tel dévouement, et couronner une telle carrière.
Le Dr Delvaille est trop tôt ravi à sa famille, à ses amis, à ses œuvres
et aussi à sa Ville natale. Il laisse au milieu de ses Collègues un vide qui ne sera pas rempli. Par la multiplicité de ses connaissances, par son activité au travail, par sa parole nette, précise et toujours sûre d’elle-même, même quand elle se multipliait, par la courtoisie de ses discussions, le Dr Delvaille était devenu l’un des guides indispensables de nos réunions.
Et au dehors, dans le commerce ordinaire de la vie, dans les relations de 1 intimité, combien, malgré la réserve ou l’indifférence du premier abord, se manifestait vite par sa conversation toujours aimable et mesurée, spirituelle et pleine de traits, la culture supérieure d’une éducation variée, combien aussi l’effusion d’un cœur impressionnable et compatissant!
Ceux-là qui ont eu le bonheur d’assister à ses réunions intimes et familiales, ont pu mieux encore connaître et pénétrer les qualités de sensibilité exquise et de haute intelligence de notre ami regretté ; ils sentent le vide de ce foyer dont il était le flambeau et comprennent, en lui apportant l’hommage des sympathies de tous, la douleur de cette maison dont il était l’âme.
3° par le Docteur TUCOULAT, au nom de la Société