T, U. IS
m LE DOCTEUR CLAUDE.
» decin, qui sait l'art de guérir les maladies, mais qui » sait aussi par malheur Tart de les donner.
» Elle mourra empoisonnée par un poison que la pré- » tendue maladie de cœur pourra expliquer.
» Il aura les 400,000 francs.
» Il n*aura pas la femme.
Le greffier avait fait une pause pour respirer.
Alors, dans le public on se regarda, et l'élite de la société, pour parler comme Tacte d'accusation, qui s'était pressée dans l'église Saint-Etienne, et qui maintenant se pressait dans cette salle d'audience, se communiqua ses impressions.
— Eh quoi! c'était ainsi que les choses s'étaient pas sées?
— Parfaitement : le docteur Claude appartient à la catégorie des hommes qui ne veulent épouser que des jeunes filles maladives afin d'en hériter tout de suite ; quand on est médecin, on est dans de bonnes conditions pour faire ces sortes de choix.
Cependant le greffier continuait sa lecture : « A peine ce fatal dessein a-t-il pris naissance dans son » esprit perverti, que l'exécution commence : Mlle Lerissel t) vivait avec sa cousine, M™e veuve Gillet dans une mai- » son appartenant à celle-ci; cette maison, située boule- » vard du Château, est vaste, composée de nombreux ap- » partements, et. elle peut facilement loger un certain » nombre de personnes sans aucune gêne pour celles-ci, » et même, jusqu'à un certain point sans qu'il y ait com- » munauté entre elles. Le désir de M^e Lerissel était de D ne point se séparer de sa cousine, M™e Gillet, et de son » côté celle-ci souhaitait vivement ne point quitter une » maison à laquelle elle était habituée, et surtout ne pas » s'éloigner d'une parente qu'elle affectionnait tendre- » ment. Mais un pareil arrangement ne peut pas conve-
» nir à Claude; il ne lui faut pas un témoin pour le crime » qu'il a arrêté: il lui faut la solitude, le mystère. Il re- » fuse donc à sa fiancée la première chose qu'elle lui de- » mande, et tel est son besoin de s'assurer cette solitude » et ce mystère, qu'il achète de Mme Gillet, à un prix su- » périeur à sa valeur vénale, la maison où il va s'enfer- » mer seul avec sa femme, — sa victime; expulsée de » chez elle , M^ie Gillet ne pourra exercer aucune sur- » veillance: Claude sera à l'abri de toute surprise.
» Mais M^^e Lerissel a une autre parente à laquelle elle » est aussi très-vivement attachée, une très-honorable et » très-estimée demoiselle, personne d'un haut mérite, » pleine d'expérience et tout à fait digne par ses ver- » tus de servir de conseil et de guide à une jeune femme, »
A ces mots, bien détachés par le greffier, il s'éleva un léger murmure approbatif dans l'auditoire et tous les yeux se tournèrent vers la cousine Ça^va-t-il, qui, assise au premier rang des témoins, reçut cet hommage avec une parfaite dignité.
« Mais Claude avait décidé que sa femme n*aurait pas )) besoin de guide, il provoque une rupture avec cette vé- » nérée personne de façon à lui interdire sa maison ; c'est » non-seulement une précaution, c'est encore une ven- » geance, car W^^ Pélagie Lerissel qui, seînble-t-il, a reçu » un avertissement providentiel — duquel, d*ailleurs, la » sainteté de sa vie la rendait digne — a empêché sa » jeune cousine défaire à son mari une donation par con* » trat de mariage.
» Seul avec sa jeune femme, Claude peut mettre à exé"* D cution son exécrable dessein» Mais avant tout, il doit » capter la confiance et l'amour de celle-ci, afin de lui ar- )> racher un testament. C'est alors qu'on le voit afficher » pour elle une tendresse trop ostensible dans ses mani- » tations publiques pour être sincère : il la mène par-
4^è LÉ DOCTEUR CLAUDE.
» tout avec lui; il joue la comédie de l'amour; il se pré- » pare des témoins pour le jour où il aura besoin de faire » attester qu'il a été un bon mari; son jeu est double : il » s*agit pour lui de tromper le public et en même temps » de tromper sa femme pour l'amener tout naturellement » à tester.
» Ce dernier point est assez difficile, car ce n'est pas à » vingt ans, ce n'est pas quand on est pleine de santé, p quand on doit s'attendre de jour en jour à devenir mère, » quand on se complaît si pleinement dans ces douces es- » pérances de maternité, qu'on travaille activement^ » joyeusement à la layette de son premier-né, ce n'est » pas quand on est dans ces dispositions qu'on pense à V faire son testament; une femme surtout qui ne connaît » rien aux affaires. Ces idées de testament ne viennent » qu'aux malades ; il faut donc qu elle soit malade.
» 11 le faut pour ce testament.
» Il le faut pour avoir une explication le jour où la mort » arrivera.
» Il le faut enfin pour pouvoir lui administrer des re- » mèdes qui seront des poisons et qui devront dérouter la » justice.
» Elle est malade, et les symptômes sont en apparence % ceux d'une maladie de cœur.
» Cependant il a eu grand soin de ne pas assister à là » crise qu'il a provoquée : il connaît sa femme, il sait » qu'elle n'appellera pas un autre médecin pour la soi- » gner : elle aura été malade en danger de mort, cela suf- » fit à son plan ; personne en état de reconnaître cette ma- » ladie subite ne l'aura vus, et quand on lui parle, à lui » médecin, de cette maladie, il répond qu'elle est inex- » plicable.
n Quinze jours après, une nouvelle crise se produit » exactement avec les mêmes symptômes; cette fois il est
» là, et comipe il sent qu'il ne peut pas assumer la res- » ponsabilité de soigner une maladie pour lui inexpli- » cable, il se décide, quand le plus fort de la crise est )) passé, à mander deux de ses confrères.
» Égarés par ce qu'il leur dit, ces deux honorables » médecins n'osent soupçonner un empoisonnement. Le » docteur Graux croit à une angine de poitrine; quant au » docteur Marsin, il ne peut dans son diagnostic que se A perdre en conjectures. Tous deux, en honnêtes gens » qu'ils sont, s'arrêtent devant le soupçon : c'est de l'un » de leurs confrères qu'il s'agit. Gomment admettre d'ail- » leurs qu'on peut attentera la vie d'une femme aussi » charmante que cette infortunée Mme Claude?
» Mais ce n'était pas assez pour Glaude d'avoir trompé » ses deux confrères, il lui faut plus :
» Il faut, avant d'aller plus loin, qu'il lui soit bien dé- » montré qu'on ne peut pas retrouver le poison qu'il a » administré à sa femme : pour cela il envoie à un de ses » amis, pharmacien et chimiste à Paris, une partie des » matières vomies par sa victime, et lui même avec l'autre » partie, se livre à des expériences physiologiques sur des > animaux : le chimiste lui répond bientôt que les ma- » tières qu'il a analysées ne contenaient aucune subs- » tance minérale toxique, et qu'elles ne contenaient pas » davantage des poisons organiques ; au moins il l'affîr- » mait pour ceux que, dans l'état présent de la science, p la chimie peut reconnaître ;
» Enfin il lui faut, venant d'une autorité incontestée .)) dans la science médicale» un diagnostic qui reconnaisse » une maladie de cœur chez sa femme : pour cela il se » rend à Paris chez un de ses anciens maîtres, le profes- » seur Carbonneau, et celyi-ci ne pouvant faire reposer » son diagnostic que sur les symptômes qu'on lui signale, » constate un commencement de maladie de cœur « en-
» core mal dessinée » dit-il, dans sa prudente réserve,qui » va permettre à Claude d'achever son œuvre aussitôt » qu'il aura arraché à sa femme le testament qu'elle n'a » point encore voulu signer.
» Pendant que Claude s'entoure ainsi de toutes les pré- » cautions qui peuvent lui assurer l'impunité, au moins le » pense-t-il, ceux qui connaissent la jeune femme et qui )) savent de quelle excellente santé elle jouit, sont surpris » des crises violentes qu'elle éprouve, crises que rien » n'explique et qui se produisent dans des conditions tout » à fait extraordinaires, presque surnaturelles. De la sur- » prise, on passe à l'inquiétude: de l'inquiétude au soup- » çon; elle est empoisonnée, lentement, savamment. Qui • parle ainsi? La clameur publique : Voxpopult, voœ Dei.
» Cependant il est impossible de la laisser mourir ainsi » et de ne rien tenter pour la sauver : c'est alors que sa » parente vénérée, Mlle Pélagie Lerissel, risque près d'elle » cette tentative suprême : « Ne fais jamais ton testament, » lui dit-elle, car le jour où ce testament serait fait, on te » tuerait en t'empoisonnant. »
» Cet avertissement, qui pouvait sauver la jeune » femme, la perd ou plutôt il hâte sa mort. Lorsque » Claude rentre, sa jeune femme qui ne lui cache jamais » rien, lui raconte la visite qu'elle a reçue, ce qu'on lui a » dit, le conseil qu'on lui a donné.
» Moins sûr de sa science, Claude se fût arrêté devant » cette accusation, mais lui n'a pas de ces hésitations, ni » de ces craintes : il sait qu'il est des poisons que la » chimie est impuissante à retrouver : il en a fait l'expé- » rience ou plutôt son ami, le chimiste Vandam, en qui il » a toute confiance, l'a faite pour lui,
» C'est alors que dans la démarche qui devait lui ar- )' racher sa femme, il a l'adresse et l'habileté diaboliques » de trouver un moyen pour obtenir le testament dont il
» a, jusqu'à cette heure, vainement poursuivi la confec- » tion : — « On m'accuse de vouloir t'empoisonner, lui » dit-il, pour hériter de toi; fais-moi ton testament, dis à » tout le monde que tu l'as fait, et comme on te verra vi- » vante, l'accusation tombera /l'elle même. »
» La malheureuse jeune femme, pleine d'une foi » aveugle en celui qu'elle aime, accepte ce conseil, elle » fait son testament le 20 avril, sous la dictée de son mari » qu'elle institue son légataire universel, et le 24 elle » meurt après quelques heures de douleurs épouvan- » tables qui se manifestent de la même manière que celles » qu'elle a déjà éprouvées : état nauséeux, vomissements, » affaiblissement avec somnolence, résolution musculaire, 3> gémissements.
» La justice ne pouvait pas ne pas s'inquiéter d'une » mort survenant dans de pareilles conditions ; la clameur » publique, d'ailleurs, lui faisait un devoir d'intervenir. »
Alors l'acte d'accusation racontait les savantes investigations de la justice, et la promptitude et l'énergie avec lesquelles elle avait agi.
Puis il arrivait à la mission confiée aux experts.
A l'autopsie d'abord, qui constatait que M™e Claude n^était point malade et surtout qu'on ne trouvait pas chez elle de traces de lésions sur l'endocarde, lésions qui, suivant le système de son mari, avaient été la cause de sa mort foudroyante, pas plus qu'on ne trouvait les moindres traces d'embolies cérébrales.
Et ensuite aux analyses chimiques et aux expériences physiologiques.
Analyses et expériences étaient longuement expliquées et avec un luxe de détails qui montrait que le rédacteur de l'acte d'accusation avait fait de larges emprunts aux rapports des experts.
a Ces rapports, continuait l'acte d'accusation, se ter-
t60 LE DOCTEUR CLAUDE.
» minent par une déclaration formelle : « M^c Claude est » morte empoisonnée. » Ni dans le cœur, ni dans Testo- » mac, ni dans le cerveau, ni nulle part, les experts » n'ont trouvé une cause naturelle qui ait pu amener la » mort de cette jeune femme. Il n'y en a qu'une, mais en » dehors d'elle : l'empoisonnement. Et la preuve de cet » empoisonnement ils la trouvent dans les matières vomies » et dans les organes de la victime, qui, traités chimique- » ment et expérimentés sur des animaux, ont empoisonné » ceux-ci en produisant des symptômes exactement pareils » à ceux qui ont été constatés chez M°ie Claude dans les » deux crises qui ont pu être observées par les docteurs » Graux et Marsin.
» Quant à la substance vénéneuse, les experts n'ont pas .)) pu l'isoler, mais ils pensent que c'est un poison du cœur » amenant la mort en paralysant cet organe ; un de ces » poisons mystérieux qui, ainsi qu'on l'écrit à Claude, ne » peuvent être reconnu par la chimie dans l'état présent » de la science.
» C'est la nature même de ce poison qui est contre » Claude l'accusation la plus forte; si bien qu'on peut dire » avec certitude que c'est le médecin Claude qui est l'em- » poisonneur, justement parce qu'on ne retrouve pas le » poison qu'il a employé : c'est l'habileté avec laquelle il » a été administré qui trahit la main qui Fa versé.
» En conséquence Etienne Claude est accusé :
» D'avoir en 4877, à Condé, par l'effet de substances » pouvant donner la mort, attenté à la vie de Véronique » Lerissel, femme Claude.
» Crime prévu par les articles 301 et 302 du code pé- » nal. »
Le greffier s'était rassis et aussitôt une rumeur vague avait couru dans l'auditoire ; toutes ces têtes tendues quelques instants auparavant vers le greffier, avaient changé de position ; on s'était tourné les uns vers les autres, ceux qui avaient l'esprit prompt pour communiquer leurs impressions à leurs voisins, ceux qui l'avaient lent pour se faire une opinion d'après les réponses qu'obtiendraient leurs interrogations.
Pendant l'appel des témoins les observations s'échangèrent et il y eut des critiques qui déjà formulèrent leur jugement.
La tenue de l'accusé était bien mauvaise : au lieu d'écouter cette lecture attentivement, convenablement, il restait la tète enfouie dans ses mains avec une affectation inconvenante : sans doute cela était honteux de se trouver sur ce banc, mais puisqu'il y avait été amené, au moins devait-il y faire bonne figure.
Parmi les avocats on disait que c'était un réquisitoire qu'on venait d'entendre et non un acte d'accusation, simple énoncé des faits comme il devrait être, sév»Ve, impartial, relevant aussi bien ce qui est à la décharge de l'accusé que ce qui est à sa charge.
Cependant les témoins s'étaient retirés et le président restait penché sur son dossier, qu'il semblait étudier, mais en réalité pour n'avoir pas à lutter contre cette rumeur et pour que la curiosité vint à lui sans qu'il eût à Texciter ; quand il sentit que tous les yeux étaient fixés sur lui et qu'on attendait ses paroles, il releva la tête.
Un huissier trop zélé crut que c'était le moment de lancer un silence I formidable, mais cela fit faire la grimace au président : il n'avait pas besoin qu'on réclamât le silence pour lui.
11 attendit encore en disant bas quelques mots à son assesseur de droite, qui s'occupait très-ostensiblement à couper les pages d'une Revue des deux Mondes^ opération qu'il avait réservée pour ce jour, afin de bien montrer en public qu'il avait des goûts littéraires.
Enfin le silence et l'attention étant à souhait, le président se tourna vers Claude :
— Accusé, levez-vous. Vous êtes né à Hai>iebault et vous appartenez, nous le reconnaissons volontiers, à une famille honorable ; cependant votre père [n'avait pas de fortune.
Le président attendit un moment, mais Claude ne répondit pas.
— Je vous demande si votre père avait de la fortune ?
Claude fit un efî'ort évident pour parler, et répondit enfin :
— Il n'en avait pas.
— Il était gêné, endetté ?
Claude garda le silence.
— Je vous interroge ; vous devez me répondre. Claude s'était tourné tout à fait de manière à faire
face au président.
— Adressez-vous à MM. les jurés, dit le président; répondez.
Claude hésita un moment ; il était visible qu'il était sous le coup d'une émotion violente ; ceux qui étaient vis-à-vis de lui voyaient ses yeux courir çà et là avec une étrange mobilité ; l'embarras, la douleur, la contrainte se trahissaient dans toute sa personne.
Qu'avait-il donc ? Était-il malade ? Cette idée qu'émirent en même temps plusieurs personnes qui l'observaient produisit un mouvement d'inquiétude ; comment, on se serait dérangé pour rien ; il devait faire un effort et se défendre; s'il se défendait mal, tant pis pour lui ; on n'arrache pas tant de gens à leurs affaires ou à leurs plaisirs pour les renvoyer ; on était venu pour l'entendre, il devait parler ; on était venu pous le voir, il devait faire face aux jurés, et même autant que possible, au public, ce qui était mieux encore ; s'il se sentait souffrant, pourquoi ne s'était-il pas soigné, depuis longtemps il savait que son affaire était fixée au 4.
Heureusement, il rassura ces inquiétudes :
— Monsieur le président, dit-il enfin d'une voix véhémente, il m'est impossible de me défendre dans les conditions où je suis placé; je ne puis pas suivre vos questions je ne puis pas vous répondre; je n'ai pas ma liberté (J'esf prit.
— Que voulez-vous dire?
D'un geste plus éloquent que les paroles, Claude montra les bocaux placés sur la table des pièces à convictions ; puis il se cacha la tête dans ses deux mains.
— Il ne faudrait pas faire du sentimentalisme ici, dit le président.
Mérault se leva vivement et tenant sa toque à la main :
— Je demande à M. le président, avec toute la déférence que je lui dois, dit-il, la permission de lui faire remarquer qu'il ne faudrait pas non plus faire de la dureté inutilement.
■ ■lllliW— — —
— Maître Mérault !
— C'est non-seulement au nom de mon client que je parle, continua Mérault, c'est encore au mien : j*ai été Fami de la malheureuse femme dont les restes sont exposés sur cette table, et je déclare que la vue de ces vases ne me laisse pas non plus ma liberté d'esprit. L'affaire qui nous réunit dans cette salle est assez douloureuse pour qu'il ne soit pas nécessaire de provoquer Témotion de MM. les jurés par cette exhibition mélodramatique. Je demande donc à M. le président de faire enlever ces vases et de ne les faire replacer sur cette table que s'il est besoin : je fais appel à son humanité et à sa bienveillance.
Le président avait froncé le sourcil ; ces derniers mots l'adoucirent : dès que c'était une grâce qu'on implorait de son humanité, les conditions changeaient ; il ne l'eût peutêtre pas accordée à l'accusé cependant, mais à la défense, c'était différent ; et puis il était habile, au commencement de l'affaire, de faire montre de bienveillance.
— Faut-il que je fasse enlever aussi la layette à laquelle cette infortunée jeune femme travaillait lorsque la mort est venue la frapper ? demanda-t-il.
— Je vous en serai reconnaissant, monsieur le président.
L'audience resta suspendue de fait pendant quelques minutes ; enfin lorsque le dernier bocal eut été enlevé, le silence se rétablit et le président put reprendre son interrogatoire.
— J'espère maintenant que l'émotion ne vous empêchera plus de m'écouter, dit-il. Je vous demandais si votre père n'était pas endetté et si, dès l'époque de votre enfance, le tableau de ces embarras d'argent ne vous avait pas profondément attristé.
— 11 est vrai;j'aimais tendreîment mon père et je souffrais beaucoup de voir un homme aussi généreux que lui, aussi
LE DOGTEUil CLAUDE, 2ôS
intelligent, en lutte perpétuelle avec les difficultés de la vie.
— Dès Tenfance vous avez donc eu l'horreur et la peur de la misère. Malgré sa gêne, votre père vous a fait donner une éducation libérale ; il vous a placé au collège de cette ville, où vous avez été un bon élève, intelligent, travailleur, actif, ambitieux, trop ambitieux même, avec un orgueil et une vanité qui ne sont pas de Tenfance. Pour être le premier, vous étiez prêt à tout supporter.
— J*aimais le travail, apprendre était pour moi un plaisir, et d'autre part je tenais à prouver à mon père, d'une façon effective, que j'étais reconnaissant des sacrifices qu'il faisait pour moi.
— Ne vous étes-vous pas rendu malade,un jour, pour ne pas perdre votre rang de premier?
— Je ne me souviens pas.
— Je vais préciser : un jour vous vous coupez le pied en sautant sur des verres cassés, on vous emmène chez votre père; mais vous ne voulez pas rester près de lui, vous voulez revenir au collège pour composer ; une inflammation se déclare à votre blessure et vous êtes assez sérieusement malade.
— Ce fait a si peu d'importance que je n'imaginais pas que c'était de cela que vous vouliez parler.
— Au contraire, il a une sérieuse importance pour MM. les jurés, il leur montre combien vive était l'ambition chez vous, bien que vous n'eussiez que treize ans à cette époque. Vous avez reconnu que vous aviez souffert de la gène de votre père : le fait de la composition prouve que vous étiez ambitieux ; c'était tout ce que je voulais constater, afin que MM. les jurés vissent bien que les deux mobiles auxquels l'accusation rattache la mort de votre femme, l'amour de l'argent et l'ambition, sont nés en vous dès votre jeune âge ; nous verrons comment plus tard ils ont
grandi, et s*ils ont pu vous pousser à commettre le crime lâche et misérable qui vous est reproché. Vous avez souffert du manque d'argent, vous étiez ambitieux, cela est acquis aux débats.
Depuis longtemps Claude avait dans le silence de sa prison réfléchi à cet interrogatoire : il s'était demandé quelles questions on lui poserait et quelles réponses il ferait : et il avait examiné, croyait-il, toutes celles qu'on pouvait lui adresser; cependant il n'avait point imaginé qu'on lui imputerait à crime, sa sympathie pour les souffrances de son père, et son amour pour le travail. Si Ton continuait dans cette voie où n'arriverait-on pas, et de quoi ne le trouverait-on pas coupable? A cette pensée, il se sentit saisi par un vague effroi : et cependant il fallait être ferme, calme, maître de soi; il fallait se défendre ; il fallait triompher.
Le président ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
— C'était dans l'espérance que vous le remplaceriez que votre père vous avait fait instruire : et dans sa situation, n'ayant pas de capital à vous donner, cette pensée était aussi sage que prudente ;il vous donnait son officine,il vous donnait aussi sa bonne renommée, et votre existence pouvait devenir facile. Pourquoi n'avez-vous pas voulu devenir pharmacien?
— Parce que j'avaisla vocation de la médecine.
— C'est un bien grand mot, mais je ne veux pas discuter ; cependant je dois vous demander si ce n'était pas la vocation de la fortune que vous aviez.
— La médecine ne conduit pas à la fortune.
— A quoi donc conduit-elle ?
— Au dévouement.
— Alors pourquoi nem'avez-vous pas dit tout de suite que vous aviez la vocation du dévouement : si vous avez des témoins prêts à attester que vous avez été un saint Vin-
cent-de-Paul, désignez-les ; ils seront entendus, et leurs dépositions combattront peut-être celles des témoins cités par Taccusation, qui viendront affirmer sous la foi du serment,que vous êtes un empoisonneur. Mais je passe. Vous ne voulez pas être pharmacien, vous Voulez être médecin, non à HannebaultjOù vous n'auriez probablement pu trouver à vous dévouer assez, mais à Paris, où les occasions de dévouement sont beaucoup plus nombreuses, et à Paris, comme la médecine dévouée ne s'exerce, paraît-il, que dans les quartiers riches, ce qui est assez bizarre, vous vous établissez dans un quartier aristocratique, rue des Saints-Pères. Là, vous vous meublez luxueusement un bel appartement ?
— Je ne me suis pas établi tout d'abord rue des Saints- Pères, mais bien rue de Savoie, qui est une rue pauvre; je ne suis venu rue des Saints-Pères que quand un de mes amis, obligé, pour sa santé, de quitter Paris, m'a généreusement offert son appartement, en me disant que si je pouvais, je payerais mon loyer aux échéances, sinon qu'il le payerait lui-même, et que plus tard, je lui rembourse* rais ce qu'il aurait avancé pour moi.
— Vous avez donc débuté par des dettes? Malgré votre intelligence, votre activité, votre âpreté à faire fortune, — je me trompe, je veux dire à vous dévouer, — vous n'avez pas réussi à vous créer une clientèle, et votre détresse est devenue telle, que vous avez été réduit à dîner tous les jours avec un petit pain de deux sous. Est-il vrai que vous diniez avec ce petit pain?
— C'est vrai, mais...
— Ne discutez pas, répondez. Vous étiez donc dans la misère quand vous êtes venu vous établir à Condé. Qui vous a fait quitter Paris pour Condé? Est-ce toujours la vocation du dévouement ?
— C'est le besoin de gagner de l'argent assez vite pour
payer les créanciers de mon père ; mais ce n'a point été sans douleurs que j'ai renoncé à la vie que j'avais rêvée,
— A la vie d'ambition ?
— Non, à la vie de travail, à l'agrégation, à l'hôpital.
— Messieurs les jurés retiendront l'aveu qui vient de vous échapper : vous avez renoncé à vos rêves avec douleur.
Ni le président ni Claude n'étaient satisfaits de la tour nure que prenait l'interrogatoire.
Sans doute « la vocation du dévouement » avait fourni au président quelques bonnes railleries dont il avait trèsspirituellement tiré parti, — au moins il en jugeait ainsi, — mais elle l'avait fait s'écarter de la ligne rigoureuse qu'il s'était tracée à l'avance, et les jurés avaient pu s'égarer sur une autre piste que celle qu'il voulait leur faire prendre; ils ont si peu de nez, ces bons jurés.
Quant à Claude, il sentait qu'il lui serait bien difficile de prouver qu'il n'était pas l'homme d'argent et d'ambition qu'on prétendait, et il s'inquiétait de laisser les jurés sous cette première impression, qui allait les disposer à accueillir comme fondées les autres accusations qu'on porterait successivement contre lui : la marche suivie par le président montrait clairement par où celuici voulait passer avant d'arriver à son but.
La preuve de la peur de la pauvreté, de l'amour du luxe et de l'ambition étant faite, le président suivit Claude à Condé, et il insista longuement dans son récit comme dans ses questions sur l'affaire Trempu, la querelle avec les sœurs de Thôpital, « ces saintes filles du Seigneur, » le testament Lerondel, et enfin l'expertise à propos du procès des frères Vilaine; tout cela fut abondant, difl^us, confus, plein de redites, de sauts, de retours en arrière, de détours.
Chaque fois que Claude voulait donner des explications détaillées le président l'arrêtait.
— Permettez, tout cela est de la discussion; vous plaidez, vous ne répondez pas ; nous en sommes à l'interrogatoire, non à la plaidoirie ; d'ailleurs, il faut la laisser à votre avocat qui, nous en sommes certains, s'en acquittera avec autant d'éloquence que de mesure. Dans votre intérêt, accusé, croyez-moi, n'insistez pas, il faut ménager vos forces, vous en aurez besoin. La loi me fait un devoir de rejeter tout ce qui tendrait à prolonger les débats, et je dois veiller à ne pas retenir indéfiniment MM. les jurés sur ces bancs : votre affaire sera longue; si je vous laissais lui donner les développements que vous paraissez désirer, elle ne finirait pas. Abrégez.
Chaque fois que Claude après avoir reçu une admonestation de ce genre, se taisait, incapable de répondre par un oui ou un non à la question du président, celui-ci lui disait :
— Je constate que vous vous taisez : MM. les jurés apprécieront.
— Mais monsieur le président...
— Vous voulez parler, parlez ; toute liberté vous est accordée; tout ce que je vous recommande c'est de ne pas vous perdre dans de.s détails oiseux, allez; nous sommes ici pour vous entendre, nous écoutons. Vous dites ?
Et il se renversait dans son fauteuil avec une attitude patiente et résignée, semblant prendre l'auditoire à témoin de sa bienveillance et de sa magnanimité; ce n'était pas lui qui sacrifierait les droits de la défense, oh I assurément, non; seulement on ne pouvait vraiment pas l'obliger à écouter avec une foi convaincue un tas de paroles dont il connaissait d'avance l'inanité, et que des jurés seuls pouvaient prendre au sérieux.
Craignant qu'au milieu des disgressions auxquelles il avait été entraîné, les jurés n'ussent perdu le fil indicateur qu'ils devaient suivre, il crut à propos de résumer cette
première partie de l'interrogatoire, et de bien marquer ce qu'on en devait retenir :
— Ainsi, dit-il, il est démontré pour messieurs les jurés, par vos réponses aussi bien que par vos silences, que vous êtes un homme d'argent et d'ambition, courageux au travail, nous le reconnaissons, et nous le proclamons, mais, par contre, avide et cupide, âpre au gain, prêt à tout sacrifier, son repos, sa santé
— je fais allusion au petit pain de deux sous, — ses goûts, ses idées, — je parle de l'abandon de Paris —pour gagner n'importe comment le capital qui lui a manqué ; c'est là le fond de votre nature; en même temps, et comme conséquence de cette âpreté au gain, ce que votre interrogatoire a révélé, c'est: 1® dans l'affaire Trempu une implacable jalousie envers vos confrères ; 2° affaire des sœurs de l'hôpital, un despotisme féroce que rien n'arrête, pas même le dévouement, — pas médical, celui-là,
— de pauvres et saintes filles, pas même la cause sacrée de la religion, qui pour vous n'existe pas; 3* affaire Lerondel, un égoïsme brutal qui vous fait sacrifier à votre intérêt étroit et personnel les intérêts généraux les plus respectables; 4** affaire des frères Vilaine... mais de cellelà je ne veux rien dire, MM. les jurés ont entendu et retenu vos explications, ils savent à quel mobile vous avez obéi. Vous voilà donc tel que les faits vous font connaître, et pendant plusieurs années vous vivez dans cette ville, n'ayant d'autre souci que d'affermir votre position et de gagner de l'argent. Vous êtes jeune cependant, plein de force, plein de santé, mais cette force et cette santé vous les employez, vous les usez dans le travail, sans distractions, sans plaisir. Une enquête a été faite et elle n'a rien relevé contre vos mœurs. Vous ne vivez que pour le travail. Sans doute cela est louable, mais enfin cette sévérite de conduite vous eût-elle été possible si vous aviez eu
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lin peu de tendresse dans le cœur ? Si elle l'a été, c'est que vous êtes un homme d'argent, non un homme de sentiment ; l'amour n'a rien pour vous plaire, rien pour vous entraîner; cela doit être bien noté, car cela explique comment vous n'avez pas aimé votre femme.
A ce mot, Claude ne fut pas maître de se retenir plus longtemps :
— Je proteste de toutes mes forces contre cette accusation, s'écria-t-il avec violence : j'aimais, j'adorais ma femme !
— Il est vraiment étonnant qu'après les révélations de l'instruction, vous osiez parler ainsi.
— Ne suis-je donc pas ici pour relever et repousser les mens... les erreurs de l'instruction?
— Accusé, dans votre propre intérêt, je vous engage à la modération : ce n'est point par la violence qu'on relève les erreurs de l'instruction, c'est par des faits.
— Mais les faits, les témoins, tout prouve cet amour. *— Les faits, nous les examinerons tout à l'heure.
— Alors serait-il juste d'attendre cet examen pour formuler un jugement.
Le président ne reJeva pas cette réplique, il poursuivit :
— Les témoins nous les entendrons plus tard, et nous verrons si l'accusation a eu tort de prétendre que ces témoignages que vous invoquez maintenant, vous les avez habilement préparés en vue de vous en servir, le jour où ils vous seraient nécessaires.
L'interrogatoire tel qu'il avait été conduit avait fait connaître Claude sous des aspects peu favorables, mais aucun des griefs qui lui avaient été reprochés n'avait plus vivement touché l'auditoire que « cette sévérité de conduite » qui avait été louée d'un ton si ironique par le président. On s'était regardé avec des sourires de mépris.
Gomment ce grand gaillard, si plein de force et de santé, selon l'observation du président, avait vécu plusieurs années à Condé, sans que Tenquéte, qui assurément avait été faite avec soin, lui eût trouvé une maîtresse, une amourette? Mais c'était scandaleux, et une pareille sévérité de conduite méritait la plus juste indignation et provoquait les plus honteuses suppositions. Il y eut des lorgnettes qui furent braquées sur lui pour l'examiner curieusement. Était-ce possible? Alors on s'expliquait qu'il eût pu tuer sa femme. Un monstre — sous tous les rapports.
Aux demandes du président portant sur la question de savoir pourquoi il avait refusé la main de Ml** Lérissel lorsqu'on lui avait proposé cette charmante jeune fille « parée du double prestige de la beauté et delà fortune »; il répondit que la médiocrité de sa position ne lui avait pas permis tout d'abord d'aspirer à un mariage aussi riche, ce qu'il n'eût pas manqué de faire s'il avait été l'homme d'argent que prétendait l'accusation.
— L'accusation soutient, au contraire, que c'est le refus de ce mariage qui prouve ce caractère d'homme d'argent qu'elle constate en vous. En tout cas, il est bien certain que vous n'éprouvez pas des sentiments de tendresse ou de sympathie pour cette jeune fille et que ces sentiments ne se sont manifestés que le jour où vous avez cru qu'elle était atteinte d'une maladie de cœur. S'il en est ainsi, votre amour pour votre femme, comme votre vocation pour la médecine ne serait né que de votre esprit de dévouement.
Une partie du public voulut bien trouver cette remarque spirituelle et en rire ; pour Claude il dédaigna de répondrcf et se tournant vers la salle il promena sur l'assistance un regard de mépris : n'avait il pas assez de se défendre contre le président qui, du haut de son siège, tranquille,
sûr de lui, prenait plaisir à aiguiser des railleries auxquelles il était impossible de répondre.
La question de la maladie de cœur ou plus justement de la non-maladie de cœur, fut aussi longuement examinée par le président, de même le fut aussi celle de l'expulsion de Mnie Gillet, de Tachât de la maison du boulevard du Château, et du contrat de mariage sans donations. Mais, sur ces différents points, Claude se défendit mieux qu'il n'avait pu le faire lorsqu'il avait dû expliquer, sans pouvoir tout dire, pourquoi il avait été si longtemps à se décider à accepter la main de M^^^ Lerissel ; là il avait été faible, très-faible, et l'impression qu'il avait produite avait été détestable : pour l'assistance il était prouvé qu'il avait accepté ce mariage sans aimer sa femme, en obéissant seulement à des raisons de convenance et d'intérêt.
Le président était trop attentif à examiner ses jurés et son public pour ne pas constater cette impression. C'était donc là le point faible sur lequel il fallait insister, et il y insista.
•-*• Ainsi, dit-il, vous voilà marié sans amour avec une femme que — ■ c'est l'accusation qui le prétend — vous avez condamnée à mort, afin d'en hériter. Si cela est vrai, si vous avez déjà formé l'exécrable projet de l'empoisonner, vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre que cette indifférence à Tégard d'une femme qui mérite toutes les tendresses vous sera un jour imputée à crime. C'est alors qu'on vous voit afficher pour elle une passion en apparence très-vive ; vous la quittez le moins qu'il vous est possible, vous l'emmenez avec vous en voiture quand vous faites des visites dans les campagnes; la nuit, vous allez vous promener avec elle, dans les bois, et vous semblez user d'elle comme vous feriez d'une maîtresse, d'une façon peu compatible avec la dignité du mariage.
— Si cela est, j'ai donc dans le cœur un peu de cette tendresse que vous me reprochiez toutàFheure de ne pas avoir; si cela est, je Taimais donc I
— Il est possible que tout n'ait pas été comédie, et que vous ayez été sollicité, provoqué par sa jeunesse et sa beauté ; mais alors cette provocation ne serait autre que celle qu'exerce une maîtresse passagère.
— Enfin je l'aurais aimée, ne serait-ce que pendant quelque mois, c'est vous qui le reconnaissez.
— Accusé, il ne faudrait pas entreprendre une lutte de parole avec la cour : nous ne le souffririons pas malgré tous les égards que nous voulons garder envers un homme dans votre situation.
— Je suis sur ce banc pour me défendre, pour défendre mon honneur, ma vie, mon amour qui m'est plus cher que la vie, je me défends comme je peux; et quand une occasion se présente enfin d'affirmer cet amour nié et outragé, je la saisis de toutes mes forces pour vous dire à tous qui méjugez ou qui m'écoutez : a Vous voyez bien que je l'aimais, que je l'aime, que je la pleure. »
Et se tournant vers les jurés, puis vers le public, il montra à tous son visage convulsé, inondé de larmes.
L'effet était si inattendu, il fut si saisissant, qu'un frémissement courut la salle.
— L'audience est suspendue, dit vivement le président^ gendarmes, emmenez l'accusé.
La salle entière s'était levée, et vivement, à haute voixi on discutait cet incident: un geste éloquent, un cri passionné, avaient plus fait en faveur de Claude que lesraisons les meilleures et les plus solides ; c'était un homme, non un monstre ; ce coup de théâtre avait frappé sur les cœurs féminins.
Cependant, il s'en fallait, et de beaucoup, que tout le public lui fût gagné.
LE DOCTEUR CLAUDE. t?8
Ce n*était pas ce cri, ce n'était pas ce geste qui avaient pu désarmer ses ennemis, et ils étaient nombreux dans la salle; tout au contraire, ils les avaient exaspérés; le misérable I comme il était habile à se défendre^et à tourner tout à son avantage.
Et puis il y avait les sceptiques qui trouvaient ce coup de théâtre de mauvais goût et manquant de correction, — cela sentait le comédien ;^un homme du monde est partout homme du monde; il ne pousse pas des cris, il ne fait pas de grands bras; ce docteur Claude n'avait aucune tenue ; fils de pharmacien.
Tous ces propos s'échangeaient en mangeant; on avait apporté des gâteaux, du chocolat, des bonbons, des fruits, et l'on s'interrompait pour mordre à même un abricot ou pour cracher un noyau dans le fond de sa main, plus ou moins discrètement, selon qu'on était ou qu'on n'était pas du monde.
Il y avait des gentlemen, des amateurs de courses qui engageaient des paris sur le résultat du procès :
— Je parie cinq contre un qu'il sera condamnée
— A quoi?
— Dix louis contre cinquante.
— Je fais la mort à égalité.
Au banc des journalistes,c'étaient les acteurs qu'on dis^ cutait) le président et Claude, plutôt que les incidents mêmes du procès.
— Hein I comme le président a bien blagué le dévoue^ ment médical, disait le jeune avocat délégué par M. Hairies de la Freslonnière.
— Votre président, ce n'était pas ioune président, répondit un journaliste, avec un accent anglais très-prononcé, c'était loune accusateur.
— Cela n'empêche pas qu'il ait de l'esprit.
— Tant pis pour lui ; il vaudrait mieux qu*il eût le sentiment de la justice.
Un autre avocat s'était approché :
— Ne vous laissez pas empaumer par Glavel, dit-il à mi voix en désignant son jeune confrère, c'est le porte-queue du président: comme il est aussi paresseux qu'une couleuvre, le présidentjil donne ses dossiers, qu'il n'ouvrejamais avant d'entrer à l'audience, à dégrossir à Clavel, qui, pour sa peine, est désigné d'office aussi souvent que possible.
— Claude se défend mal, dit un journaliste à cheveux gris, un vieux routier qui avait l'expérience des affaires criminelles, ayant été lui-même dans la magistrature d'où il n'était pas sorti volontairement, c'est un homme violent ; il s'use en efforts pour ne pas se mettre en colère ; il ne va pas tarder à s'épuiser ; le président alors en fera ce qu'il voudra; un interrogatoire de plus de deux heures est pire que la torture.
— Le fait est qu'il est dans un état violent: il y a des moments où Ton voit la sueur rouler sur ses joues et tomber goutte à goutte sur le colet et les parements de sa redingote.
— Faites-le donc avertir par votre confrère Mérault de ne répondre que sur les faits principaux ; la tactique du président est visible: l'exaâpérer et le fatiguer; en tous cas qu'il demande à rester assis. Vous allez voir que la suspension d'audience ne va pas être longue ; il ne faut pas qu'il ait le temps de se reposer.
Elle ne fut pas longue, en effet ; bientôt Glaud^ fut ramené par les gendarmes : son visage était toujours bouleversé.
Aussitôt que le jury et la cour furent entrés, le silence s'établit sans le secours des huissiers : chacun comprenait que le moment décisif était arrivé^ et que ce qui s'était passé jusque-là n'avait été qu*une exposition.
Dès ses premières paroles, le président marqua bien la marche qu'il allait imprimer aux débats.
— Une jeune femme charmante, dit-il, modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus, votrefemme, en un mot, a été empoisonnée le 24 avril ; la clameur publique vous accuse d'être l'empoisonnenr ; vous vous prétendez innocent.
— Oui.
— Alors, comment expliquez-vous cette mort foudroyante ?
— Je ne l'explique pas ; je nie l'empoisonnement ; — puis s'exprimant avec véhémence. — Quand vous parlez d'empoisonnement, vous admettez un fait, qui est précisément en discussion, monsieur le président ; je ne suis pas condamné, je suis accusé.
Le président haussa les épaules avec un sourire qui disait clairement que cette distinction était véritablement bien futile.
— Je n'admets rien, dit-il, j'expose les charges de l'accusation en obéissant à la loi, qui m'impose le devoir de prendre sur moi tout ce que je crois utile pour dé*couvrir la vérité, et à ce propos laissez-moi vous dire qu'en argumentant sans cesse comme vous le faites, au lieu de m'aider dans cette tâche difficile, vous m'entravez ; sans doute, vous pouvez vous défendre comme vous l'entendez, mais, croyez-moi, le système que vous avez adopté est mauvais.
Cela fut dit sur le ton de la bonhomie et de la compassion ; évidemment le président était convaincu que Claude l'entravait ; c'était lui qui était la victime, mais il ne s'en fâchait pas, et s'il en parlait, c'était dans l'intérêt de l'accusé.
Longuement, il fit le récit des premiers mois du mariage de Claude, des crises de Véronique, des visites de
Graux et de Marsin, (}es expériences de Yandam, de la consultation de Carbonneau et du traitement par la digitaline.
Enfin il arriva à la démarche de la cousine Ça-va-t-il, « la vénérable demoiselle Pélagie Lerissel, » qui, oubliant le juste ressentiment qu'elle avait éprouvé en étant chassée de cette maison, se fit un devoir d'y rentrer pour arracher sa jeune parente à la mort suspendue au-dessus de sa tête.
— Ainsi, dit-il, un point essentiel à retenir, c'est que cette visite est du 20 avril et que la mort est du 24 ; aussitôt le testament arraché à cette malheureuse femme, la mort arrive ; vous conviendrez que voilà deux dates qui pour vous sont écrasantes.
— Non, car il aurait fallu que j'eusse été frappé de démence, pour ne pas comprendre que ces deux dates formeraient contre moi une accusation écrasante, comme vous dites.
^- Répondez, ne plaidez pas.
— Je ne puis pas rester sous le coup de cette accusation.
— Alorâ dépéchez-vous»
— En deux m»ts je veux faire observer à MM. les jurés.*.
— MM. les jurés n*ont pas besoin qu'on leur fasse ob* server les choséSj ils les voient.
— Je veux dire qu'un homme placé dans ma position» sous le coup d'une accusation telle que celle qui courait la ville, ne va pas tuer sa femme le lendemain du jour où il lui a arraché un testament, ou bien alors, c'est de la j^émence.
— La démence, c'a été de concevoir un crime aussi abominable avec l'espoir qu'il échapperait aux recherches de la justice ; mais quand l'exécution de ce crime
est commencée, quand le testament est signée, ce n'est plus de la démence de tuer celle qui pourrait le révoquer ; c'est de la prudence et de Taudace, car si cette malheureuse femme a pu se laisser arracher ce testament, com^ ment, nous n'en savons rien, mais nous nous expliquons sa faiblesse par un mot qui dit tout : Famour ; si elle a pu écrire ce testament sous votre dictée, — ne m'interrompez pas, ce n'est pas moi qui parle, c'est l'accusation, — elle ne restera pas longtemps sous l'influence qui l'a entraînée, et si on lui laisse un peu de temps, elle révoquera ce testament qui est son arrêt de mort. Il faut donc qu'elle meure avant cette révocation ; et, dans ces conditions, ce que vous appelez démence, l'accusation l'appelle habileté diabolique. Maintenant, si vous avez quelque chose à faire observer à MM. les jurés, parlez, nous vous écoutons.
— Ce n'est pas moi qui ai eu l'idée de ce testament, c'est elle.
— Cela c'est une simple dénégation qui ne repose sur rien, puisque votre témoin a disparu ; vous comprenez que MM. les jurés ne peuvent pas s'en rapporter à vos dénégations, pas plus qu'à vos affirmations; il faudrait prouver ce que vous avancez ; au reste, il faut noter que quand les faits sont peu importants, vous trouvez un flux de paroles pour les expliquer, et quand ils sont écrasants, comme celui-là, vous vous taisez. MM. les jurés apprécieront. Je continue.
Et il passa à l'examen de la journée du 24 ; à la promenade dans les bois de la Rouvraye ; à la séparation des deux époux en entrant en ville, séparation tout à fait caractéristique selon l'accusation ; à la rentrée de Véronique à la maison ; à la crise qu'elle avait éprouvée ; aux symptômes de cette crise qui étaient exactement les mêmes que ceux des précédentes ; à l'arrivée des médecins
îHO LE DOCTEUR CLAUDE.
appelés en consultation ; au diagnostic de Marsin constatant un empoisonnement par un poison du cœur, probablement la digitaline.
— Contestez- vous que les symptômes de cette dernière et fatale crise fussent les mêmes que ceux de l'avantdernière ?
— Non.
— Donc, l'avant dernière crise n'a pas pu avoir la digitaline pour cause, puisqu'à ce moment votre femme ne prenait pas encore ce médicament ; par conséquent ce n'est pas la digitaline qui a pu amener la mort de votre femme, mais c'est un poison produisant les mêmes effets que la digitaline : les vomissements, la paralysie du cœur et la mort. Quel est ce poison?
— C'est une question qu'il faut poser à ceux qui concluent à l'empoisonnement et non à moi qui le conteste,
— Dites que vous le niez.
— Je le nie et je conteste, etje...
— N'abordons pas cette question, vous la discuterez plus tard avec les experts ; ce n'est pas le moment d'insister sur ce point.
— Tout est là.
— Ne soyez pas impatient : la vérité ne se fera que trop vite pour vous. La justice a confié à des experts qui par leur caractère autant que par leur savoir, méritent toute confiance, la mission de rechercher comment votre femme était morte, et de quoi. L'autopsie a constaté qu'elle n'étaic pas malade.
— Je conteste les conclusions de cette autopsie.
— Pourquoi n'avez-vous pas voulu y assister quand on vous l'a proposé ?
* — Par respect... par amour pour ma femme.
— C'est une explication. L'autopsie a constaté l'absence de maladie, et à ce sujet vous pourrez engager
avec les experts toutes les discussions que vous jugerez utiles à votre défense. L'autopsie n'ayant pas confirmé l'explication que vous aviez donnée de la mort, on a analysé les déjections de la victime, et on a opéré aussi sur une partie de l'estomac et des intestins réduits chimiquement ; on n'a pas trouvé de poison, nous le décla rons; mais avec des extraits de ces déjections et de ces opérations chimiques qu'on a administrés à des animaux, on a empoisonné ces pauvres bêtes, qui ont présenté les mêmes symptômes que la malheureuse victime ; et alors les experts n'ont pas hésité à déclarer que Mme Claude était morte empoisonnée, affirmant que le poison administré était un poison du cœur. L'accusation ne représente pas ce poison, elle ne le nomme même pas, mais elle constate que cette absence du poison est la preuve qu'il n'a pu être administré que par l'accusé, qui est médecin habile, trop habile médecin, et qui a préparé et exécuté cet empoisonnement d'une façon méthodique, scientifique, sachant à l'avance qu'il dérouterait les recherches de la chimie, espérant déjouer les investigations de la justice. Qu'avez-vous à dire?
— Une seule chose pour le moment: étant le médecin habile que vous dites, si j'avais voulu, ainsi que vous le prétendez, tuer ma femme, je ne l'aurais pas empoisonnée, je l'aurais tuée en la soignant, non en l'empoisonnant, ou bien je lui aurais fait contracter une maladie mortelle ; est-ce que cela n'est pas élémentaire pour un médecin ?
— Peut-être ; mais vous ne l'auriez pas tuée par ce moyen en quelques heures, elle aurait eu le temps de révoquer son testament, ce que vous ne vouliez pas. L'audience est renvoyée à demain.
11 y avait cinq heures que durait cet interrogatoire..
' id.
L'impression favorable produite sur une partie du public par le cri passionné de Claude, s'était \ite effacée ; que pouvait un cri si éloquent qu'il fût, contre ce que le président appelait des résultats acquis ? Aussi était-il prouvé pour ceux qui avaient suivi les débats et qui pouvaient au milieu de la confusion des questions et des réponses dégager les points principaux qui en ressortaient : 4® Que Claude avait été plusieurs années sans ressentir aucune sympathie pour M^le Véronique Lerissel, si attrayante qu'elle fût, et même sans voir ce qu'elle valait; 2^ qu'il pouvait avoir un intérêt décisif à empoisonner sa femme aussitôt le testament fait, intérêt assez grand pour l'obliger à agir immédiatement, quel que fût le danger; 3* enfin, que son moyen de défense consistant à soutenir qu'un médecin n'est pas assez maladroit pour empoisonner sa femme, quand il lui est si facile delà faire disparaître naturellement par une simple maladie, était sans valeur, puisque pour que le testament subsistât, il fallait que la mort suivit de près sa confection.
Et puis les cris du cœur et les coups de théâtre ne se
racontent pas, ils frappent ceux qui les entendent ou qui les voient^ mais ils ne pas passent par-dessus les murs de la salle où ils ont retenti, comme des raisonnements méthodiques.
C'étaient ces raisonnements qui, du palais de Justice, avaient passé dans la ville, et qui servaient de base aux jugements qu'on portait sur l'affaire.
Aussi, l'audience du lendemain commença-t-elle dans des conditions détectables pour Claude ; avant l'ouverture des débats, il s'était trouvé quelques rares personnes d'humeur prudente et sage qui, malgré les clameurs soulevées contre lui, n'avaient pas voulu prendre parti et avaient eu le courage de répondre aux accusations. «Il faudra voir; » mais maintenant elles n'osaient même plus formuler tout haut cette timide restriction : on avait vu, et ce qu'on avait vu c'avait été la défense battue sur les points principaux.
Les ennemis de Claude étaient triomphants ; ses deux ou trois amis, ses quelques partisans inquiets et même honteux j il y en eut qui Tabandonnèrent et passèrent à l'accusation.
Lorsqu'on le vit prendre place sur son banc, on put croire qu'il s'abandonnait lui-même, tant il était pâle et défait ; la lutte de la veille dans cet interrogatoire de cinq heures, où il avait dû se défendre contre ses propres mouvements aussi bien que contre les assauts du président, l'avait brisé ; les résultats de cette bataille l'avaient accablé, car il n'était pas homme à se bercer dans des illusions trompeuses ; mieux que personne il savait combien sa défense avait été faible, et le sentiment de son impuissance l'avait exaspéré, avait enfiévré sa nuit ; que serait la journée du lendemain, que seraient les dépositions des témoins?
Le premier de ces témoins fut son ancienne femme de
î«4 LE DOCTEUR CLAUDE.
ménage de la rue de Savoie et de la rue des Saints-Pères, la mère Alexandre.
— Levez la main, dit le président, lorsqu'elle se fut avancée à la barre ; vous jurez de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité et rien que la vérité; dites: je le jure.
— Quoi donc que je dois jurer?
— Ce que Je viens de vous expliquer.
— Je n'en ai pas entendu un mot.
Il y eut quelques sourires, car l'observation de la bonne femme était pleinement fondée ; en effet, autant le président parlait d'une façon lente, claire et distincte pour tout ce qu'il regardait comme ayant de l'importance, autant il bredouillait pour tout ce qui n'était que simple formalité : et il avaitfaittant de fois prêter serment danssa vie, qu'il ne prenait plus aucun intérêt à cet exercice, s'en remettant même à l'un de ses assesseurs pour l'avertir au cas où il l'oublierait. Et puis il y avait deux sortes de témoins pour lui : ceux qui occupaient une position sociale quelconque, et ceux qui n'en occupaient point, qui étaient des espèces, des individus d'un rang intermédiaire entre l'homme et l'animal : les premiers ils les appelait Monsieur ou Madame, et même quand ils étaient des témoins à charge il leur donnait leur titre de noblesse quand ils en avaient un; les seconds ils les appelait de leur nom tout court ou ou bien femme ou fille une telle; la mère Alexandre était une espèce à laquelle il ne pouvait prêter aucune attention.
Aussi son témoignage fut-il rapidement expédié, n'ayant à porter d'ailleurs que sur l'histoire du petit pain de deux sous.
Comme elle aimait vraiment son ancien maître et qu'elle n'avait pas subi les influences de Côndé, elle voulut expliquer que la pauvreté de M. le docteur n'empêchait pas qu'il fût un bien honnête homme, bien bon, exact au
paieraent; mais le président ne la laissa pas aller loin dans cette voie :
— C*est bien, dit-il, allez vous asseoir.
Et cela fut dit d'un tel ton qu'il n'y avait qu'à suivre l'huissier sans insister et sans répliquer.
D'ailleurs il excellait dans cette phrase, le président Hairies de la Freslonière, et il fallait l'avoir vu plusieurs fois présider pour se faire une idée des différentes manières dont pouvaient se prononcer ces trois petits mots, et de tout ce qu'il était possible de leur faire exprimer : — avec la mère Alexandre ils signifiaient : « Vous nous ennuyez, bonne femme, et nous avons autre chose de plus grave que d'écouter vos bavardages;» —dits à un témoin quivenait de faire une déposition décisive et démolissant l'accusation, ils étaient une menace en même temps qu'une grâce : 0 Vous êtes heureux que nous ne vous fassions pas mettre en état d'arrestation, et au lieu d'aller vous asseoir, il serait peut-être sage à vous de vous sauver d ; — prononcés avec un coup-d'œil du côté des jurés, c'était à ceux-ci qu'ils s'adressaient bien plus qu'au témoin lui-même : «Vous savez messieurs les jurés qu'il ne faut attacher aucune importance à ce témoignage, il ne signifie rien, croyez-m'en » ; — s'il s'agissait d'un témoin qui s'était troublé et qui avait balbutié, ils étaient un applaudissement ironique, une raillerie, le signal du rire donné à la salle, qui pouvait alors éclater sans qu'on la rappelât au respect des convenances ; il fallait qu'on fût vraiment un personnage pour qu'il daignât remplacer son « allez- vous asseoir; » par « vous pouvez vous asseoir; » encore avaitil soin de bien marquer la faveur quïl vous accordait.
Le second témoin fut Lajardie ; celui-là riche commerçant, gendre du maire de Condé, ne pouvait pas être traité comme une simple femme de ménage : d'ailleurs son témoignage était très-important au point de vue de l'accu-
sation, et il fallait lui faire rendre tout ce qu'on en attendait.
Lajardie s'avança grave et sérieux, sans tourner les yeux du côté de Claude, qu'il ne salua point, pas même d'un signe de tête ou de main, pas même d'un mouvement de compassion, et longuement il raconta quelles avaient été ses relations avec Claude à Paris, mais en glissant sur leur vie de misère, car c'était un souvenir qui, personnellement, lui était pénible maintenant et qu'il n'aurait pas avoué volontiers. De même il glissa aussi sur le rôle qu'il avait rempli auprès de Claude pour amener celui-ci à Condé, n'étant plus du tout fier d'avoir réussi dans une mission qui, en fin de compte, se terminait d'une façon si misérable. Puis il arriva à l'installation de Claude à Condé, et aux conseils qu'il lui avait donnés de se marier en prenant MileLerissel pour femme.
— Et toujours il a refusé?
— Toujours.
— Vous êtes revenu plusieurs fois à cette proposition ?
— Plus de dix fois.
— Vivement?
— Moins vivement les dernières fois que les premières.
— Pourquoi ?
— Parce que j'avais été refusé, et puis aussi parce que e mariage ne me paraissait plus aussi désirable qu'il me
l'avait paru tout d'abord.
— Vous aviez appris quelque chose de grave sur le compte de Mi*e Lerissel?
— Ohl certes non.
^- Eh bien, alors?
Lajardie garda le silence.
— Témoin, je dois vous faire observer que vous avez prêté serment dédire toute la vérité; sans doute votre
position est délicate, vous avez été Tami... je veux dire le camarade de Taccusé, mais il ne faut pas que d'anciens sentiments vous ferment la bouche aujourd'hui; au-dessus des sentiments, il y a les intérêts sacrés de la justice : parlez. Pourquoi ce mariage ne vous paraissait-il plus désirable?
Lajardie hésita un moment:
— Pour deux raisons, dit-il enfin; d'abord parce que Claude ayant obstinément refusé mon concours, cela prouvait qu'il n'éprouvait pas une bien vive sympathie pour Mlle Lerissel, et que dans ces dispositions, le mariage pouvait n'être pas heureux.
— Vos prévisions, hélas! ne se sont que trop réalisées.
— Et puis seconde raison, c'est que Claude que j'avais cru fait pour le mariage, pour le ménage, ne se présentait plus à moi sous le même aspect.
— Il vous avait manifesté sa répulsion pour le mariage?
— Non jamais; seulement par suite de divers changements que j'avais constatés en lui, je pensais que la vie d'intérieur n'était pas pour le satisfaire.
— C'est une appréciation, ditMérault.
— Assurément, et je ne l'aurais pas donnée si monsieur le président ne me l'avait pas pour ainsi dire arrachée.
— Tout le monde appréciera votre réserve et votre discrétion, dit le président ; au reste nous ne voulons pas insister sur ce point ; vous aviez été autrefois en sympathie d'idées avec l'accusé, vous ne l'étiez plus'en ces derniers temps, cela se comprend, et j'ajouterai même cela vous honore : jeunes gens vous aviez vogué de conserve, suivi la même ligne, puis plus tard vous vous êtes séparés, vous pour continuer votre route, l'accusé pour en prendre une autre qui l'a amené sur ce banc. Enfin ce qui résulte de votre déposition, faite avec une modération qui aura frappé MM. les jurés, c'est que Claude a toujours refusé
âîiS LE DOCTEUR CLAUDE.
VOS bons offices auprès de M*^* Lerissel ; ce qui prouve bien quUl n'éprouvait pour elle aucun sentiment de tendresse, sans quoi 11 eût accueilli vos propositions avec bonheur. Hérault s'était levé.
— Je voudrais demander au témoin, dit-il, si un jour Claude ne lui aurait pas parlé de M'^® Lerissel dans des termes qui trahissaient au moins un sentiment d'admiration pour sa beauté.
— Vous avez entendu, dit le président, répondez à la défense.
— Un jour c'était peu de temps après l'arrivée de Claude à Condé, je le rencontrai sur le boulevard du Château, marchant rapidement, et paraissant troublé; je Tarrétai, et lui demandai qui l'avait mis dans cet état violent. Il me répondit qu'il venait de voir deux femmes vraiment superbes, Mme Gillet et M"e Véronique, dont il me parla en termes enthousiastes.
— De toutes deux?
— De toutes deux.
— Alors, cela explique comment, malgré cet état violent, il a mis plus de deux ans à (aire explosion.
— Le voyant ainsi, continua Lajardie, je lui dis que Mlle Lerissel avait 20,000 francs de rente et qu'il devait l'épouser. Au lieu de répondre, il se sauva.
— Le défenseur est satisfait? demanda le président d'un ton goguenard.
— Parfaitement, monsieur le président, j'ai obtenu la réponse que je désirais.
— Allons, tant mieux, tant mieux. Vous n'avez pas d'autres questions à poser au témoin?
— Non, monsieur le président.
— Allons, tant pis, il ne faut pas réserver vos questions, qui servent autant que les miennes à la manifestation de la vérité.
— Evidemment nous tendons au même but.
Le président, loin de se fâcher, aurait plutôt applaudi : c'était bien répliqué ; malheureusement pas assez appuyé ; de sorte que le public n'avait peut-être pas été frappé ; à Taudience comme partout, le succès n'est pas aux délicats, il est à ceux qui soulignent en écrasant le crayon.
Tandis que Claude se défendait à l'audience plus ou moins bien, et en réalité plutôt mal que bien, Nathalie, en dehors de l'audience, le défendait de toutes ses forces, par tous les moyens, avec une énergie désespérée, s'employant, se donnant tout entière.
Retenue au palais de justice pendant la journée, elle n'était libre que le matin et le soir ; alors on ne voyait qu'elle dans les rues de Gondé, allant, venant, courant de visites en visites, chez les jurés et chez ceux qui pouvaient exercer une influence, si légère qu'elle fût, sur un juré ou sur un ami d'un juré.
San^ doute elle ne venait pas demander qu'on acquittât Claude, elle ne se permettrait pas une pareille démarche; seulement elle demandait qu'on se plaçât au-dessus de toute prévention, qu'on n'écoutât pas les voix hostiles, qu'on vînt à l'audience comme si l'on ne savait rien de l'affaire, et, si on la laissait aller jusque-là, elle expliquait alors l'affaire elle-même, habilement, légèrement, prouvant l'innocence de Claude, qui était victime de la méchanceté ou de la bêtise.
Mais il était rare qu'elle ne fût pas arrêtée au premier mot, heureuse encore si ce n'était pas d'une façon brutale ;
LE DOGTEUll GLAUJbË. iÔ4
les jurés ne voulaient rien entendre, et les amis des jurés, pour le plus grand nombre, convaincus à l'avance de la culpabilité de Claude, n'admettaient pas qu'on le défendît : dire tout haut qu'ils espéraient bien qu'il serait condamné, expliquer longuement qull n'aurait que ce qu'il avait *mérité, ils ne s'en gênaient pas et trouvaient cela tout naturel ; mais parler de son innocence c'était outrager la justice, et ils auraient craint de se compromettre en aidant à le faire acquitter -: « — Ce fque vous nous demandez est impossible : pour vous nous voudrions le faire ; mais c'est bien grave, vous savez, un juré, il faut respecter sa conscience. »
Auprès d'un seul elle put parler comme elle le voulut , et autant qu'elle le voulut ; malheureusement celui-là n'était sorti au sort que le treizième, de sorte qu'il ne participerait au verdict que si l'un des douze jurés du jugement était dans l'impossibilité de siéger jusqu'à la fin. C'était un riche herbager appelé Désiré Beau vidage, Je bien nommé, disait-il en parlant de lui-même, car il était orgueilleux et vain de sa personne, se trouvant irrésistible et « ayant de bonnes raisons pour ça »., disait-il encore ; en réalité une sorte de beau Nicolas, un Don Juan, un vainqueur, un coq de village, grand, solide, dégrossi à coups de serpe, carré des épaules, rouge de figure, roux de cheveux et de barbe, n'ayant jamais usé sa force qu'à parcourir ses herbages entre son déjeuner et son dîner ; pour le reste, prenant la vie par le bon côté, mangeant bien, buvant mieux, terrible pour tout ce qui portait un cotillon ou une robe , distinction qu'il ne faisait guère qu'après réflexion, son premier mouvement étant d'aller de l'avant. Avec cela, beau parleur, soigné dans sa mise, redingotevert- bouteille, pantalon noir très-court, ne tombant pas sur les bottes, gilet de soie à fleurs laissant apercevoir une chemise à jabot. Cette chemise , avec les
primes pour ses poulinières, et les médailles pour ses fromages, qu'il obtenait chaque année, faisait toute sa gloire ; malheureusement elle lui avait joué un tour pendable le premier jour de la session. Désigné par le sort pour être chef du jury, il avait eu h faire connaître à la cour la déclaration de ses collègues, et bien qu'il se fût pénétré des termes de la loi, qui dit que le chef du jury se lèvera et placera sa main droite sur son cœur pour lire cette déclaration, il s'était trouvé cruellement embarrassé lorsqu'il avait senti tous les yeux ramassés sur lui et qu'il avait eu à faire résonner sa voix, cependant formidable, dans cette vaste salle. Alors il avait eu un moment de trouble et d'hésitation. Où placer sa main droite, tandis que la gauche tenait la déclaration ? Il aurait bien voulu la poser sur son cœur ; mais il avait le respect de son jabot au moins autant que celui de la loi. De sorte quil ne s'était pas décidé tout de suite et qu'il avait promené sa main durant une ou deux secondes avant de se décider à l'appliquer sur son ventre ; si bien que lorsqu'il avait prononcé les mots sacramentels : « Sur mon honneur et ma conscience », ayant la main collée sur son abdomen, une douce hilarité s'était répandue dans la salle. Alors il avait perdu la tête, et après avoir dit : « Non, l'accusé n'est pas coupable », il avait ajouté : « Il n'y a pas de circonstances atténuantes ». L'hilarité avait redoublé, et elle avait éclaté irrésistible et étourdissante lorsque le président l'avait salué gravement, cérémonieusement, comme pour le remercier.
L'affaire Claude ayant amené un véritable encombrement dans les hôtels. Désiré Beauvisage, qui n'avait pas retenu de chambre d'avance, n'avait pu se loger à V Hôtel du Bœuf couronné, comme la plupart de ses collègues, et il était descendu au Grand Monarque, auberge plutôt qu'hôtel, mais bonne auberge cependant, fréquentée
par les éleveurs et les marchands de bœufs ou de chevaux, toutes gens qui mangent bien et payent bien. G^était là que matin et sôir, avant et après l'audience, on le voyait trôner seul devant une table plantureusement servie, la serviette fourrée dans sa cravate, déjeunant ou dînant à fond, tout en discourant avec ceux qui occupaient d'autres tables dans cette salle commune, et ne se gênant nullement pour parler de Taffaire dans laquelle il avait la gloire d'être juré.
Lorsque Nathalie, après avoir vu ou tenté de voir les douze jurés qui devaient juger Claude, arriva en désespoir de cause jusqu'à Désiré Beauvi sage, celui-ci achevait de déjeuner. La servante qui le servait îui ayant annoncé qu'une dame en noir, une jeune et belle dame, désirait lui parler, il répondit qu'on fit entrer cette dame, et vivement il s'essuya la bouche et les mains avec sa serviette. ^
Nathalie s^avança ; il se leva à demi pour la saluer et la faire asseoir.
Par un bienheureux hasard, il n'y avait en ce moment personne dans la salle : en quelques mots et sans trop de gêne, Nathalie exposa l'objet de sa visite : elle ne venait pas demander à M. Désiré Beauvisage, dont elle connaissait la droiture (il se rengorgea) et l'esprit de justice (il salua), pour avoir entendu M. de Mirevault, le sous-préfet, les vanter (il claqua la langue), elle ne venait pas lui demander d'être favorable quand même au docteur Claude, son cousin...
— Ah ! vous voulez parler de l'affaire ?
— Justement, je voudrais vous en parler; mais seulement vous en parler, rien de plus, de manière à vous mettre en garde contre d'injustes préventions.
— Oh ! en garde, vous savez, moi, je suis toujours en garde; faut se défier; chacun le sien.
Et il la regarda finement; puis, craignant saps doute de l'avoir blessée en lui appliquant trop directement ces paroles, il voulut se "montrer aimable et poli, tel qu'il était toujours d'ailleurs avec une jolie femme.
— Faites excuse, dit-il galamment, nous sommes là à causer, et je ne vous ai rien offert ; une dame...
— Je vous remercie, dit Nathalie, je viens de déjeuner.
— Un café alors, hein? un gloria?
— Je vous remercie.
Il la regarda : elle eut peur de le fâcher par trop de retenue ; relevant son voile, elle sourit à Beaavisage, qui resta un moment ébloui par ce sourire.
— Allons, une cerise à l'eau-de-vie! dit-il enfin; ça ne se refuse pas.
Il fallait accepter, si honteuse qu'elle fût.
— Volontiers, dit-elle.
Il appliqua un coup de poing sur la table, et la vaisselle, les bouteilles, les couteaux dansèrent avec fracas, l.a servante parut.
— Le bocal aux cerises à Teau-de-vie, dit-il, et deux verres ; dépêche-toi.
Il tira sa montre.
— Neuf heures et demie, dit-il ; nous n'aurons pas grand temps ; il est exact, le président. Approchez-vous donc.
Et il la regarda en souriant d'un singulier sourire.
Le bocal avait été apporté ; mais comme la servante se préparait à prendre les cerises avec une cuiller à long manche, il la renvoya ; puis il emplit lui-même les deux verres, tandis que Nathalie en quelques mots pressés s'efforçait de lui démontrer que Claude était victime de la haine de certains magistrats.
— Le fait est que le président n'est pas doux avec lui, dit Beauvisage ; dans sa position, ça n'est pas courageux
de se moquer de quelqu'un qui ne peut pas vous répondre ; moi, je n'aime pas ça.
Nathalie, qui, malgré l'invitation de Beauvisage, s'était tenue écartée de la table, se rapprocha.
— Madame, j'ai bien l'honneur, dit Beauvisage en tendant son verre pour trinquer.
Elle leva le sien ; elle était décidée à trinquer, décidée à boire tout ce qu'il lui offrirait, décidée à tout.
— Ce n'est pas le président qui est à craindre, dit-elle, c'est le jury ; le président est pour l'accusation, il fait tout pour qu'elle triomphe ; peu importe, ce n'e?t pas lui qui juge, c'est le jury,
— Certainement, dit Beauvisage, en se rapprochant de telle sorte que son genou frôla celui de Nathalie, c'est le jury qui dit oui ou non.
— Si tous les jurés étaient des hommes droits, fermes, incapables de subir des influences , nous serions tranquilles ; mais que peut l'innocence la plus évidente auprès d'un esprit prévenu?
— Alors pour vous... il ne serait pas coupable?
— Il est innocent, je le jure, et je puis vous le prouver en quelques mots.
De nouveau il tira sa montre»
— C'est que voilà l'heure de l'audience, dit-il.
— Pas encore...
— Si, ça s'avance... seulement, vous savez, ce n'est pas aujourd'hui le jour du jugement.
11 la regarda en souriant : son visage était rouge à croire que le sang allait jaillir de ses joues ; il respirait fortement en soufflant.
Nathalie n'osa pas détourner les yeux, et vaguement, d'une façon ambiguë, elle sourit aussi.
— Vous savez, dit-il en continuant, si vous avez à me. parler, on est sûr de me trouver après dîner : je ne sais pas
si je serai du jugement, puisque je suis le treizième ; poui tant ça ne m'étonnerait pas, car je crois bien que M. Ha rant, qui est pris delà goutte, ne pourra pas aller jus gu'au bout. Eh bien, si j'étais du jugement, je serais biei aise de savoir tout ce qui pourrait me donner une convie tion On nous fait jurer de ne communiquer avec per sonne. Ça, c'est trop demander. Jl faudrait nous enferme] alors, comme ça se fait, dit-on, dans des pays. Mais tani qu'on ne sera pas enfermé, on communiquera. Est-ce que de tous les côtés on ne vous parle pas de raflPaire ? J'ai entendu plus de deux cents personnes donner leur opinion ; et même des jurés, je ne veux pas les nommer; mais enfin hier il y en avait un qui disait que rien ne l'empêcherait de déclarer le docteur Claude coupable; un autre regrettait qu'on n'eût pas trouvé le poison. Tout ça remue la conscience. Quand on est devant son papif^r, la tête dans sa boîte, et qu'il faut écrire oui ou non, ce n'est pas une petite affaire ; il y en a plus d'un qui hésite, qui ne sait comment se décider et qui tâche de regarder ce qu'écrit son voisin.
Il s'était levé et il avait pris son chapeau.
Puis se rapprochant de Nathalie, qui s'était levée aussi :
— Moi, vous savez, dit-il, j'écoute tout; je ne veux pas arriver devant mon papier sans savoir ce que j'écrirai dessus.
— Puisque vous le permettez, dit-elle, je vous donnerai tous les éclaircissements que vous pouvez désirer.
— Quand vous voudrez, madame.
Et faisant sonner ses bottes sur le pavé, les épaules effacées, la poitrine bombée, il se dirigea vers le palais de justice, tandis que i>athalie coupait au court pour arriver avant lui, et poursuivre son œuvre auprès de ceux des témoins qui voulaient bien l'écouter.
Le lendemain de cette visite, le président, à Touvcrture de l'audience, donna la parole à M. Bassaget.
Celui ci se leva d'une seule pièce, comme s'il surgissait d'une boîte à surprise, et, se tournant vers les jurés, il leur adressa une allocution pour leur rappeler que jamais affaire plus grave n'avait été soumise à un jury, et que c'était seulement en se recueillant et en échappant aux suggestions malsaines du dehors que des hommes d'honneur pouvaient espérer la bien juger. « N'oubliez pas, messieurs les jurés, que vous avez prêté un serment solennel devant Dieu et devant les hommes, — il parut appliquer ces paroles plus spécialement à Beauvisage, assis dans un fauteuil devant le banc du jury, où il n'avait pas trouvé place, — et que ce serait y manquer que de subir des impressions en dehors de cette enceinte; jurés, soyez des hommes probes, des hommes fermes, et n'ouvrez ni vos oreilles ni vos cœurs aux voix trompeuses qui voudraient sauver le grand coupable qui est devant vous ; jurés, la France vous regarde ; jurés, Dieu vous jugera. »
Moins pompeux, le président avertit les jurés qu'ils ne devaient pas pousser le dévouement jusqu'à la fatigue extrême, et que la cour était à leur disposition pour suspen-
dre l'audience toutes les fois qu'ils le désireraient. « Nous avons encore plusieurs jours à siéger; nous ne devons rien négliger pour arriver tous jusqu'au moment du verdict et du jugement. »
Pour avoir pris un chemin autre que celui qu'avait suivi le ministère public, le président n'était pas moins clair pour qui savait regarder et comprendre : on se défiait de Beauvisage, et l'on voulait qu'il ne participât pas au verdict.
On devait entendre ce jour-là les docteurs Carodon, Nautier, Graux, Marsin, M™e Mérault, la cousine Ça-va-t-il et Nathalie elle-même; l'audience promettait donc d'être intéressante.
L'accusation aurait bien voulu limiter la déposition du vieux médecin à un fait qui pour elle avait une importance décisive, puisque c'était ce fait qui, selon elle, avait déterminé le mariage de Claude avec Véronique ; et une fois que le bonhomme aurait déclaré que Claude, avant son mariage, s'était inquiété de 'la maladie de cœur de M^le Lerissel, elle aurait voulu qu'il n'allât pas plus loin. Mais Carodon était un entêté que jamais personne n'avait arrêté ni fait taire ; il disait ce qu'il voulait et rien que ce qu'il voulait ; d'ailleurs, on le savait favorable à Claude, et il était impossible de prévoir ce qui lui passerait par la cervelle : ce n'était pas un témoin qu'on envoyait s'asseoir.
11 lui passa par la cervelle de défendre « son jeune confrère » ; il l'appela ainsi avec affectation, et il poursuivit cette défense hautement et franchement, malgré les interruptions du président qui, vingt fois, essaya vainement de l'arrêter ou de le dérouter.
Sur le ton de la bonhomie et de la simplicité, le vieillard allait son chemin, parlant haut et ferme, lentement, sûrement.
5 — Enfin, dit le président, deux choses résultent de cette
8 déposition...
— Une seule, interrompit Carodon, l'innocence de mon jeune confrère.
i — Cela, c'est une appréciation que MM. les jurés pèse-
r ront ; mais je dis que deux faits résultent de votre déposi-
e tioiT : 1® Claude s'est inquiété de savoir si celle qu'il vou-
lait épouser avait une maladie de cœur...
— Ce qui était bien naturel.
— 2*^ Que vous vous êtes trompé en diagnostiquant des 1 ulcérations à l'estomac. Reconnaissez-vous que c'était là e une erreur, et que Mme Claude n'a point succombé à ces
ulcérations ?
j Avant de répondre, Carodon ouvrit sa tabatière, et ayant
bourré de tabac ses deux narines, il dit : i — C'est vrai, monsieur le président, je me suis trompé;
> mais vous savez, il y a des erreurs médicales comme il y
a des erreurs judiciaires : on peut se tromper à propos de
Testomac aussi bien qu'à propos de la cervelle. — • La défense n'a pas de questions à adresser au témoin?
demanda vivement le président.
— Non, monsieur le président.
— Évidemment.
Cet évidemment était la réplique du président aux railleries de Carodon; il voulait dire que le témoignage du vieux médecin avait été inspiré et dicté par la défense. Gela était un peu gros; mais quand le président était pris de court, il perdait facilement la mesure.
D'ailleurs, il avait hâte d'effacer le fâcheux effet de ce témoignage en lui 'en opposant un autre qui serait tout différent, celui de M'ie Pélagie Lerissel.
« Une aussi vénérable personne » ne pouvait pas déposer comme le commun des mortels: on lui apporta un siège, et ce fut bien installée qu'elle put donner un libre cours
wj
à son émotion et à son indignation. Elle prit les choses de loin, et longuement elle rapporta comment elle avait empêché sa jeune cousine de faire par contrat de mariage des donations à un homme « que dès cette époque elle jugeait, ainsi que les meilleurs esprits de la ville d'ailleurs, capable de tout». Puis elle raconta comment on Tavait éloignée par toutes sortes de mauvais procédés, et enfin elle arriva à sa visite, à ses conseils pour le testament, à sa dénonciation. Plusieurs fois elle fut obligée de s'arrêter, étouffée par les larmes, et sans les encouragements du président elle n'aurait peut-être pas pu achever sa déposition.
On pouvait donc maintenant faire comparaître M^e Mérault qui, bien entendu, serait favorable à l'accusé ; puis ensuite viendraient Nautier, GrauK et Marsin, qui effaceraient cette impression, et enfin Mme Gillet.
Mis de belle humeur par la déposition de la cousine Çava-t-il, le président voulut être aimable pour la femme d'un membre du barreau qui, avant d'être avocat, avait eu l'honneur d'appartenir à la magistrature, et en demandant à Denise son âge il eut soin d'être pris d'une toux intempestive qui enipêcha la plus grande partie de l'auditoire d'entendre la réponse : « Vingt-sept ans. »
Elle était tremblante, la femme du membre du barreau, et dans un état de trouble pénible et de confusion.
Comme elle se tournait du côté du banc de la défense en parlant, le président l'interrompit doucement.
— Veuillez parler en vous tournant du côte de MM. les jurés, dit-il ; nous comprenons les raisons irrésistibles qui vous attirent de ce côté, — il désigna le banc de la défense, — mais c'est à MM. les jurés que s'adresse votre déposition.
Si Mérault n'était pas content, il serait vraiment bien difficile.
Le récit de Denise fut ce qiill devait être, tout à Tavantage de Claude.
Cependant le président ne l'interrompit qu'une fois.
— C'est le témoignage de l'amitié, dit-il.
Et il lança un coup d'œil aux jurés pour leur faire comprendre que tout cela n'était que de peu d'importance, une sorte de prélude de la plaidoirie.
— Nous vous remercions, madame, vous pouvez vous asseoir.
Et ce fut au tour de Graux, de Marsin, du docteur Nautier, et enfin de Nathalie.
A l'entrée de celle-ci il se produisit un vif mouvement de curiosité, car tout le monde savait les démarches qu'elle faisait en faveur de Claude, et il était intéressant de voir comment elle allait le défendre.
Elle n'avait pas de voile, et par sa beauté, à laquelle la fièvre et l'émotion donnaient un éclat extraordinaire, elle provoqua une véritable sensation sur ceux qui ne la connaissaient pas, et même sur ceux qui étaient habitués à la voir : jamais elle n'avait été plus brillamment belle.
— Faites votre déposition, dit le président d'une voix dure.
Mais au bout de quelques mots il l'arrêta.
— Ce n'est point un récit préparé qu'il faut apporter ici, dit-il ; je vous prie donc de répondre avant tout à mes questions : déjà dans l'instruction vous avez varié plusieurs fois ; je vous avertis de veiller sur vos paroles : vous étiez la cousine de la malheureuse victime, sa parente la plus proche, son héritière; aujourd'hui vous mettez une activité dévorante, peu scrupuleuse sur les moyens qu'elle emploie, à défendre celui que la vindicte public poursuit comme son assassin ; il y a dans votre conduite quelque chose de mystérieux, imposant une grande circonspection à la justice, qui vous demande dans quel intérêt vous agissez. Répondez.
— Dans rintérêt de la vérité, — elle se tourna vers Claude avec une inclination de tète, — de Tamitié.
— Enfin je n'insiste pas sur ce point en ce moment; je ferai seulement remarquer à MM. les jurés qu'en plusieurs circonstances vous avez obéi à un intérêt étroit et égoïste. Ainsi, n'auriez-vous pas mis obstacle au mariage de votre cousine pour conserver l'administration de la fortune de celle-ci, et dans ce but ne lui auriez-vous pas fait croire qu'elle avait une maladie de cœur qui devait lui interdire le mariage ?
— C'est le docteur Nautier qui a constaté cette matadie de cœur.
— Le docteur Nautier vient de nous expliquer qu'il ne se rappelait pas avoir constaté cette maladie d'une façon certaine.
— Ses souvenirs le trompent.
M. Bassaget prit la parole.
— MM. les jurés retiendront, dit-il, que le sort de cette malheureuse M™e Claude a été d'être exploitée par ceux qui auraient dû la chérir : jeune fille, par sa cousine qui lui a fait croire qu'elle avait une maladie de cœur, afin de l'empêcher de se marier ; jeune femme, par son mari qui lui a donné cette maladie de cœur ; la cousine voulait le revenu ; le mari, la fortune même.
— C'est aussi l'intérêt, continua le président, qui vous a fait abandonner votre maison ; l'accusé, voulant s'isoler, n'a pu vous renvoyer qu'en vous payant cette maison un prix supérieur à sa valeur, et vous avez accepté ce prix, sachant que c'était l'argent de votre cousine que vous preniez. MM. les jurés apprécieront. Maintenant, faites votre déposition.
Bien que rudement secouée, bien que profondément troublée par les soupçons que le président venait d'émettre sur le mobile qui la poussait à défendre Claude, elle aborda
celte défensefranchement, en disanttout ce qu'elle croyait ton pour convaincre ou émouvoir les jurés, et en insistant surtout sur Tamour — pour elle quelle torture ! — que Claude témoignait à Véronique.
— Ceci est une allégation sentimentale, interrompit le président, ne reposant sur rien.
— Sur ce que j'ai vu, sur ce que ma cousine m'a diti
— Oh! ce que vous prétendez avoir vu, ce que vous prétendez qu'on vous a dit!
— Sur ce que ma cousine m'a écrit deux jours avant sa mort.
— Vous devez déposer oralement.
— Il faut bien que je lise cette lettre.
— Pourquoi n'avez-vous pas parlé de cette lettre dans l'instruction?
— Parce que j'affirmais cet amour; mon affirmation me paraissait suffisante.
— Je demande que cette lettre soit lue, dit Mérault.
— Soit, dit le président ; en vertu de notre pouvoir discrétionnaire, nous allons en donner lecture.
Il aimait par-dessus tout à parler de ce pouvoir discrétionnaire, et il prononça ce mot avec une importance tout à fait eff*rayante pour le public ignorant.
Bien que bredouillée, la lecture de cette lettre, où Véronique affirmait si hautement son amour pour son mari, et disait « qu'elle avait trouvé en lui des trésors de tendresse », produisit un coup de théâtre analogue à celui de Claude, et quand on entendit un sanglot étouffé éclater sur le banc de l'accusé, bien des yeux se mouillèrent de larmes.
Le président ne laissa pas cette émotion s'étendre ; s*adressant à Nathalie restée debout à la barre, il la pressa de questions, lui laissant à peine le temps de répondre,
allant d'un sujet à un autre, sans même qu'ils eussent un rapport bien direct à Taffaire.
— Enfin, dit-il, je vois que la lumière ne se fera pas facilement sur cette communication aussi tardive qu'étrange; mais cela ne nous étonne qu'à demi, car les renseignements recueillis sur votre moralité sont très-défavorables.
Elle pâlit, mais ne parla pas.
— Vous ne répondez pas?
— Une femme ne répond pas à l'insulte.
— Elle se justifie.
— Qui m'accuse?
— Il suffit ; allez vous asseoir.
« Dans quel but Mme Gillet déploie-t-elle tant de zèle pour défendre le docteur Claude ? »
Ce fut la question que de tous côtés, défense, accusation, public, on se posa en sortant de l'audience.
Pour Claude, ce zèle s'expliquait par la conviction qu'avait Nathalie qu'il n'était pas coupable, et puis aussi par le mobile qu'elle avait confessé hautement : l'amitié ; elle n'avait point oublié qu'elle l'avait aimé, et avec le temps cet amour s'était tranformé en un spntiment affectueux qui, en face du danger, s'affirmait ardent et dévoué.
Pour l'accusation et le public, on ne reconnaissait que l'intérêt ; mais quel intérêt la faisait agir? Sur ce point les avis se partageaient.
Héritière de sa cousine, Mme Gillet aurait dû, au lieu de s'efforcer de sauver Claude, s'acharner sur lui afin que la condamnation entraînât la nullité du testament. Ce raisonnement eût été celui d'une femme ordinaire ; mais Mme Gillet n'était point une femme ordinaire ; c'était une rusée, une rouée qui ne prenait pas les sentiers battus. Si le docteur Claude était condamné, elle héritait, et alors elle pouvait poser pour le désintéressement, Tabné-
gation; elle n'avait point aidé à cette condamnation; elle avait obéi à sa conscience, non à son intérêt. Au contraire, s'il était acquitté, elle avait travaillé à cet acquittement, et il ne pouvait pas ne pas se montrer reconnaissant du service signalé qu'elle lui avait rendu. Jusqu'où irait cette reconnaissance? Une femme habile comme elle pouvait très-bien l'amener jusqu'au mariage. Dans l'un comme dans l'autre cas, elle profitait donc de la fortune de sa cousine : dans Tun comme héritière, dans l'autre comme femme du légataire. Son calcul était bien arrangé, et Ton voyait clairement l'intérêt qu'elle avait à se jeter à corps perdu dans cette défense; il n'y avait qu'à raisonner et à ne pas s'en tenir à la surface des choses.
Il y avait des gens cependant qui n'acceptaient pas ces raisonnements, auxquels ils répliquaient que puisque le résultat était indifférent à M^^ Gillet, acquittement ou condamnation, il n'était pas naturel qu'elle se donnât tant de peine et se compromît si gravement pour l'acquittement. Ceux-là cherchaient autre chose; mais quoi? On émettait les suppositions les plus extravagantes, sans s'arrêter à rien de précis.
De même on ne se mettait pas d'accord non plus pour juger le rôle qu'avait rempli le président dans la dernière partie de cette déposition. Tandis que les uns l'approuvaient, les autres — et c'était le plus grand nombre — le critiquaient. De quel droit traiter ainsi un témoin, alors surtout que ce témoin est une femme, une jeune et belle femme? Quels étaient ces renseignements défavorables dont il avait parlé ? A quelle source les avait-(»n puisés ? Un président peut-il, du haut de son siège, se faire le porte- voix de la calomnie? Après tout, celle à laquelle il s'était adressé dans un mouvement de dépit était une femme du monde, reçue partout, et il aurait dû penser
que les ' éclaboussures de Toutrage qu'il lui infligeait, parce qu'il ne trouvait rien à lui répondre, rejailliraient sur les personnes les plus honorables.
La journée du lendemain vint faire diversion à ces , propos, qui, après avoir passionné la ville pendant toute la soirée, s'échangeaient encore le matin dans la salle des assises, en attendant l'ouverture de l'audience. Consacrée à Taudition des experts, cette audience devait présenter un vif intérêt : aussi tout le monde était-il à son poste. La lutte serait ardente, disait-on ; on allait enfin savoir ce que le chimiste de Paris, Vandam, allait op-
poser à Evette et à Senelle pour combattre leurs conclusions.
Précisément parce que l'audience devait être intéressante, le président avait pris un air indifférent, et ce fut d'une voix presque nonchalante, comme s'il s'agissait d'une chose sans importance qu'il dit à l'huissier.
— Introduisez M. le docteur Évette.
A ces mots le silence s'établit instantanément dans la salle, et ce fut au milieu de l'attention générale qu'Évette fit son entrée. 11 s'avança ni trop vite ni trop lentement, à pas glissés, ne regardant rien ni personne autour de lui, ses yeux à demi souriants fixés sur la cour et particulièrement sur le président ; arrivé à la barre, il fit un salut qui était presque une génuflexion, et respectueusement il attendit qu'on lui adressât la parole : il était impossible d'avoir une tenue plus modeste, mieux faite pour se concilier la bienveillance, selon les préceptes de la vieille rhétorique : un conférencier pour dames et jeunes filles n'eût pas été plus aimable. Quelle différence entre cette physionomie souriante, fleurie, avenante, et celle de Claude I
Ce fut d'une voix douce, caressante, insinuante, persuasive, qu'Évette expliqua à MM. les jurés comment
il avait été chargé de procéder à la nécropsie du corps — il eut bien soin de ne pas dire cadavre — de M^e Claude. Ce corps était celui d'une jeune femme admirablement constituée, bien proportionnée dans ses formes, grande, les attaches fines...
Ceux qui regardaient Claude pendant qu'Évette décrivait ainsi avec complaisance les beautés plastiques de Véronique, virent un flot de sang rougir ses joues et son front.
Évette, sans en prendre souci, continua minutieusement sa description, ne passant rien sous silence de ce qui pouvait faire connaître, de ce qui pouvait montrer nue « à MM . les jurés » celle dont il parlait : il semblait que ce fût pour lui un plaisir, une sorte de jouissance dans laquelle il se complaisait ; mais il n'employait que de chastes périphrases qui, justement par le ton entortillé qu'il leur donnait, n'en étaient que plus indécentes.
Puis il passa à la nécropsie elle-même ; mais là il fut plus bref, s'abstenant autant que possible de détails précis et de mots propres qui eussent pu provoquer l'horreur ou le dégoût dans la partie délicate de l'auditoire: qu'eussent pensé de lui ses clientes qui étaient là, écoutant, buvant ses paroles miellées ; et puis d'autre part il savait que Claude 'avait critiqué la façon dont cette nécropsie avait été pratiquée, et il ne voulait pas lui fournir des armes. Il arriva donc aussitôt que possible aux résultats, constatant qu'après avoir recherché toutes les causes de mort, il n'avait trouvé aucune trace de maladie naturelle, ni dans le cœur, ni dans le cerveau, ni dans le poumon, ni dans les organes digestifs, et que par conséquent, la mort ne s'expliquant pas, il avait dû rechercher sa cause ailleurs que dans des lésions spontanées.
Arrivé à ce point, le président l'interrompit, car ces conclusions étaient assez importantes pour qu'on les sou-
lignât de façon à les faire bien entrer dans l'esprit des juives.
— Vous avez admirablement exposé, monsieur le docteur, cette première partie de vos opérations, et de telle sor|e que la conviction de MM. les jurés a pu, dès maintenant, s'établir solidement ; cependant je voudrais vous poser une question qui peut se présenter à Tesprit de plusieurs personnes : les palpitations que la victime éprouvait, dit-on, avant son mariage, ont-elles pu exister sans laisser de traces ?
Évette n'était pas un homme à qui Ton pouvait adresser un compliment sans qu'il le rendît aussitôt et largement.
— C'est avec une savante pénétration, monsieur le présidenl, avec une sagacité profonde, que vous abordez une question à laquelle je me proposais d'arriver: il y a des palpitations qui tiennent à des lésions, il y en a d'autres qui existent avec un organe parfaitement sain, et c'est le ca# de la victime qui nous occupe ; son cœur, que nous avons eu la douleur de voir, était tel que j'en souhaiterais un(pareil à mes meilleurs amis.
Cela dit avec un sourire, il passa à l'examen des causes extra-naturelles qui avaient pu amener la mort, c'est-àdire à l'analyse chimique des organes et à la recherche des poisons; mais sur ce point aussi il fut très-bref, « voulant laisser, dit41, au savant chimiste qui l'avait aidé dans cette analyse l'honneur d'en exposer les résultats », mais, en réalité, prenant ses précautions à l'avance pour tâchfl' d'éviter une lutte avec Vandam, et s'en débarrassant adroitement sur le petit Senelle.
Au contraire, lorsqu'il aborda les expériences physiologiques, il entra dans de longs développements : il avait été très-sensible aux reproches qui lui avaient été adressés à propos de ses hécatombes de chiens et de chats, aux
querelles qui l'avaient poursuivi, au procès qui lui avait été intenté, et il tenait à se défendre publiquement : c'était sa propre cause qu'il plaidait.
— M. Senelle vous expliquera, messieurs les jurés, mieux que je ne pourrais le faire, qu'il y a des poisons qu'on ne peut isoler; ce n'est pas la faute des savants, c'est celle de la science ; lorsqu'on est en présence d'un de ces poisons, il faut donc l'expérimenter sur des êtres vivants. Sans doute cela est pénible, et il est bien douloureux de tuer volontairement des bêtes innocentes ; mais la justice a des nécessités cruelles devant lesquelles tout doit céder : le devoir parle, il faut obéir, si dur à remplir que soit ce devoir. Avec les matières vomies par la victime nous avons préparé un extrait, avec ses organes nous en avons préparé un second, enfin avec les matières recueillies sur le parquet, que nous avions soigneusement raclé, nous en avons préparé un troisième. Ce sont ces différents extraits qui nous ont servi dans des expériences sur des chiens, des chats, et surtout sur des lapins, que nous avons dû sacrifier. Mais je tiens à vous dire tout de suite que nous avons sacrifié un nombre de ces pauvres animaux aussi petit que possible, car, pour nous, toute vie est respectable, non-seulement chez l'homme, cela va de soi, mais encore chez la bête, mais encore chez la plante ; ce n'est pas à un médecin, croyez-le bien, qu'il est nécessaire de dire : « Tu ne tueras point. » J^ajoute encore que dans celles de ces expériences qui ne se sont pas faites par la gueule, nous avons procédé avec toute la douceur, tous les ménagements que la science médicale enseigne; et quand nous avons dû faire une incision à un lapin, par exemple, pour lui introduire quelques grammes de nos extraits, nous avons pratiqué ces incisions sans douleur... sans douleur, je l'affirme. Cela dit, j'arrive à l'exposé de nos expériences.
Il fut long, cet exposé, abondant, complet, et assez complet même pour que les jurés fussent dans 1 impossibilité de reconnaître de quels extraits il s'agissait; dans leur esprit tout se mêlait, se brouillait, les chiens et les lapins, et ils avaient assez à faire de suivre la parole facile d'Évette qui ne s'arrêtait jamais.
Arrivé enfin au bout,Évette se décida à conclure.
— En résumé, dit-il, voici nos conclusions: I^MmeClaude était dans un état de santé parfaite ; 2<» sa mort n'a pas été amenée par une cause naturelle ; 3° elle a été empoisonnée ; 4** le poison qui lui a été administré appartient au règne végétal, il ne laisse pas de traces caractéristiques dans les organes, il ne peut être isolé ; 5° c'est par son action quil se révèle ; 6° il s'est dégagé, il a jailli de nos expériences, qui ont tué les animaux sur lesquels nous l'avons expérimenté ; 7o il a produit sur eux des effets semblables à ceux éprouvés par M™e Claude, et de telle sorte qu'on peut affirmer que la victime et ces pauvres animaux ont péri exactement de la même paralysie du cœur.
— Ainsi, pour vous, dit le président, il n'y a pas de doute sur l'empoisonnement, et la nature du poison est peu importante à constater, puisqu'il s'est dégagé par ses effets : vomissements, ralentissement du cœur, résolution musculaire, mort.
— C'est bien cela, avec une clarté saisissante.
— Encore une fois, monsieur le docteur, vous, homme de science, vous, homme d'honneur, vous affirmez qu il y a eu empoisonnement ?
Évette resta un moment plongé dans un profond recueillement, puis levant la main droite :
— Je le jure, dit-il, M ^i® Claude est morte empoisonnée.
Quelques exclamations d'horreur furent poussées dans la salle*
31 î LE DOCTEUR CLAUDE.
— Eh bten, accusé, qu'avez- vous à répondre? demanda le président.
— Ce n'est pas quand on est sur ce banc qu'on engage une discussion médicale.
Le président parut fâché.
— Cependant il faudrait vous défendre.
— Je me défendrai. — Parlez.
— Plus tard : pour le moment j'oppose le démenti le plus formel aux conclusions de l'autopsie et des expériences physiologiques.
Le président avait cru à une lutte entre l'expert et l'accusé, et même, à l'avance, il l'avait promise à quelques personnes de son entourage : elle serait curieuse. Évette était habile, Claude était énergique. Il faudrait voir ces deux médecins aux prises. Quant au résultat, il ne pouvait pas être douteux. Évette, avec sa parole fa- ile, calme, abondante ; avec ses procédés d'avocat retors qui ne craint pas de se dérober quand cela est nécessaire, viendrait à bout de Claude, qui s'épuiserait par la violence ; — ce serait la revanche de l'affaire Vilaine. — Quand même Évette sortirait meurtri et déchiré, qu'importait ; il n'était pas mauvais qu'en sa personne la médecine reçût une bonne leçon. Elle levait la tête bien haut depuis quelque temps, la médecine, et, à l'audience, personne ne doit lever la tête, excepté le magistrat, qui est la représentation de la société.
Il était vraiment étrange que Claude eût refusé cette lutte : à le regarder pendant la déposition, on devait croire qu'il allait éclater ; car si ses lèvres se taisaient, ses regards brûlants, les contractions de son front, l'obliquité de ses sourcils, les soubresauts qui par moments le soulevaient, l'oppression de sa respiration, sa pâleur que remplaçait
subitement la rougeur, les mouvements spasmodiques de ses mains, tout trahissait les émotions qu'il éprouvait et la violence qu'il s'imposait pour ne point se laisser entraîner par elle.
Évidemment il avait, en se taisant ainsi, obéi à un conseil de son défenseur, qui avait trouvé prudent de ne pas engager une discussion dans laquelle son client avait toutes les chances contre lui. C'était là un mauvais tour de Mérault. Vraiment il ne faudrait pas que l'avocat fût placé à côté de Taccusé ; et même il ne faudrait pas que depuis l'ouverture jusqu'à la clôture des débats ils pussent communiquer.
Enfin, il fallait espérer que cette lutte n'était que retardée et qu'on ne perdrait rien pour attendre : par malheur, le moment et le terrain seraient choisis par Claude ou plutôt par Mérault, ce qui était vraiment regrettable au point de vue du résultat final.
Apres le premier expert, le second : Théodule-Isidore Senelle, quarante ans, pharmacien de première classe.^
Modeste, le petit Senelle, dans son maintien, dans sa parole^ ainsi qu'il convient à un pharmacien, même de première classe, qui parle après un médecin dont dépend en partie sa fortune. « Surtout ne va pas t'emballer et éclipser le docteur Évette, lui avait bien recommandé sa femme, personne sensée et prudente qui depuis dix ans n'avait pas manqué un seul jour de trôner du matin au soir entre un globe bleu et un globe vert, dirigeant d'une main virile ses élèves pendant que son mari faisait le savant, et portant à son trousseau une double clé de l'armoire où étaient renfermées les substances vénéneuses. Docile à cet avertissement dont il reconnaissait la sagesse avisée, Senelle se tenait sur ses gardes, et sa déposition, aussi réservée dans la forme que serrée dans le fond, fat un modèle de précision et de mesure. Sur un seul point il
LE DOCTEUR CLAUBE. 845
n'eut point l'habileté d'Évette : très-franchement il parla des animaux qu'il avait dû sacrifier dans ses expériences, faisant passer l'homme de science avant le pharmacien qui avait besoin de tout le monde; à l'entendre parler des chiens et des chats qu'il avait tués et qu'il n'appelait point des « pauvres bêtes », il semblait que Dieu, en disant au médecin : « Tu ne tueras point », avait oublié de le dire en même temps au pharmacien. Pendant qu'il énumérait ces sacrifices, Évette, qui avait pris place parmi les témoins, promenait un sourire satisfait sur l'auditoire : elle était claire, l'expression de ce sourire : « Vous voyez, je ne le hii fais pas dire ; il avoue, spontanément poussé par sa conscience; c'est lui, le cruel, qui a tué ces pauvres bêtes. Comprenez- vous maintenant combien vous avez été injustes envers moi, si bon, si compatissant? »
Dans sa conclusion, Senelle fut beaucoup moins afllr matif que ne l'avait été Évette; il déclara, il est vrai, que les animaux auxquels ils avaient administré leurs trois extraits étaient morts avec tous les symptômes de l'empoisonnement par un poison névro-musculaire ou simplement musculaire ; mais il ne rapprocha point ces symptômes de ceux qui avaient été constatés chez .M"« Claude; et comme le président voulait le pousser sur ce point, il répondit modestement :
— Pardonnez-moi, monsieur le président, je ne suis pas médecin, je suis chimiste.
Et là-dessus, n'ayant plus rien à dire, on vit sa petite personne blonde, frêle, frétillante, abandonner la barre après avoir salué avec un respect égal la cour et MM. les jurés; puis, baissant le nez pour trouver son chemin que ses lunettes bleues l'empêchaient de voir, il vint s'asseoir à côté d'Évette, qui parut peu flatté de ce voisinage.,
— Vous ne voulez sans doute rien dire? demanda le président à Claude,
— Non, monsieur le président.
Alors le président s'adressa à Thuissier.
— Faites appeler le pharmacien Vandam, dit-il, en appuyant d*un ton dédaigneux sur le mot pharmacien. Pour Évette il avait dit : « Introduisez M. le docteur Évette » ; mais Vandam n'était qu'un pharmacien, et de plus c'était un témoin à décharge.
Ce fut ce que le président crut devoir bien marquer.
— Ce témoin, dit-il aux jurés, est cité à la requête de l'accusé.
Et comme Vandam était arrivé à la barre, attendant, après avoir salué Claude, le président lui dit :
— Vous avez été l'ami de l'accusé?
— Je l'ai été et je le suis.
Le président regarda les jurés en poussant un soupir de pitié, puis après la formalité du serment il dit :
— Maintenant, pharmacien Vandam, parlez, puisque vous avez été appelé ici pour contredire les experts ; parlez, expliquez-vous, prouvez qu'ils se sont trompés; dites tout ce que vous croyez utile à votre.,, ami. Parlez.
Et comme le pharmacien Vandam allait obéir à cette invitation, le président, qui s'était renversé dans son fauteuil d'un air ennuyé, se redressa, et, faisant un signe à Vandam pour lui dire de ne pas prendre encore la parole, il appela un garçon, et, lui montrant les jurés :
— Voyez donc si ces messieurs ont tout ce qu'il leur faut pour écrire, dit-il à mi-Vôix, mais de façon cependant à être distinctement entendu par le jury.
C'était à lui, en effet, que ces paroles s'adressaient, et il ne fallait pas un grand effort d'intelligence pour les traduire : « Vous savez, messieurs les jurés, que cette déposition, qui sera longue, ne signifie rien ; c'est un ami de l'accusé qui parle ; vous pouvez donc mettre ce temps à
profit pour écrire à vos familles ou vous occuper de vos affaires. »
Pour lui, il prit rattitude d'un homme résigné à tout entendre : il faisait son devoir jusqu'au martyre.
Heureusement, Vandam n'était pas facile à déconcerter,
— Je viens à cette barre, dit-il, pour examiner l'expertise médico-ctiinkique, et je ne m en occuperai qu'au seul point de vue toxicologique.
— Vous êtes médecin ? demanda le président.
— Je suis docteur en médecine.
— Vous l'avez déjà dit; mais je vous demande si vou^ pratiquez la médecine?
— Je l'enseigne.
— Médecin en chambre, alors! Cela ^ffit, vous pouvez continuer.
Vandam continua en commençant par expliquer qu'on ne pouvait plus se contenter maintenant, pour obtenir une condamnation, d'un'rapport d'experts affirmant l'empoisonnement; qu'à côté de cette affirmation, si nette qu'elle fût, on ne pouvait conclure qu'il y avait eu empoisonnement que lorsque la substance toxique avait été retrouvée. Quant aux expériences physiologiques, elles n'avaient d'importance qu'à 'condition d être pratiquées avec une substance isolée et caractérisée. Or ni l'une ni l'autre de ces conditions ne se rencontraient dans l'affaire : la substance toxique à laquelle les experts attribuaient la mort de Mme Claude n'avait point été retrouvée, et l'on ne savait pas, par conséquent, avec quoi avaient été faites les expériences sur les animaux.
— Avec des extraits préparés par les experts, interrompit le président.
— Parfaitement, avec des extraits provenant des matières vomies, des organes eux-mêmes et des déjections recueillies sur le parquet; mais que contenaient ces cx-
traits? c'est là ce que je demande. « Un poison, disent les experts, et la preuve, c'est que ce poison a tué les animaux sur lesquels nous l'avons expérimenté. » Je ne conteste pas la mort, mais je conteste le poison, et je dis que ce sont vos extraits eux-mêmes qui sont ce poison. Nous ne sommes plus au temps où des experts affirmaient, dans une affaire célèbre, qui s'est terminée par la condamna" tion à mort de l'accusé, que la viande la plus putride ne peut céder à l'eau ni à l'alcool aucun principe soluble capable de déterminer un empoisonnement quelconque, soit qu'on administre l'extrait de ces solutions intérieurerement ou par la voie endermique, c'est à-dire en l'appliquant sur la peau préalablement dépouillée de son épiderme. Des expériences ont été faites, et il a été constaté que des extraits alcooliques de matières vomies par des malades ou trouvées dans l'estomac de cadavres ont produit des effets toxiques.
— Elles sont de vous ces expériences, monsieur le pharmacien? demanda le président qui malgré sa volonté bien arrêtée d'être indifférent à tout ce que pouvait dire le pharmacien Vandam, était incapable d'entendre parler si longuement sans éprouver le besoin irrésistible de lâcher un mot.
— Non, monsieur le président, elles sont de Fagge et Stevenson et d'Homolle. Je dis donc que les expériences faites avec l'extrait provenant des organes n'ont aucune valeur pour prouver le poison : qui peut admettre que de l'extrait de cadavre est in offensif? Quant à l'extrait préparé avec des raclures de parquet, il en est de même : le parquet était-i! neuf? Non. Quelle matière pouvait se trouver dessous? On n'en sait rien, ni vous, ni moi, ni personne; la seule chose certaine, c'est que cette chambre a été habitée pendant longtemps par un médecin qui avait fait une étude particulière des poisons, et en ces der-
riiers temps par un autre médecin. On a raclé ce parquet, avec ces raclures on a fait un extrait, et cet extrait a empoisonné les animaux auxquels on l'a injecté. Je l'admets facilement. Vous dites que ces animaux sont morts tués par le poison mystérieux dont vous parlez toujours et que vous ne représentez jamais. Al oi, je dis qu'ils ont succombé par la septicémie, c'est-à-dire par une altération du sang résultant de l'injection de matières putrides; estce qu'il ne suffît pas d'une simple piqûre anatomique qu'un chirurgien se fait dans une opération , pour entraîner la mort?
— Et l'extrait fait avec les matières vomies et recueillies dans une cuvette, dit le président, il ne contient, celui-là, ni extrait de cadavre, ni raclures de parquet; cependant il a tué les animaux auxquels on l'a injecté, et les symptômes qui ont précédé la mort de ces animaux ont été les mêmes, disent les experts, que ceux qui ont précédé la mort de M"*® Claude.
— J'arrivais à cet extrait. MM. les jurés savent que Mm* Claude était malade...
— Elle n'était nullement malade, cela est acquis.
— En tout cas, on la soignait pour une maladie de cœur, et elle prenait de la digitaline depuis vingt-cinq jours; elle avait même avalé une pilule quelques instants avant de vomir : aussi je dis que vos chats, vos chiens, vos lapins tués avec cet extrait ont été empoisonnés par la digitaline contenue dans les matières recueillies : et la preuve de cet empoisonnement, je la trouve dans les symptômes signalés par les experts : vomissements, anxiété précordiale, respiration inégale, abattements, pouls misérable, intermittent, mort par syncope.
— Un milligramme de digitaline délayé dans des vomissements dont les premiers n'ont pas été recueillis peut-il produire ces empoisonnements?
— 11 ne s'agit pas d'un milligramme : c'était depuis
vingt-cinq jours que M"'' Claude prenait de la digitaline, et tout le monde sait que cette substance s'élimine difficilement. Dans ces conditions, je suis donc fondé à condure que les expériences des experts ne prouvent pas du tout que Mme Claude a élé empoisonnée.
A ces mots prononcés d'une voix forte et assurée, une vive émotion se manifesta dans l'auditoire, et le président suspendit l'audience.
Cette déposition était grave, et il était bien évident qu'elle avait produit une certaine impression sur les jurés ; l'extrait de cadavre surtout avait paru les toucher. Le premier jour, ils avaient pu garder assez bien les attitudes qu'ils avaient prises, et, par respect pour l'importance de Jeurs fonctions, s'immobiliser, se faire figures de cire ; mais peu à peu l'empois qui les tenait raides s'était brisé, la nature avait repris le dessus, et maintenant on pouvait assez facilement lire sur leur visage ce qu'ils éprouvaient et ce qu'ils pensaient.
Or, ce qu'ils paraissaient penser après cette déposition n'annonçait rien de bon pour l'accusation ; il fallait donc que celle-ci avisât au plus vite et ne les laissât pas sous cette impression ; de là cette suspension d'audience qui avait été demandée au président par un coup d'œil du ministère public.
Elle fut longue cette suspension, beaucoup plus longue qu'à l'ordinaire; on vit un garçon venir parler bas à Évette, qui pérorait dans un groupe, et aussitôt celui-ci sortit ; puis bientôt après ce manège se répéta pour le petit Senelle.
Alors on se demanda curieusement ce qui se préparait ; et comme les hypothèses allaient leur train, on vit rapporter, les uns après les autres, sur la table des pièces à conviction, les bocaux que Mérault était parvenu à faire enlever le premier jour.
— Eh quoi ! les experts allaient-ils faire des expériences comparatives devant le public?
— Quelle horreur !
— Quel bonheur !
— Dépêchons-nous de goûter.
Enfin l'audience fut reprise, et le président dit à l'huissier :
— Appelez MM. les experts et le pharmacien Vandam. Autant la physionomie du président avait été maussade
en levant l'audience, autant maintenant elle était malicieuse.
— Regardez donc le président, dit un avocat, il ne se tient pas de joie à la pensée de lâcher les experts les uns sur les autres ; soyez sûr que si la mêlée s'engage, il ne calmera pas les adversaires ; ça va faire un combat fameux.
Cependant ce ne fut pas un combat entre les experts qui s'engagea ; ce fut un dialogue entre le président et Vandam.
— Vous avez fait une analyse chimique pour l'accusé ? demanda le président.
Vandam raconta ce qui s'était passé à ce sujet,
— Ainsi, dit le président, une correspondance s'est engagée entre vous et l'accusé à propos des poisons; vous lui avez donné des conseils ?
— Je n'avais pas de conseils à lui donner; j'ai répondu à ses questions.
— Enfin vous l'avez rassuré en lui affirmant que le poison qui se trouvait dans les matières soumises à votre examen ne pouvait pas être isolé.
— Je lui ai affirmé que je n'avais pas trouvé de poison dans les matières qu'il m'avait envoyées*
— C'est bien cela : vous aviez donc déjà pris parti dans la question.
-* Mais pas du tout : j'avais pris parti dans une question spéciale qui n'était pas du tout la même que celle qui nous occupe.
— L'accusation prétend que c'est la même : MM. les jurés apprécieront votre distinction. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'accusé a dû avoir confiance en vous, car vous êtes l'auteur, n'est-ce pas ? d'un livre portant pour titre : Etudes antiques sur les ex pe7*ti ses médico-légales?
■— Oui.
— Je ne dis pas que ce livre ait une grande valeur, mais enfin il prouve que vous vous êtes occupé de ce sujet; il est vrai que c'est avec des tendances fâcheuses et sans garder le respect de la chose jugée.
— Je ne me suis pas occupé de la chose jugée ; j'ai critiqué les expertises au point de vue exclusivement scientifique, voilà tout, et c'est un droit dont bien d'autres que moi ont usé, Grandeau, Lefort, Gaultier de Claubry, Rabuteau pour les expertises à propos de la digitaline, Galippe pour les expertises à propos des empoisonnements par le cuivre et ses composés, et dix autres, et vingt autres.
— C'est possible, mais ces vingt autres n'ont pas agi dans cet esprit d'hostilité systématique qui, chez vous, va si loin, que vous ne craignez pas d'apporter l'appui de vos consultations à des accusés en pays étranger, ce qui est excellent comme publicité.
— Un avocat itahen m'a fait l'honneur de me demander mon avis au sujet d'une accusation d'empoisonnement ; je lui ai répondu par une consultation.
— Et naturellement vous avez pris parti contre les experts. Je lis dans un de vos ouvrages une définition de l'âme que je ne comprends pas très-bien, c'est assurément ma faute, mais qui me paraît une affirmation du plus pur matérialisme ; c'est-à-dire la négation des bases sur lesquelles repose la société.
— Mes livres ne sont pas en question, il me semble; je suis un témoin.
— C'est le témoin que j'interroge, afin que MM. les jurés le connaissent ; puisqu'il vous déplaît de répondre publiquement sur ce point, — ce que je comprends, —
passons.
Pendant ce colloque, Évette et Senelle se tenaient à côté de Vandam, assez embarrassés de leur attitude; heureusement le président se rappela qu'ils attendaient.
Monsieur le docteur, dit-il à Évette, vous avez entendu
la déposition du pharmacien Vandam?
— Assurément, monsieur le président; j'ai écouté sa savante leçon avec un vif intérêt ; cependant, si ingénieuse qu'elle soit, j'avoue qu'elle n'a modifié en rien mon sentiment, je veux dire ma conviction, et je déclare qu'elle n'a pas détruit nos conclusions ; elle ne les a pas même effleurées.
Et longuement, poliment surtout, avec un langage fleuri, tout plein de compliments pour son « savant adversaire », Évette réfuta les dépositions du pharmacien Vandam, et si complètement qu'il n'en resta rien.
Quand il se tut, les jurés étaient retournés : en quelques heures ils avaient passé par les convictions les plus opposées: tout d'abord ils avaient adopté l'opinion d'Évette: M™® Claude était morte empoisonnée, et les animaux sur lesquels on avait expérimenté les extraits étaient morts, comme elle, tués par le même poison; puis ils s'étaient rangés aux raisons de Vandam; les animaux avaient été tués par la raclure de parquet, l'extrait de cadavre et la digitaline ; maintenant ils revenaient à l'opinion d'Évette ; d'ailleurs ce Vandam n'était pas ce qu'ils avaient cru tout d'abord ; le président l'avait fait connaître ; un intrigant, un destructeur de la société ; n'avait -il donné à Claude que des conseils?
— Et vous^ monsieur Senelle ? demanda le président.
— Je me. range à l'opinion de M. le docteur Évette, dit le petit Senelle.
— Vous voyez, dit le président en s'adressant à Vandam d'un air de commisération.
— Je vois que nous ne sommes pas d'accord, voilà tout; MM. les experts persistent dans leurs conclusions, mai^ils ne répondent pas à mes objections ; ils ne représentent pas le poison qui selon eux a tué M»"© Claude, et ils ne prouvent pas que les animaux qui ont succombé dans leurs expériences n'ont pas été empoisonnés par des matières putrides ou par la digitaline.
— Un milligramme de digitaline ne peut pas, après analyse, être retrouvé en quantité suffisante pour produire la mort de plus animaux, dit Évette.
— Encore un coup il ne s'agit pas d'un milligramme, mais de deux milligrammes multipliés par vingt-cinq jours, c'est-à-dire de cinquante milligrammes absorbés par M«ie Claude, et qu'en raison de vos procédés d'analyse vous avez recueillis en partie dans les parois de l'estomac et du tube digestif, qui, selon DragendorfT, s'imprègnent de digitaline.
. — Gela n est pas du tout prouvé, et nous soutenons que la digitaline s'élimine.
— Je le conteste : Mann a vu un malade... Le président interrompit:
— Vous vous appropriez ce qu'ont dit quelques savants que vous avez plus ou moins bien lus; mais, par vousmême, vous ne savez rien, et vous ne pouvez pas affirmer si la digitaline s'accumule ou s élimine.
— Je sais au moins que les axperts n'ont même pas isolé la digitaline.
— Parce qu'ils n'en ont pas trouvé, sans doute.
— S'ils n'en ont pas trouvé, c'est qu'ils l'ont mal cherchée.
— Je vous demande pardon, dit Senelle ; nous en avons trouvé, mais non en quantité suffisante pour donner la mort.
— Pourquoi n'avez-vous pas opéré plus largement?
— Parce que nous avons voulu réserver une partie de la matière qui nous avait été confiée, dit Évette, en vue de nouvelles expériences, si elles étaient ordonnées par la justice: on nous critique parce que nous n'avons pas tout sacrifié ; ne nous critiquerait-on pas hien davantage si nous n'avions rien réservé?
— ,Je vous critique parce que vous avez traité la digitaline trop légèrement, et je vous critique surtout parce que vous n'avez pas isolé le poison qui, selon vous, a tué Mnae Claude, oubliant ainsi la règle de Plenck, que tous les experts doivent avoir sans cesse devant les yeux: Unicum certum signum dativeneni est...
Le président interrompit vivement :
— Pardon, monsieur l'expert,- nous ne sommes pas ici à la Comédie-Française et nous ne jouons pas la cérémonie du Malade dont votre latin serait digne. L'affaire est sérieuse, capitale.
— Je crois être sérieux, répliqua Vandam, en affîrjnant que les expériences de ces messieurs ne prouvent pas que M™e Claude a été empoisonnée.
— Permettez, monsieur, en parlant ainsi, vous sortez de votre rôle, et je dois avertir MM. les jurés que vous n'avez pas à vous occuper de M"*® Claude, ni de chercher à savoir si elle a été ou n'a pas été empoisonnée ; vous n'avez pas été cité pour cela. Vous ne savez rien de l'instruction ; vous êtes, si j'ose m'exprimer ainsi, l'expert des animaux.
Quelques rires éclatèrent çà et là.
— Vous croyez théoriquement, poursuivit le président, que ces animaux ont été empoisonnés par de l'extrait de cadavre, de la raclure de parquet ou de la digitaline. Vous le croyez, vous le dites ; cela est légitime, et on ne devrait pas rire.
Pendant cette allocution à double sens, Mérault s'était levé, et il se tenait la toque à la main, prêt à parler ; le président lui donna la parole.
— En présence du dissentiment de ces messieurs, ditil, il y a une mesure qui s'impose et que je réclame, c'est un supplément d'expertise qui prouve l'action qu'a pu exercer la digitaline dans ces expériences.
Et il développa cette idée au milieu de l'étonnement et de l'inquiétude de tous.
Un supplément d'expertise ! Mais alors l'affaire allait donc être renvoyée à une autre session; on ne la verrait pas finir I
, Le président lui-même paraissait fort mécontent • qu'avait-il fait à Mérault pour que celui-ci lui jouât ce mauvais tour? N'avait-il pas été assez aimable pour lui et pour sa femme depuis le commencement de l'affaire ; c'était de l'ingratitude, de la noirceur d'âme.
— L'intention de la défense est-elle de demander Je renvoi à une autre session? dit-il quand Mérault se tut.
— Pas du tout ; nous demandons qu'il soit nommé de nouveaux experts qui analyseront les matières réservées et qui feront leur rapport aussitôt que possible.
— Il va en être délibéré.
On respira, on était sauvé ; l'affaire n'échapperait pas aux bienheureux qui avaient leurs places assurées.
Le résultat de la délibération fut un arrêt de la cour nommant trois experts choisis par elle, à l'effet de procéder à la recherche de la digitaline dans les matières
réservées et dans le cadavre de la dame Claude, qui serait exhumé si besoin était.
A ces mots Claude se pencha vivement- vers Mérault et lui parla avec véhémence ; alors on vit l'avocat s'efforcer de le calmer.
— Il a peur, dirent quelques voix.
— Il ne veut pas de Texhumation.
L'audience fut levée.
Le président était fort satisfait de la marche qu'il avait su imprimer à Taffaire : c'était intéressaut : il y avait eu des incidents dramatiques ; rien n'accrochait; le public suivait les débats avec passion; la salle était aussi pleine, aussi bonne qu'au premierjour; les journalistes donnaient assez fidèlement la physionomie de l'audience en lui rendant à peu près justice; et il avait la conscience d'avoir bien rempli son rôle, ses mots et ses effets avaient tous porté ; cependant sur un point son contentement n'était pas complet; ça manquait de comique; bien souvent on avait souri, on avait même ri, mais pas assez fort; il n'y avait point eu de ces explosions d'hilarité qui mettent toute une salle en joie.
Gela était fâcheux, très-fâcheux; son public pouvait se plaindre de cette monotonie; toujours la même note, six heures d'audience, sans se dilater la rate, c'est long; il est exigeant, le public, souvent injuste, ne soulèverait-il pas des critiques? Et puis pour lui personnellement il aimait le mélange du comique et du tragique, ayant le goût shakespearien et non classique comme tant de ses collègues qui en sont encore à Horace et à Boileau ; mais comment introduire cette note comique ? Bassaget était triste
comme un bonnet de nuit, il posait pour l'homme grave ; Mérault de son côté était de nature sérieuse et paralysé d'ai] leurs par Témotion; il se trouvait donc réduit à ses propres ressources, personne pour le soutenir, pour lui renvoyer la balle; pas d'aide; cependant il ne pouvait pas tout faire.
D'ailleurs la nécessité de serrer de près l'accusation de manière à ne pas laisser le jury s'égarer, lui avait ôté son initiative et sa liberté; les digressions dans lesquelles il excellait et où son originalité se manifestait, croyait-il, lui avaient été défendues; à chaque instant il avait dû étouffer les saillies et les réflexions qui s'étaient présentées à son esprit.
Heureusement on était arrivé *aux témoins à décharge et avec eux les mêmes ménagements n'étaient pas à garder ; on pourrait profiter de toutes les occasions qui se présenteraient, on pourrait même en faire naître.
A la vérité, cela serait assez difficile avec plusieurs de ces témoins qui par leur caractère ou leur position ne devaient guère prêter à rire : Garbonneau, le grand médecin parisien, l'abbé Colombe, le curé doyen d'Hannebault ; mais enfin il y en avait d'autres qui. Dieu merci, n'étaient pas des personnages.
En tout cas, si l'on ne pouvait pas amuser l'auditoire avec Garbonneau on pouvait au moins faire sentir à ce médecin, qui avait demandé à ne venir que le jour où sa déposition devait être reçue, que les grands, comme les petits sont égaux pour la justice et doivent s'incliner humblement devant sa majesté représentée par le président : il importait de bien marquer la distance qui sépare un médecin, si célèbre qu'il soit (et justement parce qu'il est célèbre), d'un magistrat.
Il y avait plus de cinq minutes que le docteur Garbonneau, qui était entré au milieu de la curiosité générale, se
tenait à la barre, immobile, attendant, lorsque le président, occupé à parler bas à Tun de ses assesseurs, à donner des ordres à un garçon, à feuilleter son dossier, se décida enfin à lui adresser la parole.
— Votre nom, vos prénoms et qualités, votre âge, votre profession.
— François Carbonneau, membre de TAcadémie de médecine, soixante- dix ans.
— Vous avez quelque chose dlntéressant à dire à la justice?
— Je le pense, répondit Carbonneau, avec un sourire à l'adresse du jury.
Et il expliqua ce qu'il avait d'intéressant à dire à la •justice, racontant commerft il avait été consulté, et 1« diagnostic qu il avait porté.
— Mais il résulte de Tautopsie, interrompit le président du ton d'un maître bourru qui fait îa leçon à un mauvais élève, que vous vous êtes trompé dans votre diagnostic.
— En quoi donc ?
— Mme Claude n'était nullement malade, Tautopsie Ta constaté.
— L'autopsie, ou tout au moins le rapport de l'expert, a constaté un cœur gros avec le ventricule gauche hypertrophié, laorte un peu athéromateuse, les valvules épaissies, racornies ; ce n'est pas là, il me semble, un cœur en assez bon état pour qu'on puisse en souhaiter un pareil à ses meilleurs amis ; en tout cas, je ne me suis pas trompé en diagnostiquant des lésions encore mal dessinées ei. . •
— Prétendez-vous donc, interrompit vivement le président qui voyait Évette sérieusement menacé, qu'elle est morte d'une maladie de cœur?
— Je ne prétends rien, je soutiens au contraire qu'on ne sait pas de quoi elle est morte.
— On ne sait pas ; vous ne savez pas ; alors que pouvezvou's dire?
— Je puis dire que je ne sais pas, et il me semble que cela a de rimportance pour MM. les jurés qui ne doivent pas ignorer, puisqu'ils sont appelés à décider un point aussi délicat, aussi difficile, aussi obscur, que la mort, une mort naturelle peut arriver sans laisser des traces matérielles ; cela a été démontré par des exemples et enseigné par des auteurs considérables.
Le procureur de la république jugea utile de protester contre cette doctrine et îl le fit en développant les paroles du président :
— Confessez l'inanité de la science, monsieur le docteur, si cela vous plaît, dit-il, mais là ou la science est impuissante, la justice, grâce à Dieu, ne Test pas.
Carbonneau redressa sa grande taille légèrement voûtée, et secouant sa belle tête énergique couronnée de longs cheveux blancs par un mouvement qui fît battre plus d'un cœur, tant il y avait de noblesse et d'autorité dans son geste, il dit :
— La justice ne peut, dans une affaire pareille, se pro-: noncer avec certitude que quand la science a parlé, et sur la mort de cette malheureuse femme, la science de vos savants n'a malheureusement pas tout dit ; si Tautopsie avait été faite avec plus de soin, nous connaîtrions peutêtre les causes de cette mort, tandis que nous ne les connaissons pas.
Le président voulut interrompre, mais Carbonneau ne se laissa pas couper la parole :
— Je dirai, si vous le voulez, que moi, Carbonneau, je ne les connais pas, et quand je me prononce ainsi, messieurs les jurés, je ne parle pas à la légère : cinquante années d'études me donnent le droit de vous tenir ce langage. Lorsque la vie et l'honneur d'un homme dépendent
d'un examen médical^ — car c'est cet examen que vous allez confirmer ou infirmer par votre verdict, — il faut qu'il soit complet et celui qu'on vous présente ne l'est pas. En même temps le président et le ministère public voulurent protester, mais Carbonneau continua :
— Je ne procède pas par affirmation, mais par démonstration: i ® le foie n'a pas été examiné; il pouvait y avoir de la stéatose, c'est-à-dire une dégénérescence granulo-graisseuse du foie; il pouvait y avoir de la.cyrrhose hypertrophique ou atrophique, ou toute autre afi^ection, qui, en altérant les fonctions du foie et en modifiant la crasse sanguine, aurait produit des accidents ayant de l'analogie avec Tendorcadite ulcéreuse ou avec l'urémie.
— Ob sont là des détails bien techniques, monsieur le docteur, et des mots bien barbares pour MM. les jurés.
— Je le regrette, monsieur le président, mais puisque MlM. le« jurés doivent juger une question médicale, je suis bien «obligé de parler la langue médicale, si barbare qu'elle paraisse. Je poursuis et fais remarquer: 2<^ que le cerveau n'a pas été ouvert, de sorte que s'il y avait de l'hydropisie ventriculaire, celle-ci aurait pu intervenir pour une certaine part dans les troubles psychiques, moteurs ou sensitifs qui ont été observés ; de plus l'absence d'embolies cérébrales n'aurait pu être constatée qu'à la condition d'avoir ouvert le cerveau, ce qui n'a pas ét^ fait. MM. les jurés voient donc maintenant qu'un examen complet n'a pas été poursuivi ; mais ce qui est plus grave, cet examen a été dirigé par la pensée préconçue de constater s'il y avait ou s'il n'y avait pas d'endorcadite ulcéreuse, et l'endorcadite n'étant pas constatée, de rechercher un empoisonnement. L'expert n'est pas arrivé devant le cadavre qu'il avait à examiner avec une entière liberté, et bien certainement il était influencé par les circonstances qui avaient précédé la mort, circonstances qu'il connaissait.
Ces circonstances étaient graves, j'en conviens, et elles pouvaient faire soupçonner un empoisonnement. On a donc conclu à Tempoisonnement. Mais où est le poison qui a causé cet empoisonnement ? Vous ne le représentez pas. Aussije dis et je répète, moi médecin, que je ne sais pas de quoi M™e Claude est morte. Mais où le médecin ne peut rien dire, l'homme peut avoir une opinion. Claude a été mon élève; j'aipu pendant plusieurs années apprécier sa droiture, son honnêteté, son désintéressement ; j'ai eu peu déjeunes gens sous ma direction qui m'aient inspiré autant d'intérêt et de sympathie, et je le crois si hien incapable d'avoir pu commettre le crime qu'on lui impute, que, sur ce banc d'infamie, moi, son vieux maître, resté son ami, je lui tends la main.
Le geste accompagna les paroles, et quand on vit Carbonneau tourné vers Claude, la main tendue, Carbonneau,ce grand nom universellement respecté, une vive émotion se manifesta dans la salle, courant de banc en banc.
Le président ne la laissa pas se propager et se développer.
Quand on le vit prêt à parler on crut qu'il allait faire appeler Évette et la curiosité remplaça l'émotion.
— Je plains Évette, dit un avocat.
— Le président ne sera pas assez imprudent pour faire rouler l'expert de l'accusation.
— Évette est déjà levé.
— Il ne doute de rien, cet anîmal-là ! vous allez voir qu'il va prouver aux jurés qu'il est d accord avec Carbonneau.
— Devant Carbonneau cela serait fort.
Mais ce ne fut pas à Carbonneau que le président s'adressa, ce fut à Mérault.
— La défense n'a pas d'autres points sur lesquels elle désire se faire appuyer par le témoin? dit-il avec simplicité.
Mérault s'était tourné vers Claude, celui-ci se leva : il était tremblant; cependant, pour la première fois depuis
que ces débats étaient commencés, ses yeux avaient repris de l'assurance et de la fierté.
— MM. les jurés comprennent maintenant,dit-il, pourquoi je n'ai pas discuté pied à pied les rapports et les dépositions des experts.
— Vous attendiez cette réplique, dit le président^ en mettant dans son accent une dédaigneuse ironie.
— Elle était mon suprême espoir.
— Et maintenant ? dit le président.
— Maintenant je n'ai plus qu'à remercier mon vénéré maître ; quoi qu'il arrive, mon honneur et sauf .
Mais le président ne pouvait pas laisser passer une pareille parole.
— Ce sont MM. les jurés, dit-il d'un ton sentencieux, qui tiennent votre honneur entre leurs mains et qui peuvent vous le rendre...
Il fit une pause assez longue de manière à bien détacher la fin de sa phrase :
— ou vous l'ôter.
Puis s'adressant à Garbonneau :
— Vous désirez sans doute vous retirer, monsieur le docteur ?
Garbonneau s'inclina.
Le président fit un signe au ministère public, qui ré . pondit en laissant entendre qu'il lui était indiff'érent que Garbonneau se retirât ou ne se retirât pas, attendu que des témoins de ce genre ne comptaient pas pour lui. En réalité, il ne désirait rien tant que de le voir partir au plus vite, mais il eût été dangereux de laisser paraître les craintes que Garbonneau lui inspirait.
Quant à Mérault, il eût voulu le retenir, mais Glaude s'y opposa.
— Ce n'est pas à nous de lui imposer cette gêne, dit-il.
Plus encore que celle « du pharmacien Vandam » cette déposition de Garbonneau était mauvaise pour Taccusation.
Mais en outre, et à un autre point de vue, elle venait déranger les plans du président en coupant un effet qu'il * avait pris plaisir à. préparer et sur lequel il comptait pour dérider son auditoire.
A l'avance il savait bien qu'avec Garbonneau il n'y aurait pas de comique: personnage grave, haute position, le public ne rendrait pas ; mais il avait espéré se rattrapper largement avec le témoin qui viendrait après, le docteur Bauval, ce jeune médecin qui prétendait défendre l'accusé en soutenant que M™e Glande avait été tuée par une urémie. Il s'était fait expliquer ce que c'était que cette maladie, et il avait trouvé qu'elle prêtait au rire ; sans doute la matière était délicate, mais justetement on pourrait procéder par allusions ; en tout cas on pourrait forcer le témoin à bien préciser sa déposition, on le ferait entrer dans le détail, on l'obligerait à employer le mot propre, et l'embarras de ce jeune homme pour s'expliquer avec convenance et discrétion devant un auditoire féminin serait certainement drôle. Et puis, ne
méritait-il pas la raillerie, ce jeune médecin à peine sorti des bancs de Técole, qui voulait faire la leçon à ses anciens avec son urémie? on ne la lui ménagerait pas, et ce serait lui qui recevrait une bonne leçon ; ce ne serait que justice.
Mais maintenant que Garbonneau avait sérieusement parlé d'urémie, comment en parler en plaisantant ? Les jurés et le public étaient prévenus ; Bauval n'était plus ridicule.
C'était vraiment à désespérer. L'affaire ne serait pas complète : pas de comique! Enfin il fallait se résigner.
Et, dans l'espèce, il se résigna à écouter Bauval sans l'interrompre une seule fois, le laissant parler longuement (il fallait attendre le rapport de nouveaux experts) d'accidents urémiques, de néphrite interstitielle, de phénomènes de Gheyne-stokes, d'urémie à forme convulsive et comateuse.
Ce fut seulement quand Bauval fut arrivé au bout de sa démonstration que le président parut se réveiller :
*— Vous avez fini ?
— Je suis à la disposition de la cour pour répondre à ses questions.
— La cour n'a pas de question à vous poser, elle devait vous entendre, puisque vous peçsiez avoir quelque chose à dire, — il appuya sur ce devait de façon à bien marquer comment il accomplissait son devoir, si pénible qu'il fût — elle vous a entendu ; vous pouvez vous asseoir.
Puis, pendant que Bauval, tout déconcerté, cherchait une place, le président dit aux jurés :
— Si messieurs les jurés sont fatigués, ce que je comprendrais d'ailleurs, car ce n'est pas impunément que l'esprit s'applique à suivre des opinions contradictoires exprimées en un style vraiment scientifique, je puis suspendre l'audience.
Mais le style vraiment scientifique n^avait pas fatigué Tesprit de MM. les jurés, et Taudition des témoins put continuer, émaillée çà et là par les épigrarames et hs railleries présidentielles. Au milieu du défilé de ces témoins, parut une vieille paysanne endimanchée, qui s'avança d*un air ahuri, n'osant pas faire un pas sans regarder autour d'elle, cherchant évidemment par où elle pourrait bien se sauver, si le danger qui la menaçait devenait trop pressant. Enfin, poussée par Thuissier, elle arriva à la barre, et Ton put la voir ramassée dans son petit châle qui lui descendait à la taille, tenant le moins de place possible, humble, craintive, effarouchée par la robe rouge du président, en défiance contre tous ces gens qui la regardaient et à qui elle adressait des révérences.
— Levez la main..
Elle eût certes voulu s'en dispenser, ne sachant pas si cela ne l'exposait point, et pendant assez longtemps elle chercha à s'en défendre par toutes sortes de simagrées, mais enfin l'huissier lui ayant poussé le coude droit, elle se décida, mais ce qu'elle dit, personne ne l'entendit :
— Ure...
— Dites, je le jure.
— Je veux bien.
— Dites-le alors.
«—Je l'ai déjà dit.
— Dites-le encore bien distinctement.
Ah ! bien oui, distinctement: « Bure... sure... pure... mure .. dure... » on entendit tout, excepté « jure »•
— Votre nom, vos prénoms, votre âge, votre demeure.
Il ne sortit de sa bouche qu'un bredouillement confus.
— Vous dites?
— Mlanignot.
Loin de se fâcher, le président parut enchanté. Tien-
drait-il enfin son témoin espéré? le rire courait sur tous les bancs, fou, irrésistible; on riait sans bien savoir pourquoi, pour rire parce qu'on n'avait pas ri.
Ce fut l'huissier qui se chargea de traduire ce « Hlanignot » : Mélanie Mignot, 68 ans, Bourlandais.
Le président s'était tourné vers Mérault :
— La défense attend des éclaircissements de cette bonne villageoise? demanda-t-il avec un sérieux parfait.
— Oui, moQsieur le président, et sur un point trèsimportant.
— Ah f vraiment! Eh bien tant mieux.
— Je voudrais qu'elle racontât à messieurs les jurés ce qu'elle a vu dans les bois de la Rouvraye, le 24 avril.
— Ah ! c'est un récit que vous lui demandez : très-bien.Ma brave femme,voulez-vous faire le récit qu'on vous demande?
Elle hésita longtemps, regarda Mérault d'un air de reproche et' le président avec crainte ; enfin elle parut vouloir se jeter la tête la première dans le précipice qui venait de s'ouA^rir devant elle.
— Ce que j'ai dit, je l'ai dit; ça, c'est vrai, je ne m'en dédis pas.
— Voulez-vous me le redire ?
— Puisque je l'ai dit!
Ilïallut la prier, la forcer ; puis, quand elle fut décidée, il fallut, ce qui ne fut pas moins difficile^ l'amener à s'adresser aux jurés.
— Puisque c'est monsieur qui m'a causé, dit-elle, je lui cause, comme ça se doit.
— C'est l'avocat qui vous a parlé, dit le président, mais c'est à MM. les jurés que vous devez répondre.
Cela parut l'étonner prodigieusement, et elle réfléchit, se demandant sans doute si on ne se moquait pas d'elle ; mais à la fin elle se résigna, comme une pauvre femme,' décidée d'avance à tous les sacrifices.
— Pour lors, dit-elle, il faisait beau, et j'avais envoyé Pulchérie couper de l'herbe dans le bois : Pulchérie, c'est ma petite-fille, l'enfant de mon garçon que j'élève depuis qu'elle a perdu son père; c'est une jeunesse, dix-huit ans, une bonne petite fille, mais enfin une jeunesse, et puis c'est la faute de ses yeux, elle en a trop...
— Combien donc en a-t-elle? demanda le président.
— Bien entendu, deux, comme tout le monde; mais seulement, vous savez, ça brille -trop. Pour lors, comme elle ne revenait pas, voilà que ça me met la cervelle en feu : trois heures, quatre heures....
— Pour couper une botte d'herbe?
— C'est trop. Je me dis donc que je vas l'aller chercher. Et j'y vas. Pas douce que j'étais. Je savais bien qu'il n'y avait pas de mal, mais il ne faut pas laisser la jeunesse causer. Je prends l'allée du Grand Fayard et puis celle des Buées. Je ne la trouve pas. J'aurais pu. l'appeler; mais non. Je vas toujours. Et comme j'approchais de la fontaine du Frère-Robert, j'entends... (elle imita le bruit d'un baiser), le sang ne me fait qu'un tour, et je me dis : Hélas! mon Dieu ! du coup ça y est.
Un éclat de rire qui roula de bancs en bancs lui coupa la parole.
— Pour ça, dit-elle, lorsqu'elle put reprendre, vous avez bien raison de vous moquer de moi. Je m'approche doucement pour voir, j'écarte les branches et qu'est-ce que j'aperçois? Monsieur que voici — elle montra -Claude — il était à genoux devant sa femme assise qui lui embrassait la main en disant :« Oh! mon Etienne, comme je t'aime. » En les voyant, non vrai, vous savez, personne n'aurait cru que c'était un homme à empoisonner sa femme.
— Vous êtes certaine d'avoir bien reconnu le docteur Claude? demanda le président, comme s'il ne voulait pas
qu'on restât sur Taccent de ces paroles : « Oh! mon Etienne, comme je t'aime. »
— Oh! bien sûr.
— Vous l'avez reconnu malgré les branches ; vous le reconnaissez?
— Je lai reconnu ce jour-là; je le reconnais aujourd'hui, comme je le reconnaîtrais dans cent ans.
— Je vous le souhaite. Et votre petite-fille?
— Je ne l'ai pas trouvée; mais quand je suis revenue à'ia maison, elle était rentrée ; elle s'était 'endormie dans le bois.
— Ça se comprend : vous pouvez vous asseoir.
Mais Mérault ne voulut pas que l'effet de cette déposition, que le président avait poussée au comique, se perdit en plaisanteries frivoles.
— AJM . les jurés, dit-il en se levant, voudront bien retenir ce témoignage, il prouve dans sa naïveté quels étaient les sentiments de ces jeunes mariés en ce jour qui devait se terminer par une si terrible catastrophe ; et l'emploi de leur temps.
La procession des témoins continua : Mérault en avait fait assigner un grand nombre qui tous devaient déposer sur un même point, et prouver par des faits que Claude, au lieu d'être l'homme d'argent que montrait l'accusation, était au contraire un homme de dévouement.
— Mon Dieu, dit le président, ennuyé de cette monotonie, nous connaissons ce dévouement, l'accusé nous en a parlé, c'est ce sentiment qui Ta inspiré depuis son enfance; il n'est donc pas contesté.
Cependant Mérault ne renonça pas à l'audition de ses témoins, surtout à celle de l'abbé Colombe.
On vit donc s'avancer le curé-doyen d'Hannebault, marchant vivement pour ne pas faire attendre la cour, les yeux baissés, la rougeur de l'embarras sur le front et sur
les joues, plein de douceur et d'affabilité, aussi sincèrement humble dans sa position de curé delà plus belle église du diocèse qu'il l'avait été pauvre vicaire, aussi contraint qu'à cette époque, aussi gêné par excès de timidité et de modestie, et se croyant toujours de la meilleure foi du monde « un bien pauvre homme. »
Il avait tenu à apporter un témoignage en faveur d'un enfant de sa paroisse, et c'était lui qui avait écrit pour qu'on voulût bien l'entendre.
Ce qu'il avait à dire n'était point d'accord avec certaines appréciations de l'acte d'accusation ; il en demandait bien pardon à la justice, mais il croyait dévoir l'éclairer — si cela n'était pas trop de présomption — en rapportant un fait p>ersonnel.
— Lorsque le docteur Claude est arrivé à Condé, il m'a rendu visite, et, avec une charité toute chrétienne il s'est mis à ma disposition pour les pauvres malades de ma paroisse : — « Quand cela vous paraîtra gravé, me dit-il, je vous prie de m'appeler, et comme je ne veux pas faire concurrence à mes confrères, vous serez censé me payer mes visites ou mes opérations avec des aumônes que vous aurez reçues pour les employer au soulagement des malades. » Ces cas graves se sont présentés plusieurs fois, ce qui se comprend dans une ville d'industrie; j'ai fait appeler le docteur Claude, il est aussitôt accouru, et..* (ici l'abbé Colombe balbutia en rougissant), et je me suis fait le complice de sa charitable supercherie : personne n'a jamais su qu'il donnait généreusement, gratuitement, son savoir, son temps et sa peine. Mais aujourd'hui je tiens à confesser ce dévouement et cette discrétion. Oh ! messieurs les jurés, ne pensez pas qu'un homme qui fait ainsi le bien en se cachant, est coupable, dans une honteuse pensée de lucre, de commettre un crime comme celui dont on l'accuse.
— La cour vous remercie de votre témoignage, monsieur le doyen, dit le président ; il est celui d'un saint prêtre dont tout le monde vénère l'esprit de charité.
L'abbé Colombe voulut échapper à cet éloge, il fit quelques pas en arrière, puis il en fît quelques autres en avant pour revenir, comme s'il avait oublié de dire quelque chose, et enfin il se retira en portant sa main à sa tête par un geste qui disait clairement.
— Je suis un si pauvre homme.
XY
Malgré les dépositions de M^e Mérault, de Vandam, de Carhonneau et de Fabbé Colombe, malgré la lettre de Véronique, la situation de Claude ne s'améliorait pas.
Le public était toujours hostile ; et rares, très-rares étaient les personnes qui ne croyaient pas à l'empoisonnement; or, s'il y avait empoisonnement, quel autre que Claude pouvait être coupable ? deux faits l'écrasaient : le testament et l'absence du poison.
Quant au jury, qui venu des quatre coins du département ne subissait pas les préventions à travers lesquelles les gens de Condé avaient toujours envisagé T affaire, il avait passé par les sentiments les plus opposés, inclinant un jour à 1 innocence, le lendemain à la culpabilité; mais son impression semblait de plus en plus mauvaise à mesure qu'on avançait. Sans doute, il y avait des témoignages favorables, mais aussi combien de charges accablantes : a Je ne sais pas de quoi elle est morte, disait Carhonneau : » — « Je jure qu'elle a été empoisonnée, disait Évette. » Au milieu des contradictions dont on les faisait juges et des débats médicaux, qu'ils devaient trancher, eux qui n'entendaient rien à la chimie ni à la médecine, il y avait une voix qui sans cesse retentissait à leurs oreilles et dont
Faccenl n'avait pas changé, celle du président; il n'avait pas été ébranlé, celui-là, il croyait fermement à la culpabilité ; les témoignages n'avaient pas entamé sa conviction; et c'était un habile homme qu'on ne trompait pas, un honnête homme qui ne trompait pas ; que le doute fût né dans son esprit à mesure que se déroulait l'affaire, et bien certainement il l'eût laissé paraître; ne l'avait-il pas déjà fait dans une autre cause; s'il se montrait aussi affirmatif, c'était parce qu'il croyait; si agressif, c'était parce que l'indignation l'entraînait ; il fallait avoir égard à cela, et grandement.
Par Beauvisage, Nathalie, de plus en plus ardente à la défense, à mesure que le danger croissait, connaissait le sentiment de quelques-uns des jurés, qui, trop faibles pour renfermer en eux-mêmes les luttes de leur conscience, les trahissaient au dehors : l'un avait écrit à son frère, magistrat en province, pour lui demander conseil, et celui-ci avait répondu de s'en rapporter aux experts ; un autre, dans son trouble, s'était adressé à son confesseur; un troisième disait tout haut qu'il donnerait bien cent écus pour n'avoir pas à se prononcer dans une pareille affaire, attendu que s'il mettait un oui il aurait des remords, et que s'il mettait non il en aurait tout autant et peut-être même plus encore. Celui-là était le plus sage, le plus modéré, assurait Beauvisage, car il ne fallait augurer rien de bon de ceux qui ne parlaient pas, leur opinion depuis le premier jour était faite.
Combien y avait-il de jurés de ce genre?
Combien y avait-il d'irrésolus?
Questions terribles, insolubles.
Et cependant il ne pouvait pas ne pas être acquitté, cela était certain ; on ne condamne pas un innocent; on ne le condamnerait pas, lui; dans le doute les jurés diraient : non; il serait sauvé.
C'étaient là les raisonnements, les angoisses de ses nuits que la fièvre faisait si longues, si horribles; depuis que duraient ces débats, elle avait vieilli de dix ans et souffert plus qu'on ne peut souffrir dans une vie humaine; Véronique était vengée. Elle s'était trompée en s'imaginant qu'on peut, quand on est intelligent, peser le poids d'un crime avant de le commettre : je ferai, n'est pas du tout la même chose que j'ai fait; la jalousie alors avait cuirassé son cœur, qui maintenant souffrait à nu toutes les tortures du remords; vivante, Véronique était sa rivale, son ennemie; morte, elle était redevenue sa cousine, son amie, sa sœur.
Quel supplice de supporter cette attente.
Quelles douleurs de voir Claude se débattre dans cette lutte, accablé moralement aussi bien que physiquement, à bout de forces, perdant le calme, suant d'angoisse et d'impuissance devant une preuve qui l'abattait, et restant écrasé misérablement quand elle n'aurait qu'un mot à dire, pour le relever, le sauver, mais en se perdant ellemême, et, ce qui était plus affreux, en le perdant.
Cependant les contre-experts avaient achevé leur travail, et ils vinrent en rendre compte à Ja cour.
Leurs recherches s'étant terminées pendant une audience, personne dans le public ne savait quelles étaient leurs conclusions : avaient-ils trouvé de la digitaline^ n'en âvaient-ils pas trouvé?
Lorsqu'ils entrèrent dans la salle des assises, tous lés yeux se ramassèrent sur eux pour lire sur leurs visages la réponse à cette question; mais ces visages étaient impénétrables.
— Messieurs les experts, êtes vous d'accord? demanda le président, que l'émotion pas plus que la curiosité n'empêchaient jamais d'être maître de lui, et qui posa cette
question de Tair d'un homme qui n'admet pas que des experts puissent s'accorder.
— Oui, monsieur le président.
— Alors, veuillez-nous faire connaître les résultats de votre expertise.
Et il donna la parole à l'un d'eux, celui qui possédait le plus d'autorité.
C'était une trop bonne chance de figurer dans ce procès pour que l'homme heureux qui avait la parole n'en abusât pas un peu : ce fut donc longuement, très-longuement, en s'écoutant et même en s'admirant qu'il expliqua comment ses confrères et lui avaient procédé et qu'il décrivit la méthode d'HomoUe, qu'ils avaient suivie, avec quelques modifications exigées par les circonstances, en se contentant des matières qu'ils avaient recueillies et sans recourir à l'exhumation.
Cependant, quelque plaisir qu'il eût à s'étendre sur le procédé qu'ils avaient employé, sur leurs soins, leurs précautions, il fallut enfin arriver à une conclusion.
Elle fut la destruction du système de Vandam : on avait retrouvé de la digitaline, mais en quantité impondérable ;. ce n'était donc point par la digitaline qu'avaient été tués les animaux soumis aux expériences physiologiques*
Le président prodigua les remerciements aux experts pour leur activité et leur zèle, les félicitations pour leur savoir, puis, tout de, suite, avant de les laisser se retirer il fit appeler Vandam.
— Vous a;vez entendu les conclusions de ces messieurs, dit il avec un accent de commisération qui montrait combien la mésaventure de ce « pharmacien » était pitoyable.
— Parfaitement.
— Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que c*es messieurs ont opéré avec tout le soin désirable?
— Je le pense.
IiË DOOTEUtl CLAUDE. 347
— Permettez, il ne faut pas d'équivoque ni de fauxfuyants, le reconnaissez-vous ou le contestez- vous?
— Je ne le reconnais ni ne le conteste, puisque je n'ai pas assisté à leur expertise.
— Ah! voilà, vous auriez voulu sans doute que la cour vous choisit comme un des expBrts?
— Justement ; j'aurais souhaité que les experts fussent désignés d'un commun accord par l'accusation et la défense : ils auraient opéré ensemble.
— Sans doute vous auriez opéré mieux que ces messieurs : vous leur auriez donné des conseils; vous les auriez éclairés des lumières dont vous avez l'usage exclusif?
— J'aurais opéré différemment, et de cette différence seraient résultées des comparaisons.
— Tout à votre avantage?
— Peut-être.
— Voulez-vous pren'dre la peine d'expliquer à ces messieurs comment vous auriez opéré?
— Par la méthode de Stas et d'Otto; je ne conteste pas les mérites de la méthode d'Homolle, maïs pour donner des résultats certains, elle a besoin d'être toaniée par des mains qui en ont l'expérience, attendu que si les lavages à la benzine ne sont pas faits avec une grande pré-, caution, cette substance dissout, même à froid, certaine quantité de digitaline. Messieurs les jurés comprendront...
— Messieurs les jurés comprendront, interrompit vivement le président, qui si les experts avaient employé la méthode de Stas, vous les critiqueriez pour n'avoir pas employé la méthode d'Homolle ; ce serait la méthode de Stas alors qui aurait tous les défauts, et celle d'Homolle toutes les qualités. Messieurs les jurés apprécieront votre méthode de discussion.
La qualité maîtresse de Vandam, c'était le calme : au lieu de répliquer au président, il reprit sa phrase au point
même où elle avait été interrompue, et il engagea une discussion avec les experts sur la question de savoir combien de digitaline avait pu être dissoute par les lavages à la benzine ; mais tout en parlant il remarquait qu'il ne produisait aucun efiet sur les jurés ; Tobservation du président avait porté coup ; ils voyaient en lui un homme qui critique pour critiquer.
Il y avait encore quelques témoins à décharge à entendre ; ils comparurent. Puis, au moment qu'on croyait que le président allait donner la parole au procureur de la République pour soutenir l'accusation, il fit appeler le docteur Evette.
Les inconvénients qu'il y avait à mettre Évette en présence de Carbonneau n'existaient plus. Il n'y avait plus à craindre que l'expert de l'accusation fût roulé ; au contraire, il y avait tout avantage à ce qu il résumât, avec sa parole habile et facile, tout ce qui avait été dit par les experts, les contre-experts, les médecins, les pharmaciens; il ferait la lumière dans cette confusion.
Il la fit, en effet, et très- adroitement. Un avocat ne s'en fût pas mieux tiré, et, de fait, n'était-il pas avocat?
Lui, en contradiction avec l'illustre savant qui était venu apporter à un ancien élève l'appui de son amitié généreuse, il ne fallait pas que MM. les jurés crussent cela. De divergences entre eux, il n'en existait pas, il n'en avait jamais existé, au moins de divergences sérieuses. Assurément, leur manière de s'exprimer n'était pas la même, et personne plus que lui ne le regrettait, ne se consolant de cette infériorité que par la pensée qu'il est des maîtres qu'on ne peut pas égaler, que même on ne peut pas approcher. Mais, en allant au fond des choses, que voyait- on? les formules scientifiques écartées : Taccord, un accord parfait» C'était au point de vue théorique que le professeur Carbonneau s'était placé; lui expert, c'était au point
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de vue pratique. Dès lors, n'était-il pas tout naturel qulis n*eussent pas envisagé les choses de la même manière, au moins en apparence? Théoriquement, le cœur de M"* Claude n'était pas parfait, cela était bien certain ; ce n'était pas un modèle pour des élèves. Mais, pratiquement, il était excellent, ce cœur, et tel qu'on n'en voit pas souvent d'aussi bon, car la perfection n'est pas de l'humaine nature. Et puis, les altérations qu'il avait signalées dans la nécropsie n'avaient-elles pas été causées par le poison, qui, suivant l'accusation, avait été administré, avait été essayé plusieurs fois avant la mort, afin d'amener une maladie avec des traces de maladie.
Ce fut sur ce ton et avec le même bonheur qu'il répondit aux reproches de n'avoir pas examiné le foie et le cerveau : cet examen avait été fait soigneusement, mais toujours au point de vue de la pratique, le seul qui eût de l'importance pour la justice.
Quant à l'urémie du docteur Bauval, il en eut facilement raison : cette thèse était ingénieuse, mais elle ne reposait sur rien, et il se moqua de son jeune confrère, qu'il renvoya à l'école, d'où il était sorti un peu tôt peut-être.
Il ne laissa pas un point sans réponse : c'étaient ses adversaires qui, en critiquant ses rapports, en avaient fait jaillir la lumière.
— Ainsi, dit le président, votre conviction est complète?
— Ma conviction est que M"*^ Claude a été empoisonnée : tout le prouve, et je l'affirme.
— Qu'avez-vous à répondre? demanda le président à Claude.
— Ce sera le plaidoyer de mon avocat qui répondra à cette plaidoirie.
— J'admire que dans voire situation vous ayez assez de calme pour faire des mots.
— Pourquoi le substitut parle-t-il après le procureur général? demanda un avocat lorsque M. Bassaget se leva pour prendre la parole après Evette, Taccusation, il me semble, n'a plus rien à ajouter.
Il se trompait : l'accusation avait au contraire bien des choses à ajouter, sinon nouvelles, au moins importantes puisqu'elle garda la parole pendant cinq heures, et avec la volubilité de M. Bassaget cela faisait un réquisitoire d'une terrible longueur. Un moment il avait pensé à modérer la rapidité de son débit, dans 1 espérance que la sté* nographie recueillerait son discours; malheureusement la politique avait envahi les journaux, il n'y avait de place que pour les professions de foi des candidats, les querelles électorales, les manifestes, et, forcé de renoncer à ce doux espoir, il s'était consolé en se disant qu'il émerveillerait au moins l'auditoire par la facilité et l'abondance de son élocution.
Et de fait il l'avait vraiment étonné : un journaliste qui avait renoncé à rendre compte de ce discours, même dans une courte analyse, et qui était décidé à le remplacer par une formule un peu vieille peut-être mais toujours excellente : « le ministère public soutient énergiquement l'ac-
cusation », s'était amusé, au bout de quatre heures, à calculer combien de mots avaient coulé par ce robinet, et il avait trouvé le chiffre fantastique de 35 à 40,000.
Que ne peut-on pas dire en 40,000 mots!
Quelle douleur pour lui d'être obligé de requérir toutes les sévérités d'une loi implacable contre un homme placé surTun des échelons les plus élevés de l'échelle sociale; quelle douleur de se trouver après ces débats en présence d'un coupable, alors que chaque jour il avait espéré de toutes les forces de son âme que de chaque témoignage sortirait une preuve d'innocence ou tout au moins un doute! Mais, hélas! ils avaient été si foudroyants ces témoignages, qu'il ne lui restait même pas à faire la démonstration de cette culpabilité qui, jour par jour, s'était imposée à la conscience de MM. les jurés, de sorte que sa tâche bien simple et bien facile, se bornait à les résumer en insistant sur quelques points principaux.
Et les points sur lesquels il avait insisté, c'avait été :
L'accusation d'empoisonnement se produisant avant le crime, et la clameur publique devançant la justice pour la forcera agir;
L'habileté infernale avec laquelle avait été de longue main préparé et essayé ce crime,- qui, par les ressources d'une science perverse devait dérouter les recherches de la médecine, de la chimie et delà justice;
L'audace avec laquelle ce crime avait suivi le confection du testament arraché à l'amour d'une pauvre femme fascinée par la passion ;
L'insolente assurance que l'accusé avait apportée dans sa défense en l'appuyant sur un argument qui justement se retournait contre lui et formait la plus terrible des accusations : la non-découverte du poison, puisque c'était précisément cette absence du poison qui prouvait que c'était lui, médecin habile, qui était l'empoisonneur, et qui
3fiî LE DOCTEUR CLAUDE.
avait employé pour la perpétration de son forfait abominable quelque poison nouveau, non encore expérimenté par la science ;
Enfin les ressources diaboliques qu'il avait su déployer pour se faire appuyer en ces débats, où seul il n'avait su, il n'avait pu rien dire, appelant à son secours et réunissant dans un concours commun, qui était quelque chose de stupéfiant, le dévouement d'un illustre médecin qui. trompé par l'amitié, avait voulu protéger quand même un ancien élève, et la complaisance d'un obscur pharmacien affamé de publicité.
— J'ai terminé, messieurs les jurés, j'aurais pu m'adresser à votre émotion et il m'eût été facile de la provoquer, j'ai voulu sans passion et sans emportement de langage ne faire appel qu'à votre seule raison ; j'ai voulu vous convaincre, et comme je n'ai pas dit un mot qui n'eût son écho dans votre conscience, jai achevé sans peine ce que les dépositions des témoins avaient commencé; je vous ai fait toucher du doigt ce qu'elles vous avaient montré : la culpabilité, une culpabilité certaine, évidente, dont personne ne doute maintenant. A vous, piessieurs, d'achever l'œuvre de la justice et de faire un exempte mémorable et terrible : je ne dis pas qu'il y ait beaucoup de médecins disposés à se débarrasser de leur femme par le poison, mais s'il en est il faut qu'ils sachent que malgré leur science leur crime sera puni : il est si facile pour eux qu'il faut qu'ils aient sans cesse devant les yeux l'avertissement queleur donnera votre verdict, et le souvenir de l'expiation.
S'il avait été trop loin en disant que personne ne doutait plus de la culpabilité de Claude, il s'était trompé, de peu cependant, car ils n'étaient pas nombreux maintenant ceux qui soutenaient l'innocence ; ce fut donc avec un profond étonnement qu'on écouta le lendemain les premiers mots de la plaidoirie de Mérault :
— C'est un ami qui se lève pour défendre un homme (!ITt*îf estime et quil aime. C'est en qualité d'ami qu'il a été choisi, sans quoi une voix plus éloquente que la sienne retentirait dans cette enceinte. Vous comprendrez donc, MM. les jurés, combien est profonde mon émotion en pesant la responsabilité dont je suis chargé, et vous me pardonnerez si ma voix tremble.
— Vraiment ces avocats ont toutes les audaces.
On se dit aussi qu'il était bien imprudent à Mérault, candidat dans les élections qui allaient avoir lieu, bien maladroit de s'avouer l'ami d'un empoisonneur.
Pour Mérault, l'innocence de Claude était aussi évidente que la culpabilité l'était pour le ministère public; cette innocence reposait sur un fait moral et sur un fait matériel : — on n'assassine pas la femme qu'on aime; — pour empoisonner quelqu'un il faut un poison.
Claude aimait sa femme, il le prouva.
Le poison qu'on l'accusait d'avoir administré n'avait jamais existé, il s'efforça de le démontrer.
Mais, s'il réussit dans la première partie de sa tâche, qui était facile d'ailleurs, et pour lui plus que pour tout autre, puisqu'il était inspiré et soutenu par ses propres souvenirs, il n'obtint pas le même résultat dans la seconde.
Il put réduire à leur valeur les calomnies et les accusations de la sottise ou de la jalousie, ce qu'il fît bravement, sans prendre souci de ceux qu'il blessait ; — il put relever les erreurs de l'autopsie et les affirmations imprudentes des experts; — il put venger Vandam et le montrer tel qu'il était, homme de savoir et de conscience, dévoué à l'amitié jusqu'au sacrifice, jusqu'au silence : — il put évoquer l'autorité de Carbonneau et s'en couvrir; — il put sommer l'accusation de montrer ou simplement de nommer le poison qui avait causé la mort de Véronique; — il put soutenir que personne ne savait la cause de cette
35i LE DOCTEUR CLAUDE.
mort; mais il y eut deux points autour desquels il tourna et retourna longuement, s'y reprenant dix fois, vingt ^ois, sans parvenir à démolir ou même seulement à ébranler les arguments de raccusation : le testament, — les symptômes qui avaient précédé la mort de la victime et qui s'étaient reproduits identiquement les mêmes dans toutes les expériences physiologiques.
Comme il parlait beaucoup moins vite que M. Bassaget, sa plaidoirie prit une audience, mais si consciencieuse, si habile, si convaincue que fût cette plaidoirie, elle ne produisit pas tout l'effet qu'elle méritait et qu'attendaient les amis de Claude.
Cela fut si sensible, que quelques-uns des parieurs enragés qui voulurent continuer leurs opérations soit pour en engager de nouvelles, soit pour se couvrir, ne trouvèrent personne pour prendre l'acquittement.
On s'attendait pour le lendemain à la réplique du ministère public, puis viendrait celle de l'avocat, et enfin le verdict qui serait rendu dans la soirée ou dans la nuit, mais au commencement de l'audience le président fit appeler Évette et Senelle.
— Messieurs les jurés, dit-il, nous avons pensé que vous pouviez avoir quelques questions à poser aux experts, quelques éclaircissements à leur demander.
Puis comme les jurés ne demandaient rien, il invita Èvette à s'expliquer de nouveau sur les symptômes qui avaient précédé la mort de M"® Claude, et sur ceux qui avaient accompagné la mort des animaux sur lesquels il avait fait ses expériences.
— Mais c'est une abomination, dit un jeune avocat; la défense doit pouvoir discuter les témoignages.
— La Cour de cassation a décidé, répliqua un autre avocat, qu'on pouvait faire entendre des témoins avant les répliques.
LE DOCTEUR CLAUDE. 35b
Évette n'apporta pas un témoignage, mais bien un nouveau réquisitoire plus terrible par son habile modération que celui du ministère publie : si Mérault avait pu faire naître la veille des 'doutes dans l'esprit des jurés, il les détruisit complètement.
Puis le procureur de la République continua; et enfin la parole fut pour la dernière fois donnée à Mérault, qui, pendant plus de trois heures s'efforça de faire passer dans le cœur des jurés les émotions et les sentiments qui enfiévraient le sien.
Enfin le président annonça que les débats étaient terminés, et d'une voix sonore qui devait être entendue de tous, il commença son résumé.
Il fut long, très-long, et le journaliste qui avait la maladie des chiffres constata, montre en main, que sur les deux heures qu'il dura, une heure fut donnée aux charges de l'accusation, un quart d'heure à l'éloge des experts et de leurs travaux, dix minutes à la démolition de Vandam et de Carbonneau, une demi-heure à l'exposé des moyens de la défense, et enfin cinq minutes à un discours adressé aUx jurés pour leur rappeler leurs devoirs.
Cependant le président était arrivé à la question que les jurés devaient résoudre par leur verdict : Etienne Claude est-il coupable d'avoir, en 1877, à Condé, par l'effet de substances pouvant donner la mort, attenté à la vie de Véronique Lerissel, son épouse?
Puis il leur avait rappelé les formes à observer pour leurs votes, et ils s'étaient retirés dans la chambre de leurs délibérations ; Beauvisage n'avait eu personne à remplacer.
C'était dans l'obscurité que le président avait achevé son résumé; pendant la suspension d'audience, on apporta quelques lampes et des bougies : l'impression que produisit leur faible lumière fut lugubre ; il sembla que
tout à coup de la salle des assises on était entré dans un sépulcre ; il y eut des gens qui, parlant haut, se mirent instantanément à parler bas, et même qui se turent.
Les amis de Claude avaient quitté Tâudience et ils s'étaient réunis chez M™* Mérauit ; seule Nathalie était restée avec Vandam, mais elle n'entendait rien de ce qui se disait autour d'elle; elle ne voyait rien de ce qui se passait.
Au bout d'une demi-heure la sonnette du jury retentit; l'audience fut reprise au milieu d'un silence terrible.
— Monsieur le chef du jury, veuillez faire connaître le résultat de vos délibérations, dit le président. .
Le chef du jury s'était levé, mais il fut assez longtemps sans pouvoir parler, arrêté,- étouffé par l'émotion: enfin il dit d'une voix tremblante :
— Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes» la déclaration du jury est : Oui, l'accusé est coupable.
On attendit; il s'assit sans rien ajouter : il n'y avait pas de circonstances atténuantes.
Les gendarmes ramenèrent Claude, et le greffier lut la déclaration du jury : puis tout de suite le ministère publie requit l'application des dispositions de Tarticle 302 du code pénal.
— L'accusé ou son défenseur ont-ils des observations à présenter sur l'application de la peine?
Claude se leva, et tournant vers le jury sa face décolorée, il dit :
— Oh! messieurs, je vous plains.
— Parlez à la cour, s'écria le président. Sans se retourner Claude s'assit :
— Je n'ai rien à dire à la cour.
Après une délibération de cinq minutes, le président prononça d'une voix ferme un arrêt qui condamnait Etienne Claude à la peine de mort.
En sortant de Taudience, Claude ne fut pas reconduit dans la cellule qu'il habitait depuis son arrestation : on le mena au cachot des condamnés à mort qui, par sa situation et sa disposition, présentait toutes les garanties désirables contre Tévasion ou le suicide.
Ce fut seulement en entrant dans ce cachot qu'il s'aperçut qu'il n'avait pas suivi son chemin de tous les jours, car il avait marché sans savoir qu'il marchait, sans rien voir de ce qui l'entourait, sans rien entendre de ce qu'on disait autour de lui.
Trois personnes l'attendaient: le directeur delà maison de justice et deux gg^rdiens; à la lueur d'une grosse lanterne posée sur un escabeau, il vit qu'un de ces gardiens portait un paquet de grosse toile écrue; alors, instinctivement, il jeta autour de- lui un regard circulaire : il était dans un cabanon en pierre de taille : voûte, murs, dalles,partout la pierre noircie par le temps; à un endroit seulement s'ouvrait un trou garni d'une hotte par où devait arriver un peu d»î lumière quand il faisait jour; dans un coin un lit, en face une table, sur cette table un bout de chaîne.
Le sentiment de la réalité lui était revenu.
Il s'arrêta :
— Vous m'attendiez, dit-il, vous saviez donc à lavance ?
— Nous devions être préparés, répondit le directeur.
Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, le gardien qui portait le paquet de toile l'avait développé; c'était une sorte de gilet qui s'ouvrait par derrière, il avait de longues manches réunies, sans ouverture au bout : un médecin n'avait pas besoin de demander ce qu'était ce singulier vêtement, — une camisole de force.
— C'est l'ordre, dit le directeur en paraissant s'excuser. Claude'eut un frisson, mais il ne montra aucune velléité de résistance.
— Faites, dit-il.
A Paris, le condamné à mort revêt la camisole de force aussitôt après l'arrêt, et il est gardé à vue jour et nuit par des surveillants qui sont enfermés dans son cachot, l'accompagnent au parloir, l'aident à manger de manière à ce qu'il ne soit jamais nécessaire de lui retirer la camisole de force, et ne le perdent pas de vue jusqu'au moment où il est remis à l'exécuteur; mais en province, où les prisons n'ont pas un nombreux personnel, le condamné à mort revêtu de la camisole de force et enchaîné, est placé seul dans un cachot et surveillé aussi soigneusement que possible.
Claude avait ôté sa redingote et son gilet ; on lui passa la camisole, qu'un surveillant lui laça dans le dos.
— Si vous avez froid, dit le directeur, vous pouvez mettre la capote d'infirmerie, que je vous ferai donner.
Pendant qu'on procédait à la mise à la chaîne, un bruit de pas pressés retentit dans le corridor; Mérault, suivi d'un surveillant qui l'éclairait, entra dans le cachot et vint à Claude les bras ouverts :
— Oh ! mon ami, mon pauvre ami !
Claude voulut le serrer dans ses bras, mais empêché par la camisole de force à laquelle il n'avait pas pensé, il ne put que Tembrasser. .
• — C'est l'émotion qui m'a paralysé, dit Mérault; vous avez été condamné parce que vous avez été mal défendu.
Claude secoua la tète.
^— • Vous avez été admirable, dit-il, jamais je n'ai si bien senti mon innocence qu'en vous écoutant ; mais, hélas! vous plaidiez cofitre la fatalité.
Mérault n'était pas un simple avocat ; il avait été magistrat; il allait probablement devenir député; le personnel de la maison de justice avait pour lui des égards qu'iln'aurait peut-être pas eus pour un autre.
Le directeur fit un signe à ses hommes, et ils sortirent tous du cachot, à l'exception d'un surveillant. Puisqu'on • avait accordé à Mérault la faveur extraordinaire de voir le prisonnier dans sa cellule, il convenait de s'associer à cette faveur; mais, en même temps, il importait de ne pas se départir de certaines précautions : il s'agissait d'un empoisonneur qui pouvait très-bien s'empoisonner luimême si on lui en laissait les moyens.
— Ce que vous me dites, continua Mérault, poursuivant son idée, est un.p consolation bien grande pour mon désespoir : mais ce n'est pas assez pour me rendre le repos.
— Que voulez-vous donc?
— Que, dès ce soir, vous signiez votre pourvoi en cassation.
— Je vous en prie, mon cher Mérault, ne me parlez pas de cela. Un nouveau procès, de nouvelles accusations, encore des luttes, des émotions, des espérances, des défaillances, encore la fièvre, l'exaspération, l'indignation; non, mon ami, non. Ah I vous ne savez pas quel
360 LE DOCTEUR CXAUDE.
sentiment de délivrance j'éprouve à penser que c'est fini. Quel soulagement I Plus de public qui m'observe, plus de président qui me raille, plus d'experts qui m'accablent, le repos enfin I C'est fini. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j'ai enduré pendant ces terribles audiences; vous n'imaginerez jamais quelles ont été mes tortures lorsque, l'audience finie, je rentrais dans ma cellule, et que, pendant ma nuit sans sommeil, j'examinais ce qui s'était passé, ce que j'avais dit, ce qui se passerait le lendenaain, ce que je devrais dire. Maintenant c'est fini, l'irréparable est accompli! Je n'ai plus à m'inquiéter de demain. Quelle délivrance que la mort !
— Pas celle-là!
— Qu'importe! Ne plus penser, ne plus se souvenir, dormir... dans une nuit sans étoiles, il est vrai, mais aussi sans rêves, et surtout sans réveil. Ah! mon ami, que je suis las !
Et faisant quelques pas, difficilement, gêné qu'il était par sa chaîne et sa camisole de force, il s'assit sur le bord de son lit.
Puis continuant :
— Il y a des vieillards si infirmes, si malheureux qu'ils appellent la mort, fin de leurs misères; malgré mes trente ans, je suis plus vieux qu'eux,, puisque je sais que je n'ai pas quarante jours à vivre, et cependant ces quarante jours m'épouvantent; qu'en ferai-je? je voudrais que ce fût pour demain. Et vous me demandez de signer mon pourvoi en cassation! Mais quand même il serait admis; quand même je serais renvoyé devant d'autres jurés qui m'acquitteraient, que voulez-vous que je fasse de la vie : Où vivre? Pour qui vivre? L'horreur du passé, le dégoût du présent, pas d'avenir, vous sentez bien, mon ami, que la vie n'est plus... je veux dire ne serait plus possible pour moi.
LE DOGTEUU CLAUDE. 361
— Mais l'honneur I
Claude détourna la tête, et pendant quelques instants il parut accablé.
— Après ce que. j'ai souffert, aujourd'hui et m ces derniers temps, dît-il enfin, voilà une parole qui m'est douloureuse.
— Mon ami...
— Oh ! je ne vous reproche pas de l'avoir prononcée, je sens ce qui vous l'a inspirée, l'amitié, le dévouement, le devoir; mais j'aurais voulu que vous l'épargniez à mon esprit bouleversé. L'honneur! Oui, je laisserai un nom flétri : assassin, empoisonneur.
11 se releva brusquement, et n'ayant pas ses bras pour le maintenir en équilibre, il faillit tomber.
— Ah! ne croyez pas, dit-il, ne croyez pas que je ne suis point sensible à cette idée. A dire vrai, c'est elle qui m'a soutenu dans le cours de ces débats. Yingt fois j'ai été sur le point de m'abandonner et de laisser aller les choses; c'est l'honneur qui m'a relevé.
Et comme il vit que Mérault le regardait avec surprise :
— Vous ne vous êtes point aperçu de ces défaillunces, dit-il, et vous m'avez cru fort quand j'étais bien faible. Je me cachais de vous; je vous voyais si dévoué à ma cause que je ne voulais pas ébranler votre courage ; vous vous seriez troublé peut-être, et il fallait que vous au moins vous gardiez une certaine espérance. Pour moi cette espérance je l'ai perdue dès les premiers jours, et après la déposition d'Evette j'ai vu que la conviction des jurés était faite. Tandis que les jurés cherchaient sur mon visage les effets que les dépositions des témoins produisaient en moi, je cherchais de mon côté à lire sur les leurs les effets qu'elles produisaient en eux. Je ne sais pas s'ils se sont trompés; mais moi je ne me suis pas
362 LE DOCTEUR GL/lUDE.
trompé pour eux; j'étais condamné; rien ne pouvait me sauver, ni personne, ni Yandam, ni Garbonneau^ en qui j*ai tant espéré un moment, ni la lettre de ma pauvre Véronique, ni votre plaidoirie.
— Et c'est justement pour cela que je vous demande de signer votre pourvoi : nous avons été jugés par un jury prévenu ; nous aurons d'autres experts, un autre président.
— Et ce sera la même chose : pouvez-vous m'en promettre un qui me traite comme si j'étais innocent ? Ni jury, ni experts, ni président, ni personne n'admettra mon innocence. 11 faudrait un miracle. Cette mort s'est produite dans des conditions si extraordinaires et dans des circonstances si inexplicables, avec des symptômes si graves que, juré, j'aurais peut-être répondu comme ceux qui viennent de me condamner.
Mérault le regarda longuement, tâchant de lire en lui, et de deviner ce qu'il y avait sous ces paroles.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien... rien; ne revenons pas dans le passé ; n'entrons pas dans l'avenir, et je vous en prie, laissez-moi le repos de l'heure présente : je suis brisé, anéanti de corps, d'esprit.
— Claude, encore une parole; c'est pour mon propre repos que je la prononce; en sera-t-il pour moi si je reste avec le remords de n'avoir pas tout fait pour vous sauver, et je n'ai pas tout fait, j'en ai la conscience; émotion, impuissance, peu importe, mais j'ai été insuffisant dans votre défense. Voua réfléchirez à cela.
— J'aurais tant voulu ne pas réfléchir.
— Je vous verrai demain.
— Oui, à demain, et encore une fois merci.
H voulut tendre la main à Mérault, mais la camisole retint son bras.
— Merci...
Comme il était resté sur son lit après le départ de Mé • rault, absorbé en lui-même, le surveillant, qui pendant qu'avait duré cet entretien était resté immobile, s'approcha de lui :
— Monsieur le docteur rie Tnangera-t-il pas? demanda-t-il .
Claude sortit de sa rêverie.
— Oui, c'est vrai, dit-il, j'ai soif, je voudrais boire.
— Et manger?
— Qu'on me donne ce qu'on voudra.
Le surveillant sortit, emportant la lanterne, et il ferma la porte en tournant le pêne et en poussant les verrous.
Au bout de peu de temps il revint accompagné d'un de ses camarades, qui portait un panier.
Ils en vidèrent le contenu sur la table.
Claude alors s'approcha, mais son esprit ne s'était pas encore habitué à l'idée de la camisole de force ; prêt à avancer la main pour prendre la carafe, il se sentit retenu, et s'étant arrêt éj il regarda les surveillants.
— Je vas vous aider à manger, dit l'un d'eux.
— Versez-moi un verre d'eau, je vous prie.
Le verre rempli, le surveillant le porta aux lèvres de Claude,
Malgré sa camisole de force, Claude eut une meilleure nuit que toutes celles qu'il avait passées depuis le commencement de son procès : sa condamnation lui avait rendu le calme de l'esprit , il éprouvait comme un vague sentiment de délivrance.
Ce fut seulement vers le matin qu'il s'éveilla et probablement il aurait dormi encore quelques heures, s'il n'avait point eu les membres paralysés par la camisole et la chaîne.
Il se leva pour rétablir la circulation du sang, mais il n'était pas libre de marcher et dé remuer comme il l'aurait voulu, comme il en avait besoin : sa cel!u'c était plongée dans une épaisse obscurité et il se cognait aux murs, à la table, au lit, sans pouvoir porter ses mains en avant pour se protéger.
Cette camisole de force et cette chaîne étaient exaspérantes.
Il revint s'asseoir sur son lit et tâcha de trouver une position pour attendre sans trop souffrir la venue du ji)ur ; mais l'application même qu'il mettait à ne pas remuer lui causait une intolérable irritation.
l.a camisole de force est assurément unn cruelle torture
pour le pauvre fou auquel on l'impose; mais combien plus cruelle est-elle encore pour un homme sain : chez le fou comme chez l'ivrogne, la sensibilité est jusqu'à un certain point paralysée, tandis qu'elle est, au contraire, exaspérée chez celui qui, pendant une lutte comme celle qu il venait de soutenir, a été constamment surexcité et enfiévré. Kst-il humain d'ajouter au supplice moral que lui impose la pensée de l'exécution imminente, ce supplice physique qui lui enlève le repos, dans lequel il trouverait au moins quelques instants d'oubli ; et cela pendant une durée de quarante ou cinquanle jours?
Enfin, une faible lueur blanche se montra dans le trou que Claude avait rr^marqué la veille à la voûte de son cachot; elle grandit, elle s'éclaircit : c'était le jour.
Ses yeux, habitués à l'obscurité, distinguèrent les objets qui meublaient sa cellule, et il put marcher sans aller se heurter contre le mur. Le bruit de ses pns attira l'attention d'un surveillant ; le judas percé dans sa fortc s'ouvrit, et un flot de lumière jaillissant d'une lanterne inonda son cachot: on faisait bonne garde; Thommf^ sans lui adresser la parole, se retira et le judas se referma.
Dans la matinée, on vint le prévenir qu'on l'attendait au parloir, et il suivit le surveillant qui était venu le chercher.
Ce parloir était divisé en deux parties par une cloison grillée ; derrière cette cloison il aperçut une femme en deuil; c'était Nathalie.
Lorsqu'elle le vit s'avancer, marchant lentement, les bras serrés dans la camisole qui lui enveloppait le buste, elle poussa un cri étouffé et se cacha le visage dans ses deux mains par un geste où il y avait autant d'horreur que de pitié.
Un surveillant se tenait dans la partie du parloir où
elle avait été introduite ; un autre était entré avec Claude : c'était en préserjce de ces deux hommes qu'allait avoir lieu leur entrevue.
Ayant abaissé ses mains, elle restait les yeux attachés sur Claude, mais sans pouvoir prendre la parole, suffoquée par l'émotion.
— J'ai été bien vivement touché, dit-il, du zèle que vous avez apporté à ma défense ; j'ai chargé Mérault de vous témoigner toute ma gratitude.
— N'était-ce pas naturel, murmura -t elle d'une voix étouffée : pensiez-vous donc que j'agirais autrement?
— Non.
— Malheureusement ce n'était pas du zèle qu'il fallait ; mais ce que nous n'avons pas fait, nous le ferons ; nous vous sauverons ; car vous ne persisterez point, n'est-ce pas, dans la résolution que vous avez communiquée à Al. Mérault?
Il secoua la tête.
— C'est impossible, s'écria-t-elle ; vous n'infligerez pas cette douleur à ceux qui vous aiment, — elle se reprit — à vos amis; pour eux vous vous laisserez sauver; je vous jure que nous vous sauverons.
Elle joignit les deux mains et elle le regarda passionnément, comme au temps où elle était sa maîtresse.
Puis, ne trouvant pas dans le regard de Claude un accord avec le sien, elle voulut atténuer ce qu'il y avait de trop violent dans l'expression de ses sentiments, qui se trahissaient brusquement malgré elle.
— 11 paraît, dit-elle, qu'il y a plusieurs moyens de cassation à faire valoir, et l'on assure même que M. Hairies de la Fresloniôre est homme à en avoir glissé un exprès.
— Allons donc !
— Certainement il a tout fait pour arracher votre condamnation aux jurés ; mais c'est précisément pour ra-
cheter son activité et son zèle qu'il n'aura pas été fâché de laisser introduire quelque part, à un endroit bien caché, quelque nullité que vos conseils doivent découvrir s'ils cherchent bien, difficilement, il est vrai, mais enfin (jui n'est pas si bien enveloppée qu'on ne puisse la trouver ; c'est là pour lui une sorte de compensation qui, dit-on, est tout à fait dans son caractère ; d'une main il vous précipite dans^l'abîme, de l'autre il vous tend la perche ; par ce moyen, quoi qu'il arrive, il a la conscience tranquille. En écoutant ces paroles, les deux surveillants se regardaient avec indignation: un président d'assises! c'était impossible ; mais ils étaient là pour remplir un rôle muet, non pour interrompre ; des oreilles et des bras, non des bouches.
— Et ce serait quand les choses se présentent ainsi, continua Nathalie, que vous refuseriez de vous pourvoir; quand la cassation est certaine ; quand l'acquittement par un autre jury qui ne sera pas sous les mêmes influences que celui-ci est assuré aussi.; mais ce serait un suicide !
— Eh bien, quand cela serait !
Un cri lui échappa, mais elle le retint à moitié : elle n'était que son amie, c'était en amie qu'elle devait parler. C'étaient les sentiments d'une amie qu'elle devait éprouver et non d'autres ; Theure n'était pas venue d'ouvrir son cœur, et même elle devait soigneusement veiller à ne pas le laisser s'emporter.
— Pourquoi tiendrais je maintenant à la vie, dit-il ; trouvez -vous qu'elle me soit douce ?
— Pourquoi? Je ne sais pas ; bien qu'il me serait facile de trouver de bonnes raisons pour vous prouver que vous ne devez pas désespérer ainsi. Mais pour qui? Je le sais bien. Pour vos amis, que cette résolution plongerait dans le désespoir, ^i jusqu'au bout vous persistiez à vous y tenir. Il ne convient pas de parler de moi, je ne veux donc
rien dire de la douleur que vous me causeriez, à moi qui vous ai si... Non, je ne veux parler que de vos amis, AJérault et Vandara. Quand M. Mérault est rentré hier soir en vous quittant, nous étions tous chez lui, attendant son retour avec angoisse, pour savoir dans quel état il vous avait trouvé; mais personne de nous n'avait pensé à ce qu'il nous apprit. Ah ! je vous assure que si vous aviez vu sa douleur, si vous aviez vu celle de votre ami Vandam, vous auriez sur-le-champ signé votre pourvoi. MM. Mérault et Vandam sont convaincus que si vous avez été condamné, c'est parce qu'ils vous ont mal défendu. Que vous persistiez dans votre refus, et ils resteront chargés à jamais de la responsabilité de votre mort, rien ne les en délivrera, rien ne les en consolera. Voulez-vous leur laisser un pareil remords ? Trouvez-vous qu'ils ont mérité cette récompense ^
Elle avait débité ce petit discours avec une véhémence passionnée sans prendre souci des surveillants qui l'écoutaient, mais qu'elle ne voyait plus, d'ailleurs, entraînée qu'elle était par son émotion et n'ayant d'yeiix que pour Claude.
Lorsqu'elle se tut, il garda lui-même le silence, et elle sentit qu'elle l'avait touché.
Le matin déjà sur son lit, il avait réfléchi, comme Mérault le lui avait demandé la veille ; mais ses réflexions, dans l'état d'exaspération violente où il se trouvait, n'avaient point ébranlé sa résolution: il fallait en finir; le supplice était déjà bien assez horrible de ne pouvoir pas en finir tout de suite sans le prolonger encore et sans o'exposer à passer une seconde fois par les souffranc:^s qu'il avait eu à supporter déjà : notre vie nous appartient, elle n'est pas à nos amis ; seuls nous sommes en étal de la décider dans le sens qui nous convient.
Mais le mot de Nathalie sur la récompense qu'il don-
naît aux efforls queMérault et Vandam avaient faits pour le sauver le toucha au plus profond du cœur.
Il s'oublia lui-niême pour penser à eux : Yandam, son ami de jeunesse, son camarade qui avait tout quitté pour venir généreusement le défendre; Mérault,qui avait mon I ré tant de zèle, tant d*ardeur, tant de courage, et qui avait peut-être compromis le succès de sa candidature en se déclarant si fièrement son ami.
Ne leur devait-il rien de plus qu'une reconnaissance de quelques jours?
— Au reste, continua Nathalie, ils vont vous voir ce matin l'un et l'autre: ils vous parleront &ans doute mieux que je n'ai su le faire et ils trouveront des raisons décisiv3s à opposer à votre résolution désespérée. Pour moi, je ne veux dire qu'un mot: c'est qu'une fois acquitté et vous le serez sûrement par un autre jury, la vie ne sera pas aussi vide que vous paraissez le craindre ; soyez assuré que...
A ce moment la porte du parloir s'ouvril:, et Claude vit entrer Mérault, accompagné de Denise et de Vandam. Nathalie se tut, et elle s'effaça pour les laisser s'appro cher.
Après les premiers mots qu'ils échangèrent, Claude voulut adresser quelques paroles de reconnaissance à \andam.
Mais de la niain celui-ci l'arrêta :
— Ce n'est point de ce qui est passé qu'il s'agit, dit-il, j'ai fait ce que j'ai pu, mais tu n'as donc plus confiance en moi que lu ne veux pas que je fasse davantage?
Denise intervint :
— Vous ne voulez donc pas, dit-elle, que nous puissions parler d elle ensemble?
Sans leur répondre directement, il se tourna vers Mérault :
— En quoi consistent ces formalités pour le pourvoi ? demanda-t-iL
— Ah ! mon cher Claude I dit Vandam.
Les deux femmes ne dirent rien, mais elles se prirent les mains et des larmes roulèrent sur les joues de Denise.
— C'est à votre amitié que je cède, dit Claude, pardonnez-moi de lui avoir imposé ces tourments.
Puis tout de suite, voulant réagir contre Témotion qui le gagnait :
— Rien que pour ôtersa main de dedans ces manche?, dit-il avec un souriVe, et pour lui rendre un instant de liberté, on signerait tous les pourvois du monde ; le malheur est qu'on n'en puisse pas signer toute la journée.
— Nous obtiendrons qu'on vous débarrasse de cette horrible camisole, dit vivement Nathalie.
— Je vous vois tous disposés à faire bien des choses pour moi, mais je doute que vous réussissiez... oh! pour la camisole seulement, je veux dire.
Ou bien le président Hairies de la Freslonière s'était trompé, ou bien on s'était trompé sur son compte, car les moyens de cassation à l'appui du pourvoi furent très-difficiles à trouver; il n'y avait nulle part, dans cette longue procédure, unje de ces bonnes petites nullités, bien cachées, bien enveloppées, qu'on avait fait espérer à Nathalie; ce fut à grand'peine, qu'après une étude attentive du procès et un criblage minutieux on arriva à produire trois moyens tels quels ; encore les gens du métier déclarèrent-ils que ces trois moyens ne devaient pas inspirer confiance ; à la rigueur la cour pouvait en accepter un, mais les probabilités étaient pour qu'elle rejetât même celui-là.
Nathalie, qui avait quitté Condé pour venir s'installer à Paris le jour même où les pièces du procès avaient été transmises à la Cour d^ cassation, fut atterrée par cette déclaration.
Que faire ?
Elle essaya de mettre en mouvement tous ceux sur lesquels elle pouvait, de près ou de loin, avoir action, mais elle comprit bien vite l'inanité de ses démarches.
Nommé député, Mérault arriva à Parispeu de jours avant que les débats s'ouvrisselit devant la cour; mais, malgré
37i LE DOCTEUR CLAUDE.
sa qualité de député, malgré ses relations, il n'avait guère plus d'influence que Nathalie.
l.e jour de Taudience, le conseiller chargé du rapport conclut au rejet du pourvoi ; Tavocat présenta les divers moyens qui, selon lui, devaient le faire admettre, et l'avocat général les combattit : non content de repousser au nom du droit les moyens présentés et de démontrer que la procédure avait été régulière, il entra dans l'examen même de Taffaire. De quoi s'agissait-il? d'un homicide commis dans des circonstances odieuses et de la façon la pluscriminelJe. N'e^t ce pas Tempereur Antonin qui a dit que l'empoisonnement est le dernier des crimes : « Plus est hominem ejitinguere venenn^ quant occideregJadio, » Quel était le coupable? Un médecin, c'est-à-dire un homme qui, faisant un usage pernicieux de la science, avait employé tout son talent à tuer avec art. Quel était le poison? Une de ces substances mystérieuses, empruntée au règne végétal, que la chimie est encore impuissante à découvrir, alors que, pour le malheur de l'humanité, la médecine est déjà en état de l'employer dans un but criminel. Protectrice de la société, il fallait que la justice arrêtât dans cette voie ceux qui voudraient suivre ce sinistre exemple, où bien c'en était fait de toute sécurité : la médecine n'était plus l'art de conserver la santé, c'était l'art de donner la mort avec l'assurance de l'impunité. Aussi le jury, 'qui ne se décide que par les inspirations de sa conscience, avaitil donné une suprême leçon, sage- et salutaire, en déclarant avec fermeté que l'accusé était coupable et en refusant de lui accorder des circonstances atténuantes, alors que, de quelque côté qu'on examinât cette cause, on n'en voyait que d'aggravantes.
Le pourvoi fut rejeté.
Malgré les charges qui accablaient Claude à la cour d'assises, Nathalie avait cru à racquiUement ; malgré les
LE DOCTEUR CLAUDE. 3'îî^
averlissements qui lui avaient été donnés, elle avait cru aussi à l'admission du pourvoi par la Cour de cassation ; il y avait en elle une obstination de foi et une persévérance d'espérance que rien ne pouvait abattre.
Mais maintenant il n'y avait plus à espérer ; la grâce était encore possible, il est vrai, elle serait même assurément accordée, mais la grâce ce n'est pas l'acquittement : Claude resterait donc à jamais condamné, car ce n'est pas la grâce entière qu'on accorde à un assassin, c'est la prison ou plutôt la déportation au lieu de la mort. Eh bien, elle le suivrait dans l'endroit où il serait déporté; elle se consacrerait tout entière à lui ; elle le soignerait ; elle le verrait chaque jour; elle l'aimerait ; elle se ferait aimer. Sans doute ce n'était pas cela qu'elle avait voulu ; mais pourvu qu'il fût à elle, qu'importait; que cela arrivât, le reste ne serait rien. Il ne pourrait pas ne pas être touché du saciifice qu'elle serait censée avoir fait en quittant tout pour le suivre.
L'ardeur qu'elle avait mise à le défendre en cour d'assises d'abord, e.t ensuite à poursuivre l'admission du pourvoi, elle la mit maintenant à obtenir cette grâce.
Elle ne fut pas seule : Mérault et Carbonneau se joignirent à elle, soit pour ajouter leurs efforts aux siens, soit pour agir séparément chacun de son côté.
Député, Mérault disposait à cette heure de moyens d'influence qu'il n'avait pas quelques semaines auparavant.
Carbonneau, soit par lui-même ou par ses amis, pouvait se faire ouvrir toutes les portes.
La cause qu'ils plaidaient, ce n'était pas celle de l'humanité ; ils ne demandaient pas la vie d'un homme jeune, intelligent, digne d'intérêt ; — c'était celle de la justice; ils demandaient la vie d'un innocent, d'une victime.
Mais il est entendu que pour éclairer l'exercice du droit
de grâce, le parquet de la cour dans le ressort de laquelle l'affaire s'est passée doit être consulté, et qu'il doit envoyer un rapport contenant tous les renseignements utiles sur le condamné aussi bien que sur les circonstances et les faits qui ont motivé la condamnation.
Pourtout où ils s'adressèrent, ce fut donc avec le rapport dressé en premier lieu au parquet de Gondé et ensuite au parquet de la cour qu'on leur répondit :
— Innocent le docteur Claude ! mais c'était le plus grand misérable, le plus dangereux criminel qui depuis longtemps eût paru aux assises ; les circonstances qui avaient accompagné son crime étaient odieuses ; les faits étaient écrasants, et la culpabilité était si évidente, le condamné méritait si peu l'intérêt, que sur les douze jurés, il n'3^ en avait que trois qui avaient signé la demande en grâce.
Et puis, il y avait contre lui une charge terrible, qui avait transformé une question toute personne'le en une question générale, intéressant l'ordre social et même l'Etat. Le bruit qui s'était fait autour de ce procès avait provoqué l'attention publique ; on avait été frappé par le rôle prédominant qu'avaient joué les experts dans cette affaire, et on avait critiqué la manière dont ils l'avaient rempli. Des articles avaient paru dans les journaux, même dans les recueils scientifiques pour étudier le système quiidentiOe l'expert avec l'accusation. On avait blâmé ce système. On avait établi que dans les procès pour empoisonnement, ce n'est pas le jury, incompétent, qui est le vrai juge, mais bien l'expert qui parle au nom de la science, ou plutôt au nom de sa science. Alors, on avait recherché quelle était bien souvent la science de ces experts choisis quelquefois par a seule faveur, et toujours en dehors de l'accusé. Puis re- >renant à l'espèce, on avait montré combien la méthode scientifique avait été traitée légèrement par les experts, qui, au lieu de s'en tenir à des constatations positives,
avaient procédé par hypothèses, et d'une série de négations conclu à des affirmations rjui reposaient sur leur opinion et non sur des faits. Gela avait soulevé une grosse querelle, et ce n'était plus le cas du docteur Claude qui était en jeu, c'était celui des expsrtises médico-légales. Gracier Claude, c'était condamner tous les ex[ erts. Alors c'en était fait de la justice. Les affaires d'empoisonnement étaient déjà bien difficiles, du coup on les rendait impossibles. Voulait-on saper les bases sur lesquelles repose l'édifice social?
Nathalie avait vraiment bien souci des bases de l'édilicc social ! qu'on affermît ces bases ou qu'on les ébranlât, elle ne s'en inquiétait pas ; elle ne voulait qu'une chose, la grâce de soncousîn, injustement condamné ; laisserait-on exécuter un innocent? c'était là une question autrement grande que de savoir si on trouverait des experts pour des empoisonnements avenir.
Mais Mérault et Carbonncau étaient obligés de discuter ces arguments et de les combattre, l'un au point de vue légal, l'autre au point de vue scientifique ; bien souveni, quand ils voulaient s'engager à fond et réduire les résistances qu'on leur opposait, on leur faisait une réponse presque partout la même : « C'est bien grave ; » et c était tout ce qu'ils pouvaient obtenir. On les évitait comme des gêneurs qui ont une manie, un dada : « Défenseurs du docteur Claude I » ils devenaient ridicules.
— Très-gentil, Mérault. disaient de lui quelques uns de ses nouveaux collègues, mais il est gênant avec son docteur Claude; nous avons autre chose à faire qu'à nous occuper du docteur Claude ; où irons-nous si tous les avocats qui sont députés se mettent à demander la grâce de leurs clients?
Mais cela ne décourageait pas Mérault, qui poursuivait son œuvre avec une ardeur passionnée que rien ne pouvait
rebuter ni lasser : lorsque la pensée s'imposait à son esprit qu'il pouvait ne pas réussir, un anéantissement le paralysait; mais il réagissait bien vite contre cette défaillance: Claude exécuté, Claude innocent, Claude qu'il aurtiitdû sauver, cela était impossible, cela ne serait pas.
Parlant de ce principe que le droit de grâce est -un privilège personnel, Nathalie sans négliger les moyens d'influence générale, avait voulu obtenir certaines audiences particulières, dans lesquelles elle plaiderait la cause de Claude et la ferait triompher; tout d'abord on lui avait promis de lui assurer ces audiences, puis on lui avait déclaré que cela été impossible; elle avait prié, supplié, mis tout on jeu ; elle avait été repoussée*
On recevrait Mérault-; mais pour elle il fallait qu'elle renonçât à son dessein, et môme il était convenable, il était prudent qu'elle ne compromît pas le succès possible de la demande de MérauU par une insistance qui pouvait déplaire.
Pour la première fois, elle désespéra; toutes les combinaisons qu'elle avait successivement arrangées s'étaient écroulées les unes après les autres, et maintenant elle restait écrasée sous leur poids.
Mérault serait-il écouté?
Le doute, un doute horrible avait remplacé sa confiance obstinée.
Maintenant elle admettait que l'exécution était possible et même qu'elle était imminente, car elle savait que généralement peu de temps s'écoule entre le rejet du pourvoi d'un condamné à mort et l'exécution : c'est en quelques jours que s'exerce ou ne s'exerce pas le droit de grâce.
Repoussée, réduite à l'impuissance, elle n'avait plus rien à faire à Paris, tandis que tout la rappelait à Condé.
Elle se décida donc à partir sans attendre le résultat de
la suprême démarche de Mérault, mais avant, elle alla voir celui-ci pour s*entendre avec lui.
C'était le lendemain qu'il devait être admis à plaider pour la dernière fois la cause de Claude.
— Réussirez-vous?
— Je Tespère.
— Moi aussi, j'ai espéré : j'«i espéré l'acquittement, j*ai espéré l'admission du pourvoi, j'ai espéré la grâce. Quand .^aurez-vous si vous avez réussi . .. ou si vous avez échoué?
— J'ai la promesse qu'on me préviendra aussitôt qu'il aura été statué sur la grâce.
-^ Et alors?
— Alors je partirai tout de suite pour Condé.
— Aussitôt le résultat connu, voudrez-vous me prévenir par une dépêche?... Oh! ne craignez rien; je ne vous enlèverai pas la joie de lui apporter vous-môme la bonne nouvelle... si elle est bonne.
En approchant de Condé, Nathalie vit combien l'affaire de Claude occupait encore vivement la curiosité publique, car trois personnes étant montées dans un compartiment où elle se trouvait seule, la conversation s'engagea aussitôt et roula sur ce sujet : ces personnes ne la connaissant pas, ne se génèrent pas pour s'exprimer en toute liberté.
— Ainsi, il n'a pas voulu recevoir ce bon abbé Paulin ?
— C'est un grand malheur; l'abbé Paulin réunit deux qualités qui ne vont pas toujours ensemble, le zèle et le tact ; il est certain qu'on pouvait espérer beaucoup de son intervention, il l'eût préparé.
— 11 paraît que d'autres que l'abbé Paulin ont eu la même pensée et qu'il a fait à tous la même réponse.
— Comment d'autres ! plus de vingt; c'est ce qui prou vo, comme je vous le disais, que le zèle et le tact ne vont pas toujours ensemble ; chacun avait sa raison personnelle ; n'est-il pas tout naturel de croire qu'on réussira là où ceux qui vous ont précédé ont échoué? C'est cette confiance en soi qui fait les héros.
— C'est devant ces refus répétés que l'abbé Colombe s'est décidé à intervenir.
— Et il Ta reçu?
— Il ne pouvait guère faire autrement ; après le témoignage de cet excellent doyen, il lui devait bien un remerciement.
— De sorte que la visite du curé d'Hannebault ne prouve rien?
— Absolument rien.
— Ce serait un grand scandale.
— Abominable.
— 11 ne lui manque plus que ce dernier crime.
— Alors Texécution est certaine?
— Comment voulez-vous qu'on lui fasse grâce; ce serait un défi à l'opinion publique!
— On remue terre et ciel en sa faveur ; Louis Mérault, notre nouveau député, — un joli choix, vraiment, que le^ électeurs ont fait là, — un homme qui se déclare Tami d'un empoisonneur. ..
Nathalie ouvrit la bouche pour interrompre et prendre la défense de Claude, mais un éclair de réflexion lui fit penser qu'il y avait peut-être un intérêt à écouter la fin de cet entretien ; elle écouta donc, les yeux attachés sur le paysage qui défilait, mais les oreilles attentives.
— Et aussi la cousine même de la victime, Mme Gillet, ce qui est bien extraordinaire.
— Dites inexplicable.
— Et vous croyez qu'ils n'obtiendront rien?
— Rien : je sais de source certaine que plusieurs magistrats donneraient leur démission si la grâce était accordée.
— Pas possible !
— Voilà où en sont les choses ; vous comprenez que le gouvernement ne peut pas braver la magistrature.
— 11 est si faible !
— C'est précisément pour cela qu'il aura peur de Tindignation publique.
— Et pour quand rexécution?
— On l'attend d'un jour à l'autre.
— Irez-vous?
— Je l'espère, si je suis prévenu à temps ; c'est même dans ce but que je me rends à Gondé ; vous savez que Je maire d'une ville où une exécution a lieu est toujours averti à l'avance du jour et de l'heure l'e cette exécution, afin de prendre certaines mesures d'ordre ; je vais demander à M, Cordhomme, le maire de Gondé, avec quij'ai de bonnes relations, de m'envoyer une dépèche aussitôt que le parquet l'aura avisé*; je vais tâcher aussi de m'assurer une fenêtre sur le champ de foire ; je ne veux pas me mêler à la cohue.
— On dit qu'elle sera grande.
— Depuis trois jours, il y a des gens qui sont aux aguets. — - Il y a longtemps qu'il n'y a eu d'exécution à Gondé ;
aussi la curiosité est-elle vivement surexcitée.
— Je connais des gens qui en seraient malades si la grâce était accordée.
— Est-ce que l'exécuteur se servira de sa nouvelle machine?
-^ Sans doute.
*- On la dit fort ingénieuse; je voudrais bien la voir.
— Savez- vous ce que vous devriez faire, ce serait do venir avec moi; aussitôt prévenu par M. Cordhomme, je vous avertirai; nous viendrons coucher à Gondé, et le lendemain matin, après l'exécution, je vous offre, au Bœuf (ouromié, une truite à la crème comme vous n'en avez jamais mangé; faisons-en la partie.
— Je ne dis pas non.
Le sifflet de la locomotive interrompit l'entretien ; on arrivait.
LE DOGTliUR CLAUDE. 381
Ces cruels bavardages, qui avaient infligé Je martyre à Nathalie, lui avaient cependant appris une chose qui pouvait devenir utile : c'était que les maires étaient avertis des exécutions; elle ignorait cela, GiHet n'étant plus maire de Condé lorsqu'elle était devenue sa femme. Sans doute, Mérault devait lui faire connaître le résultat du recours en grâce, mais Mérault pouvait être retardé, il pouvait même être trompé; en s' adressant à M. Gordhômme ou plutôt à Lajardie, elle était sûre d'être prévenue à l'avance, si, comme tout semblait l'indiquer, la grâce était repoussée et l'exécution ordonnée.
En arrivant à Condé, elle voulut tout de suite voir Claude; mais des ordres rigoureux avaient été donnés, et on lui refusa l'accès de la prison ; il lui fallut des démarches de toute sorte pour solliciter, avec quelque chance de l'obtenir, la permission qui lui était nécessaire.
Elle mit ce retard à profit en allant rendre visite à Lajardie qui la reçut avec empressement, bien qu'elle lui eût très-nettement dit, pendant les débats, ce qu'elle pensait de sa déposition ; mais Lajardie ne gardait pas rancune aux femmes... quand elles étaient jolies, et d'ailleurs en ce moment la curiosité l'emportait chez lui sur tout autre sentiment : il savait combien activement Mme Gillet s'était employée pour obtenir la grâce de Claude : avait-elle réussi? Ce fut ce qu'il lui demanda; elle lui répondit que c'était Mérault qui devait faire les dernières démarches.
— Et il obtiendra la grâce, n'est-ce pas?
— Nous l'espérons.
— Il serait déplorable qu'il échouât : pour moi, j'en serais désespéré ; pensez donc, un homme qui a été mon ami que j'ai amené à Condé, guillotiné! quelle humiliation !
Nathalie fut indignée, mais ce n'était pas le moment de dire son fait à Lajardie de qui elle avait besoin.
— Rassurez-vous, dit elle, cela ne sera pas; cependant comme il faut tout prévoir, môme le pire, même l'impossible, je viens vous demander un service, si Tordre d'exécution était donné...
— Vous me disiez...
— Enfin s'il était donné, M. Cordhomme en serait averti en sa qualité de maire; prometlez-moi de me prévenir aussitôt.
— Certes, je vous le promets, mais...
— Vous me le promettez formellement?
— Je vous le jure; vous savez bien que je serai toujours enchanlé de vous être agréable. Ahl si Claude m'avait cru, lorsqu^il est arrivé à Gondé, toutes ces calamités nous eussent été épargnées. Savez-vous ce que je lui conseillais?
Elle n'avait nulle envie de savoir ce qu'il avait pu conseiller à Claude, mais elle devait répondre, ce qu'elle fît.
— Eh bien, je lui conseillais de vous faire la cour en lui vantant vos mérites, en lui représentant combien vous étiez charmante, — car c'est l'exacte vérité que je vous ai toujours trouvée charmante, et même pour être sincère je dois dire que mon admiration pour vous a toujours été en augmentant, comme votre beauté, d'ailleurs, qui a pris un éclat éblouissant. Ma parole d'honneur, vous n'avez jamais été aussi belle.
Elle s'était levée.
— Vous ne voulez pas me permettre de vous admirer. . Vous ne Voulez pas que je vous dise que je vous ai toujours admirée. Ah ! si ce malheureux m'avait écouté.
Elle avait gagné la porte.
— Comment, vous partez déjà?
Elle sortit.
Jamais elle n'avait repoussé les hommages, ni fermé la bouche de ceux qui lui adressaient leurs témoignages
d'adrairatiol), les encourageant, au contraire, sinon franchement, au moins par un sourire énigmatique qui, sans rien promettre, permettait en tout cas l'espérance ; mais ces compliments de Lajardie en un pareil moment l'avaient exaspérée et avaient soulevé son cœur de dégoût. A chaque parole élogieuse elle avait envie de répondre par une injure : « lâche, misérable, hypocrite, faux ami; y? et c'était lui qui appelait Claude, a ce malheureux! » lui qui était humilié ! il s'épanouissait dans son importance ; tout lui réussissait, et Claude était en prison, condamné à mort, méprisé par tous !
On lui avait promis pour le lendemain Tautorisation de voir Claude, mais quand elle se présenta pour prendre cette autorisation, on lui répondit qu'il avait été impossible de l'obtenir.
Dans la situation qu'elle avait occupée et qu'elle occupait encore, avec les relations dont elle disposait, elle pouvait mettre en jeu de puissantes influences, mais tout fut inutile, elle ne put pas vaincre les résistances qu'on lui opposa et qu'on opposa à ses amis.
On ne lui refusait pas la permission de voir le condamné, on s'engageait même à lui donner cette permission, mais plus tard ; pour le moment l'entrée de la prison lui était interdite.
Il y avait des ordres formels du parquet de la cour.
Il aurait fallu qu'elle allât au chef-lieu de la cour pour faire lever ces ordres, mais comment s'éloigner de Gondé alors que d'un moment à l'autre pouvait arriver la dépêche de Mérault.
Un de ses amis voulut bien, cédant à ses instances, entreprendre ce voyage; mais ferait-il impossible comme elle l'aurait fait I Ne se laisserait-il pas promener, tromper? Elle n'avait plus confiance qu'en elle-même ; et encore
quelle confiance, apr's tous les échecs qui l'avaient accablée !
Et le temps s'écoulait.
Elle n'osait plus sortir de chez elle, attendant la dépêche de Mérault; un bruit de pas dans son escalier Fanéantissait ; c'était le facteur; quelle misérable femme elle était devenue : plus d'énergie, plus d'initiative ; évidemment, si elle avait eu tous ses moyens, elle aurait trouvé quelque chose ; mais elle ne trouvait rien, et elle restait collée à sa vitre, attendant lâchement, se laissant dévorer par la fièvre.
Et, pendant ce temps lui aussi dans sa prison attendait. Que savait-il, que lui avait-on appris? Il avait déclaré formellement qu'il ne voulait pas de grâce. Mais bien certainement cette résolution ne tiendrait pas contre la grâce qu'on lui apporterait ; d'ailleurs, on ne peut pas refuser ou accepter la grâce, elle s'impose. Tout d'abord il pourrait se plaindre, se fâcher des démarches faites malgré lui; mais on s'habitue si vite à la vie Et puis, ne seraitelle pas près de lui pour le soutenir et le consoler ? Elle lui ferait aimer la vie, en se faisant aimer. Il ne pouvait pas l'avoir oubliée; maintenant que l'autre n'était plus là, il devait penser à elle ; il devait se rappeler le temps de leurs amours ; on n'efface pas de son cœur des souvenirs comme ceux qu'ils avaient eus.
Mais cette grâce serait-elle accordée ? Quelle agonie que cette attente ! Elle aurait dû rester à Paris, au moins elle aurait su. Que faisait-elle à Condé?
Avant que son ami revînt avec la permission, elle reçut un mot de Lajardie :
« Hélas! l'ordre est arrivé : c'est pour demain. »
Était-ce possible? Non, sans doute, puisque Mérault ^n'avait pas télégraphié.
LE DOCTEUR CLAUDE. 38o
Mais quelques heures- après, cette dépêche de Wérault arriva :
« Après une première audience, j'ai voulu en avoir une seconde ; cela a retardé l'envoi de ma dépêche; je serai ce soir à Gondé, désespéré. »
Ainsi tout était fini ; plus d'espoir : la grâce était refusée il y avait quelque temps déjà, semblait-il.
Après quelques instants d'anéantissement, Nathalie se releva : — son parti était pris.
A vrai dire, la résolution de Nathalie était arrêtée depuis assez longtemps déjà, depuis le jour où le pourvoi étant rejeté, elle avait admis la possibilité que la grâce ne fût pas accordée.
Si cette grâce était refusée, ce n'était pas Claude qui mourrait, ce serait elle.
Elle avait pu le laisser condamner, — exécuter, non;
Condamné, mais gracié, elle vivait avec lui, pour lui.
Non gracié, elle n'avait plus qu'une chose à faire, le sauver.
Et pour le sauver maintenant, elle n'avait qu'un moyen, s'avouer coupable et se tuer.
Faible dans l'incertitude, lâche dans l'attente, elle était certaine d'être ferme dans la résolution : les Lerissel n'avaient pas peur du suicide ; quand on a joué un grand coup et qu'on l'a perdu, on paie, même quand c'est la vie qui est l'enjeu.
Elle paierait donc ; mais l'horrible c'était de mourir sans l'avoir vu ; elle n'aurait rien dit, elle ne se serait point trahie, il n'aurait rien deviné, mais elle aurait emporté son regard.
Cette dernière joie lui était refusée : tout s'écroulait au • tour d'elle, tout lui manquait.
La force au moins ne lui manquerait pas, et puisque les heures pressaient, elle ne les laisserait point s'écouler dans de vaines irrésolutions.
En se hâtant, d'ailleurs, elle hâtait le moment où il se-, rait délivré; il ne fallait pas qu'il fût exposé à croire que l'heure de l'exécution était arrivée ; ce qu'il devait lire sur le visage de M érault quand celui-ci pénétrerait près de lui ce n'était pas l'annonce de la mort, c'était celle de la liberté et de la réhabilitation.
C'était à cinq heures que Mérault devait arriver, il fallait qu'à ce moment tout fût fini; elle avait quelques heures à elle pour se préparer et pour mourir; c'était bien; résolue, il était inutile qu'elle prolongeât son agonie; maintenant, le plus tôt serait le mieux.
Elle s'enferma dans sa chambre, et ayant atteint ce qui lui était nécessaire pour écrire, elle s'assit devant sa table.
Pendant quelques minutes elle resta la tète enfoncée entre ses deux mains, se recueillant, pensant à ce qu'elle allait lui dire, puis elle commença d'une main ferme qu'au» cun tremblement n'agitait, et que Texaltalion seule entraînait dans un mouvement rapide :
« Et tu as pu douter de mon amour.
» Tu vas maintenant le connaître dans toute son éten- » due.
» Quandjesuisvenue à toi suppliante, quand je me suis » traînée à tes pieds te demandant de m'épargner, de ne » point la choisir pour femme, je sentais déjà que j'arri- » verais aux plus terribles résolutions si tu me repoussais ; » pour t'arrèter j'ai tout essayé ; j ai prié, j ai menacé, je » t'ai dit : Ne la prends pas pour la vie, prends la pour » une heure, pour quelques jours. Je ne songeais qu'à toi.
» Jo voulais ton bonheur, je ne voulais que cela : il mo » semblait le tenir entre mes mains : rappelle-toi nos » beaux jours.
» Et tu as pensé qu'après ta vengeance jalouse je me » croirais oubliée sans retoiïr, que je resterais sans espoir » avec mon amour dans le cœur ! Quelle faute I
» Pourquoi ne m'as- tu pas écoutée quand je te répétais » que tu étais la passion de ma vie ? Tu me savais violente, » résolue, et tu as pu croire que me voyant abandonnée, » sacrifiée, j'oublierais mon amour; tu as cru que je pou- » vais me résigner à t'entendre lui parler comme tu me » parlais à moi, à voir tes yeux posés sur les siens, comme » "autrefois tu les posais sur les miens ; tu as cru que je » pouvais ne pas me souvenir que ces mêmes yeux m'a- ^) vaicnt caressée, que cette même voix m'avait fait fris- )» sonner de joie!
» C'est parce queje t'adorais, que dans mon exaspération » je ne l'ai pas de mes mains étouffée de vaut toi ;c "est parce » que je ne voulais pas ouvrir un abîme entre nous.
» N^'avais-je pas le droit de me défendre ?
» Quel était son droit à elle pour venir me prendre mon » bonheur, briser ma vie, la faire misérable et solitaire, » J'étais donc pour jamais séparée de toi, de toi mon dieu, » si je me résignais sans prendre une résolution; que me » restait-il alors ? dans quels bras pouvais-je me jeter ? A » qui pouvais-je crier ma douleur? Ai-je une mère, une » famille, des enfanis?
» Je devais te reconquérir.
» Qu'est-ce que cela pouvait me faire, à moi, les >) moyens ! Ce n'élait pas celle qu'il me fallait sacrifier que » je voyais, c'était toi, toi, seul que j'aimais, que je vou- » lais.
» Ah! je lève fièrement la tête; je n'ai agi ni par basse » jalousie, ni par intérêt, j'ai défendu mon bien, j'ai dé-
» fendu ma vie. Et je les ai défendus avec un but certain » devant les yeux, qui était que je pouvais devenir pour » toi l'être indispensable, le refuge dans les heures d*acca- » blement, la suprême consolation
» Mais tout s'écroule et m'entraîne.
» Et cependant dans un malheur aussi complet que le » nôtre, je puis au moins avoir un mouvement de triom- » phe et d'orgueil qui relève mon front et le fait radieux : » — je vais crier ton innocence, je vais être ton sau- » veur. »
Et s'arrêtant pour la première fois dans cette lettre écrite jusque-là d'un seul jet, sans réflexion, d inspiration, sous la dictée d'un cœur bondissant, elle releva réellement la tête comme elle le disait : l'enthousiasme du sacrifice l'embrasait ; depuis plus de deux ans elle n'avait pas éprouvé pareille joie; elle donnait sa vie pour lui.
Mais ce ne fut qu'un éclair: elle n'avait pas le temps de s'abandonner à ses émotions douces ou amères.
Elle reprit :
« Ce que je fais, c'est uniquement pour te sauver ; je » n'ai point, je te le jure, d'autre mobile, et je n'imagine » pas qu'en agissant ainsi, je te forcerai de respecter mon » souvenir et t'obligerai à penser à moi sans une trop ter- » rible haine. Je n*ai pas de ces pauvres 'calculs. Si j'ai » pensé à moi, je ne pense plus qu'à toi. Tout pour loi, » rien que pour toi.
» Dans UQ jour de justice, tu comprendras, n'est-ce pas? » que ce que j'ai fait, si hideux que cela puisse paraître » aux âmes calmes et sages qui n'ont jamais connu la » passion, peu de femmes l'auraient osé, et tu senti- » ras qu'il fallait être soutenue par un puissant amour et » qu'il fallait avoir l'esprit hardi pour tout oser alors » qu'on avait le cœur honnête et haut. Crois-tu qu'une » autre t'aurait assez aimé pour entrer dans le crime vail-
800 LE POCTEUR CLAUDE.
» lamment? Crois tu (qu'elle), la pauvre malheureuse, » elle aurait disputé son mari, comme moi j^ai disputé » mon amant?
» Mais si j'ai eu plus d*amour et plus de force qu'elle » n'en pouvait avoir, il y a eu une bénédiction sur elle : )) elle est morte dans tes bras.
» Moi je vais mourir loin de toi, sans autre soutien que » la pensée glorieuse d'avoir donné ma vie à l'espoir de » t'obtenir, de t'obtenir pour t'aimer, t' adorer, pour te » rendre heureux, pour me sacrifier à toi.
» Je vais mourir presque tranquille : tu n'aimeras plus; » et dans ma foi religieuse, je trouve une consolation à » penser que, quelle que soit la place que Dieu m'accorde, » si sévèrement qu'il me juge et me punisse, mon âme » cependant pourra te retrouver sur cette terre, te suivre, » t' accompagner partout, animer ton esprit, te consoler, » t'inspirer, encore t'aimer.
» Quand j'ai arrêté ma résolution, je voulais arranger » les choses de façon à ce que ma lettre eût le temps de le » parvenir avant que je fusse morte ; au moment où j'au- » rais fermé les yeux pour ne plus les rouvrir, nos pensées » se seraient rencontrées ; c'eût été comme un baiser su- » prème que je t'aurais arraché: mes lèvres au moment » où tu aurais tenu cette lettre entre tes mains et où tu te » serais demandé, malgré toipeut-être, « vit-elle encore?! » mes lèvres auraient prononcé ton nom, c'eût été ainsi » que je me serais séparée de toi.
» Mais cette joie que j'avais caressée m'est ravie comme » toutes celles que j'avais espérées. Avant de penser à
moi, je dois penser à toi. Il ne faut pas que pour m'assu- » rer une consolation, je t'expose à une douleur: tu n'as » que trop souffert par moi. Les heures sont comptées » mainter.ftit, et je ne peux pas risquer que cette lettr
» t'arrive trop tard. C'est un sacrifice de plus à faire ; ce » n'est pas le moins cruel.
» Adieu... peut-être à plus tard.
» Le dernier mot que je veux écrire dans cette lettre » est celui que je prononcerai tout à Theure en exhalant » le dernier soupir :
» Je t*aime. »
Elle s'arrêta.
Que dire déplus?
Ce mot renfermait tout: sa vie et sa mort; ce qu'elle avait fait et ce qu'elle allait faire.
Qu'il sentit cela, c'était maintenant toute son espérance ; elle n'avait pas d'autre souhait à former.
Sans doute sur le premier moment il serait tout entier à l'indignation, mais plus tard, quand le calme se serait fait, il sentirait comme il avait été aimé, aimé jusqu'au crime, jusqu à la mort, et alors il ne pourrait pas ne pas être touché par ce grand amour.
Que dans les premiers temps il ne*pensât qu'à Véronique, cela était tout naturel, il la plaindrait, il la pleurerait, mais peu à peu les larmes se sécheraient; sa plainte, toujours la même, le fatiguerait ; du crime qui d abord lui aurait inspiré l'horreur, il passerait aux circonstances de ce crime, et alors pour se l'expliquer il faudrait bien qu'il envisageât dans son étendue et dans sa profondeur, l'amour qui en avait inspiré la pensée, et sans faiblesse poursuivi l'exécution.
« Gomme elle m'aimait ! y>
C'est le mot qu'il serait amené h prononcer malgré lui, et qu'il se répéterait.
Alors?
A lors qui l'emporterait dans son cœur Je Véronique ou d'elle?
En faveur de qui seraient les comparaisons qu'il ferait? Laquelle i*aurait le plus aimé?
N'aura*!- elle pas son jour?
Les derniers, comme elle avait eu les premiers, l.lle rejetterait Véronique hors de son souvenir, co:r.nie elle l'avait rejetée hors de la vie.
La morte qu'il aimerait ce serait elle. Véronique n'aurait été qu'une maîtresse d'une heure; La femme c'aurait été, ce serait elle.
Si dourcs que lui fussent ces pensée?, elle ne pouvait pas se laisser bercer par elle; il fallait agir.
Il n'y avait pa^ qu'à Claude qu'elle devait écrire.
Maintenant il fallait que publiquement, solennellement elle se reconnût coupable et confessât son crime.
Et puisque c'était cette confession qui faisait Claude innocent, il fallait qu'elle eût tous les caractères de la précision et de l'authenticité.
Pour écrire à Claude elle avait laissé parler son cœur, pour écrire au procureur de la République, elle allait appliquer son esprit et faire taire son émotion.
Elle s'assit de nouveau devant sa table et se mit à écrire :
« En poursuivant M. le docteur Claude, vous avez fait » condamner un innocent.
» Il n'a point empoisonné sa femme; vous avez eu fort » de ne pas ajouter foi à sa défense.
» Il est vrai que Mme Claude a été empoisonnée, mais » le coupable n'est pas son n ari, c est moi.
» Je fais cette déclaration moins pour vous épargner un » crime que pour sauver un innocent.
» Je pense que vous y aurez égard; cependant je crois
» devoir la préciser, connaissant votre respect pour la > chose jugée.
» Mes explications porteront donc sur deux points » principaux :
» Pourquoi j'ai empoisonné ma cousine;
» Gomment je Tai empoisonnée. »
Lh elle fît une pause, car elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas dire la vérité entière, et il fallait qu'elle arrangeât son récit de façon à ce qu'il fût vraisemblable, et surtout de façon à ce qu'on se contentât de ce qu'elle avouerait, sans aller plus loin et chercher au delà. Avouer son amour publiquement, elle ne s'y serait jamais résignée ; confesser son abandon et sa jalousie, elle ne l'aurait pas pu. D'ailleurs elle sentait que cet aveu pouvait jusqu'à un certain point compromettre Claude, et peut-être même le faire accuser de complicité avec elle.
Après quelques instants de réflexion, elle continua:
« Ainsi que vous l'avez fait justement remarquer, il a » été un temps où j'ai considéré comme m'appartenant » la fortune de ma cousine. J'avais pris l'habitude d'ad- » ministrer cette fortune et d'en jouir. Sur la foi des mé- » decins, je croyais ma cousine atteinte d'une maladie » mortelle et incapable de se marier. J'étais son héritière: » et habituée à une existence que la médiocrité de mon » revenu ne me permettait pas de continuer, j'avais » be:oin de cette fortune, que je le répète, car il faut que » ce'a soit bien compris, je regardais comme mienne et f que je m'attendais à recueillir un jour ou l'autre.
» Lorsque ma cousine m'annonça son mariage avec » M. le docteur Claude, ce fut un coup de foudre pour » moi. Je fis tout pour empêcher ce mariage ; mais je ne » réussis point; ma cousine était engagée.
» Je vous ai dit que je la croyais atteinte d'une maladie » mortelle, et cela d'ailleurs a été confirmé dans le procès.
» Ce fut cette conviction qui me donna l'idée de Tempoi- » sonuement : puisqu'elle ne devait pas vivre, qu'impor- » tait qu'elle mourût quelques jours plus tôt ou plus » tard.
i> Cependant je ne mis pas aussitôt cette idée à exécu- » tion, car la mort arrivant brusquement, au moment où » j'étais menacée de perdre cette fortune, devait fatale- » ment trahir la main qui avait administré le poison.
» Mais je pris mes précautions pour que, malgré le » mariage, la fortune ne m'échappât point; et en met- » tant en avant W^^ Pélagie Lerissel, notre cousine, je » pus empêcher que Véronique fît aucune donation à son a mari par contrat : cela pourra être attesté au besoin » par M^'c Aveine, amie de M"e Pélagie Lerissel; elle sait » le rôle que j'ai joué à cette occasion.
» Ma cousine mariée, je pouvais accomplir mon de?- » sein, cependant je ne devais pas trop me hâter. J'atten- » dis donc quelques mois. Puis, comme il importait pour » écarter les soupçons que sa mort ne se produisît point » à l'improviste, mais qu'elle fût précédée de certains » symptômes inquiétants, je résolus de la rendre malade » à l'avance.
» Cela m'était facile, grâce au poison que je voulais » employer.
s Ce poison que vos experts n'ont pas retrouvé, ce qui » n'a rien d'étonnant, car il échappe présentement aux » recherches de la chimie, n'étant ni un glycoside ni un » alcaloïde (et c'est là ce qui me l'a fait adopter), est l'inée » ou poison des Pahouins.
» J'avais entendu parler de ce poison et des effets ter- » ribles qu'il produit par un parent de mon mari, médecin » de la marine, pendant un congé qu'il passa avec nous » à Condé. M. Gillet qui, vous le savez, s'occupait de re- » cherches toxicologiques, avait demandé à son parent
3j6 LE DOCTEUR CLAUDE.
• Je loi procurer ce poison, afin défaire des expériences. > Celui-ci retourné au Gabon, se procura une certaine » quantité de graines d*inée, et les envoya à mon mari,
• qui mourut avant d'avoir pu les employer. Je savais •I que ce poison se trouvait dans la collection de M. Gîllet ; r je savais les e^'els qu'il produit, je savais qu'on ne peut
• pas riàoler, je savais comment l'employer, je résolus m de le faire servir à l'exécution de mon dessein, et j'en » préparai un extrait en faisant macérer quelques graines 9 dans Falcool.
» C'est cet extrait administré par moi. une première » fois dans du civet de lièvre, une seconde fois dans une » tasse de chocolat chez lady Sarah Barrington, qui a » causé les deux crises qui ont précé Je la mort de ma B cousine et qui ont trompé le docteur Claude et les mé- » decins auxquels il s'est adressé.
» Quanta la mort, voici comment elle a été amenée. Je n savais que ma cousine prenait des pilules de digitiline. » Je me procurai une de ces pilules et j'en façonnai une h toute semblable avec l'extrait sec d'inée. Pour cela » j'allai à Caen acheter ce qui m'était utile : une petite » boite ronde pour rouler la pilule et une feuille d'argent » pour la recouvrir comme les pilules de digitaline : la » boite, je la trouvai chez un tourneur de- la rue Saint- » Jean, la feuille d'argent chez un marchand de couleurs » delà rue Notre-Dame : je cite exactement. Mon pian ne » consistait pas à administrer moi-même cette pilule, » mais bien à la mettre dans la boite des pilules de digi- » taline avec lesquelles elle se confondrait, et où ma cou- » sine la prendrait par hasard, tandis que je serais à vingt » lieues de Gondé. Par ce moyen, les soupçons ne |.our- » raient pas se porter sur moi, et ils tomberaient tout ») naturellement puisqu'on ne trouverait pas la main qui » avait pu verser le poison: comment aurai-je supposé
» qu'ils se porteraient sérieusement sur le docteur Claude, » qui aimait sa femme et qui avait tout intérêt à la voir » vivre, puisqu'il n'avait pas d'enfants et qu'elle ne lui » avait fait ni donation ni testament.
» Vous remarquerez qu'à ce moment le testament n'était » pas fait et que j'étais l'héritière de ma cousine.
» Les choses s*arrangèrent comme je les avais combi- » nées: je pus faire la substitution des pilules et je par- » tis.
» Ce fut à Verneuil que je reçus la lettre de ma cousine » m'apprenant qu'elle venait de faire son testament en » faveur de son mari, lettre que j'ai lue à l'audience; » malheureusement elle avait été retardée. Je partis aus- » sitôt pour revenir à Condé, car le testament détruisait » mes combinaisons et rendait la mort inutile; mais » quand j'arrivai il était trop tard.
» Voilà comment les choses se sont passées, et vous » pourrez les reconstituer facilement en suivant mes exi> plications.
)) Si je les confesse aussi franchement, c*est que je ne » veuï pas qu'un innocent paye pour une coupable, et » c'est aussi parce que personne ne verra ma honte. » Dans deux heures je serai morte.
)) Si j'ai attendu jusqu'à ce jour, c'est que je comptais » sur l'acquittement ou la grâce du docteur Claude ; mais » puisque l'heure de son exécution a sonné, je parle.
» Le poison avec lequel je me tue est le même qui a » servi pour ma cousine, — l'inée. Après ma mort, en- » voyez vos experts, et ils verront que je meurs comme » elle est morte : le cœur en systole; ils verront aussi que » l'autopsie leur donnera, pour moi, les résultats qu'elle » leur a donnés pour elle; j'ose vous demander de veiller » à ce que cette autopsie soit faite avec soin ; au reste, » étudier l'inée sur le cadavre humain sera un cas curieux,
9M LE OOGTEUK GIAUBE.
» bien fait pour intéresser les médecins, qui ne vous man- » queront pas.
»> J'ai donc conflanee que la vérité se produira com- » plète et qu'elle fera rendre enfin justice à celui qui a )» été si cruellement persécuté.
9 NaTHAUS GlUJST. »
Elle n'avait point encore fini; il lui restait à faire son testament et à écrire à Mérault.
Ce testament, c'était en faveur de Claude qu'elle voulait le faire ; car si peu riche qu'elle fût, elle entendait que ce fût lui qui profitât de ce qu'elle avait; mais pour instituer Claude son légataire, il fallait une raison qui répondit à la curiosité publique, alors qu'elle s'inquiéterait de chercher ce qui pouvait légitimer ce don. Une bonne raison était difficile à trouver. Mais elle n'était pas en situation de chercher longuement le mieux. Après quelques minutes de réflexion elle écrivit :
9 Voulant autant qu'il est en mon pouvoir atténuer le » mal que j'ai fait à M* Etienne Claude, je lui lègue tout » ce que je possède. »
Elle data et signa, puis tout de suite elle passa à la lettre de Mérault :
« Vous trouverez ci-inclus :
» 40 Une lettre renfermée dans une enveloppe fei'mée, x> que je vous prie de remettre aussitôt que possible au » docteur Claude, mais à lui seul, et sans qu elle puisse > passer par d'autres mains que les Vôtres et que les » siennes ;
9 î® Une lettre renfermée dans une enveloppe non » fermée et adressée au procureur de la République ; » vous voudrez bien ne la remettre à celui-ci qu'après » l'avoir lue; car il faut que vous la connaissiez pour » sauver notre ami ;
» 3^ Mon testament, dont je vous demande d'assurer » Texécution. »
C'était tout : elle réunit ces lettres ainsi que son testament dans une grande enveloppe qu'elle ferma soigneusement, puis elle s'habilla pour sortir.
Mais avant de mettre son chapeau elle ouvrit une petite armoire dans laquelle étaient serrés différents objets de toilette, et elle prit une petite boîte sur l'étiquette de laquelle on lisait : c Opiat » ; mais l'étiquette n'était pas bonne; ce n'était point une préparation dentifrice que contenait cette boite, c'était ce qui restait de l'extrait d'inée avec lequel elle avait empoisonné Véronique.
Elle ouvrit cette boîte, la ûaira, la regarda assez looguement; puis, l'ayant posée sur la table où elle comptait la retrouver bientôt, elle sortit pour se rendre chez Mérault.
Elle trouva Denise, les yeux rouges, au milieu de ses enfants.
— Mon mari arrive à cinq heures, dit Denise, et...
— Tout n'est pas fini... il peut être sauvé... Remette/, ces lettres à M. Mérault aussitôt son arrivée, aussitôt, je vous en prie, et... notre ami sera sauvé.
Denise la regarda, frappée par son exaltation, cherchant à comprendre ces paroles qui semblaient extravagantes.
^ Que voulez-vous dire ? s'écria-t elle.
— Je ne puis m'expliquer, répondit Nathalie, je n'ai que quelques minutes à moi ; il faut que j'aille travailler à sa délivrance ; ces lettres vous expliqueront tout; c'est son salut. Adieu.
Et avant que Denise stupéfaite eût pu la retenir, elle sortit : il était trois heures ; elle avait donc deux heures encore avant l'arrivée de Mérault ; c'était bien juste a^sez.
A cinq heures, Denise attendait son mari à l'arrivée de la voiture du chemin de fer ; malgré les gens qui les entouraient et les regardaient, ils se jetèrent dans les bras Tun de l'autre : ce fut dans une étreinte qu'ils se dirent ce qu'ils éprouvaient.
Elle s'appuya sur lui et ils se dirigèrent vers leur maison.
— - Ainsi tout est fini? dit-elle.
— Pauvre Claude ! je n'ai rien pu obtenir, et, comme moi, Carbonneau a échoué : c'est horrible.
Us furent interrompus par des personnes de leur connaissance, qui vinrent serrer la main de Mérault, et qui tâchèrent de l'interroger ; mais il ne répondit rien de précis.
Quand ils reprirent leur route, Denise raconta à son mari la visite de Nathalie.
— Je crains qu'elle ne deviennent folle, dit-elle, et en vé rite cela ne me surprendrait pas ; sois sûr qu'elle aime Claude.
— La malheureuse ! Elle t'a dit qu'elle a reçu ma dépèche ?
— Oui.
— Et ftlle prétend que ces lettres qu'elle t'a remises doivent le sauver ?
— C'est son salut, m'a-t-e)le dit.
— Elle ne t'a pas donné d'explications ?
— Elle est partie comme si la folie l'entraînait, en me disant qu'elle n'avait que quelques minutes pour travailler à sa délivrance.
— Et qu'as-tu compris dans ses étranges paroles ?
— Que l'exaltation du désespoir troublait sa raison.
— Tu crois ?
— Et toi, que crois-tu donc? tu me fais peur.
— Rien ; je ne veux rien croire ; je n'ose rien supposer ; hâtons-nous et voyons ces lettres ?
Sans parler, ils pressèrent le pas, et en quelques minutes ils arrivèrent chez eux.
Les enfants étaient dans le vestibule, attendant leur père, qu'ils n'avai^^nt pas vu depuis longtemps ; mais il ne put que les embrasser à la hâte, et, suivi de Denise, il entra dans son cabinet.
Les IjBttres de Nathalie étaient sur son bureau ; il les prit, et, ayant ouvert l'enveloppe, il lut le billet qui lui était destiné.
— Eh bien ? demanda Denise.
Il lui tendit ce billet et prit la lettre adressée au procureur de la République.
Mais après les premières lignes il s'interrompit.
— C'est Mme Gillet qui a empoisonné Véronique ! s'écriat-U.
— Mon Dieu I elle est folle !
— Non ; écoute.
Et il lut tout haut.
Lorsqu'il arriva au passage : « Dans deux heures je serai morte», Denise, que l'émotion et l'angoisse avaient rendue muette, s'écria :
— 11 faut courir près d'elle....
Mais son mari Tarrèta.
— Non, diUil.
— Etiquoi?...
— Sans doute, il est trop tard pour lui porter secours ; et puis, fût*il temps encore, il ne faudrait pas chercher à la sauver.
— C'est affreux I
— Mieux vaut pour elle mourir de cette manière : e'ie se fait justice. G est à Claude qu'il faut penser.
Rapidement il achevales quelques lignes qui lui restaient à lire ; puis, mettant dans sa poche les deux lettres, celle adressée à Claude, et celle adressée au procureur de la République, il dit :
— Je cours au parquet ; je ne sais quand je reviendrai.
— Et moi, que dois-je faire?
— Tu ne peux rien, présentement.
Son chemin, pour se rendre au palais de justice, le faisait passer devant la maison de M. Bassaget ; il entra; mais )e procureur de la République n'était pas encore rentré ; il était au parquet.
Au parquet, le garçon du bureau répondit que M. le procureur de la République ne pouvaft pas recevoir tout de suite, il était en conférence ; et comme Mérault insistait, Je garçon, qui avait été autrefois à son service, s'approcha de lui mystérieusement.
— C'est Texécuteur, dit-il à voix basse ; il vient d'arriver par le train de Paris ; ah ! monsieur, quel malheur !
Mérault allait écrire un mot pressant à M. Bassaget pour demander à être reçu quand même, au moment où la porte s'ouvrit, et l'exécuteur parut, marchant lentement sans regarder autour de lui. Comme il se dirigeait vers la porte de sortie, Mérault l'arrêta.
— Veuillez attendre un moment, dit-il, M. le procureur de la République va avoir besoin de vous parler.
— Mais, monsieur...
— Attendez, je vous prie, quelques minutes.
Et sans en dire davantage, Mérault entra dans le cabinet du procureur de la République.
En l'apercevant, celui-ci vint vivement au-devant de lui.
— Mon cher maître, dit-il, croyez à mes sentimenfs de douloureuse condoléance, soyez certain queje plains Famî de tout cœur ; mais l'avocat, je dirai plus, le législateur, comprendra, je l'espère, que j'ai dû m'opposera la grâce qu'on demandait pour ce grand coupable.
— Veuillez lire cette lettre, interrompit Mérault lorsqu'il put arrêter ce flot de paroles pressées.
— Mais...
— Lisez, il y a urgence ; cette lettre vous fera connaître le coupable dans cette mystérieuse affaire, et le poison qui a tué la victime.
M. Bassaget regarda Mérault d'un air stupéfait.
— Lisez, insista Mérault.
Il fallait bien s'exécuter ; il lut donc, mais sans relever les yeux et sans qiie Mérault, par conséquent, pût suivre l'effet que produisaient ces révélations : ce fut seulement en arrivant aux dernières lignes qu'il s'interrompit.
— Il faut sauver cette femme, s'écria-t-il ; il importe qu'elle n'échappe pas à la justice F
— Il est trop tard.
Et Mérault, en quelques mots, expliqua pourquoi il devait être trop tard.
— Peut-être est-il temps encore d'agir, dit M. Bassaget en se levant ; courons chez elle, et prenons en passant le docteur Évette.
— J'ai retenu l'exécuteur, dit Mérault ; n'avez-vous pas d'ordre à lui donner?
— Plus tard ; avant tout, sauvons cette femme. Cependant, trouvant Texécuteur dans le vestibule, il le
pria d'attendre son retour; puis, suivi de Mérault, il descendit quatre à quatre les marches de son escalier ; le concierge, qui le vit passer, se demanda avec inquiétude si le feu était au château.
Évette était chez lui, prêt à se mettre à table ; il accompagna Mérault et M. Bassaget, qui tout en marchant le mit au courant de ce qui se passait ; mais tandis que Tinquiétude donnait des jambes au procureur de la République, la joie coupait la respiration à Évette.
— L'inée, c'était l'inée qui avait tué Mme Claude ! Un poison végétal I nouveau I peu connu 1 Quel triomphe pour lui ! Quel bonheur si on arrivait trop tard I Quelle intéressante nécropsie I Seul au monde il aurait eu la chance d'étudier sur le cadavre humain ce poison des Pahouins ; il adresserait une communication à l'Académie ! Quel malheur qu'il ne pût pas télégraphier tout de suite à Paris pour se faire envoyer tout ce qui aurait été publié sur. rinée I Cette fois il s'agissait de ne pas donner prise aux Carbonneau ni aux Vandam. Vraiment la Providence lui devait bien cette bonne fortune.
Ils trouvèrent la porte de Nathalie fermée, et aux coups frappés d'autorité par M. Bassaget aucun bruit ne répondit : il fallut aller chercher un serrurier et le requérir d'ouvrir avec des fausses clefs ; ce qui tout naturellement mit tout le quartier en émoi.
— Madame Gillet ! cria M. Bassaget.
Aucune voix ne répondit à cet appel : le silence et l 'obscurité.
On alluma une bougie à la lanterne du serrurier, et M. Bassaget, précédant Évette et Mérault, entra dans l'appartement.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à ft chambre à coucher, dont
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la porte n'était pas fermée à clef, et dans Tombre, devant un grand fauteuil, ils aperçurent une masse noire étendue sur le parquet : c'était Nathalie!...
Rapidement Évette courut à elle ; elle était couchée tout de son long, la joue gauche posée sur les planches, immobile ; il s*agenouilla, et lui posant l'oreille sur la poitrine il écouta :
— Elle est morte, dit-il.
— Vous en êtes sûr?
— Le cœur ne bat pins, la chaleur a diminué ; la mort remonte à un certain temps déjà.
Ils regardèrent alors autour d'eux ; l'aspect de la chambre expliquait asseï bien ce qui s*était passé : sur une table était posée en belle place, pour être bien vue^ une petite boîte ouverte renfermant une substance jaunâtre ; près de cette boite se trouvait une feuille de papier sur laquelle on lisait : « Cette boite contient l'extrait d'inée avec lequel j'ai empoisonné ma cousine Véronique et je m'empoisonne moi-même. » Un grand fauteuil avait été tiré au milieu de la chambre, et c'était dans ce fauteuil qu'elle s'était assise pour mourir, ayant placé à sa portée un guéridon avec une cuvette ; elle avait, dans les convulsions de la mort roulé à bas de ce fauteuil, et elle tenait encore dans ses mains crispées une serviette avec laquelle elle avait essuyé ses lèvres.
— Nous faisons la nécropsie, n'est-ce pas? demanda Évette.
— Assurément.
— Mais rien ne presse, je pense, et nous pouvons attendre à ce soir, après dîner,
Évette était un homme régulier dans toutes ses pratiques, et il eût fallu de bien graves considérations pour lui faire négliger celle du dîner, même pour une nécrop-. sie aussi intéressante que promettait de l'être celle de
Mrae Gillet. D*ailleurs il tenait à rentrer chez lui pour consulter un traité de toxicologie à l'article de l'inée, et savoir, avant la nécropsie, quelles lésions anatomiques il devait trouver; cela guide.
M. Bassaget avait envoyé en toute hâte chercher le juge d'instruction, et Mérault n'avait plus rien à faire dans cet appartement : d'ailleurs ce n'était pas de Mme Gillet qu'il avait à s'occuper c'était de Claude.
— Maintenant, dit-il en s'adressant au procureur de la République, ne pourrions-nous pas penser à celui que cette mort innocente ?
— Innocente? mon cher maître.
Cette exclamation de surprise fut si naturelle et si franche, que Mérault resta un moment interdit.
— Sans doute, continua M. Bassaget, cette lettre est d'une grande importance ; mais elle n'innocenté pas le docteur Claude ; qui sait s'il n'a pas été le complice de cette malheureuse femme, ou plutôt si celle-ci n'a pas été son instrument ?
— Mais cette lettre est l'évidence même...
— Je vous répète que cette lettre est importante : je conviens même qu'elle est une présomption d'innocence; mais une présomption n'est pas une preuve ; l'affaire doit être étudiée soigneusement, sagement instruite ; ce que nous allons faire.
— Et Claude?
— Naturellement, il faut bien surseoir à l'exécution.
— Surseoir à l'exécution !
Mérault eut un mouvement d'indignation et de révolte.
— Et la mise en liberté ? dit-il.
— Vous voulez dire la mise au secret, mon cher maître : je pense qu'elle va être sévèrement appliquée par M. le juge d'instruction.
— Vous allez le laisser sous la menace de Texécution, quand son innocence est proclamée?
— Plaidée, cher maître, non proclamée. Au reste, je suis décidé à ne prendre aucune résolution avant d'avoir consulté M. le procureur général ; ce que je vais faire dès demain : l'affaire en vaut la peine.
Il ne put rien obtenir de plus.
Vingt-cinq jours après la mort de Nathalie, Claude était encore au secret.
Après avoir vainement tenté à Condé tout ce qui était posssjble pour pénétrer jusqu'à lui, Mérault était revenu à Paris, où il avait continué ses démarches.
Mais à Paris il s'était heurté aux mêmes difficultés qu'à Condé.
— L'affaire était grave, — la complicité était possible, il fallait voir ; — si une erreur avait été commise une première fois, on ne devait pas s'exposer à en commettre une seconde ; — c'était du respect de la chose jugée qu'il s'agissait ; — qu'étaient les souffrances d'un individu à côté d'un intérêt de cet ordre ?
Partout et toujours les mêmes réponses.
— On avait sursis à l'exécution ; rien ne pressait, on devait maintenant procéder avec de sérieuses garanties.
De Condé, on lui apprenait que la résistance obstinée qu'il avait rencontrée et contre laquelle il avait lutté ne
cédait pas.
« On admet très-bien la culpabilité de Mme Gillet, lui écrivait le bonhomme Carodon, parce que la culpabilité, cela s'admet toujours, les magistrats aimant mieux trouver
dix coupables que de n'en pas trouver un seul. Mais on ne veut pas reconnaître franchement l'innocence de ce malheureux Claude. Pensez donc quelle humiliation c'est pour le parquet et pour le président, qui ont déployé tant d'ardeur pour enlever le verdict du jury ! M. Bassaget est dans un état d'exaspération menaçante pour sa santé, — dont je n'ai cure, vous pensez bien ; — il perd toute mesure, et il donne le spectacle d une lutte contre l'évidence, qui serait comique si elle n'était lamentable. Trop fin pour se mettre ostensiblement en avant, le président Hairies de la Freslonière manœuvre en dessous, sans en avoir l'air ; mais, pour être souterraine, son action n'en est pas moins redoutable. Je ne sais pas ce qu'il fait ni ce qu'il dit en haut lieu ; mais dans le public il procède par épigrammes, par mots à double sens qui tendent à vous rendre ridicules, vous et Claude, qu'il appelle a l'honnête criminel»,ou biencf l'intéressante victime de l'erreur judiciaire». Pour vous, vous êtes « un nouveau Voltaire, l'avocat d'un nouveau Calas ». Il semble que la mise en liberté de Claude doive les déshonorer. Soyez sûr qu'ils ne lâcheront leur coupable que si on le leur arrache de force. Il leur en faut un ; le vrai étant *mort ils se rejettent sur le malheureux qu'ils ont entre les mains. Qu'at-il fait ? Rien. Mais il a été condamné, et, ce qui est plus grave, condamné par eux. Il n'y a pas que l'Eglise qui prétende à l'infaillibilité I »
Cependant il fallut bien reconnaître qu'il n'y avait pas de preuves contre Claude. Ce fut la formule dont on se servit pour ne pas prononcer le mot d'innocence, et Mérault put enfin partir pour Condé, avec la certitude de le tirer de prison.
Ce fut avec une bonne grâce parfaite, sans mauvaise humeur apparente et sans rancune, que M. Bassaget signa l'ordre de sortie.
— En somme, diuîl, ces délais anront été utiles à Totre protégé ; ils formeront un argument pour fermer la bouche à ceux qui persisteraient à croire à sa culpabilité.
Denise voulut accompagner son mari à la prison : elle tenait à ramener Claude chez elle, où, entouré de soins et de tendresse, distrait par le babil etlesjeuxdesenfantsqo'il aimait, il sentirait moins lourdement le poids de son isolement que dans sa maison vide, et pour cela il fallait qu'elle lui adressât sa demande elle-même.
Lorsqu*ils le virent paraître, ils furent frappés des changements qui s'étaient faits dans toute sa personne : ce n^était plus l'homme d'autrefois, à Tallure libre, plein de vigueur et de santé ; la taille s'était voûtée, les épaules rétréciesla tète s'était penchée en avant ; mais ce qui était plus saisissant encore, c'était Texpression de dureté de la physionomie ; le regard était farouche, la lèvre supérieure tirée d*un côté par un mouvement convalsif découvrait les dents.
— Enfin, dit Mérault en allant à lui vivement et en lui prenant les mains, la liberté vous est rendue, nous venons vous chercher.
Denise alors s'approcha, et d'une voix affectueuse, avec un doux sourire de tendre compassion, elle lui adressa sa demande ; puis, avant qu'il eût pu répondrç , elle lui prit le bras.
— Vous ne m'avez donc pas abandonné ? dit-il.
— Avez-vous pu avoir cette crainte ?
— Dans ma position on craint tout, on n'espère rien ; on ne croit qu'au mauvais ; on admet chez les autres les méchants sentiments qu'on trouve en soi ; pardonnez-moi, mes amis.
En chemin, Mérault raconta ce qui s*était passé et ce qu'if avait fait ; comme il était nuit, ils ne furent interrompus par personne, dans les rues désertes.
En arrivant, il» trouvèrent les enfants qui sautèrent dans les bras de Claude au se pendirent à lui : son cœur se détendit un peu, et en répondant aux caresses et aux paroles enfantines de la petite Jeanne, sa voix, derauque et dure qu'elle était, se fit douce et affectueuse.
Mais Denise emmena bientôt les enfants.
— Notre ami Claude a besoin de rester seul avec votre père, leur dit-elle ; vous le retrouverez tout à Theure à table.
— Je veux être à côté de lui, dit Jeanne.
— Moi aussi, dit Emma.
— C'est entendu, vous serez à côté de lui.
11 les embrassa toutes deux, et il donna une poignée de main à Arthur.
— - Maintenant, dit-il, lorsqu'ils furent sortis avec Denise ce que je vous prie de m'expliquer tout d*abord, car c'est cela que j'ai le plus vivement à cœur, c'est ce que nous avons à faire pour la révision de mon procès.
— Nous n'avons rien à faire.
— Comment cela? Qui donc s'en charge?
— Personne, mon pauvre ami-! dit Mérault tristement.
— Comment, personne ! Et vous dites que nous n'avons rien à faire ? Pourquoi I
*— Parce qu il n'y a rien à faire.
— Mais je veux que mon procès soit revisé : vous comprenez bien que je ne peux pas rester sous le coup de cette condamnation 1
— Moi aussi, je voudrais cette révision, mais la loi ne la permet pas.
— C'est impossible.
— Vous savez bien que je ne parle pas à la légère, surtout en un pareil sujet. La loi, mon ami, n'accorde la révision que dans certains cas, et le vôtre n a pas été prévu par la loi, ou plutôt, si elle l'a prévu, elle n'a pas voulu
que la révision fût possible : elle ne l'eût été que si la coupable avait pu passer en jugement et avait été condamnée pour le même crime que vous ; alors, les deux condamnations ne pouvant se concilier, leur contradiction aurait été la preuve de Tinnocence de l'un ou de l'autre condamné ; sa mort rond ce jugement impossible et conséquemment la révision.
— - Mais cela est monstrueux.
— La loi est ainsi.
— Il lui faut un coupable,., innocent ou non : il y a un crime, il faut que quelqu'un paye, peu importe qui, celui qui doit ou celui qui ne doit pas ; suis-je innocent, oui ou non?
— On vous a condamné innocent, vous restez condamné ; vous auriez été acquitté bien que coupable, vous resteriez acquitté.
Claude sç prit la tète dans ses deux mains.
— Assurément, c'est la prison qui m'a troublé la raison s'écria-t-il, car je ne vous comprends pas ; est-ce qu U n y a pas des condamnés qu'on réhabilite ?
— La réhabilitation n'est pas la révision ; sans doute nous demanderonslaréhabilitation ; seulement, — ilhésita — seulement cette demande ne peut pas être formée dès maintenant ; il faut attendre, — il hésita encore, — il faut attendre cinq ans.
— Mais alors, comment donc suis-je libre?
— Des lettres de grâces vous sont accordées.
— On fait grâce à un innocent ! à un homme injustement condamné, on ne trouve que la grâce à accorder ! pour tout ce qu'on m'a fait souffrir, voilà la réparation qu'on me donne : aujourd'hui la grâce, et dans cinq ans la réhabilitation peut-être ; on reconnaît que je suis innocent, et cependant je dois pendant cinq ans rester condamné, déshonoré. Est-ce possible !
Dans l'état d'agitation fébrile où se trouvait Claude, c'était là un sujet difficile et dangereux à traiter ; Mérault voulut l'en distraire en abordant un autre odre d'idées, — même alors qu'il devait être pénible.
Ouvrant un tiroir de son bureau, il en tira les deux lettres de Nathalie, celle qui lui était adressée à lui-même et (felle qu'il devait remettre à Claude :
— Voici, dit-il, une lettre qui m'a été confiée, et — il lut un passage du billet de Nathalie — que je devais vous remettre aussitôt que possible, mais à vous seul et sans qu'elle pût passer par d'autres mains que les miennes et les vôtres ; c'est cette prescription qui vous explique pourquoi je ne me suis pas encore acquitté de ma commission.
Claude prit la lettre d'une main frémissante; mais après avoir regardé l'écriture de l'adresse, il n'ouvrit point l'enveloppe ; la déchirant en quatre, ainsi que les feuillets de papier qu'elle renfermait, il la jeta au feu.
Puis lorsqu'elle fut entièrement brûlée se tournant vers Mérault:
— Si vous le voulez bien, dit-il, nous ne parlerons jamais de celle qui a écrit cette lettre,et tout de suite nous allons traiter, une fois pour toutes, ce qui a rapport à elle ; je voulais refuser son testament, mais j'ai réfléchi que je pouvais faire un usage utile de sa fortune. Vous voudrez bien, avec les revenus de cette fortune, fonder à l'hôpital autant de lits qu'il sera possible : je vous demande de me rendre ce service, de sorte que je n'aie à m'occuper enrien de cette aff'aire,qui évoquerait d'horribles souvenirs que je veux écarter : d'ailleurs la loi me permet-elle de m'occuper de quoi que ce soit
— Vous aurez un tuteur.
— Eh bien, pour cela, tant mieux si vous êtes ce tuteur. A ce moment la porte s'entr'ouvrit^ et une tête blonde
parut, timide et effrontée tout à ]a fois, celle de la petite Jeanne.
— G est moi, dit-«ile, parce que j*ai faim.
Denise accourut pour la gronder d'être ainsi entrée chez son père ; mais cette intervention avait produit son effet : on passa dans la salle à manger, où le bavardage des enCanis ne tarda pas à étourdir Claude, habitué depuis tant de moi^ au silence de la solitude.
Au dessert, la femme de chambre remit à Glande une carte :
— Niobey I s'écria-til.
-— Faites entrer, dit Denise en se levant vivement pour aller au-devant du visiteur.
C était en effet le camarade de Claude qui avait appris à Khartum, par hasard, en lisant un journal, ce qui s'était passé à Condé, et qui arrivait du fond de la Nubie pour défendre son ami, s'il en éta t temps encore.
Ce fut une nouvelle diversion.
Le lendemain, Claude annonça à Mérault et à Denise qu'il partait avec Niobey pour un voyage de plusieurs années autour du monde.
Ils ne dirent rien pour le retenir : sa vie était brisée ;
orument rester à Condé ? qu'aurait-ii fait en France? La
mélancolie des voyages serait bonne pour son désespoir.
Il partit deux jours après directement pour le Havre,
où il devait s'embarquer pour New- York.
Il y a un mois, Denise a reçu une énorme caisse couverte ^ nombreusesétiquettes multicolores ; ouverte, cette caisse a laissé sortir de ses flancs d autres caisses plus petites portant chacune un nom écrit à la main sur une étiquette : Denise, Louis Mérault, Emma, Arthur, Jeanne ; celle de Denise renfermait des porcelaines japonaises d'Arita, celle de Mérault des bronzes^ celles des enfants des jouets chi nois.
Une seule, la plus grande n'avait point d'étiquette ; elle contenait un magnifique vase en bronze ; dans ce vase se trouvait un court billet :
€ Chère Denise,
» Faites mettre ce vase sur la tombe de ma femme » bien-aimée, et veillez, je vous prie, à ce qu'on y entre- » tienne une fleur jusqu'au retour de votre ami.
» Claude. »