CINQUIÈME PARTIE
Depuis près de quatre mois Claude était au secret. Bien qu'il soit de principe qu'on « doit être sobre de cette mesure qui peut porter les inculpés au suicide; » on en avait été très-généreux avec Claude. Ni Mérault, malgré ses réclamations et ses démarches, ni Nathalie qui avait remué terre et ciel pour le voir,n'avaient pu faire lever cette mise au secret : les formalités pour la prolonger étaient scrupuleusement accomplies; tous les mois le procureur général adressait au garde des sceaux un rapport constatant que, selon les magistrats chargés de Tinstruction de Taffaire Claude, il importait à la découverte de la vérité que Tinterdiction de communiquer fût maintenue pour le prévenu, et cette interdiction continuait : le parquait usait d'un droit qu'il appliquait dans la limite que la loi laissait à l'appréciation de sa conscience, il n'y avait rien à dire, ni rien à faire ; il fallait subir la loi, si dure qu'elle fût.
212 LE DOGTEOR CLAUDE.
Pendant les deux premiers jours qu'il avait passé dans Sd prison, Claude avait été servi par un seul geôlier, mais dès le troisième on avait adjoint un aide ou un surveillant à cet homme, de façon à ce qu'il ne se laissât pas gagner sans doute, et depuis lors ce système avait été scrupuleusement poursuivi: jamais Claude n'avait vu une personne seule dans sa cellule ; toujours un tiers s'était placé entre lui et cette personne.
On ne s'était départi de la rigueur avec laquelle on le traitait que dans les choses matérielles, lui accordant de ce côté toutes- les faveurs qu'il pouvait désirer pour faire arranger sa cellule à son gré et y installer un ameublement un peu plus confortable que celui qui s'y trouvait lorsqu'il y était entré : en meubles, en linge, en livres, en nourriture on lui donnait ce qu'il demandait; seulement les livres une fois qu'ils étaient entrés dans la prison, n'en devaient plus sortir de peur de porter des communications au dehors ; et la nourriture, avant de lui être servie, était découpée en petits morceaux de peur de servir de véhicule à des renseignements venant de Texterieur.
Pendant ces quatre mois Claude n'avait donc rien su, ni de ce qui se passait dans la ville, ni de ce qu'on disait de son affaire, ni de ce que Mérault tentait pour sa défense. C'était par le juge d'instruction seul qu'il avait connu les rapports des deux experts : Évette et un jeune pharmacien de Gondé M. Senelle, spécialement chargé de l'analyse chimique des organes et des matières recueillies. Les conclusions de ces différents rapports étaient écrasantes pour lui; elles disaient : lo que Mme Claude n'était atteinte d'aucune maladie capable de causer sa mort ; â** qu'elle était morte empoisonnée pour avoir ingéré sciemment ou involontairement une substance vénéneuse qu'il était impossible d'isoler par les procédés chimiques.
laquelle substance était un poison agissant sur le cœur et l'estomac.
De son côté la ville n'avait pas su davantage ce qui se passait dans la prison : comment le docteur Claude supportait sa captivité ; comment surtout il repoussait les charges terribles qui pesaient sur lui.
Et cependant si l'on ne savait rien de précis à ce sujet, ce n'était pas faute d'avoir employé tous les moyens pour apprendre quelque chose d'un peu moins vague que les propos du monde.. Jamais à Condé la curiosité publique n'avait été surexcitée à ce point, et dans le salon comme dans la boutique ou dans l'atelier, on ne s'occupait que de l'affaire Claude et chacun s'ingéniait plus ou moins adroitement à pénétrer le mystère dont la justice enveloppait l'instruction.
Les geôliers, lorsqu'ils sortaient de la prison, n'avaient jamais trouvé tant d'amis disposés à leur offrir un demi ou un gloria,
La clientèle du pharmacien Senelle avait pris un développement extraordinaire, et du matin au soir on faisait queue chez lui ; jamais il n'avait fait pareil débit de pâte de guimauve ; et il y avait des gens qui venait exprès de dix lieues lui demander « quelque chose de bon pour le sang » dans l'espérance d'apprendre un mot de l'affaire Claude : — « Autrefois, quand je venais en ville, je demandais un avis à M. Claude ; mais maintenant, le pauvre homme, il ne peut plus donner d'avis, et ça me ferait deuil de m'adresser à un autre ; c'était-il Dieu possible qu'il y eût un mot de vrai dans ce qu'on rapporterait ? Ce que j'en dis, ce n'est pas pour qu'il lui arrive du mal, bien sûr. Seulement, on voudrait savoir. »
Évette ne pouvait plus se débarrasser de ses clients, qui maintenant étaient les premiers à l'aborder dans la rue, au lieu d'être relancés par lui comme autrefois ; ils
poussaient la fièvre de la curiosité si loin que, même les plus intéressés, l'appelaient en consultation sans avoir bien réellement besoin de ses soins, rien que pour le plaisir de parler de l'affaire.
Mais celui sur qui tous les yeux étaient fixés, celui qui était passé au rang d'oracle, c'était. M. Legrain, le juge d'instruction.
Bien que magistrat, M. Legrain n'avait que peu de relations dans la haute société de Gondé, et même, à dire vrai, on l'avait toujours maintenu à l'écart. A cette sorte de mise en quarantaine, il y avait quelques raisons qui, dans une ville comme Gondé, étaient de véritables crimes. D'abord il était pauvre; plus que pauvre, besoigneux, endetté, et pour des petites dettes criardes. Puis il avait été compromis dans plusieurs histoires amoureuses qui avaient fait scandale, et ce qu'il y avait de grave, c'était que les héroïnes de ces histoires étaient non des personnes du monde, mais des femmes vulgaires, la femme d'un charpentier, une couturière, une blanchisseuse Enfin il manquait de tenue, n'ayant pas de maison à lui, demeurant à un second étage, où il n'occupait que deux chambres faites par une femme de ménage, jeune, jolie, sur laquelle on jasait; avec cela négligé sur soi, sentant la pipe ; sceptique, n'ayant aucunes convictions, pas plus politiques que religieuses, et ne s'en cachant pas. De sorte que, tout en étant la lumière du tribunal, son intelligence, sa capacité, son activité, faisant tout, son travail et celui des autres, gurtout celui du président Bonhomme de la Fardouyère, qui sans lui n'aurait pas su rendre un jugement de vingt lignes, il était jusqu'au moment de l'affaire Glande resté à l'écart du monde dans lequel ses collègues, même les plus infimes, occupaient le rang dû à leurs fonctions. Mais dujour où il était devenu le seul homme qui connût tous les iacidents de
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rempoisonnement de Mme Claude cette situation avait changé du tout au tout : en réalité il n'avait pas autant de dettes qu'on voulait bien le dire; sans doute une couturière est une singulière maîtresse pour un magistrat, mais il y a de ces filles de rien qui sont jolies et bien élevées ; s'il ne montrait ni convictions religieuses, ni opinions politiques, ce n'était point par scepticisme, c'était par prudence, par habileté ; bien certainement il avait les convictions et les opinions de tout le monde ; enfin il ne sentit plus la pipe, et les gens qui auraient poussé des cris d'indignation à la pensée seule de s'asseoir à table à côté de lui, se mirent en frais d'invention pour avoir des prétextes à l'inviter chez eux, — Nous aurons M. Legrain. — Vraiment? — Il me l'a formellement promis : on a été bien injuste envers lui; c'est un homme d'une intelligence remarquable. — Oh! assurément. — Pour moi je tiens à réparer cette injustice ; c'est affaire de principe. — Je vous approuve de tout cœur, et si voulez me le donner pour voisin, je m'engage à vous aider.
M. Legrain, bien qu'il sentît parfaitement ce qui lui méritait cette faveur subite, n'avait point refusé ces invitations : il aimait les fins dîners et les bons vins ; il devait une note s'élevant à plus de 400 francs à so charcutier, qui voulait depuis longtemps arrêter ce crédit, fatigué qu'il était de ne recevoir que de faibles àcompte ; la société des femmes jeunes et aimables lui plaisait, même alors qu'elles n'étaient ni couturières, ni blanchisseuses ; il tenait sa place dans une conversation spirituelle ou intelligente, tout cela formait un ensemble de raisons qui avec son caractère peu susceptible suffisaient et au delà pour le faire allerpartout où il étaitprié.
Mais, accepter une invitation à dîner n'était pas accepter une invitation h parler, et les sourires les plus aimables, aussi bien que les vins les meilleurs ne lui
avaient pas délié la langue. Sans jamais prendre un air rogue avec ceux qui l'interrogeaient, sans se réfugier jamais derrière l'importance de ses fonctions, il avait toujours su d'un ton aimable, avec un sourire ou un mot d esprit, ne dire que ce qu'il voulait bien dire, — en réalité rien ; et cela si adroitement, qu'on était toujours, convaincu, après l'avoir questionné, qu'on serait plus heureux la fois suivante :
En interrogeant Évette et le pharmacien on avait quelquefois obtenu de meilleurs résultats, mais non encore ceux qu'on aurait voulu.
Une grande réserve était imposée aux experts.
Et mieux que cette réserve, il y avait une chose qui leur fermait la bouche : l'ignorance. Comment dire le poison qui avait tué Mme Claude, quand ils ne le connaissaient pas.
De là des façons mystérieuses de répondre en "s'échappant, avec des réticences, des sous-entendus, des finesses qui exaspéraient les gens se croyant en droit de tout demander et de tout savoir.
— Quand on paie une visite de médecin dont on n'avait pas besoin, encore faut-il qu'elle serve à quelque chose ; s'il n'avait pas été question d'un confrère, Évette aurait été moins cachottier, maisl'esprit de corps lui fermaitla bouche.
— Je n'aurais jamais cru M. Évette capable de nous témoigner si peu de confiance : il doit bien savoir que ce qu'il nous dirait, nous n'irions pas le répéter., au premier venu.
Dans ce mouvement de colère le pharmacien avait eu aussi sa part. Tout d abord on avait été très-satisfait que le parquet, au lieu d'aller chercher un chimiste à Paris ou dans une ville voisine, eût choisi SenelJe : c'était un honneur pour Condé ; « le petit Senelle était un homme extrêmement capable ; » on pourrait le faire parler, on le
verrait pour ainsi dire opérer. Mais quand il avait été démontré qu'on ne voyait pas opérer le petit Senelle et qu'il ne parlait pas, les appréciations sur son compte avaient changé, et il avait cessé d'être un homme extrêmement remarquable pour devenir un méchant petit pharmacien, qui ne disait rien tout simplement parce qu'il ne savait rien ; n'eût-on pas mieux fait de choisir un vrai chimiste : si le docteur Claude avait réellement empoisonné sa femme, il avait dû le faire avec assez de précaution pour dérouter la science du petit Senelle.
Comme si ce n'était pas assez de ces motifs de réprobation contre les experts, un incident était venu ameuter contre eux une partie de la ville. Un soir, un pauvre diable à moitié idiot qui balayait les rues, avait été surpris au moment où il fourrait un petit chien dans un sac qu'il portait continuellement sur son dos. Depuis quelque temps déjà, un certain nombre de chiens et de chats avaient ainsi disparu sans qu'on eût pu retrouver leurs traces. Pressé de questions, le pauvre balayeur avait avoué que c'était qui lui avait pris ces chats et ces chiens pour les vendre à M. Évette qui les lui payait vingt sous chacun.
Ainsi c'était Evette qui, dans son incapacité a découvrir le poison qui avait tué M^e Claude, empoisonnait les chats et les chiens de la ville pour faire des expériences sur eux.
Ce fut une explosion d'indignation, et une vieille dame a qui connaissait les affaires » intenta un procès aux experts en leur demandant 2,000 fr. de dommagesintérêts pour réparation du préjudice qu'ils lui avaient causé en lui faisant voler et en lui tuant son chien.
Si rigoureux qu'on voulût maintenir le secret pour Claude, il arriva un moment cependant où il fallut, malgré tout, accorder à Mérault Tautorisation de communiquer avec son client. A la vérité, un jeune substitut, pénétré de Tomnipotence des pouvoirs du parquet, émit ridée que cette communication n'eût lieu qu'en présence de personnes sûres, et, comme c'était un magistrat instruit, ayant étudié la tradition, il cita des exemples à Tappui de sa thèse ; mais il n'eut pas la satisfaction de faire adopter son idée : on lui répondit qu'il ne fallait pas pousser les choses à l'extrême ; que quatre mois de secret étaient une mesure déjà bien un peu sévère ; qu'en allant plus loin, on pouvait éveiller des sympathies en favçur de l'accusé, ce qui serait déplorable ; enfin, d'un autre côté, M. Legrain fit remarquer qu'on était à la veille des élections, que Mérault avait des chances d'être nommé député en remplacement du comte Prétavoine, et que, dans ces conditions, il était maladroU de se mettre inutilement mal avec un homme qui, à un moment donné, pouvait devenir garde des sceaux. — Mérault, garde des sceaux! — Pourquoi pas ; en politique, tout arrive. On n'avait pas prévenu Claude, qu'on accorderait à son
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avocat l'autorisation de le voir, et lorsqu'on vint le chercher, il crut qu'il s'agissait d'un nouvel interrogatoire du juge d'instruction; mais lorsqu'au lieu de M. Legrain, il trouva Mérault, l'émotion le paralysa durant quelques secondes; il resta immobile sur le seuil de la porte, tremblant, éperdu.
Claude fut obligé de s'asseoir: il était défaillant; la douleur et la solitude avaient anéanti son énergie.
— Un enfant, dit-il, ou plutôt un vieillard; peut-être un fou.
Mérault voulut le relever.
De sa serviette d'avocat il tira une petite boîte, et l'ayant ouverte, il montra à Claude une rose à demi épa* nouie, soigneusement couchée sur un lit de mousse humide.
Puis lui tendant la boîte î
— Voici ce que M°»« Gillet vous envoie, dit-il, elle a été cueillir cette rose ce matin sur... sa tombe.
Des larmes jaillirent des yeux de Claude; Mérault sans parler respecta son émotion, mais à la dérobée il l'examina: ce n'était plus l'homme superbe de santé et de vigueur qu'il avait vu quatre mois auparavant : le dos s'était voûté, la taille s'était affaissée comme si depuis ces quatre mois un poids écrasant avait pesé sur ses épaules ; mais où les changements étaient plus visibles encore, plus douloureux, c'était dans le visage. La face décolorée était creusée par des rides profonde^, les paupières s'étaient abaissées, les joues et les lèvres pendaient flasques.
— Où est-elle? demanda-t-il en relevant la tète qu'il tenait penchée sur sa poitrine.
— Tout au haut du cimetière au bout de l'allée centrale contre le mur de clôture; nous n'avons pas commandé de monument, vous réservant cette consolation pour le jour
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OÙ vous sortirez de la cour d'assises ; mais la tombe est entretenue par M^e Gillet et par Denise.
— Vous les remercierez pour moi; dans mon désespoir, et il a été terrible, je n'ai pas douté une. minute de l'amitié de votre chère femme, pas plus que je n'ai douté de la vôtre.
— Enfin me voici, et c'est de l'avenir que nous devons nous occuper maintenant, c'est de votre défense. Avant tout j'ai une question à vous adresser, et je vous demande d y répondre sans aucun souci d'amitié ; c'est de vous qu'il s'agit, c'est de vous seul, c'est de votre vie, c'est de votre honneur. Qui voulez-vous m'adjoindre pour votre défense?
— Personne ; je ne veux que vous; lors même que mon estime et mon amitié ne vous choisiraient pas, j'ai encore une raison toute-puissante pour n'accepter que vous; — le dernier mot que ma femme vous a adressé : — « Vous défendrez mon Etienne! » Cette désignation est sacrée,
— Elle n'empêche pas que je partage cette tâche, et même elle m'impose ce partage, si je le crois utile,
— Mon cher Mérault je comprends le sentiment qui vous inspire et j'en suis touché, croyez-le bien ; mais je ne veux pas d'autre avocat que vous ; je n'en veux pas parce que j'ai pleine confiance en vous,, en votre dévouement, en votre talent, en votre honorabilité.
— Cependant...
— Mon intérêt lui-même exige, il me semble, que vous soyez seul chargé de ma défense : vous jouissez d'une juste autorité dans le pays ; on sait ce que vous valez ; que penserait-on de moi si je vous adjoignais une célébrité parisienne? que je sens ma cause bien difficile à défendre, puisque je n'ai pas confiance en un homme tel que vous; de là à penser et à dire que je me sens coupable il n'y aurait pas loin ; il ne faut pas que le jury soit sous cette im-
pression. Oui, il est vrai, ma cause est difficile, très-difficile, mais elle le serait pour un autre comme elle le sera, comme elle Test pour vous. Si nous ne triomphons paSjCe ne sera pas votre faute; je tiens à vous le dire à l'avance ; ce sera celle des circonstances, celle de Taffaire elle-même. Vous voyez que je ne me fais pas d'illusions. Je comprends la sévérité de la justice à mon égard, et je n'en veux pas à ceux qui m'accusent : évidemment les apparences sont contre moi et les charges dont elles m'accablent sont terribles : elles m'écrasent.
— Elles ont pu vous écraser lorsque vous étiez seul à les porter, mais maintenant nous sommes deux.
— Assurément, j'ai une foi entière dans votre habileté et votre talent, mais enfin habileté et talent peuvent rester impuissants à repousser l'évidence. Eh bien, l'évidence est que ma femme a été tuée par un poison du cœur: les experts ont raison; les symptômes sont ceux d'un empoisonnement par un poison agissant sur le cœur et l'estomac : à leur place, je conclurais comme eux.
— Ils ne retrouvent pas le poison.
— Sans doute, et cela est à ma décharge, mais à ma charge restent les symptômes. Que moi qui n'ai pas quille ma femme depuis le matin, je dise : « Ces symptômes nous trompent,*) cela s'explique; je sais qu'elle n'a rien pris qu'une pilule de digitaline ; je sais par l'analyse qui a été faite que toutes les pilules retrouvées (Ans la boîte étaient bien dosées, de sorte que'celie qu'elle a prise ne contenait pas plus d'un milligramme de digitaline ; je sais que la gorgée d'eau qu'elle a bue ne pouvait pas renfermer une substance vénéneuse, puisque ce qui restait de cette eau a été analysé ; je sais que personne n'a approché d'elle et que par conséquent l'empoisonnement est impossible ; mais la justice constate qu'il y a quelqu'un quia été près d'elle dans cette journée, seul avec elle et de telle façoq
que risolement semble avoir, été recherché, et elle dit : « Ce quelqu'un est le coupable. » Cela est logique, cela est fatal. Quand à cette charge s'ajoute celle du testament, comment voulez-vous qu'on ne croie pas à un crime !
— Vous plaidez contre vous.
— Non, mon ami, je plaide pour vous, je vous montre que je vois les difficultés de votre tâche. Mais cela ne veut pas dire que je renonce à me défendre. Je me défendrai, au contraire, je lutterai jusqu'au bout, tant que j'aurai de forces.
— Eh bien, c'est pour organiser cette défense que je suis ici. — Gomment l'entendez-vous ? Que voulez-vous ?
Mérault avait été tout d'abord effrayé : il avait cru à une prostration complète, à un anéantissement de volonté, à une désespérance absolue ; mais l'énergie avec- laquelle Claude s'était écrié : « Je lutterai jusqu'au bout, » l'avait rassuré : la prison n'avait point entièrement dissous ce caractère autrefois si vigoureux ; il y avait des ressorts en lui ; ce ne serait point une masse inerte qui ferait face aux jurés, ce serait un homme.
— Vous pensez bien, dit Claude, que depuis que je tourne entre les quatre murs de ma cellule, j'ai réfléchi à ma défense. Lorsqu'on est coupable, on adopte un système et on n'en sort pas. Mais lorsqu'on est innocent, il me semble qu'il n'y a pas de système à adopter ; il faut se plier aux circons^nces, les accepter telles qu'elles sont, avec les détours et les contradictions qu'elles offrent à chaque instant. Nier les symptômes constatés serait aussi absurde que nier le testament : symptômes et testament existent, nous les acceptons ; mais nous contestons qu'ils donnent les conclusions auxquelles vous arrivez. C'est là qu'est ma défense, mon ami, et c'est par là seulement que je peux sortir de cette accusation. Mais je n'en sortirai que si je suis aidé.
— Vous le serez.
— Ce n'est pas de vous que je veux parler, c'est des témoins qui me sont nécessaires. Tout d'abord ce qu^il faut, c'est démolir les rapports des experts et démontrer que leurs conclusions sont fausses, particulièrement celles où ils disent : « M™e Claude a si bien succombé à un empoisonnement qu'avec les matières de ses vomissements et avec les extraits de ses organes nous avons empoisonné des animaux. » Gela ne prouve nullement ma culpabilité comme ils le prétendent. Mais ce n'est ni vous ni moi qui pouvons faire cette preuve d'une façon décisive pour les jurés.
— C'est une contre-expertise.
— Parfaitement. Vous allez donc charger mon ami Vandam de cette contre-expertise ; ou tout au moins d'examiner les rapports des experts; je vous donnerai une note pour le guider. Si je choisis Vandam, bien quil n*ait pas un nom imposant, c'est qu'il est comme vous, mon ami, c'est que j'ai pleine confiance en son savoir et en sa conscience, c'est que je suis sûr à l'avance que mes intérêts, au point de vue scientifique, seront défendus par lui, comme mes intérêts, au point de vue criminel, le seront par vous.
— Je n'ai rien à dire contre ce choix ; je ne tiens pas plus que vous au fracas des noms retentissants.
— D'ailleurs nous aurons un de ces noms : à côté des rapports des experts il y a le procès-verbal d'autopsie dressé d'une façon incomplète par Evette, qui lui aussi, doit être sérieusement combattu ; et ce sera Carbonneau qui s'en chargera. Carbonneau a examiné Véronique ; il est jusqu'à un certain point engagé par le diagnostic qu'il a alors porté ; il ne me refusera pas son témoignage et son appui.
— Son témoignage, il le doit.
— Son appui il le donnera ; Carbonneau n'est pas homme à se laisser intimider par la clameur publique ; il ne faudra pas moins que l'autorité de ce maître vénéré
pour en imposer à la faconde d'Evette.
— Sans compter qu'Évette ne sera pas seul : on ne s'en fiera pas à lui pour porter le poids de l'accusation, et on lui adjoindra sans doute quelque maître habile dans Tart de la parole.
— Maintenant il ne nous reste plus qu'un point important : prouver que malgré le testament, je n'ai pas pu empoisonner ma femme parce que l'intérêt d'amour était en opposition avec l'intérêt d'argent ; vous vous occuperez donc des témoignages qui pourront affirmer cet amour. Cala sera pour moi la partie la plus cruelle de ces débats, et j'aurais voulu que tout ce qui touche à cet amour restât discrètement voilé: mais je sens que c'est un dernier sacrifice auquel il faut quand même se ré^igner. De tous ces témoins celui qui peut exercer la plus grande influence c'est Mme Mérault : elle a vu naître cet amour, elle l'a vu grandir, elle l'a vu dans son épanouissement.
— 11 me semble que le témoignage de Mme Gillet peut avoir aussi une grande importance.
— Oui... sans doute, Mme Gillet.
Et le reste de leur entrevue se passa à combiner en détail le plan de leur défense.
Le moment où les assises allaient s'ouvrir approchait.
Mais ce n'était point par le procès de Claude que devait commencer la session : les trois premières journées devaient être prises par quatre ou cinq petites affaires insignifiantes : vol par voiturier, vol domestique, détournement par salarié, coups et blessures ; pendant ces trois jours, la cour et le ministère public feraient connaissance avec le jury et s'arrangeraient pour gagner la confiance de celui-ci, qui arrive ordinairement en se tenant sur ses gardes. Ce serait alors qu'on entendrait le président parler d'indulgence et louer cette excellente disposition de la loi par laquelle le législateur a voulu laisser aux jurés le privilège des circonstances atténuantes, afin de leur permettre, dans cette magistrature temporaire, de concilier les devoirs de la société et ceux de l'humanité. Ce serait alors que le ministère public, non moins porté à l'indulgence et à la modération, s'écrierait d'un ton attendri : « Qu'allez- vous penser de moi, messieurs les jurés, en voyant celui que la société a posé en sentinelle avancée pour la défendre, se départir de la sévérité de
ses fonctions et incliner à la faiblesse. N'allez- vous pas dire que j'abandonne mon poste? En étudiant le dossier de cette affaire, j'étais résolu à m'oppose r énergiquement h l'admission des circonstances atténuantes; mais après avoir vu l'attitude de ce malheureux jeune homme à 1 audience, après avoir entendu ses sanglots et toutes les marques de son repentir, je ne m'oppose plus à ce que vous mitigiez le verdict affirmatif que vous allez rendre par l'admission de circonstances atténuantes. » Si après cela le jury n'était pas convaincu qu'il pouvait accorder à cet excellent président et à ce ministère public si humain tout ce qu'ils lui demanderaient, et à accepter tout ce qu'ils lui diraient, ce serait vraiment bien malheureux. Mais cela n'était pas à redouter : les jurés, le plus souvent, se laissent prendre avec du miel.
Ce serait quand ils se trouveraient dans ces dispositions favorables que viendrait l'affaire Claude, où Ton ne leur parlerait plus d'indulgence, mais où l'on réclamerait énergiquement leur fermeté et leur sévérité. Elle occuperait la plus grande partie de la session, sans qu'on pût fixer à l'avance le nombre de journées qui lui seraient consacrées, car on était décidé à lui donner de larges développements; le président aussi bien que le ministère public tenait beaucoup à ces développements, qui devaient leur fournir l'heureuse occasion de se mettre en lumière; il y avait assez longtemps qu'ils attendaient l'un et l'autre cette occasion d'une affaire à sensation, ils ne laisseraient pas échapper celle-là : ce ne serait pas en cette circonstance que le président userait de l'article 270 du Gode d'instruction criminelle, qui lui permet <i de rejeter tout ce qui tendrait à prolonger les débats sans donner lieu d'espérer plus dé certitude dans les résultats; » tant pis pour les jurés s ils trouvaient le temps long, c'est au président de les diriger dans l'exer-
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cice de leurs fonctions ; ils n'ont qu'à écouter, et à dire un jour oui on non; on les ferait écouter.
Le président était le conseiller Hairies de la Freslonière, qui avait déjà présidé les assises à Condé, lors de l'affaire des frères Vilaine, dans laquelle Claude avait joué un rôle si important; mais cette fois ce ne serait plus comme expert que Claude comparaîtrait, ce serait comme accusé.
Le président s'était déjà installé à son château du Camp-Héroult, et le lendemain, après son déjeuner, il était venu à Condé pour interroger Claude, ainsi que le prescrit la loi.
Mais cet interrogatoire avait été tout à fait sommaire : tiré de sa cellule, Claude avait été amené devant le président-, et celui-ci, après avoir constaté son identité, s'était borné à lui faire connaître l'accusation portée contre lui.
— Qu'avez-vous à dire? lui avait-il demandé; êtes-vous ou n'êtes-vous pas coupable.
— Je ne suis pas coupable !
Sans engager de discussion, le président s'était adressé à son greffier :
— Écrivez qu'il se prétend non coupable, et qu'il n'a jamais administré à la dame son épouse des substances vénéneuses capables de causer la mort de celle-ci.
Puis se tournant vers Claude :
— C'est bien cela, n'est-ce pas? lui demanda-t-il. d'un air bonhomme et sans paraître attacher aucune importance à cette question, qui, pour lui, n'était qu'une simple formalité.
*— Certainement; cependant^ monsieur le président, je voudrais vous faire observer que.. .
— Ohl si vous voulez plaider votre cause, je vous
avertis que ce n'est ni le lieu ni le moment; réservezvous; vous direz tout ce que vous croirez utile pour votre défense à MM. les jurés.
Claude avait cru que cet interrogatoire par le président des assises était une chose sérieuse, qu'il pourrait s'expliquer, exposer ses moyens de défense, les faire valoir et convaincre celui qui allait diriger les débats de son affaire, qu'il était innocent; il fut stupéfait du sansfaçon avec lequel s'accomplissait cette formalité : debout, les mains dans les poches de son paletot, marchant en long et en large, le président paraissait n'avoir qu'un souci : en finir au plus vite.
— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez un avocat, n'est-ce pas? dit-il.
— Oui, Louis Mérault.
— Très-bien; votre affaire viendra le 4.
Et d'un signe de la main le président lui signifia que l'interrogatoire était terminé; mais Claude ne sortit point.
— J'ai une demande à vous adresser, dit-il, je voudrais communiquer avec quelques personnes; depuis quatre mois je suis au secret.
Le président prit un air tout à fait bienveillant :
— A quoi bon? dit-il; votre affaire va venir prochainement; le 4, vous voyez, ce n'est pas bien loin.
— Depuis plus de quatre mois je suis en prison.
— Ce n'est pas de notre faute; le travail des experts a été très-long; si vous aviez avoué, les choses auraient marché plus vite; je vous assure qu'il n'y a pas eu de temps perdu.
— Je ne me plains pas, monsieur le président; ce n'est point du passé que je parle, c'est du présent.
— Dans votre intérêt je vous engage à ne pas insister :
c'est très-mauvais ces communications; il vaut mieux arriver à Taudience dans le recueillement; allons c'est dit, n'est-ce pas.
— Mais
— Vous voulez donc m' obliger à vous refuser formellement?
Claude sortit sans en demander davantage : comme il franchissait la porte, il entendit le président qui disait au greffier :
— Ils veulent tous communiquer; est-ce drôle, hein?
Il avait hâte que cet interrogatoire fût terminé, le président, car il avait donné rendez-vous à l'architecte du palais pour une chose qui à ses yeux était d'une importance capitale : l'aménagement de la salle des assises pour l'affaire Claude. Bien qu'assez grande, cette salle qui date du xvii® siècle et qui a gardé de sa décoration primitive un plafond à caisson décoré de peintures polychromes et en camaïeu, devait être trop petite pour recevoir tous ceux qui s'étaient déjà adressés au président et qui voulaient assister à cette affaire. Il s'agissait donc de tirer le meilleur parti des places vides et des dégagements en construisant deux estrades et en plaçant partout des sièges supplémentaires, même dans l'enceinte réservée au public debout qui se trouverait ainsi à peu près exclu de sa place ordinaire, et parqué dans un coin par des barrières.
Le président Hairies de la Freslonière ne s'en serait remis à personne pour l'aménagement de sa salle, car sous la pression des demandes qui lui avaient été adressées, il avait pris des engagements qu'il fallait remplir sous peine de blesser des gens qui, dans leur dépit deviendraient des ennemis; il avait déjà fait imprimer une collection de cartes de toutes les couleurs, des rouges, des roses, des vertes, des jaunes, des blanches, qui de-
valent servir pour chaque jour d'audience, et rares seraient les privilégiés qui assisteraient à l'affaire depuis le commencement jusqu'à la fin; il tenait à ce que le plus grand nombre possible de ses connaissances et de ses amis le \ît dans son rôle de président, et l'applaudit.
Car pour lui c'était un rôle, un vrai rôle qu'il remplissait, comme les assises étaient un théâtre ; et il voulait que sous sa direction tout concourût au succès du drame représenté. Pour cela, il fallait que rien n'accrochât, ni du côté de l'accusé, ni du côté des jurés, ni dans l'assistance, qui devait former ce qu'au théâtre on appelle une bonne salle, c'est-à-dire un public bien disposé, facile aux larmes comme au rire. Or, pour avoir un bon public, la condition première est de le bien placer : combien de pièces ont échoué parce que les amis de l'auteur avaient été relégués dans des coins.
— Pas trop de chaises, disait-il, à l'architecte; veillez à ce qu'on puisse étendre ses jambes ; quand le sang ne circule pas, on est de mauvaise humeur; veillez aussi à assurer un passage facile pour les témoins ; rien de plus fâcheux qu'une chaise renversée.
Une fois son public bien placé, il se chargeait de l'intéresser, n'hésitant jamais à intervenir de sa personne lorsque l'intérêt languissait. Ayant la répartie prompte et facile, et se permettant tout d'ailleurs, le trivial aussi bien que le grossier, il était sûr de ne jamais rester court. Si l'occasion de placer un bon mot ne se présentait pas, il la faisait naître. Et si elle lui échappait, ou bien si le mot ne lui arrivait pas, il recourait alors à son code pénal, qu'il ouvrait à l'article 463, — celui de tous les articles dont on fait la plus fréquente application, parce qu'il contient les dispositions relatives aux circonstances atténuantes : là, entre deux pages, il avait une feuille de papier sur laquelle il consignait à l'avance
quelques axiomes ou quelques pensées d'un usage général : a Dura lex sed lex. Il faut juger humainement les choses humaines. Justice n'est proprement a«tre chose que formalité, » etc., et sans en avoir Tair, il plaçait plus ou moins à propos son axiome ou sa pensée; si cela n'était pas hien en situation, cela au moins ramenait l'attention sur lui, et à son point de vue c'était l'essentiel.
. Car on ne se donne pas tant de peine sans vouloir en être récompensé, et la récompense qu'il cherchait, qu'il voulait à tout prix, était l'effet produit par lui, effet d'émotion ou de rire. Pour un effet certain, il eût tout sacrifié, les droits de la défense, et même, ce qui ne se voit pas souvent, ceux de l'accusation. Aussi les magistrats du parquet le redoutaient-ils autant que les avocats. S'il avait des mots cruels pour les avocats incapables de lui répondre, il en avait quelquefois de tout à fait déconcertants pour l'accusation, alors qu'il voyait celle-ci embarquée dans une mauvaise voie. Tout d'abord il la soutenait, puis s'il était évident qu'elle sombrerait, il n'hésitait pas à la lâcher, ressemblant par là aux comédiens qui lâchent une pièce qui va mal et qui aident à la faire tomber en la raillant avec le public, dont ils se font les compères.
Cette ressemblance avec les comédiens n'était pas la seule qu'on remarquât chez lui : comme eux, il marchait en prenant ses distances, les bras en rond, avec les mouvements circulaires d'un homme qui veut occuper toute la scène, et comme eux aussi il veillait d'un œil jaloux à ce que l'attention du public ne se portât pas sur un autre que sur lui ; si l'accusé se conciliait la sympathie de la salle, il le sabrait; si l'avocat parlait trop éloquemment, il lui préférait le ministère public dans son résumé, et si c'était le ministère public qui l'avait emporté, il lui préférait l'avocat.
Avec cela une certaine noblesse dans la tenue, ou plutôt dans la prestance : une taille imposante, une tête maigre au'k lignes anguleuses, une voix sonore qui emplissait les salles les plus vastes ; enfin une souplesse d'esprit et de manières qui lui permettait d 'être austère et majestueux, ou bien d'être mordant et bouffon, selon le résultat qu'il poursuivait.
Le procureur général avait pensé un moment à porter lui-même la parole dans cette atïaire, qui serait une cause célèbre, mais M. Hairies de la Freslonière, qu'une pareille concurrence inquiétait et qui ne voulait à côté de lui que des doublures, non un chef d'emploi, avait manœuvré assez habilement pour faire abandonner ce pro. jet. — Les circonstances politiques exigeaient la présence du chef du parquet au siège de la cour. — Venir à Condé en pleine crise électorale obligerait à appuyer la candidature du comte Prétavoine d'une façon un peu trop compromettante peut-être. — Enfin le procureur général ne s'était pas dérangé, et c'avait été le procureur de la République, AJ. Bassaget, qui avait été chargé de soutenir l'accusation.
Cette désignation, qu'il avait habilement préparée et amenée, avait causé une vive satisfaction au président, qui, avec M. Bassaget n'avait pas de rivalité à craindre.
Tout en zinc, le procureur de la République, des pieds à la tête, dans sa personne aussi bien que dans son vêtement; nez en zinc découpé à Temporte-pièce, col en zinc; pas un pli, pas une inflexion, une rigidité parfaite comme s'il avait eu la tête prise dans ce carcan en fer que les
photographes adaptent derrière la tête de leur modèle pour conserver la pose : Tattitude qu'il avait prise le matin, car il prenait ses attitudes, il l'avait encore le soir et même il se couchait avec. De plus, une froideur glaciale à faire prendre une carafe d'eau rien qu'en la regardant. Parlant abondamment cependant, surtout rapidement, sans hésiter et sans se reprendre, immobile, sans gestes, ne remuant que les lèvres et les yeux ; un vrai mouiiiï àparoles ; pour lui l'éloquence était le débit, il fallait que cela coulât comme l'eau par la vanne d'un moulin régulièrement, continûment ; on racontait qu'il avait acheté une montre à secondes indépendantes pour mesurer ce débit; les yeux sur les aiguilles comme le médecin qui compte les pulsations d'un malade, il comptait le nombre de mots qu'il pouvait débiter à la minute et le chiffre auquel il arrivait, 150 à 16J, aurait désespéré un sténographe si jamais la sténographie lui avait fait l'honneur de recueillir ses réquisitoires, — honneur et bonheur qui jusqu'à ce jour avaient manqué à sa gloire. Cette volubilité si remarquable contrastait singulièrement avec la raideur de sa tenue et la dignité voulue de sa démarche : il n'allait pas quelque part, il s'y transportait. Un magistrat de ce genre n'avait jamais, bien entendu, prononcé le moindre mot drôle ; il n'en avait ni le temps, ni le goût, il pouvait être dur ou cruel, il n'était jamais railleur ni spirituel, on pouvait donc être bien certain à l'avance qu'il ne couperait jamais les effets du président, — le point principal à obtenir, — et qu'il resterait à l'égard de celui-ci dans la position d'un avocat nommé d'office dans une belle affaire et qui n'oublie pas que c'est à son président qu'il doit de porter la parole.
Pendant que le président organisait sa salle et envoyait ses invitations, en y joignant souvent un petit mot destiné à bien mar(juer la faveur qu'il accordait ; pendant
que M. Bassaget se préparait à soutenir raccusation, étu* diant son dossier, piochant les livres de médecine légale et de toxicologie, s'exerçant surtout à la prononciation rapide et facile de certains termes de la chimie, un peu barbares pour sa langue : Tacide chlorhydrique, Tacide iodhydrique, Tacide fluorhydrique, la digitalicrine, la paradigitaliretine et autres, avec lesquels il ne tardait pîis à jongler, Mérault, de son côté, se donnait tout entier à la défense.
Vandam, après avoir commencé son travail à Paris, était venu l'achever à Condé, où il s'était installé dans la maison de Claude, et chaque soir, après sa tâche accomplie, on le voyait se promener sur les boulevards. On se montrait du doigt « le chimiste de Paris, » qui allait combattre le petit Senelle, et comme c'était un grand garçon pâle, maladroit dans sa démarche, négligé dans sa tenue, il n'inspirait pas grande confiance. D'ailleurs, il manquait de prestige, et son nom, connu et estimé à Paris dans le monde de la science, n'avait pas encore pénétré en province, où l'on ne croit qu'aux vieilles réputations consacrées par les âges : Orfila et Raspail, grands chimistes ; Ml*e Georges, grande tragédienne ; Horace Vernet, grand peintre ; Vandam, cela ne disait rien à l'oreille. Quand on va en province, il faut avoir la notoriété que donne la vieillesse ou la réclame ; Vandam avait trente ans, et il était discret.
Le plus souvent, il était accompagné dans ses promenades par le vieux Garodon, qui, tout de suite Tavait pris en affection, non par intérêt pour la chimie, à laquelle il n'entendait goutte, mais parce que Vandam venait pour donner une leçon à Évette « cet âne bâté. » Aussi toute la ville pouvait-elle savoir par la pantomime de Carodon comment allaient les affaires de Claude : quand Vandam avait fait une expérience qui démentait celles des experts
t36 LE DOCTEUR CLAUDE.
du parquet, Carodon brandissait en Tair sa canne à pomme d'ivoire et gesticulait joyeusement ; au contraire si Texpérience n'avait pas donné le résultat cherché, il frappait la terre du bout de sa canne et disait toutes sortes de choses désagréables à Vandam, eh injuriant la chimie « qui, après tout, n'avait pas grande importance, o
— Hippocrate n'avait pas de laboratoire, criait-il, ce qui n'empêche pas qu'il en savait plus que vous tous.
Quelquefois se joignait à eux un jeune médecin, le docteur Bauval, qui, établi depuis peu à Condé, avait trouvé dans l'aflaire Claude un moyen de se poser, et par là de se créer une clientèle, peut-être d'hériter de celle de Claude. Jugeant à l'avance que quel que fût le résultat du procès, Claude était perdu à Condé, il s'était dit, qu'il serait peut-être possible de le remplacer, et que pour cela la seule chose à faire était de se présenter hautement comme son défenseur. Alors que presque tous ses confrères, sans vouloir se prononcer sur la culpabilité de Claude, adoptaient l'opinion des experts, c'est-à-dire l'empoisonnement, il avait nié cet empoisonnement, et il avait trouvé, d'après le procès-verbal d'autopsie, une explication naturelle de la mort.
Pour lui ce n'était point un poison névro-musculaire ou paralyso-musculaire qui avait tué Mme Claude, c'était tout simplement une maladie naturelle, que tous les médecins un peu instruits connaissent bien, l'urémie. Cette maladie était prouvée par la nécropsie, et il fallait beaucoup d'ignorance ou beaucoup de mauvaise foi pour ne l'avoir pas reconnue tout de suite. L'état granulé des reins, leur volume, leur couleur, l'hypertrophie secondaire du cœur gauche, l'érosion du tube digestif, les plaques de congestion encépha'iques, tout cela était la preuve matérielle, palpable, évidente de l'urémie, puisque les autres lésions, pour ainsi dire défensives, attes-
talent que l'économie n'avait pu arriver à chasser du sang les principes excrémentiels, qui, retenus dans la circulation, avaient tué la malade.
Cette explication n'avait pas trouvé crédit auprès des médecins et encore moins auprès de la justice, mais elle avait frappé une partie du public, celle qui ne tenait pas quand même et malgré tout, à la culpabilité de Claude.
— Après tout, cette maladie était possible.
Et, du jour au lendemain, l'attention s'était portée sur Bauval, qui jusque-là était resté parfaitement inconnu et surtout complètement inoccupé.
— Il paraît qu'il est très-capable, M. Bauval.
— C'est un homme de science, ce qu'on appelle un savant.
Quelques-uns des malades de Claude avaient été à lui, et bien que le père Carodon ne se doutât guère de ce que pouvait être l'urémie, il avait adopté cette explication avec enthousiasme.
— Bonne ou mauvaise, disait-il à Mérault, qu'importe ; si on pouvait présenter cinquante explications de mort naturelle au jury, Claude serait sauvé; comment voulezvous que des jurés se forment une opinion en présence de médecins qui se contredisent et ne peuvent pas se mettre d'accord. Graux, angine de poitrine ; Marsin, digitalisme ; Evette, empoisonnement par un poison introuvable et mystérieux ; Bauval, urémie ; ça va bien. Soignons Bauval et encourageons l'exemple qull donne.
— Ce ne serait pas un doute que je voudrais pour faire acquitter Claude, ce serait une convictidn.
— Ne soyons pas trop difficiles et contentons-nous de ce que nous avons.
^^Tandis que Mérault, Vandam, Carodon et Bauval tra-
vaillaient ainsi à la défense de Claude, Nathalie, de son côlé^ ne restait pas inactîve.
S ils voulaient plus ou moins ardemment l'acquittement de Claude, à elle, il fallait cet acquittement comme si c'était sa propre vie qu'elle défendait.
Et en réalité n'était-ce pas sa vie, n'était-ce pas ellemême qu'elle défendait ?
L'accusation portée contre Claude l'avait foudroyée ; ce n'était pas ainsi dans son plan que les choses devaient se passer : et en recevant la lettre de Véronique qui lui parlait de ces accusations et du testament, elle était revenue à Gondé en toute hâte, pour prendre la boîte de pilules dans laquelle elle avait placé l'inée et la jeter, décidée à renoncer à son projet, dont le résultat menaçait d'être si différent de ce qu'elle avait voulu. Mais la fatalité n'avait pas permis qu'elle arrivât à temps : Véronique était morte ; Claude était arrêté.
Il fallait donc qu'elle le sauvât ; il le fallait pour lui, il le fallait pour elle-même.
Que deviendrait-elle s'il était condamné ?
^u moment où le juge d'instruction lui avait demandé si elle avait des indices certains pour affirmer que Claude n'était pas, ne pouvait pas être coupable, elle avait été pour confesser la vérité.
Mais en même temps que c'était se perdre, c'était encourir le mépris et l'exécration de Claude.
Elle s'était retenue : elle ne voulait pas se perdre ; elle ne pourrait pas s'offrir volontairement à ce mépris et à cette exécration.
Pour être accusé, on n'est pas condamné : elle empêcherait cette condamnation monstrueuse ; on ne cpndamne pas les innocents ; elle le défendrait, elle lutterait pour lui ; s'il ne lui devait pas la fortune, il lui devrait au
moins son acquittement : et de cela il ne pourrait pas ne pas lui en être reconnaissant.
Tout d'abord, et dès le jour même de son retour à Condé, elle avait mis tout en œuvre pour agir auprès des magistrats, M. Bassaget, M. Legrain.
Repoussée, elle s*était adressée au procureur général, aux magistrats de la chambre des mises en accusation.
Repoussée là encore sans avoir pu rien obtenir, elle avait attendu la publication de la liste du jury, et du jour où elle avait connu les noms des trente-six jurés qui pou* vaient juger Claude, elle avait manœuvré pour arriver à exercer une influence sur eux, soit personnellement, soit indirectement; tous les moyens lui avaient été bons, quels qu'ils fussent, délicats ou non ; l'intrigue, la bassesse, l'hypocrisie, la rouerie, l'argent, peu lui importait.
Seulement, comme il était difficile de courir en peu de temps après trente-six jurés dispersés aux quatrci^oins du département, elle n'avait^ pu en voir que quelques-uns avant l'ouverture de la session.
Heureusement les petites afl'aires, fixées aux premiers jours, les lui amenèrent tous à Condé, et pendant ces quelques jours, elle put les approcher, et quel que fût leur accueil, leur dire quelques mots.
Avec les jurés, elle voulut voir aussi les journalistes, envoyés de Paris à Condé pour rendre compte du procès : jurés et journalistes devaient être également favorables à (.laude : les jurés pour le verdict, les journalistes pour l'opinion publique qu'ils pouvaient faire incliner de tel ou tel côté.
Ce n'était pas seulement à Condé que Claude devait être acquitté, c'était partout : en France, en Europe,
L'ouverture de l'audience était fixée à dix heures du matin, mais dès neuf heures la place du château était couverte de monde : ceux qui n'avaient aucune changée de pénétrer dans la salle venaient assister au défilé des invités du président et à l'entrée des experts, des témoins et des journalistes, car pour Taccusé il n'y avait aucune chance dt l'apercevoir, la communication entre la prison et la salle des assises se faisant «à l'intérieur du Château: il y avait presque autant d'équipages et de toilettes qu'aux courses; c'était charmant de coup d'oeil; à chaque instant ]a foule devait s'écarter pour livrer passage à une calèche couverte de poussière, arrivant de la campagne et apportant quelque châtelaine : on se les nommait, car il n'y avait pas d'inconnus ; le président avait bien placé ses invitations: la fleur du panier; noms et toilettes faisaient sensation.
Mais on n'avait pas grand temps pour admirer les toilettes, car à peine descendus de voiture, les invités s'engouffraient sous la voûte d'entrée et disparaissaient bien vite dans son ombre épaisse; chacun avait hâte de gagner sa place.
A neuf heures trois quarts la salle était complètement
pleine: il n'y avait plus ni un fauteuil, ni une chaise, ni un tabouret à prendre.
En arrivant au palais et avant d'entrer dans son cabinet pour s'habiller, le président entrebâilla faiblement la porte qui faisait communiquer la chambre du conseil avec la salle d'audience, et risquant un œil par cette fente, à peu près comme au théâtre un jour de première, l'auteur regarde par un des petits trous ronds percés dans le rideau, il eut la satisfaction de voir sa salle remplie et dans Tordre qu'il avait prescrit ; pas de vides et pas d'encombrement; il n'y aurait pas de tumulte, il ne serait pas interrompu, on ne perdrait pas un de ses mots.
11 avait une belle salle, une bonne salle.
Dans le prétoire, tout ce qui en hommes avait un nom ou une fonction ; ensuite aux drux premiers rangs, les femmes les plus distinguées de la contrée par la fortune, la position ou la beauté : il n'y avait pas besoin de les connaître pour savoir qui elles étaient; leurs toilettes, leurs manières le disaient et il pouvait être vraiment fier du choix qu'il avait fait; il regretta seulement de ne pas les avoir prévenues qu'on n'apporte pas des lorgnettes à une audience criminelle ; de même il regretta aussi que plusieurs n'eussent pas préféré le chapeau habillé à la toque ; cela eût été plus convenable. Après ces premiers rangs, venait le public ordinaire, et là le mélange des sexes avait été permis: depuis le prétoire jusqu'au fond de la salle, il n'y avait pas un trou: partout des tètes, des chapeaux à plume, des cheveux ou des crânes et dans cette salle un peu sombre, éclairée d'un seul côté au nord par de hautes fenêtres, l'efTet de ces plumes de couleur claire et des toilettes voyantes était des plus agréables.
Il avait voulu être bienveillant pour les journalistes dans l'espérance que ceux-ci lui rendraient les bons pro-
Ui LE DOCTEUR CLAUt)Ë*
cédés qu'il aurait pour eux; mais il ne pouvait pas convenir à un homme dans sa position de leur témoigner cette bienveillance ouvertement et franchement; avant tout il devait garder sa distance et ne pas se commettre. Lorsque les représentants des journaux arrivèrent à leurs bancs, ils trouvèrent donc un jeune avocat qui se mit à leur disposition, « de la part de M. le président, » eut-il bien soin de dire, pour leur rendre tous les petits services dont ils pourraient avoir besoin : leur nommer les personnes qui étaient dignes de figurer dans leur compterendu ; assurer Tenvoi à la poste de leurs correspondances; leur expliquer les allusions du président s'il en faisait, ce qui était probable ; en un mot régler leur rôle et les diriger dans la marche de la cérémonie. Par la fente de sa porte le président vit les journalistes écrire déjà sous la dictée du jeune avocat, et après un dernier et rapide coup d'oeil jeté sur Tassistance il se retira : tout irait bien ; si quelque chose accrochait ce ne serait pas sa faute, on lui rendrait justice.
L'heure était venue de procéder au tirage au sort des jurés qui devaient siéger dans l'affaire Claude; il passa dans son cabinet et revêtit la robe rouge, sous laquelle il avait vraiment grand air, et qu'il eût volontiers portée toujours, tant il l'aimait; malheureusement ce n'est pas l'usage, et tandis que le militaire et le prêtre gardent continuellement leur uniforme ou leur robe, il y a des heures, et elles sont nombreuses, où le magistrat redevient tout simplement un homme : inégalité criante qu'on devrait bien réformer ; au moins il pensait ainsi quelquefois. "
A plusieurs reprises, on vint frapper à sa porte pendant qu'il s'habillait : des retardataires qui lui faisaient passer un mot ou une carte demandant une place, n'importe laquelle, un coin. Des places, où voulait-on qu'il en
LE DOCTEUR CLAUDE. î*3
prît? 11 avait donné depuis longtemps toutes celles dont il pouvait disposer.
Lorsqu'il entra dans la chambre du conseil, il y trouva ses trois assesseurs, le procureur de la République et son substitut qui l'attendaient.
Un des assesseurs lui adressa la demande qui, depuis quelques jours retentissait si souvent à son oreille :
— Vous reste til une place ?
— Pas la moitié d'une ; je suis débordé ; c'est vraiment une honte de voir la curiosité malsaine avec laquelle le public se jette sur ces affaires; si je vous communiquais les lettres innombrables que j'ai reçues , vous seriez scandalisés en lisant les noms dont elles sont signées ; au lieu d'agrandir les salles d'assises, on devrait les diminuer.
L'assesseur avait laissé cet élan d'indignation se faire jour sans essayer de Tarrèter.
— Ce n'est pas une place pour un de mes amis, dit il quand le président se calma ; c'est pour le directeur d'un grand journal anglais^ qui m'est tout spécialement recommandé.
Alors le président se radoucit: un grand journal anglais c'était bien différent; il fallait soigner la publicité; et bien qu'il eût déjà distribué des cartes d'entrée aux correspondants des journaux de Paris, de Bruxelles, de Londres, de Cologne, de. Berlin, de New-York, il n'avait garde de repousser un jouinaliste anglais.
— Pour aujourd'hui donnez-lui un siège derrière la cour, dit-il gracieusement, demain on lui trouvera une pli^ce à côté de ses confrères.
Puis s'adressant à M. Bassaget :
— Vraiment, ce docteur Claude a de la chance. Son procès fait sensation: il prendra place à côté de ceux de Palmer,' de M«îe Lafarge, de Bocarmé et de La Porujmerais,
Assurément, Claude avait une chance inouïe; cela était incontestable, et il n'y avait que lui sans doute pour ne pas le reconnaître et l'avouer.
Dans tout procès criminel il y a une formalité préliminaire qui ordinairement échappe au public: c'est le tirage au sort des jurés; car pour que ce tirage se fasse dans la salle d'audience, il faut que le nombre des accusés soit tel que la chambre du conseil soit trop petite pour les contenir; ou bien il faut qu'on craigne de leur part quelque acte de violence sur les magistrats ou sur les jurés.
* Gela n'était point à craindre avec Claude. Sur un signe du président, une porte fut ouverte et Claude fut amené entre deux gendarmes; Mérault, en robe, marchait près de lui.
Les gendarmes lui dirent de se placer contre un mur et ils se mirent l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.
Il était vêtu de noir : redingote noire boutonnée, cravate de laine noire ; pas de gants. Deux taches rosées empourpraient ses joues, montrant ainsi au dehors rémotion fébrile qui l'agitait; enfin, après une si longue et si dure captivité, il allait pouvoir s'expliquer, se justifier, laver son honneur, venger son amour.
Amenés par un huissier qui s'empressait autour d'eux comme un chien de berger allant de la tète à la queue de son troupeau, les jurés faisaient leur entrée sur deux files et se plaçaient debout devant une table autour de laquelle les magistrats étaient assis, et en entrant ils regardaient Claude qui lui-même les regardait avec anxiété ; c'étaient donc ces hommes choisis par le hasard, qui allaient décider son sort.
Quelles étaient leurs idées? Étaient-ils intelligents? Ce qu'on disait de l'affaire depuis plusieurs mois n'avait-il pas déjà entamé leur conscience? L'impartialité était-elle
dans leur cœur et dans leur esprit ? N'avaient-ils pas subi Tinfluence des calomnies ou des niaiseries débitées par la méchanceté ou la sottise ?
Terribles questions pour Claude, et qui ne Tavaient jamais si profondément bouleversé qu'en ce moment, bien qu'il les eût déjà agitées dans sa prison ; mais ils étaient là maintenant devant lui et il tachait de lire dans leurs yeux ce qu'ils étaient, ce qu'ils pensaient. Inutilement; ces yeux, pour la plupart, n'exprimaient que la curiosité ou l'embarras, car plusieurs, mal à leur aise, n'osaient pas trop l'examiner, et ce sentiment élait surtout sensible chez ceux qui le connaissaient. Ceux qui avaient l'habitude du monde montraient plut' de liberté ; mais les paysans se tenaient raides dans leurs vêtements du dimanche, la tète rouge, évitant avec un même soin de se tourner du côté du président que du côté de l'accusé, l'un et Tautre les intimidant également.
Cependant le procureur de la Répiablique avait pris la parole et il avait requis que, vu la longueur présumée des débats, le nombre des jurés fût de quatorze.
S'adressant à l'accusé le président lui avait dit qu'il allait être procédé au tirage au sort des jurés qui devaient connaître de son affaire, en l'avertissant qu'il pouvait récuser ceux de MM. les jurés qu'il jugerait à propos à mesure que leurs noms sortiraient de l'urne ; le ministère avait le même droit et les récusations s'arrêteraient lorsqu'il ne resterait plus que quatorze jurés,
— Je n'ai pas de récusations à faire, dit Claude, j'accepte tous ces messieurs pour mes juges.
— C'est bien, interrompit le président, qui trouva cette manière de répondre tout à fait inconvenante.
Quant au ministère public, s'il ne répondit point à l'allocution du président, il usa de son droit de récusation
246 l.E DOCTEUR CLAUDE.
lorsque le nom sorti de Furne ne lui convenait pas, et môme il l'épuisa.
Pour Mérault cela fut significatif: évidemment ce n'étaient point là des récusations de complaisance faites à la sollicitation de jurés pressés de retourner à leurs affaires: pas un juré ne s'était adressé à lui pour être récusé et il avait dû en être de même auprès du ministère public ; tous avaient le désir de tomber au sort et de siéger dans cette affaire qui serait une cause célèbre : « Juré dans l'affaire Claude, » ce serait un titre pour se faire écouter plus tard.
Ceux que le procureur de la République avait récusés étaient donc des hommes sur lesquels il ne croyait pas pouvoir compter pour rendre un verdict ferme, des natures pusillanimes, des idéologues qui n'admettent pas la peine de mort, des niais qui ont peur des remords et des mauvais rêves ; tandis qu'il voulait des caractères solidesj attachés au principe d'autorité, acceptant l'accusation comme l'émanation même de la loi, incapables de se laisser toucher par les balivernes de la défense, et qui ne reculassent point devant une condamnation capitale.
Le jury de jugement était formé: il y avait des jurés qui paraissaient tout glorieux, ceux qui avaient été choisis ; il y en avait d'autres, au contraire, qui paraissaient vexés et humiliés,^ ceux qui avaient été récusés, mais qu'importait, ils ne redeviendraient pas jurés avant trois ans.
Claude, emmené parles gendarmes, quitta la chambre du conseil pour entrer dans la salle d'audience. Au bout de quelques minutes, une sourde rumeur arrivant jusque dans la chambre du conseil où les magistrats étaient restés, annonça que l'accusé venait de prendre place sur son banc.
Au moment où il avait paru dans Tencadrement de la petite porte qui venait d'être ouverte du dehors par un gendarme, la salle entière s'était levée et tous les yeux, toutes les lorgnettes s'étaient ramassés sur lui; frappé par cette commotion et aussi par là rumeur de la foule, il avaient eu un mouvement d'hésitation; mais les gendarmes qui venaient derrière lui l'avaient poussé, et il s'était alors assis sur le banc Jes accusés ; un gendarme avait pris place à sa gauche, deux autres s'étaient assis derrière lui. Il n'était pas seul avec les gendarmes sur ce banc : près d'eux, dans la partie qu'ils n'occupaient pas, se pressaient les avocats, les avoués, les huissiers, qui, par une attention délicate du président, s'étaient trouvés relégués là, heureux encore d'être admis en si noble place.
Le public eût bien voulu que l'accusé se tournât en plein de son côté, afin de le voir de face et de constater si la prison l'avait vraiment beaucoup changé; mais dès son entrée, une table placée devant lui et aux pieds du bureau de la cour l'avait frappé : sur cette table, — la table des pièces à conviction, — se trouvaient rangés une collection do bocaux recouverts de larges étiquettes blanches; il n'avait pas besoin de lire ces étiquettes pour savoir ce que
conlenaient ces bocaux, et un frisson l'avait secoué de la tête aux pieds ; incapable de soutenir la vue de ces bocaux, il s'était caché la tête dans ses deux mains.
— C'est de la honte, dirent quelques voix dans rassemblée.
— Dame, il y a de quoi.
— C'est égal, il devrait montrer plus de fermeté.
— Surtout il devrait se montrer.
Cependant, les jurés avaient pris place à leurs bancs en face de l'accusé, rangés dans l'ordre du tirage par un huis'sier-audiencier qui, une feuille de papier à la main, allait de l'un à l'autre, s'empressant, gesticulant, se donnant autant de peine que la mouche du coche.
Une fois en place, ils attendirent assez longtemps l'arrivée de la cour, car ce n'est pas la cour qui est à la disposition du jury, c'est le jury qui est à la discrétion de la cour, et le président n'était pas homme à ne pas marquer bien nettement cette nuance ; il trouvait digne de se faire attendre; plus on l'aurait attendu, plus son entrée serait solennelle et majestueuse.
Elle le fut à souhait : trois coups ayant été frappés lentement d'une façon bien rhythmée, par une main habile et digne de tenir le bâton d'un régisseur de théâtre, une voix glapissante cria : « La cour, debout, chapeau bas. » On vit la cour sortir de la chambre du conseil, ou plutôt on vit le président qui, par son costume rouge et sa belle prestance, attirait et retenait les regards : il marchait à petits pas jetés de côté plutôt^qu'eii avant, se dandinant sur chaque jambe, la tète haute, la toque légèrement inclinée sur l'oreille gauche, grave, pompeux, suivi d'un garçon qui portait son dossier.
Il fît une courte inclinaison de tête du côté des jurés :
— Messieurs les jurés, veuillez vous asseoir. Puis, s'adressant à l'accusé :
— Accusé, levez-vous; donnez-nous votre nom, vos prénoms, votre âge, votre profession, votre demeure et votre lieu de naissance.
Claude répondit d'une voix que Témotion rendait chevrotante.
Aussitôt qu'il se tut, le président, qui s'était plongé dans son dossier, se tourna vers Mérault avec un visage sévère, et, d'une voix presque menaçante, il lui rappela les prescriptions de l'article 311 du Gode d'instruction criminelle. Ceux qui ne connaissaient pas cet article pu • rent croire que le président menaçait l'avocat des peines les plus graves.
— Qu'a donc fait l'avocat? demanda une dame que le ton et l'air du président avaient effrayée.
— Rien, on l'avertit de s'exprimer avec décence et modération.
— Et le président, qui lui parle de modération ?
— Personne.
Le président s'était levé et debout, la tête nue, il avait fait prêter aux jurés le serment de se décider suivant leur conscience, avec l'impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre, puis après avoir averti l'accusé d'être attentif à ce qu'il allait entendre, il avait ordonné au greffier de lire l'arrêt de la cour portant renvoi à la cour d'assises et l'acte d'accusation.
D'une voix nasillarde, le greffier, debout, avait commencé cette lecture.
« Au mois de mai de Tannée dernière, à Condé, dans » l'église Saint-Etienne, s'accomplissait un mariage qui » semblait réunir toutes les conditions du bonheur : la » jeunesse, la santé, la fortune; et, parmi les nombreuses » personnes appartenant à l'élite de la société qui se pres- » saient dans la sacristie pour adresser leurs félicitations » aux jeunes naarjés, il n'en était pas une seule qui ne
» crût que la réalité dût dépasser de beaucoup les plus » beaux souhaits qu'on pouvait former pour eux.
» Le marié était le docteur Claude, qui en quelques an- » nées s'était créé par le talent et Tactivité une riche et » nombreuse clientèle.
» La mariée était xyie jeune fille charmante, M^Ie Yéroni- » que Lerissel, qui comptait pour amis tous ceux qui Ta- » vaieht approchée et qui avaient été séduits par les grâces » de sa personne aussi bien que par les qualités de son » esprit et de son cœur : tous ceux qui Font connue, et » ils sont nombreux dans cette ville, rendent un hommage » ému à la douceur de son-caractère, à la bonté de soq » cœur, aux agréments de son esprit : elle était la femme » tendre, affectueuse, dévouée, confiante, généreuse par » excellence.
» Cependant une chose manquait à ce mariage, Tamour, » l'amour partagé ; non ] 'amour de la femme pour son » mari, celui-là existait grand et complet, mais i'amour » du mari pour sa femme.
» Claude, en effet, malgré toutes les qualités de sa » femme, malgré sa beauté, malgré son charme, ne l'ai- » mait point, et jamais, lui garçon, lui jeune homme à » marier, n'avait été attiré *par cette jeune fille si sédui - » santé; il fallut que ses amis lui fissent presque violence, » après de longues sollicitations pour le décider à ce ma- » riage ; et jamais ils n'eussent réussi dans leur dessein j> si l'intérêt n'était venu leur apporter son aide toute- » puissante.
» Tandis que M^l« Lerissel se trouvait par la mort préi) maturée de ses parents à la tête d'une fortune de plus » de 400,000 francs, Claude n'avait rien, moins que rien, » des dettes.
» Fils d'un modeste pharmacien d'Hannebault qui n'a- » vait point réussi dans ses affaires, mais sans que la ruine
)) eût atteint en rien son honorabilité et sa considéra- » tion, Claude avait été élevé pour succéder à son père. » Malheureusement une honorable mais modeste position » n'était pas pour convenir à ses visées ambitieuses : » pharmacien, il ne daigna Têtre; il voulut devenir mé- » decin à Paris. Les succès qu'il avait obtenus dans ses » études avaient enivré son orgueil, et il avait rêvé les » plus hautes et les plus brillantes destinées. Dès sa pre- » mière jeunesse, il méprise la vie de province et veut se » fixer à Paris, où il pourra seulement satisfaire — ilTes- » père du moins — ses appétits ambitieux et cupides, se » livrer au plaisir et goûter les joies que donnent le luxe » et la gloire. Mais ses espérances sont déçues; après » quelques années de lutte il se trouve qu'il n'a pas les T> reins assez forts pour escalader les sommets glorieux » qu'il avait entrevus ; il est, malgré ses efforts, resté dans » une situation médiocre, plus que médiocre, misérable, » et il ne vit que d'eîcpédients ruineux, que de besognes » peu honorables, que d'emprunts extorqués à l'amitié. » Sa détresse est telle qu'il dîne tous les jours avec un » pain de deux sous qu'il achète lui-même chez le bou- D langer ; et, cependant, comme il veut paraître et éblouir, » il habite un appartement luxueusement meublé, et » tous les matins il va déjeuner dans un café à la mode, » où il gaspille avec ostentation et pour le seul plaisir » de la vanité, une somme qui serait plus que suffî- » santé pour la dépense de sa maison. C'est quand il se » débat au milieu de cette existence sans dignité que la » place de chij-urgien devient vacante à l'hôpital de Condé. » Un de ses anciens condisciples qui sait quelle est sa dé- » tresse, fait une tentative auprès de lui, lui parle le lan- » gage de l'honneur et du devoir, lui montre où Ja voie )) qu'il a adopté le conduira, s'il ne l'abandonne pas pen- » dant qu'il est en temps encore, et le décide enfin à con-
» courir pour obtenir cette place. Il concourt ; il est » nommé; il vient se fixer à Condé. Mais les dures leçons » de l'expérience ne lui ont pas profité. Rien n'a pu le » guérir de sa passion pour l'ostentation et le luxe, et il » s'établit à Gondé sur le même pied qu'à Paris : ses ta- » pis, ses meubles de prix, ses objets d'art, ses curiosités » qu'il apporte à grands frais font sensation dans une ville » où, jusque là, le luxe était heureusement resté l'apa- » nage exclusif des grandes fortunes. Cependant et malgré » ce moyen peu décent d'appeler à soi l'attention du pu- » blic, il parvient, grâce à un heureux concours de cir- » constances, et grâce aussi, il faut le dire hautement, à » son savoir et à sa capacité, à se créer une excellente » clientèle; attirés par ce savoir et cette capacité, les nia- » lades vont à lui, bien que par son caractère hautain et » despotique, par ses mauvais procédés envers ses con' » frères, par ses opinions antireligieuses, par son égoïsme, » il ait blessé les sentiments les plus respectables à quelque » parti qu'ils appartiennent. Gomme le mérite n'est jamais » méconnu, sa clientèle s'accroît d'année en année et si » l'homme est peu estimé, le médecin est très-recherché -
» C'est alors que des personnes tout à fait honorables, qui » sont en relation avec lui, pensent à le marier et lui par- » lent de M**® Lerisel. Une jeune fille douée de toutes les » qualités et possédant une dot de 400,000 francs, c'é- » tait assurément un splendide mariage pour un homme » qui n'avait pas encore payé toutes ses dettes. Gepen- » dant il le refuse. Pourquoi ? La jeune fille qu'on lui pro- » pose, ne lui plaît point ; il ne sent point de sympathie » pour elle. Il ne veut pas se marier. A plusieurs reprises » on insiste auprès de lui, et toujours il fait les mêmes )) réponses.
» Mais un jour on lui apprend que cette jeune fille est » menacée d'une maladie de cœur ; au moins un médecin
LE DOCTEUR CLAUDE. iîî3
» a cru à cette maladie, à tort , disons-le tout de suite. » Aussitôt les sentiments de répulsion qu'il éprouvait pour » elle se changent en sentiments de sympathie : il ne » voulait point des 400,000 francs avec M^leLerissel pour » femme, mais s*il peut avoir 400,000 francs sans la » femme, la condition est toute différente : la maladie de » cœur qu'on lui annonce permet d'espérer la réalisation X prochaine de ce calcul ; on ne vit pas avec une maladie » de cœur ; il aura donc les 400,000 francs et il n'aura pas » la femme qui mourra bientôt après son mariage. Avec » c s 400,000 francs il pourra reprendre la poursuite de » ses desseins ambitieux : il aura enfin le capital, qui, » jusqu'à ce jour, luiavait.manqué.
» Il écoute les ouvertures que jusqu'alors il avait » repoussées; une entrevue lui est ménagée avec Mlle Le- » rissel, car, avant tout il tient à savoir à quel degré » est arrivée cette maladie dont il n'a entendu parler » que vaguement.
» Il ausculte W^^ Lerissel et avec la sûreté de diagnostic » qu'on doit lui reconnaître, il voit tout de suite que cette » maladie de cœur n'existe pas, et qu'elle n'a jamais » existé.
)) Dans les dispositions morales où il se trouve, cette » découverte, devrait lui faire abandonner son projet de » mariage, puisque sa femme ne mourra point de la ma- » ladie dé cœur qu'elle n'a pas.
» Mais ce n'est pas impunément qu'on fait des rêves » de fortune ; il a déjà mis sa main avide sur ces » 400,000 francs, il ne la retirera pas, il ne renoncera pas » à la réalisation de ses desseins ambitieux et criminels : D là maladie de cœur que l'infortunée jeune fille n'a pas » naturellement, il l'a lui donnera scientifiquement : elle » ne mourra pas parce que Dieu l'aura condamnée à » mort, mais parce qu il l'aura condamnée, lui , mé-