DISCOURS DE M. CAMPBELL
« Vous, les dignes amis de notre excellent Emile Dubois, vous que ni les affaires ni la longueur du chemin n’ont empêchés de venir jusqu’ici pour accompagner ses dépouilles mortelles *, et vous, habitants du pays même où le docteur Dubois avait jadis vécu, qui accourez aujourd’hui, tout en deuil, pour recevoir notre triste cortège, vous savez tous quelle nature d’élite, quel homme éminemment bon, quel praticien distingué, quel honorable confrère nous perdons en lui.
c( Votre cœur vous a déjà dit quel ami, quel véritable ami, nous pleurons aujourd’hui ensemble.
« C’est à Villemomble, puis à Montfermeil et à Rosny, que Dubois, dès le début de sa carrière médicale, s’est vu entouré, comme à Paris plus tard, comme partout et toujours, de cette sympathie qu’inspirait sa seule pré-
sence, de cette contiance que ses talents faisaient naître, de cette reconnaissance de la part de ceux auxquels il avait prodigué ses soins, de cette amitié inaltérable, enfin, que lui vouaient à tout jamais ceux qui l’avaient une fois vu, connu et apprécié.
cc Emile Dubois, en quittant la campagne pour aller exercer à Paris, n’avait fait que choisir une autre arène pour la lutte professionnelle. Longtemps infatigable et constamment armé d’une abnégation héroïque, il a vaillamment, généreusement combattu la bataille de la vie.
« Mais, fatigué, à la fin, il a succombé, victime de son dévouement ; il s’est fait tuer par la maladie des autres. Nous vous le rapportons, sur le bouclier, triomphant de par le devoir accompli, mais mort, hélas ! et tombé en plein champ de bataille.
« Et c’est vers vous, ses amis des villages, qu’il aimait tant, c’est vers vos campagnes, qu’il a reporté ses derniers regards lorsque, voyant qu’il allait échapper à tout ce qu’il chérissait, à tout ce qui le retenait en ce monde, il a pensé au pays qui avait été le théâtre de ses premiers bonheurs. C’est parmi vous qu’il a voulu choisir le lieu de son dernier, je dirais presque de son premier, de son unique repos. Nous savons que c’est à Villemomble que votre digne médecin, votre ami si dévoué, avait, depuis longtemps, décidé que serait sa demeure funéraire.
(c Et pourtant, avant de venir tomber au seuil de cette dernière et irrévocable demeure, notre pauvre ami en avait rêvé une autre, « une maisonnette aux champs, cc sur la lisière des bois, » où il voulait passer, loin du bruit des villes, entouré des siens, les dernières années que lui eût accordées le ciel.
cc Et déjà il pouvait entrevoir, au milieu de ses succès croissants, qu’il lui serait peut-être, un jour, permis de
réaliser ce désir favori. C’était la seule récompense qu’il ambitionnait pour le double dévouement qu’il s’était imposé, en réservant, au milieu des soins souvent accablants de sa large clientèle de Paris, — chaque jour plus brillante, — une part, « la part d’honneur, » comme il l'appelait, à ses premiers clients d’autrefois. « Je ne « demanderais rien que cinq années de repos, dans la « vraie campagne, disait-il encore dernièrement, pour c( oublier toutes mes fatigues passées. »
c( Mais le temps a manqué à Émile Dubois, qui ne put voir s’accomplir ce voeu si légitime. Notre malheureux ami n’eut pas les cinq années tant désirées, ni une seule année, pas même un seul jour de repos, à peine une heure . celle qui précéda son repos éternel.
« Voici maintenant le fait qui a mis fin aux longues et riantes espérances de notre bien-aimé Dubois, l’événement inexorable qui, bien trop tôt, hélas ! pour nous tous qui le pleurons, termina du même coup et toutes ses fatigues et toutes ses luttes, d’ailleurs si héroïquement supportées.
a Dubois fut appelé, la semaine dernière, à soigner une personne, — appartenant précisément à cette ancienne clientèle dont, par une sorte de reconnaissance, il ne voulut jamais se séparer, — un homme atteint d’érysipèle phlegmoneux, affection contagieuse au suprême degré. Il y alla et donna à son malade les soins les plus éclairés, les plus assidus ; il le guérit. Mais à quel prix, hélas !
Vous le savez . vous le voyez . Emile Dubois rentra
chez lui, malade, dès le samedi soir. Le lendemain, il fut pris d’un érysipèle de la face, qui parut suivre, d’abord, une marche régulière. Mais bientôt, le quatrième jour, avant-hier, les symptômes foudroyants d’une infection générale éclatèrent ; le poumon devint tout-à-coup le siège d’une congestion tellement envahissante, que l’on
acquit bientôt la triste certitude que tous les secours de l’art devaient rester impuissants.
(( En quelques heures, nous vîmes notre pauvre ami s’éteindre, sans agonie pénible, ayant sur les lèvres, presque jusqu’au dernier moment, les plus tendres paroles pour sa femme, toujours si tendrement aimée ; pour son excellent fils, alors éloigné de Paris, et qui, accouru cependant à la première alarme, ne put arriver assez tôt pour embrasser son père encore vivant ; pour l’enfant de ce fils, qu’il appelait déjà a la joie de sa vieillesse, » et pour ses amis les plus proches, qui ne le. quittaient plus.
(( Donc, on peut dire que le malheureux Emile Dubois, ainsi qu’il est arrivé maintes fois, et tout récemment encore, pour tant de membres de notre profession, est tombé, lui aussi, victime de son dévouement à ses malades.
(( Tel est le trait final de cette vie déjà si pleine de sacrifices, le trait fatal et désormais ineffaçable qui marque notre digne confrère comme un martyr du devoir professionel accompli.
« Pour tous les durs labeurs journaliers de sa profession, Dubois, comme cela se voit souvent aussi, n’obtenait parfois, en retour, que le témoignage de satisfaction de sa propre conscience. Il ne s’irritait jamais de ces circonstances adverses de la vie matérielle ; tout au plus les regrettait-il. Il attendait un temps meilleur, ce temps (nous étions heureux de l’apprendre) paraissait commencer pour notre ami. Les nuages de sa vie se doraient un peu. Hélas ! ce ne devait être que la lueur brillante qui précède la fin du jour.
a Mais ce à quoi Emile Dubois tenait par dessus tout, c’était à la considération, c’était à l’estime de ses confrères, et celles-ci lui devenaient , dès qu’on l’avait mis à l’épreuve, invariablement acquises. Sa nomination réité-
rée comme président de deux importantes sociétés de Médecine, à Paris, en sont un témoignage éclatant et
dont notre modeste confrère était extrêmement fier.
« . Mais voici qu’un jour est venu où tout rentre dans
l’ombre... La parole sonne bien à vide pour exprimer tout ce que nous éprouvons en ce moment et à la place où nous sommes.
(( Pour nous, qui restons, et à qui tu laisses une bien longue douleur, ton nom, Emile Dubois, ne saurait périr. Ton souvenir sera toujours avec nous, avec notre vénéré maître du collège de Sens, M. Mallet, qui a voulu, lui qui avait guidé tes premiers pas dans la vie, te suivre jusqu’ici.
(c Voilà tes vieux camarades de Sens, tout en pleurs : Sachot, qui, avec moi, a recueilli ton dernier souffle, Roudillon, Lorne, Moreau, Leroux et tant d’autres amis de coeur, que ton âme, sentant qu’ils sont là, peut maintenant reconnaître, mieux que je ne le puis, de mes yeux pleins de larmes.
« ïu sens qu’ils sont encore et toujours près de toi, les bons, les fidèles amis que tu y as appelés : Blondeau, Dupierris, Onimus.
(c Ton souvenir restera avec tes anciens camarades de l’internat, avec tes collègues des Sociétés de Médecine, qui s’honoraient en t’acclamant leur Président, avec tous nos confrères de Paris, avec les praticiens du monde entier, qui rediront longtemps ton dévouement et le malheur qui te glorifie !
(( Quant à moi, mon cher Emile, je n’ai plus qu’une parole à te dire, celle que j’ai murmurée sur ton front de mourant, alors que tu venais de m’appeler ton meilleur ami, ton frère i Cher ami de toute ma vie, Adieu !
SENS. IMP. DÜCHEMÏN