Annales d'oculistique, tome XXXV, p. G
2. De l'organisation des spécialités. Etudes d'oculistique, pages 1 et suivantes.
« Quoique l’on puisse dire, les dictatures médicales et chirurgicales disparaissent de jour en jour pour faire place aux spécialités. L’Allemagne a ses médecins accoucheurs et ses médecins oculistes. L’Angleterre a créé les infirmeries consacrées aux maladies des yeux et la France, malgré son adoration pour l’unité, sous quelque forme qu’elle se présente, subit peu à peu, par la force des choses, la division du travail médical, pour la théorie comme pour la pratique. Civiale rappelle la lithotritie, Ricord les maladies vénériennes ; Guérin, Duval et d’autres l’orthopédie ; Cazenave les maladies de la peau ; Moreau les accouchements. Si Velpeau, Bérard jeune, l’héritier par concours de la chaire de Sanson, si Rognetta s’occupent beaucoup d’oculistique, tout en se livrant au reste de la chirurgie, nous trouvons Sichel, Desmarres, Szolkaski , Caffe, Bourgeot Saint-Hilaire, Caron du Villards, Bernard-Duval d’ Argentan et d’autres qui en font leur étude spéciale. » Le docteur Guépin donna, dans la suite, par sa pratique et par ses travaux, la plus éclatante démonstration de l’utilité des spécialisations et prouva, mieux que tout autre, qu’au lieu de rester superficiel en beaucoup de points par la dispersion des études sur l’immense étendue de la littérature médicale, il est préférable d’acquérir une science approfondie, une grande expérience, une réelle habileté opératoire en concentrant ses efforts sur une seule partie de la médecine.
Trois ou quatre ans après ses débuts, vers 1834, sa réputation d’oculiste prenait déjà une certaine extension comme il le constate en ces termes. « De 1835 à 1840, si nous sommes bien informé, le nombre des opérations graves des yeux à Nantes a donné une moyenne de trente à trente-cinq ; nous avons commencé en 1832 à figurer dans ce chiffre pour quelque chose. En 1834, nous avons pratiqué dix-sept opérations de cataracte et’quatre de pupille artificielle et soigné environ cinq cents maladies d’yeux. »
En 1850, la moyenne de ses malades dépassait, chaque année, 1800; la progression s’accentua jusqu’à sa mort.
Le docteur Guépin fonda, l’un des premiers, en 1841, un dispensaire pour les maladies des yeux.
Trois ans après, en 1844, il publiait dans les Etudes d'oculistique' les lignes suivantes : « Si la moyenne des opérations graves des yeux a triplé à Nantes depuis trois ans, et si, dans le chiffre actuel, nous figurons pour près des huit dixièmes, quoique simple adjoint aux hospices, à quoi l’attribuer, si ce n’est à l'institution de notre dispensaire? Il y a donc des besoins qui réclament aujourd'hui le secours de l’art et qui se taisaient autrefois. Notre dispensaire rend donc d’utiles services et c'est une source abondante d’études soit pour nous, soit pour nos élèves. Pourquoi de semblables institutions ne seraient-elles pas généralisées?...
« Pourquoi à Nantes et dans les grandes .villes de France n’y aurait-il pas des consultations publiques et gratuites pour les diverses maladies mais particulièrement pour les maladies des yeux, dans les hospices? L’administration des hospices doit considérer les intérêts de la science et les devoirs d'humanité qu’elle doit accomplir1 2. »
Nous analyserons plus loin les travaux d’ophthalmologie du docteur Guépin. Disons quelques mots du médecin lui-même dans l’exercice professionnel et de ses rapports avec les malades.
L’honorabilité professionnelle ne fut jamais portée plus haut. Des relations courtoises ou bienveillantes avec les autres médecins; un remarquable talent de clinicien et d’opérateur allié à la plus entière bonne foi et à beaucoup de modestie dans l’appréciation de ses cures et de ses travaux; une conduite toujours digne et loyale dans l’exercice professionnel
2. Loc. citato. De l’organisation des spécialités. Le vœu du docteur Guépin est accompli dans toutes les villes importantes d’Europe et d’Amérique. Les facultés de médecine de France ont des chaires spéciales d’oplithalmologie. Beaucoup de villes de France, entre autres, Nantes et Tours ont un service spécial u’ophthaluiologie à l’Hôtel-Dieu. Nous avons rédigé nous -même un projet d’organisation semblable à l’Hôtel-Dieu d’Angers. Des considérations auxquelles les intérêts de la science et de l’humanité sont totalement étrangers ont empêché jusqu’ici la réalisation de ce projet.
faisaient du docteur Guépin l’une des personnalités médicales les plus respectées. L’estime de ce savant à la fois si simple et si grand s’imposait à tous, même à ses plus ardents adversaires politiques, qui ne furent jamais ses ennemis.
Vis-à-vis de ses malades, son ascendant était extraordinaire. D'un abord un peu brusque, ses interrogations rapides, indispensables dans une consultation nombreuse pour couper court aux interminables histoires de certains malades, le ton de sa voix un peu élevé auraient pu inspirer quelque crainte si son regard n'avait pas été là, trahissant la bonté la plus absolue, la bonté qui dominait tout son être.
Le docteur Guépin, en effet, était bon avant tout; nous dirions volontiers que ses autres qualités n’étaient que secondaires; que chez lui le savant, le philosophe, l'homme politique n’avaient d’autre raison d'être que le bien à faire et les services à rendre. Il accueillait à son cabinet de pauvres gens de la Bretagne, de la Vendée, etc., les logeait souvent, les soignait à ses frais et leur donnait la somme nécessaire pour retourner dans leur pays. Il arrivait que ces libéralités, trop lourdes pour sa modeste fortune, étaient quelquefois mal placées; il en convient lui-même avec bonhomie.
« Je dois le dire pour les jeunes médecins qui seraient tentés de suivre mon exemple : je n’ai jamais eu, en agissant ainsi vis-à-vis des indigents, d’autre pensée que l’amour de l'art et le besoin de venir en aide à de grandes souffrances. Mais j'ai été rudement exploité . Je ne saurais énumérer le nombre des malades aisés qui, de la fin de 1840 à 1850, me sont venus avec des recommandations quasi-officielles qui les représentaient dans un dénuement mensonger1. »
Malgré ces mécomptes, il était incorrigible et se prodiguait de toutes façons. Il est vrai qu’il y trouvait la récompense la
1. Le Dr Guépin se plaisait à raconter Fanecdote suivante : Un riche propriétaire lui amena son fermier atteint de la cataracte, en réclamant pour lui des soins gratuits. Soit, dit le docteur: votre fermier est pauvre; pendant plusieurs mois ce brave homme ne pourra guère travailler, je le soignerai gratuitement, je n’y mets qu'une condition : de votre côté, vous lui remettrez une année de fermage. Le propriétaire s’y refusa obstinément, et le docteur... céda.
plus douce pour lui. Toute la population de l’Ouest s’inclinait devant son nom et l’entourait d’une respectueuse affection. Les témoignages de cette popularité se firent jour avec une énergie singulière au moment de sa mort.
De 1830 à 1850, le docteur Guépin professa la chimie à l’Ecole de médecine de Nantes. En 1850, il fut cité devant le Conseil d’instruction publique. On accusait ses idées philosophiques et ses opinions libérales. Après un interrogatoire de pure forme la condamnation, écrite d’avance, fut prononcée et le docteur Guépin destitué.
« J’avais à l’Ecole de médecine, écrivait-il à ce sujet, la chaire n° 1 et j’étais inamovible. Abolie par la loi, la confiscation existe cependant à mon égard pour la propriété que j’avais conquise par mon travail, pour ma chaire de haut enseignement. »
Il suffit de dénoncer une telle mesure, injustifiable à tous les points de vue. Quiconque a lu les ouvrages du docteur Guépin reconnaîtra qu’ils sont inspirés par les intentions les plus pures ; alors même qu’il se trompe, ses illusions sont toujours généreuses et partent d’un noble cœur. L’ingérence de la politique dans les questions scientifiques est déplorable dans tous les cas ; elle devient odieuse en face d’un homme du caractère et de la valeur de Guépin.
En 1832, le docteur Guépin publia les Essais historiques sur les progrès de la ville de Nantes , et la Statistique des canaux ■ de Bretagne.
En 1833, il prit l’initiative du premier congrès scientifique de France, et réussit à organiser à Nantes la Réunion de l'Ouest. Cette initiative ayant été attribuée à tort à M. de Caumont, le docteur Guépin proteste dans la note suivante :
« Dans le n° 3 des Annales d' oculistique , M. le docteur Pétrequin attribue à M. de Caumont le mérite, si c’en est un, d’avoir le premier songé à former en France les Congrès scientifiques analogues à ceux du pays d’outre-Rhin. Je me dois de relever cette erreur de notre confrère de Lyon, non
point dans un but individuel, mais pour des motifs qu’il vous sera bientôt facile d'apprécier.
« Le premier congrès scientifique qui se soit réuni en France a eu lieu, sur ma proposition, à Nantes, et les procèsverbaux étaient déjà publiés lorsque M. de Caumont nous adressa ses lettres de convocation pour le Congrès de Caen. Vous citer, comme en ayant fait partie, M. Billant, ex soussecrétaire d'Etat, M. Carnot, député de Paris, M. Cellier, de Blois, avocat à Paris, M. Bordillon, d’Angers et bon nombre de médecins et d’artistes, c’est assez vous dire que nous voulions dans ce congrès et surtout dans ceux qui leur succéderaient, metlre à l’ordre du jour toutes les questions dont notre civilisation moderne se préoccupe à si juste titre l 2. »
Les congrès sont aujourd’hui fort nombreux en France, et leur influence sur le mouvement scientifique de notre époque est incontestable. Il est important de constater que non seulement la première idée de ces réunions mais leur première réalisation sont dues au docteur Gué pin.
D’ailleurs, son esprit d’initiative ne s’est pas arrêté là; en 1842, il écrivait à ses collaborateurs des Annales d’oculis ique pour leur proposer de réclamer la formation d’une section ophthalmologique au congrès scientifique de Strasbourg *. Tous ses collègues se rallièrent à sa proposition.
Il publia, en 1834, une lettre à Ribessur divers sujets de médecine et de chirurgie ;
En 1836 un Voyage de Nantes à Indret et un ouvrage de • statistique en collaboration avec le docteur Bonnamy : Nantes au xixe siècle.
En 1839, il fit paraître V Histoire de Nantes.
La Philosophie du socialisme, terminée depuis deux ans, ne fut imprimée qu’en 1850. En 1854, parut la Philosophie du xixe siècle.