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Le Docteur Guillotin

Le 3 août de l’an de grâce 1789, qui devait liientût de* venir l'an prnnier de la liberté française, nous introduisons notre lecteur dans un des petits appartements, situés sous les combles du château de Versailles et destinés à loger les serviteurs du roi.

Celui où nous entrons se compose de plusieurs jolies mansardes, dont les fenêtres à châssis percent les plomlts du toit et donnent sur l’immense jardin, dessiné par l^e Nôtre, presqu’en face la belle pièce d’eau des Suisses. Cet appartement, comme beaucoup d’autres de la mèiiie espèce, est confortablement garni et décoré, grâce aux vieux meubles de la couronne mis, hors de service et relégués dans les chambres des ofliciers subaltmaies du palais.

Assis sur un tabouret de duchesse, dont le velours usé laissait voir le crin en plusieurs endroits, M. Louis Panvert, premier porte-manteau de Sa Majesté Très-Chrétienne 'et possesseur actuel du susdit appartement, tenait son genou gauche entre ses deux mains jointes et regardait mélancodiquement le ciel, à travers l'iin des châssis de la fenêtre

enlr’ouverte. Le temps ét;iil à l’orage. Toute la journée, il avait fait une chaleur étouffante, et de gros nuages, gris et| lourds comme du |)loml), s’amoncelaient lentement à l’horizon, où le tonnerre commençait déjà h gronder.

— Ma mie, dit tout à cou|) M. Panvert, en se tournant vers une femme qui tricotait tran(|uilleinent dans iin large fauteuil, placé à (juelques pas de son tabouret, voici le temps qui se gâte; nous allons avoir de l’eau. 11 est déjà sept heures, et cette petite sotte de Louison n’est pas encore rentrée. Comprends-tu cela?

— Elle ne tardera pas , répondit la tricoteuse sans lever les yeux de dessus son ouvrage. Elle sait bien que nous soupons à huit heures précises et que nous avons, ce soir, le chevalier... Peut-être même le marquis viendra-t-il; mais je n’en suis pas sûre...

— Eh bien! comment va-t-il, ce cher ami? Il y a des siècles que je ne l’ai vu. C’est vraiment très-vilain de sa part de s’obstiner ainsi à nous traiter en étrangers. Qu’en dis-tn, madame Panvert?

Ainsi interpellée, l’épouse du premier porte-manteau du roi rougit légèrement et laissa un aimable sourire errer sur ses lèvres. Elle paraissait encore assez jeune, quoiqu’elle! eût une fille de dix-huit ans, et de plus nul ne pouvait nier quelle ne fût tout à la fois belle et jolie, ce qui, joint à la douceur et à l’excellence de son caractère, faisait de la; femme deM. Panvert une personne très-agréable, une véritable perfection dans son genre. Aussi son mari en élait-il fier et savait-il l’appiécier à sa juste valeur, surtout quand il la voyait dans tous ses atours de première femme de chambre tie Madame âdélaïde., tante du roi.

Quant à lui, Panvert, il n’était pas beau, sans toutefois être positivement laid. C’était un homme d’une taille ordinaire, mais qu’il s’efforcait de grandir par un maintien plein de raideur. U portait sur sa figure jaune et décharnée les traces fortement empreintes de dix lustres bien révolus. Il avait des sourcils noirs fort épais, les cheveux poudrés et

frisés à l’oisfiaii royal, une peiite queue ornée d’un beau nœud de ruban, des culoltes couries, des bas de soie, des souliers à boucles d’argent, *et un habit de camelot, avec des boutons de nacre. Mallieiircusement il lui inan(|uait un ventre tant soit peu arrondi pour remplir convenablement son gilet; mais, au demeurant, c’était un digne et brave homme, ennemi de tout piincipe révolutionnaire et trèsattaché à la monarchie dont il se considérait comme l’im des plus zélés défenseurs.

Par sa naissance autant ([ue par ses fonctions, M. Panvert était et devait être naturellement aristocrate jus([u’au bout des ongles. En eU'et, lui et sa femme étaient nés dans le château de Versailles, issus l’un et l’autre à'ancêh'es attachés au service particulier des personnes royales, depuiÿ la fondation de, la monarchie, selon leur expression favorite, qu’on pourrait peut-être taxer d’une légère teinte I (rhy|)erbole.

La vérité est que, de mémoire do courtisan, on n’avait ^ pas souvenir au château d’un roi ou d’un fils de France 1 sans un porte-manteau du nom de Panvert. L’héritier de ' tant d’illustrations, laissant aux vieilles chroni(jues le soin i de débrouiller le reste, ne prenait sérieusement les choses ' qu’à partir du règne de Louis XIII. Il se plaisait à raconter \ la fantaisie qu’avait eue un jour ce monarque de donner des i armoiries au Panvert qui le suivait alors à la chasse, ayant à l’arçon de sa selle une valise de velours cramoisi, brodée d’or, dans hnpielle se trouvait tout l’attirail nécessaire au roi pour changer de linge en cas de besoin, et une seconde valise contenant un (lacoii et une coupe d or, autre en cas confié à la garde d’une fidélité héréditaire. Le blason octroyé aux l'anvert par la munificence du fils de Henri iV était ce qu’on appelle des armes parlantes. Il se conqmsait d'un paon vert faisant la roue, sur un champ d’argent, avec cette devise latine : Caxidâ fidget. C’était on ne peut plus aimable de la part du lad qui fil de son fauconnier un duc et pair !

Bref, il ainuiil, h redire, non sans orgueil, comment de Pierre à Henri, puis h Louis, puis à Jean, cette cliarge honorable fut transmise, sans interruption, à Louis-Henri Panvert, doyen des dôme porle-manleaux de Louis XV.

— C’est ce célèbre Louis-Henri, disait-il souvent, qui, né le même jour (p.ie son maître, a élé le premier portemanteau de Sa Majesté, pendant le cours entier de ce long et glorieux règne. Du reste, on sait que Philippe-Charles, tiis du |)récédent (et à qui je dois le jour), fut attaché avec le même titre h la personne du Dauphin, et ([u’il est mort à la fLeiir de son âge, en déposant sur mon hm’ceau le brevet de la survivance de mon aïeul; en sorte que je puis dire sans la moindre exagération que je snl?, né porl.e-'snanteaii.

Madame Françoise Panvert, de son côté, avait le droit de s’enorgueillir des mêmes ascendants et occupait aussi, dans les rangs inférieurs de la cour, un poste dont idle ne lirait pas moins de vanité. Ce n’était rien moins que la charge de première femme de (diamhre de Madame Adélaïde, l’une des tantes du roi. Sa mère, née Panvert, avait été concierge du petit Trianon, emploi irès-envié, car il olfrait mille occasions d’approcher de la reine et donnait de plus le droit de porterie tablier en présence de Sa Majesté, comme une noble marque de domesticité dans la maison royale.

Honorée des bontés familières de son auguste maîtresse et jilacée si près de la source des faveurs, la jolie Françoise voyait alors à ses pieds les jeunes seigneurs les plus aimables de la cour; or, ])armi ceux qui étaient les plus empressés atq)rès d’elle, cette belle ])ersonne avait remarqué le mar- ([uis de^ Quercy, qui se faisait distinguer par des grâces brillantes, une charmante ligure et un esprit plein de vivacité. Plus tard, Françoise était devenue madame Panvert; mais le premier porte-manteau était trop llatté des attentions que le marquis prodiguait à sa femme pour engager cette dernière h rompre une liaison, formée en tout bien^ tout, honneur et ([ui faisait rejaillir jusipie sui' lui l’éclat d’une si nobl et csi illustre affection. Aussi aimait-il singulièia'-

meut a le voir Ibrt assidu chez lui, où il l’attirait par toutes soldes de moyens. Plus cette iutimilé avec uu grand seigneur était piihlique et plus Panvert était content; car il voulait en user à la façon des gens bien élevés et être comme on est à la cour. Laissant donc la jalousie aux simples bourgeois, il se targuait de savoir-vivre, en prônant jiartout les mérites du mar(|uis de Quercy et en l’appelant familièrement son meilleur ami.

— Au surplus, se disait-il, le plus fraucbenient et le plus naïvement du monde, ma femme est sage, très-sage; elle connaît aussi bien ((ue moi les usages de la cour, car le sang des Panvert coule aussi dans ses veines... et puis elle m’aime véritablement, elle m’adore, depuis (pi’elle m’a rendu pèle d’une fille. Je ne lui demande plus (pi’iin garçon pour continuer notre race de mâle en mâle, jusqu’à la fin des siècles... Oli ! par exenqde, .‘'i elle m’aime! Notre pauvre ami de Quercy ne le sait ipie tro[) bien, et il l’en estime davantage... (Vest un bonnête jeune bomme dont je fais le plus grand cas!... Honni soit qui mal y jiensc!

Il est très-probable (pie M. de Quercy n’abusa pas d’uiie carte blanche (|ui lui était si loyalement donnée jiar le premier |)orte-nianteau du roi. J’aime à croire qu’il était trop gentLlbonime pour cela, puisque noblesse obliye. D’ailleurs il se maria lui-même, avant la naissance de Tbéritier présomptif </e la cliarye des Ibanvcrt, et ne parut plus à la cour que de loin en loin, au grand déplaisir de Françoise et de son époux (jui néanmoins surent cultiver toujours une si noble amitié, malgré le temps et l’absence. Vingt ans s’étaient écoules de la sorte, et le marquis régnait toujours dans le cœur des Panvert. 11 est vrai ipie ce digne seigneur entretenait autant (pie possible cette liaison qui lui rappelait tout un passé, et qu’il était le jiarrain du jeune Panvert, aii- (piel il avait donné le nom (t’/i//(i7(',en souvenir du vertueux philosophe de (îenève, dont il était l’im des plus ardents admirateurs. Nommé député aux états généraux par la noblesse de sa lu’ovince, le nianpiis de Quercy était à Ver-

sailles depuis trois mois, et il avait eu le plaisir de retrouver les Panvert aussi all’ables et aussi dévoués qu’autrefois. Il les visitait souvent, et ce soir-là, quoiqu’elle en eût dit, l’aimable tricoteuse espérait bien que, malgré les rudes travaux de l’Assemblée nationale, il viendrait un instant oublier à sa table les soucis de la polititiue. Aussi, se cou- ! tentant de répondre par un sourire au reproche que M. Pan- ; vert venait de faire au marquis de les traiter en etrangers^ i elle détourna adroitement ce sujet de la conversation et'mit i sur le lapis son fils Émile, qui, à peine âgé de dix-sept ans, j leur causait déjà bien du tourment, par sa précocité en beaucoup de choses, surtout en philosophie.

— Je ne sais pas, soupira-t-elle, où ce mallieureux enfant a été chercher toutes ces idées-là; mais le fait est qu’il professe des principes révolutionnaires qui me font parfois frémir de la tête aux pieds !

— C’est un jeune étourdi, qui bavarde comme un perro¬

quet, murmura Panvert; il ne sait pas ce qu’il dit. Tout cela n’est que du verbiage d’écolier. Quand il aura quelques années de plus, il comprendra beaucoup mieux, et il verra les choses autrement, je t’en réponds. ,

— En attendant, mon ami, je n’aime pas ses manières

ni ses goûts plébéiens; il oublie trop ce qu’il est. Ainsi, il i se fourvoie parmi ces députés du tiers, au lieu de fréquen- ; ter ceux do la noblesse. On m’a dit qu’il avait fait le diable au Jeu de Paume, qu’il s’était moqué du marquis de Brézé [ et avait applaudi à outrance cet affreux Mirabeau. Si cela ' arrivait aux oreilles du roi, j’en mourrais de honte!... Et ' puis, la prise de la Bastille, les massacres qui l’ont suivie, ' tout cela, au lieu de l'affliger, n’a fait qu’augmenter sa joie ; ' et sa folle audace... Hélas! je crains bien d’avoir donné le j| jour à un monstre... s’il continue à marcher dans cette abominable voie-là ! i

— Pourtant, objecta le père d’Émile, ton fils n’est pas ( aussi révolutionnaire que tu te l’imagines. Je te le répète, jl c’est une tête sans cervelle; il crie et fait ilu tapage avec !

les autres jeunes gens (lui sont aussi fous (jiio lui. Mais cela ne tire pas à consé(pience pour l’avenir. C’est un Panvert, ma clicre, un vrai Panvert; et je t’assure hien, moi, ([u’il ne mentira pas à sa race! D’ailleurs, il n’est pas déjà si populacicr (pie tu veux hieii le dire, puisqu’il s’est lié avec ce jeune chevalier de Imngval, qui est bien gentil, ma foi ! Connais-tu cela, toi, les Longval?

— Pas le moins du monde. Je n’avais jamais entendu parler de ce nom-là avant le jour où Émile nous a présenté cet ami, qu’il a ramassé sur le pavé de Versailles, lors de l’ouvei ture des États.

— C’est de la petite noblesse de Normandie, je crois; mais enfin c’est toujours de la noblesse.

— Qui sait? Tu n’as pas lu ses parchemins.

— Non ; j’ai vu ses armes. Il porte de gueules, avec une cloche fêlée au milieu du chanq); l’écu est surmonté d’un casipie, orné d’un cimier. Il y a une devise, mais je ne me la j rappelle pas.

— Ça cloche...

— Non, sa devise.

— Je te dis que ca cloche; que c’est louche, que c’est :félé!

— Joli jeu de mot, ma foi; je t’en fais mon conqilimenl.

; — Il ne s’agit jias de tout cela, mon ami. Il faut aviser

I au moyen d’éloigner Éuule de Versailles et de l’envoyer on j province, (pielqiie part, je ne sais où, mais bien loin d’ici; car il finirait par nous compromettre. D’ailleurs, son ami ne me |)laîi pas; il a l’air de lever les yeux sur Loiiison; et, certes, ma lille est bieai au-dessus de bu. Il faut couper court à cela. C’est la dernière fois (pi’il viendra ici, n’en déplaise à M. Emile.

— Si noits chargions son parrain de le sermonner un ])eu et de lui trouver une jdace en province? 11 a une terre, je crois, du côté de Varennes, en Champagne. Émile serait parfaitement bien là.

— Nous lâcherons d’arranger cela le mieux possible.

Pour le moinenl, il faut que je m’occupe d’autres choses. J Et madame Panvert se leva, serra sou tricot, ouvrit eiitiè- li rement la fenêtre, poussa contre le mur le vieux fauteuil qu’elle venait de quitter, et se dirigea du côté de la cuisine f pour jeter un coup d’œil sur les apprêts du souper, tandis a que son mari, devenu encore plus soucieux par tout ce (pi’il li venait d’entendre, passait dans son cabinet de toilette alin t de se bichonner un peu. J

Cependant la pluie qui commençait à tomber ne tarda pas li à faire rentrer au logis mademoiselle Louise Panvert, que la f tendresse de ses parents avait surnommée Louison. «

Figurez-vous une grande et belle tille, blonde, gentille, ( aimable et gracieuse ; le vrai portrait de sa mère à l’àge s de dix-huit ans. Elle était accompagnée de sa cousine, ma- s demoiselle Victoire Guillotin, qui ne Comptait pas plus de ( seize printemps, et qui était aussi une jolie petite personne, 1 très-vive et très-spirituelle, dont la gaieté de caractère [ égalait celle de mademoiselle Panvert, si toutefois elle ne la i surpassait pas. C’était la tille du bon docteur Joseph-Ignace i Guillotin, né à Saintes et député de la ville de Paî'is aux l étais généraux. Inutile de dire qu’il représentait le tiers.

Depuis qu’il était à Versailles, Guillotin avait mis sa fille s en pension chez les Panvert, ses beau-frère et belle-sœur ( (sa défunte femme étant la propre sœur de Françoise); lui- ( même y prenait habituellement ses repas et logeait dans i une mansarde dépendant de l’appartement du premier i porte-manteau du roi. La société de Louise était d’un grand s secours pour Victoire, qui se serait mortellement ennuyée si ( elle fût restée seule chez son père, que les travaux de l’As- f semblée nationale absorbaient entièrement. Il est vrai que, i de leur côté, les Panvert donnaient une grande partie de | leur temps à l’exercice de leur charge respective; mais la bonne Louison était toujours là pour amuser sa cousine Vie- | toire; et d’ailleurs, comme le roi n’avait plus guère le temps ( ni le cœur de se livrer au plaisir de la chasse, M. Panvert, bien moins occupé que sa femme, restait souvent au logis;

de sorte que le docteur Giullotin pouvait être parfaiteuieu tranquille au sujet de sa tille.

Émile, ce ])récoce mauvais sujet dont nous avons parlé plus liant, suivit de près sa sœur et sa cousine. 11 arriva avec son ami, le chevalier de Longval. C’était, ma foi, un beau garçon que le jeune l’anvert! iMais sa beauté était celle du diable. Quant à son caractère, il était bien loin d’être aimable; c’était l’égoïsine personuitié. Il n’aimait que lui et rapportait tout à lui. Nous pouvons parfaitement achever de le peindre avec les adjectifs suivants ; orgueilleux, opiniâtre, violent, dur, cruel, ignorant, grossier et impie. Certes, le jiortrait n’est pas (latteur, mais il est assez ressemblant. C’était une mauvaise nature (pi’une éducation sérieuse et énergique eût sans doute boniliée; mais il avait été gâté dès le berceau, grâce aux tendresses aveugles et imprudentes de ses parents. 11 eût fallu une main de fer pour redresser ses penchants vicieux, et au lieu de verges, on avait employé les caresses. Aussi, quelle abondante moisson de cliagrins et de larmes était réservée aux infortunés Panvert!

Pour ce qui concerne le chevalier de Longval, il nous suftit de dire ici que c’était un jeune homme peu agréable de figure, mais solidement bâti et taillé en Hercule. Il était d’un caractère sombre et taciturne; son regard avait quelque l t'hose de sinistre, et tout, dans sa personne, semblait avoir un air de tristesse et de mystère dont on ne pouvait pas bien se rendre compte. Néanmoins, il était d’une discrétion et d’une politesse extrêmes, ce qui diminuait beaucoiq» la fâcheuse impression (|ue sa vue ])roduisait d’abord, et faisait rejeter sur une timidité naturelle le silence obstiné et presque lugubre ({ii’il gardait eu certaines occasions.

Quoi (pi’il en soit, la présence de mademoiselle Louise faisait sortir de son écaille c(‘tto espèce d’huitre sans perle;

: et lors({u’il se tioiivait près d’elle, son cœur de glace paraissait se fondre au doux et gai soleil de ses beaux yeux. C’é- ! tait cette remaiaïue qui avait donné lieu de croire à madame

Panvort que le chevalier songeait à la main de sa lille.jiDi Quelle audace ! j*

Avant do servir le dîner, on accorda le ([uart d’heure de hin grâce au maiaïuis et au docteur. Heureusement les deux dé- ii putes, fatigués d’une séance qui durait depuis midi et devait |e enc.ore se prolonger fort tard dans la nuit, avaient quitté lin l’Assemblée sur le coiq) de huit heures et s’étaient rencon- |)| très à la porte même de leur ami commun,

— Eiitîn, s’écria M. Panvert, voici la noblesse et le » tiers qui nous arrivent ! Françoise, dis à Nicot de servir, (d Eh bien ! cher marquis, comment vous portez-vous? Il y a [l, une éternité que je n’ai eu le plaisir de vous voir! Vous (ui nous traitez en étrangers-, vraiment, ce n’est pas bien!... m Voyons, mettons-nous à table. Monsieur de Quercy, veuillez è vous asseoira la droite de la maîtresse de la maison. Toi, fe Guillotin, prends la gauche. Ces demoiselles vont se mettre | près de moi. M. de Longval se placera entre Louise et le i docteur; Émile sera à côté de sa cousine. Comme cela, tout iji, ira bien... Allons, Kicoi-Nicodème, dépêche-toi, mon gar- Im çon! nous mourons de faim. Tu remonteras après dans la (u lune, si tu veux ! ioi

Le Nicot, ou Nicodème, en question, était un ancien mar- |ii miton des cuisines royales qui était passé au service des m Panvert. Son vrai nom était Nicolas Nicol ; il descendait en i ligne droite du fameux Jean Nicot, ambassadeur de François !«'■ en Portugal et qui eut le bon esprit d’en rapporter 1 en France cette plante merveilleuse qui fut nommée la ni- m coliane. Naturellement, pour faire honneur à la précieuse (i importation de son trisaïeul, notre Nicot usait largement du ilt tabac qu’il prenait, tantôt en poudre et tantôt en fumée, b Madame Panvert l’accusait même de le mâcher; mais la k chose est toujours restée douteuse, malgré les dénégations t de l’inculpé. C’était déjà bien gentil de courtiser à la fois la le tabatière et la pipe... It

Au demeurant, cet illustre rejeton d’un si grand homme se trouvait être l’honnêteté et la simplicité en personne. Sa ti

naïveté et sa candeur primitive lui avaient d’autant mieux mérité le surnom de Nicodème (pie souvent il paraissait •être tout nouvellement tombé de la lune, surtout ipiarid il ne ■comprenait pas ce (prou lui di>ait. De tout temps, il y a eu 'de [lar le monde dcsNicodèmes, c’est-à-dire de bonsisraé-

■ Ules, sans malice cl sans ruse; mais, à coup sûr, ceux de la trempe de Nicot ont toujours été très-rares.

Allez trouver, aujourd’hui, des i^ens simples et naïfs qui •lient le désintéressement, la fidélité, le dévouement et l’af- ’ection que ce Nicodème-là avait pour ses maîtres! Vous 'diercherez longtemps avant d’en rencontrer un ! Et puis ’înfin, malgré sa simplicité, il ne man([uait pas d’intelligence )our tout ce qui concernait les soins du ménage, et, de Mus, il était un excellent cuisinier. Que pouvait-on désirer 1 e mieux (pie cela?

• Le souper fil honneur au talent de Nicodème comme h la ! olidité (les mâchoires et à la capacité de l’estomac des con- ' ives. L’appétit une fois satisfait, la conversation s’anima avantage et devint générale. On conçoit que la politique en i fit nécessairement le sujet. Le marquis attaipia la Dévoluion, et le docteur la défendit. Les auxiliaires de M. de

■ )uercy étaient les époux Panvert et leur fille; ceux de Giiili Olin étaient le fougueux Émile et son ami, le froid et calme i hevalier de Longval.

■ — Où voulez-vous en venir ‘i s’écriait le député de la no- ' lesse. Si l’ouvrier se juge par son œuvre, vraiment vous ' vez fait de belles choses depuis trois mois ! Vous vous êtes ! évoltés contre l’autorité royale en vous déclarant Assem- I ]e’e nniionah‘\ vous avez o|)primé la noblesse et le clergé

n vous les assimilant de force; vous avez fomenté des Irou- 1 les à Paris; vous avez encouragé le meurtre et le pillage; i os mains sont encore rouges du sang de l’infortuné gouver- I eur de la Pastille, de celui de Flesselles, de Foulon et de ertliicr!...

î — Et vous ne vous arrêterez pas là, interrompit 31. Pan- I 3rt avec indignation; vous irez plus loin, si j’en crois votre

aj)pélit glouton, votre soif de sang, tas de loups cruels qu ij vous êtes! Ditcs-iuoi un jieu ce que c’est que des député j( qui, au lieu d’aviser au bien du royaume, ne s’occupent qu’

SC cbainailler entre eux et à liuinilier le roi? Ah! si j’étais , p la place de Louis XVI, comme je dissoudrais bien vite cett k Assemblée soi-disant nationale, et comme j’exilerais ai i fond des provinces, le duc d’Orléans en tête, tous ces broiiil- \ Ions politiques, tous ces faiseurs de lois qui ne demanden m qu’à pêcher en eau trouble! U

— Pour rebtàtir une vieille maison, il faut commence n, par la démolir, observa froidement le député du tiers. ^

— C’est évident, ajouta Émile, le désordre doit toujour

précéder l’ordre. La baraque moiiarcliique ne tient plus, i jj faut la jeter à bas. K

— Hein! qu’est-ce que tu dis là, vilain drôle? Est-c^ i bien un Panvert qui ose parler de la sorte? murmura b ,] porte-manteau stupéfait, en se tournant vers le digne béri tier de son nom. fi

— C’est un écervelé, dit Françoise à l’oreille du mar [{

quis. Ëxcusez-le, comme vous excuseriez un perroquet qu | répéterait des sottises qu’il ne comprend pas. f|

— Attendez, mes petits amis, attendez un peu, vous ei ]';

verrez bien d’autres, poursuivit d’un ton goguenard l’ai ,) mable lllleul de M. de Quercy. Nous ne faisons que de corn- 1, mencer, n’est -ce pas, Longval, n’est-ce pas, Guillolin? Hé ÿ Dieu merci, cela débute bien!... Vive ta Nation! „

— Émile, je ne souffrirai pas que tu tiennes devant mo des piopos semblables, eniends-tii, polisson? dit sévère ,( ment M. Panvert. ïu oublies que tu es ici dans le pa lais du roi et que tu manges son propre pain. Ab! il fau|, jeter à bas la baraque wonarckique, parce (lu’elle ne tien ,, plus ! Tu l’as entendu, Guillotin. Voilà où mènent vos principes révolutionnaires et impies. C’est comme cela qu j, vous prétendez régénérer la France!... Eb bien! elle ser j, propre votre nation, quand vous en serez les maîtres ! |

— Calme-loi, Panvert, répondit Guillolin, Émile exagèr

"'les cliosos, nous sommes moins /onps que tii le prétends; ^;Iious ne voulons dévorer personne. Noire révolution n’est, h ''proprement ])arler, qu’une reslauralion. Nous ne détrni- 'rons que les abus, et nous respecterons tout ce qui est grand, **nol)le et saint; tout ce qui l'ait l’essence de la monarchie et '"de la religion. Nous laisserons le trône et l’auiel dans toute ha majesté de leur gloire. Seulenient, nous voulons faire "'Iriomiiher la liberté, nous exigeons l'égalité de tous les citoyens devant la lui, et nous désirons faire régner la fraternité entre tous les jieiiples de la terre. Voilà notre programme, c’est celui de l’Evangile.

"" — Je crois entendre parler Mirabeau, s’écria le chevalier 'de Longval, en serrant la main du docteur. Notre illustre tribun ne dirait pas de plus belles choses! Permellez-moi "'de me dire votre ami. Je crois que l’avenir vous réserve une ''glorieuse page dans l’iiistoire...

'■ Nicodôme, tout en desservant la table, avait prêté l’oreille à la conversation , et ses yeux, grandement ou- " verts, s’étaient souvent tournés du côté du sinistre chevallier. Cet homme ne lui allait pas le moins du monde; il avait éprouvé une vive répulsion pour lui, dès la première fois qu’il "'l’avait vu. Sa liaison avec Emile le lui rendait encoi'e plus " adieux, et il ne lui jiardonnait pas certains regards et cer- "'taines paroles de galanterie, qu’il avait sournoisement adres- "sés à mademoiselle Louise Panvert, son idole h lui, Ni- ■odème.

— Pardon, monsieur, si je vais au-dessus de votre pa- "■'■ole, dit-il tout-à-coup au chevalier, en enlevant une as- '"'detle qui se trouvait devant lui; mais je voudrais bien savoir '" leux choses sur lesipielles, grâce à votre instruction, vous '"'loiirriez peut-être me fournir ipichpies petits détails.

"■ — Je parierais ipie tu vas dire autant de bêtises que de ""nois, mon pauvre Nicodème! observa Louise, en riant, '''‘^riens, crois-moi, et laisse ta langue au repos, lu feras nieux.

"" — Oh ! que nenni, mademoiselle ! Je l’ai tournée sept fois

dans ma bouche pendant que ce monsieur parlait, et ell me démange tant que je veux la laisser dire une bonne fois

— Satisfaites voire curiosité, mon ami. Que voulez-voi savoir? demanda le chevalier, d’un ton plein de bienveil lance.

— Eh bien! je voudrais savoir : primo, pourquoi la lun n’est pas toujours ronde? et, secundo, pourquoi elle est plu haute (pie les réverbères?

Un immense éclat de rire accueillit cette double question et chacun des convives se donna libre champ pour tourne en ridicule la stupidité du malheureux Nicodème, qui devai connaître mieux que personne les secrets de la lune.

■ — Ha ! ha! votre science est en défaut, monsieur l’admi rateur des tribuns, en général, et de Mirabeau, en particu lier! reprit Nicodème eu élevant la voix, alin de dominer autant que possible, le bruit ipii se faisait autour de lui. L, lune n’est pas toujours ronde parce qu’elle est l’image d votre égalité, et elle est plus haute ipie les réverbères, parci qu’il faut que la chandelle soit toujours plus haute que h chandelier. Vous aurez beau faire, vous aurez toujours un( lumière et un maître qui seront au-dessus de vous.

— Ta! ta! ce n’est pas trop mal raisonné, ça, Nicodème dit madame Panvert, je ne te croyais pas autant d’esprit mon garçon,

— Il n’est pas trop bête, quand il veut, ajouta Louist en riant.

Là-dessus, Nicot adressa à mademoiselle Panvert un l'e gard plein d’admiration et de reconnaissance; puis, ayant déposé son assiette sur un buli'et, il se mit à se bourrer voluptueusement le nez de tabac. Tandis qu’il remplissait consciencieusement cette délicieuse opération, Émile lui cria

— Ohé! Nicot, veux-tu (pie je te chante la Turgotine

— Connais pas, dit Nicot; qu’est-ce que c’est que ça?

— Une chanson politique, mon vieux, et une fameuse encore !

— Émile, dit madame Panvert, j’espère bien que lu ne te

permettras pas de clianter à table, en présence de Ion parrain !

— Pourquoi pas? lit M. de Quercy. Il faut bien que jeunesse s’amuse.

— 11 fait de l’orage, objecta Victoire, et je n’aime pas entendre chanter (piand le tonnerre gronde.

1 — Es-tu peureuse, pour une parisienne! répliqua Louise,

c’est vraiment honteux/

I — 'fu veux dire nerveux, reprit le docteur Guillotin; ce üin’est pas tout à fait la même chose, li — Allons, silence! s’écria Emile. Écoutez bien, je commence. C’est sur l’air de la Bonne aventure, ô (jail i Et, d’une voix forte et sonore, le fils Panvert .se mit à ■cbanter ce qui suit :

€ On verra tous les États Entre eux se confondre;

Les pauvres sur leurs grabats Ne plus se uiorfoiidre.

Des biens on fera des lots Qui rendront les gens égaux.

Le bel œuf à pondre,

O g-ti !

Le bel œuf à pondre!

« De même pas marcheront Noblesse et roture;

Les Français retourneront du droit de nature.

Adieu, parlements et lois,

Adieu, ducs, princes et rois!

La bonne aventui'c,

O gai!

La bonne aventure!

■ Puis, devenus vertueux,

Par ididosophie,

Los Français auront des dieux A leur fantaisie.

Nous reverrons un oignon .1 Jésus damer le pion.

Ab! quelle liarmonie,

0 gai !

Ail! quelle liarmonie !

If

ie

if

« A qui (levons-nous le plus?

C'est à noire maître,

Qui, se croijnnt un abus,

Ne rniiilra plus l'être.

' Ail! qu’il faut aimer le bien

Pour de roi n'iHre plus rien!

J’enverrais tout naître,

O gai !

J’enverrais tout paître! »

— Voilà, messieurs et dames, toute l’histoire, écrite ei,j| rimée d’avance, en mS, par M. de Lille, officier au '’égi- ^ ment de Champagne. Nous sommes à la veille de voir et “ petit remue-ménage et bien d’autres choses encore!... Moi, ■' je ne vous dis que cela, et vive la nation !...

Un violent coup de tonnerre répondit à ce cri patriotique, et chacun se leva de table, diversement impressionné.

M. et madame Panvert prirent à part le marquis de ^ Qiiercy, pour aviser, avec lui, au moyen d’éloigner promptement Émile de Versailles et de l’envoyer dans un endroit moins bruyant, où il pût se calmer un peu. lie reste de la société entoura le docteur Guillotin, auquel mademoiselle Louise demanda une bisioire de sa voix la plus suppliante | et la plus câline.

— Oh! oui, petit père, je vous en prie, dit Victoire, en se jetant au cou du médecin philanthrope, qui, sans le'vouloir, était sur le point de donner im si fameux coup d’épaule à la Rév(dution ; racontez-nous une de ces histoires que vous savez si l)ien! Tenez, asseyez-vous là, dans ce grand fauteuil; nous allons tous nous ranger autour de vous pour mieux entendre.

Guillotin se laissa choir dans le vieux fauteuil, où madame Panvert avait si tranquillement tricoté en attendant l’heure du souper; et, après avoir passé sa main sur son front, comme pour rappeler des souvenirs à moitié effacés:

— Les prédictions renfermées dans la Turgoiine, dit-il enfin, m’en rappellent une autre fort extraordinaire; c’est Jacques Cazotte qui en ' est l’auteur, et je la tiei's de

ni

La Harpe, un léiiioia oculaire el auriculaire. C’est lui qui va parler, car je ne lais ((ue citer ses |)ropres paroles.

« Il me senililc (pie c’clait hier; on se trouvait au commencement de 1788. Les membres de l’Académie française soiipaient chez le duc de Nivernois, (pii leur avait lu son proverbe : Une hirondelle ne fait pas le printemps, dernière œuvre littéraire de ce chansonnier célèbre. Dans la bonne compagnie, le proverbe du duc avait édijisé l’Assemblée des notables. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance furent jirodigués. On en était alors venu au point où, dans le monde, tout est permis pour faire rire.

« Chamfort nous avait débité quelques-uns de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l’éventail... »

— Ohlti! le vilain homme et les vilaines dames! mur-

mura Victoire. -

i « — On se répand, poursuivit le narrateur, on se répaml en admiration sur la révolution qu’avait faite Voltaire, et ‘'l’on convient (pie c’est le premier titre de sa gloire :

^ « îl a donné le Ion à son siècle, disait-on, el il s'esl fait

'’^Hre dans l' an liidiambre comme dans le salon.

« Un des convives nous raconta, en poulfant de rire, que ">on coilléur lui avait dit, le matin même ;

« — Voijez-cous, monsieur, (juoitjue Je ne sois (junn ^^<nisérahle perruquier, je n'ai pas plus de religion qu'un ® luire! ...

« De là un déluge de idaisanteries sur la religion ; l'un ®‘itait une tirade de la Pucelte, l’autre ra])pelait ces abomilables vers philosophi({ues de Diderot ;

,iiD

Et des boyaux du dernier prêtre Serrer le cou du dernier roi!... »

». __ Quelle horreur! s’écrièrent à la fois Louise et Victoire, ■il lais tous les gens dont vous nous parlez là sont des i'stflonstres!

(It — Écoutez donc, dit Émile •, c’est très-joli tout cola.

« — Un troisième se lève, continua rimperUtrbable Guili lülin, et tenant son verre plein ; |

« — Oui, messieurs, s’écrie-t-il, j'e aussi sur qu'r ny a pas de Dieu que je suis sitr qii Homère est un sot. |

« Nouveau rire universel... »

ici, un second coup de tonnerre, encore plus eflVoyabli que le premier, interrompit le narrateur et lit trembler le^ deux jeunes fdles, qui se signèrent dévotement, au granJ scandale du jeune philosophe Émile et de son noble ami, ! ■ chevalier de Longval.

« — Cazotte seul ne riait pas, reprit Guillolin, après ui moment de silence. Il faut vous dire que ce Cazotte est m littérateur singulier, dont la vio présente un roman biei supérieur à ceux qu’il a inventés et qui sont très-ennuyeux Planteur à la Martinique, après avoir fait beaucoup de sucre il voulut se retirer en France, vendit ses possessions, se fi homme de lettres et publia le Diable amoureux.

« — Messieurs, dit-il, soyez satisfaits, vous verrez tou cette grande et sublime révolution que vous désirez tant Vous savez que je suis un peu prophète ; je vous le répète | vous la verrez.

« On lui répond par le refrain connu : Faut pas êtr grand sorcier pour ça.

« — Soit; mais peut-être faut-il l’être un peu plus pou ce qui me reste cà vous dire. Savez-vous ce qui ai rivera d cette révolution, ce qui en arrivera pour vous tous tant qu^ vous êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l’effe bien prouvé, la conséquence bien reconnue?

« — Ah ! voyons, dit Condorcet avec son air sournois e niais, un philosophe n’est pas fâché de rencontrer un prophète.

« — - Vous le voulez? reprit gravement Cazotte. Eh bien sachez, monsieur de Condorcet, que vous mourrez sur h pavé d’un cachot, du poison que vous aurez pris pour vou ® dérober aux bourreaux, et que le bonheur de ce temps-f ™ vous forcera de porter toujours sur vous.

« Grand étonnement d’abord ; mais l’on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et l’on rit de plus belle.

« — Monsieur Cazotte, le conte que vous faites ici n’est pas si plaisant que votre Diable amonreux. Mais quel diable ( VOUS a mis dans la tête ce cachot et ce foison et ces bonrireaux ? Qu’est-ce (]ue tout cela a de commun avec la phiillosophie et le règne de la raison ?

( « — C’est précisément ce que je vous dis; c’est au nom

de la pliilosopbie, de l’ humanité, de la liberté; c’est sous le irègne de la raison qu’il vous arrivera de finir ainsi, et ce isera bien le règne de la raison; car alors elle aura des Hemples^ et même il n’y aura plus dans toute la France, en s ce temps-là, que dos temples de la liaison. f « — Par ma foi! dit Cliamfort avec le rire du sarcasme, li'i'ous ne serez pas un des prêtres de ces temples-là.

« — Je l’espère; mais vous, monsieur de Cliamfort, qui "’în serez un et très-digne de l’être, vous vous couperez les "veines de vingt-deux cotips de rasoir, et pourtant vous n’en ^Tiourrez pas sur-le-champ.

« On riait déjà moins, et bientôt on ne rit plus du tout.

« — M. Vicq-d’Azir, poursuivit Cazotte, vous ne vous luvrirez pas les veines vous-même, mais vous vous les ferez Suvrir six fois dans un jour, au milieu d’un accès de goutte, “ it vous mourrez dans la nuit.

« — Et moi!

« — Monsieur de Nicolaï, à l’échafaud !

« — Et moi ?

, « — Monsieur Bailly, à l’échafaud !

« — Et moi ?

n « — Monsieur de Malesherbes, à l’échafaud ! il « — Ah ! Dieu soit béni ! dit Rouclier, il parait (|ue nioii'^ iiiijieur n’en veut qu’à l’Académie. Il vient d’en faire une ter- ;.l ible exécution; et moi, grâce au ciel... j X — Vous, vous mourrez aussi sur l’échafaud.

« — Oli! c’esl une gageure, s’écrie-t-on de toute part; a juré de tout exterminer!

« — Non, ce n’est pas moi qui l’ai juré.

« — Mais nous serons donc subjugués par les Turcs t les Tartares? Encore...

« — Point du tout; je vous l’ai dit ; vous serez aloij gouverne par la seule fhiiosophie, par la seule raison. Ceu' qui vous traiteront ainsi seront tous des pliilosoplies, auron i à tout moment dans la bouche toutes les mêmes phrase i que vous débitez depuis une heure , répéteront toutes voj i maximes, citeront tout comme vous les vers de Diderot et dl h Pticelle. il

« On se disait à l’oreille ; Vous voyez bien qu'il est fou f car il gardait toujours le plus grand sérieux. t

« — Est-ce que vous ne voyez pas qu’il plaisante? Et i i entre toujours dirmervcilleux dans ses plaisanteries. ;i « — Oui, répondit Chamfort, mais son merveilleux n’es pas gai ; il est trop patibulaire. . . et quand tout cela arrivera a t-il?

« — Six ans ne se passeront pas que tout ne soit ac ti compli. f:

« — Vollcà bien des miracles (cette fois, me dit la Harpe if c’était moi-même qui parlais), et vous ne m’y mettez pou il rien? ^ it

« — Vous y serez pour un miracle tout au moins auss iii extraordinaire; Vous serez alors chrétien. ii

« Grandes exclamations. iii

« — Ab! reprit Chamfort, je suis rassuré; si nous mi devons périr que quand la Harpe sera chrétien, nous somme immortels. «

« — Pour ça, dit alors madame la duchesse de Grarn-n

mont, nous sommes bienlienreuses, nous autres femmes, d( i n’ôtre pour rien dans les révolutions. Quand je dis pou j rien, ce n’est pas que nous ne nous en mêlions toujours msf peu; mais il est reçu ([u’on no s’en prend pas à nous, e notre sexe...

la

I « — Votre sexe, mesdames, ne vous en défendra pas, cette fois, et voiib aurez beau ne vous mêler de rien, vous *' serez traitées tout comme les hommes , sans aucune dilfé-

îrence quelcompie.

« — Mais qu’est-ce que vous dites donc lii, monsieur iiCazotle? C’est la lin du monde (|ue vous nous prêchez.

D' « — .le n’en sais rien ; mais ce que je sais, c’est que vous, îniadame la duchesse, vous serez conduite à l’échafaud, ;:vous et beaucoup d’autres dames avec vous, dans la charirelle du bourreau et les mains liées derrière le dos... »

II — C’est bien drôle tout de même cette prédiction-là, interrom|ût le chevalier de Longval, que les mots à’échai faud et de bourreau avaient déjà fait tressaillir plusieurs

bis; c’est une des choses les plus étranges que j’aie entendues lie ma vie! Mais tout cela n’arrivera jamais, heureusement mur le bour... reaii!...

!S — Vous voulez dire pour les victimes, insinua madeanoiselle Panvert, qui tremblait de frayeur.

— Oui, oui, sans doute, pour les victimes, re|)iit subitecnent le sinistre chevalier, visiblement troublé. Mon Dieu ! le )ourreau n’est qu’une machine, qui frappe et qui tue , et on ne doit pas plus le plaindre qu’un bûcheron dont la hache mbat les arbres qu’on lui désigne! Mais il faut pourtant bien vouer que M. Cazotte lui prédit une fameuse besogne, dans n avenir très-prochain, si tout ce qu’il vient de débiter-là l’est pas un rêve... Savez-vous que, le cas échéant, il n’y lirait pas, à Paris et dans toute la France, assez de billots

II i de haches pour y suffire?

lei — C’est vrai, murmura Guillolin, et cela deviendrait nue oiicherie horrible! Tous nos genres de supplice sont épou-

III antablement cruels et inhumains. 11 faudrait changer tout il ala en quehpie chose de plus simple, et de plus prompt...

Il y songerai, non comme médecin, mais comme philan- II iirope...

Il — Continuez donc votre histoire, dit Émile, elle est larmante, et elle m’amuse beaucoup. Cazotte a le regard

perçant, il lit très-bien dans l’avenir; car il est impossibl de faire une révolution pareille sans couper des têtes... Seu lement je trouve le chevalier bien nerveux et bien sensible, ce soir.

— Et moi, je te trouve bien cruel et bien ridicule, s’écriB Louise.

— Papa, continuez, continuez, je vous en prie, suppli Victoire, en prenant les deux mains du docteur qui, tout dis trait, songeait déjà à autre chose.

— Où en étais-je donc? demanda-t-il. Ah! oui, je m rappelle maintenant. Cazotte vient de dire à la duchesse d' Grammont qu’elle sera conduite à l’échafaud, dans la char rette du bourreau, les mains liées derrière le dos... C’es cela même, j’y suis.

« — Ah ! j’espère, lui répondit la duchesse, j’espère que dans ce cas-là, j’aurai au moins un carrosse drapé de noir

« — Non, madame; de plus grandes dames que vou iront, comme vous, en charrette et les mains liées, comint vous.

« — De plus grandes dames I... Quoi! les princesses di sang?

« — De plus grandes dames encore...

« Ici, un mouvement très-sensible dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit; on commençait ;’ trouver que la plaisanterie était trop forte. Madame d( Grammont, pour dissiper le nuage, n’insista pas sur cetb dernière réponse, et se contenta de dire, du ton le pim léger ;

a — Vous verrez qu’il ne nous laissera pas seulement un confesseur.

« — Non, madame, vous n’en aurez pas, ni vous n personne. Le dernier supplicié qui en aura un, par grâce, sera . . .

« Il s’arrêta un moment.

« — Eh bien ! quel est donc l’heureux mortel qui aura cette prérogative?

,|,i « — C'est la seule qui lui restera, et ce sera... le roi de

France I

!,;! « Le maître de la maison se leva brusquement, et (oui le

jmoncle avec lui. Il alla vers M. Cazotte, et lui dit d’un ton ri, I pénétré ;

« — Mon cher monsieur Cazotte, c’est assez faire durer ilijcette facétie lugubre. Vous la poussez trop loin, et jusqu’à isicompromettre la société où vous êtes et vous-même, i « Cazotte ne répondit rien et se disposait à se retirer, J quand madame de Grammont, ([ui voulait toujours éviter le i|j sérieux et ramener la gaieté, s’avança vers lui :

If., « — Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre P5|ibonne aventure, vous ne nous dites rien de la vôtre.

« — Madame, avez-vous lu le siège de Jérusalem, dans ifiJosèplie?

if^ « — Oh ! sans doute. Qui est-ce qui n’a pas lu ça? Mais Jfaites comme si je ne l’avais pas lu.

J, « — Eh bien! madame, pendant ce siège, un homme Ht sept fois le tour des murailles, en criant ; Malheur à la fl^ville! Malheur au temple! Et comme il achevait le septième tour, il ajouta ; Malheur à moi-même/ Aussitôt une pierre, laneée par une machine de guerre, vint le frapper au J, front, et il tomba baigné dans son sang!

« Après cette réponse, M. Cazotte fît sa révérence et ji sortit. )>

Il Voilà cette prodigieuse, et je dirai même fabuleuse préu diction, telle que me l’a racontée M. La Harpe. Nous verrons bien si les événements justifieront cette incroyable pro- I, phétie, qui doit s’accomplir avant six ans. Quoique le vent soit aux prédictions, moi, je n'y crois pas. Du reste, Ca- ,1 zotte est un bonhomme, sujet à rêver. Il a souvent le caii- P chemar ;

Quandoque bonus dormitat Homerus.

! Ce qui vent dire, d’aj)rès Horace, que parfois le bon Homère s’endort.

— Cependant, objecta mademoiselle Panvert, Cazotti i n’a pas été le seul à prophétiser la Uévolniion-, car, ouirr n M. de Lille et sa Txirgotiiu^ le père de Ileaiiregard l’a an- i; noiicée du haut de la chaire de Notre-Dame, et tout Pari?

a été etl'rayé de ses terribles prédictions. G

— Qii’est-ce (jiic cela dii? répli([ua Guillotin. Il y a eu, I

de tout temps, des gens qui ont passé leur vie à prédire it des malheurs qui ne sont jamais arrivés. Témoin cet évêque m d’Arles, saint Césaire, je crois, qui écrivait, eu 542, en: parlant de la France ; fi

« Les administrateurs de ce royaume seront tellement aveuglés, qu’ils le laisseront sans défenseurs-, la main de r Dieu s’étendra sur eux et sur tous les riches. 1'

« Tous les nobles seront dépouillés de leurs biens et de' leui's dignités. (i

« Le schisme naîtra dans l'Eglise de Dieu; il y aura deux ï époux; l’un vrai, l’autre adidtère. f

« l.e légitime époux sera mis eu fuite; il y aura un grand carnage, et une aussi grande efl'usion de sang ((u’au temps Ii des gentils; l’Eglise iitiiverselle et le inonde entier déploreront la raine et la prise de la plus célèbre cité, capitale et maîtresse de la France; les autels et les temples seront déiruiis; les vierges saintes outragées fuiront de leurs nionaslères; les pasteurs de l’Eglise seront chassés de leurs sièges, et l'Eglise sera dépouillée de ses biens temporels. »

Il y a environ douze cent cinquante ans que le Liber mirabilis nous raconte ces sornettes, et vous voyez bien que rien de tout cela n’est encore arrivé! Nous pouvons donc loger au même numéro et le père de Beauregard, et M. de Idilc et h' bonhomme Cazotte. Ce sont tous des esprits faibles et des cerveaux fêlés.

— Oiioi cpi’il en soit, ajouta Emile, la Bévolulion me parait bien enrayée, et un peu de grabuge parmi le clergé et la iiolilesse ne ferait pas tiop mal. Il faut absolument, per fas et nefas, que le peuple souverain recouvre ses droits, si longtemps méconnus. Ou Louis XVI cédera à la Révolu-

r| tion, ou la Révolution récrnsern. Quant à lui, il ost évidem- (j ment trop l'aihle pour étounér le mouvement révolulion- -, naire (pii se fait autour de sou trône.

— Chut! chut!... Tais-toi, malheureux enfant! murmura Giiillütin. Comment oscs-lu -parler de la sorte, à ton à"e?

I Tu veux donc nous faii'e pendre? Sais-tu (pie nous sommes ïj ici dans le palais des rois et ipie les murs y ont des ® oreilles?

a — C’est lin fou, dit Louise, il est absurde avec sa sotte philosophie!

1 — Papa, s’écria Victoire, tout ce (pie dit Cazotte n’arri-

e vera jias, j’espère? Cela serait afl'reiix de voir le roi aller à l’écliafaiid !

e — Non, non, ma tille, rassure-toi, il n’en sera rien. Nous faisons une révolution pacitipue.. . très-paciti(]ue-, nous ne ü voulons (pie le liieu de la France... rien (pie le bien de la France!

1 Sur ces entrefaites, M. le mar(piis de Qiiercy rentra dans « le salon eu compagnie de M. et madame Panvert. La confé- ■ renre secrète était terminée, et le très-prochain voyage du :t philosophe Emile en Champagne y avait été décidé à l’iina- • nimité (les voix.

— Ah! ({u’il fait chaud! souffla le mar(piis. Maintenant i, (pie le fort de l’orage est passé et ([ue la pluie a cessé, j’ai grande envie de faire un petit tour de luomenade dans le !■ parc, avant de retourner à l’Assemblée. Qu’en pensez-vous, le docteur?

it — Vous ferez bien, monsieur, répondit Guillotin; mais le vous me permettiez de ne pas vous accompagner, jiaiT.e is (pie ma présence n’étant pas nécessaire, cette nuit, ni pour hv discussion ni pour le vote, j’irai tout bonnement me i- coucher.

et — En ce cas, réplicpia Panvert, je vous laisse les enfants et je vous constitue gardien du logis; car ma femme et moi s, nous allons descendre pour prendre un peu l’air avec ce cher 11- iinaripiis.

— Moi, je sors avec Longval, dit Émile. I

■ — Tii ferais ])ieii mieux de le coucher, observa sa mère, p

— Comme les poules, allons donc! Elle député d’Arras qui «

m’altend! Eu voilà un chaud partisan de la liberté! Il s’ap- î pelle Maximilien de Robespierre, c’est nu noble. 11 faudra que je vous fasse faire sa connaissance un de ces jours... I( ÎS'ous allons joliment siffler Thourct, ce soir. Comme le club ii du Palais-Royal a su adroitement le faire sauter! Hein! c papa Guillolin, que dites-vous de ça?... Voyons, nous vous ü avons donné Chapelier \w\\v président; si vous n’êtes pas a bien coiffés à présent, messieurs les députés, tant pis pour a vous, ce sera votre faute... Venez-vous, chevalier? î

Et, prenant le bras de son ami, le jeune Panvert, après t avoir adressé un petit salut protecteur li la compagnie, sor- k lit en sifflotant l’air de la Turgotine.

ou MONSIEUR ET MADAME PANVERT ENTENDIRENT DES CHOSES QU! LES SURPRIRENT AU DERNIER POINT

Malgré les torrents de pluie qui venaient de tomber, les allées du parc de Versailles étaient à peine mouillées, grâce f il leur sable altéré, dont chaque grain brûlant s’était hâté t( de boire l’eau bienfaisante qu’il avait plu au ciel de lui oc- |( troyer. Ce large coup d’arrosoir avait tout simplement lavé i les feuilles poudreuses des arbres, et donné aux fleurs des p parterres une douche des plus agréables, qui avait légère- j ment humecté le sol au-dessus duquel s’élevaient leurs tiges s; languissantes; mais l’ondée n’avait pas été assez forte pour rafraichir l’air, car il était encore étouffant et plein d’élec- |! tricité. Néanmoins une petite brise soufflait par moment, et p, apportait aux promeneurs des bouffées de parfums prises aux i, roses, aux jasmins et aux chèvrefeuilles de l’immense jar- (

i (lin. La lime brillaii an milieu des nuages et, tempérait un ‘1 peu le vif rayonnement des éclairs rpii, par intervalle, illuii| minaient subitement les ténèbres de riiorizon, on se faisaient ■j entendre encore les roulements d’un tonnerre lointain, al Le silence de cette nuit, célèbre dans l’iiistoire par l’écrou- , lement soudain des ruines gigantesipiesde la féodalité, n’était b interrompu (pie par le murmure des eaux tombant en cas- I cade ou clapotant sur le bord des bassins. Le grillon chans tait sous l’herbe mouillée, et couvrait de sa note grêle et s monotone le bruit des pas et le chuchotement des promer iieurs attardés. C’était le moment le plus propice pour ’ l’épanchement du cœur et la contulence des secrets. Que de sj choses importantes se sont dites à voix basse et à pareille •j heure autour du palais des rois!

Les Panvert et leur noble ami, après avoir marché quelqite teiiips, comme trois ombres noires, au milieu des larges allées du parc, étaient venus s’asseoir sur un banc de marbre blanc, protégé par un massif d’arbustes contre tout regard indiscret. L’endroit était l’im des plus solitaires et . des mieux choisis pour les conversations mystérieuses. On avait devant soi la statue du silence qui, un doigt sur sa bouche fermée, se tenait debout sur son piédestal, comme un muet et constant rappel à la discrétion.

> — Cher marquis, disait Panvert, vous voyez ([iie votre

! filleul nous donnera bien du lil à retordre, si nous n’y met- • tons jias de suite le kola! C’est le premier de ma race qui

■ tourne de travers et qui aie le cœur si bas placé!... Vrai- ! ment, je ne reconnais pas en lui le sang généreux des 'jPanvert, toujours si fidèles à la royauté, depuis le com-

■ mencement de la monarchie française... Car enlin, vous ' (savez...

’ I — Oui, oui, nous savons, interrompit la mère d’Émile, ■(qui voyait venir une des tirades habituelles de sôn mari sur 1 l’origine antique de la noble race des Panvert, nous savons ' |toi!t cela; ce n’est pas la gloire de notre passé qui est mise

■ œn question, mais bien la paix do notre avenir. Lemercioiis

M. (le Qiieroy des promesses (ui’il \'ien( de nous faire, lim seul pouvait nous tirer de ce mauvais pas.

— Mes bous amis, répondit le.marquis, en serrant ten-: «' drement la main de Françoise dans les siennes, vous n’ignol'cz pas combien je vous aime et vous suis dévoué. Eli bien! malgré le mauvais caractère d'Émile, je le traiterai tout, fc comme s’il était mon fils, .le serai tour à tour indulgent ou fi sévère; mais il faudra (pi’il cède et qu’il revienne à de meil-, 'ii leurs sentiments. Je vous l’ai promis, j’irai moi-même l’ins-j lo tailer dans mon château de Fontenailles, et là je le confierai Li aux soins d’un homme sûr et prudent, qui ne le perdra pas 1'; de vue...

— Que vous êtes bon, cher marquis, (jue vous êtes bon! î s’écria M. Panvert, en essuyant une larme de reconnais- p sauce qui venait de s’échapper de ses yeux. Depuis que j’ai en le bonheur de vous connaître, vous avez toujours été (i pourrîou.ç un véritable ange gardien, n’est-ce pas, Françoise? c

— Chut! fit madame Panvert, chut! 11 me semble que f

l’on vient par ici, ne bougeons pas... j’entends criei' le sable des allées... on approche... on parle à voix basse... on It s’arrête de l’autre côté du massif. Ne soufflons plus le t moindre mot, nous trahirions notre présence; ils vont peut- li être s’éloigner... Non, ils restent... Les voilà a.ssis... Chut! « chut!... B

—-Ils ne sont que deux, un homme et une femme, ob- i serva M. de Quercy de sa voix la plus basse. Qui ça peut-il ] être? Des amoureux, sans doute. i

— Pour l’amour du ciel ! ne bougez pas, marquis, murmura le premier porte-manteau du roi, en collant sa bouche i contre.roreille de M. de Quercy, ne bougez pas, vous dis-je, où nous sommes perdus, je les reconnais!

— C’est la reine, ajouta Françoise, en se servant du même procédé que son mari, la reine el Mirabeau!...

— Je ne doimei'ais pas ma plai’.e pour vingt-cimj louis, pensa le marquis; car je vais assister sans être aperçu à une ' entrevue des plus curieuses.

Après (|ael(jiies instants de silence, employés sans doute à regarder antonr d'eux et à se bien convaincre ipie nid no les voyait ni ne les entendait.

[ — Sommes-nous bien seuls? demanda Mirabeau.

— Je le pense, dit la reine, cet endioit est run des plus I retirés du jiarc, nous ne sommes observes ipie par mes gens,

I qui se tiennent à distance et ipii, sur le moindre signal, viendront me rejoindre; vous pouvez donc me parler en ' toute sûreté. Que voulez-vous? Quel est le sujet de l’audience secrète que vous m’avez demandée? Il tant tjue je l’ai cru bien important pour avoir jugé convenable de déro- ; ger en votre faveur, monsieur de Mirabeau, au cérémoidal de la cour. Parlez et bâtez-vous, la reine vous entend et est prête à accejiter vos conseils politiques, s’ils sont bons.

— lUadame, Votre Majesté, j’en suis sûr, me garde rancune pour certains déplaisirs ipie mes discours ont pu lui caiiseï'; mais j'ai été entraîné par le torrent révolutionnaire, quoi qu’il m’eût été facile de l’arrêter dès le début.

— Vous appelez cela vcrUiins déplaisirs^ monsieur, in- I terrompit la reine avec une grande indignation dans la ■ voix; comment, vous m’avez alireuvée d’outrages et d’amertumes, moi qui suis votre souveraine, et vous appelez cela des déplaisirs! C’est bien mal comprendre la force des mots pour un liomme d’espi'it. Tout ce que vous et les vôtres avez fait contre l’autorité et la majesté royales m’a profondément blessée au cœur; vous pouviez par votre talent et votre crédit sauver la monarcliie, et vous l’avez perdue.

— Quoique les choses soient dans un bien mauvais état, il y a encore de res[)oir, madame, répondit le tribun, car je puis défaire ce (jue j’ai fait. lUmr cela, au lieu de llailer la Uévoliition, je n’ai qu’à la gourmander en lui montrant ma Imre de sanglier, et aussitôt cette hydre aux mille têtes renrera dans son autre, où je l’enchaineiai pour toiijouis.

— Alors, monsieur, faites cela, et notre pardon sera ^dtre l'écompense...

— Le pardon de Votre Majesté, certes, me sein bien

lirécieux, niais, à vous parler franchenieiit, il me faut (piel- « (lue chose de pins lucraiit'... s

~ Parlez, ([ue voulez-vous? l

— Remplacer Neclcer au ministère. t

— Cet lioinme-là nous est imposé par le peuple. Ii

— Il n’est pas Français, ï

— Faites demander son renvoi par l’Assemblée, et por- I

tez-vous candidat pour le ministère des tinances. ii

Je veux être appelé directement par le roi, sans corn- 1 promettre ma popularité; bien loin d’avoir l’air de men- (; dier un portefeuille, je veux me faire prier pour l’accepter, li

— Je veux, je veux... Eh! monsieur de Mirabeau, le roi

dit ; Nous voulons ! 1

— Eh ! madame. Votre Majesté sait bien que maintenant

il a beau dire nous voulons, et qu’il n’en est pas plus obéi ( pour cela. t

Hélas, ce n’est malheureusement que trop vrai ! sou- b pira la reine. b

Si vous ne voulez pas me faire ministre, faites-moi au i moins maire de Paris ii la place de Bailly, et je vous ré- i ponds de mater la Révolution malgré Lafayette et votre i cher cousin le duc d’Orléans.

— Je n’aime pas Bailly, dit la reine. )

— C’est un âne savant, dit Mirabeau. ii

™ 11 s’est très-mal conduit envers le roi lors du dernier s

voyage de Sa Majestés Paris. Comment," en lui offranties ( clefs de la ville, il a osé lui dire ; « Ce sont les mêmes qui i ont été présentées à Henri IV ; il avait reconquis son peuple, t ici le peuple a reconquis son roi. » Ce qui signifie que Henri IV était rentré en vainqueur dans Paris, et que I Louis XVI y entrait en vaincu; le peuple l’ayant conquis s par la révolte, le meurtre et la prise de la Bastille. C’est (I un abominable liomme que votre Bailly! t

— Raison de plus pour me mettre à sa place. Une bdo maire de Paris je fais tout rentrer dans l’ordre; je ferme le s club du Palais-Royal qui, non content de diriger la corn-

imitie de Paris, coiemence à prendre g- l’ascendant sur l’Assemblée nationale elle-même; la nomination de Cliapelier à la présidence en est une preuve. Je dissous la garde civique; je supprime les trois coideurs dont Lafayette a bêtement gratifié la nation; je bâillonne le duc d’Orléans, qui vous a déjà tant calomniée devant le monde entier, madame, vous sa parente et sa reine! Oui, je démasquerai les infâmes pamphlétaires que sa haine et son ambition soudoient tous les jours pour traîner la majesté du trône dans la fange des ruisseaux!... Ab! le vilain cousin que vous avez là, madame!

— Nous ne le connaissons que trop, monsieur de Mirabeau; aussi l’apprécions-nous à sa juste valeur.

— Eh bien ! moi, je vous en débarrasserai, si vous voulez, i et je vous ferai triompher de tous vos ennemis; mais j)our cela, je vous le répète, je veux être ou premier ministre ou

■ maire de Paris, voilà mes conditions, elles sont claires et nettes; c’est à prendre ou à laisser, rélléchissez-y sérieuse -

I ment, cela en vaut la peine. En acceptant mes serviees,

■ vous sauvez votre couronne; en les repoussant, vous la per- ! dez, et vous avec.

— Dieu merci! nous n’en sommes pas encore là. M. de Mirabeau, repartit Marie-Antoinette avec lierté; vous'^avez un peu ébranlé notre trône, c’est vrai, mais il est encore r solide; nous n’avons qu’à' vouloir fermement, et le désordre ! cessera. Oid)liez-vous le dévouement et le zèle de notre i lidèle noblesse, sur la([uelle nous avons bien le droit de , compter, j’espère.

s — Votre noblesse, madame, votre no])lesse! s’écria le 8 tribun, ah ! c’est un roseau bien faible, qui ne tardera {tas à s se briser dans votre main. 11 n’y a plus qu’une force vitale t dans la nation, c’est celle du liers^ ne l’oubliez pas pour votre gouverne.

J 1 — Cela suftit, monsieur, dit majcsiueusemenlla reine en

c isc levant, je ferai part de vos ouvertures au roi. Allt*z!

• ; — Je dépose mes respects aux pieds de ma souveraine,

ajoiila Jliraheaii, et je la supplie crex-ciiscr ma l'rancliise; F mais j’ai cm (lu’il était de son intérêt autant que du mien de jouer cartes sur table.

— Allez! répéta la reine, en frappant dans ses mains, ®1 allez!... Si nous avons besoin de vous, nous saurons bien ®1 où vous trouver; mais j’espère que le roi ne sera pas, sans doute, assez mallicureu.v pour être forcé d’en venir à de si pénibles v’xirémités!

Le tribun, pi(jné au vif par ces dernières et imprudentes paroles, releva tièrement sa bure et s’éloigna en grognant.

A peine fut-il parti que les gens de la reine vinrent la rejoindre, et alors Marie-Antoinette reprit avec eux le chemin du cliâteau.

— Qtielle singulière aventure, dit M. de Quercy; quel étrange secret notis venons de surprendre !

— Gardons-le bien pour nous, observa Françoise, puisque

c’est le hasard (pii nous l’a appris. F

— Qui se serait imaginé que Mirabeau, cet incorrup¬

tible citoyen, ce loyal ami du peiq)le et de la liberté, fût possédé du démon de l’ambition au point de proposer lui- b*' même l’acliat de sa conscience contre un portefeuille de ministre ou une place de maire? Vraiment, la chose est incroyable! Ah! messieurs les révolutionnaires, nous counaissons maintenant votre désintéressement et votre probité; ,car vous venez de nous montrer le bout de l’oreille dans la personne de l’un de vos chefs. C’est bien le cas de * dire, avec Virgile : Ab uno discc omnes; quand on en connaît un, on les connait tous !... Maintenant, si vous m’en * croyez, allons voir parader ces vertueuses gens au sein même ' de leur Asseuddée, jirétendue nationale. I*

— Volontiers, répondit M. Panverl, encore tout étourdi ■' de ce qu’il venait d'entendre; vous irez à votre banc, ma femme et moi, nous monterons dans les tribunes. Tu sais, ^ Françoise? c’est dans la salle des Bieniis. *

— Certainement, que je le sais! Crois-tu donc que j’aie ' eu les yeux fermés et les oreilles bouchées depuis trois mois.

pour ne rien voir ni rien enlendre? Ah! niüiisieiir Fnnverl, c’esi par trop naïf et digne de Nicot.

— Baie! nia chère amie, Nicot n’est pas si bête qii’on le suppose; c’est un garçon qui vaut son pesant d’or, je l’en réponds.

L’orateur qui haranguait alors l’yVssemhlée était le vicomte de Noailles, un grand seigneur, ma foi; M. le duc de Mou- ;hy en sait (juelqiie chose.

« — l*our le peuple, disait le noble vicomte, la constilulion, c’est la suppression des abus dont il est victime, des nipôls qui l’écrasent, des obligations iiersonnelles qui l’hu- ■nilient. des privilèges qui entravent son essor... Je propose Jonc de déclarer ([ue :

« 1° L’impôt sera payé par tous les individus du royaume Jans la proportion de leurs revenus;

« 2“ Toutes les charges puhliipies seront, à l’avenir, snplorlées par tous;

. « 3° Tous les droits féodaux seront rachetahles;

1 « 4® Enlin les corvées seigneuriales, la mainmorte et

.ouïes les servitudes personnelles seront détruites, sans . achat. »

,| Un tonnerre d’apidaiidissements accueillit l’expi'ession de . es sentiments équitables. Le désintéressement du vicomte . le Noailles venait de produire un ellét éleciri(|ue sur les dé- Ijiiités de la noblesse qui, depuis (pieh[nes semaines, étaient 1( mis l’impression accablante des attaques dirigées contre ,iieurs personnes et leurs proiiriétés. Ils saisirent donc avide- , J lent cette circonstance jtour Haller la llévolution et se i,( endre populaires en se dépouillant de tout ce (lu’on avait éjà commencé à leur enlever. Neanmoins, ils ne parurent ,|; oint comme des gens généreux (|iii se résignent à de grands i,j acrilices pour le bien public.; au contraire, ils se montrèrent jj pmblables ii des détenteurs injustes (jiii, ayant honte de bsséder le bien d’autrui, se sentent, à regret, forcés de le

;iil

ijj I Les rivalités et b‘s haines entre les diverses classes de la

noblesse vinrent encore diminuer le mérite de ce faux dévouement; car la suppression de ces droits féodaux fut pro posée précisément par ceux qui avaient le moius’à en souffrir ; mais les premières victimes se vengèrent immédiatemen en faisant décréter, à leur tour, la sj)oliation et la ruine di ceux qui avaient demandé la leur.

Aussi le vicomte de Noailles et le duc d’Aiguillon, ui autre grand seigneur qui avait suivi le premier à la tribune avaient-ils à peine achevé d’ofl'rir la suppression des droit: féodaux (principales ressources de la petite noblesse) qu’aussitôt un gentilhomme de province, le marquis de Foucault, prend la parole ;

« — Je demande, dit-il, que cette partie de la noblesse française dont la fortune s’alimente, se relève et s’accroî par les faveurs de la cour, supporte la plus grande partit' des charges <|ui vont être imposées. »

11 indiquait suflisamment la suppression ou la réductior des traitements et pensions des courtisans.

Après lui, un député du tiers, qui appartenait à la magistrature demanda que les justices seigneuriales fussent supprimées, et un gentilhomme d’épée réclama la justice yra^ tuile, tout en s’élevant contre la vénalité des charges.

31. de Lubersac, évêque de Chartres, enhardi par tout ce qu’il venait d’entendre, proposa l’abolition du droit exclusii de chasse.

— Ah! s’écria alors le duc du Châtelet avec un sourire ironique, il nous ôte la chasse; ch bien ! moi, je vais lui enlever les dimes !

Et aussitôt, s’élançant à la tribune, il proposa de rendre les dimes rachetables.

Au milieu de cette folle et incroyable séance, Leguen de Kérengal, propriétaire breton, revêtu du costume antique de sa province, prend la parole et fait une triste ijeinture des abus du régime féodal :

« — C’est la haine qu’inspire ce régime, dit-il, ipii cause

l’incendie, le })illage des châteaux et tous les désordres dont ■a France est le théâtre. »

[ Puis il expose les vexations et les spoliations des intenllants des seigneurs, les droits qui outragent la pudeur et j’huinanité; il rappelle les. vassaux attelés à une charrette oiume des animaux de labour, ou obligés de battre les Uangs i)endant la nuit pour empêcher les grenouilles de .‘foubler le sommeil de leurs seigneurs indolents. i| Lapoule, député de la Franche-Comté, surcharge encore ,;et ellVayant tableau ; il pai le de la mainmorle, (pii, dans [origine, consistait à couper et à prendre la main d’un vasiil défunt, ipiandle seigneur ne trouvait pas dans l’héritage jU susdit défunt un meuble de prix à choisir; il parle encore lie l’obligaliou imposée ;i quelques vassaux de nourrir les (liens de leurs seigneurs, et de ce prétendu droit qui autosait ces mêmes seigneurs, au retour de la chasse, à faire f entrer deux de leurs vassaux pour se délasser, eu metnt leurs pieds dans le corps chaud et sanglant de ces mal- ^ jureux.

I A ces mots, tous les gentilshommes présents poussent j i cri d’horreur et d’indignation et somment Lapoule de 'ouver ce qu’il avance; mais rell'et est produit, et pour ieux paraître abhorrer le régime féodal tout entier, ils .| erchent s’il ne leur reste pas encore quelque matière à de luveaux sacrifices.

Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt sollicite l’affranissement des serfs. M. de Reauharnais demande l’égalité s jieines et l’admissibilité de tous à tous les emplois.

« — Je regrette, dit M. de Virieu, de n’avoir, comme Cale, qu’un moineau à oll'rir, et je propose la suppression du oit exclusif de colombier. »

Comme on ne savait [ilus que donner, on pensa aux priéges des provinces. Le comte d’Agout et le manpiis de icoiis abandonnèrent ceux du Dauphiné; Chapelier safia ceux de la Rretagne, le baron de Marguerite ceux du nsruedoc. La plupart des villes, Lyon, Bordeaux, Marseille

abandonnèrent aussi les leurs. Le duc de Casfries renonça la baronnie du Languedoc; alors Ions les possesseurs i baronnies, qui leur donnaient entrée aux Étals de leur pr ■ vince, en firent autant.

Le vicomte Mathieu de Montmorency proposa de décrier sur le champ toutes les molioiis qui venaient d’être faite; mais le président Chapelier \\i judicieasemeni observer q ,i les membres du clergé n’avaient point encore déposé le’ offrande sur l’autel de la patrie, et il invita i)ülimenl cee d’entre eux qui voulaient exprimer leurs sentimentsprendre la parole avant qu’on allât aux voix.

Répondant à cet appel, M. de la Fare, évêque de Nanci ( monta à la tribune et dit :

« — Je demande, au nom du clergé de France, le raclil des dîmes. Les prêtres, accoutumés à voir de près la misèi et les souffrances du peuple, ne forment pas de vœux pl ardents que celui de les voir cesser; en conséquence, le rachat des dîmes est accordé, il ne faut pas que le pr tourne au profit du seigneur ecclésiastique, mais au pro des bénéfices mêmes, afin que leurs administrateurs pui: sent répandre des aumônes plus abondantes sur l’indi gence.

Ensuite, deux curés du diocèse de Lyon demandèrent qi l’État respectât et fit respecter les lois de l’Église qui di fendent la pluralité des bénéfices, et ils résignèrent cet qu’ils possédaient pour ne conserver que leur paroisse.

Thibaut, curé de Soiippes, offrit de renoncer au casue mais Duport s’opposa à ce que cette proposition fût accepté^ motivant son opinion surruliliié et le patriotisme des curé Ce n’était qu’un vain prétexte; car son véritable motif éta,f qu’il fallait bien laisser quelque chose pour vivre au clergi ( puisqu'on voulait s'emparer de tous ses biens.

Enfin, l’évêque deCoutances demanda la suppression d’i ji droit établi au profit des évêques, sous le nom de déport c ( vacat. Un député de Lorraine s’empressa alors de propose ,| Fabolition des droits perçus par la cour de Rome, et un dé ,|

:)iité du Beaiijolnis réclama contre l’abus des lois relatives Vix corporations d’arts et métiers.

'] Toutes ces inotions avaient été approuvées par acclamajion; la séance s’était déjà prolongée fort avant dans la 'Vnt, et il se fit un moment de calme durant lecpiel les dépii- ■jés de la noblesse paraissaient réflécliir et examiner s’il ne l’bur restait pas encore quelque chose qui pût faire envie, 'fin de l’olïrir avant qu’on le leur enlevât; mais il ne leur "jestait plus rien à sacrifier.

; — Mon Dieu! ils sont donc tous fous! soupira M. Paniert en baissant la tête. J’ai vraiment honte, maintenant, 'l’appartenir h la noblesse. Jusqu’au clergé lui-même qui fit des bêtises!... Mais sur quelle herbe ont-ils donc mar- Je n’y comprends rien du tout. Les voilà tous qui, au 'leu de combattre à outrance cette infâme Révolution, se l'Imgent de son côté... Oui, parbleu, oui, c’est évident; ils [ennent de passer tous à l’ennemi avec armes et bagages! 'tirabeau avait, ma foi. bien raison de dire que cette no- "|esse-là se briserait bientôt comme un roseau entre les ''tains de la royauté. Pourquoi faut-il que les gueux seuls l'I ent du courage et de l’audace?... Nous sommes perdus, rançoise! la noblesse et le clergé viennent de se suicider 'l'3 leurs propres mains. Tout est fini; le trône s’écroulera 'h même temps que l’autel. Plus de droits féodaux, plus de '"’iviléges, plus de dîmes; oui, tout est bien fini. La France ent de descendre, en moins d’une heure, jusqu’au dernier '<!gré de la barbarie. Ce n’est plus une nation, c’est une '"ibu de sauvages. Nous sommes perdus, Françoise; je te " dis, moi, Louis Panvert, ton fidèle époux, nous sommes "irdus! 11 n’y a plus qu’à émigrer, qu’à suivre monseigneur '? comte d’Artois en exil ! ! !

— D’abord, mon ami, répondit à demi-voix madame Pan- '1 rt, encore stupéfaite de tout ce qu’elle venait d’entendre, 1 'crois qu’il serait plus prudent de parler moins haut dans " lieu public; car j’aperçois ici des figures (pii ne me plaiht pas du tout. Ensuite, j’espère ipie le mal ne sera pas

aussi grand qu’on pourrait le craindre. Tous ces gens-' mentent en nous disant qu’ils représentent la France et st opinions. Tu le sais aussi bien que moi, la France (< ‘ moins noire France à nous) aime trop son roi, ses nobles ses prêtres pour ratifier jamais de semblables monstruosi’té Attends encore quelques jours, et tu verras comme la Fran f des honnêtes gens va protester contre la France des Ci quins; seulement, je suis tachée que M. de Quercy n’ait p. pris la parole pour défendre les droits féodaux.

— Moi, je trouve, au contraire, qu’il a bien fait de gai f der le silence et de protester ainsi tacitement contre de p. reilles extravagances. Tiens, le voilà qui nous cherche d yeux. Ah! il nous a vus; il nous fait signe de la main! fl nous montre le duc de la Rochefoucauld-Liancourt, q f monte à la tribune. Enfin, nous allons, sans doute, entend i* une rétractation solennelle ! Ces messieurs se seront dégr sés... chut! écoutons, soyons tout oreille. ’f

Le grand seigneur susdit était, en elfet, remonté à » tribune. ®

« — Citoyens, s’écria-t-il, je propose cà l’Assemblée n; ® tionale de faire frapper une médaille pour éierniser le soi venir de celle nuit mémorable qui vient de donner i sauveur à la France, en détruisant les abus d’un autre âge > en plaçant désormais tous ses enfants sous la sauvegarde ( ™ Véçjaliié devant la loi ! » If

— Hélas! la folie continue, murmura Panvert; c’est ur!" vraie démence. Maintenant, voici Mgr l’archevêque de Pari» qui va parler. Que va-t-il dire celui-là? Voyons s'il est aus^'i fou que les autres.

— Messieurs, dit le vénérable prélat, voulant consacrts par un acte religieux l’immense holocauste que vous venc d’offrir à la patrie, je demande qu’un Te Deum solenni d’actions de grâces soit chanté dans toutes les églises d^ royaume.

Ces paroles de M. Leclerc de Juigné excitèrent de vifs de nombreux applaudissements.

.| Lally-Tollendal, qui ne perdait jamais roceasioii de ra amener dans les cœurs l’amour du roi, rem|daça l’archevêque ijii la tribune et s’écria ;

• — Vous faites très-bien de remercier Dieu; mais, ne defjvons-nous pas aussi nous souvenir du roi, qui nous a convoi|f[ués, a|>rès deux cents ans d’interrui)tion ; du roi, qui nous '{la invités à l’heureuse réunion des esprits et des cœurs?... lîP’est aussi au milieu de la nation que Louis XII fut proclamé le |Pèrc du Peuple; c’est au milieu de l’Assemblée nationale injue nous devons proclamer Louis XVI le Restaurateur de la ]'!^Jberié Française!.,.

Ij Cette fois-ci, AI. et AI"'® Panvert furent comme électrisés, l|;t ils ne purent s’empêcher de prendre part aux nouveaux i|ijipplaudissements de toute la salle et de crier aussi ; Vice lite Roi!...

[f Ils se levaient, pour regagner leur logis, quand ils se trouvèrent nez à nez avec leur charmant fils Émile, qui était ac- I mmpagné de son fidèle chevalier de Longval et de sa nouvelle mnnaissance, le député d’Arras. Alettant familièrement la D nain droite sur l’épaule de son père et d’un ton qui respirait iifl plus franche gaieté :

1 — Ha! ha! s’écria-t-il, je vous y prends, petit papa! Vous { lOrtez, soi-disant pour aller respirer l’air frais du soir, et

I mus venez, en catimini, avec ma très-lionorée mère, enendre les admirables débats de notre auguste Assemblée!...

ni Néanmoins, j’approuve votre légitime curiosité et je rends n ustice à votre bon goût, toutaristocrate que vous soyez... Eh 11; lien ! en voilà une fameuse séance ! Vous voyez que notre ielile Révolution ne marche pas mal, pour un enfant de trois 'I pois! Chapelier préside à merveille; je lui en ferai nioncom-

II diment...

il — Laisse-nous tranquille avec ton abominable Révoliiion, interrompit AI. Panvert, en se débarrassant de la aain de son fils. Ce que je viens d’entendre me prouve que , 3s députés de la noblesse et du clergé sont des fous ou es traîtres. Nous allons en voir de belles, si le roi a la

faiblesse de saiiclioniier toutes ces folies, toutes ces extra va^aiices-là !... Mais ce ii’est ni le lieu, ni le temps d’eii dir plus long. Suis notre exemple et viens te coucher.

— Permettez, auparavant, reprit Émile, permettez, mon] sieur mou papa, (|ue je vous présente ofliciellement un d mes amis politiques, M. de Robespierre, député de la vill d’Arras, nu célèbre avocat destiné à de grandes choses.

— Très-bien, ti'ès bien, dit Panvert; monsieur aurai complaisance et la bonté de nous excuser, mais ta mère es fatiguée et nous avons besoin de rentrer. Monsieur, je vou présente bien mes civilités.

— Si madame est fat’guée, j’oserai lui offrir le secour de mon bras pour la recomluire à son domicile, s’empress, de dire le galant député d’Arras en s’emparant, sans plu; de façon, du bras de Françoise, stupéfaite de tant d’au dace.

— Monsieur, s’écria-t-elle en s’efforçant de dégager soi ïs bras, je vous trouve bien osé ! Qu’est-ce que cela signifie'

— Que je suis l’admirateur et l’esclave du beau sexe madame, répondit Robespierre, de sa voix la plus tendre e m la plus mielleuse.

— Vous êtes un singulier original, continua madaim 1

Panvert, pâle de colère, et, si je vous laisse faire, c.’est pai égard pour mon fils. fi

— Maman, c’est un honneur immense que vous fait M. d(

Robespierre, observa le lilleul de M. de Quercy. Vous cte^fi venue ici en donnant le bras à la noblesse vaincue, et voinfl quittez l’Assemblée en donnant le bras au tiers vainqueur. P C’est une sortie triomphale, ni plus ni moins. 1

Le premier porte-manteau du roi eût volontiers assommé le député d’Arras, s’il n’eût craint de faire du scandale. Cet homme lui déplaisait souverainement. Il était de taille médiocre, portait une tête sans beauté sur de larges épaules, avait des cheveux châtain-blond, le visage arrondi, la peau gravée de jietite vérole, le teint livide, le nez petit et rond, les yeux bleu-pâle et uu peu enfoncés, le regard indécis,

i-l’abord froid et rei)oiissaiiL Malgré l’irréprocliable blaiiclieur isde son linge, la propreté de ses vêtements et la Heur cpi’il portait co(piettenient à la l)Oiitoniiière de son babit, il y avait iijen lui (piei(pie chose du cliat-iigre, et le sourire moqueur, Itqiii errait sur ses lèvres minces et serrées, décelait toute la liicruauté et tout le fiel d’un caractère atrabilaire.

] Émile, devinant ce qui se passait dans Tàme de son père, Llimita le député d’Arras et prit, un peu de force, le bras de #1. Panvert, qui, tout aliuri d’une semblable outrecuidance, «isuivit macbinalement sa femme, envoyant de tout cœur au jdiable tous les apôtres de la liberté, de l’égalité et de la frar^ternité révolutionnaires.

si — Savez-vous que vous avez là un fils charmant, maiijdame? Un jeune lioinme très intelligent (pii fera son clieiMuin ! Il y a déjà quebpies semaines que je l’ai remarqué ; il est plein de zèle et de bonne volonté. Le chevalier de LongiBval me l’a chaudement recommandé; aussi, je vous promets ;!ile le pousser le plus loin que je pourrai, e, — Il peut se ])asser de votre protection, monsieur, car einous ne manquons pas d’amis.

— On ne saurait en avoir trop, madame, et il est bon ned'en avoir quelques-uns dans tous les camps. j[ — M. le marquis de Quercy est son parrain, et il s’occuoera de lui.

ilf — Peuli!... c’est un triste protecteur qu’il aura là ! La fstuissance de la noblesse vient de sombrer ; elle s’est noyée iiîdle-mônie dans le naufrage qui a englouti les abus féodaux. ir.Pour moi, je ne vous le cache pas, j’ai assisté à ce grand Irame les deux mains dans mes poches, aussi tranquille iifpie les Uomains d’autrefois, quand ils assistaient à un comc, )at de gladiateurs; et tous les discours que j’ai entendus Ic.etle nuit ne m’ont paru être que la paraphrase du fameux ^ Morîiuri lesalulaul, « Ceux (pii vont mourir te saluent ! » III — Si vous êtes vraiment noble, monsieur, ainsi (pie mon fils le prétend, comment pouvez-vous |ienser comme cela s, P servir la cause (|ue vous servez? Comment pouvez-vous

renier .'linsi la gloire de vos ancêtres et déslionorer aust indignement le nom (jiie vous portez? Ne savez-vous pas monsieur, que noblesse oblige ?

— La véritable noblesse, madame, est celle du cœur :

St

fl

Qui sert bien son pays n’a

pas besoin d’aïeux ! ‘ |ii

fl

et j’espère, si l’occasion s’en présente, que je prouverai à I. ii France combien je l’aime, et par conséquent combien je siii i noble! Voyez-vous, madame, riiomme sur le bras duque i( vous vous appuyez en ce moment n’est pas un homme ordi fi naire. Sa tête est pleine de vastes projets qui changeront a peut-être, la face de la France et auront un immense reten- li tissement dans le monde entier! Souvenez-vous bien de c( 1 que je vous dis là !... Et si jamais vous avez besoin d’une |i protection quelconque, rappelez-vous que Maximilien dt i Robespierre vous a promis la sienne, dans la nuit di:

4 août 1789 !... t

Le député d’Arras ne lâcha madame Panvert ([u’à la i porte de son logis et poussa la galanterie jusqu’à lui offrir, i) en la quittant, la rose qu’il portait à sa boutonnière. Inutile I de dire que, dès que la porte fut refermée, Françoise foula aux pieds l'innocente Heur qu’avait souillée, à ses yeux, le i contact d’un si vilain homme. [

Avant de se coucher, M. Panvert dit à sa femme :

— Puisque Mirabeau est à vendre, le roi ferait bien de s l’acheter, malgré son infamie. D’ailleurs, ne prend-on pas j tous les jours du poison, même pour rétablir sa santé? Les ( choses vont beaucoup plus mal que je no le j)ehsais. Il est ( temps d’agir, grand temps, sans quoi tout est perdu. Qu’ils ( se hâtent de prendre Mirabeau à la place de Necker... Ils | sont aussi coquins l’un que l’autre, avec cette différence que 1 Necker perd la monarchie et que Mirabeau peut la sauver... i Ne peut-on pas se servir d’un scélérat sans partager sa perversité? Dans les grands maux les grands remèdes !...

— Hélas! répondit Françoise, cette nuit fatale m’a des-

^ silié les yeux. Je crois, coiunie toi, que nous somiues tous sur le bord d’un abiine... Toutes les têtes sont à l’envers. Au lieu de l’arrêter, cliacun se fait un triste lionneur de I ])Ousser au cliar de la Révolution. Clergé, noblesse, tiers- I état, tout cela conspire à l’euvi contre l’autorité du roi, qui lui-même n’ose pas résister au torrent et cède à toutes les I exigences d’un peuple en délire. Il se fait un tiraillement I continuel aulour de cet infortuné monaïque, qui n’a plus la i main assez ferme ])our retenir son sceptre... La reine était ( indignée en congédiant le tribun ; son opposition serait bien ■ fàclieuse ; car, si Mirabeau est repoussé, il attaquera la cour , avec encore plus de rage et d’acharnement. Le mépris qu’on "lui aura témoigné en fera un ennemi irréconciliable', el, ;■ lorsqu’on vomira descendre enfin jusqu’il lui, il y aura alors '[ plus de honte et moins d’avantages, puisque sa puissance j ne peut manquer de diminuer et les obstacles de grandir! i: — Dieu sauve la France ! soupira le premier porte-manteau du roi, en nouant gravement le ruban rose destiné à fixer aulour de sa tête le bonnet de toile blanche qui devait, durant le sommeil, protéger sa coiffure à l' oiseau royal ; Dieu sauve la France, elle en a grand besoin !...

Laissons les époux Panvert s’endormir comme ils pourront, et allons souhaiter un petit bonsoir à 31. le marquis de Quercy.

A cette époque, Versailles regorgeait d’habitants. La présence de la cour y attirait habituellement beaucoup d’étrangers; mais c’était surtout depuis l’ouverture des États- Généraux que la ville se trouvait inondée de gentilshommes, de députés, de curieux et d’une foule de gens de toute espèce, maîtres et serviteurs. Les logements étaient donc très-rares, et chacun se tirait d’affaire comme il pouvait. 31. de Quercy aurait pu loger chez un parent qui possédait un supeibe hôtel dans le voisinage du château; mais, jioiir être plus libre, il préféra prendre un petit appartement de j garçon à l’auberge de la Fleur de Lis d’or, n’ayant avec lui qu’un seul domestique.

En revenant de la séance à laquelle nous avons assislé, notre marquis était plongé dans une morne stupeur, car il n’avait point partagé l’ivresse patriotique de ses collègues, et il voyait les choses sous leur véritable point de vue. L’écroulement soudain de ce vieil édifice, quinze fois séculaire, de la féodalité l’avait épouvanté; il en devinait les conséquences fatales et il songeait très-sérieusement à l’émigration. 11 faisait presque jour lorsqu’il se coucha, et le sommeil s’obstinant à ne vouloir pas venir fermer ses paupières, il continua le cours de ses pénibles et amères réflexions,

— Ces pauvres Panvert sont de bien honnêtes gens, se disait-il, mais ils ont là pour fils un drôle des plus dangereux dont il faut absolument que je les débarrasse à tout prix. Où diable ce po!isson-là va-t-il chercher ses anus? Qu’est-ce qne c’est que ce chevalier, à figure patibulaire, qui s’intitule M. de Longvall Où a-t-il été ramasser cela? Au pied de quel échafaud l’a-t-il trouvé?... Et ce député d’Arras?... un révolutionnaire de la pire espèce... un orateur de clubs... un homme de rien... un affreux monsieur, laid comme une chenille et qui ose encore donner le bras à une femme qu’il ne coîinaît pas!... Une telle audace confond mon intelligence... Et ce sont là les gens qui prétendent être nos égaux ! Ce sont ces giieux-là qui veulent faire régner l’égalité et qui prétendent nous rabaisser juscpi’à leur niveau!... Mais, bonté du ciel, ils n’y vont pas de main morte, et l’on ne saura bientôt plus en France ce que c’était que la politesse, la courtoisie, le respect dû aux femmes et à tout ce qui est respectable 1...

Il en était là de ses réflexions quand il entendit remuer et parler dans une chambre voisine, qni n’était séparée de la sienne que par une cloison. Une porte, à présent condamnée, faisait autrefois communiquer cette chambre avec celle où il couchait. En outre, des lézardes malTaoucliées permettaient d’entendre parfaitement ce qui se disait à haute voix dans l’une et l’autre de ces deux chambres.

Le voisin (lu inaniiiis était sans doute un somnamlnile, i car il su leva l)rus([uement et se mit à marclier en donnant, tenant des discours décousus comme on en tient dans un I rêve.

— Giiillotin! Guillotin ! disait-il; il est tout de même I extraordinaire cet liomme-là !... M’a-t-il fait peur avec sa I charrette et ses bourreaux!... Gomme j’ai été sur le point de me trahir!.,. Si Cazotte a dit vrai, nous n’y suHirons pas... Cette Révolution est capable de nous donner une besogne d’enfer!... Holà! valets, avez-votis fait bonne provision de cordes? Les billots sont-ils solides, les haches bien aiguisées?... Ce sont des exécutions politiqites... pas d(* roues! pas de potences!.,, mais le glaive et la hache!... Mon Dieu, mes bras se sont tellement fatigués, à force de trancher des têtes, que je n’en puis plus! Mes mains sont pleines de sang; mes yeux voient tout en rouge... Y pensezvous? Quelle horreur!... Oh! non... non!... jamais je n’y toucherai!... Il est innocent; sa personne est sacrée!... Allez chercher des bourreaux anglais pour décapiter le roi de France !... Il y a encore, à la Tour de Londres, le glaive qui a frappé Marie Stuart et Charles I«G.. Nous sommes des ! bourreaux, mais non pas des assassins et encore moins des 1 régicides !... Cet homme, qui est un des viMres, a dit qu’il inventerait une machine pour remplacer la hache et simpli- ' lier le siqiplice... Adressez-vous donc, à lui... Allez à Cuillütin!... .\llez à Guillotin, vous dis-je!... Notre cloche est félée, elle est sans son; mais cela n’empêche pas que nous étions autrefois de braves et d’honnêtes gentilshommes... C’est de force (pie l’on nous a faits exécuteurs des hautes œuvres de la justice du roi... Et vous voulez que nous le décapitions?... Mort de mon âme! vous le tuerez vous-mêmes, si vous voulez; (piant à nous, nous ne porterons pas la main sur lui; nous donnerons plutôt notre démission; nous nous défendrons; et, s’il le faut, nous vous repousserons les armes à la main !... Y’enez, lâches! Venez, assassins! Venez, j(‘ vous attends !... Ciullotin a un neveu (pie je connais...

Failes-eii un bourreau à ma i)laco... Il aime le sang, lui!...

Il est fort comme un Hercule! 11 a la férocité d’un tigre!... tsi Il ne craint ni Dieu ni diable... C’est un monstre au débuti If de sa carrière!... Prenez-le, il vous convient!... Allons, j if reculez! Laisscz-nous iran((uilles, ou je vous assomme !... i 1)

Et le somnambide, devenu furieu.x, se mit à briser les ^ chaises de sa chambre et à faire un tel vacarme que les domestiques de l’auberge accoururent tous épouvantés et •• euient beaucoup de peine à s’emparer de lui. Lorsqu’il futi réveillé, il parut tout honteux de ce qu’il avait fait et s’empressa de solder, afin de reprendre au plus vile la route de Palis.

— Comment appelez-vous l’individu qui a fait tant de bruit ce matin? demanda le marquis au premier domestique qu’il rencontra en sortant de sa chambre.

— C’est un pauvre fou qui se nomme le chevalier de

Longval^ répondit le serviteur de l’auberge. 11 est parti, Dieu merci! C’est un ])on débarras!... ''

— Le voisinage d’un pareil monsieur n’est pas des plus i

agréables, observa h haute voix le parrain d’Emile. J

Puis il se dit tout bas :

— Et les Panveit qui reçoivent cet homme-là chez l'i eux!!!...

COMMENT LE nOCTEUU GL’lLLOTl.V SE CONDUISIT MIEUX QUE BEAUCOUP UE nOYALISTES

Tandis que tout était fièvre et agitation autour de lui, l’exeellent docteur Guillotin ronflait tout à son aise dans sa paisible mansarde et goûtait toutes les douceurs promises au sommeil du juste. Quand il se réveilla, il fut bien surpris d’apprendre de la liouche de son cher neveu tout ce qui s’était jiassé à l’Assemblée nationale durant la nuit.

— Diable! dit-il, ils vont vite en l)esogne. La transition est trop brusque; il fallait aller plus doueement que cela! Je ne leur donne pas vingt-quatre heures de rétlexion pour se repentir de riniinense sacrilice qu’ils viennent de faire à la patrie... Oui, je suis sûr (pi’avant ce soir ils se mordront les doigts jusqu’au sang, en considérant ce qu'ils ont fait. Gare à la réaction!... Gare aiivc/o royal!... .l’aurais préféré une route plus longue et plus détournée pour arriver au inêine but... Entin, ce qui est fait est fait! Maintenant, nous n’avons plus cju’à déblayer les décombres; cela sera assez diflicile, mais un travail opiniâtre vient à bout de tout!... Sais-tu, Émile, que ta Turyolinc commence à avoir raison? Dame! ne dit-elle pas ;

Nous verrons tous les états '

Entre eux se confondre. ..V

— Et si votre Cazoïte allait aussi n’avoir pas tort ? objecta e jeune Panvert. Le fait est (pi’il nous faut à tout prix soi tii' le l’ornière de la routine, et maintenant que nous avons mis a main à la chariue, il n’y a plus moyen de reculer...

— Sans doute, sans doute! reprit Guillotin. Malgré cela, 'espère bien (|ue nous n’en arriverons jamais aux horreurs irédites jiar Cazotte, car cela serait alï'reux, abominable, ■xécrable !

— On ne peut pourtant pas faire d’omelette sans casser les œufs, observa Emile; c’est ce que disait, cette nuit, lübespierre aux dé|miés du Palais-Royal.

— Mon cher enfant, tu n’as pas encore assez d’expérience our bien comprendre toutes les diflicultés de la situation ft nous nous trouvons, et tu te laisses un jieu trop monter 1 tète par tout ce (pie tu entends. Si j’avais un conseil à te onner, ce serait d’être plus calme, plus modéré, jilus pruent... A le parler franchement, je n’estime j)as beaucoiq) !s gens que lu fréquentes.

— Par exemple! En voilà une idée saugrenue, s’écria le eveu du do('ieur. D’abord, lonlon Guillotin, vous savez que

je n’aime pas qu’on me donne de conseils, atiendii que j ne suis plus d’âge à en recevoir...

— Oh! oh! Je nie la proposition; elle est fausse, mt sonnante, erronée, mon neveu; offensant les oreilles pies. .

— Tant que vous voudrez; mais c’est comme cela!.. Ensuite, les gens que je fréquente me plaisent et ils e valent bien d’autres. Je ne reconnais à personne, pasmêm à mon père , le droit de diriger mes affections et mm estime...

— Cela ne prouve pas que tu sois un enfant respectueu: et bien élevé.

— Hé! croyez-vous, par hasard, que, si nous faison une révolution, ce ne soit pas pour nous affranchir entièrement de toutes ces sottises-là? L’homme n’appartient qu’i lui-même et à la patrie. Tout le reste est un hors-d’œuvre.. Voilà les principes immortels de notre glorieuse liberté... c Vive la nation, quand même; la' famille ne vient qu’après !

— Devant de tels principes, je recule épouvanté; et je suis tenté de croire que Cazotte est véritablement un prophète. Voilà donc ce fameu.x règne de la liaison qui commence à s’étendre ! Avec de pareils maîtres, la France en verra de belles!

Émile Panvert ne répondit rien, et comme il n’avait ])as fermé l’œil de la nuit, il s’étendit sur un fauteuil et se mil à sommeiller, vaincu par la fatigue. Son oncle le voyant s’endormir, sans plus de cérémonie, liaussa les épaules et se dit avec amertume ;

— Cet enfant-là n’cst pas un Panvert... Il y a chez lui du Caligula et du Néron. Sa pauvre mère a enfanté un monstre!...

Malheureusement le docteur ne se trompait pas. Quant à lui, dans le fond, c’était un brave homme, s’occupant beaucoup plus de science que de politique.

Né à Saintes, en 1738, il avait été élevé chez les jésuites de celte ville et, après avoir terminé ses études, il était

'il

miré dans leur célèbre coiDpa^niie. On l’envoNa à Bordeaux où, peridanl (iiiebine teni|)s, il proléssa les belles-letircs au college des Irlandais, Mais il ne tarda pas à Se dégoûter de la vie religieuse cl à jeter son froc aux orties. 11 vint alors à Palis, y éiiidia la médecine et fut bientôt iiominé docteiirregent, grâce aux progrès rapides ipul lit sous l’habile direction du fameux |)rofesseur émérite A. Petit. L’amour de son art l'occupa mlièrement pendant plus de vingt ans. 11 passa toute cette période de sa vie dans une douce et heureuse obscurité, dont il ne fut tiré que [lar cette liévreuse agitation politique qui précéda la Uévolniion. A l’époipie de la convocation des étals généraux, .losepb-Ignace Giiillotin publia, sous le titre de Péiition des ciloyoïs domiciliés à Parisf une brochure (pii produisit une vive sensation. Frappés de la sagesse de ses vues et de la modération de ses principes, les électeurs de la ca[»itale le choisirent imur les représenter aux Etats parmi les membres du tiers.

Toujours plus médecin que j)olili(]uc, à peint* arrivé à Versailles, le député jihilanihiope s’occupa beaucoup delà sauté de ses collègues, et ce fut lui qui lit aérer convenablement la salle des séances. Attssi sa complaisance et sa bonhomie stirent-elles Itii attirer l’esiime de tous les partis.

Tel était ce docteur Gnillotin, dont le nom devait devenir si tristement popttlaire, en s’attachatil ii la sini.stre et sanglante machine, ([tii allait bientôt décimer la France et la .remplir d’eliroi !

I Laissant son nevcti dormir tout à son aise, notre déptité sortit doucement de sa mansarde, dont il refertna soigneitseinent la pot te. ; et se rendit att|irès de sa tille et de sa nièce, pii étaient déjà levées dejitiis longtemps et prenaient alors me lasse de chocolat, que venait de leur servir le tidè.le Sitôt.

Gnillotin chérissait sa tille, et la vtie de celte enfant bienlimée, qui n’avait pbts que lui att monde, lui réjouissait oujüurs le cœur.

ôi) —

— Eli bien ! ma iietile Victoire, commeiit vas-lii ce matin? lui demanda- t-il en rembrassant tendrement sur les deux jones.

— Parfaitement, petit père, répondit la jeune fille (pii abandonna sa tasse de chocolat pour mieux lui rendre ses (leux baisers. Et vous, avez-vous liien dormi?... Vous paraissez un peu contrarié... Vous n’étes [las gai comme les autres jours...

— Je n’ai rien, mon enfant; je n’ai rien du tout... Tu vas bien, toi, Louison?... Ün n’a pas besoin de te demander cela. Ton frais visage le dit assez... Es-tu contente de Victoire?

— Deux sœurs ne pourraient pas mieux s’entendre ni mieux s’aimer! s’écria Louise. Aussi, j’espère bien (pie vous ne serez pas assez cruel pour jamais nous séparer !

— Tu es bonne, toi, ma Louise ! soupira Gmllolin en {irenant les deux mains de sa nièce et en la baisant au front. Tu as du cœur, toi, mais ton frère n’en a [las !

— A cpii le dites-vous, mon oncle? C’est un fou, il n’aime (pie sa po!iti(pie, il se moipie de papa et de maman, parce (pi’ils sont fidèles aux bons principes. Moi, il m’appelle aristocrate et bigote !

— Si vous saviez, jietit père, comme il est méclianl et impie!... Il dit ([u’il faut démolir toutes les églises et pendre tous les prêtres.

— C’est une nature cruelle et perverse, ajouta le docteur.

!1 y a des caractères comme cela, mais ils sont bien rares, iieureusemeiit pour riiumanité!

— Quel malheur pour lui et pour nous ! dit Louise ({ui se j

mita fondre en larmes, il fera mourir papa et maman de.,, chagrin. u

Sui' ces entrefaites, M. et madame Panvert entrèrent dans j la salle à manger et, voyant Louise tout en pleurs, ils s’informèrent'du sujet de son chagrin.

— Ce n’est rien, répondit Louise en se hfitant d’essuyer ses yeux ; nous parlions des misères (pie nous fait Émile. ,

— Il ne lions en fera plus ee soir, mon enfani, dit niaame Panverl, car son parrain va l'einnienei' anjoi.ird’liui lême au fond de la Champagne, (l'où il ne l'cviendra (|ue irsipi’il sera parfaiiement corrigé. Où est-il doncï Jn ne l’ai as trouvé dans sa clianilire.

— Il dort daoiS la mienne, éteiidn sur un faulenil. Mais üinment ferez-vous, objecta le docteur, jiour le décider ;i [livre M. de Quercy? 11 sera bien difficile à embarquer ce aiilard-là, surioul dans les circonstances actuelles... La ocilité ne me semble pas être sa vertu favorite. Si seulelent je pouvais votis aider à lui dorer la pilule? Voulezoiis (pie je raccompagne jusqti’à Ibiris, sous le |iréie.\le de isiter avec lui les ruini's de la Unslille? 11 faut toujours rendre les hommes par leur ci'ité faible.

— Tiens, c’est une l'.xcellente idée que vous avez-là, jau-frère! s’écria M. Panverl. Je vous avouerai francheent (pie nous étions très-embarrassés et que nous ne vions pas trop comment nous y prendre, sa mère et moi. uns tremblions (pi’il ne voulût pas obéir à son pairain. ais vous, étant lit, avec voire Pastille démolie et vos grands ots p:itrioti(pies, vous lui ferez faire tout ce ipte vous mirez... Lue lois à Paris, où il ne connait personne, il ra plus facile d’enqdoyer la ruse, et même au besoin la ■ ce, pour aller en Champagne.

— Non ! non ! Pas de moyens violents ! L’emploi de la ' 'ce serait iroj) dangereu.x, à Paris, avec un gairon aussi " )usie et aussi exalté tpie lui. 11 serait capable de faire une

ente, et le imiiplc vous le ramènerait en trionijihe. Vous ■' seriez bien 'plus avancés!... Non, croyez-moi, c’est à la fc seule (iii’il faut avoir recours. J’ai alitant d'intérét (pie is à me débarrasser de sa présence i;i à cause de ma ■" î et, s’d le faut, je l’accompagiieiaii jusqu’au fond de la unpagneavec M. de Uuercy. La noblesse et le tiers seront ipiélement d’accord durant ce voyage, et nous revieiins ensemble re|)rcndi'e nos travaux à l'Assemblée naiio-

Les ciloses se. |)assèronl ainsi (jiie l’avail sagement prévu Giiilloiin. Émile accepla avec joie le pèlerinage patriotique anx mines de la Bastille, et an lieu de revenir à Versailles, on se trompa de route pendant la nuit; le coclier l'uii assez maladroit pour ]H’ondre le chemin de la Champagne, et ce qu’il y a de plus incroyable, c’est <|ue, ni lui, ni personne ne s’aperçut de son erreur. I.,e fait est que le jeum Panvcri, (pti avait soliéeinent dîné la veille à Paris, ronfl; comme un bienheureux, blotti dans un coin de la voiture non-senlemeni toute la nuit, mais encore une grande parti' du lendemain. De sui te ipie lorsipi’il se réveilla il ne savai plus où il était, et par conséquent ses compagnons d voyage purent facilement le faire entrer dans le château d Fontrnailles où il trouva un asile sûr et un gardien d’un incorru|)tibilité <à tonte épreuve.

Maintenant, laissons marcher les événements politique ''' qui vont se précipiter les uns sur les auties. Fermons le yeux sur la spoliation sacrilège des biens du clergé qui a va; * offert de se charger d’un empiamt de quatre cents million! et sur l’abfdiiion des ordres religieux qui, depuis tant d siècles, avaient rendu de si grands services à la France; i; nous arrêtons pas à la déclaration des Droits de l’homme, i * à ce fameux repas des gardes-du-corps, sur lequel on débité tant de choses ridicules; mais arrivons de suite ai déplorables et sanglantes journées des 5 et 6 octobre 178! où le docteur Guilloiin va jouer le rôle incroyable de défer * seur du roi outragé contre son peuple révolté.

La cour ayant refusé d’acheter Mirabeau, le fougueux vindicatif tribun s’était vendu au duc d’Orléans dont H'î servit admirablement la haine contre Marie-Antoinett Wi Grâce aux nombreuses bandes d’aventuriers, de fanatiqu républii'ams, d’énergumènes, d’hommes tai’és et perdus l®® dettes qui, tous aux gages du premier prince du san G poussaient le peuple à la sédition et au brigandage. Par loin de se calmer, fermentait toujours. Gette vaste capit: était devenue un volcan dont le cratère se trouvait au Pala

Hoyal, (ît (loiiila lave, brûlanie se déroiilaii jus(j(ie dans les faubourgs quelle mcltait en combustion. Le but de la faction orléaniste était d’épouvanter la cour et de forcer le roi à s’évader, alin de faire déférer au duc d’Orlcans la lienitenance généi'ale du royaume, rexerclc.e de l’autorité sou- (Veraiiie et la régence.

La mise en scène de cette immense tragédie ne fut pas dilticile. Les Orléanistes alTamèrent le peuple par l’accaparement des blés et accusèrent la cour de tous les ciime.s qu’ils coiiimettaient eux-mêmes. Marat fut chargé d’injurier la reine, dans la feuille immonde et mensongère qu’il rédigeait, et de provoquer au pillage et au meurtre, en demandant l’éreciion iWJiuit ceiHs potences dans le .Jardin des 'l’nileries itin d’y pendre les traitres. Cependant les meneurs org.alisaient les bordes sauvages qui devaient se ruer sur Verlailles pour effrayer le roi et le contraindre à prendre la ‘ni te.

Dans la matinée du 5 octobre, une multitude de femmes iorties des halles, des bouges les jilus infects , la plupart vi’esct poussant des vociférations cyniques, se rassemblèrent f la pointe Saint-Eustache, et de là se portèrent en masse à ’liôtel-de-Ville. On distinguait parmi elles une quantité [’iiommes habillés en femmes. Tous faisaient entendre les nêmes cris ; Du pain! du pain/ A Versailles! a \ éraillés! Malgré les sabres de la garde à cheval et les baïonlUttes de l’infanterie, ces nii.^érables s’emparèrent del’Ilote!e-Yille où ils trouvèrent un millier de fusils et jiliisieurs ièces de canon. Des brigands, accourus de tous les points e Caris, se joignirent alors à ces femmes échevelées qui ’avaient [dus rien d’immain que la figure. Après avoir pillé is armes et volé deux cent mille francs dans la caisse de I immici|)alité, on voulut pendre les magistrats et mettre le 'U à l’édifice; mais M.iiiiard, l’un des vaimpumrs de la astille, rajipelle énergiipiement aux émeutiers ipi’on ne les réunis que jiour aller ;i Versailles sommer le roi et l’As- |■‘mbléede ramener l’abondance. Il leur indiijiieles Champs-

Élyséos comme qiiarlier généra! el. point fie départ; pnis| saisissant nn tambour, il descend sur la place de Grève et lej entraîne à sa suite.

Tandis que la populace de Paris, au nombre d’euvirol soixante mille b.ommes, se ruait tumullneusemeut sur 1; chemin de Versailles, le roi pour se distraire un peu éiaii aile chasser à Mendon. C’était, hélas! la dernière fois. qui notre ami Panvert devait remplir auprès de Sa Majesté le fonctions de premier porte-montcau / L’arrivée subite d’n courrier, envoyé par la reine pour prévenir le roi de ce qi se passait et hâter son retour, mit brusquement fin à celt chasse. Désormais Louis XVI allait quitter la voie desplai sirs et des délassements royaux pour entrer dans celle de sonflrances et des fatigues de la captivité!

— Messieurs, dit-il aux gens de sa suite, retournons Versailles sans perdre im insiaid. Les femmes de Pari viennent me demander du ])ain. Hélas! si j’en avais, je n’at tendrais pas qu’elles vinssent m'en demander !

De retour au château, le roi trouva toute sa cour dans 1 plus grande agitation. On le pria de vouloir bien donner de ordres en cas d’attaque.

— Allons donc, répondit-il, contre des femmes, vous plai sautez !

Il ne savait pas avec quelle sorte de femmes il allait avoi affaire. Mais (piand il apprit que c’étaient des furies armée de bâtons, de coutelas, defaidx, de sabres, de pistolets et d fusils; des femmes qid venaient de piller riIôtel-de-Ville, e qui avaient amené avec elles des canons sur des charreite de roulage; des fenunes enfin qid, au nombre de soixant mille, n’etaient pour la plupart que des brigands déguisés Louis XVI hésita. M. do Saint-Priest, voyant cette hésita tion, alla même jusqu’à lui conseiller de partir pour Ram bouillet avec sa famille. C’était, sans le vouloir, servir on n peut mieux les intérêts du duc d’Orléans.

— Un roi fugitif! s’écria le monarque indigné, un roi fu gitif! Y pensez- vous? Non, non, monsieur, c’est impossible

D’aiileiirs, la reine ne voulait pas partir sans le roi; et Louis XVI, (jiii aimait à temporiser pourvoir quelle lonrimn' prendraient les événements et qui leur laissait lonjoiirs le temps d'en piendre une mauvaise, ré.solnt d’attendre.

Pendant ce temps-là, li‘s hordes parisiennes avaient envahi Versailles, et Maillard, avec qiiehpies femmes faisant partie de l’avant-garde, avait été introduit à la barre de l’Assemblée nationale. Il y avait |)rononcé un discours' furibond, avec le sabre au poing, et avait longuement discuté avec le président. Les femmes qui étaient restées en dehors,

I se pre.ssant autour de la porte, réussirent à la forcer et pénétrèrent dans la salle en au.ssi grand nombre (pi’elle poii- I vait en contenir; elles interronq)aient les orateurs à la : tribune, disaient aux uns de parler, aux autres de se taire, i Échevelées, demi-vètnes, elles s’éparpillèrent sur les bancs,

1 s’assirent à leur aise parmi les députés en leur offrant leurs caresses immondes. Cette scène ignoble révolta les membres de la droite et une grande partie de ceux de la gauche. Ne pouvant se faire respecter, malgré son inviolabdité, l’Assemblée fut obligée de s’abaisser au niveau des circonstances et de choisir ce moment pour rendre un décret sur les sub- «sistances, afin de prouver à ces femmes rempressement et tous les égards qu’elle avait pour leurs réclamations.

Le président Meunier, à la tête d’une députation, sortit f alors pour porter au roi ce, décret et ])onr l’engager à promulguer la déclaration des Droits de l’homme et les dixneuf articles de la Constitution. Aussitôt les femmes et les ' hommes, armés de pifpies, l’environnent, et annoncent éneriigi(piement (pi’ils veulent aussi aller chez le roi. Onelqiies membres de la députation, Mirabeau, Barnave et autres les encouragent ]iar leur air approbateur ; mais Cuillo'.in lance des regards terribles sur toutes ces canailles, qui, après avoir violé le sanctuaire de l’Assemblée, veulent encore aller profaner le palais du roi.

— Ne les laissez pas venir avec nous, dit-il à Mnunier; k ;’est une honte pour les reju’ésentants de la nation de trainer

à leur ^llil6 (It^ pareils gens. Le roi va croire que nous taisons chorus avec, cette, liideuse populace qui, bien loin de représenter les citoyens do Paris, n’est que le rebut de la société. Ce sont des assassins!

Mais, engravé dans cette masse compacte, Mounier n’y pouvait rien ; il eut même beaucoiq) de peine à arriver jus(pi’au Cliàieaii, où la députation pénétra enlin avec douze t'emines choisies par Maillard.

Subitement éblouies par la magniticence des lieux, radoucies par l’air de mansuétude empreint sur l’auguste visage du roi, dominées par l’ascendant de la majesté souveraine, ces femmes se contentent de gémir sur la disette et de se plaindre des accapareurs. Louis XVI leur répond avec bonté; il exprime combien il désire apporter un remède ' aux maux du peii[)le et gagne toute leur coutiance. L’une d’elles, nommée Louise Chabry, jeune tille de dix-sept ans, connue par son audace, cédant à l’émotion qu’elle éprouve, .s’évanouit aux pieds du monaiapie. Les dames de la cour, aidées du docteur Guilloiin, lui ])rodiguèrent des soins empres.sés (pii ne tardèrent pas à lui faire reprendre connaissance. Touchée alors de la bonté du roi, elle sollicita l’hon- ' neur de lui baiser la main ; mais Louis XVI, lui tendant i paternellement les bras, lui dit ;

— Vous méritez mieux que cela, ma fille!

Et il rembra.ssa.

Ces femmes, enchantées d’un accueil aussi cordial, .se retirent en faisant de profondes révérences, et descendent ' le grand escaiiei' de marbre aux cris mille fois réjiétés do : ! Vive le roi! Vive la reine! Leurs compagnes furieuses les '' accu.sent de trahison, se jettent sur elles et veuhnit les étrangler; les gardes-du-corps d’un poste voisin les délivrent if et les reconduisent (diez le roi. Sa Majesté a la bonté de leur p donner un oidre pour faire venir des grains de Senlis ! et de Lagny. Munies de cet écrit signé du roi, elles redescendenl triomphantes, le montrent comme un trophée et partent pour Paris, avec Maillard, dans des voitures de la cour, f

Tandis ([iie opci so passait, les autres t'emnies ei les brii gands n’éiaient point restés inacait's. Ils étaient parvenus à ieorroinprc les soldats du régiment de Flandre, qui donna i ainsi aux autres le fatal exemple de la défection. .MiraJteau iiréiait i)as étranger à celte lâcheté; car on l’avait vu j parcourir les rangs d’nn air joyeux, en compagnie de Théroigne de Méricoiirt, courtisane élunitée, qui distribuait à pleines mains aux troupes l'argent du duc d’Orléans. Il ne restait plus au roi que les gardes-du-corps sur la fidélité desquels il put compter. Comme le tumulte continuait, il les fit ranger en bataille dans la cour des Ministres. Toute la haine de la populace tendait au massacre de ces intrépirles défenseurs de ta royauté. Le sang de plusieurs d'entre eux avait déjà coulé dans cette triste journée; mais ces assassinats partiels n’avaient fait que redoubler leur amour et leur dévouement pour le roi. Considérant l’irritation de la lutte, les imprécaii'ins et les menaces proférées contre la reine, M. de Saint-Priest engagea de nouveau Louis XVi à s’éloigner. Le monaiapie y avait enfin conseidi et les préparatifs paient faits, quand une dépêche, envoyée par Lafayeite, (dnt changer la détermination du roi qui, d’ailletir.s, craignait toujours, et non sans raison, que le duc d'Orléans ne arolitàt de son absence. Le général annonçait les premiers iiouvcmenls de l’émeute, mais il ajoutait avec sou assu- ’ance acc.outumée qu’on pouvait être sans impiiéiude et mmpter sur son iidluence pour le rétablissement de l'ordre, àe maire de l’aris, de son côté, avait aussi envoyé une dé- )èch(! au pré'ideut de rAssemblée, et Bailly avait été beaii- ■oup plus véridifpie que Lafayetîe, eu disant ;

« Il parait que l’insuri ection s’est faite ii la fois par le i)eiq)le dans dillérenis (piartiers, et (lue celte instirreclion d.ait p)'étnédi(éi' ; elle est bien loin d’être finie... »

A cette dépêche était atinexé un arrêté de la Commune linsi conçu ;

'< Vu les circonstances et le désir du peuple, et sur la pprésomation de iM. le commandant général qu’il estimpos-

sihlc (le s’y reriiser, le conseil niiiiiicipal nulorise M. li coinniaiKlnnt général, et. même loi ordonne, de se trans porter à Versadles avec une armée de 30,000 hommes, i

laî roi n’avait point voidii donner sa réponse aux de mandes de Woimier en présence des femmes; il lui avait di (le revenir plus lard, et il était dix heures du soir (piand il h tu mander. Les événements (pii se passaient n’elaieiit poin de naliire à donner de rénergie à c.e prince; il acipiiesça ; tontes h‘s volomés de l’Asseinhlée naiionale, et dit ensniti an président de réunir ses collègues et de les amener aiiprèi de lui, parce, (pi’il était bien aise d’avoir leur avis dans de; circonstances aussi difficiles.

Moiinier apprit alors an roi la prochaine arrivée de Lafayette, avec la garde naiionale de Paris. Cette nouvelle (pii contrastait si fort avec la dépêche qu’on avait reçue dt général peu d’instant auparavant, répandit la constcrnatioi et le découragement dans tout le château. Après une joiirnéi de fatigues et d’angoisses, on avait compté sur la nuit poui goûter un peu de calme et de repos, et voilà qu’à des baudet tumiiliueuses venait se joindre une armée régulièi'e, et let ténèbres, la pluie, le vent allaient ajouter aux horreurs d’iim seconde lutte! On s’inquiétait surtout pour la leine, ipie Iti haine des brigands poursuivait davantage; on lui conseillai: encore de partir pour Rambouillet.

.lamais, répondit-elle, je ne me séparerai de mor époux et de mes enfants. J’entends liien qu’on demande im tête; mais je suis fille de Marie-Thérèse, et j’rai appris d’elL à ne pas craindre la mort !

Le président était retourné à l’Assemblée; (pioiipie lé séance ne fût pas levée, beaucoup de députés en élaienil sortis ; il les fit rappeler au son du tambour. Les femmes et les brigands, profilant des places vides, avaient envahi la salle en plus grand nombre. Ou vin et des comestibles leiii avaient été diitrilmés. Ils mangeaient, buvaient, chantaient, se querellaient et répétaient le cri qui leur avait été donné pour mot d’ordre et de ralliement ; Du pain! du painl

i II y eul un nionient de silence; ce lut pour entendre uiu' j .‘idresse des forçais de 'foulon, (|ui o/frnicnl leurs bras pour défendre la cause populaire, et rAsseinhlée endura I les applaudissenienis (jue cette populace donna au palrioj lisuie des siijuaiaires. Puis, toujours au milieu du même (i tumiilie, la delihéi'aiioii continua sur les lois criminelles.

Uuoi(jue celte discussion iniéressài ius((u’à un certain point il le docteur Guilloiin, il no récniitait qu'avec impatience et dég'oùt.

il — Notre place n’est plus ici, s’écriait-il de temps en i temps; elle est auprès du roi! Nous devons être ses conseillers et ses défenseurs. Il a besoin de nous; il nous de- . mande, allons-y!

1 • — Nous ne sommes pas en nombre pour consulter l’Asi]i sembbie, répondait Mounier, attendons encore un ])eu. Il iï faut faire les choses en règle.

— La nécessité ne coniiait pas de loi, reprenait Guillotin;

i, l les circonstances actuelles sont des plus graves; il fuit par i coiiséipient agir avec promptitude. Si nous laissons arriver , Lafayette, il sera trop tard! Le temps de l’action utile sera I passé !

j , Ces interruptions de Guillotin lui valurent les buées de la 1' populace qui se mit à le siffler à outrance. .Mais il ne. se

déconcerta pas et n’en parut ipie plus ardent ]ioiir forcer 11. l’Assemblée à se rendre au Château, lii — C’est un aristocrate, s’écria un brigand; puisqu’il

I aime tant le château, il faut l’accrocher à la lanterne de la grande grille.

lü — Oui, oui, c’est ça ! hurlèrent une vingtaine de femmes. 0 Accrochons-le, pour nous amuser. Ça fera passer le temps. r — Prenez garde, canailles ipie vous êtes, riposta Giiil- ] loiin avec une voi\ et un geste de maiire ipii les lit taire,

II prenez garde de ne pas vous faire accrocher, un jour, à cer- ,| taiue lanterne ipie vous ne connaissez pas encore, mais que I, je pourrais bien vous faire connaitre jilus lard! .le vous ,i épargnerai les frais de cordes, moi !

— (iO —

(domine il achevai!, cette menace prophétique, Lal'ayette lailra à l’Assemhlce. Son arrivée fut saluée par de vives acciaiuatioiis.

— Que veut votre armée? lui dit le président. Que vientelle faire ici ?

— Quel (pie soit le motif qui a dirigé sa marche, réponditil, elle a promis d’obéir au roi et à l’Assemblée, elle n’imposera donc aucune loi. Toutefois, pour contribuer à calmer le mécoiuentement du peiqde, il serait peut-être utile d’éloigner le régiment de Flanilre, et de faire dire par le roi quehjties mots en faveur de la cocarde nationale.

Là-dessus le héros tourna le dos à l’Assemblée et se rendit chez le roi avec les deux officiers municipaux de la commune de Paris qui lui servaient d’acolytes. Quand il fut on présence du monaiapie, il tâcha d’excuser son arrivée à la tête d’une armée, en disant qu’il avait été forcé de partir, que sa vie avait été plusieurs fois menacée; eidin, il parut plein de respect et de douleur, ht connaitre au roi les précautions qu’il avait prises et l’assura de son dévouement ainsi que de celiu de l’armée. H eut ensuite un entretien secret avec Louis XVf, et, en le quittant, il lui dit à haute voix :

. — Je supplie Votre Majesté d’aller se coucher, de se reposer entièrement sur mes soins ; je réponds de loui!

A peine était-il sorti que l’Assemblée nationale arriva prt?s du monarque, conformément à l’invitation qu’elle en avait reçue; mais elle était en si petit uondare qu’elle avait plutôt l’air d’une députation (jue d’une Assemb’ée qui représentait la France entière, ü’adleurs, comme l’avait fort bien prédit Ludlotiii, elle arrivait trop tard.

— Messieurs, dit le roi, j’avais désiré être environné des représentants de la nation dans les circonstances où je me trouve, et je vous avais fait dire que je voulais recevoir devant vous le marquis de Lal'ayette, atin de profiter de vos conseils; mais il est venu plus vite que vous, et je n’ai plus rid) à vous dire, sinon que je n’ai point en rinlenlion de

— (il —

partir, et (|ue je ne m’éloignerai jamais de l’Assemblée nationale.

Peu ras.siiré pour le reste de la nuit, après nm“ journée si orageuse, Moimier voulait ijne l’Assendjlée restât en séance jns(jn’au lendemain, dans le salon d’Hereide, alin (pi’dle pnt intervi.'nir en cas d’événements; mais Lal'ayelte lui lit dire (]ii’il répondait de la iraminilliié, et insista pour lin ajournement avec tant do confiance qu’il réussit à conimmiiipier sa sécmité. I.es députés se séparèrent donc vers trois heures du matin.

Gnillotin grimpa dans sa mansarde pour embrasser sa tille et sa nièce (pii étaient confiées à la garde de Nicot; car madame Panvcrtsc trouvait alors auprès de Madame Adélaïde^ et son mari avait été prêter main-l'orle aux antres serviteurs du roi. Le devoir avant tout! ftîais les jeunes iilles n’étaient pas très-elfrayées, grâce à leur ignorance du danger qu’elles pouvaient courir, leurs pères les ayant consignées, (lès le malin, au fond de leur jielit appartement, sans leur dire un mot des périls qui menaçaient la famille royale. Comme il avait plu toute la journée, celte captivité leur avait paru moins étiange. Elles avaient bien entendu de loin les vociférations et les Imrlemenis des bordes parisiennes, entremêlés de coups de fusils’, mais Aicot leur avait très-habilement démontré que tout ce vacarme-là se faisait en riionneur du roi et de la Constitution, (juant à l’absence prolongée de M. et de madame Panvert, leur service auprès du roi et de Madame Adélaïde la rendait assez fréquente pour ne pas les éionnei' ce jour-là plutiàt qu'un autre.

— Mes eid'ants, leur dit Cuillotin, si vous entendez beaucoup de bruit dans le château, ne vous épouvantez |ias et restez Irampiilles; car tout ce remue-ménage est une chose purement politiipie...

— Oui, interrompit Victoire, je sais! C’est votre affreuse Constitution qui fait tout ce tapage-là.

— Je })ense ([ne les Droits de l'homme y sont aussi pour quelque chose, ajouta Louise. Mais, quoi ipie vous en disiez,

liioii uiiolc, je eraiiis bien que loul cela ne teiiriic mal im jour!

— .le n’ai pas oublié la propiiétie de Cazotle, moi, mininiira Vicloire, et chaque fois que j'y songe, elle me l'ail peur.

— 3Ialheureusement elle pourrait bien s’acconqjlir, soupira Louise.

— Allons, petites folles, je vois que j’ai eu îort clc vous raconier celte bêtise-là! Doianez en paix! .le vous quille; nous déjeunerons tous ensemble, j’espère. Em ore un tendre baiser... Adieu, adieu! bon sommeil, bon repos!...

Et feignant d’aller se couclier, le docteur se retira à pas de loup.

il trouva Nicot montant l.a garde ;i la [lortc ([ui ouvrait sur le corridor. Le brave serviteur était armé d’une longue broche (le fer et de son plus formidable couteau de cuisine.

— Slon bon Nicot, bd dit-il, en lui frappant amicalement sur l’épaule, je te reme rcie bien de ton alî’ection et de ton dévouement pour nous. Tu as raison de faire bonne garde, mais le plus grand danger se trouve aux ap|)artemcnts du roi. Les mansardes ne peuvent être visitées qno par (juel- ([iies pillards, dans le but seul de voler et non dans celui d’assassiner; en tout cas, tu fais bien d’avoir l’œil au grain. D’ailleurs, je viendrai de temps en temps par ici, pour voir ce qui se |)asse; ne crains rien !

— Ah! monsieur, lui répondit Nicot, si je n’avais pas ces demoiselles à garder, j'irais de bon cœair me battre pour le roi. Comme je taperais dur sur ces gredins-là ! Foi de Nicot, je les mettrais tous à la broche! Dieu sait pourtant (jue c'est un gibier détestable, mais c’est égal, je les embrocherais tout de même !...

Le docteur redescendit dans les appariement royaux, dont les galeries, les salons cl les antichambres regorgeaient de courtisans alarmés et de serviteurs fidèles. Tous tremblaient pour la vie de leur souverain. On s’attendait à une attaque nocturne de la part des brigands qui cernaient

e château de tous les cotés, et qui, poiii’ se tenir en luieine, tiraient par intervalle des coups de fusil, et faisaient 'etentir l’air des inêuies imprécations, des inéines cris melaçanls (pie la veille. C’était bien là le signe avaiit-couieur Je quelque sinistre événement; pereonne n’en doutait.

— Ou l.afayeite est un traître de la pire espèce, ou c’est un imbécile de première force! dit Guillotin en abordant son beau-frère qu’il venait d’apercevoir au milieu d’iiii groiqie de gens de la maison du roi; comprenez-vous, mesdeurs, (]ue, malgié les iiujuiétmles extraordinaires où tout e monde ici est plongé, cet habile général se soit contenté le placer autour du cliàteau le même nombre de gardes ([ui, llans les temps paisibles, veillent ordinairement à sa sûreté? C’est vraiment de la pertidie ! Cet homme-là est vendu lu duc d’Orléans !

' — il a néanmoins fait ranger en bataille ses gardes franl'aises dans la cour des ftiinistres, objecta Panvert. j — C’est vrai, repartit Ciiilloiin; il a investi le roi avec tue armée de vingt mille hommes, non compris dix mille jiigands, ses aiixdiaires. De plus, il a fait rouvrir la grille le la cour des Princes, (pii avait été fermée à cause du lésordre; ainsi, sous le vain jirétexte de maintenir la coinrumication avec le jardin, il a, en réalité, jiréparé une ntrée des plus taciles à tous ceux (jui voudront envahir le hàteau. Et puis, pour couronner son œuvre de trahison,

1 vient de se retirer chez le prince de Poix, à l’extrémité e la ville, trop loin pour pouvoir s’opposer à un commenement d’insurrection et s’en rapportant à la modération es jierturbateiirs... Voyons, comment appelez-vous cela, lessieurs? Est-ce de la prévoyance, de l'habihué, de la igesse? ou bien pluti'it n’est-ce pas de la peilidie?

Tous ceux (pii entouraient le docteur furent de son avis.

— Si seuhunent notre malheureux inaitre voulait (pie ous le défendissions avec d’autres armes (pie la patience

^ t la douceur! soupira un ofticier des gardes-du-cerps qui, assaut près du groiqie où pérorait Cuillotin, s’était arrêté

liii iiisiaiit |)uiii' récoiiter. M.-îis, hélas! il est liupbon; ilsj laissera massacrer, et nous le serons avec lui.

— Massacrer! inassacier! répéia le docteur, tant qiu vous voudrez, monsieur. Mais j’espère bien (pie nous m nous laisserons pas massacrer sans nous défendre un peu! iMorl de mon àme! tous ces lu’igands-là ne me font pas peur, et à défaut d’armes, je prendrais tout ce qui im tomlieiait sou.> la main! Le roi n’a jias le droit d’empèehei (jiie nous le défendions. Sloi, je ne suis jias aristocrate, jt suis un simple député du tiers, j’ai voté la constitution ; jt veux la liberté pour mon pays; je suis révolutionnaire dan; le bons sens, mais je déteste le désordre; je respecte le: lois, la vertu, le malheur; je défends la faiblesse, je protège l’innocence, et surtout je véiièie la majesté du trône, sans la courtiser. Nous avons proclamé Louis XVI péri du peuple el reslauralcur de la libei'té française^ nom devons donc, à ce double titre, l’aimer et le défendre ai besoin. Voilà ma profession de foi jiolitiiine, messieurs, Jt me crois un bon citoyen et un honnête homme; or c’es précisément parce que je suis bon citoym que j’aime te roi et c’est aussi parce que je suis honnête homme que je suii venu ici pour le défendre.

Ces paroles de Guilhitin trouvèrent de l’écho dans tom les cœurs et rendirent un peu de courage à tous ceux qu les eiitcmdireiit. La fatigue cependant commemtait à ferme) bien des yeux; les banquetios, les tabourets, les chaises les fauteuils étaient tous occupés par des dormeurs. Le su lence se lit peu à peu dans l’intérieur du cbàteau, et bientô on n’entendit plus que le pas mesuré et monotone des §entinellcs, se promenant lentement devant les portes princi-; pales de chaque ajipartement. I

Quant au docteur, il était trop agité pour dormir; auss ji se mit-il à errer de côté et d’autre, comme une âme ei peine, attendant avec impatience que le retour du jou ramenât un peu d’espérance au fond de tant de cœur brisés.

En parcourant cet immense palais, monument de la grandeur de Louis XIV, Guillotin se disait :

— C’est ici (pie le grand roi a régné en maître absolu^ c’est ici (pi’il a déployé toute sa magnificence ! A sa puissante voix, tous les arts ont créé des merveilles pour em- ; bellir Versailles; ils ont tous contribué ii lui donner un aspect imposant, sublime; jamais l’énormité de la dépense n’a empêché ou ralenti l’exécution. Ces vastes salles, ces ornements somptueux, chaque décoration, chaque pierre ‘ même, tout ici, en un mot, a dû inspirer de l’orgueil an monarque-soleil. Naguère encore, à la vue de ce palais sans , égal au monde, le peuple qui n’osait en approcher éproiit vait une secrète terreur, mêlée d'admiration, comme s’il se i' fut trouvé en face d’un sanctuaire ; c’était, en efiét, celui de la royauté ! Les courtisans, les princes eux-mêmes n’en ■franchissaient jamais le seuil sans un frémissement invo- 0 lontaire qui leur rappelait et leur faiblesse et la puissance - (lu monarque... Aujourd’hui, le prestige s’est évanoui; la demeure du grand roi, veuve de ses fêtes, de ses joies, de ses plaisirs, ne présente plus que deuil et tristesse. Elle est humiliée, outragée; au lieu des hommages des courtisans, les hordes féroces qui l’environnent font retentir leurs imprécations, leurs menaces. L’arrière-petit-tils de Louis XIV et la fille des Césars y cherchent un sommeil inquiet, qu’ils ne peuvent goûter. Puisse leur réveil ne pas être la réali- '■sation de leurs songes eflVayants de la nuit!...

■ Loin do penser comme Cuillotin, l’abominable duc d’Orléans, contrarié au possible de l’arrivée de Lafayette à I' Versailles, faisait des vœux pour (pi’on assassinât le roi et ■la reine, puisqu’ils n’avaient pas voulu fuir et (pie les gardes françaises voulaient les emmener à Paris. Caché dans l’église ' de Saint-Louis avec scs principaux complices, il forçait un ! 'prêtre à célébrer une messe pour le succès de leur infernal 1 complot. Il faut avouer que cette dévotion sacrilège était i[ bien difficile à concilier avec l’incrédulité de ces gens-là.

Mirabeau, de son ciMé, avec Barnave, Pétion et d’autres

membres influents du côté gauche, délibérait sur la manière d’atteindre le même but , dans la salle même des séances qui, grâce à la prévoyance de Lafayette, n’était plus occupée que par une bande de brigands d’élite, les députés ayant été se coucher sur sa parole.

Enfin, vers les cinq heures (au moment même où Lafayette écrivait à la municipalité de Paris pour lui annoncer que son voyage avait parfaitement réussi et que tout était tranquille à Versailles), il se fil tout à coup dans la ville un grand silence; on apercevait déjà cette lueur incertaine entre la nuit qui finit et le jour qui commence. C’était le moment choisi pour agir.

Quelques brigands, hommes et femmes, se présentent à la grille de la cour des Princes que Lafayette avait fait ouvrir, et personne ne s’oppose à leur passage. Ils pénètrent d’abord sans bruit jusque dans l’intérieur; d’autres arrivent du dehors et suivent leurs pas ; bientôt ils ont inondé le palais. L’attaque alors a lieu sur plusieurs points à la fois, et prend pour signal le cri de ; Mort aux yardes-du-corpsl Le] premier qui fut massacré était en sentinelle au bas d’un escalier conduisant aux appartements de la reine; on traîna son cadavre au milieu de la cour, et Jourdan, le monstre à la longue barbe, lui trancha la tête d’un coup de hache. Çe sanglant et épouvantable trophée fut aussitôt mis au bout d’une pique, et devint ainsi l’horrible étendard des assas-; sins. Ceux-ci, comme un torrent fangeux, continuaient h se précipiter dans les escaliers, les corridors, les galeries et| les appartements du château, en vomissant des injures et desj menaces contre la reine, et en criant ; Vive le duc d'Orléans ! 1

La bande qui envahit l’escalier du roi fut un instant arrêtée par la courageuse résistance de plusieurs gardes-t du-corps, au milieu desquels se trouvait un représentant duij tiers ceint de son écharpe tricolore. C’était le docteur Guil-| lutin cherchant à calmer ces furieux. l

— Mes amis, leur dit-il, écoutez-moi ; je suis votre man-|

ataire à l’Assemblée nationale; je suis Parisien comme ous; c’est vous-mêmes qui m’avez nommé votre député. Je eux la liberté comme vous; je veux qu’on vous donne du ain et que vous soyez heureux. Je suis votre véritable ami, )oi, et je ne vous trompe pas comme ceux qui vous ont menés hier cà Versailles. Dites-moi, que venez-vous faire ■i? Que voulez-vous? Du pain? Le roi a signé l’ordre de ous en donner. Vous en trouverez à votre retour à Paris !...

— Nous voulons la tête de l’Autrichienne ! s’écria une irie en guenilles.

— As-tu des enfants? lui demanda froidement Guillotin.

i — Oui, j’en ai deux, et c’est pour leur donner du pain à langer que je suis venue à Versailles.

— Si tes camarades demandaient ta tête,' que devien- ’aient-ils, tes enfants?

— Ah! les pauvres petits, ils mourraient de faim et de isère !

— Eh bien ! répliqua Guillotin, celle que vous nommez iutrickienne A aussi deux enfants qui mourront de faim

de misère, si vous tuez leur mère, qui est la femme de tre bon roi !... Ce roi est le père du peuple, il vous aime ; deure sur vos souflVances, et vous, ingrats que vous êtes, us venez jusque dans son palais troubler son repos et l’iniéter !

— Vive le roi ! vive la reine ! s’écrièrent tout à coup plu- :urs femmes que les ))aroles de Guillotin venaient de rancir en les rappelant aux sentiments de la maternité. Le )résentant a raison, il ne nous trompe pas; respectons la neure du roi, et allons-nous-en !

Elles rétrogradaient déjà et faisaient reculer la foule, md de nouveaux brigands survinrent et ranimèrent, par ' rs cris féroces, la haine et la fureur des autres. Les

il' 'des-du-corps, ne pouvant plus s’opposer au passage de flots immondes, se réfugièrent dans la salle du roi et s’y ricadèrent. Un panneau de la porte cède sous les coups assaillants; mais aussitôt un cotfre à bois sert à rem-

plir le vide et garantit un instant les inalheureux assiégés Enlin les brigands renversent tous les obstacles. Un garde' qui n’a pas eu le temps de fuir, est saisi et massacré par cej cannibales, malgré tous les efforts de Guillotin pour j défendre. . j

Tandis que les monstres s’amusaient, tes uns à dépectl les membres encore palpitants de leur victime, les autres i piller les armes de la salle des gardes, noire docteur, doé l’écliarpe tricolore protégeait l’inviolabilité, courut à l’aj! partement de la reine pour la prévenir. Apercevant une ( ses femmes dans ranticliambre :

— Madame, sauvez la reine, s’écria-t-il, on en veut à sa vio

Déjîi réveillée par le tumulte qui se faisait dans le chàteai Marie-Antoinette se lève à la luàte et, demi-vêtue, se sam chez le roi. En longeant les corridors, elle entend f affreuses vociférations de la populace, et c’est ainsi qu poursuivie par des cris de mort, elle arrive, tout éperdu dans la chambre de son époux. O douleur! elle est vide 1. Les assassins ont-ils aussi violé ce sanctuaire?... Dans ■ même moment, Louis XVI, inquiet sur le sort de la rein.se rendait auprès d’elle par un passage secret, appelé passage du Roi. Il ne trouve dans la chambre de femme que six gardes-du-corps meurtris et blessés qui 1 annoncent le massacre de leurs camarades. L’infortuné mi narque leur dit de se rendre à VOEil-de-Bœuf., et retouril précipitamment auprès de la reine. Les voilà réunis I Ij danger est toujours le même; mais, pour eux, il a din nué, puisqu’ils pourront l’affronter ensemble.

Furieux d’avoir manqué V Aulrichienne., et de ne pouv( ainsi faire hommage d’une tête royale au duc d’Orléans, 1 brigands bouleversent tout l’appartement de Marie-Ante nette et percent son lit à coups de piques, de sabres et poignards; puis ils s’élancent, avec plus de rage encore, la recherche des malheureux gardes qu’ils ont juré d’ir moler à leur haine implacable et farouche. Mais ils en re ■ contrèrent peu à l’intérieur du château ; car Madame Élis

.>eth, sœur du roi, et Mesdames Adélaïde et Victoire, ses mantes, avaient fait entrer chez elles ceux qui étaient en sentinelle à leur poste.

Quelques détachements de la garde parisienne, qui étaient œnus tà Versailles dans de bonnes intentions, avertis de ce ipii se passait, accoururent alors au palais pour en chasser les brigands. Ils agissaient sans ordre des chefs et de leur j)ropre mouvement. Ce premier secours rendit un peu de courage aux défenseurs du roi. Les gardes-françaises, qui Avaient laissé faire les assassins, sortirent enfin de leur naction et prêtèrent main-forte aux gardes parisiennes. Le aarquis de Vaudreuil opéra même une réconciliation entre îs gardes-du-corps , qui s’étaient réfugiés à VOEil-deiœuf, et les grenadiers de la garde nationale. On s’emrassa ; on échangea les bonnets à poil contre les chapeaux t la cocarde tricolore contre la cocarde blanche; puis on arcourut ensemble les appartements et les cours du chà- (311 pour en chasser les assassins.

Quand Lafayelte se réveilla, le crime était accompli. Cet nnme qui répondait de tout, ce général présomptueux et habile, ne prévit rien, ou plutôt ne voulut rien prévoir, laissa tout faire. Fut-il le complice des assassins?... on rait fortement tenté de le croire, en ne le jugeant que laprès ses actes, dans cette, douloureuse et fatale circonsnce. Quoiqu’il en soit, après avoir mis le feu, il se lit mipier pour éteindre ce que l’incendie n’avait pas encore voi’é. En se rendant chez le roi, il arracha des mains une bande de forcenés dix-sept gardes-du-corps qu’on ipprêtait à pendre à une lanterne. Fier de ce triomphe, il présenta devant Louis XVI avec tout l’aplomb d’un libéieur. Le monarque était entouré de sa femme, de ses ends, de Madame Élisabeth, de Monsieur et de Mesdames ; taides. Tous le fortifiaient par leur présence et l’aidaient leurs conseils.

, — Vous venez bien tard, monsieur le marquis! Iwi dit le Les événements n’ont pas justifié vos espérances?

— Sire, je suis désolé de tout ce qui vient d’arriver, ré pondit le héros des révolutions; niais Votre Majesté pei être sûre qu’elle n’a plus rien à craindre, car je suis là main tenant pour la protéger.

Cependant la populace, attroupée en dehors des grilles criait, hurlait, vociférait plus fort que jamais. De temps e temps des coups de fusil étaient tirés sur le château et plu sieurs halles vinrent frapper une fenêtre près de laquelle s tenait la reine. Bientôt en entendit crier ; Le roi à Paris le roi à Paris! Ce cri ne tarda pas à remplacer tous le autres. La garde nationale elle-même se mit à le pousse avec ardeur. Lafayette alors crut qu’il était de son devo' d’engager Louis XVT d’obtempérer aux vœux de la multi tilde. Celui-ci, pour calmer les cris séditieux des rebelle!parut sur le balcon, accompagné de la reine et de ses en fants. ïl fut salué par de vives acclamations et rentra, quel ques instants après, dans ses appartements.

La séance de l’Assemblée nationale devait être reprise neuf heures; mais les députés fidèles au roi éprouvèrei' tant d’obstacles pour s’y rendre, que Meunier ne put l’on! vrir qu’à onze heures. Indigné de la perfidie de LafayetW qui l’avait forcé à lever la séance au moment même d! danger, le président proposa à l’Assemblée d’aller siégi’H auprès du roi, dans le salon d’Hercule; il exposa que c’éta; une obligation dans des circonstances aussi déplorables! > que les représentants de la nation devaient au roi ce témo gnage d’attachement et qu’ils ne pouvaient le secourir £ ^ milieu du péril qu’en le partageant avec lui. Mais Mirabeai ' qui espérait encore que Louis XVI se déciderait à fuir ! qui craignait que la présence de l’Assemblée tout entière i, l’en empêchât, en le protégeant; Mirabeau prétendit qu n’était pas de la dignité de l’Assemblée de prendre ce part Son avis prévalut, et il fut simplement arrêté qu’une dépilî talion de trente-six membres se rendrait auprès de Sa M; f jesté. Il

Lorsque la députation arriva au château, tout était ouvert

Les ministres, les gens de la cour étaient dans la galerie et dans la chambre du conseil. Plusieurs personnes écrivaient des billets annonçant le prochain départ du roi pour Paris et les jetaient par les fenêtres, afin d’apaiser la multitude. La reine était dans une chambre, debout, à l’encoignure d’une fenêtre, ayant à sa droite Madame Élisabeth; à sa gauche et contre elle, sa fille, Madame Royale; le jeune dauphin, âgé de cinq ans, était devant sa mère, monté sur une chaise ; il s’amusait avec les cheveux de sa sœur, en irépéiant souvent ;

j — Maman, j’ai faim ! — Est-ce que hier nest pas fini?

Le comte de Provence, ainsi que les princesses Adélaïde et Victoire, étaient dans la même pièce. Tout à coup, on vint dire à Marie-Antoinette que le peuple demandait qu’elle ,se présentât seule au balcon. Elle parut hésiter, car elle avait entendu, peu auparavant, des voix menaçantes crier dans la cour :

— C’est nne Messaline, elle a trahi l’Etat, elle a juré la perle des Français; il faut la pendre; il faut la pendre !

k Mais Lafayette s’étant approché d’elle et lui ayant représenté que cette démarche était nécessaire pour ramener le calme, elle dit ;

— Dusse-je aller au supplice, je n’hésite plus, j’y vais !

Elle prend aussitôt ses enfants par la main et, précédée du général , s’avance hardiment vers le balcon. En la voyant entourée du dau|)hin et de Madame Royale, les brigands qui en voulaient à ses jours, s’écrièrent ;

, — Point d’enfants ! point d’enfants!

1 La reine renvoya son fils et sa fille; elle seule, la tête liante, le front rayonnant de majesté, s’exposa hardiment h eurs outrages et à leurs coups. Cet acte de courage calma, jiour un moment, la haine de la foule qui, en voyant La- ’ayette porter respecteusement à ses lèvres la main de jjVIarie-Antoinette, ne put s’empêcher de crier ;

— Vive la reine! vive la reine!

Des voix nombreuses ayant ajouté : i

— Le roi à Paris! le roi à Paris ! i

Louis XVI parut une seconde fois au balcon et dit au !

peuple ; . 1

— Mes enfants, vous voulez que je vous suive h Paris, j’y *

consens; mais à condition que je ne me séparerai point de ma famille. i

— Oui, oui, oui! cria-t-on de tous côtés.

— Mes enfants, ajouta Sa Majesté, je vous demande sû- i reté pour mes gardes-du-corps.

Le peuple répondit :

— Vive le roi ! vivent les yardes-du-corps !

Ceux-ci se montrèrent à leur tour au balcon, et Lafayette ayant embrassé l’un d’eux, ils répondirent aux applaudissements de la foule par les cris de Vive le roi ! Vive la na¬

tion !

Le duc d’Orléans, qui avait préparé cette insurrection, sans s’occuper des détails et s’en rapportant à d’autres pour l'exécution; le duc d’Orléans, qui s’était promené au milieu de ces hommes sanguinaires, pour les encourager à accomplir tous les crimes qu’il avait rêvés ; le duc d’Orléans, enfin, voyant son exécrable espoir déçu, ne craignit pas, quand le tumulte eut cessé, de se montrer aux yeux mêmes de la famille royale, avec le visage calme de l’innocence. La reine voulant passer dans une autre chambre pour fuir sa présence, il osa lui offrir son bras ; elle le refusa et, par un regard énergique, lui expliqua suffisamment les motifs de son refus.

Dès que le départ du roi pour Paris fut décidé, Louis XVI, s’adressant à l’un des membres de la députation, qui se trouva être le docteur Guilloiin, lui dit :

— Monsieur, veuillez annoncer de ma part à l’Assemblée que je suis décidé à me rendre aujourd’hui même à Paris avec ma famille et toute ma maison.

Guillotin rapporta aussitôt à ses collègues les paroles du

roi; et l’Assemblée décréta immédiatement que., pendant la durée de la session, elle devait être inséparable de la personne du monarque. Le président nomma alors cent députés pour accompagner le roi pendant te voyage. Mirabeau ayant vivement sollicité d’être de ce nombre pour jouer le rôle du triompliateur qui traîne après lui son prisonnier, Mounier lui opposa un refus constant. Le tribun s’en plaignit avec amertume; il prétendit n’avoir eu d’autre intention que d’apaiser le peuple, s’il y avait du tumulte, quand le roi entrerait dans Paris.

— Monsieur, lui dit Mounier, ceux qui ont assez de poufvoir sur l’esprit du peuple pour l’apaiser, peuvent aussi le i'soulever !

j Le roi se mit donc en route pour Paris, vers une heure de l’après-midi. Le cortège était précédé par les bandes de jbrigands, au milieu desquels on remarquait l’atireux Jourdan et un autre scélérat qui portaient triomphalement, au sommet d’une pique, les têtes des deux gardes-du-corps massacrés dans la matinée. Les voitures du roi et de sa famille roulaient entre deux rangs d’hommes et de femmes déguenillés, de forts de la judle, de harengères, de grenadiers, de malheureux garde¥-du-cor})s désarmés ou blessés, 3t de députés. Suivaient pêle-mêle et confondus, .à pied et i cheval, le régiment de Flandre, les dragons, les centiuisses et le reste des bandits dont la plupart portaient de jautes branches de peupliers, arrachées au parc de Versailles, fous remplissaient l’air de cris et de chansons. En avant les voitures du roi, on voyait une soixantaine d’énormes diariots, remj)lis de farines et de blés. Elles étaient escorées de canons sur lesquels étaient assises des tilles éhontées [ui chantaient à tue-tête des airs allégoriques, dont elles ppliquaient du geste à la reine les allusions outrageantes;

( , 'autres, montrant les farines d’une m.aiu, le monarque et La famille de l’autre, disaient à la multitude ((ui se pressait tutour d’elles ;

4 — Courage, mes amis, nous ne manquerons plus de

povi; nous vous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron !

Le corps d’armée, divisé en compagnies précédées chacune de leurs canons, terminait ce cortège, dont l’ensemble offrait à la fois le tableau touchant d’une fête civique et l’effet grotesque d’une saturnale. Le monarque pouvait être pris également pour un père au milieu de ses enfants, ou pour un prince détrôné, promené en triomphe par des sujets rebelles.

Telle fut la douloureuse et déplorable manière dont l’arrière-petit-fils de Louis XIV quitta ce splendide palais de Versailles qu’il ne devait plus jamais revoir. Hélas ! le grand drame qui venait de commencer pour lui dans la demeure du plus illustre de ses aïeux devait, trois ans plus tard, se terminer sur la place de la Révolution, en face du château des. Tuileries et aux pieds même de la statue mutilée de Louis XV, le roi le plus coupable de sa race!

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