‹ Le Docteur GuillotinChapitre 2 sur 5 · IV · texte numérisé non relu

IV

DE QUELLE ETRANGE FAÇON LE HASARD VINT AIDER LE DOCTEURI GUILLOTIN DANS SES TRAVAUX HUMANITAIRES.

Louis XVI, en quittant les splendeurs de Versailles, yj avait laissé la puissance et la majesté royales. De monarque; absolu il était devenu souverain constitutionnel, c’est-à-direi qu’il régnait encore, mais qu’il ne gouvernait plus. Chaque nouveau progrès de la Révolution faisait reculer d’un pas ce fantôme du pouvoir, qu’on appelait roi des Français, et' lui enlevait une prérogative ou une liberté. Enfin, à foret! d’être refoulé dans l’ombre et dépouillé de ses privilèges, 1 arriva un jour que ce fantôme royal se trouva au fond d’une prison obscure, sans couronne, sans sceptre et même sans, manteau, regrettant amèrement son glorieux passé, gémis-;

sant sur rhumiliation de son douloureux présent et jetant un regard épouvanté sur les abîmes de son redoutable avenir! Hélas! les Tuileries étaient pour lui le guichet du Temple !

Tandis que le marquis de Lafayelte remplit auprès de 1 Louis XVI et de sa famille les fonctions de geôlier, sous le litre de gouverneur du château des Tuileries, allons retrouver nos amis Panvert et Guillotin dans la modeste maison qu’ils occupent au n° 83 de la rue du Bac.

Le Paris de 1789 était bien loin de ressembler cà celui d’aujourd’hui; et, assurément, grcàce aux nombreux embellissements de la capitale, si un Parisien d’alors pouvait revenir de l’éternel voyage d’outre-tombe, il ne reconnaîtrait pas le moins du monde la maison, la rue, le quartier et même cette immense ville qu’il habitait. Plus d’immondes ruisseaux au milieu des rues ; plus de réverbères se balançant au-dessus de la voie publique au moyen d’une corde tendue d’une maison h l’autre; plus de boutiques obscures; plus de fenêtres grillées au rez-de-chaussé; plus d’énormes bornes de chaque coté des portes et le long des murs; plus de rues étroites, sombres et mal pavées; mais partout de larges chaussées pourvues d’égoùts; partout de magniliques trottoirs éclairés, de distance en distance, par des becs de gaz; partout de superbes magasins, de solides maisons s’élevant jusqu’au septième étage; partout des fontaines, des squares, de vastes boulevards, des églises, des palais et des édifices publics dont rarchitecture étonne, et qui rappellent la richesse et le bon goût de la capitale d’un grand empire.

Le lecteur ne sera donc pas surpris d’apprendre que la rue du Bac, en 1789, quoique très-fréquentée, était néanmoins une triste rue, surtout dans la partie qui s’éloigne le plus de la Seine. De ce côté-là, les boutiques étaient rares et les hôtels nombreux. Depuis qu’elle avait quitté le Marais, la noblesse avait établi son (piartier général dans le faubourg Saint-Germain, le plus paisible et le plus aéré de tout Paris,

et la me du Bac était l’artère principale de ce faubourg privilégié.

Le 11° 83 se trouvait entre la rue de Grenelle et la rue de la Planclie. Une porte cocbère donnait entrée dans une grande cour entourée de bcâtiments qui étaient occupés par ditlérents locataires. Au fond de cette cour était un petit bütel appartenant à M. le marquis de Quercy, et derrière lequel s’étendait un très-beau jardin. C’était là que la famille Panvort, en quittant Versailles, était venue s’établir, sur la demande du parrain d’Émile, qu-i, malgré son mandat de député, avait jugé à propos d’émigrer quelque temps après l’installation de l’Assemblée nationale à Paris. Guillotin avait suivi son beau-frère et les deux familles réunies ne formaient qu’un seul ménage, dont la direction était tout entière confiée aux soins de madame Panvert. Celle-ci avait été forcée de quitter le service de Madame Adélaïde, le nombre des gens attachés aux personnes royales ayant été considérablement diminué à la suite des douloureux événements des 5 et 6 octobre. Il en avait été de même pour M. Panvert qui fut obligé de renoncer à ses glorieuses fonctions de premier porte-manteau du roi, quoiqu’il s’obstinât toujours à en garder le titre. Ils passaient donc leur vie à regretter les splendeurs de Versailles ; et si, parfois, ils goûtaient quelques moments de consolation, c’était en allant furtivement aux Tuileries visiter leurs anciens amis restés avec la famille royale, pour le bonlieur et la liberté de laquelle ils formaient les vœux les plus ardents.

Louise et Victoire continuaient à s’aimer et à partager les soins du ménage. Quant à Guillotin, il était complètement absorbé par la politique. Tout le temps qu’il ne passail point à l’Assemblée, il le consacrait à l’étude des modifications importantes qu’il était urgent d’apporter au Code pénal. C’était une idée qui le préoccupait depuis bien des années, et qu’il était maintenant en j)osition de faire prévaloir. Aussi était-il entièrement plongé dans son sujet, et c’est à peine s’il desserrait les lèvres, quand il se trouvait en compa-

gliie de gens indifférents à la grande réforme qu’il méditait.

Il passait une partie des nuits dans la bibliothèque de M. de Uiiercy, qui lui servait de cabinet de travail ; et c’était toujours Icà que sa fille et sa nièce altaient le trouver lorsqu’elles avaient besoin de lui parler.

Un soir, Louise entra dans la bibliothèque pour avertir son oncle que le souper était servi. Le docteur terminait un rapport intéressant sur les lois criminelles, dont il demandait à l’Assemblée une application plus équitable. Il devait lire ce travail à la séance du lendemain, mardi décembre.

— Attends un peu, ma tilte, dit-il à Louise, j’aurai terminé dans quelques minutes. Amuse-toi à regarder quelques-unes des gravures dont ces cartons sont [ileins. Je ne sais pas trop ce que c’est, mais ce doit être convenable, puisque le litre porte ; Gravures allemandes.

Et il indiquait de la main deux, cartons déposés dans un coin de la bibliothèque. Louise en prit un, l’ouvrit au hasard et eu retira une gravure qu’elle approcha de la bougie de son oncle, pour mieux la considérer.

I — Qu’est-ce (pic c’est que cela? dit-elle. An! mon Dieu^ quelle horreur ! c’est un homme auquel on coujie la tête, avec une machine que je ne connais pas. Il a le cou pris dans une lunette, et une doloire lui tombe sur la nuque... C’est horrible!... Il y a écrit au bas : Supplice de Titus-Manlius. Et puis, plus loin, dans un des angles ; Henry Aldegraver, fecil, 1553.

— Voyons ('ela ! s’écria Giiillotin, en arrachant vivement la gravure des mains de sa nièce. Ce n’est pas possible 1 Titus-Manlius décajiité avec une doloire!... Qu’est-ce que tu me contes-là?... Tiens, c’est pourtant vrai !... En voilà une idée d’Allemand!... Ha! lié!... tout de même!... Qui sait?... on pourrait peut-être perfectionner cela !...

Et le docteur se mit à réfléchir, sans détourner les yeux de cette doloire qui tombait sur la tête de Titus-Manlius.

— Papa, on vous attend pour se mettre à table, dit Victoire en entrant à son tour dans la bibliothèque; venez donc! Mon oncle et ma tante commencent à s’impatienter. Tu fais bien les commissions, toi, Louise!... Mais que regardes-tu donc là, dans ce grand carton? Des gravures!... Oh! laisse-moi en voir une !

Aussitôt la jeune fille plonge sa main dans un carton poudreux et ses doigts roses en retirent une gravure de Georges Pentz, qui était le pendant de celle que son père considérait si attentivement.

— C’est drôle, observa Victoire, mon image est toute pareille à celle de papa! seulement elle est moins grande... Il y a aussi Tilus-Manlius écrit au bas... Mais elle n’est pas du même graveur...

— Voilà qui est bien étrange! interrompit Louise. Ce carton-là ne contient donc que des portraits de gens auxquels on coupe la tête? Regardez, mon oncle! Encore une machine à doloire ! Elle est de Lucas de Cranach celle-là... C’est extraordinaire!

Gnillotin prit d’abord la gravure que tenait sa fille, puis celle que lui présentait sa nièce; et, promenant son regard surpris de l’une à l’autre :

— Vous avez raison, mes enfants, murmura-t-il, c’est exactement la même chose!... Quelle singulière découverte!... C’est un bienfait du hasard... oui, un véritable bienfait... pour les malheureux condamnés à mort... Vous avez trouvé ce que je cherchais !... Allons, Dieu soit béni! je n’ai pas perdu ma journée !

Et ce disant, Guillotin serra soigneusement les trois précieuses gravures; puis il s’en fut souper gaiement. La guillotine était inventée !

Le lendemain, notre docteur monta à la tribune et lut sou fameux mémoire. Il y établissait en principe que la loi doit être égale, quand elle punit comme quand elle protège. Chaque développement de cette thèse amenait un article que Guillotin proposa à la délibération.

Ce discours fut fréqueniiueiit interrompu par des applaudissements. Une partie de l’Assemblée, vivement émue, demanda à délibérer sur-le-cliamp. M. le duc de Larocbefoucauld-Liancourt observa qu’un grand nombre de citoyens était prêt à subir des arrêts de mort ; qu’il était dès lors indispensable de ne pas différer d’un jour, puisqu’un instant de retard pouvait les livrer à la barbarie des supplices, que l’humanité pressait d’abolir; puisqu’un instant de retard pouvait livrer beaucoup de familles au déshonneur, dont un préjugé absurde flétrirait les ])arenls des coupables, et qu’une loi sage et juste devait flétrir à son tour.

L’article mis en délibération, fut décrété à l’unanimité en ces termes ;

« Les délits du même genre seront punis par le même igenre de peine, quels que soient le rang et l'état du cou- Ipable. »

Ainsi, plus de bûcher, plus d’écartèlement, plus de roue, plus de gibet, plus d’épée, plus de hache... Une doloire, ou muperet, pour tous!...

La discussion des autres articles fut remise au lendemain, îuillotin triompha sur toute la ligne. Dans une vue d’huinalité, il proposa cà l’Assemblée de remplacer tous les divers jenres de supplice usités jusqu’alors, par une simple ma-- 'hine dont il eut la vanité de se déclarer l’inventeur, quoi- [u’elle fût connue en Europe depuis longtemps, comme en aisaient foi les gravures de Cranach, de Pentz et d’Aldei.raver, ainsi que certains passages des écrits de .lean d’Auon et du Père Labat. Cette machine, devenue si tristement élèbre dans les fastes révolutionnaires, devait trancher la , Me d’un seul coup, et, par conséquent, éviter au condamné )utes les horreurs d’une mort lente et ignominieuse.

I ' L’Assemblée nationale l’adopta par un décret daté du I 1 JANVIER 1791, et dans lequel il est dit ;

a Dans tous les cas où la loi prononcera la peine de mort,

( : criminel sera décapité, et il le sera par l’effet d’une simple achine. »

L’exécution do cette loi du 21 janvier \19\, si extraordinaire par le rapprochement fatal que sa date présent

avec celle du janvier 1793, jour affreux on la macliim du docteur Guillotin devait, hélas! trancher la tête de l’infortuné Louis XVI, n’eiit cours forcé qu’à partir du 3 juii 1791 ; et le nouvel instrument de mort ne fonctionna, pou; la première fois, que le 2o avril 1792.

Notre lecteur doit comprendre qu’avant même de proposer sa machine à l’adoption de l’Assemblée nationale, Guillolin dut la dessiner, afin d’en donner une idée à ses col-; lègues, en faisant passer son image sous leurs yeux. Il s< renferma donc, à double tour de clef, dans la bibliolhèqiu du marquis de Quercy, et là, seul, au milieu du silence di la nuit et à la clarté d’une petite lampe de travail, il se mi à esquisser d’une main fiévreuse le terrible châssis qui avai servi à décapiter Titus-Manlius. Il est vrai qu’il apportü quelques changements au dessin des trois graveurs allemands, mais il conserva soigneusement leur jirincipah idée.

Pour en faire une œuvre plus magistrale et produire plu d’effet, il allongea les deux montants, en leur donnant uni hauteur d’environ sept pieds. Ces montants, éloignés l’in de l’autre par un espace d’un pied et demi, avaient quatn pouces en carré, avec des rainures en dedans pour donne passage au couperet. Ils étaient joints entre eux par troi traverses à tenons et à mortaises, une à chaque extrémité et une encore à deux pieds au-dessus de celle qui fermai par en bas le châssis. C’était sur cette traverse, plus largque les autres, et échancrée en forme de demi-lune à s partie supérieure, que le patient devait placer le cou. Un autre demi-lune mobile, glissant dans une demi-rainure fait' exprès, venait s’adapter h celle-là et serrait le cou d criminel comme dans un étau. Tout à fait au haut du chàs^J sis se trouvait la traverse en coulisse, qui se mouvait dan ! la grande rainure des montants. Sa partie inférieure étaiij, garnie d’un large couperet de dix à douze pouces de lon-^

gueiir, bien trancliaut et bien aiguisé. Le sommet de cette traverse était chargé d’un épais morceau de plomb pesant environ quatre-vingts livres, et destiné à augmenter la force du couperet en accélérant sa chute. Une corde de deux ou trois pouces de long attachait la coulisse meurtrière à la traverse d’en haut, de sorte que l’exécuteur n’avait qu’à couper cette corde, et le nouveau glaive de la loi, tombant d’aplomb sur le cou du patient, le lui tranchait net.

Pour mieux faire ressortir les ])rincipales pièces de sa machine, Guillotin les passa au lavis. Il teinta en rouge les [montants et les traverses à tenons et h mortaises, ainsi que la fatale lunette; puis, se plaçant h quehiiie distance de son œuvre, il se mit à la contempler avec une certaine satisfaction.

^ — Cela fera très-bien, se dit-il, lorsqu’on l’aura solidement fixé sur un échafaud qui dominera la foule !

Après cette première exclamation approbative, Guillotin ;e croisa les bras sur la poitrine et tomba dans une rêverie arofonde qui dura près d’un quart d’heure. Tout à coup il ressaillit, il passa les mains sur ses yeux et les frotta comme mur se réveiller et dissiper une vision désagréable.

— Quelle fatalité! soupira-t-il; quelle chose étrange!... e vois pourtant dans cette hideuse machine toutes les lettres le mon nom!... Oui, mon œuvre se trouve signée d’avance n caractères sanglants!... Il y a là dedans tout ce qu’il faut lour former le mot GUILLOTIN !... Les deux L forment les eux montants, les deux 1 font les deux traverses fixes du aut et du bas; l’O représente la lunette que je place entre ;s deux jambages de Î’U pour figurer la traverse du milieu; N renversé sur le côté imite le couperet; le T sert de corde, t le G majuscule, mis en travers sous la lunette, est le sac P tombe la tête... Oh! l’horrible signature 1 ... J’ai envie de échirer tout cela... Ils trouveront une autre machine à tuer s hommes où ils pourront... Pourquoi me suis-je mis en Unt? Pourquoi ai-je promis d’inventer quehpie chose?... js comptent sur moi à présent, et je ne puis plus reculer...

Aléa jacia est! Le sort en est jeté... Allons, Giiillolin, ü l'aul poursuivre ton oeuvre pliilantliropique et marclier eni avaull... Tu travailles non pour la gloire:, niais pour l’a- (loucisseinenl des douleurs de riuimanilé !

Et, fort do la pureté de sa conscience, notre docteur olfrit, à l’Asseinblée son dessin, qui fut accepté avec reconnaissance. On chargea Guillotin de faire exécuter sa inachino et ' de l’essayer sur des moutons avant do s'en servir pour les i lioinmes. |

Go triomphe nouveau flatta rainour-propre du docteur; i mais bien loin d’en faire part à sa famille, il prit au con- j traire toutes les précautions imaginables pour le lui cacher. | Les Panvert ne lisaient pas les journaux, qui étaient fort ' rares dans ce temps-là, et il ne leur racontait que ce qu’il | voulait des choses qui se passaient à l’Assemblée. Grand ' Dieu! qu’eût pensé sa tille?... Qu’eussent dit son beau-frère, sa belle-sœur et sa nièce , s’ils avaient su qu’il venait de découvrir, presque sous leurs yeux, un nouvel engin de mort,? Comment lui, Guillotin,, mettre son génie et sa science au service du boiirreau ! C’était à n’y pas croire! C’était tout bonnement le rendre un objet d’horreur et d’épouvante* pour ceux qu’il aimait le plus au monde !... Hélas ! il n’y a pas de gloire humaine sans épines! Il commençait à s’en apercevoir.

Ne pouvant raisonnablement construire sa machine sous: les yeux mêmes des PanVert et de sa hile, il s’adressa à un charpentier qui demeurait au fond d’une cour de la rue du Dragon. Celui-ci, aidé d’un mécanicien nommé Schmidt,, se mit au travail, et, en moins de quinze jours, l’affreux instrument fut terminé et prêt à fonctionner. Une commission fut nommée pour l’examiner, on y adjoignit quelques savants, entre autres le docteur Antoine Louis, secrétaire d,e l'Académie de chirurgie. L’exécuteur des hautes-œuvres, le vieux Sanson, fut également convoqué, et il y vint avec son fils et deux de ses valets.

Le jour où cette fameuse épreuve devait avoir lieu, Guil-

lütin était si préoccupé qu’il ne put déjeuner et que tout le inonde remarqua son trouble, quelque elîbrt qu’il fit pour le cacher.

— Qu’avez-vous donc, papa ? — l’ourquoi ne mangezjvous pas, mon oncle? — Je vous trouve tout drôle depuis quelque temps, Joseph! Seriez-vous malade? — Dis-moi, Guillotiii, la patrie serait-elle en danger?

Telles étaient les questions dont l’avaient accablé à la fois, ce jour-là, tous les membres de sa famille. Mais Guillotin n’avait répondu à chacun que d’une manière évasive. Du 'este, on le savait absorbé par la politique, et nul ne s’in- {uiétait outre mesure de son humeur qui, autrefois pleine jle bonhomie., était devenue tout à coup sournoise et taciurne; car on se doutait bien que tout n’était pas couleur lie rose à l’Assemblée.

' Nicot, malgré son air simple et niais, était celui qui oblervait de plus près la conduite mvstérieuse que Guillotin lenait depuis quinze jours. Il était intrigué tout à la fois et , e ses absences prolongées et de son silence durant les re- , as. Il ne pouvait s’e.vpliquer un changement si subit, et /airait quelque anguille sous roche. Pour en avoir le cœur ,jet, il se décida à es|)iünner le docteur, et, sans en parler à jersonne, il se mit à ses trousses le jour même où l’on devait îsayer la machine.

,1 Le voilà donc dans la rue, le nez au vent et suivant de J in Guillotin. Il avait eu l’esprit et la précaution de se gii- I, er le visage et de se déguiser pour n’être pas reconnu, eu s qu’il vînt à se trouver tout à coup nez à nez avec le doc- ^.:iir. Grâce à ce stratagème, il parvint jusqu’au fond de la IJ ur où habitait le charpentier, et il put même pénétrer dans i. boutiipie avec ipielques voisins curieux. Un garçon boii- If er se trouvait déjà là avec quatre moutons vivants qui aient les pieds garrottés et bêlaient d’une façon lamen- I ble. Cinq ou six commissaires ne tardèrent pas à arriver icot du moins les prit pour tels à leur écharpe tricolore), ijiillütin les salua très-poliment et se mit à leur parler avec

une giamle aiüiualioii. Ses inltMiocuLeiirs étaient beaucoir plus calmes, ([uoiqiie ayant l’air de personnes piquées d’un' vive curiosité.

— Eli bien 1 dit l’un d’eux, commençons; découvrez voir machine!

— Il l'aiit encore attendre un instant, répondit Guilloiin

Le principal acteur n’est pas arrivé. [

— Quoi! Monsieur de Paris se permet d’être en retard,.

C’est un peu fort, nu sans-gêne pareil ! !

Comme il achevait ces mots, un homme, déjà sur l’àg et de haute stature, entra dans la boutique suivi d’un jeun homme, qui se couvrit de suite le visage d’une espèce d' masque de velours noir. Deux robustes valets, portant uni manière de livrée gris de fer, comme les habits de lei maitre, formaient l’escorte de monsieur de Paris, un re düutable seigneur dont la Révolution, au lieu d’abolir lê privilèges qui le concernaient, ne fit que les accroîtr chaque jour davantage.

Quand il eut franchi le seuil de l’atelier, il se fit un prr fond silence, et tous les commissaires se reculèrent de que! ques pas pour livrer })assage à cet homme et à sa suite, qi allèi'ent se poster dans un coin, sans saluer et sans dire u mot à personne. On les regardait avec une sorte d’indiscrc lion mêlée d’cfi’roi.

— Maintenant, messieurs les commissaires, je suis à v( ordres, dit Guillotin, nous commencerons ([uand vous voi drez. Charpentier, enlevez votre rideau, et vous, bouchei apportez un mouton.

La machine de mort apparut alors dans toute sa hideii: laideur. Monsieur de Paris et ses aides l’examinèrent a tentivement, puis ils se permirent de branler la tête d’ur façon peu louangeuse pour l’inventeur, qui s’empressa d’e: pliquer le plus clairement qu’il put le jeu de sa machine.

— Je comprends, dit le bourreau, mais cela ne me para pas bien facile à faire marcher. Voyons, Courtois, passe tête d’un mouton dans la lunette, moi, je couperai la cordi

En ces choses-là, comme en beaucoup d’autres, l’expérience est le seul moyen de bien juger.

Il fallut délier les pattes du mouton pour qu’il se tint debout, sans ([uoi jamais sa tête n’eût pu atteindre à la hauteur de la lunette. Ensuite le vieux Sanson, malgré sa taille élevée, eut besoin d’une chaise pour arriver jusqu’à la 2orde qu’il fallait couper.

— Vous avez peut-être raison pour la corde, dit Guillo- ;in ; mais pour la bascule, c’est inutile, puisqu’on fera nettre le patient à genoux. D’ailleurs, c’est la seule posiion qui soit convenable pour recevoir le coup de la mort.

— Attention, messieurs, s’écria le bourreau, je coupe.

La traverse meurtrière glissa rapidement dans la rainure

it trancha d’un seul coup la tête du mouton.

— C’est parfait, dit Sanson, ça tranche à merveille; iourtant on peut rendre cela encore plus facile à faire foncibnner. Moi, je suis de l’avis du docteur Louis, je demande me bascule et une corde longue.

— Il a raison, répliqua le mécanicien Schmidt, cela sera eaucoup mieux. Voyons, maître charpentier, vite une lanche pour la bascule, et des pitons avec une petite poue pour la corde, je vais vous arranger cela tout de suite; u’on lave un peu tout ce sang-là, voilà des seaux et une ive pleine d’eau !

Dix minutes après tout était bien et dûment organisé; on icomi))ença l’expérience, qui réussit à merveille, et les ois moutons y passèrent. Le vieux Sanson bâcha deux fois I corde, et son fils une fois. Tout le monde applaudit à leureux succès d’une si utile invention, et l’on se sépara )rès force félicitations adressées au docteur Guillotin.

' Cependant Nicot, qui avait ouvert de grands yeux et de rges oreilles durant l’étrange scène à la(pielle il venait assister, n’y avait absolument rien compris. Il ne pouvait fxpli(pier la présence de tant de monde dans la boutique

tiin charpentier poiii' voir décapiter quatre moutons avec e machine rouge; décidément le docteur était fou. G’éta't

donc pour on aboutir là qu’il ne parlait plus et ne inangeail l>lus (lepnis quinze jours? Manquait-il de bouchers à Paris pour égorger les moutons sans faire tant d’embarras? Mais' si Guillotin était fou, tous ceux qui se trouvaient là nt l’étaient pas moins. Que signifiait ce masque noir sur 1î' ligure d’un homme qui veut apprendre à tuer des moutonsl Là s’arrêtaient les dernières limites de son intelligence; h reste, pour lui, était le fond de la bouteille à l’encre; il j eût vraiment perdu son latin, s’il l’avait su!

Parfaitement édifié sous le rapport de la folie du docteur, il désirait savoir quel était ce masque noir acconq)agné dt trois hommes vêtus d’habits couleur gris de fer. Il les suivi dans la rue jusqu’au carrefour delà Croix-Rouge. Jugez ui peu de sa surprise quand le jeune homme ayant, sur l’invitation de son père, ôté son masque, il reconnut en lui h chevalier de Longval!

Cette découverte acheva de brouiller complètement ser idées. Pourquoi l’ami d’Émile trempait-il dans les folies dt docteur Guillotin? Comment tant de gens pouvaient-if prendre un si vif intérêt à une machine rouge qui tuait de: moutons? Il se trouvait acculé dans une impasse dont il m pouvait sortir, et il y resta.

De retour au logis, INicot confia à Louise tout ce qu’i avait vu et entendu. La jeune fille y vit plus clair que lui mais elle le laissa dans son ignorance. Elle se rappela 1, décapitation de Titus Manlius au moyen d’une machine peu près semblable à celle que lui décrivait Nicot, et elle n douta plus que son oncle n’eût appliqué cette trouvaille-1 à son système humanitaire.

— Hélas! se dit-elle, c’est lui qui vient de dresse' l’échafaud prédit par Cazotte, et il ne s’en doute pas !

A diner, Nicot fit tant de folies que madame Panvert fu obligée de le rappeler plusieurs fois à l’ordre. Il se mit bêler en servant un gigot de mouton; il demanda au doc' teur si le mouton décapité était meilleur que le mouto égorgé; il annonça que les représentants du peuple allaicr

se faire bouiihers et que, par contre, les bouchers allaient devenir représentants du peuple; eniin, il débita toutes les sottises qui lui passèrent par la tête, tout en ayant soin de revenir toujours à ses moutons.

Guillotin, plongé dans l’ivresse de sa l'écente victoire, parut d’abord surpris des questions de Nicot; mais comme il connaissait la pauvreté de sa cervelle, il le laissa bavarder cà son aise, sans se préoccuper davantage des absurdités qu’il disait. Notre docteur songeait à l’avenir; il le rêvait beau, et il se trompait étrangement.

Le décret de l’Assemblée, qui semblait devoir être pour lui un brevet d’invention 'avec garantie du gouvernement, n’empêcha pourtant point la contrefaçon. La gloire de Guilloiin, sans toutefois l’empêcher de dormir, lui suscita des rivau.K. Où diable l’orgueil va-t-il se nicher? Le docteur Antoine Louis et le mécanicien Schmidt furent les premiers qui, sous prétexte de la perfectionner, se mirent à critiquer sa trop simple machine, dont l’invention même ne lui appartenait ])as. L’un demanda le couperet triangulaire, comme tranchant beaucoup mieux; l’autre assura qu’un baquet plein de son pour recevoir la tête serait moins dégoûtant qu’un sac. Il soutenait également (ju’un panier d’osier, doublé de cuir et de forme oblongue, était indispensable à côté de la bascule, afin qu’on pût de suite faire disparaître le corps du supplicié. Enfin, une foule de petits perfectionnements semblables furent charitablement indiqués par les amis de l’humanité, qui prétendaient damer le pion à la célébrité naissante du docteur Guillotin.

Les journaux de l’époque s’en mêlèrent et contestèrent au médecin politique la gloire d’une invention qui se perdait dans la nuit des temps. En effet, bien avant la Révolution, les Parisiens avaient pu voir l’instrument en ipiestion représenté dans une pantomime d’Audinot ayant pour titre les Quatre fils Axjmon. Cette machine était fort ancienne en Italie, où elle était connue sous lemom de manaja. Achille Bocchi en avait parlé au long dans son livre intitulé Ai/m-

bolicœ quesliones de wiiverso généré^ publié en 1555.

Au commencement du seizième siècle, Jean d’Auton, his- * toriograplie de Louis XII, racontait le supplice de Demétri i Jiistiani, dans les termes suivants : '

« A raimée 1507, cet individu, des plus gros du peuple : gras de la ville de Gennes, lequel avait meu le peuple à sé- ^ dition, et entretenu en sa rébellion contre le roy... monte , sur reschafault de luy même-, il se meit à genoux et esten- ' dit le col sur le cbappus. Le bourreau preint une corde, à ; laquelle tenoit attaché un gros bloc, artout une doulouère i tranchante hantée de dans, venant d’amont entre deux posteaux, et tira ladicte corde en manière que le bloc tranchant . à celuy Gennois tomba entre la teste et les épaules, si que la teste s’en alla d’un côté et le corps tomba de l’autre. » Béatrix et Lucrèce Cenci avaient été également décapitées, en 1559, par la manaja.

Le père Labat, dans son Voyage, imprimé en 1730, parlait aussi de cet instrument et en donnait une minutieuse description.

Ainsi, Guillotin n’était donc qu’un plagiaire, qu’un vil imitateur, puisqu’il n’avait rien inventé.

D’autres feuilles prenaient la chose beaucoup moins cà cœur et l’envisageaient sous son côté flaisant. L’Ami du roi^ rédigé par l’abbé Royou, osa même se moquer de l’affreuse machine; témoins les vers suivants qu’il publia, et qui pouvaient se chanter sur l’air grave du menuet d’Exaudel :

Guillotin,

Médecin

Politique,

Imagine, un beau matin,

Que pendi’e est inhumain Et peu patriotique.

Aussitôt ^

Il lui faut Un supplice

Qui, sans corde ni poteau,

Supprime du bourreau L’office.

Le romain Guillotin,

Qui s’apprête,

Consulte gens du métier.

Baniare et Chapelier,

Même le coupe-tête,

Et sa main Fait soudain I.a machine

Qui simplement nous tuera Et que l’on nommera :

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