LE REGIME DE LA TERRELK
Le lendemain, 20 janvier, vers les quatre heures du soir, madame Panvert entrait chez .son vénérable voisin, l’ahbé e Firmont, avec une figure toute bouleversée et les yeux leins de larmes.
— Ah ! monsieur, tout est fini ! s’écria-t-elle en sanglomt. Les monstres font condamné à mort! Une voix de ïoins, il était sauvé... Et c’est cet abominable duc d’Orans, son propre cousin, qui l’a perdu en extorquant la )ix de Saint-Fargeau !... Mon Dieu, que va devenir la rance? El nous-mêmes, monsieur, qu’allons-nous dever?... Guillütin est au désespoir ; il pleure de rage et se re- ;nt bien d’avoir inventé sa machine..; Aussi qu’avait -il iSoin de se lier avec tous ces gens-là?... Dans le fond, 3St un brave homme; mais si vous saviez comme il est ible (piand il est sur le chapitre de son humanité !...
— N’y a-t-il plus d’espoir pour la vie du roi? demanda en miblant M. de Firmont. Ils font condamné à mort, mais
peut-on pas l’arracher de leurs mains?... Je croyais que de Quercy et plusieurs autres fidèles serviteurs de Sa ijesté s’occupaient depuis longtemps à faire évader les gustes prisonniers du Temple...
— Oui, sans doute, ils s’en occupent et mon mari aussi. Ipuis hier soir, le marquis et Panvert ne sont pas rentrés à fmaison, et cela m’inquiète beaucoup... Il faut qu’ils aient |n à faire là-bas!... C’est une entreprise extrêmement llcile à mener à bonne fin... Il a fallu creuser des souter- |is qui vont jusque dans l’intérieur de la tour... Mais ces liienés de jacobins ne veulent pas se laisser acheter à prix l*rgent; il faudra se battre avec eux et répandre des flots hjsang...
ns —
— Qui sait? imirniura le prêtre en levant les yeux au ciel. La Providence de Dieu est si grande! Elle dispose de tant de moyens que nous ne connaissons pas!...
En ce moment, un inconnu frappa à la porte de M. de Eirmont.
L’abbé alla ouvrir, après avoir fait signe à madame Panverl d’essuyer ses larmes.
— Est-ce au citoyen Edgeworth que j’ai l’honneur de parler ?
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— A lui-même, monsieur.
— En ce cas, prenez et lisez.
Et l’inconnu remit au prêtre un billet ainsi conçu ;
« Le conseil exécutif ayant une affaire de la plus haute
importance à communiquer au citojen Edgeworth de Fir mont, l’invite à passer, sans perdre un instant, au lieu dé ses séances. »
— Très-l)ien, monsieur, j'irai de suite.
— J’ai l’ordre de vous accompagner. Une voiture non attend dans la rue. Prenez votre chapeau et partons immé diatement.
— Vous ne l’emmenez pas en prison? s’écria madami Panvert, stupéfaite de ce brusque départ qui ressemblai presque à un enlèvement.
— Non, citoyenne; sa liberté ne court aucun danger Rassurez-vous !... Pourtant, je dois vous prévenir qu’il m reviendra pas avant demain.
— S’il en est ainsi, je vais prendre mon bréviaire, di tranquillement i>I. de Firmont. Maintenant, je suis prêt monsieur ; partons !
Le conseil exécutif tenait ses séances aux Tuileries; l’abb^isc Edgeworth y trouva tous les ministres réunis ; ils avaient 1 visage pâle et consterné. Dès qu’il parut, ils se levèrent e l’entourèrent avec une sorte d’empressement. Le ministre d la justice, prenant aussitôt la parole, lui dit :
— Vous êtes le citoyen Edgeworth de Firmont?
— Oui, monsieur, répondit le prêtre.
— Louis Capel, poursuivit Carat, nous ayant témoigné le sir de vous avoir auprès de lui, dans ses derniers moments, us vous avons mandé pour savoir si vous consentez à lui idre le service qu’il attend de vous?
— Louis XVI ayant témoigné ce désir, et m’ayant désigné mon nom, me rendre auprès de lui est un devoir.
— Dans ce cas, vous allez venir avec moi au Temple, car m’y rends de ce pas.
— Volontiers, monsieur... Mais vous voyez que je suis habits laïques?... Le roi n’est ])as accoutumé à voir un ître se présenter devant lui sous un pareil costume... Il me able que je ferais bien de revêtir les marques extérieures sacerdoce ?...
— C’est fort inutile; ce serait vous exposer à une atteni toute particulière, et d’ailleurs le temps nous presse. Vprès avoir pris une liasse de papiers sur le bureau et féré un instant, .à voix basse, avec les autres ministres, ■at, se tournant brusquement vers le prêtre, lui dit :
— Suivez-moi!
ds sortirent aussitôt, montèrent dans une voiture qui sta- I riait à la porte et jirirent le chemin du Temple, escortés |un détachement de gardes à cheval. Le trajet se lit dans ! lus morne silence. Carat néanmoins essaya deux ou trois 4 de le rompi’e.
— Crand Dieu ! s’écria-t-il après avoir prudemment levé glaces des portières, de quelle affreuse commission je me chargé !... Quel homme ! ijiielle résignation! quel cou- ;! Non, la nature toute seule ne saurait donner tant de e. Il y a là quehjue chose de surhumain !
le semblables aveux offraient tà M. de Firmont une occa- 1 bien favorable pour entrer en conversation avec le |sire de Injustice; mais rédéchissant que son ju-emier i!)ir était de procurer au roi les secours de la religion qu’il llemandait avec tant d’instance, et qu’une conversation 1 laquelle il aurait été nécessairement amené à juger i<|rement la conduite des conventionnels et des autres
meneurs de la Révolution, pouvait, en irritant Carat, melln » obstacle à raccomi)lissement de ce devoir, il prit le parti dd (l garder le silence le plus absolu. fi
Dès (pi’il fut arrivé à la tour, les commissaires de la corn 3 mime lui parlèrent de la terrible responsabilité qui pesait su “ sa tète, et se mirent à le fouiller, tout en lui demandaii mille e.xciises de la liberté qu’ils étaient forcés de prendrei f Les papiers qu’il avait sur lui ne donnèrent lieu à aucun'' } réflexion ; sa tabatière fut ouverte et le tabac fut éprouvé 1 '' un petit crayon d’acier, qui se trouvait par hasard dans s- • poche, fut scrupuleusement examiné de peur qu’il ne reir fi fermât un poignard. H
Pendant cette fouille. Carat était monté chez le roi pod fi lui annoncer l’arrivée du prêtre qu’il avait jugé à propos d faire appeler. Louis XVI rayonna de joie à celte nouvelle, e demanda h ce qu’il fut introduit do suite en sa présence ii» Deux municipaux descendirent et revinrent quelques minute w après avec le citoyen Edgeworlb. ri
Le roi était au milieu d’un groupe de huit h dix personnes » C’étaient des membres de la commune qui venaient de li lire le fatal décret fixant irrévocablement sa mort au lende il main. Il était calme, tranquille, gracieux même, et pas u J seul de ceux qui l’entouraient n’avait l’air aussi assuré qiij ei lui. Dès qu’il aperçut M. de Firmont, il leur fit signe de 1 f main de se retirer; ils obéirent en silence, et lui-mêœ (i( fermant la porte sur eux, il resta seul avec son confesseur m Celui-ci, à la vue de ce prince autrefois si grand et main: p; tenant si malbeureux, ne fut plus maître de contenir sf| ffi larmes; il tomba aux pieds du roi, sans pouvoir lui faii li( entendre d’autre langage que celui de sa douleur. Louis XV' ' Jî mille fois plus ému de cette marque de compassion que d| décret qu’on venait de lui lire, ne répondit d’abord au i larmes du prêtre que par les siennes; mais bientôt reprt fi'; nant tout son courage : : i
— Pardonnez, lui dit-il, pardonnez ce mouvement c ]t failrlesse, si toutefois on peut le nommer ainsi! Depuis loin; se
n temps je vis ait milieu de mes ennemis, et l’habitude m’a en 1 quelque sorte familiarisé avec eux; mais la vue d’un sujet fidèle parle tout autrement <à mon cœur, c’est un spectacle ü auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m’attendrit t malgré moi.
[i En ju’onoiH'ant ces paroles, le roi releva avec bonté 31. de t Firmont et le lit passer dans son cabinet afin de l’entretenir ; plus il son aise, car de sa chambre tout était entendu. Ce cabinet était pratiqué dans une des tourelles du Temple ; il i n’y avait ni tapisseries ni ornements; un mauvais poêle de faïence lui tenait lieu de cheminée, et l’on n’y voyait pour tous meubles qu’une table et trois chaises de cuir. Là, le faisant asseoir auprès de lui ;
— C’est donc à présent, monsieur, lui dit-il, la grande affaire qui doit m’occiqier tout entier, hélas! la seule all'aire importante; car que sont toutes les autres affaires auprès de celle-là?... 3Iais je vous demande quelques moments de répit, car ma famille va descendre. En attendant, voici un écrit; je suis bien aise de vous le communiquer.
Il tira en même tenq^s de sa poche un papier cacheté dont il brisa le sceau. C’était son testament, qu’il avait fait dès le mois de décembre, c’est-à-dire à une épo([ue où il doutait encore si on lui permettrait d’avoir un prêtre catholique pour 1 l’assister dans son dernier combat. Louis XVI eut la force de lire lui-même à l’abbé Edgeworth cet immortel document de la piété et de la touchante résignation d’un roi qui jtardonne à ses bourreaux. Ensuite, il se hâta de lui demander des nouvelles du clergé et de la situation de l’Église de France. Il s’informa surtout de l’archevêque de Paris, demanda où il était, ce qu’il faisait:
— Si vous pouvez lui écrire, dit-il, marquez-lui que je meurs dans sa connnunion et que je n’ai jamais reconnu d’autre pasteur que lui. Hélas ! je crains qu’il ne m’en veuille un peu de ce (pie je n’ai jias répondu à sa dernière lettre; j’étais encore aux Tuileries; mais en vérité les événements se pressaient tellement autour de moi, à cette époijiie, que
je ne m’en trouvais pas le temps. Au surplus, il me pardonnera, j’en suis bien sûr, il est si bon !
La conversation étant tombée sur le duc d’Orléans :
— Qu’ai-je donc fait à mon cousin, s’écria le roi, pour (pi’il me poursuive ainsi?... Mais pourquoi lui en vouloir? 11 est plus à plaindre que moi. Ma position est triste, sans doute, mais le fût-elle encore davantage, non, très-certainement, je ne voudrais pas changer avec lui. ‘
Un (les commissaires vint alors annoncer au roi que sa famille était descendue, et qu’il lui était enfin permis de la voir. A ces mots, il parut très-ému, se leva et partit comme un trait.
L’entrevue eut lieu dans une petite pièce qui n’était séparée que par un vitrage de celle qu’occupaient les commissaires, en sorte que ceux-ci pouvaient tout voir et tout entendre. Pendant près d’une demi-heure, on n’articula pas une parole, ce n’étaient ni des larmes ni des sanglots, mais des cris assez perçants pour être entendus hors de l’enceinte de la tour. Le roi, la reine, madame Élisabeth, le dauphin et madame Royale se lamentaient tous à la fois, et les voix semblaient se confondre. Enfin, les larmes cessèrent, parce qu’on n’eût plus la force d’en répandre; on se parla cà voix basse et assez tranquillement. La conversation dura près d’une heure, et Louis XVI congédia sa famille en lui clonnant l’espoir de la revoir le lendemain.
Pievenu près de son confesseur, dans un état de trouble et d’agitation qui montrait une càme profondément blessée ;
— Ah! monsieur, lui dit-il en se jetant sur une chaise, quelle entrevue que celle que je viens d’avoir! Faut-il donc que j’aime et que je sois si tendrement aimé? Mais c’en est fait, oublions tout le reste pour ne penser qu’à l’unique atlàire; elle seule doit, en ce moment, concentrer toutes mes affections et mes pensées.
Il continuait à parler ainsi, en termes qui marquaient sa sensibilité et son courage, lorsque Cléry, son valet de chambre, vint lui proposer de souper; le roi hésita un ins-
tant, mais par réflexion il accepta l’ollVe. Ce repas, le dernier de sa vie, ne dura pas plus de cinq minutes; et étant rentré dans son cabinet, il ju^oposa ti l’abbé Edgewortb d’en faire autant. Celui-ci n’eu avait pas le courage, mais pour ne pas désobliger Sa Majesté, il crut devoir obéir. Quand il eut rejoint le roi ;
— Sire, lui dit-il, ne pourrais-je pas, demain matin, célébrer la messe dans votre chambre ?
— Y pensez-vous! s’écria Louis XVI tout elfrayé, vous oubliez donc au milieu de quelles gens nous sommes ? Votre vie serait compromise...
— Ma vie n’est rien près du plaisir que je pourrais procurer h Votre Majesté en lui ollVant, dans léur plénitude, les derniers secours de la religion... Qu’elle daigne seidement me laisser carte blanche, et je lui promets de rester dans les bornes de la prudence et de la discrétion.
— Essayez, monsieur, soupira le roi; mais je crains que vous ne réussissiez pas, car je connais les hommes auxquels vous allez avoir affaire ; ils n’accordent que ce qu’ils ne peuvent refuser.
Muni de cette permission, M. de Firmont demanda à être conduit cà la salle du conseil, et il y forma sa demande au nom du roi. Les commissaires n’étaient pas préjtarés à une pro|)osilion semblable, aussi les embarrassa-t-ellc extrêmement et cherchèrent-ils divers prétextes pour l’éluder.
— Où trouver un prêtre, à l’heure qu’il est? objecta l’un d’eux. Quand bien même nous en trouverions un, comment faire pour se procurer tous les ornements et tout ce qu’il faut pour dire la messe?
— Le prêtre est tout trouvé, répliqua l’abbé Edgewortb, puisque me voici; et quant aux ornements, l'église la plus voisine en fournira, il ne s’agit que de les envoyer chercher. Du reste, ma demande est juste, et ce serait aller contre vos princijjes que de la refuser.
— Votre demande aussi peut n’être qu’un piège, repartit le commissaire, et, sous prétexte de donner la communion
au roi, vous pouvez l’empoisonner. L’hisloire nous fournit assez d'exemples à cet égard pour nous engager à être cirooiispecis,
— La fouille exacte à laquelle je me suis soumis en entrant ici, dit alors sévèrement M. de Firmont, a dû vous prouver que je ne porte pas de poison sur moi : si donc il s’en trouvait demain, c’est de vous que je l’aurais reçu, ! piiisipie tout ce que je demande doit passer par vos mains.
Le commissaire voulut répliquer, mais ses collègues lui imposèrent silence et, pour dernier subterfuge, ils dirent t au confesseur du roi que le conseil n’étant pas au complet, ils ne pouvaient rien prendre sur eux, mais qu’ils allaient appeler les membres absents et qu’ils lui feraient part du résultat de la délibération.
Au bout d’un quart d’heure, 'M. de Firmont fut introduit de nouveau dans la salle du conseil, et le président, prenant la parole, lui dit :
— Citoyen ministre du culte, le conseil a pris en considération la demande que vous lui avez faite au nom de Louis Capet, et il a été résolu que sa demande étant conforme aux lois qui déclarent que les cultes sont libres, elle lui sera accordée ; nous y mettrons cependant deux conditions; la première, que vous dresserez à l’instant une requête constatant votre demande et signée de vous; la seconde, cjne tout exercice de votre culte sera achevé demain, h sept heures au plus tard, parce que, à huit heures précises, Louis Capet doit partir pour le lieu de son exécution.
Le courageux confesseur mit sa demande par écrit, la laissa sur le bureau et se lit reconduire aussitôt chez le roi qui attendait avec inquiétude le dénoûraent de cette affaire et qui en éprouva une grande joie. Il resta enfermé avec Sa Majesté jusque bien avant dans la nuit; mais la voyant fatiguée, il lui conseilla de prendre un peu de repos. Elle y consentit avec sa bonté ordinaire et elle l’engagea cà l’imiter. L’abbé Edgeworth alors, sur l’ordre du roi, passa dans une petite pièce qu’occupait Cléry, et qui n’était séparée de la
chambre du royal captif que par une cloison; de sorte qu’il entendit ce prince donner tranquillement ses ordres pour le lendemain, se coucher ensuite et dormir d’un sommeil profond.
Livré aux pensées les plus accablantes, M. de Firmont n’essaya même pas de fermer les yeux. 11 ne pouvait croire qu’on laisstàt mettre sur le roi la main du bourreau, et il se raccrochait à l’espoir d’une délivrance quelconque. Si les conjurés royalistes ne réussissaient pas d’une façon, ils devaient réussir d’une autre. Il pensait ii ce souterrain si patiemment creusé et qui devait aboutir jusque dans l’intérieur de la tour. De temps en temps, il prêtait l’oreille au silence de la nuit, pour tâcher de saisir le moindre bruit qui eût annoncé l’approche des conjurés libérateurs; mais il n’entendait rien que les pas réguliers et monotones des sentinelles; rien que les échos prolongés des chants obscènes et bachiques des municipaux qui, attablés dans la salle du conseil, noyaient dans le vin les heures de la dernière nuit du dernier roi de France! Hélas! il devinait que tout était manqué de ce côlé-là, et n’espérait plus qu’en un mouvement populaire pour sauver le roi au pied de l’échafaud!,..
Louis XVI se leva h cinq heures et fit sa toilette à l’ordinaire. Peu après, il demanda son confesseur et s’entretint longuement avec lui, dans le cabinet où il l’avait reçu la veille. En rentrant dans la chambre du roi, l’abbé Edgeworth y trouva un autel dressé par les soins de Cléry. Il revêtit les ornements sacerdotaux et dit la messe, en présence du monarque captif auquel il donna la communion. Quand Sa Majesté eut achevé ses prières, elle retourna dans son cabinet, où M. de Firmont la trouva, assise près de son poêle et ayant beaucoup de peine à se réchauITer.
— Mon Dieu ! lui dit Louis XVI, que je suis beureux d’avoir conservé mes principes ! Sans eux, où en serais-je maintenant? iMais, avec eux, que la mort doit me paraître douce! Oui, il existe en haut un Juge incorruptible, qui
saura bien nie rendre la justice que les hommes me refusen ici -bas !
Le jour commençait à paraitre et déjà on battait le rappe dans toutes les sections de Paris. Ce mouvement extraordi naire se faisait entendre très-distinctement dans la tour; L roi, après y avoir un instant prêté l’oreille, dit, sans s'émoU| voir : |
— C’est probablement la garde nationale qu’on rassemble j
Bientôt, des détachements de cavalerie entrèrent dans bj cour du Temple, et l’on entendit clairement la voix des ofti-j ciers et le pas des chevaux. Le roi écouta encore et dit, aveij le même sang-froid :
— Il paraît qu’ils approchent.
Il avait promis h la reine, en la congédiant, qu’il la reverrait le lendemain, et, ne consultant que son cœur, i voulait lui tenir parole ; mais son confesseur le supplia instamment de ne pas mettre cette infortunée princesse à une épreuve qu’elle n’aurait pas la force de soutenir. Il bésitt un moment; puis, avec l’expression de la douleur la plus profonde ;
— Vous avez raison, soupira-t-il, ce serait lui donner le coup de la mort! Il vaut mieux me priver de cette douce consolation et la laisser vivre d’espérance quelques moments de plus.
De sept heures jusqu’à huit on vint, sous différents prétextes, frapper souvent à la porte du cabinet où le roi s’était renfermé avec M. de Firmont. Sa Majesté alors se levait, sans émotion, allait à la porte et répondait Iranquillement' » aux personnes qui venaient ainsi l’interrompre. L’une d’elles,' peu satisfaite de la réponse du malheureux prince, lui dit d’un ton moqueur ;
— üh ! oli ! tout cela était bon quand vous étiez roi, mais' vous ne l’êtes plus I
Louis XVI ne répliqua pas un mot, mais revenant à son confesseur il se contenta de lui dire, en. haussant les' épaules
— Voyez comme ces gens-là me traitent! Mais il faut savoir tout soulfrir. Ils voient partout des poignards et du poison; ils craignent que je ne me tue; hélas! ils me connaissent bien mal! Me tuer serait une faiblesse; non, puisqu’il le faut, je saurai mourir!
Enfin, on frappa à la porte pour la dernière fois, c’était Santerre et sa troupe !... Le roi leur dit avec autorité :
— Je suis en affaire, attendez-moi là. Je serai à vous!
En achevant ces mots, il referma la porte et vint se jeter aux genoux de son confesseur.
— Tout est consommé, monsieur, lui dit-il, donnez-moi votre dernière bénédiction, et priez Dieu qu’il me soutienne jusiprà la fin !
Il se l eleva bientôt, et, sortant de son cabinet, il s’avança vers la troupe, (pii était au milieu de la chambre à coucher. Tous avaient leurs chapeaux sur la tête; le roi s’en aperçut et demanda aussitôt le sien. Tandis que Cléry, baigné de larmes, court le chercher ;
— Y a-t il jiarmi vous quelques membres de la commune? dit à haute voix Louis XVI. S’il s’en trouve un, je le charge de déposer cet écrit.
— Nous ne sommes pas venus pour prendre tes commissions, répondit brutalement Jacques Roux, mais pour te conduire à l’échafaud.
— Donnez toujours, ajouta un autre municipal; moi, je m’en charge.
Sa Majesté lui remit alors son testament; puis elle poursuivit en ces termes ;
— Je recommande aussi .à la commune Cléry, mon valet - de chambre, des services duquel je n’ai qu’à me louer. On aura soin de lui donner ma montre et tous mes effets, tant ceux qui sont ici que ceux qui ont été déposés à la commune; je désire également qu’en récompense de l’attachement qu’il m’a témoigné, on le fasse passer au service de la reine, de ma femme.
Personne ne répondant ;
— Marchons! leur dit le roi (run ton ferme.
A ces mots, toute la troupe défila. Le roi traversa la première cour à pied. Il se retourna vers la tour, comme pour dire adieu .à tout ce qu'il avait de plus cher en ce bas-monde, et, au mouvement qu’il fit, on voyait qu’il rappelait sa force et son courage. A l’entrée de la seconde cour se trouvait une voiture de place. Deux gendarmes se tenaient à la portière. A l’approche du roi, l’un d’eu.v y entra le premier et se plaça sur le devant. Sa Majesté monta ensuite et se plaça dans le fond avec son confesseur.; l’autre gendarme y sauta le dernier et ferma la portière.
Le roi, se voyant ainsi resserré dans une voiture où il ne pouvait parler sans témoins, prit le parti du silence. M. de Firmont lui présenta son bréviaire; il l’accepta avec plaisir, se fit indiquer les psaumes qui convenaient le mieu.x. à sa situation, et se mit à les réciter alternativement avec le saint prêtre que Dieu lui avait envoyé pour le consoler dans cet instant suprême. Les gendarmes n’osaient ouvrir la bouche; ils paraissaient surpris et confondus de la piété tranquille d’un monarque qu’ils n’avaient sans doute jamais vu d’aussi près.
La voiture roula lentement, durant près de deux heures, entre plusieurs rangs de citoyens armés de fusils et de piques; elle était en outre escortée d’un corps de troupes imposant et formé de tout ce qu’il y avait de plus corrompu dans Paris. Pour comble de précaution, on avait placé en avant des cbevaux une multitude de tambours, afin d’étouffer par ce bruit les cris qui auraient pu se faire entendre en faveur, du roi. Mais comment en aurait-on entendu ? Personne ne paraissait ni aux portes ni aux fenêtres, et on ne voyaitïj dans les rues que des gens armés qui, tout au ipoins pari faiblesse, concouraient à un crime qu’ils détestaient q)eut-| . être ilans leur cœur. Le triste et sinistre .cortège, parvint ainsi, dans le plus morne silence, h la place Lopis XV, appelée déjà place de la Révolulion, et s’arrêta au, milieu d’un grand espace vide qu’on avait laissé autour de, l’écha-
faud. Cet espace était bordé de canons; et au delà, tant que la vue pouvait s’étendre, l’on apercevait une foule immense sous les armes, qui se perdait dans un brouillard épais. Dès que le roi sentit que la voiture n’allait jdus, il se retourna et dit à l’oreille de son confesseur :
— Nous voilà arrivés, si je ne me trompe.
Deux bourreaux vinrent aussitôt lui ouvrir la portière , mais le roi les arrêta, et appuyant la main sur le genou de l’abbé Edgeworth ;
— Messieurs, leur dit-il, je vous recommande monsieur i que voilà; ayez soin qu’après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte ; je vous charge d’y veiller.
Ces deux hommes ne répondirent rien ; le roi voulut reprendre d’un ton plus haut, mais l’im d’eux lui coupa la parole :
— Oui, oui, lui dit-il, nous en aurons soin, laissez-nous ;j faire !
Sa Majesté descendit alors de voiture. Un troisième boiirireau vint s’adjoindre aux deux autres. Ils entourèrent le 'roi et voulurent lui ôter ses habits; mais Louis XVI les reipoussa avec fierté et se déshabilla lui-même. Il défit égale- Inent son col, sa chemise , et s’arrangea de ses propres ibiains. Ensuite, il demanda des ciseaux pour se couper lui- |nême les cheveux; mais on les lui refusa, comme on l’avait lléjà fait, le matin, à la tour du Temple. Sa Majesté alors se résigna, sans se plaindre, et courbant devant les valets de S(»anson la tête sacrée qui avait porté durant dix-neuf ans le fliadème de soixanle-six rois, ses aïeux, elle livra à leurs loigts infâmes cette magnifique chevelure qui encadrait si loblement son auguste visage, et dont une seule boucle, au emps de sa splendeur, eût été estimée un trésor. La musc h la France put alors s’écrier :
<iue vois-je ? ô crime ! ô lionte ! ô comble de nos maux ! f Le roi, le roi lui-même au milieu des bourreaux!! !...
Quand la chevelure royale eût été jetée en proie à la mul-
tiliule, Sanson et ses valets voulurent lier les mains du mo- I narque qu’ils venaient de tondre, ;
— Que prétendez-vous? leur demanda Louis XVI en i retirant ses mains avec vivacité.
— Vous lier, répondit Sanson.
— Me lier!... repartit le roi de France en poussant un cri d’indignation. Vous voulez me lier?... Non, non, je n’y consentirai jamais! Faites ce qui vous est commandé, mais; vous ne me lierez pas... Renoncez à ce projet !
Et, en prononçant ces mots, l’arrière -petit -fils de Louis XIV lança sur ses bourreaux le regard foudroyant de ' la majesté suprême offensée. Ceux-ci restèrent immobiles; , un moment et comme écrasés sous ce dernier effort de l’au-i torité royale expirante. Mais bientôt ils se souvinrent quel Louis XVI n’était plus pour eux que le citoxjen Louis Ca-\ pet, un ci-devant tyran, condamné à mort par la nation, et ils insistèrent pour s’emparer des mains du roi, qui s’y re-| fusait toujours. Ils élevèrent même la voix et semblèrent’ ^ vouloir afipeler du secours pour le lier de vive force. !
C’est ici l’instant le plus affreux de cette horrible matinée. j Une minute de plus, et le meilleur des rois recevait, sous. | les yeux de ses sujets rebelles, un affront mille fois plus in-[ supportable que la mort, par la violence qu’on paraissait , vouloir y mettre. Il sembla la craindre lui-même, car, se | tournant vers son confesseur, il le regarda fixement, comme | pour lui demander conseil : f,
— Sire, lui dit M. de Firmont, dont les yeux étaient bai- y
gnés de larmes, dans ce nouvel outrage, je ne vois qu’un im dernier trait de ressemblance entre Votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense. jrt
A ces mots, il jeta vers le ciel un regard où se peignait lai l' douleur la plus poignante. 3ii;
— Assurément, murmura-t-il, il ne faut rien moins quei son exemple pour que je me soumette à un pareil affront. U
Et, se retournant aussitôt vers les bourreaux : m
— Faites ce que vous voudrez, leur dit-il, je boirai le calice jusqu’à la lie.
Les marelles qui conduisaient à l’écliafaud étaient extrêmement raides à monter. Le roi l'ut obligé de s’appuyer sur le bras doM. de Firmont, et à la peine qu’il se donnait, on aurait pu croire que son courage commençait à faiblir. Mais, parvenu h la dernière marche, il s’échappa des mains de son confesseur et traversa d’un pas ferme et rapide toute la largeur de l’échafaud. Là, d’un seul regard, il imposa silence à une vingtaine de tambours qui étaient placés vis-à-vis de lui, et, d’une voix si forte qn’on dut l’entendre au pont Tournant, il prononça distinctement ces paroles à jamais mémorables :
« — Français, je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute. Je pardonne aux auteurs de ma mon, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France ! »
Il voulait continuer, mais un formidable roulement de
tambours couvrit sa voix. D’ailleurs les bourreaux venaient de s’emparer de lui. Il se laissa conduire à la planche, où an l’attacha, et qui fut aussitôt placée horizontalement par an jeu de bascule. Son cou ayant été douloureusement pressé lans la lunette, il s’écria ;
— 3Jon Dieu, recevez mon âme !
La corde fut soudain lâchée. Mais, comme si la machine lomicide eiàt eu horreur du crime épouvantable auquel l’aservissait la perversité humaine, le couteau hésita dans sa iiilescente et perdit tellement de sa force au moment de sa 'Milite, que les trois bourreaux furent obligés de peser des- ' us, pour achever de séparer du tronc la tête du roya- 1 lartyr !
ll'i; L’un d’eux prit alors cette tête sanglante et la montra soijînnellement au peuple, en disant :
M — Voilà la tête du tyran !
1,1, Hélas! c’était celle du meilleur des hommes et du plus ;|2rtueux de tous les souverains de son siècle !
Ce jour-là était un lundi, et l’horloge des Tuileries niar- (|uait dix heures vingt minutes quand la tête de Louis XVI l'ut tranchée par le couteau de la guillotine.
Cependant M. de Firinont, qui était tombé à genoux en entendant le coup fatal, et qui était resté dans cette position jusqu’au moment où rinhâme valet du bourreau avait pris la tète du roi pour la montrer à la populace, craignant d’étre inondé du sang de l’auguste victime, pensa qu’il était temps de s’éloigner de l’échafaud. 11 se releva promptement; mais, jetant les yeux autour de lui et se voyant cerné par vingt ou trente mille hommes armés, il comprit que vouloir percer cette foule serait une extravagance. Pourtant, comme il fallait prendre ce parti, ou bien en restant paraître partager le délire d’une plèbe immonde qui léchait le sang du roi
et s’en barbouillait la ligure, il recommanda son âme à Dieu
et se dirigea du côté où les rangs lui semblaient être le moins épais. Tous les regards étaient fixés sur lui; mais sa grande surprise, quand il eut gagné le premier rang, il ne^ trouva aucune résistance; le second s’ouvrit de même, et lorsqu’il arriva au quatrième ou au cinquième, on ne fit plus à lui la moindre attention. On lui avait défendu de prendre
les vêtements de son état, il ne portait qu’une mauvaise re^
dingote, et il se trouva ainsi bientôt confondu dans cette
foule immense, tout comme s’il eût été un simple spectateui de cette affreuse scène, qui sera à jamais le deuil et l’opprobre de la France.
Etonné de vivre encore et d’être libre, son premier soir
fut d’aller en toute hâte chez M. de Malesherbes, pour qu
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le roi l’avait chargé d’un message important. Il trouva c( respectable et malheureux vieillard baigné dans ses larmes*^’’ Le récit qu’il lui fit en redoubla l’abondance. Mais oublian ses propres malheurs et ne s’occupant que des dangers don il croyait M. de Firmont menacé :
— Fuyez, lui dit-il, fuyez, mon cher monsieur, cett terre d’horreur et les tigres qui y sont déchaînés! Jamais, non jamais ils ne vous pardonneront l’attachement que vou
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avez montré au plus infortuné des rois, et le devoir que vous avez rempli aiijourd’lmi est un crime qu’ils voudront venger tôt ou tard. Moi-même, quoique je me sois moins exposé que vous h leur furie, j’ai le projet de me retirer sans plus tarder à ma ferre; mais vous, mon cher monsieur, ce n’est pas seulement Paris, c’est la France entière qu’il faut quitter, car il n’y a pas un coin où vous puissiez être en sûreté.
Très-peu rassuré par ces paroles, l’abbé Edgeworfb de Firmont revint promptement à son logis de la rue du Bac, afin de se reposer quelques instants et d’aviser aux meilleurs moyens de quitter Paris et la France dans le plus bref délai. 11 comj)tail pour cela sur les conseils de M. de Quercy et sur le dévouement des Panvert. Malheureusement le marquis et l’ancien porte-manteau du roi étaient tous les deux, depuis bientôt quarante-huit heures, sous les verrous de la conciergerie !
Quand il fut de retour chez lui, il vit accourir madame Panvert avec un visage tout bouleversé.
— Ah! monsieur, s’écria-t-elle, quel affreux malheur! !jes brigands, les monstres, les tigres!... Et dire qu’il ne l’est trouvé Là personne, personne pour le sauver ! Rien n’a ’éussi, rien! Ils ont arrêté M. de Quercy et mon mari... Vesque tous les autres conjurés de la maison du Temple sont ■ gaiement en prison...
— Comment, votre mari et M. de Quercy sont arrêtés? ilerrompit l’abbé Eilgeworth d’une voi.x tremblante.
— Oui, monsieur, repartit Françoise, ils sont à la Con- ' iergerie ; mais je me résignerais encore à ce malheur privé
du moins ils avaient pu sauver le roi au prix de leur fierté. Hélas! leurs efforts sont restés infructueux ! En apfenant par Nicot la nouvelle de leur arrestation, je n’y )ulais pas croire, et j’ai été ce matin à la Conciergerie, où m m’a montré leurs noms inscrits sur l’écrou. J’y ai même ® lerché le vôtre, car je craignais que cet homme d'hier n’eût lenti en m’assurant que vous reviendriez. A qui se fier,
grand Dieu! dans un temps pareil à celui où nous vivons?) La France est pleine de monstres, on en rencontre partout. I J'ai un fils, monsieur, qui est le plus profond scélérat du' monde! J’ai su qu’il se glorifiait d’avoir fait arrêter le roi à Varennes, et je ne serais pas surprise que ce fût hii qui eût dénonce son père! Nicol le croit, et il en est bien capable... Ne trouvez-vous pas que je suis la plus malheureuse des mères?... Je m’occupe trop de moi dans un jour où toutes les larmes devraient appartenir à l’innocente victime qu’ils viennent d’immoler! Je ne sais aucuns détails sur cet exé-' crable forfait, en connaissez-vous quelques-uns? O ciel! votre redingote est couverte de sang! Seriez-vous blessé'. ' Vous êtes p.àle comme un mort. . !
— Du sang? balbutia M. de Firmont, vous voyez dt 1
sang? *
— Oui, sur vos épaules, il y en a même sur vos cheveux...
— Soyez béni, mon Dieu! de m’avoir permis d’emporte une aussi précieuse relique!... Ce sang, madame, jioursuivi le saint prêtre avec enthousiasme, ce sang n’est pas le mien' c’est celui d’un martyr, c’est le sang du roi!... Je vien d’accompagner J^ouis XVI à l’échafaud, ils l’ont égorgé sou mes yeux !
En entendant ces mots madame Panvert faillit tomber la renverse; elle fut obligée de s’appuyer contre un meubl tant elle tremblait d'émotion. M. de Firmont la fit asseoir et, tandis qu’elie donnait un libre coui’s à ses larmes, il h raconta sa nuit passée à la Tour du Temple et les dernier moments du roi-marlyr.
Tout à coup, cette digne femme, oubliant tous ses cha grins personnels, retrouva sa présence et sa fermeté d’espril
— Monsieur l’abbé, lui dit-elle, il faut absolument qi vous quittiez Paris cette nuit même; demain, il serait peut être trop tard. Nous allons vous procurer un autre déguise ment; Nicot, tout simple qu’il paraît, vous aidera en cel merveilleusement, et il vous conduira jusqu’à un endro
sûr, d’où vous pourrez ensuite passer facilement en Angleterre. Je puis, sans me gêner, mettre une certaine somme d’argent à votre disposition. Pour toute récompense je ne vous demande que la permission de baiser les gouttes du sang royal qui couvrent votre habit. Ah! que vous êtes heureux, dans votre malheur, d’avoir pu consoler et assister jusque sur l’échafaud cette grande et sainte victime de l’injustice et de la cruauté des hommes!
Et, ce disant, madame Panvert se mit en devoir de vénérer les taches de sang qui, à ses yeux, faisaient de la i vieille redingote de M. de Firmont un vêtement d’une saini teté et d’une valeur inappréciables.
11 n’y avait pas de temps à perdre; aussi, devant le danger, madame Panvert fit-elie preuve d’une âme ferme, active et courageuse. D’ailleurs, l’abbé Edgewortb, effrayé de tout ce qu’il avait vu et entendu depuis la veille, avait hâte de fuir la capitale. Il se prêta donc à tout ce que voulut Fran- . çoise et se laissa docilement conduire par cette excellente et digne femme, dans la position critique et difficile que venait de lui faire son dévouement pour le roi. Nous devons avouer qu’il n’eut pas lieu de s’en repentir, et que, huit jours après l’horrible drame du 21 janvier 1793, M. de Firmont arrivait tranquillement à Londres, où les émigrés lui firent l’accueil le plus respectueux et le plus cordial.
Madame Panvert n’eut plus alors qu’à s’occuper de ses deux chers prisonniers de la Concijergerie. Elle les vit plusieurs fois et, à force de pas et de démarches, Giiilloiin finit par obtenir qu’ils ne seraient pas de suite mis en jugement. On eut même l’espérance de pouvoir les sauver dans un ■ .temps plus ou moins éloigné, car il n’existait pas de preuves , positives et convaincantes de leur culpabilité, tous les pa- , ipiers compromettants ayant été brûlés.
: I Cependant l’assassinat juridique de Louis XVI avait donné un nouveau coup de fouet h la Révolution; elle marchait Tplus rapidement que jamais, tombant d’excès en excès. Les ■^victoires des Vendéens excitaient les fureurs de la Montagne,
et le meurtre de Marat acheva d’exaspérer les Jacobins. Après le procès de Charlotte Corday.^ la Convention s’occupa à j)roniulgner des lois atroces, à prendre des mesures sauvages qui faisaient honte à l’humanité tout entière. Elle organisa des démonstrations patriotiques et des fêtes révolutionnaires où l’on rendait solennellement un culte sacrilège à la nature et à la raison; non pas encore cette vile prostituée qui, coiffée du bonnet rouge, devait bientôt s’asseoir réellement sur les autels du Dieu vivant et recevoir l’encens i d’un peuple en délire, mais bien une statue colossale, dont ! les mamelles laissaient couler deux sources d’eau vive, emblème de l’inépuisable fécondité de la nature, mère de la raison, que le jacobinisme présentait d’abord avec sa fille aux adorations de la France.
Toutes ces démences légales n’empêchaient point les émeutes, la misère publique et la cherté du pain. La famine causa des manifestations populaires, et les faubourgs de la capitale, suivis des clubs, vinrent demandera la Convention l’organisation d’une armée révolutionnaire, dont le noyau: serait dans Paris, et dont les différents corps seraient char- | gés de parcourir tous les départements. Ces mêmes corps! devaient être accompagnés tî’un tribunal redoutable et de l’instrument qui tranche d'un seul coup les complots et les! jours de leurs auteurs. C’était la guillotine ambulante,, c’était le régime de la terreur que demandait la populace parisienne. La Convention, toujours juste et généreuse, fit,' droit à cette requête légitime, car, après avoir applaudi le | discours de Drouet sur la nécessité de se faire brigands pour 1 le bonheur du peuple, elle décréta la création de l’armée demandée et poussa même la complaisance, sur la proposition du Comité de salut public, jusqu’à mettre LA TER¬ REUR à l’o'rdre du jour. Ne voulant rien faire à demi, ellel promulgua de suite cette abominable loi des sdspects, quü régularisa dans toute la France le pillage et l’assassinat, et, dont la conséquence fut l’odieuse violation du foyer dômes- ( tique sous le nom de visites domiciliaires. I
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Aux termes de cet épouvantable décret étaient déclarés SUSPECTS, c’est-à-dire bons pour la guillotine ;
1° Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou par leurs écrits, s’étaient montrés partisans du despotisme ou du fédéralisme, ou ennemis de la liberté;
2° Ceux qui ne pourraient pas justifier de leurs moyens d’existence ou de l’acquit de leurs droits civiques ;
3° Ceux à qui les municipalités auraient refusé des certificats de civisme •,
4° Les fonctionnaires publics suspendus ou destitués, soit pour mauvaise gestion, soit à raison de leurs antécédents politiques ;
5° Les ci-devant nobles, et avec enx les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs d’émigrés qui n’auraient pas constamment manifesté de leur attachement à la Révolution;
6° Ceux qui, après avoir émigré, étaient rentrés en France en usant du bénéfice des lois antérieures.
Telle était cette loi sanguinaire qui reconstituait la tyrannie sur sa plus large échelle dans cette France toujours orgueilleuse de sa liberté. Elle donnait à tous les comités de surveillance des divers arrondissements de la république, c’est-à dire à plus de trente mille proconsuls, le droit d’emprisonner des multitudes de citoyens; et le vague même des expressions présentait une latitude si effrayante, que personne dans toute la France ne pouvait se croire réellement en dehors des catégories des suspects. Dans la seule ville de Paris, indépendamment des autorités constituées, quaranteij-l/mî't comités révolutionnaires jouissaient de cette puissance {.isans limites, et la plupart des villes et des bourgades du le) territoire français se voyaient soumises à cette vaste inquisiiii[tion du régime de la terreur.
et) Le jour où la Convention rendit cet affreux décret, Guils.|lotin revint chez lui {)lus pâle et plus abattu que de coutume.
— Il y a donc encore du nouveau? lui dit madame Pan-
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vert en remarquant son air triste et morne. Qu’est-cc quc’est? Voyons, parlez!
— Je parierais que vous avez commis encore quelque nouvelles lâchetés! s’écria Louise. D’ailleurs, vous ne faite p que cela depuis le commencement de la Révolution. yfi
— Hélas! je devine, soupira Victoire, ils ont mis la rein ip en jugement!
— Non, mon enfant, répondit Guillotin en se laissan [(j
tomber sur la première chaise venue, tu te trompes, il ni loi s’agit pas encore du procès de la reine, et puis ce ne ser; (t pas la Convention qui s’en occupera, car le tribunal révolutionnaire a réclamé le droit de la juger. M
— 3Iais alors, pour l’amour du ciel, de quoi s’agit-il! rï
reprit vivement Françoise, qui commençait à s’impa- ei tienter. S(
— D’une loi monstrueuse, murmura sourdement le doc- ir teur, d’une loi inique et barbare qui nous met tous ai pied de...
— De la guillotine, acheva madame Panvert d’une voix pleine d’amertume. Ma foi, vous avez fait un beau chef- j d’œuvre, avouez-le, en inventant cette horrible machine, ii c’était bien nécessaire!
— C’était dans un but à’humanilé. ^
— Voilà le grand mot lâché! Elle est jolie votre huma- j nité! Oui, en effet, c’est par humanité qu’on s’est servi de j votre instrument pour faire mourir tant d’honnêtes gens, , tant de vertueux citoyens! C’est par humanité qu’ils ont , guillotiné le roi, n’est-ce pas? Taisez-vous donc avec votre , humaiiiié' La France eût été mille fois plus heureuse si , vous n’aviez pas été si humain.
— On peut abuser des meilleures choses, et je suis cruellement puni de voir servir au mal une découverte que j’avais faite en vue du bien... Tenez, voici la copie de la loi qu’on vient de voter; prenez et lisez, c’est tout simplement exécrable; on ne peut rien faire de pis!
Et il remit à sa belle-sœur le texte de la loi des suspects
'^qne nous avons reproduit plus haut. Françoise en fit la ; lecture, puis, froissant le papier avec indignation :
— Ils sont perdus, s’écria-t-elle, nous ne pourrons ja- ’^jinais les sauver! Ali! législateurs infâmes, gredins de conventionnels, c’est vous tous que l’on devrait guillotiner pour “^le repos et le bien de riiuinanité!
— Papa, {tourquoi restez-vous donc avec des gens parefis? demanda Victoire avec des larmes dans la voix; je ® vous en prie, quiltez-les, n’allez plus à ces séances du crime et restez avez nous.
— Victoire a raison, dit Louise, croyez-la, mon oncle, et I ne retournez plus au milieu des monstres qui font de si lior- ■■ ribles lois; vous verrez qu’ils finiront par se dévorer entre • eux, les voilà déjà qui menacent les Girondins. Après Bris- : sot viendra le tour des Cordeliers, et puis les jacobins s’en- ■| tredécliireront à belles dents. Tôt ou tard Robespierre aura ' le dessus, et il régnera dans le sang jusqu’à ce que Dieu ; daigne, dans sa miséricorde, en délivrer la France, i — Tu fais des prophéties, comme ce pauvre M. Cazotte,
' observa Victoire; lessiennes, hélas! étaient malheureusement trop vraies.
— Elles s’accomplissent, tous les jours, pour la honte de l’humanité ! ajouta Guillotin. Mais je ne puis, en ce mo- : ment, mes chères enfants, donner ma démission. Il faut auparavant que j’essaie, encore une fois, d’arracher à la mort les deux nobles cœurs dont nous pleurons l’injuste captivité. Je verrai Robespierre en particulier. Jusqu’ici, il m’a vu d’assez bon œil; car je ne suis d’aucun club et je ne puis lui porter onfijrage, malgré la sinistre popularité de mon nom.
— J’irai le trouver avec vous, s’il le faut , dit madame Panvert, et je lui rappellerai une promesse qu’il m’a faite, à Versailles, dans cette fatale nuit du 4 août 1789, qui a été le commencement de tous nos malheurs! En attendant, informez-vous tous les jours de ce qui se passe au tribunal révolutionnaire; voyez les listes de ceux qui y sont
cites et faites en sorte que nous puissions agir à temps
Tandis que les prisons de Paris se remplissaient de sus pects, le procès de la reine, suivi de celui des girondins inaugurait dignement le régime de la terreur^ dont le sup plice de Louis XYI n’avait été que le prélude. Marie-Antoinette, selon la prédiction de Cazotte, alla à l’échafaud tZam la charretle du bourreau et les mains liées derrière h dos. Elle neul point de confesseur ; car le prêtre qui lu. fut imposé n’était pas catholique, et le dernier supplicit qui, par grâce, avait pu jouir de celle prérogative, laseide qui lui était restée, avait été le roi de France. Mais, malgré l’ignoble toilette de l’échafaud dont il lui fallut subir la honte, avant de sortir de la Conciergerie; malgré l’humiliation de se voir dans la hideuse charrette, destinée aux criminels les plus vulgaires, la reine montra en allant au supplice la même majesté et le même courage que son auguste époux. Elle fut immolée sur le même autel, le 16 octobre 1793, ii midi un quart, et son cercueil coûta, sept francs à la nation !
Quelques jours après, les girondins, au nombre de vingt et un, montèrent à l’échafaud ; puis ce fut le tour du duc d’Orléans qui., abjurant son titre de premier prince du sang, s’était fait ap})eler Philippe Égalité. Il mourut chargé des malédictions de toute la France, dont il était devenu l’opprobre. Parent dénaturé, juge inique et régicide, il avait toute sa vie conspiré contre l’antorité royale pour usurper le trône, but de sa convoitise et de celle de toute sa branche, depuis le régent jusqu’à nos jours; il avait calomnié indignement la reine dans une foule de pamphlets anonymes; enfin il s’était fait jacobin et avait effrontément voté la mort du roi. C’était donc justice qu’il reçût la peine du talion. 1 fut exécuté le soir, à la lueur sinistre des torches, comme si les bourreaux eussent eu honte d’immoler au grand jour un tel scélérat!
Un autre coryphée du voltairianisme, la citoyenne Roland, suivit de près aux gémonies le duc, qui en avait été le plus ardent protecteur. Puis vint Bailly, l’ancien maire de
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5 Paris; puis Barnave, puis madame du Barry; puis une Joule d’autres victimes, prises dans toutes les classes de la ( société : nobles, prêtres, magistrats, ouvriers, domestiques, l' ous étaient confondus dans les listes de proscription qui, .iliaque jour, encombraient le bureau de l’accusateur public. jParmi ces condamnés à mort, il s’en trouvait un grand i lombre dont le seul crime était d’avoir : tenu des propos Inciviques; — accaparé chez eux une trop grande quantité de pain ; — écrit dans Je sens royaliste ; — cherché à iéfendre le roi dans la jeurnée du 20 juin ; — corresoondu avec des fédéralistes ; — fait passer des secours aux émigrés ; — ■ armé les citoyens les uns contre les autres, m opposant les fureurs du fanatisme à la majesté des 'ois, la volonté sanguinaire d'un prêtre, nommé PAPE, il la souveraineté du peuple, etc., etc. L’un d’eux fut envoyé à l’échafaud pour avoir écrit; Vive le roi! sur une euille d’assignat de quinze sous.
Depuis le supplice des Girondins, deux factions terribles lisputaienl le pouvoir à la Convention. C’était, d’un côté, la ^lOMMUNE i)E Paris, appuyée sur le club des Cordeliers, et, le l’autre, le Comité de Salut public, soutenu par le club les Jacobins. Hébert était l’ânie de la première, et Bobeslierre l’idole de la seconde. Ces deux factions avaient dé- 'endu l’anarchie contre le modérantisme des Girondins, et lidé de toutes leurs violences la proscription du culte cathoique en France. Néanmoins leurs chefs n’étaient pas entiè- ’ement d’accord sur le genre de religion qu’ils devaient lonner au peuple; car Hébert était athée, et Robespierre itait déiste. L’un voulait le culte de la matière, et l’autre ;elui de l’Être suprême. De Là l’origine de la haine du chef les Jacobins contre le chef des Cordeliers ; de là les fureurs le Robespierre contre l’impiété révoltante d’Hébert, dont la feuille ordurière, rédigée par lui sous le nom de Père Duçhesne, avait excité la populace à toutes les saturnales sacri- [lég. s qui avaient naguère souillé la cathédrale de Paris, con- Ivertie en temple de la liaison.
En eflet, la Commune de Paris avait, par l’entremise d( iji son procureur, Anaxagoras Chaumette, trouvé une déesse üi en chair et en os, qui devait remj)lacer le Dieu invisible de: fjl chrétiens et s’asseoir sur l’autel de Notre-Dame, pour rece- ts' voir les adorations de la Convention nationale, des clubs et de Ji tout le peu[)le delà capitale. Cette déesse était une danseuse de rOpéra et se nommait Maillard. La malheureuse nt ii s’était prêtée qu’à regret à ce rôle d’abominable profanation, ji et il avait fallu que Chaumette la menaçât de la traiter en simple mortelle, si elle ne consentait pas h être mise au i rang des dieu.v. Vêtue d’une (unique blanche que recouvrait l à demi un manteau bleu, la tête ceinte du bonnet rouge [s en guise d’auréole, et une pique à la main, l’idole vivante, assise sur un fauteuil tapissé de feuilles de chêne, avait été i portée, dès le matin, à Notre-Dame par ejuatre hommes du Fa peuple. Là, elle avait reçu l’encens des représentants de la i» nation française et celui des magistrats de Paris, D’impures courtisanes, couronnées de chêne, étaient venues embellir o le cortège de la déesse liaison., et les voûtes de la vieille io basilique avaient retenti de chants profanes, qui étaient bien j| loin de ressembler aux hymnes sacrées! ei
Le règne de la Raison, [)rédit par Cazotte, était donc m arrivé; car on ferma toutes les églises, et il ii’y eut plus en i France que des temples de la liaison. |i(
Mais tout cela n’amusait pas Robespierre, qui voulait à (i( tout prix faire triompher le culte de son Être suprême. Il attaqua Hébert à la tribune des Jacobins et commença à pul- i, vériser la déesse Raison sous les coups du sarcasme le plus mordant. Pour défendre son idole, la Commune de Paris rassembla autour d’elle la lie des faubourgs, qui exhalait une odeur de sang putréfié, et, s’adjoignant l’armée révolu- -i tionnaire avec les canonniers, elle se mit en état de résister i au Comité de Salut public.
Robespierre appela à son aide Danton et Camille Desmou- r lins. Ce dernier écrasa Hébert, dans un nouveau journal S qu’il intitula : le Vieux Cordelier. Ses attaques violentes et t
'^®iardies contre le système sanguinaire de la Coinimine et Vimmoralilé de ses chefs, excitèrent au plus haut point la ^holère du Père Duchesne et des Cordeliers. L’un d’eux, ^larrier, l’affreux proconsul de Nantes, s’élança alors, comme Jf.diat-tigre, à la tribune et s’écria ;
■'‘f — Les monstres ! ils voudraient briser les échafauds ! ! ! ''liais, ne l’oublions jamais, ceux-là ne veulent point de guil- " otine qui se sentent dignes de la guillotine !
" Pour faire pièce à Robespierre, Hébert demanda elTronlé- ‘"oent la mise en jugement et le supplice de soixante ei un ‘béputés du côté droit, dont la Convention venait de susl'iendre les pouvoirs et quelle avait fait incarcérer comme '■uspects. Puis, afin de compléter la boucherie, il désigna à 1 vengeance populaire, comme escrocs ou modérés. Chabot, ’abre d’Eglantine, Danton, Camille Desmoulins et plusieurs litres jacobins.
Devant une pareille audace, le Comité de Salut public omprit qu’il était temps de dénoncer à la Convention naonale les fureurs extravagantes des Hébertistes. Sur le apport de Saint-Just, le bras droit de Robespierre, l’Asemblée décréta l’arrestation immédiate des athées, des narchisles et des indulgents. Le Comité de Salut pulic s’empressa alors de jeter dans les cachots de la Coniergerie, Hébert, Chaumette, Ronsin, Clootz, Momoro, obéi et plusieurs autres cordeliers de la même trempe. Le ■ibunal révolutionnaire, présidé par Hermann, en condamna ix-neuf h mort.
En se voyant arrêté, Hébert s’était écrié ;
— La liberté est perdue!
— Non, avait répliqué Ronsin, la liberté ne peut se dé- I uire maintenant-, le jiarti qui nous envoie à la mort y mariera à son tour, et le temps n’est pas loin.
! Le lâche et infâme Hébert poussa un cri d’effroi à l’ap- 'oche de la fatale charrette qui devait le conduire au supice; il y monta, écrasé sous le double poids de son opprobre 1 de sa peur, 'l'out le long de la route, les furies de la
guillotine insultèrent à son efl’rayantc agonie, en vocileran les horribles plaisanteries qu’il avait tant de fois prodiguée aux malheureuses victimes du tribunal révolutionnaire ;
— Il est boug . en colère, aujourd’bui, le Père Du-
cbesne, criaient-elles, car on ne va guillotiner que dix-neu
brigands!..
Ah! le gueux! Il va enfin mettre le nez h l
fenêtre comme les autres! Tl va enfin, à son tour, éternue dans le sac !...
Quand la justice nationale eut coupé la tête des bébertistes, Robespierre, qui s’était habilement servi de Dantoi et de Camille Desmoulins pour les perdre, trouva que b reconnaissance était un trop lourd fardeau imposé à son cœiti vertueux et sensible ; aussi se bàta-t-il de s’en débarrasseï en pressant le Comité de Salut public de faire le procès det Dantonistes, comme rentrant dans la catégorie des indulgents. Sur la demande du grand chef des jacobins, Danton Camille Desmoulins, La Croix, Pbélipeaux, furent arrêtés e livrés au tribunal révolutionnaire, malgré les vives réclamations de plusieurs membres de la Convention. On leutlj adjoignit Bazire, Chabot, Hérault de Sécbelles, le générai Westermann et plusieurs autres. Comme les Girondins ei les Héberlistes, ils furent condamnés à mort, sans pouvoki se faire entendre. En allant à l’écbafaud, Danton s’écria :
— ■J’entraîne Robespierre!... Robespierre me suit!
Au pied de la guillotine, il voulut embrasser Hérault de Sécbelles, mais le bourreau s’y opposa :
— Tu peux donc être plus cruel que la mort! s’écria le chef des septembriseurs. Va, tu n’empêcberas pas nos deux têtes de se baiser tout à l’iieure dans le sac.
Camille Desmoulins, à la vue de la bascule affreuse sut laquelle on se disposait à l’attacher, ne put s’empêcher de gémir, en disant ;
— Voilh donc le prix réservé au premier martyr de la Liberté !
L’insensé, il n'était que le martyr de l’anarchie.
Grâce au bourreau, qui l’avait débarrassé de ses ennemis
Robespierre pouvait désormais régner seul. Il proposa à la ^ Convention de nouvelles lois révolutionnaires qui furent adoptées à l’unanimité par ce hideux Sénat, rampant devant la peur. LA MORT FUT MISE A L’ORDRE DU JOUR.
‘ Pour mieux consolider le régime de la Terreur, Robespierre “ fit décréter que tous les prévenus de conspiration devaient,
^ à l’avenir, être traduits, de tous les points de la République, ' devant le tribunal révolutionnaire de Paris. C’était concentrer dans la capitale les vengeances du dictateur. Il licencia l’armée révolutionnaire; supprima, à l’excejilion de celui des ‘ jacobins dont il était le maître absolu, tous les clubs, comme ‘ pouvant créer autant de foyers d’agitation et de révolte;
" abolit les ministères, qu’il remplaça par des commissions ‘ administratives placées sous la direction immédiate du Comité de Salut public; réduisit au silence de l’elfroi la Com- ■ mune décimée et vaincue; enfin, il assit sa dictature sur les ruines fumantes de tous les pouvoirs rivaux, qui s’étaient, jusqu’à ce jour, disputé le sceptre de la France.
Les hommes, les années, les mois, les jours changèrent I de nom. On s’appela alors ; Brulus, Manlius, Scemla^ ï Anacharsis^ Marat, etc.; on disait Van III de la Répu- ' blique, pour dire 1794; floréal était le mois de mai; les ‘ semaines se nommaient décades, et les jours étaient désignés par les mots ; primidi, duodi, iridi, etc. Les saints du calendrier étaient tous remplacés par des noms de vertus ' civiques, d’animaux et de légumes. C’est vendémiaire qui commençait l’année républicaine, et le premier décadi de ce mois était consacré par Robespierre à XÉire suprême, dont la fête, par un bizarre assemblage, se trouvait placée entre celle du panats et celle de la pomme de terre. Heureux temps de liberté où un garçon, né le tridi de vendémiaire, devait s’appeler Potiron, el où une fille, née le septidi delà même décade, devait recevoir l’harmonieux nom de Citrouille!
On avait bifé l’épithète de saint sur tous les angles des rues où elle était gravée; ainsi l’on disait ; le faubourg Germain, la rue Honoré, la porte Martin, le boulevard De-
nis, e(c. Au-dessus du portail des hôtels et sur tous les édifices publics on lisait ces mots, peints en caractères rouges : Liberté, Egalité, Fraternité, ou la Mort. Sur les murailles, souillées de croquis impurs, étaient crayonnés des bonnets phrygiens, des guillotines, des équerres, des niveaux, des tètes coupées, le tout entremêlé de sentences patriotiques semblables à celles-ci : Mort aux aristocrates et' aux modérés ! — Mort aux tyrans et à leurs comf lices !
Paris surtout n’olfrait plus que l’image de toutes les lâchetés réunies, de toutes les bassesses et de tous les crimes.
A peine la nuit commençait-elle à couvrir de ses voiles les deux rives de la Seine, que les vociférations de la populace, s’éteignant dans l’ombre, faisaient place à un silence effrayant, cà un calme sinistre, qui donnait à cette grande ville un aspect plus lugubre encore que celui qu’elle présentait durant le jour. Tout ce qu’elle renfermait de citoyens vertueux se cachait alors au fond de l’appartement le plus solitaire du logis. Le moindre coup de sonnette ou de mar- n teau excitait des frémissements d’effroi ; les enfants éplorés j se pressaient contre leur père ou s’attachaient convulsive- |( ment au cou de leur mère, comme si le moment d’une éter- r( nelle séparation fût arrivé. La nuit, en effet, était le temps où les licteurs de Robespierre pénétraient furtivement dans les maisons des malheureuses victimes de ses vengeances pour les enlever plus sûrement et les traîner dans les ca~ oi chots. Souvent ces infortunés, en proie ainsi aux affreuses j, tortures de l’épouvante, se trouvaient réduits h envier le sort de ceux que la guillotine avait moissonnés, tant la vue ^ déchirante de leur famille, noyée dans les larmes, leur rendait amère une vie si pleine d’incertitude !
Si dans les convulsions d’une frayeur toujours renaissante ces familles .suspectes méditaient les moyens de s’échapper jU de Paris, elles en voyaient les barrières fermées; car l’émi- jj, gration était un crime de lèse-majesté nationale, et tous ceux qui tentaient de s’en rendre coupables étaient impitoyablement condamnés à mort. Demander un passe-port, même içj|
pour l’intérieur de la France, c’était inscrire son nom et celui de tous les siens sur le fatal registre de la proscription. Palis ne laissait plus rien sortir, et ses portes n’étaient ouvertes (pi’tà ceux qui venaient se précipiter dans son gouffre dévorant. Le seul refuge offert alors aux Français, encore jeunes, était l’enrôlement volontaire sous les drapeaux de la République. Mais tous ne pouvaient pas s’enrôler, ni quitter l’endroit où l’orage révolutionnaire les avait surpris.
Glacés de terreur, ces malheureux habitants ne traversaient les places et les rues qu’en frémissant de se rencontrer et de se reconnaitre. On s’efforçait de sourire et de fredonner des airs républicains en voyant passer la cliarrette du bourreau. On apprenait la Carmagnole, le Ça-ira, la Marseillaise, le C!ia)it du départ aux enfants à peine sortis du berceau; un catéchisme révolutionnaire, approuvé par la Convention, était le complément de Icuir première éducation. Le divorce, autorisé par la loi civile, ajoutait encore un nouveau degré de monstruosité à l’immoralité publiipie.
1 Aussi le désordre et le libertinage régnaient-ils dans toutes i les familles où les idées religieuses n’avaient point trouvé un 1 refuge secret !
: Tel était, à peu de chose près, le triste état de la société
française sous le régime de la Terreur. Il peut se résumer en trois mots : Athéisme, anarchie et misère publique. Quant à cette dernière, elle était devenue affreuse. Le commerce et l’agriculture n’avaient plus ni bras, ni intelligence à leur service pour répandre, comme par le passé, leurs richesses dont la source s’était tarie. Le cours forcé des assignats était loin de rasseoir la conliance publique. Nul ne se méprenait sur leur valeur fictive, et les paysans surtout s’obstinaient à ne point livrer leurs denrées en échange d’un chiffon de papier, que la prévision d’une banqueroute imminente couvrait de ridicule et frappait d’impuissance. Celte désapprécialion redoublait l’ardeur de la Convention à confisquer les biens des suspects dont elle faisait tomber les I têtes. C’est ce qui engageait Barrère, Y Anacréon de la
yuilloline, à l'élicilcr la pairie de savoir si bien halire monnaie sur la place de la liéwlulion. D'ailleurs, Cainbon, directeur des tinances de la République, avait dit avant lui :
— « Voulez-vous faire face à vos affaires? Guilloiinez! — Voulez vous payer les dépenses immenses de vos quatorze armées? Guillotinez! — Voulez-vous payer les estropiés, les mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander? Guillotinez I — Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? Guillotinez^ guillotinez et p\ns guillotinez! ! !... »
ou l’on voit NICODÈME AILLEURS QUE DANS LA LUNE
Cependant, malgré la secrète protection qui les couvrait, Panvert et M. de Uuercy ne pouvaient pas échapper plus longtemps à l’œil de lynx de Fouquier-Tinville ; car le pourvoyeur du bourreau avait besoin d’une trentaine de suspects par jour, pour suffire aux trois fournées quotidiennes qu’il avait réglées depuis le nouvel état de choses. Il y avait le convoi du matin, le convoi du midi et le convoi du soir; en tout trois charretées. Avec cela le mouton national pouvait hardiment frapper monnaie au profit de la République. On voit que f Fouquier était un homme d’ordre et surtout d’expédition.
Compatriote de Robespierre, l’accusateur public était, in comme lui, une âme basse et féroce qui avait tous les ins- si tincts carnassiers du tigre et de la hyène. De plus, il était n gangrené jusque dans la moelle des os par les excès de la à plus crapuleuse débauche. Il avait la tête ronde, les che- è veux noirs et unis, le front étroit et blême, les yeux petits, |i[ le visage plein et gravé, le regard tantôt fixe, tantôt oblique. { üj Il était grand et avait la jambe forte. Durant les neuf mois sm qu’il dirigea le tribunal révolutionnaire, il signa plus de
t seize mille condamnations capitales. Dès qu’il fut entré en i fonction, il supprima toutes formes de justice. Il accusait les 1 innocents par douzaines. Tous ceux dont il récitait les noms I étaient coupables à ses yeux du même crime; tous avaient j conspiré contre l’unité et l’indivisibilité de la République, l aussi tous étaient-ils condamnés par la même formule. Les 1 actes d’accusation étaient imprimés d’avance, et il suffisait d’y mettre les noms des accusés dans les blancs laissés exprès. Il arriva, plus d’une fois, dans ces jugements expéditifs de terribles quiproquos, qui excitèrent l’iiumeur joviale du monstre. Il avait proposé de saigner les accusés ou de leur donner des potions pour affaiblir le courage qui le choquait dans ses victimes. En un mot, ce fléau de l’humanité avait compris que sa mission était de tuer!
Un jour donc que Fouquier-Tinville revenait de chez Lecointre, où il avait somptueusement dîné avec tous les membres de l’affreux tribunal, l’idée d’entrer h la Conciergerie et d’en visiter l’écrou lui passa par la tête. H s’était vanté, devant Lecointre, d’avoir fait gagner quatre millions , à la République cette semaine-là; et il avait promis qu’il lui en ferait gagner le double la semaine suivante. Pour cela, il lui fallait déculoUer encore nn plus grand nombre de riches 1 et par conséquent visiter les écrous de toutes les prisons.
Après avoir feuilleté celui de la Conciergerie et relevé quelques noms ;
— Tiens, dit-il, qu’est-ce que ceci signifie? Voilà deux ! individus incarcérés, depuis le 20 janvier 1793, et on ne 1 s’est pas encore occupé d’eux? Des conspirateurs, un ci-deivant marquis, émigré rentré, et un ancien porte-manteau I du roi, cela me va, c’est mon affaire! Ce Quercy doit avoir ides terres. J’ai là mon premier million... Allons, qu’on dise 1, à présent que je ne connais ])as mon métier! Le Panvert ne {rapportera pas grand’chose, mais c’est égal, mettons-le aussi vsur la liste; il tiendra compagnie à l’autre.
I Le lendemain, M. de Quercy et Panvert comparaissaient à ! la barre du redoutable tribunal. Avant d’être jugés, ils virent
expédier quatre causes^ en moins de vingt minutes. C’étaient celles des quatre suspects qui les précédaient sur la liste. Comme le président Hermann et ses collègues ne siégeaient que pour la forme et que le jury était toujours composé de sans-culottes illettrés, grossiers et cruels, que l’on payait d’avance pour ne rendre que des verdicts de culpabilité, c’était l’accusateur public qui, en réalité, tenait seul le glaive de la justice nationale.
— Ouvrons le feu de file ! dit l’ignoble et sinistre juge, qui remplaçait si monstrueusement la savante et intègre magistrature d’autrefois. Il y a de la besogne aujourd’hui, il faut aller rondement; buissier, dépêchons-nous! Appelez les accusés par numéro d’ordre; comme cela chacun viendra h son tour. Voici la liste, commencez.
— Jean Gamache, levez-vous ! cria riiuissier.
Un homme d’environ soixante ans se leva en tremblant.
— Accusé, vos noms, prénoms, âge et profession? demanda Hermann, sans même regarder celui qu’il interrogeait ainsi machinalement et comme par habitude.
— Je me nomme Jean-François Gamache', j’ai soixantedeux ans....
— Il y a erreur, observa l’iiuissier; on a pris un détenu pour un autre. Le Gamache qui est sur la liste n’a que trente ans et il s’appelle Jean- Louis au lieu de Jean- François.
— Bail! bah! répliqua Fouquier, en éclatant de rire, tous les gens sont bons pour aller à la noce. Pourquoi ce Gamache-là n’irait-il pas aussi? L’un vaut l’autre... D’ailleurs, tout ce qui est en prison est suspect, et tout ce qui est suspect est par le fait même condamné à la peine de mort. La guillotine, mais c’est une vraie noce de Gamache!... Passons à un autre.
— Henri Jéhan, maître d’armes, continua l’huissier.
Une espèce de grand tambour-major se leva, en retroussant ses moustaches.
— Oh! pour celui-là, on peut le raccourcir sans lui faire
j beaucoup de tort, dit Fouquier, car il sera encore assez grand. De quoi est-il convaincu?... Bon, j’y suis, c’est un i frère d’ émigré. . . A mort, mon garçon ! Bien touché, n’esti ce pas? Pare-moi celle bolte-là.
— Vil gueux! lâche assassin ! s’écria le brave professeur d’escrime, tu m’insultes parce que je suis désarmé. Ah I si je tenais seulement mon épée, tu verrais comme je sais m’en servir et comme je lui ferais vite un fourreau de ton ventre, gredin que tu es!
— Gendarmes, emmenez ce condamné qui a l’audace d’insulter la majesté du tribunal ! On ne peut tolérer de pareilles insolences. Vraiment, je finirai par faire saigner tous les accusés avant de les entendre, afin de les rendre plus respectueux!... Maintenant, au suivant.
— Moreuil, ci-devant noble, cria l’huissier, approchez.
Hermann marmota sa question habituelle, mais le prévenu n’y répondit pas. Fouquier l’interrogea sans plus de succès.
— Tu vois bien, citoyen accusateur, observa un des membres du tribunal, que cet homme est paralysé de la langue.
— Ce n’est pas la langue qu’il me faut, repartit Fouquier, c’est la tête.
— En prenant la tète, tu auras la langue par dessus le marché, goguenarda son collègue.
I — Ce qui vaut mieux encore que la tête, ce sont les biens, dit Fouquier, la république a besoin d’argent, il lui en faut... A mort! Vite, un autre!
— La citoyenne Mouchy, appela l’huissier,.. Celle-là est sourde comme un pot et vieille comme le monde, on n’en tirera pas une syllabe.
— En ce cas, laissons-la tranquille, ricana l’accusateur public, elle ne s’apercevra de rien. La ci-devant maréchale
tira h la guillotine pour avoir conspiré sowrdemenl contre l’unité et l’indivisibilité de la république; les menées sourdes I sont les plus dangereuses, poursuivons.
— Quercy et Panvert, levez-vous. «
— Je ne me lève pas devant des assassins et je ne dai- ü
gnerai même pas leur répondre, dit fièrement M. de Quercy, f ce serait par trop me dégrader. s(
— Moi, je leur dirai la vérité, s’écria Panvert sans bou- f
ger de place, je ne crains point la mort, j’y suis tout pré- 1 paré. Nous ne sommes pas ici dans l’auguste sanctuaire de \ la justice, nous sommes dans une caverne de brigands, dans li une boucherie, au milieu des anthropophages! Eût-on jamais cru que la France fût humiliée au point d’avoir un Robes- 1( pierre pour maître et un Fouquier-Tinville pour juge su- S prême? Quel déshonneur! Quelle honte aux yeux du monde li entier!... Yils scélérats, tout le sang que vous répandez crie d vengeance au ciel, et il retombera sur vos têtes maudites et q sur celles de tous vos enfants! i
— Gendarmes! gendarmes! hurla Fouquier tremblant de
colère, faites sortir ces deux condamnés! Il n’est pas pos- t sible d’entendre plus longtemps de pareils blasphèmes dans i le temple de la loi !... Oh ! je serai forcé d’en arriver aux n saignées puisqu’ils le veulent ! li
— Vous avez égorgé Louis XVI, vous avez assassiné la j(
reine, vous avez immolé madame Élisabeth, vous êtes tous'ji des monstres ! s’écria Panvert avant de sortir de la salle, e votre république ne durera pas, les Bourbons reviendront. | n Le roi est mort, vive le roi! Vive le roi! Vivat rex in œlernum ! ' li
Les deux conspirateurs, mis ainsi hors des débats, furent immédiatement conduits dans cette partie du greffe oùronjf dépose les condamnés en attendant l’arrivée du bourreau, in qui leur fait subir Là les redoutables apprêts du supplice. A ti peine y étaient-ils entrés que la femme du concierge accou- li rut près d’eux et leur dit à voix basse : iü
— - Ne perdez pas courage, j’ai fait prévenir, hier soir, le lil docteur, il a dû voir Robespierre, ce matin de bonne heure, K et je ne doute point qu’il n’en obtienne un sursis. Ce Fou- d quier est une bête fauve et sa figure me déplaît souveraine- 1 J
ment. Qu’avait-il besoin de venir fouiller dans nos registres? Oui, oui, il y aura contre-ordre! Ma foi, ils ne man(|uent pourtant pas de inonde à guillotiner, puisque toutes les prisons de Paris regorgent de suspects. Richard disait hier qu’il y avait en tout sept mille huit cent quarante personnes d’arretées; il me semble qu’il y a bien là de quoi choisir, et que deux têtes, de plus ou de moins, ne feront pas un grand tort à la république.
— Je ne tiens pas à la vie, soupira M. de Quercy ; la scélératesse et la perversité des hommes m’en ont dégoûté. Somme toute, la mort est encore préférable à la triste existence que je traîne au fond des cachots, depuis dix-huit mois. La hache du bourreau peut bien trancher ma tête quand elle voudra, car j’espère que Dieu aura pitié de moi dans sa miséricorde; il est juste, mais il est bon !
— Pour moi, dit Panvert, je ne regrette que ma femme et ma fille, je serais heureux de pouvoir les embrasser une dernière fois; puissent-elles échapper aux bourreaux et voir renaître des jours meilleurs! Si je n’ai pas la consolation de les presser sur mon cœur avant de partir pour l’échafaud, je vous charge, citoyenne, de leur dire que j’ai pensé à elles jusqu’à la fin, et qu’en mourant j’ai pardonné au misérable enfant qui, depuis six ans, a fait la honte, le désespoir et le I malheur de toute ma vie.
— Je ferai toutes vos commissions, repartit la citoyenne 'Richard, mais espérez encore, tout n’est pas perdu.
Tandis que Panvert et M. de Quercy attendaient tranquillement le bourreau, Guillotin et sa belle-sœur étaient ireçus en audience privée par Robespierre. Le dictateur était, '.ce jour-là, d’une humeur charmante. Il avait, selon sa coui tume, fait une toilette irréprochable; son col de chemise, sa t'cravate, son jabot et ses manchettes étaient d’une blancheur !i éblouissante ; il portait un habit de camelot couleur vert- I tendre avec de larges boutons d’acier, une culotte de nankin 1 clair et des bas gris chiné parfaitement tendus; les boucles de ses souliers étaient de même métal que ses boutons. Un
œillet ronge, passé à sa boutonnière, rappelait le ruban des clievaliers de Saint-Louis; enfin, il était frisé, poudré et musqué, tout comme un ci-devant marquis.
— Sois le bien venu, citoyen Guillotin, dit-il au docteim, en lui ofl'rant un siège ainsi qu’cà madame Panvert, je suis heureux de le voir en bonne santé ! Puis-je sans indiscrétion te demander quelle est celte aimable personne qui t’accompagne ?
— C’est la citoyenne Panvert, ma belle-sœur, répondit Guillotin.
— Pour vous servir, citoyen Robespierre, ajouta Françoise, en adressant au dictateur le salut le plus gracieux cjue son angoisse pût lui permettre.
— Panvert! mais je connais ce no.m-là; je vous ai vue quelque part, citoyenne, votre figure ne m’est pas inconnue. Il y a de ces beaux visages qu’il suffit d’avoir admiré une seule fois pour en garder le souvenir toute sa vie, et je vous prie de croire que le vôtre est du nombre, madame. Bahl puisque j’ai lâché ce mot de l’ancien régime, j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop de mettre de côté, pour uni instant, le tutoiement républicain ; d’ailleurs nous sooames| en petit comité, et cette infractio.n aux usages modernes ne'' saurait tirer à conséquence. Où vous ai-je vue?
— A Versailles, citoyen, dans la nuit du 4 août 1789,
répondit madame Panvert, que l’hypocrite galanterie de Robespierre rassurait un peu; vous m’avez reconduite de la! salle des Menus à la porte de l’appartement que nous occupions sous les combles ; vous m’avez même donné la rose que vous portiez à votre boutonnière. i
— C’est très-vrai, je me souviens parfaitement de cela
maintenant. i
— Et vous m’avez dit que si jamais, un jour, vous par-i veniez au pouvoir et que j’eusse besoin de protection jei n’aurais alors qu’à m’adresser h vous, et que, plus humain; que tous ces nobles qui venaient de sacrifier leurs privilèges, vous feriez tout au monde pour me tirer d’embarras.
— Quelle excellente mémoire vous avez !
— Eh bien! citoyen, vous êtes aujourd’hui parvenu an pouvoir, vous gouvernez la France entière, le moindre mot sorti de votre bouche est un ordre, et moi, hélas ! j’ai besoin [de protection !
— De quoi s’agit-il, citoyenne?
1 — Dû me rendre mon mari et un ami de ma famille qui, depuis dix-huit mois, gémissent dans les cachots de la Conciergerie.
— Si le tribunal révolutionnaire les a laissés en prison aussi longtemps que cela, c’est qu’il ne les croit pas bien jeoupables, il sera alors facile de les faire mettre en liberté, i’en parlerai à Fouquier aujourd’hui même. Comment s’appelle l’ami?
— Quercy, c’est le parrain de mon fils, d’Émile Danvert...
— Aïe! aïe! fit Robespierre. Voici un nom qui gâte tout.
— Vous savez qu’il jiartageait vos idées patriotiques.
— Quercy? jamais! C’est un aristocrate enragé; un émigré rentré clandestinement en France pour essayer de déliiTcr Louis Capet !
— Je parlais d’Émile, de mon fils.
— Ah! oui, celui-là, c’est autre chose. Je le connais larfaitement, et je vous félicite, citoyenne, de l’avoir élevé lans d’aussi bons principes. Je l’aime, je l’apprécie à son liste mérite, et je vous promets qu’il fera facilement son •hemin. Du reste, il est déjà en très-bonne voie, et, malgré sa jeunesse, il a rendu de grands services à la nation.
— Eh bien ! sauvez donc au moins son père ! s’écria ^’rançoise, qui se prit à fondre en larmes.
— Calmez-vous, citoyenne, calmez-vous! Je ferai en lorte qu’il soit remis en liberté, dès ce soir. Il faut que je voie Fouquier auparavant.
— N’êtes-vous pas plus puissant que lui? reprit madame r’anvert avec une grande animation dans la voix. Fouquier
n’est-il pas l’esclave de Robespierre? Ne sera-t-il pas heu- k reiix de pouvoir lui être agréable en quelque chose? Donnez- ie lui un ordre par écrit, signez-Ie... Pu
— Les écrits restent, citoyenne, tandis que les paroles lei
s’envolent. lih
— Tu n’as pas besoin d’écrire, dit alors Guillotin, qu: j{
avait cru devoir se tenir sur la réserve pour donner plus de poids au seul avis qu’il osait hasarder; parie, et parle er |i maître! Mande auprès de toi Fouquier, et ordonne. Si tu le Ils consultes, tu perds à ses yeux tout le prestige de ta puis- 8o sance dictatoriale ; car enfin, tu ne peux pas le nier. Robes- i pierre, par ton liabileté et ton génie tu es devenu lepremiei « citoyen de la république. |
— Il y a pourtant un autre citoyen qui est encore plusjii; grand et plus célèbre que moi, répliqua le chef des jacobins sji d’un ton faussement modeste, et celui-là ne s’en doute pas.|îit
— Quel est cet aigle, ce Caton, ce Brutus ou ce César? li
— C’est toi, Guillotin, toi-même ! jci
— Ne plaisante pas de la sorte un homme qui vient te le
supplier. lo
— Je parle ici très-sérieusement, puisque sans toi je sc- li
rais encore l’humble et obscur député d’Arras. Eu etfetJà n’est-ce pas toi qui m’as fourni l’arme terrible avec laquelleilo je me suis débarrassé de tous mes ennemis? N’est-ce pas tajiii machine de guerre qui m’a fait remporter la victoire dansj|i tous les combats cju’il m’a fallu livrer aux traîtres et aux;: anarchistes? N’est-ce pas par la guillotine que je suis par-ip venu où je suis, et n’est-elle pas encore le marchepied de if; ma puissance?... Ah! oui, Guillotin, je serais bien ingrat sim je méconnaissais l’immense service que m’a rendu ton gé- Ij nie, si j’oubliais la reconnaissance que je te dois pour un si grand bienfait! ai
— Je n’ai eu en vue que le bien de l’humanité, murmura i le pauvre docteur, médiocrement flatté des compliments du ni dictateur jacobin, dont l’insatiable cruauté épouvantait la j France entière.
— Eh ! crois-tu que j’aie uu autre but, moi, en me servant ■de ta machine? Non, bien sûr; car je ne veux que le bonheur de la république, et, par conséquent, celui de riiumanité! Pour que la nation soit heureuse et que tout marche bien, je ne demande plus à la guillotine que de m’abattre trois cent mille \tétes, cela suffira, avec les fusillades de Lyon et les noyades de Nantes, pour régénérer complètement le peuple français.
' A cette horrible confidence, faite avec le sourire sur les èvres, Guillotin et madame Panvert furent saisis de terreur. Ils restèrent muets et cloués immobiles sur leur chaise. Robespierre, feignant de prendre pour de l’admiration ce silence de la stupeur, poursuivit froidement le développeuent de son projet de régénération sociale.
— J’ai demandé, hier, au Comité de Salut public, la perîianence de l’échafaud. On a discuté sur l’utilité d’un égout solidement voûté, qui conduirait directement le sang des dctimes à la Seine. Fouquier, que le Comité avait appelé, a nême proposé comme étant plus solide et beaucoup plus îconomique la construction d’un superbe échafaud en pierres le taille, et une guillotine toute en fer, avec un immense '.outeau qui pût abattre quinze têtes à la fois; car, malgré a guillotine supplémentaire de la barrière ci-devant dite :lu Trône, il prétend qu’il ne pourra, sans cela, suffire à donner les cent cinquante têtes par jour que lui demande la 'ustice nationale. Je trouve que l’idée de Fouquier a du bon. fju’en penses-tu, Guillotin?
■ — Je n’ai jamais étudié la question des abattoirs, répondit le docteur avec indignation. Ce que j’ai fait n’avait Il’autre but que de rem[)lacer la cruauté des tortures par in genre de mort rapide et plus humain. Je ne suis pas loucher, moi. Consulte Legendre.
— Nous ferons ndeux que cela, poursuivit Robespierre, ans avoir l’air de remarquer l’indignation de Guillotin; nous hargerons le docteur Louis et le mécanicien Schmidt d’exaniner la chose et de nous présenter un plan convenable, iar il faut aller vite en besogne, le temps pre.sse!
— Louis et Scbniiclt sont des ignorants, s’écria Guillolin ^
légèrement piqué par l’aiguillon de la jalousie du métier; il; ® se sont fait sottement mes rivaux, tant pis pour eux 1 Mais, toute idée d’humanité mise h part et seulement sous le poin P de vue de l’art mécanique, je te préviens qu’ils ne feront qui f des bêtises, une monstruosité sans nom ! ®
— Alors, veux-tu t’en charger?
— Dieu me garde d’une pareille folie ! On a déjà troj f
abusé de ma première invention pour que je songe jamais f en faire une seconde! f
— Tu as tort; cette dernière te serait très-lucrative. Or ^
te donnerait un gros bénéfice dans une tannerie de peaiu humaines que nous comptons établir à Meudon. Les corps * des suppliciés seraient proprement écorchés dans le cimetièrc| ® de Clamart, et les peaux seraient décemment portées à k fabrique où on leur donnerait toutes les façons voulues poui' f en faire une excellente marchandise. C’est très-souple ei très-doux la peau humaine. Nous avons déjà essayé d’en ® tanner quelques-unes, et cela a parfaitement réussi. Tiens,- ■ j’ai là une paire de gants et une culotte faite avec la peau;'* d’un noble, je ne sais plus lequel; je les ai mises, une fois ou deux, et je t’assure qu’on est très-bien logé dans la peau ’* d’un aristocrate! ""
Madame Panvert ne put en entendre davantage. Elle jeta un cri perçant et s’évanouit. Guillotin et Piobespierre s’em- , pressèrent autour d’elle, et avec de l’eau fraîche et des sels ' ils l’eurent bientôt fait revenir de cette syncope nerveuse.
— Vraiment, les femmes sont trop sensibles, disait l’ai-j niable dictateur. Elles ont un tel empire sur mon cœur, quel je fiais toujours par vouloir ce qu’elles veulent. Voyons, i madame Panvert, le tigre va s’adoucir; je vais me faire* tendre comme un agneau pour vous être agréable. Eh bienlf (une fois n’est pas coutume) je vais arracher votre Quereyf des mains de Fouquier. Là, êtes-vous contente?... Néan- î moins, j’y mettrai une condition, une seule ; c’est que, dans les vingt-quatre heures, il évacuera le territoire de la Répu-
blique et qu’il ne cherchera jamais à y rentrer. Me le promettez-vous?
— Je vous promets tout ce que vous voudrez, dit Franiîoise, qui passa subitement de la terreur à la joie ; pourvu qu’il échappe à la mort, c’est tout ce que je désire. Ah ! merci, merci mille fois, citoyen!
— Je dois te dire, observa Guillotin qui, soupçonnant un piège dans cette incroyable et soudaine générosité du tyran, était loin de partager la reconnaissance de sa belle-sœur, je dois te dire franchement que si tu veux réellement les sauver, il faut te dépêcher d’agir; car je sais que l’accusa- (teur public a relevé hier leurs noms sur l’écrou de la Coniciergerie, et qu’il ne tardera pas à les faire comparaitre à !3on tribunal.
î -rr.Uue ne me disais-tu cela plus tôt? répondit Robcsaierre, eu tirant sa montre. Il est onze heures, nous avons 3ncore le temps. La fournée du matin se prépare toujours la mille, et souvent même celle de midi. En tout cas, je vais e donner un ordre de surseoir soit au jugement, soit à ’exécution. Vous le porterez de suite.
Le dictateur alors se mit à son bureau, prit une feuille le papier, trempa sa phune dans l’encre et écrivit ces iiots :
I « Je prie le citoyen accusateur public près le tribunal .évolutionnaire de hâter la mise en jugement et l’exécution e l’émigré Quercy et du trailre Panvert.
« Ce 16 messidor l’an 111 de la Uépublique.
I « Robespieuue. »
j, 11 plia ensuite soigneusement ce billet, le cacheta avec de il cire rouge sur laquelle il mit l’empreinte des armes jaco- ? nés se composant d’un bonnet phrygien sur la pointe d’une ique, écrivit dessus l’adresse, et le remettant à madame Miivert avec un sourire qu’il essaya de rendre des plus itacieux et des plus aimables ;
— Prenez, trop sensible citoyenne, lui dit-il, prenez ce merveilleux talisman qui aura la vertu de vous rendre la j)aix et le bonlieur dont vous êtes digne. Je fais là pour vous tout ce que je suis capable de faire. A présent partez vite, courez! Surtout point de remercîments !
Là-dessus, leur tournant le dos, Robespierre passa dans une pièce voisine où d’autres solliciteurs l’attendaient.
Quand ils furent remontés dans la voiture de place qui les avait amenés et qui était restée à la porte du dictateur ;
— Ma sœur, dit Guillotin, le service que nous rend en ce
moment Robespierre ne vient pas de l’élan d’un cœur généreux. Cet homme est un profond scélérat qui cache une âme atroce sous des dehors charmants ; s’il nous a fait patte de velours, c’est pour mieux nous faire sentir ses griffes... Je vous dirai franchement que ces affreuses confidences me font peur... Nous sommes sur le bord d’un abîme! !
— Sauvons d’abord nos deux prisonniers, répondit Fran-i
çois, et, dès cette nuit même, nous fuirons tous en Angleterre. j
Le vieux Sanson n’avait pas voulu revoir l’échafaud, depuis le jour de la mort de Louis XVI, et il avait remis entière-' ment à son fils le soin de veiller à l’exécution des hautes œuvres de la justice révolutionnaire. Ce fils, que nous connaissons déjà sous le nom de chevalier de Longval, avait pu,j grâce à ce pseudonyme et aux écus de son père, se glisseï dans certaines classes de la société dont l’infamie légale des! fonctions de ses aïeux et de sa propre naissance f excluait à ^ tout jamais. Plus les barrières qui s’élevaient entre lui et' le monde étaient infranchissables et plus il prenait un amei plaisir à les surmonter. Son éducation s’était efforcée dt copier celle des gentilshommes; il avait de l’audace; il aimaii ^ les plaisirs; il était jeune, riche même; il masqua donc soi individualité de paria, et, tout fils de bourreau qu’il était, il entra clandestinement dans cette société qui le bannissai sans que personne se doutât qu’il fût une marchandise dt
contrebande; car le pavillon nobiliaire (jinl avait adroitement arboré le mettait à l’abri de tout soupçon.
Plus d’une Ibis, l’abjection forcée et cruelle de sa race entière l’avait désespéré jusqu’aux larmes; il avait eu souvent l’idée d’aller cacher dans les solitudes de l’Amérique une boute qui, à proprement parler, n’était pas la sienne; mais la chaîne de l’ignominie le retenait malgré lui à réchai'aud; il ne pouvait pas la briser. Une loi injuste autant qu’implacable le forçait à hériter de la hache de ses pères. Il était né pour tuer les hommes au nom de la justice humaine; il était bourreau par droit de naissance!
Tant qu’il put résister, il résista; mais dès que son père lui eut transmis le cordon de la guillotine, il accepta fran- ! chement les sanglantes fonctions de son terrible métier; et, à l’exception de la reine et de madame Elisabeth, auxquelles il ne voulut pas toucher et dont il laissa l’exécution à ses oncles et à ses valets, toutes les autres tètes lui passèrent par les mains. Sans être cruel, la vue du sang l’enivrait, et il faisait jouer sa machine rouge avec une âcre volupté. En horreur cà tous les hommes, il les tuait sans haine et sans regret. La vie pour lui n’était plus qu’un épouvantable cauchemar; et, comme tous les êtres passifs, il n’avait plus ni désir ni volonté !
Lorsqu’il entra dans le greffe avec ses aides pour faire ‘ la toilette des condamnés, Quercy et Panvert le reconnurent.
— iN’est-ce pas là le chevalier de Longval? demanda le mari de Françoise au marquis.
— Oui et non, répondit Quercy. 11 a pris ce nom-là autrefois, mais en réalité ce n’était que le fils du bourreau. Vous ‘ voyez bien qu’aujourd’hui il a remplacé son père et que nous allons tous passer entre ses mains.
— Ah ! quelle horreur ! s’écria Panvert. Et dire que j’ai ’ reçu cet homme-là h ma table, que je l’ai fait dîner avec vous à Versailles!... Je ne m’étonne plus si Émile l’aimait i tant... Ils étaient bien dignes l’iin de l’autre!
— Au moins Sanson cliercliait à s’élever, observa le marquis, à sortir de la fange natale, tandis que l’autre, au contraire, ne cherchait qu’à se rabaisser jusqu’au niveau des plus vils scélérats...
— Obé! vite un autre! Dépêchons-nous, citoyens; nous sommes eu retard aujourd’hui ! cria le bourreau. Voyons, un peu de bonne volonté. Prêtez-vous de meilleure grâce aux nécessités de la circonstance. Plus tôt vous en serez débarrassés, mieux ça vaudra. ..Allons, loi, l’ami, donne l’exemple du courage; assieds-toi là, que je le bichonne un peu la nuque. Ce sera l’affaire de trois coups de ciseaux ; deux potir les ailes, un pour la queue, tout comme dans la chanson.
Et se mettant à fredonner l’air de Cadet Roussel, il saisit le bras du ci-devant marquis de Quercy, qu’il fit asseoir sur un des escabeaux destinés aux patients pour le supplice de la toilette.
— Monsieur le chevalier de Longval ne dérogera pas en rasant les cheveux d’un marquis, dit alors Quercy d’un ton . légèrement moqueur.
— Tu as connu le chevalier de Longval? demanda vivement Sanson, qui n’eut plus envie de chanter.
— Oui, dans le temps, à Versailles, chez lesPanvert. A propos, qu’est devenu le fils?... Tu sais, gentil bourreau, que le père est là, avec moi, et que tu vas avoir également l’honneur de le tondre!
Sanson, ramené brusquement à des souvenirs qu’il croyait à jamais effacés, se mit à tailler à tort et à travers dans la chevelure et la chemise du marquis. Sa main tremblait pour la première fois depuis qu’il remplissait les sinistres fonctions d’exécuteur des hautes œuvres.
— Oui, je me rappelle ce temps-là, murmura-t-il. Un soir, le docteur Guillotin nous a raconté la prophétie de Cazotte, elle m’a bien effrayé; je n’y voulais pas croire, et pourtant elle s’est réalisée de point en point... Mais je n’ai touché ni au roi, ni à la reine, ni à madame Élisabeth... Que
voulez-vous? Ce n’est pas moi {pii choisis les victimes-, je suis forcé de prendre ce que l’on m’envoie... Bous ou mauvais, peu m’importent les gens... J’obéis ii la loi et je ne la fais pas. C’est le tribunal qui tue, moi je ne suis que la machine dont il se sert. Tout ce sang-là ne retombe pas sur moi, mais bien sur ceux qui m’ordonnent de le verser... Quant au fils Panvert, je ne l’ai pas revu; pourtant je sais qu’il se plonge dans tous les excès de la Révolution ; cela me donne l’espoir de le revoir bientôt, car tous les partis viennent aboutira ma bascule... Excusez-moi donc d’être obligé d’en agir de la sorte envers vous. La mort délivre de tant de misères qu’elle est maintenant devenue un bienfait!
— Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut bien en arriver-là! dit froidement Quercy. Seulement, âge quod agis, fais bien ta besogne !
Panvert avait été apprêté par un valet du bourreau. Quand toutes les toilettes furent terminées, on lia les mains des condamnés et on fit l’appel nominal avant de les faire sortir du greffe. Ce jour-là, Fouquier, admonesté la veille par le Comité de Salut public, avait doublé le nombre de ses senences capitales; au lieu d’une charrette par fournée, il y en ivait deux. Il vint lui-même présider au départ.
^ — Allons, Sanson, s’écria-t-il, tinissons-en ! Tu ne seras
amais à midi précis sur la place de la Révolution, et les trioteuses de la guillotine vont maugréer après loi ! C’est une luissance qu’il faut bien prendre garde de mécontenter!...
; ’ais toujours partir la première charrette, puisqu’elle est ■ leinel... Bon, c’est cela ! Maintenant au tour de la seconde.
Celle-ci se mettait déjà en route, lorsque Guillotin et irançoise entrèrent dans la cour de la Conciergerie, (jui , ilait remplie de curieux et surtout de gens en guenilles souoyés par le tribunal révolutionnaire pour injurier les con-
iiamnés, en escortant les charrettes du bourreau jusqu’au fed de la guillotine. Madame Panvert éprouva comme une jipèce de vertige, en reconnaissant son mari et le marquis au filieu des patients ;
— Giàce! grâce! Arrêtez, l)oniTeaux! cria-t-elle, en agitant en l’air la lettre cln dictateur. Robespierre leur fait grâce de la vie, il les rend à la liberté! Arrêtez!... Voici l’ordre de surseoir et an jiigenient et à rexéciition !... ils sont libres! Ils sont libres!...
— Vive le grand et généreux Robespierre ! hurlèrent les ; sans-culottes.
Sanson, stupéfait d’un semblable contre-ordre, fit arrêter la charrette, i^ladame Panvert, l’apercevant, lui dit ;
— Quoi! chevalier, et vous aussi, tout patriote que vous êtes, ils vous envoient à la mort! Quelle abomination !
— Taisez-vous, lui répondit Sanson, je suis le bourreau !
— Dieu du ciel! repartit Françoise, tout le monde est > donc fou par le temps qui court?... Panvert, tu es libre, et vous, non, et toi aussi Quercy... Descendez vite; ne restez pas une seconde de plus dans cette horrible charrette. J
Et elle s’elforçait de saisir les rebords du lourd véhicule, ï pour grimper dedans et en faire sortir plus vite ceux qu’elle venait délivrer.
— Qu’est- ce que c’est ({ue toute cette comédie-là? voci- fi
féra Fouquier en iatervenant brusquement dans le débat. Qu de vous a donné l’ordre d’arrêter la marche de la justice natio-j là nale? féi
— Robespierre lui-même, répondit sèchement Guiilotin pt
Voici la lettre qu’il t’envoie ; prends et lis. ' eu
Fouquier, furieux de se voir donner publiquement uij™ maître dans la personne de Robespierre, arracha brutaleji'i ment des mains de madame Panvert la lettre qu’elle lui prélf^ü' sentait, en brisa le cachet avec un mouvement fébrile et stf® mit à la parcourir d’un œil étincelant de colère. C
— Vous appelez cela un contre-ordre! dit-il du ton di'Foi l’ironie la plus amère. Eh bien ! vous êtes de fameux nigaud Ip de vous être ainsi laissé jouer! Tiens, lis toi-même, illustrhei!i Guiilotin.
Le docteur resta confondu devant une pareille perfidkiW
• Françoise ne voulait pas en croire ses yeux; elle prétendait 5 que Robespierre s’était trompé, et elle suppliait racciisatenr e public de remettre au soir rexécution des deux innocents dont le grand chef des jacobins avait promis la giàce. Pour toute réponse, Fouquier la rejtoussa rudement et fit partir s de suite la cliarrette des condamnés, en adressant, sons forme de jurons, de vifs reproches à Sanson, pour avoir osé I en arrêter- la marclie. Panvert, de son côté, voyant tout espoir perdu, s’écria :
— Consolc-toi, Françoise, nous nous reverrons bientôt au ciel, car je meurs innocent. Méprise tous ces gredins- là... Vive le roi \
Et tous les malheureux, qui allaient au supplice avec lui,
' répétèrent :
— Vive le roi ! Vive le roi !
L’élan fut si vif, si spontané, si sympathique, que, au grand dépit de Fouquier, les sans-culottes eux-mêmes,
, mâles et lemelles, croyant crier : Vive Robespierre ! crièrent aussi : Vive le roi !
Madame Panvert voulait suivre la charrette jusque sur la i place de la Révolution ; mais Guillotin s’y opposa et se bâta de la ramener chez elle, où, plus morte que vive, elle se ; laissa tomber entre les bras de Louise et de Victoire éplorées. Hélas! ces deux aimables jeunes filles n’eurent même [' pas le temps de consoler la malheureuse Françoise en mêlant ( leurs larmes avec les .siennes-, car, avant la tin du jour, on i vint, au nom du Comité de Salut public, arrêter Guillotin et
(la citoyenne Panvert, qui furent tous les deux conduits, comme suspects, au palais du Luxembourg, converti en prison.
Cette odieuse arrestation, qui fut faite en présence deNicot.
I j)roduisit un effet étrange sur son esprit simple et naïf, ou K pour mieux dire, sur son cœur honnête et dévoué. Jusqu’à r ce jour, il n’avait pas compris grand’chose aux saturnales et ' aux boucheries de la République; il la détestait par instinct.
' 1) ailleurs, ses maîtres ne l’aimant pas, lui ne j)ouvait pas
l’aimer. Mais cette haine inoffensive devint tout à coup active, hardie, implacable. Elle secoua tout son être, réveilla son i âme assoupie, ouvrit son esprit et lui donna assez d’intelli- j genre pour chercher et trouver les moyens de venger sur Émile tous les malheurs qu’il avait attirés sur sa famille.
Kesté seul avec deux jeunes filles en larmes, Nicot sentit qu’il devait être leur gardien, leur défenseur, leur vengeur ; : que, pour cela, il lui fallait donner un autre cours à ses idées, jusqu’alors décousues, éparses, vagabondes, et les rappeler h lui, afin de les concentrer toutes sur un même objet, la vengeance!
— Ne pleurez pas, mesdemoiselles, leur dit-il, car tout
cela changera bientôt. Je punirai celui qui est cause de tout cela, attendu que je le connais bien... Vous croyez que c’est Robespierre? Eh bien! non, ce n’est pas lui, du tout. C’est un autre... Ah! je lui montrerai que Nicodème nest pas toujours dans la lune ; je lui ferai voir que j’ai compris toute la scélératesse de ses crimes ! Je ne m’occupe pas du , mal qu’il a fait au roi, cela ne me regarde pas... Mais, ce qui me regarde, c’est l’emprisonnement, c’est la mort de ; mon bon maître, auquel on vient de couper la tête en compagnie de ce pauvre marquis... c’est l’arrestation de madame ‘ Panvert et de M. Guillotin... c’est votre chagrin, votre abandon, votre tristesse; ce sont vos larmes... Je n’aime ' pas vous voir pleurer, moi, ça me fait de la peine, ça me : fend le cœur!... Aussi, il me les paiera, toutes ces larmeslà !... Je lui montrerai bien que je ne suis pas aussi bête | qu’il le croit, et je lui ferai passer un terrible quart; d’heure, allez!... Vous faire pleurer de la sorte!... Oh! le ' monstre ! i
— Calme-toi, Nicot, lui dit Louise, en essayant de sourire ; à travers ses larmes, la vengeance n’appartient point aux ' hommes ; il faut, au contraire, pardonner à ses ennemis. N’est-ce pas, Victoire?
— Oui, répondit la douce fille de Guillotin, il faut même les aimer!
— Tu le vois, mon ami, il faut les aimer. Ainsi, reste donc tranquille et ne va point faire quelque folie qui pourrait amener ton incarcération et compromettre notre sûreté.
— Je ne ferai point de folie; je serai prudent; je n’irai pas de l’avant, comme une corneille qui abat des noix; mais, j’ai mon idée, et l’on me verra à l’œuvre. Je ne vous dis que cela !
Quelques jours après, Nicot, qui avait jugé convenable de prendre le beau surnom de CaracaUa, comme étant l’un des plus ronflants que h jacobinerie eût jamais entendus, se coiffa du bonnet rouge, se débrailla à la façon des sansculottes, et, singeant admirablement toutes les bonnes manières de ces gens-là, se rendit à sa section, d’où il rapporta triomphalement trois nouvelles cartes de civisme et une perjnission de visiter le citoyen Guillotin et la citoyenne I\anvert, détenus au Luxembourg. Louise et Victoire firent alors une toilette républicaine, attachèrent à leur coiffure le nœud tricolore, et, munies de leurs cartes et de leur permission, prirent avec Caracalla le chemin du Luxembourg, qu’ils atteignirent sans encombre.
De toutes les maisons d’arrêt créées par la Révolution, celle du Luxembourg était la plus aérée et la moins affreuse. Il y avait là un concierge humain, qui adoucissait autant que possible le sort des prisonniers confiés à sa garde. Il les casait selon leur caractère, leur âge, leur profession, leur pays, tâchant de procurer à chacun une société agréable. En général, la noblesse faisait bande à part; elle se familiarisait ))eu avec les citoyens des sections de Paris. Les rues de l’Université, de Saint-Dominique, de Grenelle et de Varenne, qui étaient en masse au Luxembourg, conservaient ’ l’étiquette la plus rigoureuse; on se traitait de 3/. leprince, f M. le duc, M. le marquis, M. le comte; on faisait salon avec gravité, et on disputait méthodiquement sur le pas et les visites. Les républicains riaient de ces puérilités, qui occupaient sérieusement des hommes mis chaque jour en
l'ace (le la mort; mais aucun d’eux n’ajoutait l’insulte aux maux de leur commune détention.
Guilloliii, sous ce rapport, fut moins heureux rjue les nobles, qui ne dérogeaient pas, même en prison ; car, malgré l’innocence de sa conduite, l’honnêteté de ses vues et la droiture de ses principes, chacun se crut obligé de lui montrer l’effroi et la répugnance qu’inspirait son nom, si fatalement attaché à l’instrument du supplice. Le vide se fit autour de lui, comme s’il eût été un lépreux ; on le bafoua de loin, et il eut la douleur de se voir attribuer la cause première de tout le sang qui inondait la France. On jouait devant lui à Ja gicillotine; on parlait du mérite de son invention, de la gloire d’avoir donné un nom de plus au dictionnaire français, tout en diminuant le nombre des têtes françaises; de la bonté de cœur qui l’avait porté à simplifier l’office du bourreau et à fournir aux chiens l’occasion de venir lécher le sang sur les planches mêmes de l’échafaud ; enfin on le chansonnait sur tous les tons, on lui jetait l’ironie et le dédain sous toutes les formes et de toutes les façons. Le concierge, voyant cette aversion générale, retira Guillotin de la salle commune et lui donna une chambre particulière. L.à, notre pauvre docteur, séquestré du monde entier, avait encore le chagrin d’entendre la voix sépulcrale d’un jacobin soudoyé, qui venait sous les fenêtres de la prison crier ; La liste des soixante ou quatre-vingts gagnants à la loterie de la sainte guillotine. Le souvenir de cette hideuse chose le poursuivait à chaque instant et partout. L’odieux mot, formé avec son nom, se trouvait dans toutes les bouches. Quand un captif mourait, le concierge disait : C’en est un de moins pour la guillotine! Quand un ami venait visiter un prisonnier, il lui disait, en le quittant: Puissiez vous échapper à la guillotine \ On avait fait un verbe actif, très-actif même, de ce mot sanglant que la populace se plaisait à traîner dans la fange immonde des ruisseaux. Et le malheureux Guillotin, cà force de réfléchir sur l’ignominie que l’injustice des hommes attachait à son nom,
en était venu à souliaiter d’aller lui-même à cette guillotine dont le couteau lui rendrait la ])aix et la liberté, en tran- ' chant le fil de ses jours. Morton, régent d’Écosse, qui avait i importé la manaja h Édimbourg, avait bien été lui-même décapité parce procédé, en lo81; pourquoi donc Guillotin : n’eût-il pas été aussi guillotiné ?
! Madame Panvert avait été mise du côté des femmes, et icomme elle n’avait aucune célébrité dans aucun genre, elle trouva beaucoup plus de sympathie que son beau-frère.
! Appelés tous les deux au guichet pour recevoir la visite de Caracalla et des deux charmantes citoyennes qui l’accompagnaient, ils oublièrent durant ([uehjues instants leurs ■ chagrins et leur désespoir, pour se livrer à toutes les douceurs de la tendresse de famille. Ces épanchements du cœur ranimèrent leur courage; et quoique Guillotin eût pleuré comme un enfant entre les bras de sa fille, il se trouva beaucoup plus fort en la quittant qu’il ne l’était avant sa visite.
Lorsqu’il eut ramené ses jeunes maîtresses chez elles, Caracalla prit la clef des champs et se mit à parcourir les faubourgs pour découvrir les traces de celui qu’il cherchait. En terme de vénerie, il fil le bois. L’entreprise était difficile, beaucoup d’aiitn“s que lui y auraient échoué; mais comme il était né coiffé et qu’il avait confiance dans son étoile, le hasard le servit à souhait.
Son instinct l’avait poussé du côté du Temple, et il était entré au cabaret de la Finie nationale., situé dans le voisinage du vieil éclitice, qui servait encore de prison au Dauphin, devenu roi par la mort de son père, et à Madame 'Royale, sa sœur. Là, il s’était attablé auprès de plusieurs sans-culottes qu’il n’avait jamais vus, mais dont il n’était pas fâché de faire la connaissance, parce que, rien qu’à leur mine farouche, il jugea qu’ils devaient être des bonnets trèslinfluents dans le parti jacobin.
f — Liberté, égalité, fraternité, on la mort. Salut! dit-il tien les abordant. Citoyens sans-culottes, j’ai l’avantage de
VOUS présenter, dans ma personne ici présente, un de vos frères que vous n’avez pas celui de connaître , attendu que je demeure de l’autre côté de la Seine et que je suis le fameux citoyen Caracalla, de la section de Grenelle, l’honneur des sans-culottes de mon quartier et la terreur des aristocrates de tout runivers. Ma femme est une tricoteuse infatigable, ce qui n’empêche pas mes cinq enfants d’aller nu pieds. Je me rends de ce pas au faubourg Antoine pour alfaire, et, vu la difficulté que j’éprouve habituellement ;i avaler ma salive, je me suis dit, en voyant l’enseigne de la Pinte nationale:
« Tout de même, si j’entrais là? * Et voilà comme quoi nous jouissons mutuellement du plaisir de nous rencontrer... Voyons, citoyens, c’est pas parce que je ne suis qu’un sansculotte de la banlieue que vous me refuserez l’iionneur de trinquer avec vous? J’ai encore trois assignats de quinze sous dans ma poche. Que voulez-vous? du rouge ou du blanc?
— Tous les sans-culottes sont frères, citoyen Caracalla, répondit gravement une espèce d’ours fort mal léché, qui /limait sa pipe dans un coin-, moi, je ne vois pas de raisons pour refuser de trinquer avec un grenellois^ quoique nous soyons de vrais Parisiens du centre. Je te dirai que je pré- “ fère le rouge, et que je m’appelle RLâche-Fer, ce qui prouve que j’ai les dents bonnes et l’estomac solide. On m’a surnommé dans le quartier Mâche-Cœur, parce que j’ai eu la fantaisie de manger le cœur de la Lamballe, après l’avoir fait frire dans une poêle. Il était bon, ma foi, très-bon !
— Tu es un vrai cannibale, repartit son voisin; ces choses-là ne se font pas, ou du moins ne se disent pas. C’est honteux pour l’humanité!
— Avec cela que je te conseille de parler, toi, Simon ! Ne nous as-tu pas dit, l’autre jour, que tu avais eu l’envie de trancher avec tes dents l’oreille de ton louveteau et de la! manger toute crue, à la croque-au-sel? N’est-ce pas vrai, Maillard ?
— Voyons, qu’est-ce que vous me chantez là tous les
deux? s’écria le sans-culotte interpellé. Il s’agit bien de se quereller pour des bêtises comme ça, quand on vous offre h boire ! Quelle idée voulez-vous que le citoyen Caracalla se fasse des sans-culottes de notre section?
— Bail ! bah ! nous nous chamaillons bien encore plus fort que cela à Grenelle. Parfois les horions y tombent drus comme grêle.
— En ce cas, je prendrai du rouge, dit Maillard.
— Et moi aussi, ajouta le sensible précepteur du malheureux Louis XVII.
— Va pour le rouge, reprit Caracalla. Ohé! citoyen caibaretier, quatre pintes de rouge, s’il te plaît! Nous boirons I bien chacun la nôtre, j’espère. Moi, j’ai le gosier sec comme une vieille éponge qui n’a pas vu l’eau depuis vingt ans... Eh bien! les amis, quoi de nouveau ? N’aurons-nous pas encore bientôt une bonne petite insurrection? C’est si amusant et si lucratif les insurrections!... Parlez-moi des journées d’octobre; on avait au moins du plaisir dans ce tcmps-là! Fallait voir comme ce gueux de Philippe-Égalité nous en donnait de l’argent pour l’aider à renverser l’autre! Et puis le 20 juin! Et puis le 10 août! Dame, c’en était ça de fameuses journées, où l’on se trémoussait avec les piques et les fusils !
— lia ! ha ! ricana Maillard , est-il simple encore ce GreneUois-\h ! Est-ce que c’était du travail sérieux, tout ça? .‘si ail moins tu me parlais des massacres de septembre, à la
heure ! C’en était ça de la vraie besogne ! Il y avait
de quoi faire, à ce moment-là! Seulement on ne nous payait pas assez cher. Quand je pense que la commune de Paris ne nous a donné à chacun que vingt-quatre livres ! Ça ne faisait pas même un sou par tête !...
— Oh! de ce côté-là. Manuel et Billaud n’ont pas été généreux, dit Mâche-Cœur ; car, pour ma part, j’en ai égorgé les quantités à l'Abbaye, aux Carmes, à la Force, partout; 3t je n’ai en que mes vingt-quatre livres comme les autres, ijla, c’était dégoûtant !
— Plains-toi dune, gourmand, répliqua l’afiVeux Simon; toi qui as profité de la cireonstance pour dévorer tout seul le cœur d’une princesse!
— Il est pourtant jaloux! s’écria le cannibale. Eh bien ! il fallait venir avec nous, au lieu de rester dans ton échoppe; et tu aurais fait comme les autres. Il ne manquait pas de viande, ces jours-là..
— Allons, vous tairez-vous, bêtes que vous ôtes! ordonna Maillard de sa plus grosse voix. Les voilà qui parlent de manger quand il s’agit de boire. ^ Citoyen Garacalla, à ta santé et à celle de tous les vrais sans-culottes! Tiens, voilà Briitus qui nous arrive! 11 doit y avoir du nouveau aux Jacobins.
Comme il achevait ces mots, un grand jeune homme au teint pâle, à la barbe noire et mal peignée, à l’œil vif et ardent, aux habits sales et en désordre, selon la mode de l’époque, entra tout à coup dans le cabaret de la Pinte nationale. Il avait marché vite et paraissait essoufflé.
— Tu trinqueras bien avec nous, lui dit Maillard-, c’est un Grenellois qui régale. Voici un verre, prends. Nous buvons à la santé du brave sans-culotte Caracalla, ici présent. Eh bien ! quel ordre nous apportes-tu ?
— Il faut être sur le qui-vive? répondit Brutus en toisant du regard le citoyen grenellois, qui lui parut être un brave patriote, car il lui présenta la main d’une manière toute fraternelle. Je suis chargé de te dire de convoquer le ban et l’arrière-ban des sans-culottes de ta section, parce' que, d’ici à quelques jours, nous aurons besoin de faire une manifestation populaire pour mettre à la raison ces gueux de conventionnels, qui ont l’air de chercher querelle à notre divin Robespierre, à propos de sa loi du 22 prairial. Croiraistu que Collotd’Herbois, Billaud-VarennesetVadierne parlent rien moins que de faire abolir Za loi des suspects et de supprimer le tribunal révolutionnaire? C’est une abomination ! Mais j’espère bien que ces traîtres iront à la guillotine, avant que leurs collègues osent bouger et souffler le moindre
; mot. La Commune nous est complètement revenue, elle it s’unira aux Jacobins et soutiendra Robespierre, qui dispose déjà de toute la force armée. Tu vois que nous sommes en ! mesure, et que rien ne nous sera plus facile que de faire ; trembler la Convention, surtout si les sans-culottes de toutes f les sections de la capitale viennent lui montrer leurs dents jusqu’au milieu de son antre ! D’ailleurs, rends-toi ce soir aux Jacobins, et Maximilien lui-même te mettra au courant de l’affaire. Te voilà toujours prévenu. Maintenant je suis obligé de vous quitter pour aller porter le même ordre aux autres chefs de section.
— Citoyen Brutus! s’écria Caracalla, tu ne partiras pas ainsi sans boire un second coup; celui-là sera à la santé de l’immoi tel Robespierre, le véritable sauveur de la république! S’il y a du grabuge, tu me veiras aux premiers rangs de ma section, sois-en bien sûr. Les Grenellois sont de fameux patriotes, va; et personne ne leur marche impunément sur le pied.
On trinqua de nouveau, et Brutus partit aussitôt.
— C’est un brave garçon que ce Brutus, poursuivit Caracalla; il me plait beaucoup, et je suis enchanté d’avoir fait sa connaissance.
— Tu n’es pas difficile, dit àlaillard, car, tout jeune qu’il est, c’est une des meilleures tètes du club. Robespierre l’aime énormément et il a une grande confiance en lui ; c’est presque son bras droit.
— Oh! il faudra absolument que je revoie cet homme-là, reprit Caracalla, il est trop aimable et trop puissant pour ' que je le néglige, notre section a besoin de quelques bons protecteurs. Où demeure-t-il donc?
— Tout près du Luxembourg, au numéro 4 de la rue Férou. iMaisje te préviens qu’on le trouve rarement chez lui, si ce n’est le soir, bien tard, ou le matin, de très-bonne heure, attendu qu’il court toute la journée pour le service delà républi(pic. Ah! c’est que c’est un bon patriote celui-là I
— En ce cas je propose un troisième verre à sa santé.
Maillard et ses deux dignes amis n’étaient pas hommes à
refuser une semblahle proposition. Caracalla finit avec eux les quatre pintes de rouge, paya le cabaretier, donna de . chaudes poignées de main à ses frères de la section du' Temple, et, leur tournant les talons, il les laissa tout ébahis (Je son esprit et de sa cordiale générosité.
Enchanté de l’immense résultat obtenu dès le premier |ÎJ jour, Caracalla rentra chez lui gai comme un pinson. Il se dépouilla à la hâte de son costume de jacobin, et, abordant ses deux jeunes maîtresses d’un air de triomphe : ®
— Gela va bien, leur dit-il, prenez bon courage !... Avant qu’il soit peu, je vous rendrai, non pas les morts, mais les vivants. Ceux dont vous pleurez l’absence ne resteront pas longtemps en prison, allez! Maintenant, je sais comment ™ m’y prendre pour les en faire sortir; seulement, c’est mon secret, je ne le dirai îi personne.
Louise et Victoire eurent beau le questionner cà ce sujet, ® Nicot se contenta de sourire malicieusement et resta muet comme une tombe.
Grâce à l’habileté avec laquelle Caracalla s’était tiré de son rôle de sans-culotte, Émile, qui n’était autre que le citoyen Brutus, ne l’avait pas reconnu. Quant à Nicot, malgré le changement considérable que six années avaient opéré dans la taille et la figure du fils Panvert, il l’avait de suite deviné.
11 avait su, dans le temps, comment Émile, en voulant arrêter M. de Quercy et ses complices, était tombé, avec une vingtaine de gardes municipaux, dans un souterrain, d’où on les avait retirés à grand’peine et tous couverts de blessures plus ou moins graves. Quelques-uns même s’étaient tués dans leur chute, et Émile en avait été quitte ! pour une jambe cassée.
On l’avait porté à l’Hotel-Dieu avec les autres blessés, et il y était resté près de six mois, parce qu’à la suite de la réduction de sa fracture il avait été atteint d’une fièvre pernicieuse qui avait mis ses jours en danger, et dont la guérison
s’était traînée en longueur. Le malheureux, dans les ardeurs elle délire de sa fièvre, demandait à chaque instant si les Ibrigands avaient été guillotinés ; et, pour le calmer, on avait été obligé de lui répéter souvent que le tribunal révolution^ naire les avait tous envoyés à l’échafaud. Une fois sorti do l’hôpital, convaincu delà mort du marquis, il avait rejiris j auprès de Robespierre ses fonctions d’espion et de commis- I sionnaire secret, ne songeant plus qu’à se venger de Guillotin, dès que l’occasion s’en présenterait.
Il faut avouer, pour la décharge de sa conscience, déjà souillée de tant d’autres crimes, qu’il avait complètement ignoré la part que son père pouvait avoir prise dans la conspiration du marquis, et qu’il ne s’était jamais douté de son jarrestation jusqu’au jour où Foiiquier-Tinville l’avait envoyé à la mort en compagnie de M. de Quercy. Ce jour-là, Robespierre s’était chargé du soin de le débarrasser de Guillütin et même de sa mère. Sa vengeance allait donc être satisfaite et sa haine assouvie dans le sang des Panvert, sans qu’on pût lui jeter à la face le reproche de parricide, bien que, le cas échéant, il eût été assez dénaturé pour ne pas reculer devant un pareil forfait.
Durai! t quelques jours Nicot prit toutes ses mesures avec une habileté surprenante ; il étudia son numéro 4 de la rue Pérou, s’informa adroitement des habitudes du citoyen Brutus, et, quand il sut tout ce qu’il voulait savoir, il se décida à frapper le jrand coup le plus tôt possible, étant bien persuadé que dès que ce bras droit de Robespierre serait abattu, le tyran qui décimait la France ne tarderait pas à tomber de luinême comme une statue gigantesque qui a perdu son point l’appui. Alors, selon lui, l’échafaud serait renversé, les priions s’ouvriraient d’elles-mémes, et Giiillotin reviendrait de iuite avec madame Panvert au numéro 83 de la rue du Bac.
1 avait parfaitement bien arrangé tout cela dans sa cervelle, it il était intimement convaincu du succès de son entreprise; nais c’était la Providence qui devait la faire réussir.
Le jour que Nicot avait choisi pour punir les crimes
d’Émile se trouva précisément être le même (pie celui (ju éclaira la clmte de Robespierre.
Lasse de ramper servilement devant le cruel dictateur ([u terriliait toute la France, la Convention se trouvant entn deux égorgements et voyant (prelle allait périr si elle si montrait faible plus longtemps, fit un effort suprême et sor¬
tit de sa dangereuse inertie, dans la terrible séance di
9 thermidor. Après une attarpie générale et des plus violentes contre le tyran, elle le mit enfin hors la loi^ sans lu permettre d’essayer à la tribune une défense inutile, malgré tous ses efforts pour répondre aux reproclies sanglant; qui lui étaient adressés de toute part. L’Assemblée aval déjà décrété, sur la demande de Tallien, l’arrestation d’Hen riot, commandant de la force armée, de Dumas et de plusieurs autres fougueux jacobins. Puis, acceptant la proposition de Barrère, elle s’'était prudemment placée sous protection des sections de Paris. Par un autre décret elb envoya les deux Robespierre, Lebas, Couthon et Saint-Jus au comité de sûreté générale pour y subir un premier interrogatoire.
En apprenant ce qui se passait, la Commune de P-aris fi aflicber une proclamation virulente pour convier le peuple ; défendre Robespierre et ses amis, ces citoyens vertueux e ces apôtres de la vérité, qu’opprimait une poignée de scélérats; puis, se mettant en révolte ouverte contre la Cou veniion, elle fit fermer les barrières de Paris, et ordonnt que toutes les autorités constituées viendraient prêter serment dans son sein.
Cependant Robespierre, se trouvant jugé parle fait mênu M qu’il était mis hors la loi, avait été de suite dirigé vers Conciergerie, dépôt ordinaire des criminels condamnés qiu' l’on devait supplicier. Mais, soit effet de la coiibision inséparable de ces crises révolutionnaires, soit corruption de; gardes chargés de sa personne, au lieu d’être conduit à
jtl;
Conciergerie, le tyran fut mené au Luxembourg, dont b
directeur refusa de l’emprisonner, alléguant pour exciisii
que la Convention ne lui en avait point adressé l’ordre. D’après ce refus Robespierre, sur sa demande, fut conduit cà rHôtel-de-Vilte où, avec sa liberté, il recouvra encore as- ; sez de puissance pour faire trembler la Convention et se mesurer avec elle.
Tout ceci se passait dans les ombres de la nuit, et la confusion était à son comble. Paris offrait l’image d’une ville prise d’assaut, et devint bientôt le théâtre sanglant où deux factions jalouses, déchirant leur commune proie, se disputaient le sceptre d’un empire abandonné.
Caracalla, qui était bien loin de se douter de l’opportunité des circonstances, guettait tran(|uillement son ennemi au coin de la rue Pérou. Habitué aux ténèbres, son œil y voyait presque aussi clair que celui d’un chat, et il pouvait facilement distinguer un homme d’un bout de la rue à l’autre. Du reste, si son regard était perçant, son oreille n’était pas moins fine.
Tout à coup des clameurs confuses s’élèvent dans le silence de la nuit; le tumulte lointain augmente, le bruit approche et trouble ce quartier, ordinairement si paisible. Bientôt les cris deviennent plus distincts. On entend vociférer le nom de Robespierre. C’était le tyran captif qui venait d’arriver à la porte du Luxembourg et qu’on ne voulait pas y recevoir, sans un ordre de la Convention.
Sur ces entrefaites, un homme débouche en courant dans la rue Férou; il s’arrête devant le numéro 4 et frappe à coups redoublés. Le concierge finit par ouvrir; il était fort maussade, comme tout concierge réveillé en sursaut et à moitié endormi.
1 — Qui est Là? Que veut-on? grogna-l-il.
— C’est moi, Codés, moi-inéme, le citoyen Brutus, qui vient chercher ses armes ! Comment, vieux coquin, tu dors jet la patrie est en danger! Vite, ta chandelle, je te la rendrai en descendant, je ne serai qu’une minute.
1 Et, arrachant la lumière des mains du portier, Brutus se |mit à grimper, quatre à quatre, l’escalier qui conduisait à
sa cliambre. Il clait suivi par quelque chose de noir, que le j vieux concierge, mal éveillé, prit pour l’ombre de son loca- 1 taire. Ce quelque chose de noir marchait sans faire de bruit et avait une agilité surprenante. Brutus n’entendait rien, et par conséquent ne songeait même pas à détourner la tête.
A peine était-il entré dans sa chambre que sa chandelle s’éteignit et que deux fortes mains le serrèrent cà la gorge. Le sang lui monta .à la tête et il tomba à la renverse à moitié suffoqué. Une fois étendu sur le carreau, un genou s’appuya fortement sur sa gorge, et il éprouva la vive douleur et le froid d’une pointe d’acier qui pénétrait lentement dans sa poitrine, tandis qu’une voix sépulcrale lui disait à l’oreille, avec ce frémissement de joie que donne la vengeance ;
— Pour avoir fait arrêter le roi h Varennes. Et d’un!
Pour avoir dénoncé M. de Quercy. Et de deux !
Pour avoir causé la mort de ton père. Et de trois! [
Pour avoir procuré l’emprisonnement de ta mère. Et de quatre!
Enfin, pour te punir de l’incarcération de ton oncle. Et de cinq! |
Après l’énumération de chacun de ces forfaits, la lame du couteau de cuisine dont se servait Nicot s’enfonçait davantage dans les chairs de sa victime, qui sentit ainsi l’homi- , eide acier arriver jusqu’il son cœur sans pouvoir pousser un ' cri, ni se débattre contre la mort.
Lorsque l’impitoyable vengeur retira son fer meurtrier ! du sein d’Émile Panvert, celui-ci avait cessé de vivre.
Caracalla alors battit le briquet et ralluma la chandelle.
Il regarda son œuvre et eut le courage de l’admirer. Il remua le cadavre dans tous les sens, et quand il fut bien convaincu que cet enfant de malédiction était réellement mort, i il sortit de la chambre, referma la porte, et redescendit l’es- i calier en chantant Ja Marseillaise. Il tenait d’une main le i sabre de Brutus et de l’autre la chandelle du portier. Quand i il eut atteint les derniers degrés et qu’il eut aperçu la tête |l de Codés, il souffla sa lumière
— Bon ! s’écria-t-il, v’ià le vent qui vient d’éteindre ta chandelle ! Ouvre-moi vite la porte que je vole au secours de la patrie.
— Qu’est-ce qu’il y a donc cette nuit? demanda le portier. J’entends crier dans la direction du Luxembourg; on bat le rappel dans notre section. Est-ce que vraiment Robespierre serait en danger?
— Ouvre vite, te dis-je, reprit Caracalla, ou je te fends la crâne avec mon sabre! Il s’agit bien de bavarder quand le salut du peuple vous appelle au combat? Demain tu auras le temps d’apj)rendre tous les grands événements du 9 thermidor.
La porte s’ouvrit, et, dès qu’il fut dans la rue :
— Sache bien, ajouta-t-il, qu’un tyran n’est pas la patrie, et que plus les jours de Robespierre seront en péril, plus la France sera près d’étre sauvée. Brutus désormais n’encensera plus son idole, car il a entièrement rompu avec tous les jacobins de la terre.
— C’est drôle, dit Codés à sa femme, lorsqu’il vint la rejoindre au lit, ce Brutus, qui aimait tant Robespierre, se tourne maintenant contre lui et a l’air de souhaiter sa mort.
— Comment, ça t’étonne! répondit l’honnête citoyenne, avec un bâillement des plus démesurés. Fais donc l’innocent ! Ne dirait-on pas que c-’est la première fois cpie tu t’aperçois que les bommes aiment le changement. Il n’y a
I encore rien de tel que la femme, va, pour savoir ce que ' c’est que la constance dans les affections et le dévouement.
Là-dessus, la vertueuse épouse bâilla de nouveau et se i rendormit.
j Le lendemain, Paris en se réveillant apprit avec une joie (I indicible la grande victoire de la Convention sur les terrof ristes. Tous étaient surpris d’un bonheur aussi inattendu; ( Nicot seul ne l’était pas, et la chose lui semblait toute natiir relie, })uisqu’il avait délivré la terre du monstre qui, pour
II lui, était la cause de tous les crimes de la Révolution.
— Eh bien! dit-il à Louise et h Victoire, Dieu a eu pitié
de nous tous, il a délivré son peuple de l’oppression; David a tué Goliath, les Philistins sont en pleine déroute, et ce soir, oui, ce soir même, toutes les prisons seront ouvertes; madame Panvert et le docteur nous seront rendus, vous pourrez les embrasser tout à votre aise, car ils ne vous quitteront plus. Je vous le disais bien que je connaissais un moyen de délivrer la France entière du régime odieux de la terreur.
— Mon pauvre Nicot, répondit Louise, je vois que la joie te tourne la tète. Tu ne me feras pas croire que c’est toi qui viens de renverser Robespierre.
— Si fait, mam’zelle, s’écria Nicot, en redressant fièrement la tête, c’est moi qui ai tout combiné, tout préparé et tout fait cela!
— Oh ! par exemple, répliqua Victoire, qui se mit à rire aux éclats, tu crois vraiment que nous allons nous laisser prendre h cette plaisanterie-là, pas si bêtes, Nicot, pas si bêtes.
— Croyez-moi, si vous voulez, mais je vous le dis, en toute vérité. C’est moi qui ai tué le monstre, après l’avoir terrassé ! Puisque vous continuez à rire, vous n’en saurez pas davantage. Je garderai pour moi seul mon secret... Et maintenant que Nicodème a purgé la terre il peut remonter dans la lune !
. — La joie fait peur! soupira Louise. Que de gens vont se trouver trop faibles pour supporter le poids d’un pareil bonheur et imiteront notre cher Nicot, sans remonter comme lui dans la lune 1
— Pour moi, je suis déjà folle, ajouta Victoire; car rien que l’idée du plaisir que j’aurai à les revoir me bouleverse le cœur et me met la tête sens dessus dessous. Pourvu que cet heureux changement, que tout Paris salue par des cris d’allégresse, ne soit point une fausse nouvelle !
Cette crainte, quoique raisonnable jusqu’à un certain point, se trouvait pourtant vaine et chimérique depuis quelques heures seulement. Durant toute la nuit, deux
partis très-prononcés avaient parcouru les rues et s’étaient emparés de divers postes. Les grands mouvements avaient été surtout dans le quartier du Louvre, le long de la rue : Saint-Honoré, et depuis le Pont-Royal jusqu’à la place de Grève. Les patrouilles s’étaient succédées et croisées con- . linttellement en criant, les unes : Vive Robespierre! A bas les comités! les autres ; A bas le tyran! Vive la Convention !
Neutre d’abord et spectateur indifférent, le peuple parisien examinait de sang-froid la tournure que prendrait l’affaire pour se décider. Son embarras était de distinguer dans les ! ténèbres le parti du plus fort, qui est toujours le sien. La I troupe de Robespierre, pendant plusieurs heures, lutta presque à forces égales contre celle des conventionnels. Mais dès que l’Assemblée par un acte de désespoir eut proscrit toute la Commune insurgée et fait crier dans les rues sa mise hors la loi, la victoire ne tarda pas à se déclarer pour la Convention; car les Parisiens, se tournant aussitôt contre leur Commune, prirent lesarmes, forcèrent les avenues de la place de Grève et emportèrent d’assaut l’Hôtel-de-Ville.
Robespierre, tant qu’avait duré le combat, n’avait pas quitté la maison commune, d’où il fut spectateur de la défection et de la déroute des siens. Il était dans un appartement à coté de la grande salle, ayant auprès de lui son frère, Saint-Just, Coulbon, Lebas et Henriot. Quand on vint pour l’arrêter il s’arma d’un pistolet et dit aux autres :
— ■ Ils ne guillotineront que mon cadavre... J’ai vécu libre et je mourrai de même !...
En achevant ces mots, il se tira dans la bouche un coup ' qui lui fracassa la mâchoire inférieure. Alors Coffinhal, un monstre de l’espèce de Fouquier, saisit Henriot, et lui re- ’ prochant de les avoir tous compromis par sa lâcheté, il le jeta par la fenêtre. Le misérable qui, la veille encore, avait I forcé le bourreau à guillotiner (/uatre-oinf/ts condamnés que le peuple, enhardi déjà par l’espérance de la chute de Robespierre, voulait délivrer, tomba sur un tas de fumier et
ne fut tiié qu’à demi. Lebas d’une main assurée se brûla la cervelle; Robespierre jeune se précipita d’un troisième étage, mais préservé par des planches, il ne parvint pas à se procurer la mort; Coutlion se cacha lâchement sous une table, et Saint-Just armé d’un poignard hésita à s’en servir et se laissa prendre.
Tandis qu’on opérait l’arrestation des membres de la Commune, les blessés furent mis sur des brancards et transportés à rHôtel-Dieu. Robespierre seul fut conduit à la Convention afin de subir le supplice de riiumiliation dans le lieu où son orgueil et sa cruauté avaient terrifié tous ses collègues. Mais l’horreur qu’il inspirait était si grande que l’Assemblée ne voulut pas le laisser entrer dans la salle des séances, et qu’il resta pendant plusieurs heures à la porte de cette sal'.e, exposé aux outrages et aux malédictions de la multitude; car ce fut à qui redoublerait son agonie par des reproches ou par des tortures. Pour bd, la fa(;e livide, il gardait un morne silence ei se bornait à essuyer avec du papier le sang qui coulait de sa blessure. Étendu sur une table qui avait servi de bureau à Louis XVI et dont les cuivres dorés avaient vu leurs fleurs de lis honteusement | remplacées par l’ignoble bonnet phrygien, le régicide promenait son regard éteint sur la foule comme pour y chercher de la compassion, mais n’y découvrant qu’une haine trop bien ' méritée il refermait les yeux. Nul ne l’assistait de la main. i On avait placé à coté de lui, sur la table, une coupe de vi- ; naigre et une éponge. De temps en t(împs, il imbibait l’éponge ; et en humectait ses lèvres. Par une singulière coïncidence, î Robespierre portait ce jour-là l’habit bleu et la culotte de nankin dont il était revêtu, le jour où sa bouche sacrilège avait osé proclamer l’existence de YÈlre suprême; il allait mourir dans son costume de pontife, ayant la tête entourée ' de linge et les bas roulés sur les talons.
Après cette longue et effroyable exposition, mille fois pire j pour lui que la mort, on le remit sur son brancard et on le j porta à rH()tel-Dieu où des chirurgiens sondèrent et pan- i
sèrent sa plaie avant de le livrer au bourreau. Le comité de sûreté générale voulait être humain jusqu’au bout ! Enfin, à cinq heures, Sanson vint prendre les condamnés à la Conciergerie où ils avaient tous été réunis. Robespierre, son frère, Couthon, Henriot et Lebas, qui n’était plus qu’un cadavre, furent attachés par les jambes, par le tronc et par les bras aux barreaux de la première charrette. Les cahots du pavé leur arrachaient des cris de douleur et des gémissements. On les dirigea par les rues les plus longues et les plus populeuses de Paris. Les portes, les fenéties, les balcons, les toits étaient encombrés de spectateurs, et surtout de femmes en habits de tête. Elles battaient des mains au supplice croyant expier la terreur en exécrant l’homme qui lui avait donné son nom, et que les gendarmes de l’escorte montraient au peuple avec la pointe de leur sabre. Devant la maison (pi’il avait habitée, une bande de femmes arrêta le cortège et dansa en rond autour de la charrette.
Les derniers moments de Robespierre furent terribles. Sanson partageait la joie du peuple, et il était heureux de pouvoir venger bien des victimes innocentes que le tyran lui avait envoyées. Il le dépouilla de son habit, l’étendit sur la bascule et lui arracha brusquement l’appareil mis sur sa bouche mutilée. Le sang jaillit alors, la mâchoire inférieure se détacha et, au lieu d’un homme, on ne vit plus qu’un monstre hideux. Sa tête, à l'instant, est courbée sous l’affreux niveau de l’égalité française et séparée du tronc. Le bourreau la reprend dans le sac et la montre avec complaisance à la populace, en faveur de laquelle le tyran avait commis tant de crimes; et l’on vit applaudir gratuitement à .sa mort ces < mêmes tricoleu.ses que, la veille encore, il salariait pour pousser des cris de joie au pied de la guillotine.
Ainsi j)érit du supplice du talion ce Robespierre, le plus c redoutable de tous les factieux qui, depuis la naissance de la Révolution, s’étaient nourris du sang de la France. Son fl règne, qui paraît avoir duié des siècles par la marche rapide ■ de ses crimes, fut à peine de dix-huit mois 11 entraîna dans
sa chute presque tous les grands scélérats qui avaient été ses complices; vingt-quatre furent guillotinés en même temps que lui, et le lendemain quinze tombereaux conduisirent au supplice les autres membres de la municipalité proscrite, au nombre de quatre-vingt-onze. Le tribunal révolutionnaire prit également le chemin de l’échafaud avec son accusateur public, qui put répéter alors ce qu’il disait souvent à ses abominables collègues ;
— Cela va bien, les têtes tombent comme les ardoises par un grand vent !
Le décret de l’Assemblée qui l’envoya à la guillotine était ainsi conçu :
« La terre sera enfin purgée de Fouquier-Tinville, et ce monstre ira cuver dans les enfers le sang qu'il a versé. »
Dominée par l’immense majorité des thermidoriens, la Convention abolit la loi du 22 prairial et celle des suspects, qui malheureusement avait déjà donné tant de besogne au bourreau. On ouvrit les prisons à tous les innocents que la tyrannie du dictateur y avait entassés. On réorganisa les comités dictatoriaux sur des bases plus compatibles avec la vraie liberté, et une ère nouvelle commença pour la France.
Nicot alla lui-même réclamer au Luxembourg la mise en liberté du docteur Guillotin et de madame Panvert. On lui rendit les deux captifs qu’il demandait et il les ramena triomphalement chez eux, à la grande joie de Louise et de Victoire qui, ce jour-là, versèrent de bien douces larmes de tendresse et poussèrent la reconnaissance jusqu’à embrasser Nicot. Le beau-frère et la belle-sœur, de leur côté, croyaient rêver tant ils étaient heureux de se trouver libres et de revoir leurs enfants.
— J’espère que maintenant on ne nous séparera plus, dit madame Panvert et que nous sommes réunis pour longtemps. Hélas! pourquoi faut-il que la famille ne soit pas au grand complet ? Ceux qui ont été égorgés par le bourreau ne peuvent revenir, c’est vrai; mais l’enfant prodigue, le vivant,
celui-là pourrait peut-être se repentir et nous revenir.
— Je doute fort qu’il fasse jamais son mcâ culpâ, observa tristement Guillotin; car il n’y a rien à espérer des gens qui n’ont pas de cœur.
• — Pourtant, qui sait ? répliqua Françoise dont les en Irailles de mère étaient toujours profondément émues au souvenir d’Émile. Dieu peut faire un miracle, sa grâce peut le toucher.
— Le mieux que nous puissions faire, murmura le docteur, c’est de l’oublier et de souhaiter qu’il nous oublie.
— Nicot, as-tu appris quelque chose de nouveau sur son compte? demanda madame Panvert h son fidèle serviteur.
— Je l’ai aperçu avant-hier, répondit Nicot, qui comprit mieux que jamais, au vif chagrin de sa maîtresse, qu’il devait avoir la modestie de garder son secret , après avoir eu le bonheur et la gloire de sauver tonte la France en sauvant madame Panvert. Je sais qu’il demeure rue Férou, au numéro 4. Si vous voulez, j’irai m’informer de ce qu’il a pu devenir durant cette dernière insurrection. Vous savez que c’était un jacobin de la pire espèce, et je crains bien qu’il ne se soit fait tuer pour défendre son gueux de Robespierre. Enfin, je verrai toujours ce qu’il en est, et je vous mettrai au courant de la chose. Vous saurez tout cela pas plus tard que demain, car je m’en occuperai dès ce soir.
Françoise remercia Nicot par un regard si plein de gratitude, que son libérateur se confirma encore davantage dans la résolution de lui cacher à tout jamais la vérité. Ne voulant pas prendre sur lui tout seul une démarche qui exigeait beaucoup de prudence, il pria Guillotin de vouloir bien l’accompagner rue Férou, et le docteur y consentit.
Ils trouvèrent le citoyen et la citoyenne Codés dans leur loge, causant avec plusieurs commères du voisinage.
— Salut! dit Nicot eu entrant le premier. N’avez-vous aas ici pour locataire un citoyen d’environ vingt-deux ans jui s’appelle Brutus?
Le portier regarda Nicot d’un air ébahi :
— Brutiis, répéta-t-il, un ami de Robespierre?
— Oui, c’est cela même. Est-il cliez lui? Nous voudrions lui parler.
— Moi, je n’y tiens pas absolument, observa Guillotin ; il me suffit de savoir ce qu’il devient et s’il est en bonne santé.
— Mais vous ne savez donc pas qu’il est mort? s’écria la citoyenne Codes. Il a été blessé dans la bagarre, et il a eu le courage de se traîner jusqii’id, où il a rendu l’âme sur le carreau de sa chambre, que j’ai eu toutes les peines du monde à le laver et que la tache y restera toujours. Il y avait une mare de sang, quoi !
— Comment il est mort? fit hypocritement Nicot; le pauvre garçon ! Mais ce n’est pas possible !
— Est-ce bien vrai? ajouta Guillotin.
— Ah ça! me prenez vous pour une menteuse? répliqua la portière, très-peu flattée qu’on eût l’air de douter de sa sincérité.
— Non, tu n’es pas une menteuse, dit Codés, mais tu es une bavarde qui raconte mal les choses. Voilà toute l’histoire ; Le citoyen Brutus s’était brouillé avec Robespierre; il est venu, pendant la nuit du 9 au 10, chercher ici ses armes; donc je lui ai prêté ma chandelle pour monter à sa chambre et qu’il est redescendu furieux, avec son sabre au poing, me menaçant de me fendre la tête si je ne lui ouvrais pas de suite la porte de la rue. Même qu’il m’a dit, quand il a été dehors, que si Robespierre pouvait être tué la France serait sauvée. Alors il est parti en chantant la Marseillaise, et il n’est rentré que le lendemain, probablement dans la journée, car nous nous sommes absentés un instant, ma femme et moi, pour aller aux nouvelles, chacun de notre côté. Mais, comme la porte était restée toute grande ouverte, il a pu rentrer sans que personne le voie. Ce n’est que vers le soir qu’ayant eu besoin de monter au troisième, et voyant la clef sur la porte de sa chambre, j’ai eu l’idée d’entrer, pour savoir des détails sur la prise du tyran.. . Dame ! si j’ai
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poussé un cri d’épouvante en le voyant étendu mort sur le carreau et baigné dans son sang, il ne faut pas le demander! Donc ma femme est accourue, qu’elle a examiné le cadavre, et qu’elle a dit que la blessure n’avait pas pu être faite par une balle, mais que c’était un coup d’épée ; d’où nous avons conclu ([u’il avait été mortellement blessé dans le combat, qu’on l’avait rapporté ici, ou qu’il s’y était trainé de luimême. J’ai été faire ma déclaration dans ce sens à la section; et le commissaire, qui est venu constater le décès et mettre les scellés, a été du même avis que moi. Seulement il a ajouté que ce Brutus-là était un jacobin des plus dangereux, et fjue s’il n’avait pas eu la chance d’être tué comme cela, il aurait été à la guillotine avec tous les autres brigands mis hors la loi. Voilà, citoyen, voilà toute l’histoire. Je dois vous dire encore que le cadavre a été enlevé ce matin et porté au cimetière de Clamart.
— Il a fait là une triste fin, soupira le docteur.
— Jeune d’âge, mais vieux de crimes, jrensa Nicot.
— Puisqu’il en est ainsi, citoyen Codés, ajouta-t-il à haute voix, il ne nous reste plus qu’à vous remercier de tous vos renseignements. Tenez, voilà un assignai de dix livres pour la peine que vous vous êtes donnée dans celte triste circonstance.
Quebpies mois après, les Français avaient retrouvé toute leur gaieté et plaisantaient déjà sur l’horrible époque qu’ils venaient de traverser. Il païut une carieature sur le régime de la Terreur. La scène se passait sur la place de la Révolution et représentait Sanson se guillotinant lui-même devant la statue de la Liberté. Au pied de l’échafaud se trouvaient sept monceaux de têtes, portant chacun une étiquette. Au-dessus du premier on lisait : Clergé; au-dessus du deuxième, Parleme7il; au-dessus du troisième. Noblesse; au-dessus du quatrième. Constituante; au-dessus du cinquième, Législative; au-dessus du sixième. Convention ; et enfin au-dessus du septième et dernier, qui était le plus gros et le plus élevé, on voyait écrit le mot Peuple. Sur une
banderole, flottant au-dessus de la guillotine, on lisait : Gouvernemenl de Robespierre^ et au bas de la gravure se trouvait l’inscription suivante :
Admirez de Sanson l’intelligence extrême :
Par le couteau fatal il a t out fait drir ;
Dans cet affreux état que va-t-il devenir ?
Il se guillotine lui-même I
Rentré dans la paix de la vie privée, Guillotin ne s’occupa jamais plus de politique, mais il se livra tout entier à la science médicale et h l’exercice de sa profession, ce qui lui permit de rendre beaucoup plus de services réels h l’humanité que sa hideuse machine rouge n’en avait rendus aux condamnés. Il vécut jusqu’à la fin de l’Empire et mourut à l’âge de soixante-seize ans, le 26 mai 1814, entre les bras de son meilleur ami, le docteur Bourru, qui, nous aimons à le croire, valait mieux que son nom.
La véritable gloire de Guillotin, son titre principal à la reconnaissance de l’humanité, c’est la fondation de notre Académie de Médecine, à laquelle il a puissamment contribué. Mais une pareille illustration s’effacera toujours, aux yeux du peuple, devant la sinistre célébrité que l’établissement de la guillotine a faite au médecin philanthrope qui a eu la fatale idée d’en doter la France!
l'AKlS, IMI>1 IMEUIE L. POÜPAnT-DAVVL, BUE DU BAC, 50.