‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 4 sur 51 · I. — DEVANT L'ÉPÉE, CONSEILLÈRE DES PLUS NOBLES COURAGES · texte numérisé non relu

I. — DEVANT L'ÉPÉE, CONSEILLÈRE DES PLUS NOBLES COURAGES

Ce 25 Janvier 1242 (1), dans l’étroit jardin d’une maison sise sur la paroisse San Miguel, à Palma de Mayorque, une grande douceur tombait du ciel, à l’heure du crépuscule. Un peu renversé contre le dossier de pierre lisse, sur un banc arrondi en forme de croissant, un homme, dont le mâle visage s’enca-

(1) Si l’on. compte l’année — comme il est d’usage — d'après la règle moderne, car, en fait, à l’époque où commence ce récit, l'année ne partait pas du 1” Janvier, mais du 25 Mars (Incarnation ou Annonciation de la Vierge). ,

drait d’un mince collier de barbe noire, haussait devant ses yeux une longue et droite épée dont il venait de polir la lame et la regardait briller dans une pâle et dernière coulée de soleil. À cette arme qui devait éveiller en lui bien des souvenirs, il adressait parfois la parole, et lorsque la phrase se prolongeait, il était aisé de comprendre qu’un ancien

guerrier s’adressait tendrement à sa meilleure amie.

De la plus haute marche d’un perron, une femme, qui pouvait être de sept. à huit ans plus jeune que ce quadragénaire séduit par l’évocation de beaux combats, le considérait sans laisser deviner sa présence, et, à dix pas de celui qui songeait aux rudes batailles d’antan, composait, par son attitude immobile, par la grâce charmante de son visage de madone, par le geste infiniment pieux et exquisement statuaire de ses mains jointes, une adorable image de la Paix. Le moment vint où l’homme tourna la tête, averti par un secret instinct et vit

ainsi la compagne de ses jours. Alors, il lui sourit

et elle lui rendit son sourire. | -

Disjoignant ses doigts, elle descendit vers lui, s’assit à ses côtés, se laissa prendre et caresser le poignet. Le soleil, abaissé derrière les maisons et un petit mur fleuri d'étoiles mauves, n’allumait plus de feux sur la longue lame que le gentilhomme avait couchée en travers de ses genoux, la garde en croix tout près de la robe de l’épouse. Les rumeurs de la rue voisine s’apaisaient. Les marchands ambulants avaient quitté les abords. Le grincement des charrettes et le pas sonore des mules se faisaient plus rares. Aux échos de la terre se substituaient les murmures du ciel, au tapage des négoces l'invitation à la prière. Une cloche tintait et cent pigeons s’appelaient au bord des toitures.

PROLOGUR | 9

— Don Ramôn, scanda lentement une voix émue, comme il est plaisant de vivre dans cette heureuse demeure. N'’est-elle pas bénie de Dieu ?

—— Certes, elle l’est, répondit le maître du lieu, avec une gravité réfléchie. Elle l’est, vous dis-je, aussi vrai que je suis né Lull, et vous, Elisabet de Heril, de famille illustre.

— Méritions-nous tant de bonheur ?

— En douteriez-vous ? À bien servir la cause du Tout-Puissant, nous avons acquis quelque titre à ses bontés. Ce serait offenser sa justice que de s’en ‘croire indigne lorsqu'on. a, derrière un roi très Chrétien, offert son sang et sa vie, pour délivrer cette noble terre de Mayorque, pour en chasser les Infi- dèles Maures, et pour dresser l’étendard du Christ sur ces mosquées d’où nous vient à cette heure le cantique des cloches. C'était un beau temps que celui-là, et si peu éloigné encore, où nous poussions nos bateaux sur la mer et touchions à ces rivages baléares infestés de mécréants. Je revivais toute cette fête de guerre, dans l'instant, en rendant son éclat à cette vieille compagne d'aventures où le sang des méchants, quelque soin que je prenne à l’en effacer, ramène toujours un peu de rouille. Après de si vaillantes luttes, le droit nous est bien légitime de croire à la vie sereine et de n’attendre que des jours apaisés.

— Maître, à la volonté de Dieu !

Elisabet avait murmuré, tête basse, cette ‘réponse qui eût justifié un accent plus allègre, avec un regard plus confiant vers le bienfait d’en-haut.

Don Ramôn y pressentit quelque inquiétude cachée, et :

— Seriez-vous contrariée de quelque souci ?

demanda-t-il, affectueusement retourné vers des

yeux admirables, mais dont les cils battaient trop vite.

— Je ne saurais feindre, reprenait la voix assourdie. Je tremble que, depuis notre union, tant de félicité ne nous ait été donnée que pour nous être retirée en la personne de notre enfant.

— Souffrirait-il ?

| — Grâce à Dieu; il est dahs tout son corps aussi robuste que son père, mais les troubles et les fièvres de sa jeune âme m'inquiètent.

— Je vous entends, Madame. Ce n'est pas la

première fois que vous vous alarmez de lui et me

confiez vos craintes. De vrai, notre fils n’est point d’une race de brebis. Il est lion par plus d’un signe. Mais s’en alarmer n’est qu’une vaine terreur. Qui doit porter la cuirasse un jour, peut et doit se montrer un peu plus fougueux qu’une fille. Il est vif et bouillant. Son ardente jeunesse, par ses défauts même, prépare les vertus de son adolescence, et les qualités du chevalier qu’il sera. Les temps que nous vivons sont orageux. Il ne me déplaît pas que mon fils porte en lui l’éclair et la tempête. Elles lui conseilleront la bravoure à son premier combat.

— Î[l a dix ans, ce soir.

— Je le sais.

— L'homme que vous avez commis à son.

instruction déclare qu’il ne vit jamais d’élève plus

indifférent à ses leçons.

— Peut-être ai-je tort de le confier à ce trouba- dour français, maladroitement choisi dans le troupeau que chassèrent vers nos pays les troupes de Simon de Montfort, et qui ne me paraît rien comprendre à la « Gaye Science ». Je le renverrai.

— C’est un digne homme pourtant.

— Je le retiendrai donc. Mais sachez ceci. Il

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