‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 5 sur 51 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

n’est point mal que nous ayons, jusqu’à ce jour, laissé notre petit Ramôn suivre en liberté le cours de sa nature. Je garde pleine foi en lui.

— Il brise tout dans le logis. En vérité, un charmant démon.

— C’est que vous aurez mal surveillé sa nourrice, qui dut lui faire boire du vin en cachette.

. — Vous raillez ? |

— Non point, j'ai très bon espoir et veux vous rassurer. Prêtez bien l’oreille à ceci. Quand nous - nous sommes unis, j'avais vingt-trois ans et vous seize. Nous avons attendu dix années cette créature que Dieu nous refusait. I1 nous l’a envoyée en 1232. Son. enfance a été entourée de soins. Nous en voulons faire un chrétien. À quatorze ans il sera page du roi. [1 porte un grand nom. Par ses deux sangs, il vient de haute lignée. Vous êtes la plus pure des mères et je suis, de mon prince, un sujet qu’on peut proposer en exemple. La Providence contredirait ses desseins si elle ne nous accordait un bon fils qui nous honore un jour. Quant au reste, vous avez devancé mon intention. Je voulais, sitôt le repas du soir, parler, en père et en ami, à celui qui, plus tard, possédera cette épée, cette maison, nos biens de Pollenza, Manacor et Randa. Le voici qui fait grand tapage. Devant vous, et sans attendre, je lui dirai ce qu’il doit savoir.

Dans la maison, à un bruit de fauteuils renversés, s’ajoutaient les cris aigus et les véhémentes autant qu'inutiles exhortations du troubadour et de son élève. On entendit le vacarme d’une poursuite, d’une chute dans un escalier, et aussitôt, avec une impétuosité inouïe, la chevelure en désordre, le rouge au visage, les poings crispés, un enfant, Ramén Lull, fils de Sa Lull, — bondit dans

le jardin, contourna un bouquet d’arbres comme une bête traquée, et vint, hors d’haleine, s’abattre aux pieds de son père, en hurlant : « Je ne veux plus, je ne veux plus que ce Français m’approche ! »

— Et en quoi vous moleste-t-il, mon fils ?

demandait Don Ramôn en relevant, d’une rude poigne, le disciple révolté.

— Ïl prétend m’apprendre à lire en levant la main sur moi.

Le seigneur Lull eut un léger haut-le-corps, mais, apercevant, sur le perron, le pédagogue qui élargissait un geste désespéré, il se borna à lui commander, d’un signe, dé rentrer dans la maison et d’y calmer ses humeurs. Puis, saisissant à pleines : mains les bras déjà musclés du jeune Ramén, il l’attira entre ses genoux, prit les petits doigts, les desserra, les posa sur le fer du glaive, s’inclina sur des yeux de feu qui ne se détournèrent point, et

dit :

| — Mon fils, votre mère est peinée par les mouvements de votre caractère. Je m'en offense moins, mais J'ai le devoir de les diriger. Vous êtes venu au monde il y a dix années et à cette heure même. Etes-vous déterminé à être plus tard un homme de bien ?

— Mon père, je veux être un homme de bien.

Néanmoins.

— Trêve. Veuillez ne point récriminer et vous tenir attentif. Vous voilà, ce soir, d’un âge à vous entendre conter une bien belle histoire.

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