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CHAPITRE XII

LE Dr LABRIE AU PARLEMENT (suite).

Labrie et la loi d'éducation de 1829. — Les députés, inspecteurs d'écoles. — Labne et John Neilson. — Sir James Kempt. — La question des biens de Saint-Sulpice. — Ce qu'était Labrie comme député. — Il se sépare de Papineau.

NOUS n'avons pas l'intention d'examiner en détail la carrière politique du docteur Labrie. Elle fut courte —il ne siégea en chambre que trois sessions dans deux parlements, le treizième et le quatorzième parlement, — mais elle fut bien remplie, car il prit part à beaucoup d'actes de législation extrêmement importants pour l'avenir du pays,tel que la loi pour l'érection de plusieurs phares dans le golfe et dans le fleuve Saint-Laurent, afin de rendre la navigation plus sûre, et la loi pour

favoriser l'ouverture de grands chemins de colonisation.

Deux causes ne pouvaient manquer d'occuper en chambre l'attention toute particulière du docteur Labrie : l'intérêt de la profession à laquelle il appartenait, puis la cause sacrée de l'éducation. Il donna son concours aux lois sages qui furent présentées à ce sujet :

« Un de ses premiers soins, dit le docteur Tessier, fut de travailler à relever la profession dont il était un ornement, de l'état abject où elle était restée depuis la découverte du pays . . . C'est au docteur lyabrie et à ses collègues médecins de la chambre d'assemblée que nous sommes redevables d'avoir enfin réussi à instituer ces tribunaux qui sont maintenant chargés de veiller à l'honneur de la profession médicale. . .))

Quant à l'éducation', une excellente loi fut présentée en chambre, en 1829, P°ur favoriser l'établissement d'écoles élémentaires dans tous les comtés du pays. Cette loi accordait une aide généreuse pour la construction des maisons d'école et pour le paiement des instituteurs.

Elle subventionnait aussi certaines institutions établies pour l'enseignement secondaire :

(c On accordait, dit M. Chauveau, des pouvoirs assez étendus à des visiteurs qui n'étaient autres que les membres du conseil et de l'assemblée législative pour tout le comté, les curés ou ministres pour leur paroisse respective, et les plus anciens juges de paix et officiers de milice . . .

« C'était alors, ajoute-t-il, l'âge d'or de l'instruction publique. Les membres du parlement qui, alors, ne recevaient pas d'indemnité, étaient eux-mêmes inspecteurs d'écoles gratuitement et distribuaient des récompenses aux élèves.^)

Non seulement le docteur Labrie prit une part importante à la préparation de cette loi d'éducation, mais une fois qu'elle fut sanctionnée par la législature, il travailla de toutes ses forces à son exécution. On le vit alors parcourir avec une activité étonnante les différentes paroisses de son comté, ouvrir des écoles, les visiter, les diriger lui-même au besoin, comme il avait fait pour son école de Saint-Eustache : et tout cela avec un désinté-

ressèment parfait, se trouvant, suffisamment récompensé par la joie qu'il éprouvait de voir enfin réalisé le rêve de toute sa vie, l'instruction mise à la portée du peuple et favorisée par le gouvernement du pays.

La politique réserve souvent à ceux qui s'y livrent bien des déceptions. Voici quelques réflexions que communiquait Labrie à un de ses amis, à la suite de la première session à laquelle il avait pris part :

a Les grands et larges travaux de notre législature n'ont pas produit à beaucoup près les heureux résultats qu'on en attendait. Les lois un peu importantes ont été réservées pour la sanction royale, c'est-à-dire remises aux calendes grecques, car c'est la conclusion que l'on doit tirer de l'expérience que nous avons du passé. Sur les soixante-douze bills sanctionnés, il n'y en a pas trois qui soient d'un intérêt général. On dirait que nos représentants ont voulu s'étourdir, en prenant beaucoup de besogne de détail pour se faire excuser d'avoir négligé les grandes questions.

<( On murmure beaucoup ici de n'avoir pas de bill de milice. Quoi! dans quatre mois,

M. Neilson, qui s'était volontairement chargé de cette mesure, n'a pas pu faire plus tôt rapport d'un bill quelconque ? Fallait-il donc tant de temps pour faire un bill de milice? En' fallait-il beaucoup pour faire revivre le bill expiré au Ier mai 1827? Une loi quelconque valait mieux que les maudites, exécrables, abominables ordonnances, sous l'empire desquelles on nous laisse si injustement, si maladroitement, si criminellement. Les habitants vont crier, et ils auront raison. Pour cette fois, on ne peut pas rejeter la faute sur le Conseil. Il n'était pas raisonnable d'attendre à l'avant-veille de la prorogation pour lui envoyer un bill. C'est donc la faute seule de la chambre, et en particulier de M. John Neilson. Comment pourra-t-il se laver aux yeux de la province, qu'il laisse en souffrance, aux yeux du gouverneur, qu'il met dans l'embarras ?

a Je voulais aussi vous dire un mot du bill des paroisses : mais voilà que le papier est plein. N'est-il pas étrange que ce gouverneur ne soit pas autorisé à sanctionner pareille loi ?

« Que tout ceci pourtant soit entre nous, surtout par rapport à M. Neilson. J'espère qu'il aura les moyens de se justifier. Cet homme doit mourir populaire. . . »

— igz —

Que de choses dans ces dernières paroles : Cet homme doit mourir populaire / . . . Comme elles expriment bien l'estime que Ton avait pour Neilson et l'affection que lui témoignaient les Canadiens pour les services qu'il leur avait rendus en faisant de leur cause la sienne propre ! Il n'y a pas dans toute notre histoire de plus belle figure que John Neilson. Ecossais d'origine, il s'attache aux Canadiens français, qu'il voit injustement traités comme des parias, sur le sol qu'ils ont défriché à la sueur de leur front. Il flagelle impitoyablement dans son journal la Gazette de Québec et à la chambre, non pas les Anglais en général, mais ceux du Fa7nily Cojnpact, qui se sont constitués en une sorte d'oligarchie et prétendent monopoliser à leur profit les libertés politiques :

« Ces hommes que le hasard a faits si grands dans ce pays, dit-il, qui seraient demeurés si obscurs ailleurs, que ne jouissent-ils en ce pays des privilèges sans nombre dont ils sont en possession, sans entreprendre de dépouiller les' habitants de notre province de leurs droits (*) ? »

(i) Cité dans Papineau, p. 54.

Deux fois John Neilson accompagne en Angleterre les députés Bas-Canadiens qui vont demander à la cour le redressement des torts dont ils ont à se plaindre. Il s'oppose de toutes ses forces à l'Union politique du Haut et du Bas-Canada, et vote contre elle au Conseil spécial, parce qu'il y voit de grands dangers pour l'avenir politique des Canadiens français. Il reste longtemps fidèle à Papineau, et ne se sépare de lui que lorsqu'il le voit à la tête d'un parti avancé, sortir des voies constitutionnelles.

Ecrivant encore, quelques mois plus tard, au même ami auquel il avait adressé la lettre que nous avons citée, le docteur Labrie lui faisait part d'un projet littéraire; puis il ajoutait :

« Pour en revenir à l'Histoire, je m'en occupe constamment : elle a fait du progrès ; cependant il reste encore quelques lacunes dans mes renseignements, et je prévois ne pouvoir les compléter que lorsque Son Excellence l'Administrateur nous rappellera (à Québec) pour prendre nos avis) et ne rien faire de ce que nous lui recommanderons : c'est la mode à

présent. Nous lui avons indiqué les hommes qui avaient fait le malheur du pays sous son prédécesseur ; le pays avait droit d'attendre qu'il les traiterait comme des gens dont il n'est pas bon de prendre et de suivre les avis. Cependant Sir James Kempt a continué de les voir et de les consulter, et de les placer même sur le banc judiciaire ! Qu'en pensez-vous?

ce Je me suis jusqu'ici évertué à trouver des raisons d'applaudir à la conduite conciliatrice de notre administrateur en chef, et je vous avoue que j'étais sincère dans le désir que j'avais de trouver en lui l'ami du pays et de ses habitants. Mais tant va la cruche à Veau qifà la fin elle se casse. M. Kempt avait de nombreuses injustices à réparer : il n'en a réparé aucune ! Il avait un conseil législatif à augmenter, pour y faire entrer des hommes indépendants et amis de leur pays : c'est encore à faire ! Il avait des magistrats et des officiers de milice démis, à rétablir dans leurs grades : en est-il un seul de rétabli? Il avait. . . Mais ce serait trop m'engager que d'entreprendre le tableau de tout ce que Sir James Kempt avait à faire et qu'il n'a pas fait ; il n'attend peutêtre que l'occasion : laissons-le donc faire. Attendons l'événement.

ce II faut avouer, malgré tout, que notre administrateur est plein de talent et d'esprit. Ça serait dommage s'il n'usait point de ses bonnes qualités pour notre commun avantage. Il n'est assurément personne plus propre que lui àv gouverner et à bien gouverner le pays. »

Voici ce qu'il écrivait encore, au sujet des biens de Saint-Sulpice, que le gouvernement anglais menaçait, à cette époque, d'enlever à leurs légitimes propriétaires :

« Nous sommes réjouis d'apprendre que le clergé va adopter des mesures pour arrêter les démarches indiscrètes de M. Roux. Ce monsieur nous a dit dans son mémoire, il y a quelques années, qu'ils n'étaient que des fidêicommissaires de leurs biens, et que comme tels ils ne pouvaient accéder à aucunes transactions qui tendraient à les en dépouiller. Et aujourd'hui il s'en va, part à la dérobée, pour transiger et faire cession ! J'ai vu dans une lettre de M. Demers l'argument de M. Vallières : il est nouveau, je crois, et peut être bon ; mais il contredit l'assertion de M. Roux, qui invoque une cession faite par les Sulpiciens de Paris à ceux de Montréal. Il faudrait, pour bien faire, tâcher de ne point mettre de contra-

dictions dans nos moyens. Au reste, j'ai toujours été d'avis que le meilleur argument serait l'unanimité avec laquelle les habitants du pays parleraient en faveur de la possession du Séminaire. Faites-les parler, faites parler le clergé, et vous réussirez ; les ministres n'aimeront pas à heurter de front l'opinion générale de la province.

« Pour moi, je considérerai comme un grand malheur de voir ces biens passer dans les mains du gouvernement, parce que s'il commence une fois à nous dépouiller, où s'arrêtera-t-il ? Je suis celui qui ai donné le branle aux résolutions que nous avons transmises à Sa Grandeur, et rien n'a pu m'être plus agréable que de voir que mes idées avaient rencontré son approbation. J'espère encore que nous réussirons, quoiqu'il soit peut-être taid. . . (1). »

La question des Biens du séminaire de Montréal, dont le gouvernement voulait s'emparer, passionnait en ce moment les esprits. Ces biens, savoir les seigneuries de l'Ile de Montréal, du Lac des Deux-Montagnes et de

(1) Archives du séminaire de Québec, Lettres du Dr L,abrie à l'abbê N. Fortier, de l'archevêché.

Saint-Sulpice, avaient été donnés autrefois au séminaire pour des fins religieuses, et celui-ci, de l'aveu de tout le monde, avait toujours bien rempli ses obligations.

Craig et son ami Ryland jetèrent sur ces biens des yeux de convoitise : quelle belle aubaine si l'on pouvait en ajouter le revenu à celui des Terres de la Couronne, et se passer, pour la liste civile, du vote de la chambre, qui se montrait si intraitable sur la question des subsides !

Mais il fallait des raisons et des autorités pour motiver un acte d'usurpation si évidente. Elles ne manquèrent pas. Il y a toujours des gens complaisants pour le pouvoir. L,e procureur général Stuart assura que le séminaire de Montréal n'avait aucun droit à ces biens, et que le gouvernement n'avait qu'à les prendre.

De son côté, le supérieur de Saint-Sulpice , M. Roux, dressa un excellent mémoire, dans lequel il faisait valoir les titres de propriété du séminaire et l'emploi qu'il faisait de ses biens, dont il n'était que le f idéi-commissaire :

« Ils servent, disait-il, au soulagement des

pauvres, au service des hôpitaux, au soin de l'immense paroisse de Montréal, à plusieurs missions de sauvages, à un grand nombre d'écoles, à un collège nombreux regardé comme le premier établissement en ce genre dans le pays, et peut-être dans toute l'Amérique septentrionale. »

Ryland répondit à ce mémoire avec beaucoup de violence et de sans-gène. Il allait jusqu'à traiter M. Roux de Tartuffe :

« Je ne sais pas, disait-il, si un pareil Tartuffe mérite davantage notre indignation ou notre mépris (1). »

Dans le voyage qu'il fit en Europe en 1819, M*1 Plessis se rendit à Londres, et présenta à la cour plusieurs mémoires. L'un d'eux avait trait à la question des biens de Saint-Sulpice ; et le prélat revint avec l'espoir qu'elle était définitivement réglée en faveur du séminaire.

Elle reparut toutefois en 1827, deux ans après la mort de l'évêque, mais sous une forme un peu nouvelle. Cette fois, le gouvernement anglais proposait aux Sulpiciens de leur donner

(1) Christie, History 0/ Canada, t. VI, p. 424, 370,386.

une gratification en échange de leurs seigneuries; et, comme le remarque le docteur Labrie dans la lettre que nous venons de citer, M. Roux, probablement de guerre lasse, se montrait disposé à « transiger et à faire cession.))

L'évêque et le clergé, en général, ne l'entendirent pas ainsi : ils prétendirent, et avec raison, «qu'une compensation, soit en argent, soit en rentes constituées, ne pourrait jamais être équivalente au produit des fonds)) que l'on voulait ôter au séminaire, et qu'il fallait s'en tenir à la possession des propriétés (1). Des résolutions furent rédigées en ce sens, et transmises à tous les curés du Canada, qui y apposèrent leurs signatures, puis envoyées au roi George IV sous forme de requête demandant que le séminaire de Montréal fût confirmé, pour le bien du pays, dans la possession pleine et entière de ses seigneuries et de ses biens fonds.

Nous avons vu que le docteur L,abrie — il l'avouait lui-même — n'avait pas été étranger

(i) Mandements des Evêques de Québec, t. III, p. 229.

à ces résolutions. Il en avait pris l'initiative, et se réjouissait de voir l'unanimité avec laquelle l'évêque et le clergé s'étaient entendus pour arrêter ce qu'il appelait « les démarches indiscrètes de M. Roux.»

«J'espère, disait-il, que nous réussirons, quoiqu'il soit peut-être tard. . . »

Il n'était pas trop tard. Non seulement Mgr Panet réussit, par sa sagesse et sa fermeté, et grâce à l'appui du clergé et de tous les bons citoyens, à faire écarter le projet qui avait menacé sérieusement les biens de Saint-Sulpice, mais dix ans plus tard, en 1839, une ordonnance du gouvernement canadien confirma pour toujours le séminaire de Montréal dans la possession de ses biens fonds et de ses seigneuries (1).

Nous avons montré le député des Deux- Montagnes inaugurant sa carrière politique par la publication d'un opuscule sur la constitution britannique ; puis, en chambre, prépa-

(1) Garneau, Histoire dît Canada y t. III, p. 377.

rant des résolutions, s'intéressant à toutes les questions qui regardaient le bien public, soutenant la bonne volonté de ses collègues et de ses amis. Il était là dans son véritable rôle. Nous ne nous le figurons pas, en effet, orateur, et n'avons rien vu qui nous autorise à croire qu'il avait le don de l'éloquence. C'était un homme d'étude, de travail ; il avait de grandes connaissances, et était très versé, surtout, dans les sciences historiques et dans le droit constitutionnel ; c'était un esprit droit, lucide, une âme généreuse, essentiellement honnête, sincèrement dévouée au bien de son pays: avec toutes ces qualités et ces avantages, il ne pouvait manquer d'être, en chambre, un député très utile, consulté, respecté. Mais il n'était nullement d'un tempérament à jouer un premier rôle, un rôle de chef de parti.

«Un homme droit, écrit quelque part et fort à propos M. Emile Ollivier, un homme instruit, sensé, ferme, vaut, quoique muet, mieux qu'un parleur même bon, qui a l'esprit faux et pervers ; il y en a toujours trop dans les assemblées ; les affaires iraient bien mieux si

la parole n'était prise que par les chefs de parti (1). )>

Si nous avions à comparer Labrie avec quelqu'un de nos anciens chefs parlementaires, nous associerions son nom à celui de Denis- Benjamin Viger, dont il se rapprochait peutêtre plus que personne par une admiration sincère du régime constitutionnel, par la sagesse des vues et la modération dans les idées.

Il était aussi très attaché à M. Papineau, et il l'appuya de toutes ses forces dans la revendication de nos droits et de nos libertés politiques; mais Bibaud nous apprend qu'il finit par se séparer de lui sur la question des subsides, comme le firent aussi John Neilson et bien d'autres. Ce fut, sans doute, lorsqu'il put constater, par le rapport du comité de la chambre des communes d'Angleterre, que des idées plus conciliantes à l'égard des Canadiens commençaient à prévaloir dans les conseils de la mère-patrie. Quand il apprit, surtout, que

(i) Reviie des Deux-Mondes du 15 juin 1901, p. 769.

le parlement anglais se montrait disposé à abandonner à l'assemblée législative le contrôle de tous les revenus du Bas-Canada, excepté celui des terres de la couronne, moyennant une liste civile votée pour la vie du roi, il n'hésita pas à se déclarer satisfait, parce que l'on reconnaissait enfin le principe pour lequel il avait toujours combattu.

Il n'eut pas, toutefois, occasion d'exprimer là-dessus son opinion en chambre, puisque ce ne fut que dans la session d'automne 1831 que l'assemblée législative fut appelée à voter les subsides en conformité du nouvel acte impérial, qui lui accordait, à certaine condition, le contrôle des revenus de la province.

La majorité de l'assemblée resta alors avec M. Papineau, et repoussa la liste civile permanente demandée par l'Angleterre. « Jamais la chambre, dit Garneau, n'avait fait une faute aussi grave. Déjà une influence funeste l'emportait au delà des bornes de la prudence. »

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