EPILOGUE
Le docteur Labrie et sa famille. — Il marie sa fille aînée au docteur Chénier. — Mort du docteur Labrie, et ses funérailles. — Acte de sépulture de Chénier et autres victimes de 1837. — Episode relatif à la veuve Chénier. — Le docteur Labrie et sa paroisse natale.
rj*N terminant cette courte et imparfaite mo- 1--1 nographie d'un homme de bien, il nous reste à dire un mot de sa vie privée, de son foyer domestique.
Il n'y avait que quelques mois qu'il était établi à Saint-Eustache comme « chirurgien et pharmacien», lorsqu'il épousa, le 12 juin 1809, Marie-Marguerite Gagnier, fille du notaire de l'endroit. Ce fut son confrère de classe, l'abbé I^ajus, qui bénit leur union.
Sa femme lui donna neuf enfants, dont la
plupart moururent en bas âge et furent inhumés dans l'église de la paroisse.
Ceux qui survécurent furent l'objet des plus tendres soins de leurs parents, dont ils faisaient la joie et remplissaient l'existence, suivant la pensée si vraie, si bien exprimée du poète :
« Nous ri existons vraiment que par ces petits êtres Qui dans tout notre cœtir s1* établissent en maîtres , Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas, Et ri 'ont qu'à vivre heureux pour ri être point
ingrats (J). »
L'aînée des enfants du docteur Labrie, Marie-Zéphyrine, reçut une éducation très soignée à cette école supérieure de Saint-Eustache qu'avait fondée et que dirigeait son père. Elle n'avait pas encore dix-huit ans accomplis, lorsqu'elle épousa, le 26 septembre 1831, le jeune docteur Chénier, l'infortunée victime des troubles de 1837.
Ce mariage, célébré à Saint-Eustache, eut pour témoins un grand nombre de personnages
(1) Vers d'Emile Augier, cités dans les Souvenirs de M. Legouvê, t. II, p. 57.
distingués, entre autres Louis- Joseph Papiiieau, orateur de l'assemblée législative, Augustin- Norbert Morin, député de Bellechasse, Louis- Michel Viger, député de Chambly, Jacques Viger, William-Henry Scott, député du comté des Deux-Montagnes conjointement avec le docteur Labrie, Pierre LeBlanc, Amable Berthelot, Jean-Baptiste Dumouchel, Charles Boucher de Grosbois, Côme-Séraphin Cherrier : quelle élite de citoyens ! quelle noce splendide ! Hélas ! un mois après ce joyeux événement, jour pour jour, la scène était changée : le village de Saint-Eustache était en deuil, et pleurait la perte d'un de ses citoyens les plus distingués. Le docteur Labrie avait assisté à toute la session de l'assemblée législative, le printemps précédent ; puis, de retour à Saint- Eustache, il s'était occupé, avec son activité et son zèle ordinaires, de l'organisation de ses écoles. Sitôt après le mariage de sa fille, il entreprit de les visiter, et parcourut sans relâche toutes les paroisses du comté des Deux- Montagnes, afin de pouvoir, sans doute, rendre compte à la Chambre, qui allait s'ouvrir de
nouveau le 15 novembre, du fonctionnement de la loi scolaire de 1828. Mais sa « constitution délicate » ne put résister à ce surmenage. « Il contracta, dit le docteur Tessier, une péripneumonie » qui le conduisit au tombeau. Il n'avait que quarante-huit ans.
La plupart de ceux qui avaient assisté au mariage du docteur Chénier, entre autres MM. Papineau, Viger et Morin, revinrent à Saint- Eustache, rendre leurs derniers devoirs à cet ami de cœur, à cet homme d'élite. Il fut inhumé le 29 octobre dans l'église de la paroisse.
Voici l'acte de sa sépulture :
« Le vingt-neuf octobre mil huit cent trenteun, par nous curé soussigné a été inhumé dans l'église de cette paroisse le corps de Jacques Labrie, écuyer, médecin, membre du parlement, décédé le 26 du courant, âgé de quarantehuit ans, époux de dame Marie-Marguerite Gagnier, de cette paroisse. Témoins de l'inhumation, Louis-Joseph Papineau, écuyer, orateur de la chambre d'assemblée, Augustin-Norbert Morin, écuyer, membre du parlement, et autres, soussignés avec nous. L.-J. Papineau, A.-N. Morin, J.-B. Laviolette, L.-M. Viger, J.-O.
Chénier, M. LeMaire, LaMothe, Augustin Blanchet, prêtre (*), Yves Tessier, J. Pâquin, prêtre (2). »
On aimera peut-être à trouver ici, à la suite de la sépulture du docteur Labrie, Pacte de sépulture de son gendre Chénier et autres victimes de 1837 :
« Le quatorze décembre mil huit cent trentesept, a eu lieu une bataille, dans laquelle ont été tués Jean-Olivier Chénier, écuyer, médecin, âgé de trente -quatre ans, époux de dame Zéphyrine Labrie, Joseph Paquet, âgé de trente ans, journalier, époux de Adélaïde L,auzé, Jean- Baptiste Lauzé, âgé de vingt-cinq ans, époux de Marie Tessier, Nazaire Filion, âgé de vingtdeux ans, cultivateur, époux de Julie Gratton, Séraphin Doré, cultivateur, âgé de vingt-neuf ans, époux de Henriette Bélanger, François Dubé, journalier, âgé de vingt-neuf ans, époux de Marguerite Gosselin, Joseph Guitard, culti-
(1) 11 était alors curé de Saint- Charles de Richelieu et devint en 1846 évêque de Walla-Walla, en Orégon. François-Norbert Blanchet, archevêque d'Orégon-City, était son frère.
(2) Archives paroissiales de Saint- Eustache.
vateur, âgé de vingt-six ans, époux de Théotiste Jeannotte, Pierre Dubeau, aubergiste, âgé de vingt-huit ans, époux de Olive Ouimette, Joseph Bouvret, âgé d'environ vingt-trois ans, fils de Jean Bouvret et de Isabelle Reginbal. Toutes ces différentes personnes étaient de la paroisse de Saint -Eustache, et y furent inhumées, ainsi que Jean-Baptiste Toupin, âgé de trente ans, fils de François Toupin, cultivateur. Témoins, Jacques et François Beauchamp.
F.-X. Desèves, prêtre (x). »
En lisant cette lugubre page de nos annales, on se rappelle involontairement les réflexions que fait Augustin Thierry à l'occasion d'une liste de proscrits, qui furent, au douzième siècle, victimes de leur zèle impatient pour assurer à la ville de Laon, leur patrie, les libertés communales :
« Je ne sais, dit-il, si vous partagez l'impression que j'éprouve en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du douzième siècle. Je ne puis m'empêcher de les relire et de les prononcer plusieurs fois, comme s'ils devaient
(i) Archives paroissiales de Saint-Eustache.
me révéler le secret de ce qu'ont senti et voulu les hommes qui les portaient il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice et la conviction qu'ils valaient mieux que leur fortune, avaient arraché ces hommes à leurs métier, à leur commerce . - . Jetés, sans lumières et sans expérience, au milieu des troubles politiques, ils y portèrent cet instinct d'énergie qui est le même dans tous les temps, généreux dans son principe, mais irritable à l'excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l'humanité. . .
« Je ne puis, ajoute Thierry, regarder avec indifférence ce peu de noms et cette courte histoire, seul monument d'une révolution qui est loin de nous, il est vrai, mais qui fit battre de nobles cœurs, et excita ces grandes émotions que nous avons tous ressenties ou partagées (1). »
La veuve Chéuier restait sans ressources pour sa propre subsistance et celle de sa petite famille. Mais elle avait hérité de son père une grande force d'âme et un courage à toute
(i) Œuvres d'Augustin Thierry, édit. de 1861, t. III, p. 185.
épreuve. Ayant reçu de lui une excellente éducation, elle résolut de faire l'école pour gagner sa vie, et n'hésita pas à se présenter aux examens pour obtenir le diplôme exigé par la loi. On raconte à ce sujet un incident fort touchant. Le professeur qui l'interrogeait sur l'histoire du Canada,à l'examen oral, et ne savait pas qui elle était, lui posa par hasard une question qui se rapportait aux événements de 1837. Elle éclata en sanglots, et ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle put s'expliquer, et donner à ses examinateurs la cause de ses larmes, le souvenir de la mort tragique de son mari, tué au cours de ces événements. Le professeur s'empressa de faire des excuses, et passa à d'autres points de l'histoire.
Nous avons essayé, au cours de cette esquisse, de montrer ce que fut le docteur Labrie comme citoyen, comme homme politique, comme écrivain ; nous avons fait connaître en même temps ses qualités personnelles. Un mot
achèvera de dépeindre l'homme privé : jamais il n'oublia l'humble condition d'où il était sorti. Arrivé à une position honorable et élevée dans la société canadienne, il n'eut jamais rien plus en horreur que la sotte vanité du parvenu :
« Un parvenu, écrit le duc de Broglie, a le tort de regarder souvent d'un mauvais œil la modeste chaumière où son père, par le travail de ses mains, a posé les fondements de sa fortune. »
Qu'on nous permette de citer ici quelques lignes du grand vicaire Mailloux, qui fut longtemps attaché à la paroisse Saint- Charles, où il a laissé d'impérissables souvenirs comme prédicateur et comme directeur d'âmes. Il parle dans son Histoire de Tlle-aux-Coudres d'un ancien marchand de Québec, M. Lagueux, qui, parti bien pauvre de l'Ile, avait acquis une fortune considérable :
« En laissant la campagne, dit-il, pour prendre commerce en ville, il avait apporté avec lui son habit d'étoffe du pays. Il avait eu soin de placer ce vêtement dans un coffre
fermant à clef. Pour ne pas oublier ce qu'il avait été autrefois, il allait souvent regarder ce modeste habit, et le mettait en présence des splendides parures que portaient son épouse et ses filles ; il allait quelquefois chercher cette relique pour la leur montrer et leur faire connaître ce qu'il était au début de sa carrière. Quelle leçon pour tant d'autres, qui rougissent, dans la prospérité, d'avoir été des enfants de la campagne ! »
Le docteur L,abrie aimait à revoir de temps en temps le toit paternel, le modeste village qui l'avait vu naître, ce qu'un orateur appelle quelque part « la petite patrie », c'est-à-dire, le coin de terre natale, que nous avons connu et aimé avant la grande patrie commune, faite des traditions nationales et de tous les souvenirs qui nous attachent à elle par ses douleurs comme par ses gloires (1). Il aimait à entendre la messe dans l'église paroissiale ou il avait été baptisé et fait sa première communion (2),
(1) Le Correspondant du 25 août 1895, p. 736.
(2) ... « Temple que je chéris,
Temple où j'ai tout reçu, temple où j'ai tout appris.» (Lamartine, dans V Hymne au Christ.)
à rencontrer ses amis d'enfance, à revoir le cimetière où reposaient ses ancêtres :
* Oh ! ne quittez jamais, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte ou Von jouait jadis, & église ou, tout enfant, et d'une voix légère, Vous chantiez à la messe auprès de votre ?nere ; Et la petite école où traînant chaque pas, Vous alliez le matin ; oh ! ne la quittez pas (*) ! »
Tous les hommes de cœur restent attachés à leur pays natal, et, comme Antée, se sentent plus forts lorsqu'ils touchent la terre maternelle : en voici quelques exemples que nous aimons à rappeler, parce qu'ils rehaussent encore celui du docteur L,abrie :
« Chaque année, écrit M. Doumic, Pasteur se plaisait à venir passer les mois de vacances dans ce pays du Jura, qui était le sien, dont les aspects lui étaient familiers, auquel il tenait par toutes les fibres de son cœur . . . « Oh ! mon *«père et ma mère, disait-il, oh! mes chersdis- « parus, qui avez si modestement vécu dans « cette petite maison, c'est à vous que je dois « tout (2). »
(i) Auguste Brizeux.
(2) Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1903, p. 460.
Et le Père Didon, parlant de sa paroisse natale, où il allait quelquefois se refaire de ses fatigues :
« Je nie sens toujours meilleur ici, en vivant plus ardemment de mes souvenirs. Je repasse par les mêmes chemins que suivait ma mère, je vois la place où elle s'agenouillait à l'église. Je regarde ces rochers qu'elle aimait, et je retrouve sa grande âme partout (*). »
Et M. Legouvé, ce nonagénaire encore si vif, si alerte, qui se sent rajeunir à la vue du toit paternel :
« J'arrive, dit-il, je parcours le jardin, la maison, toute ma jeunesse me remonte au cœur (2). »
Nous avons vu nous-même le vénérable M. Morin — il était alors juge de la cour d'appel, — de passage à Saint-Charles, où il avait des parents et beaucoup d'amis, entrer dans le cimetière et aller s'agenouiller sur la tombe de quelques personnes chères qui y étaient inhumées. Il paraît que le docteur Labrie en faisait
(i) Revm des Deux-Mondes, 15 février 1902, p. 855. (2) Souvenirs, t. II, p. 167.
autant : il avait le culte des sentiments du cœur , la religion des souvenirs. On peut conjecturer par là ce qu'il était dans sa vie privée, et, comme il a été dit naguères d'un illustre académicien, M. Taine, « ce qu'il cachait, au foyer domestique, de tendresse, de charme, d'indulgente et cordiale simplicité.»
Le docteur Labrie n'avait pas de fortune à léguer à sa famille ; il avait tout donné aux pauvres, tout sacrifié à la cause de l'éducation. En revanche, il laissait un nom respecté et le souvenir de services précieux rendus à son pays.
Une de ses dernières paroles, sur son lit de mort, avait pour objet son Histoire du Canada^ qui lui avait coûté tant de travail ; il exprimait l'espoir qu'elle serait un jour publiée, et qu'il pourrait ainsi continuer, même après sa mort, à rendre quelque service à ses compatriotes.