UN PROJET DE REVUE
Le Coin du Feuy annoncé par M. Bibaud. — Prospectus de la Revue. — Lettre du docteur Labrie à l'abbé Fortier, secrétaire de Mgr Panet. — L'Observateur remplace la Bibliothèque Canadienne et le Coin du Feu reste à l'état de projet.
I E docteur Labrie était vraiment infatigable ; *-* il ne reculait devant aucun sacrifice lorsqu'il s'agissait de favoriser une entreprise littéraire. C'est précisément au moment où il se livre avec tant d'ardeur à ses travaux historiques, qu'il promet son concours à M. Morin pour la publication d'une grande Revue. Voici en quels termes M. Bibaud saluait cette nouvelle publication :
« Le Coin du Feu, journal politique, industriel, religieux et littéraire ; tel est le titre
d'un journal annoncé par un prospectus qui a été publié ces jours derniers, et qui doit être rédigé par MM. J. Labrie et A.-N. Morin, déjà avantageusement connus parmi nous comme écrivains . . . Nous reproduisons quelques courts passages de ce prospectus :
« Pour mettre de l'ordre dans la disposition des articles, disent les éditeurs, nous les classerons, ainsi que le titre l'indique, en quatre divisions :
« La politique, l'histoire, l'éducation, la critique des ouvrages qui y auront rapport feront le sujet de la première partie. On aimera à y retrouver le souvenir de ceux de nos devanciers qui ont honoré le nom canadien, dans la guerre ou dans les conseils, ou qui se sont autrement illustrés par leurs travaux ou leurs vertus.
« La deuxième partie, qui traitera de l'agriculture, contiendra tout ce qui aura rapport au commerce, à l'économie domestique et à l'industrie.
« La troisième partie se composera de traits remarquables de l'histoire ecclésiastique du Canada, de documents qui y auront rapport, d'extraits à l'avantage des mœurs, etc. Outre les avantages qui tiennent aux idées reli-
gieuses, le peuple canadien a encore celui de trouver ses souvenirs histcriques alliés à sa croyance. C'est la religion qui a créé et qui conserve les mœurs patriarcales de nos honnêtes habitants ; on la retrouve, dans tous les temps de la colonie, répandant ses bienfaits et ceux de la civilisation au milieu des peuplades sauvages et sous le chaume des premiers colons, au fond des déserts les plus reculés et dans la rustique habitation du cultivateur de nos jours (1). »
L'entreprise annoncée dans ce prospectus pouvait paraître téméraire, surtout de la part du docteur Labrie, qui avait déjà sur les bras tant de travaux, et surtout son histoire du Canada, à laquelle tout le monde s'intéressait. Aussi jugea-t-il à propos de donner des explications à quelques-uns de ses amis, notamment à ceux qui l'avaient encouragé dans ses recherches. Il écrivait le 25 septembre 1829 à l'abbé Fortier (2), de Pévêché de Québec, secrétaire de Msr Panet :
(1) Bibliothèque Canadienne, t. IX, p. 141.
(2) I/abbé Narcisse- Charles Fortier, -après avoir été secrétaire des évêques Plessis et Panet, devint curé de
« Mon cher monsieur, vous avez sans doute appris, avant la réception de la présente, <jue j'ai consenti à me joindre à M. Morin pour la publication d'un nouveau journal littéraire ; celui de M. Bibaud ne paraissant pas répondre à l'attente du public, non plus qu'aux besoins du pays, nous avons cru avoir en notre possession d'assez nombreux matériaux pour pouvoir rendre intéressant celui que nous entreprenons, et que nous sommes disposés à commencer aussitôt qu'il y aura assez de souscriptions pour défrayer l'impression.
« Le cadre que nous nous sommes tracé est grand, et sera susceptible de cette variété nécessaire dans un pays pauvre, où l'on est obligé de tout mettre dans le même journal, parce qu'on n'a pas les moyens d'en publier plusieurs. Les recherches qu'a nécessitées mon entreprise historique ont mis en ma possession quantité de documents qui ne peuvent entrer dans l'histoire, mais qui figureront avec
Saint-Michel de Bellechasse, où il mourut en 1859 après trente ans de ministère. Il a laissé la réputation d'un prêtre pieux, exact à tous ses devoirs, d'une politesse exquise, au cœur bienveillant. I/auteur devait ce souvenir à ce digne prêtre qui a honoré de son amitié quelques membres de sa famille.
avantage dans les pages du Coin du Feu.
« Ne riez pas du titre : il signifie beaucoup et correspond à l'objet que nous avons surtout en vue, celui d'offrir à ceux qui n'ont point de livres les moyens de s'amuser et de passer agréablement les jours nébuleux ou froids, qui réunissent les membres d'une famille « au coin du feu, » où l'on s'occupe si souvent de choses inutiles, quelquefois dangereuses, et très fréquemment de rien du tout.
« Nous espérons même que les messieurs du clergé trouveront quelque avantage à prendre notre journal ; et c'est en partie dans cette vue que nous y introduirons une partie, un chapitre ecclésiastique, destiné à contenir tout ce qui a rapport à la religion, et sera de nature à intéresser et à instruire, sans danger de scandaliser ou d'égarer personne.
« Pour le remplir donc, nous nous fierons en partie aux directions de messieurs nos évêques, à leur travail, s'ils veulent nous en favoriser, et surtout à celui de tels d'entre nos bons prêtres qui voudront bien consacrer quelques heures de leurs loisirs à orner les pages de notre journal par des écrits de leur composition et de leur goût.
« M. de Telmesse (1), à qui nous avons communiqué notre plan, l'a beaucoup approuvé, et a eu la complaisance de faire écrire à M. Morin pour lui faire connaître sa manière d'en juger. Je voulais aussi en écrire à Sa Grandeur l'évêque de Québec et à M. son coadjuteur(2), mais des occupations diverses et très multipliées ne m'en ont pas jusqu'ici laissé le temps. En attendant que je le fasse, me permettriez-vous de vous prier de leur faire part de notre projet et de leur remettre les exemplaires du prospectus qui vous seront probablement transmis avec la présente, ou peu de jours après, s'ils ne se trouvent pas prêts lorsque l'occasion par laquelle vous recevrez celle-ci partira de Montréal?
« Je m'imagine bien que vous allez m'accuser d'inconstance, et croire que je substitue le Coin du Feu à mon entreprise d'histoire. Non, mon cher monsieur, ce n'est pas le cas ; mon histoire va toujours, quoique petit train. Et
(i) Mgr Lartigue, alors auxiliaire de l'évêque de Québec pour le district de Montréal. Il devint évêque en titre de Montréal le 13 mai 1S36.
. (2) Mgr Joseph Signay, alors évêque de Fussala. Il devint évêque de Québec à la mort de Mgr Panet le 14 février 1833.
comment pourrait-elle aller bien vite, quand je ne puis lui consacrer que les moments que me laissent libre une profession que vous savez être très occupante et une variété de devoirs tels que doit avoir un homme qui élève une famille . . . 3 tels que doit avoir un citoyen politique, auquel les administrations coloniales ne manquent pas de fournir des moyens d'occupations très nombreuses . . . (x). »
D'après cette lettre et le prospectus cité plus haut, on pouvait augurer favorablement de la revue que se proposaient de publier MM. Labrie et Morin. Mais cette revue était destinée à remplacer la Bibliothèque Canadienne, « qui ne paraissait pas répondre aux besoins du pays. » Or, M. Bibaud ayant décidé de transformer sa publication et de substituer V Observateur à la Bibliothèque, le Coin du Feu n'eut plus sa raison d'être, et les auteurs du projet renoncèrent à le mettre à exécution.
(t) Archives du séminaire de Québec.