CHAPITRE III
LE CURE SARAULT
Le curé Sarault ; son esprit de sagesse et de prudence. — Annexion d'une partie de Saint-Charles à Saint- Henri. — Formation de Saint-Gervais. — Deschenaux et Péan. — La paroisse Saint-Charles lors de la conquête.— Affaire du capitaine Nadeau. — Carleton et Murray. — Invasion du Canada par les Américains. — Lettre de Mgr Briand. — Qualités personnelles de M. Sarault.
X TÉ à Montréal en 1726, Louis-Pascal Sarault * ^fît ses études au séminaire de Québec, et les termina en 1746. Sa famille, comme celle de L,abrie, était originaire de Saintes, et son père, un simple ouvrier.
Il fut ordonné prêtre le 20 septembre 1749, en même temps que M. Brassard, le vénéré fondateur du séminaire de Nicolet (*), puis
(1) Malgré les titres historiques, ou prétendus historiques, qu'on fait valoir en faveur d'autres personnages, nous tenons à l'opinion, légendaire si l'on le veut, mais admise jusqu'ici, qui fait de M. Brassard le fondateur
nommé de suite curé de la nouvelle paroisse Saint-Charles.
Il avait avec lui, au presbytère, sa jeune sœur, Marie-Gabrielle, qu'il maria quelques années plus tard (*) au seigneur de Monte-àpeine, M. Joseph Roy. Elle est la mère de Pabbé Jean- Joseph Roy, qui, à un an d'intervalle, succéda en 1796 à son oncle Sarault comme curé de Saint-Charles (2).
Cette paroisse, encore peu populeuse, était
du Séminaire de Nicolet. (Mémorial de V Education du Dr Meilleur ; L'instruction publique au Canada, par M. Chauveau). «Il y a de ces cas, dit un auteur, où la légende est plus vraie que l'histoire.» [Revue des Deux- Mondes, 15 octobre 1906, p. 785). Il nous semble, d'ailleurs, bien facile, dans la plupart des cas, de concilier la légende et l'histoire. « Quand la légende et l'histoire se sont rencontrées quelque part, dit un autre écrivain, il faut leur laisser toute la place : à l'une, parce qu'elle la mérite ; à l'autre, parce qu'elle la prend.» (Le Correspondant du 25 juillet 1892, p. 228).
(1) Le 22 novembre 1756. Le mariage fut célébré par M. Ch. Youville-Dufrost, curé de Saint-Joseph, l'un des fils de la Vénérable Mère Youville, en présence du curé Sarault, du R. P. Maurice Lacorne, supérieur des Récollets, de Pierre Le Roy, oncle et tuteur de l'époux (Joseph Roy), de Charles Lecours et de Joseph Lafrénai. (Archives paroissiales de Saint-Charles,
(2) Voir dans l'appendice la liste des curés de Saint- Charles jusqu'à ce jour.
très étendue, puisqu'elle comprenait même les rangs de la Grillade, de Saint-Félix et du Trait-carré, qui font aujourd'hui partie de Saint-Henri. Lorsque ces concessions furent détachées de Saint-Charles, vers 1780, ce fut l'occasion de grandes difficultés, au milieu desquelles M. Sarault fit éclater son rare esprit de sagesse et de conciliation. Les habitants du territoire que l'on voulait annexer à la nouvelle paroisse de Saint-Henri avaient répugnance à y aller. L/évêque les menaça d'interdit ; M. Sarault s'interposa pour amortir les coups, et sans lui, peut-être, il y avait Jieu de craindre de grands malheurs. Il écrit un jour à Mgr Briand :
« Hier, au prône, j'intimai vos ordres aux paroissiens en question, et je les exhortai à l'obéissance pour les motifs que je crus les plus propres à y porter. Je ne leur dis rien du courroux de Votre Grandeur contre eux et de ses menaces. Il suffira de le faire dans le cas où ils n'obéiront pas. Ce sera l'affaire de leur nouveau curé, puisqu'ils ne viendront plus ici. »
A propos de ces difficultés, qui se renouvel-
lent assez souvent à l'occasion de la formation des paroisses, l'auteur de la Seigneurie de Lauzon fait de très judicieuses remarques :
« L'opposition, dit-il, que manifestaient les colons de Lauzon habitant les villages de îa rivière Boyer, qui jusque-là avaient été desservis par le curé de Saint-Charles, se comprend. Ces braves gens n'appartenaient point aux familles qui avaient colonisé les rives de l'Etchemin. Celles-ci venaient en grande partie de la Pointe-de-Lévy, de l'île d'Orléans et de quelques paroisses des environs de Québec. Les habitants de la rivière Boyer, eux, venaient des vieilles seigneuries de Beaumont, de la Durantaie, de Saint- Vallier ou de la rivière du Sud. Depuis tantôt quarante ans, ils relevaient de Saint-Charles où habitait encore le vénérable curé Sarault, fondateur de cette paroisse. Or, on ne se sépare point d'habitudes anciennes, de parents et d'amis, sans qu'il en coûte. L'habitant a toujours eu la plus grande répugnance à quitter le temple qui a abrité son enfance, où il a été baptisé, où il s'est marié, où reposent ses ancêtres. C'est pour lui comme une migration sur une terre étrangère, et il met du temps à s'apprivoiser dans un nouveau nid.»
M. Sarault déploya le même esprit de sagesse et de prudence à l'occasion de l'établissement de la paroisse Saint-Gervais, qui se forma à peu près en même temps que celle de Saint- Henri. Ce qui donna lieu à la création de Saint- Gervais, ce fut l'émigration, vers cette époque, d'un bon nombre d'Acadiens qui allèrent se. fixer dans les concessions (x) du seigneur Deschenaux.
Brassard-Deschenaux, l'ancien secrétaire de l'intendant Bigot, avait succédé au fameux Péan (2) comme seigneur de la lavandière. Au point de vue canadien, l'un ne valait guère mieux que l'autre : tous deux appartenaient à
(i) Les Canadiens désignent par ce mot de longues rangées de terres concédées par les seigneurs. Dans ce sens, c'est un mot essentiellement canadien, qu'il nous semble bon de conserver.
(2) Michel-Jean-Hugues, fils de Jacques-Hugues Péan, et de Marie-Françoise Pécody de Contrecœur, « aidemajor de ville et château du gouvernement de Québec». (Tanguay, Dictionnaire généalogique, t. VI, p. 271).
« Péan avait fait bâtir, sur une seigneurie qu'il avait, de grands hangars ; et les vaisseaux, en s'en retournant, y prenaient leurs charges ; en sorte qu'on dérobait ses enlèvements aux yeux des habitants de Québec, et on éludait ainsi l'ordonnance de l'Intendant : le contrôleur Bréard entrait de part dans tous ces commerces, et de
cette société de fripons dont Bigot était le chef, qui, par leurs dilapidations et leurs rapines, contribuèrent à la perte de la colonie ; tous deux eurent à subir un procès infamant au Châtelet de Paris, et furent condamnés à restituer chacun une somme assez ronde au gouvernement du roi. Mais, tandis que Péan, passé en France après la conquête, dut purger complètement sa sentence et payer jusqu'à la dernière obole, Deschenaux, plus habile, resta au Canada, et réussit à esquiver la peine qu'il avait encourue. Il profita des gains illicites qu'il avait faits pour acheter en 1766 la seigneurie de son ami Péan (x). Sa famille devint une des plus riches et des plus influentes de la colonie, sous le régime anglais. L,'un de ses fils se fit prêtre, fut longtemps curé de Lorette, et devint même vicaire général du diocèse. Deschenaux s'occupa activement de peupler
très pamre qu'il était lorsqu'il vint en Canada, il s'en retourna extrêmement riche. »
{Mémoire sur les affaires du Canada , depuis 1749 jîisqu'à 1760, publié par la Société historique de Québec, 1838, p. 65).
(1) Archives du gouvernement de Québec, Actes de foy et hommage.
sa seigneurie de la lyivaudière. Il mit surtout à profit, pour cela, l'émigration acadienne qui s'opéra à cette époque du côté de Québec. Il avait, en 1770, sur ses terres en arrière de Saint-Charles, une soixantaine de familles acadiennes (*), sans compter celles qui s'étaient établies, quelques années auparavant, à Saint- Charles même, du temps de M. Dosque, leur ancien missionnaire de l'île Saint- Jean, devenu curé de Beaumont(2).
Ces familles acadiennes de Saint-Charles avaient été l'objet d'une attention toute spéciale de la part de Mme Péan, Marie-Angélique Renaud-Davesnes des Meloises, alors qu'elle était encore au Canada :
« On leur procura toutes les aisances qu'on put, dit un chroniqueur ; on alla même jusqu'à leur entretenir un chirurgien (3). »
Ce n'était pas sans besoin. Grand nombre de ces familles acadiennes avaient apporté
(1) Histoire de la Seigneurie de Lauzon, t. III, p. 153.
(2) M. Dosque fut transféré de Beautnont à la cure de Québec en 1769. Voir Henri de Bernière^^ p. 353.
(3) Mémoire cité plus haut, p. 63.
avec elles des germes de maladies ; et la mortalité, dans la paroisse Saint-Charles, atteignit en 1758 le chiffre énorme de quatre-vingtdix (!).
Deschenaux voulait faire une paroisse dans la partie de sa seigneurie en arrière de Saint- Charles, et obtenir un curé pour ses nouveaux censitaires de la première, deuxième et troisième Cadie.
Tout en modérant le zèle de* ce seigneur, qui lui paraissait aller un peu vite en besogne, M. Sarault communiquait à l'évêque tous les renseignements nécessaires pour l'établissement de la nouvelle paroisse : et ce fut lui qui suggéra de lui donner pour patrons les saints martyrs Gervais et Protais, dont on venait de retrouver les corps, avec celui de saint Ambroise, à Milan (2).
(1) Tauguay, A travers les registres, p. 167.
(2) ïls reposent aujourd'hui dans la crypte de la vénérable Basilique de Saiut-Ambroise, où nous eûmes le bonheur de célébrer la messe le 24 avril 1884.
Pendant la longue administration de M.
Sarault comme curé de Saint-Charles, notre pays traversa deux des périodes les plus critiques de son histoire, celle de la conquête, et celle de l'invasion du Canada par les Bostonnais en 1775. Que de sagesse et de prudence ne fallait-il pas à un curé, dans ces graves circonstances, pour maintenir ses paroissiens dans la voie du devoir !
Lors de la cession du pays à l'Angleterre, par exemple, que de tact et d'habileté pour ne pas froisser inutilement les sentiments patriotiques de nos Canadiens, tout en les exhortant à se soumettre à leurs nouveaux maîtres ! Il y a tant de choses qui sont de nature à irriter les hommes dans ce régime d'espionnage et de rigueur qui suit ordinairement la conquête d'un pays ! Le 30 mai 1760, par exemple, un mois après la glorieuse bataille de Sainte-Foy, qui n'a guère adouci l'humeur des conquérants, un habitant de Saint-Charles, le capitaine Joseph Nadeau, est pendu devant sa propre maison, soupçonné d'avoir encouragé ses concitoyens à la révolte et poussé quelques mili-
ciens de sa compagnie à joindre l'armée française.
Le général Murray, paraît-il, veut répandre la terreur dans cette région, pour « se venger des habitants de la côte sud qui ont protégé les maraudeurs de Lévis pendant tout l'hiver Q-). »
Le capitaine Nadeau était aimé et respecté. Il avait quelque instruction, et bien souvent nous avons remarqué sa belle et large signature dans les registres de Saint-Charles. Meunier de profession, il était propriétaire d'un moulin à vent ; et voici comment M. Papineau racontait un jour son exécution, dans une conférence donnée à Montréal. L'illustre orateur canadien, né en 1786, pouvait tenir les faits de témoins oculaires : il se trompe cependant pour l'endroit ; ce n'est pas à Saint-Thomas, mais à Saint-Charles que vivait Nadeau :
(c A douze lieues de Québec, un malheureux propriétaire d'un moulin à vent n'a pas été à l'armée. Il en était exempté par son état et par la nécessité de ne pas laisser mourir de
(1) J.-E. Roy, Histoire de la Seigneurie de Lauzony t. H, p. 339, IH, P. 7-
faim les femmes, les enfants et les vieillards du voisinage. Il fallait y laisser quelqu'un qui pût mouturer le peu de grain qui pourrait échapper au feu, au pillage, à la dévastation générale. Il avait quelques minots de blé de plus qu'il ne lui en fallait pour la consommation de sa famille : « Le roi de « France, avait-il dit, n'abandonnera pas le « Canada. Nos gens reviendront au printemps, (( je leur donnerai mon blé plutôt que de le « vendre aujourd'hui. »
ce Rapport de ce grave propos est fait au général Murray. Sa fureur est partagée par son entourage et ne connaît plus de bornes. « Il faut un exemple. Il faut frapper le pays de terreur ! » hurle d'un commun accord la bande forcenée.
« De suite l'ordre : « Un sergent, un caporal « et un parti de huit hommes se rendront à (( Saint-Thomas, demanderont au meunier s'il (( ne se nomme pas Nadeau, et sur sa réponse (c affirmative, le pendront à la vergue de son « moulin, y resteront deux heures, et après ce s'être assurés qu'il est bien mort, reviendront <c à Québec (*) .»
Il est de tradition, en effet, que le capitaine (i) Cité par De Celles, dans Papineau, p. 17.
Nadeau fut pendu à la vergue de son moulin, sur sa propriété, à Saint-Charles ; et la tradition ajoute que la chose se fit de grand matin, les habitants du village dormant encore. Un terrible spectacle les attendait à leur réveil . . „
Que de récriminations, sans doute, que de cris de rage, que de malédictions à l'occasion du douloureux incident que nous venons de raconter ! Le bon curé Sarault dut mettre à profit toutes les ressources de son zèle, de sa charité, de son art oratoire pour exhorter ses paroissiens à la modération, à la patience, à la soumission à l'autorité légitime.
Il fit plus : Nadeau était veuf, et laissait deux enfants, Thérèse, âgée de vingt ans, née d'un premier mariage, et Charles, issu du second mariage, qui n'avait que cinq ans. Le curé prit la jeune fille sous sa protection, la confia aux Ursulines, pour qu'elle y achevât son éducation, puis la maria au bout de deux ou trois ans à un honnête habitant de Saint- Charles (1).
(i) Guillaume Gosselin, bisaïeul de l'auteur. Il épousa Thérèse Nadeau le n avril 1763. Un de leurs enfants,
Quant à Charles Nadeau, il eut d'abord pour tuteur un de ses oncles maternels, puis son beau-frère de Saint-Charles, auquel il rendait un jour ce touchant témoignage :
((Je le remercie, ainsi que sa femme, ma sœur, des soins qu'ils ont bien voulu prendre de moi pendant mon enfance et ma minorité, intéressant à cet effet une personne charitable pour les services qu'ils n'étaient pas en état de me rendre par eux-mêmes. J'en serai éternellement reconnaissant (1). »
Cette personne charitable, c'était toujours le bon curé Sarault, qui avait pris les deux enfants du capitaine Nadeau sous sa protection.
Mais outre ce protecteur, Charles Nadeau en eut un autre, encore plus puissant, dans la personne du gouverneur même de la colonie. On lit en effet dans la Gazette de Québec du 29 septembre 1768 :
Joseph Gosselin, fit un cours complet d'études au séminaire de Québec, grâce à M. Sarault, entra dans l'état ecclésiastique, reçut les ordres mineurs, puis quitta la soutane. Il devint commis dans un magasin, à Québec, et périt, un jour, victime d'une explosion de poudre. (1) Papiers de famille.
(( Le 21 septembre dernier, à Saint-Charles, rivière Boyer, côte du sud, on présenta à Son Excellence le général de la province, le fils orphelin du capitaine Nadeau. Notre illustre et charitable gouverneur donna à cet enfant des marques d'une bonté vraiment paternelle. Il suivit en cela les mouvements naturels de son cœur noble et bienfaisant, toujours prêt à s'attendrir sur le sort des malheureux, et ordonna qu'on le mît en pension au séminaire, ajoutant : « C'est un général qui lui a fait perdre « son père, c'est un général qui lui en fera « retrouver un. » Son Excellence, en cette occasion, n'a pas seulement essuyé les larmes de cette famille, c'est une faveur à laquelle toute la nation sera bien sensible, et qui ne peut que nous confirmer dans notre attachement pour un gouvernement qui nous donne des maîtres si généreux.»
C'est Carleton qui était à cette époque gouverneur du Canada. Il y avait été envoyé en 1766 comme lieutenant-gouverneur à la place de Murray qui avait obtenu un congé d'absence ; et il venait d'être nommé gouverneur général :
« Son nom, dit De Celles, est resté gravé
dans la mémoire des Canadiens, entouré d'une auréole de respect et de reconnaissance ... Sa grandeur d'âme illumine d'un premier rayon d'espérance le ciel alors si sombre des Canadiens (*). »
Carleton connaissait déjà notre'pays. Il avait pris part à la bataille des Plaines d'Abraham : il y fut blessé en même temps que Wolfe et Monckton, et mis hors de combat. L'annaliste des Ursulines nous apprend qu'il « avait été abrité et soigné au vieux cloître, aux jours de son occupation militaire après le grand siège.»
Il est probable qu'il avait eu connaissance de l'exécution de Nadeau, au printemps de 1760 ; et ce que nous savons de son caractère nous porte à croire qu'il avait regretté de voir le général Murray prendre une pareille décision.
Nous savons d'ailleurs par la tradition que Murray lui-même n'eut pas plutôt ordonné l'acte cruel dont nous avons fait le récit, qu'il le regretta, et résolut de faire quelque chose
(1) Papineau, p. 8.
pour ceux qu'il avait rendus orphelins. Obligé de quitter le pays plus tôt qu'il ne s'y attendait, il confia à son successeur le soin de mettre sa pensée à exécution ; et ce que nous avons cité de la Gazette de Québec fait voir avec quel bonheur Carleton se rendit à son désir :
« Murray, écrit M. Roy, avait un caractère bouillant, singulièrement partagé entre la rudesse et la douceur. Il savait racheter ses emportements par des actes généreux. Sous une apparence sévère, il cachait un cœur sensible et plein de bonté.
« Après les avoir traités haut la main, après les avoir traqués comme des bêtes fauves, après avoir fait brûler leurs demeures, il se prit à aimer les Canadiens..., qu'il voyait aussi simples dans leurs mœurs qu'il les avait trouvés braves sur les champs de bataille . . .
« Appelé à gouverner dans les circonstances les plus difficiles, Murray finit par s'attirer l'estime et les sympathies des vaincus, . . (*)»
Mais revenons au curé Sarault.
(i) Histoire de la Seigneurie de Lauzon, t, III, p. 7.
Nous avons dit avec quelle sagesse il sut gouverner sa paroisse durant la période critique de la conquête. Il en fut de même lors de l'invasion du Canada par les Bostonnais :
« Pour dire la vérité, écrit à ce sujet l'auteur déjà cité de la Seigneurie de Lauzon, les habitants de la Pointe-de-L,évy, de Saint- Nicolas, de Saint-Michel et de Saint-Charles de Bellechasse s'étaient montrés fort sympathiques aux troupes du Congrès pendant tout le temps que dura le blocus de Québec (1). Quelques-uns même avaient embrassé avec tant d'enthousiasme la cause de l'indépendance qu'ils ne voulurent jamais revenir sur leurs pas, malgré les menaces des autorités, les sollicitations de leurs pasteurs et les excommunications lancées contre eux par l'évêque.
« On sait qu'à Saint-Michel de Bellechasse plusieurs colons moururent sans vouloir recevoir le prêtre et furent enterrés sur le bord des routes, privés des bénédictions de l'Eglise. »
Ecoutons sur la conduite des Canadiens à cette époque le témoignage si autorisé de Mgr
(i) D'après Mgr Briand, «presque toute la colonie désirait que Québec fût pris » par les Américains.
Briand, alors évêque de Québec : il écrit à sa famille, en France, quelques mois après l'échec des Américains :
ce Les habitants (canadiens) se rapprochent peu à peu ; mais je tiens ferme, et il faut se rétracter publiquement avant d'être admis aux sacrements, même à la mort. J'espère que par la miséricorde et la sagesse du Seigneur tout ceci tournera au bien de la religion, car mes chers enfants, que je connais quasi tous, — depuis trente-six ans que je suis ici, il n'y a guère d'anciens qui me soient inconnus — ces pauvres peuples, dis-je, ont de la religion, ils sont bons ; mais ils avaient été séduits. Ils le voient bien à présent. On s'était surtout attaché à les prévenir contre leurs curés, leur disant qu'il ne fallait pas les écouter, qu'ils n'avaient point à se mêler de la guerre, que ce n'était pas leur métier. Par ces discours, nos instructions sont devenues inutiles, d'où est venu le malheur des habitants.
« Enfin on peut dire cependant que la conservation de la colonie au roi d'Angleterre est le fruit de la fermeté du clergé et de sa fidélité ; car quoique les peuples ne soient pas opposés aux B os tonnais, ils ne se sont pas joints à eux,
et on n'en compte pas cinq cents qui aient suivi l'armée (américaine) ; encore le plus grand nombre n'était que des malheureux, des gueux et des ivrognes : mais on peut dire que presque toute la colonie désirait que Québec fût pris.
«Marie a conservé cette ville, qui restait seule fidèle, puisque les faubourgs eux-mêmes étaient nos ennemis. Aussi ont-ils été brûlés, soit par la ville, soit par les Bostonnais, ce qui a fait bien des misérables. Ils portent la peine de leur désobéissance (1). »
D'après Mgr Briand, c'est donc au clergé canadien surtout, et « à sa fidélité,» que l'Angleterre dut, à cette époque, la conservation de sa colonie ; et l'abbé Holmes ayant plus tard à revendiquer, à Londres, certains droits du séminaire de Québec, pourra avec raison faire valoir les grands services rendus à la Grande- Bretagne par notre clergé :
«Il n'y aurait, écrira-t-il, aucune exagéra-
(i) Lettre de Mgr Briand à sa famille, Québec, 27 septembre 1776, citée dans la Revue Canadienne -, t. VIII, p. 446.
tion à dire que la conservation de Québec, au siège de 1775, fut due principalement aux efforts physiques et moraux du séminaire de Québec i1).»
Nous avons vu qu'à Saint-Michel de Bellechasse un certain nombre de personnes moururent sans vouloir recevoir le prêtre, et furent inhumées sans les prières de l'Eglise. Nous ne sachons pas que pareils malheurs soient arrivés à | Saint-Charles : mais cela fut dû, sans doute, à la sagesse Mu curé, à ses bons conseils, à sa vigilance toujours aux aguets pour prévenir le mal. Qu'on en juge par la lettre qu'il écrivait un jour (6 nov. 1775) au major Baby, * un des hommes les plus influents à la ville et au château», au sujet d'un capitaine de milice de sa paroisse : on sait l'autorité dont jouissaient alors les capitaines de milice, sans compter celle qu'ils voulaient quelquefois s'attribuer :
« J'ai eu l'honneur, monsieur, de vous dire,
(1) Archives du Canada, Papiers d'Etat, Lettre de M, Holmes à Lord Glenelg, Londres, 16 juillet 1836.
au mois de septembre, que j'avais employé toute mon autorité pour détourner les orages qui s'étaient élevés contre le capitaine Royer, quoique ce ne soit pas mon homme, comme vous savez. Mais le bien du service et mon devoir le demandaient. Voilà ma règle. C'est par le même principe que je viens de lui donner aujourd'hui des avis importants :
((i° Au sujet des armes, je trouve qu'il a un peu étendu la permission qu'il a, dit-il, d'en laisser à qui il jugera à propos, ou qu'il n'a pas fait peut-être assez exacte recherche dans plusieurs maisons où il y en a encore, ce qui aurait de l'incdffivénien|£jsi $g>iemps redevenait critique ; ^
«2° A l'égard des procès, quelquefois en matière épineuse, où il intervient, non pas comme arbitre, ce. qui conviendrait, quand les parties l'appellent1, maïs comme ayant autorité pour cela — tanquàm potestatem habens. C'est sortir de sa sphère, et ses lumières sont trop bornées.
« Il a assez bien reçu ces avis ; mais je souhaiterais que vous voulussiez les appuyer. Vous le verrez vendredi ; dites-lui, je vous prie, que cela vous est revenu, sans lui faire connaître par quelle voie. Vos leçons n'en auront que plus de force.
a Ce n'est pas que je désire que vous le contristiez ; au contraire : mais il faut qu'il comprenne qu'il a besoin de s'observer pour ne donner prise à ses ennemis par aucun endroit.
« Excusez, monsieur, la liberté que je prends ; mais c'est qu'il m'a paru que vous voulez le bien.»
M. Sarault avait acquis beaucoup d'ascendant sur ses paroissiens, grâce à sa bonté, à sa sagesse, à sa générosité ; ils lui étaient très attachés.
Il avait d'ailleurs tout ce qu'il fallait pour se faire aimer dans une paroisse: excellent cœur, homme bien élevé, bon prédicateur, il avait une voix remarquable et chantait bien. Etant encore pensionnaire au petit séminaire de Québec, il avait été choisi par le Chapitre de la cathédrale comme l'un des quatre chantres que l'on entretenait pour le service de l'église, et auxquels on allouait des honoraires qui étaient fort appréciés à cette époque (1).
(i) V Abeille, IX, 30.
C'était un prêtre modèle, l'auxiliaire zélé et l'ami de son évêque. Nous le voyons assister à la sépulture de M^ D'Esglis, à Saint-Pierre de l'Ile d'Orléans, le 6 juin 1788; et lorsque M^ Briand mourut six ans plus tard, le 25 juin 1794, le pieux curé, empêché par les infirmités de la vieillesse, d'aller aux funérailles, — il devait mourir lui-même trois mois plus tard, — fit chanter à ses frais pour le vénéré défunt un service solennel dans les trois communautés religieuses de Québec, les Ursulines, l'Hôtel-Dieu et l'Hôpital-Général (*),
(1) Les Ursulines de Québec, t. III, p. 271.