LA PAROISSE SAINT-CHARLES
Naissance du docteur Labrie. — Les commencements de la paroisse Saint-Charles. — Couillard de Beaumont. — La rivière Boyer. — Maison où naquit Jacques Labrie.
JACQUES Labrie n'avait pas d'autre blason que celui de son mérite, de son travail et de ses vertus. C'était un fils du peuple, dans toute l'acception du mot.
Sa famille était originaire de Saintes ; et il y avait juste un siècle que son ancêtre, Pierre Nau dit Labrie, simple soldat, était venu se fixer au Canada, lorsqu'il naquit à Saint- Charles de Bellechasse, le 4 janvier 1784.
Voici son acte de baptême, tel qu'il se trouve aux archives de cette paroisse :
« Le quatre janvier mil sept cent quatrevingt-quatre, par nous soussigné, prêtre, vicaire
de Saint-Charles, a été baptisé Jacques, né de ce jour, fils de Jacques Nau dit Labry et de Marie-Louise Broussean, son épouse. Parrain, Jacques Nau dit Labry, grand'père ; marraine, Marie-Louise Dalère, illétrés. J.-J. Roy, Ptre (*). »
La paroisse Saint-Charles n'existait comme paroisse que depuis trente-cinq ans environ, ayant été érigée en 1749. Elle avait été ainsi appelée du prénom du seigneur, Charles Couillard de Beaumont, qui avait beaucoup contribué à son établissement, et fait don d'un terrain pour y construire une église. Charles Couillard était le petit-fils de Guillaume Couillard, gendre de Louis Hébert, le premier colon canadien.
Son père avait obtenu de l'intendant Talon, en 1672, la seigneurie de Beaumont, qui avait une lieue et demie de front, sur le fleuve, avec une lieue et demie de profondeur, entre la seigneurie de la Durantaie, à l'est, et celle de M. Bissot, à l'ouest :
(1) Archives paroissiales de Saint-Charles.
ce Les Couillard de Beaumont, écrit M. Roy, ont possédé cette seigneurie pendant plus d'un siècle et demi. Ils Pont ouverte, colonisée, et se sont si intimement mêlés à son existence qu'il est difficile de faire un retour vers les temps anciens sans rencontrer à chaque pas leur nom ou l'empreinte de leur oeuvre. Cette brave famille, aux mœurs antiques, qui donna, à la patrie ses enfants sans compter, a joué dans la colonisation de la rive sud du Saint- Laurent, tant dans la région de Beaumont qu'aux alentours de Saint-Thomas de Montmagny, un rôle qui n'est pas assez mis en lumière par les historiens contemporains (*). »
En 1713, Charles Couillard, fils du seigneur e Beaumont, représenta au gouverneur du Canada, M. de Vaudreuil, et à l'intendant Begon « que son père n'avait pas seulement établi la seigneurie de Beaumont, qui lui avait été accordée, et dont il était en possession depuis plus de quarante ans, mais qu'il s'était encore étendu dans la profondeur d'environ une lieue et demie au delà de la dite conces-
(1) Nicolas Le Roy et ses descendants, p. 148.
sion.» Il ajoutait «qu'il avait fait beaucoup de dépense sur ce terrain à lui non concédé, et concédé plusieurs terres, croyant que toute cette profondeur lui appartenait. Mon père ne s'est aperçu du contraire, disait-il encore, que depuis deux ou trois ans, lorsqu'il a reçu les titres de la concession de sa seigneurie. »
Charles Couillard priait donc le gouverneur et l'intendant d'ajouter à sa seigneurie de Beautnont cette lieue et demie de profondeur dont il avait pris possession sans titre, « attendu la dépense considérable qu'il avait déjà faite pour l'établir (1). »
Le marquis de Vaudreuil et l'intendant Begon trouvèrent sa demande parfaitement juste, et lui accordèrent, le 10 avril 1713, les titres de concession qu'il sollicitait.
C'est en 1749 que fut construite, dans la seigneurie de Beaumont ainsi agrandie, la première église de Saint-Charles, dont une partie subsiste encore, le chœur de l'église actuelle. Le premier curé arriva dans l'automne de la
(1) Tenure seigneuriale.
même année, et commença dès lors à tenir les registres de l'état civil.
Mais la colonisation de la vallée de la rivière Boyer avait commencé bien avant 1749, comme nous venons de le voir ; et en attendant qu'il y eût un curé résidant à Saint-Charles, les nouveaux colons étaient desservis soit à Saint- Etienne de Beaumont, soit à Saint-Michel de la Durantaie. On voit encore le sentier en diagonale par où ceux de Beaumont se rendaient tout droit à leur paroisse ; la route actuelle qui, du premier rang de Saint-Charles, court perpendiculairement vers le fleuve, ne fut ouverte que plus tard.
Nous avons donné l'origine du nom de la paroisse Saint-Charles. Celui de Bellechasse vient probablement des « Isles de chasse », indiquées déjà sur la carte de Champlain, faite en 1629, et appelées plus tard « Islets de Belle-chasse. » L,e nom de Bellechasse passa à la seigneurie de M. Alexandre Berthier, en face de ces islets, puis, par extension, à tout le comté, dont faisait autrefois partie la paroisse de Berthier.
Il est plus difficile de déterminer d'où vient le nom de la rivière Boyer. On se perd làdessus en conjectures. Risquons-en une à notre tour.
Les premiers colons canadiens donnaient volontiers aux différentes localités, aux rivières, aux îles, aux lacs qu'ils rencontraient sur leur passage, le nom de certains personnages dont ils aimaient, pour une raison ou pour une autre, à perpétuer le souvenir dans leur nouvelle patrie. La rivière Saint-Charles, au nord de Québec, a été ainsi appelée en souvenir de M. Charles des Boues, grand vicaire de Pontoise, en France, bienfaiteur insigne des Récollets, les premiers missionnaires de notre pays. La rivière Ouelle, également, porte le nom d'un autre ami du Canada, M. Houel, qui contribua beaucoup, avec Champlain, à faire venir ces bons religieux au Canada.
En donnant à la petite rivière qui se jette dans le Saint-Laurent entre Saint-Michel et Saint Vallier, le nom de Boyer, les premiers colons français au Canada n'auraient-ils pas voulu perpétuer la mémoire du fameux chirur"
gien Boyer, de Rouen, qui accompagna Champlain dans une de ses expéditions contre les Iroquois, celle de 1610, et pansa la bltssure qu'avait reçue en cette occasion le fondateur de Québec (*)? C'est une simple conjecture, mais qui ne me semble pas dépourvue de vraisemblance.
Le chirurgien Boyer fit un deuxième voyage au Canada, avec Champlain, en 16 13.
Champlain parle encore d'un Boyer, « aussi malicieux que grand chicaneur», qui faisait partie de la Compagnie des Marchands de Normandie (2). Quelques-uns ont pensé que ce pouvait être le même personnage ; mais cela n'est nullement prouvé. Ce Boyer avait envoyé quelques prétendus colons au Canada ; mais Champlain fut obligé de les renvoyer en France, parce qu'ils passaient leur temps « à chasser, pêcher, dormir et s'enivrer»: et à cette occasion, il fit quelques ordonnances « pour tenir chacun en son devoir », et pro-
(1) Œuvres de Champlain, p. 365, pag. inférieure.
(2) Ibid.% p. 968.
mulgua ce qu'on pourrait appeler le premier code canadien.
Il est bon d'ajouter qu'il n'y a jamais eu, à notre connaissance, de Boyer, dans le comté de Bellechasse ou les environs, qui aurait pu donner son nom à la rivière dont il s'agit ici.
Quoi qu'il en soit, les habitants de Saint- Charles apprécient beaucoup cette rivière, qui traverse leur paroisse dans toute sa longueur, et joue un rôle important dans le système d'irrigation de leurs terres. Sans elle, d'ailleurs, quelle monotonie ! Avec elle, au contraire, avec les collines gracieuses qui l'encadrent, comme les paysages sont beaux et variés ! Quelle magnifique perspective, par exemple, offre le village, avec sa modeste église, ses villas élégantes et ses riants bosquets, contemplé du côté opposé de la rivière ! Il y a là des points ;de vue qui nous ont toujours paru vraiment enchanteurs.
« La vaste plaine de Saint-Henri, écrit l'auteur de la Seigneurie de Lauzon, traversée du sud au nord par la rivière Etchemin, donne naissance à la rivière Boyer qui se jette dans
le fleuve Saint-Laurent, entre Saint-Michel et Saint-Vallier, après avoir arrosé sur son parcours la belle paroisse de Saint-Charles de Bellechasse. C'est sur les bords de cette rivière, large de trente pas environ, et qui traîne paresseusement ses eaux à travers des terres fertiles, que les colons des vieilles seigneuries de Beaumont, de Saint-Michel et de Saint-Vallier vinrent chercher de nouveaux établissements quand il n'y eut plus de place sur les bords du grand fleuve. Ce mouvement migratoire s'opéra à peu près dans le même temps que Fleury de la Gorgendière, Taschereau et Vaudreuil dirigeaient leurs efforts vers la Nouvelle-Beauce.
a En 1749, Charles Cou illard, seigneur de Beaumont, jetait les fondations d'une nouvelle paroisse sur les bords delà rivière Boyer et y fit élever une église. C'est aujourd'hui la paroisse Saint-Charles, ainsi nommée en l'honneur de son premier seigneur. La même année, les seigneuries de Vincennes, de Vitré, de la Livaudière et de la Martinière changeaient de propriétaires, et la colonisation guidée par les Couillard, les Roy et les Péan prenait un essor considérable dans cette région. Les défricheurs, en remontant le cours de la rivière Boyer,
eurent bientôt atteint les limites de la seigneurie de Lauzon, et c'est ainsi que Saint-Henri se trouva attaquée par deux côtés à la fois. La poussée venait de l'est et de l'ouest.
« C'est dans les fourches de la rivière Boyer, ainsi que l'on disait dans le temps, au milieu de belles forêts de bois francs, que les colons allèrent planter leurs tentes (l). »
Le grand'père du docteur Labrie fut un des premiers pionniers de la colonisation dans le bas de la paroisse Saint-Charles. Sa propriété était un peu à l'ouest de cette route dont nous avons parlé, qui conduit à Beau mont.
Sa maison, celle-là même où son petit-fils, le docteur Labrie, vint au monde, existait encore il y a quelques années: nous l'avons vue bien des fois ; c'était la demeure de notre grand'père maternel, dont Jacques Labrie était le frère aîné : maison de ferme ordinaire, n'ayant rien, à l'extérieur, qui la distinguât des autres habitations du voisinage. A l'intérieur, seulement, le portrait du docteur, sus*
(i) J.-K. Roy, Histoire d- la Seigneurie de Lauzon.
pendu à la muraille, dans la grand* chambre, et précieusement conservé comme une relique de famille, faisait l'effet d'un beau rayon de soleil de printemps sur quelque paysage déshérité de la nature. Nous n'oublierons jamais l'impression que produisit sur nous, lorsque nous la vîmes pour la première fois, cette figure distinguée, encadrée de beaux cheveux, aux traits fins et délicats, à l'œil vif et intelligent, au sourire bienveillant sur les lèvres.
Comment le jeune homme avait-il pu réussir à sortir de l'humble condition où sa naissance l'avait placé, pour s'élever au rang supérieur qu'il occupa dans la société canadienne ? Son histoire est intéressante, sans doute, mais n'a rien d'extraordinaire : c'est l'histoire d'un si grand nombre de nos hommes marquants d'autrefois !
Il y avait à Saint-Charles un curé dévoué, qui dépensait largement en bonnes œuvres, et spécialement pour la noble cause de l'éducation, la fortune dont il avait hérité de sa famille. L,e nom de Louis-Pascal Sarault est encore vivant dans notre paroisse natale, dont
il fut le premier curé, et qu'il administra durant quarante-cinq ans : arrivé à Saint-Charles en en 1749, il y mourut le 18 octobre 1794.
Avant de raconter ce qu'il fit pour l'éducation du jeune Labrie, disons un mot de uce prêtre distingué et bienfaisant.