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LE SEMINAIRE DE QUEBEC

Hommage au séminaire de Québec. — Directeurs du séminaire, du temps de Labrie. — Ses notes d'écolier. — Ses confrères de classe et leurs notes. — Denis- Benjamin Viger, au collège de Montréal. — Labrie et Morin.

Qaluons avec respect ce noble asile des ^ sciences et des lettres, ce boulevard de la nationalité canadienne française, cette institution admirable qui a traversé vaillamment les époques les plus critiques de notre histoire, qui a fourni à l'Eglise une légion d'apôtres et à l'Etat tant de citoyens instruits et dévoués. On ne sait pas tout ce que le pays doit de reconnaissance au séminaire de Québec. Il a été bien des fois le phare lumineux qui nous aidait à nous diriger sûrement, à travers les écueils, vers les espérances de l'avenir.

Nous ne pouvons résister au plaisir de citer

ici les nobles paroles que lui adressait un jour le vénérable Mgr Cooke, premier évêque des Trois-Rivières, au moment où il disait adieu à Québec pour aller prendre possession de son siège épiscopal :

« Dignes héritiers des vertus et des lumières de l'illustre Laval de Montmorency, fille chérie de ses successeurs dans le pontificat, respectable Maison des Missions-Etrangères de Québec, pourrions-nous vous oublier dans ce jour de séparation ? Vous avez conservé dans notre pays le précieux flambeau de la science ; vous avez' gardé fidèlement le dépôt des lettres sacrées et humaines pour les faire servir à la gloire de Dieu et à l'avantage de nos compatriotes ; auprès de vous nous avons puisé ce que nous possédons de piété, de zèle, de connaissances, de vertus sacerdotales. Aussi conserverons-nous religieusement le souvenir de votre générosité et de votre dévouement, et nos jeunes institutions se feront toujours un honneur de vous regarder comme leur guide, leur modèle et leur bienfaitrice (1). »

Jacques Labrie demeura toujours, lui aussi, (t) V Abeille, t. V, No. 7.

respectueusement attaché à cette maison où il avait fait ses études classiques. L,e séminaire ayant été attaqué par un correspondant du Canadien, le Courrier de Québec, dont le principal directeur était Jacques L,abrie luimême, répliqua :

« Vous ne connaissez ni cette sage maison, ni les messieurs qui la gouvernent ... Il n'y a personne qui s'efforce plus qu'eux de donner aux jeunes gens des sentiments loyaux et patriotiques. Ce n'est pas parce que je leur dois mon éducation que je parle ainsi, mais parce que j'ai l'avantage de connaître particulièrement leurs sentiments . . Je suis fâché, ajoutait-il, que le séminaire n'ait pas un meilleur avocat que moi . . . , mais je n'ai pas voulu laisser échapper cette occasion de prouver ma reconnaissance aux sages instituteurs qui ont guidé mes premiers pas dans la vie. Puissent tous ceux qu'ils ont instruits ne point dévier du sentier qu'ils leur ont tracé ! »

Les principaux directeurs du séminaire, lorsque Jacques Labrie y fit son cours d'études, étaient MM. Gravé, Robert, Lahailie, Antoine Bedard et Jérôme Demers. C'étaient tous

des hommes éminents, d'un grand savoir, d'une vertu éprouvée. Tous, à l'exception de M. Bedard, qui ne resta que quelques années au séminaire, furent longtemps vicaires généraux du diocèse, et supérieurs de leur maison à plusieurs reprises, M. Gravé, durant dix-neuf ans, M. Demers, dix-huit ans. M. Bedard était frère du célèbre patriote Pierre - Stanislas Bedard, qui fut l'un des fondateurs du Canadien, M. L,ahaille était un vieux gascon, né à Tarbes, qui avait fait ses études à l'université de Bordeaux :

cr Doué de très grands talents, dit un chroniqueur, il saisissait avec facilité ce qu'il y a de plus difficile dans les hautes sciences, et développait avec tant de netteté et de méthode celles qu'il enseignait, que ses jeunes auditeurs le suivaient toujours avec plaisir et presque sans aucun effort.»

Le jeune Labrie avait des talents brillants et beaucoup d'application au travail : sous la direction de ces maîtres habiles, il fit de très fortes études. Dans les quelques écrits qu'il a laissés, il cite souvent les auteurs classiques,

et particulièrement Jules César. Ses connaissances en histoire étaient considérables : on peut dire que l'histoire a été !a passion de sa vie.

Nous avons deux de ses notes d'écolier : l'une est datée du n août 1800 ; Labrie terminait sa troisième : l'autre est en date du 12 août 1801 ; il finissait sa seconde. Quel admirable témoignage à ses heureuses dispositions rendaient ses professeurs ! Quel beau portrait du jeune étudiant! Mais ce qui nous frappe le plus, c'est que Labrie paraît avoir été toute sa vie ce qu'il était écolier. Au physique, les traits se difforment quelquefois à tel point que certains personnages deviennent presque méconnaissables, avec les années. Mais au moral, il est rare que ne se vérifie pas la parole des saintes lettres : « Le jeune homme suit sa première voie, dans sa vieillesse même il ne la quittera point (1). »

Voici ce que disait de Labrie son professeur de troisième : nous traduisons du latin, car

(1) Proverbes, XXII, 6.

toutes les notes, à cette époque, se donnaient en latin :

« Doué d'un caractère doux comme le miel, orné des plus brillantes facultés de l'esprit, ce jeune homme s'est appliqué au travail durant toute l'année avec ardeur et persévérance ; il s'est acquitté de ses devoirs avec le plus grand soin et avec succès.))

Le professeur constatait ensuite que le jeune Labrie n'était au collège que depuis deux ans et que pour cette raison, sans doute, il n'avait pu être premier qu'une fois ; mais il avait toujours occupé une place honorable dans sa classe.

En seconde, son travail assidu est déjà récompensé : il est premier sept fois : voici, du reste, la note que lui donne son professeur :

«Il est le plus sage de toute la classe, au témoignage unanime de tous ses condisciples, et on ne peut donner assez d'éloges au soin et à l'application qu'il apporte à l'accomplissement de tous ses devoirs.»

Quelle belle pléïade de jeunes gens l'on voyait alors au séminaire de Québec, gravi-

tant autour des maîtres éminents que nous venons de nommer: parmi les confrères de classe de Labrie, Louis-Joseph Papineau, le futur orateur de l'assemblée législative, Antoine Parant, l'un des futurs directeurs du séminaire et l'un des fondateurs de l'université Laval (*), Louis Raby, René-Flavien Lajus, Barthélémy Fortin, Jean-Baptiste Kelly, qui seront l'ornement du clergé canadien ; et, dans les classes les plus voisines de la sienne, André Doucet, le futur curé de Québec et l'ami choyé de l'évêque Plessis, Philippe de Gaspé, le futur auteur ^des « Anciens Canadiens », Louis Plamondon, ce jurisconsulte distingué et instruit qui sera la gloire du barreau, Thomas Bedard, Pierre-Flavien Turgeon, le futur archevêque de Québec, Louis Moquin, cette autre gloire de l'ancien barreau, celui dont le grand juge du district, faisant son éloge, à ses funé-

(i) Voici les noms des directeurs du séminaire de Québec, fondateurs de l'université, tels que mentionnés dans la Charte royale : Louis- Jacques Caisault, Antoine Parant, Joseph Aubry, John Holmes, Léon Gingras, Louis Gin gras, Michel Forgues, Klzéar- Alexandre Taschereau, Edward- John Horan.

railles, disait publiquement « qu'il n'avait jamais voulu prendre une cause sans s'être assuré par les meilleures informations qu'elle était fondée en justice ! »

<c Au séminaire de Québec, écrit Bibaud dans son Panthéon Canadien, Louis Moquin étonna par son intelligence. Il fit son cours d'études en cinq ans.»

Puis il cite un trait qui rappelle l'histoire de Racine apprenant par cœur, en une nuit, un roman grec Q) dont ses maîtres jansénistes ne lui avaient pas voulu permettre la lecture :

ce Le Discours de Bossuet sitr P histoire universelle lui étant un jour, dit-il, tombé sous la main, et n'ayant pu se le procurer dans les boutiques de Québec, il l'apprit par cœur.»

Voici, d'ailleurs, la note que lui donnait un jour l'abbé Martin, son prof esseur de troisième :

(i) Le duc de Broglie racontant un jour cette anecdote, dans une conférence donnée à Paris :

« Je souhaite que tous les jeunes étudiants qui m'écoutent, disait-il. n'aient jamais lu de roman qu'en grec ; car j'imagine que le grec est à lui seul un contre-poison suffisant contre le venin de tous les romans du monde.» (I^e Correspondant du 10 mai 1870, p. 531).

(( Louis Moquin, toujours le premier de sa classe, s'est acquitté de ses devoirs avec une ardeur constante, et a fait des progrès vraiment étonnants — stupendo progressa. »

Le lecteur s'intéresse peut-être à ces notes d'écoliers d'autrefois. Faisons défiler devant lui, comme à une fin d'année académique, quelques autres confrères du jeune Labrie. Voici, par exemple, Louis-Joseph Papineau , le futur orateur de la Chambre : au physique, quel type achevé du jeune Canadien français bien élevé ! mais les qualités morales ne sont pas moins remarquables :

« Ce jeune homme, dit son professeur de troisième, est doué des plus belles facultés de l'esprit, et s'est livré au travail avec ardeur. Il se range parmi les meilleurs élèves. »

L'année suivante, le jeune Papineau s'est quelque peu relâché pour l'application ; mais « avec peu de travail, dit son professeur, il a brillé par ses succès dans toutes les matières. »

« Louis Plamondon, jeune homme docile et plein de talent : avec peu de travail et d'ap-

plication, il a été premier neuf fois, et a brillé parmi les meilleurs élèves. »

Voici maintenant Pierre-Flavien Turgeon, le futur archevêque de Québec, et son alter ego Joachim Ponsant :

(( Deux enfants charmants, dit leur professeur, pleins de douceur, vifs et exacts dans l'accomplissement de tous leurs devoirs. »

<( Aucun élève de la classe n'est plus sage que Flavien Turgeon, dit un autre professeur ; c'est un modèle pour l'exactitude et l'application au travail. »

Et son cousin Louis Raby, le futur curé de Saint-Antoine de Tilly et de Beaumont, qui laissera une si vive réputation d'esprit, de finesse et de malice :

« On ne peut guère lui reprocher qu'un peu de dissipation et de babil. C'est un élève laborieux. »

Enfin, voici deux jeunes rhétoriciens de 1804, que leur professeur met sur le même pied, Philippe de Gaspé et Joseph Painchaud :

« Deux jeunes gens de talent, doués d'une heureuse nature : ils ont brillé également

tous deux parmi leurs condisciples ; mais leur succès n'est pas dû autant à leur application au travail qu'aux excellentes facultés d'esprit dont ils sont ornés. »

Ces jeunes gens distingués restèrent toujours très attachés à leur Aima Mater. M. Papineau, entre autres, garda toute sa vie un excellent souvenir du séminaire et des prêtres qu'il y avait connus dans sa jeunesse. Il écrivit un jour, à ce sujet, une magnifique lettre à l'abbé Cyrille Légaré ; et celui-ci se proposait de l'insérer dans la monographie d'un des anciens directeurs du séminaire qu'il préparait avec soin. Tout cela, malheureusement» fut détruit dans l'incendie du 25 mars 1865, <luî consuma une grande partie de cette institution.

Entre tous les jeunes gens d'avenir que nous venons de nommer et avec lesquels il rivalisait par les talents, Jacques Labrie se faisait remarquer par la douceur et l'affabilité de son caractère. 11 avait, paraît-il, un cœur aimant, une âme tendre et sensible :

« Ce fut, dit son panégyriste, durant son cours d'études au séminaire de la capitale,

qu'il forma des liaisons étroites que le temps n'ébranla jamais. »

Il ne connut que plus tard Denis-Benjamin Viger, qui avait vingt ans de plus que lui, et avait fait ses études au collège de Montréal.

Ce collège, fondation du séminaire de Saint- Sulpice, datait de 1773. Il fut inauguré au presbytère de la Longue-Pointe, et continué au château Vaudreuil jusqu'en 1804, date de la construction du Petit Séminaire, à la montagne. C'est évidemment au château Vaudreuil que Denis-Benjamin Viger fit ses études. Il était cousin de Louis-Joseph Papineau ; tous deux étaient de Montréal : l'un descendit à Québec, pour y faire ses études, l'autre fréquenta le collège de sa ville natale ; et à cette occasion nous croyons devoii citer ici un curieux passage d'une lettre que l'intendant Dupuy adressait à la cour de France dès l'année 1727 :

« On n'aura pas manqué, disait-il, de vous envoyer un mémoire pour l'établissement d'un collège à Montréal. Cette vue est très louable en elle-même : elle frappe, au premier coup);

par son utilité, d'autant plus qu'il est véritable que les pensions des jeunes enfants sont fort chères à Québec. Mais comme toutes les classes ne sont point encore établies à Québec, ne vaudrait-il pas mieux les y parfaire et rendre d'abord complet le collège de Québec, avant que d'en établir un autre à Montréal, ce qui ferait sans nécessité deux collèges imparfaits? à moins que vous n'ordonnassiez les choses de telle façon que les classes qui manquent à Québec fussent établies à Montréal, ce qui donnerait lieu à la jeunesse de voir toute la colonie, et d'y prendre des liaisons, ceux de Montréal venant à Québec y commencer leurs études, et ceux de Québec allant à Montréal pour les y finir, ou vice versa, si le contraire était plus expédient (x). »

Cette opinion de l'intendant Dupuy sur l'avantage qu'il pouvait y avoir pour les jeunes gens de toute la colonie, de se connaître, de se rencontrer, de former entre eux des liaison s fraternelles et patriotiques, ceux de Québec allant à Montréal, et ceux de Montréal venant à Québec, pour y faire ou compléter leurs

(i) Paris, archives coloniales, Canada, Lettre de Dupuy au ministre, ier nov. 1827, vol. 49, fol. 435.

études, nous a paru intéressante à noter, d'autant plus qu'à l'époque où l'habile intendant exprimait cette opinion les moyens de communication entre les deux villes étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui.

Le collège de Montréal ne fut fondé, comme nous venons de le dire, qu'en 1773 ; et de suite il forma des hommes comme Denis-Benjamin Viger et ses cousins germains Jacques Viger, premier maire de Montréal, et Jean- Jacques Lartigue, premier évêque de la même ville.

Les liaisons patriotiques que souhaitait l'intendant Dupuy se réalisèrent. Louis-Joseph Papineau étudia au séminaire de Québec, en même temps que Jacques Labrie, et tous deux se lièrent d'une étroite amitié. Jacques Labrie, nous le verrons, alla s'établir à Montréal, où il fit la connaissance de Denis-Benjamin Viger.

Sitôt que ces deux hommes se rencontrèrent, il se sentirent fortement attirés l'un vers l'autre par la communauté de leurs vues et de leurs sentiments sur l'honneur, sur l'amour du travail, sur toutes les vertus qui font le bon

citoyen et peuvent le rendre utile à son pays. Nous avons nous-même entendu M. Viger faire le plus bel éloge de la science et du caractère de son ami Q) .

Ce ne fut également que plus tard que Jacques L,abrie connut M. Morin, lequel avait vingt ans de moins que lui ; mais il s'attacha alors à ce jeune homme, dont les talents brillants donnaient tant de promesses. Tous deux étaient du même pays natal (2) : leurs familles n'étaient probablement pas étrangères ; et le docteur Labrie dut favoriser plus tard de toutes ses forces l'élection de son jeune ami comme député du comté de Bellechasse.

(i) L'auteur doit en grande partie le bienfait de l'éducation à M. Denis-Benjamin Viger.

(2) M. Morin était de Saint-Michel, concession dite Vide-Poches ; le docteur Labrie, de la paroisse voisine, Saint-Charles de Bellechasse. — Morin naquit à Saint- Michel le 13 octobre 1803 ; il avait 40 ans lorsqu'il épousa en 1843 Al vine- Adèle Raymond, sœur de Mgr Joseph- Sabin Raymond.

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