CHAPITRE VI
OPINIONS POLITIQUES DU Dr LABRIE
Au bureau du Dr Blanche t — Le Canadien. — Opinions modérées de Labrie. — Le Courrier de Québec. — Situation matérielle des Canadiens sous le régime français et sous le régime anglais, comparée. — Opinion de Jacques Labrie sur Bonaparte. — Projet d'une édition de Berquin.
Jacques Labrie termina son cours d'études classiques dans l'été de 1804; puis il se prépara à embrasser la carrière où l'appelaient son tempérament et ses goûts. Il avait vingt ans.
Il étudia la médecine à Québec, sous le célèbre docteur François Blanchet, l'une des gloires de la profession médicale en Canada, homme instruit et éminemment distingué, dont le nom se trouve mêlé à la plupart des
travaux utiles, des fondations, des grandes œuvres de l'époque.
Le bureau du docteur Blanchet n'était pas seulement une haute école de science médicale, c'était aussi un foyer de patriotisme. Le docteur aimait passionnément son pays, et mettait à le servir tout l'entraînement de sa généreuse nature. Il fonda en 1806, de concert avec MM. Bedard et Taschereau, le Canadien, en opposition au Mercury, l'organe des Anglais du Canada. Ceux-ci, un grand nombre du moins, se montraient plus anglais que les Anglais mêmes de la mère patrie, s'attribuaient le monopole de la loyauté et mettaient en suspicion celle des Canadiens français. C'était le « Family Compact » signalé naguère par lord Grey. On aura une idée de l'esprit qui animait le Mercury, par les lignes suivantes de ce journal :
« Cette Province (du Bas-Canada), disait-il, est déjà trop française pour une colonie britannique. Que nous soyons en paix ou en guerre, il est essentiel que nous fassions tous les efforts possibles et que nous prenions tous les moyens
avouables pour nous opposer à l'accroissement de l'influence française. Il y a quarante-sept ans que nous sommes en possession du Canada, il n'est que juste que cette Province devienne anglaise. . . »
C'est en opposition à ces prétentions vraiment révoltantes pour ceux qui les premiers avaient défriché et colonisé le pays, que fut fondé le premier Canadien.
L'on sait que la grande liberté avec laquelle ce journal ne craignit pas de revendiquer les droits politiques des Canadiens français lui valut l'animadversion du gouverneur Craig, et à ses fondateurs l'honneur d'aller en prison et d'être les premiers martyrs de la liberté de la presse en Canada.
M'est avis que le jeune Labrie ne se laissait pas entraîner avec la même impétuosité que son maître le docteur Blanchet dans le courant politique. Il y a des nuances même dans le patriotisme le plus sincère.
Laissons de côté les Canadiens français qui, pour des considérations personnelles, trahirent les intérêts de leur nationalité : comme, par
exemple, ceux qui, en 1791, par une aberration inconcevable, votaient contre l'élection de leur propre compatriote, M. Panet, à la présidence de l'assemblée législative.
Ces Canadiens anglornanes, qui affichaient du zèle pour tout ce qui était anglais, et ne montraient que tiédeur pour leur nationalité, nos pères les appelaient finement des Chouayens y leur appliquant le sobriquet injurieux qu'on avait donné à quelques soldats qui avaient montré peu de bravoure lors de la prise d'Oswégo (Chouaguen, comme l'appelaient les Français). Labrie n'était certainement pas chouayen.
Laissons de côté, également, ceux qui, à la même époque, impérialistes déjà, quoique le mot ne fût pas encore inventé, souscrivaient des sommes considérables pour soutenir les guerres de l'Angleterre en Europe (*), et cela sans y être aucunement obligés, uniquement par zèle.
Mais on peut aimer sincèrement son pays,
(1) Les Ursulines de Québec, t. III, p. 207
et différer d'opinion sur les moyens à prendre pour lui assurer la liberté politique, la jouissance de tous ses droits, un bon et honnête gouvernement, ou bien sur la mise en œuvre des moyens eux-mêmes. Aux yeux d'un certain nombre, le Canadien, — remarquons qu'il s'agit du premier Canadien, celui de 1806, et non pas du Canadien ressuscité par Etienne Parent en 1831 — paraissait un peu trop intransigeant, un peu excessif dans sa manière de combattre les abus. Son épigraphe seule, Fiat justitia, ruât cœhtm, annonçait une guerre à outrance, et sentait la poudre :
<c Le Canadien, journal fondé pour soutenir les intérêts du peuple, attaquait avec force, dit l'abbé Ferland, les abus de l'administration ; quelquefois néanmoins il dépassait les bornes de la modération et de la prudence, et publiait des articles qui pouvaient être mal interprétés par les ennemis du peuple canadien. . . (x) »
Jusqu'au traité de Versailles (2), qui consacra
(1) Etude sur Mgr Plessis, dans le Foyer Canadien, M, p. *37.
(2) Le 3 septembre 1783.
l'indépendance des Etats-Unis, un grand nombre de Canadiens, même de la classe instruite, entretenaient l'espoir que le Canada serait bientôt rendu à la France. Après le traité, on écrivait de Québec à Paris: «La paix est donc faite L . . Nous avons perdu tout espoir de retourner à l'ancienne patrie. On ne saurait s'imaginer la consternation générale que cette nouvelle a répandue dans notre pauvre pays (1). »
Vint ensuite la Révolution française, qui raviva les espérances.
La France, alors en guerre avec l'Angleterre, était représentée aux Etats-Unis par des esprits exaltés, les Genest, les Adet, les Faucliet, qui, non contents de soulever le peuple Américain contre la Grande-Bretagne, envoyaient des émissaires au Canada pour y semer la révolte contre notre nouvelle mère patrie. Washington, qui tenait à rester en paix avec l'Angleterre, eut toutes les peines du monde à calmer ses concitoyens ; et de son côté nctre gouverneur, le bon et sage Carleton, devenu Lord Dorches-
(i) Les Ursulines de Québec, t. III, p. 155.
ter, dont le noble caractère avait tant d'analogie avec celui de Washington, dut faire appel au clergé canadien pour l'aider à maintenir les habitants de nos campagnes dans la voie du devoir. On avait répandu le bruit « qu'une flotte française, partie des côtes des Etats-Unis, allait peut-être remonter le Saint-Laurent (1) » : les habitants ne pensaient plus qu'à la France, dont les émissaires les avaient « séduits », et, selon l'expression de Mgr Hubert, ils étaient « frappés du nom de Français. » La plupart ne pouvaient se faire à l'idée que le pays restât soumis à l'Angleterre : ils ne songeaient qu'à l'ancien régime.
Il appartenait au clergé et à|la classe instruite, en général, de faire l'éducation politique des Canadiens français et de leur apprendre à ne jamais oublier sans doute ce qu'ils devaient à la France* de noble et de glorieux, mais en même temps à se montrer de fidèles sujets de leur nouvelle mère patrie, à s'attacher aux libertés constitutionnelles que l'Angleterre
(i) Mandements des êvêques de Québec, t. II, p. 47 r.
nous avait données, et à ne point regretter l'ancien régime.
L'expérience a prouvé qu'ils n'ont point failli à leur tâche.
Jacques Labrie appartenait au grand parti patriote, dont Papineau allait prendre bientôt la direction politique. Il était franchement de ceux qui, tout en soutenant les droits des Canadiens français à la conservation de leur langue, de leurs lois et de leur religion, déclaraient qu'il fallait accepter loyalement le régime anglais, s'attacher à la constitution de 1791, même avec ses défauts, combattre les abus du pouvoir, mais ne pas ébranler la constitution elle-même. On ne pouvait, disait-il, jouir de plus de liberté que sous la constitution anglaise. Il fallait faire dans ce sens l'éducation du peuple, il fallait lui procurer des écoles, de l'instruction, de la lumière.
Admirons la sagesse et le courage de ce jeune homme de vingt-trois ans. Il est encore étudiant en médecine. Avec Louis Plamondon, qui vient de terminer son droit, et un autre dont nous n'avons pu retrouver le nom, il se décide à
fonder un journal, qui représentera l'opinion des patriotes modérés, et combattra énergiquement à la fois et prudemment, le Mercury, l'ennemi des Canadiens français. Le Courrier de Québec paraîtra deux fois par semaine, et formera à la fin de l'année deux beaux volumes d'environ deux cents pages format in-octavo. Il sera imprimé au numéro 19, rue Buade, à l'établissement de M. Desbarats.
Le Courrier de Québec prit pour épigraphe ces paroles de Juvenal :
Gratum est quod patriœ civem populoque dédis t?\ Si /ad s ut patriœ sit idoneus . . .
Dans cette épigraphe, rien de belliqueux, rien d'agressif, mais une grande et féconde idée : un bon citoyen doit travailler à se mettre en état de servir sa patrie.
Le prospectus du nouveau journal parut dans l'automne de 1806, son premier numéro, le 3 janvier 1807 ? ^es jeunes rédacteurs exprimaient en termes heureux le but de leur entreprise :
<( Chercher, disaient-ils, à rendre utiles à son
roi, à son pays, à ses concitoyens, les prémisses de sa jeunesse, doit être la passion des âmes vertueuses et bien nées. Il semble que, sur la fin de sa carrière, rien ne doit la rendre plus agréable que le souvenir d'une jeunesse consacrée uniquement à ses devoirs et à l'utilité publique. Tel fut le but qui nous engagea à entreprendre cette nouvelle publication.
« Liés depuis longtemps par une conformité de goxits et de caractères, nous nous voyons souvent, nous étudions ensemble; et, réellement amis du pays qui nous a vus naître, nous déplorions en secret le peu de moyens qu'a une partie de nos concitoyens d'acquérir des connaissances, et le peu d'usage qu'en fait une autre. »
Du reste, rien de signé, dans ce journal, pas plus que dans aucune publication de l'époque. On ne peut que conjecturer, d'après les circonstances, ou d'après le sujet des articles, quel en était l'auteur. M. Bibaud est un des premiers, croyons-nous, qui aient avoué publiquement la paternité de leurs écrits, lorsqu'il fonda sa Bibliothèque canadienne en 1825.
Dès le premier numéro, le Courrier de
Québec se montre sous ses vraies couleurs. Il pose carrément ces deux problèmes : Premièrement, les Canadiens étaient-ils plus heureux sous l'empire des rois de France qu'ils ne le sont sous celui des rois d'Angleterre ? Deuxièmement, peuvent-ils désirer le règne despotique et militaire de Bonaparte ? Puis, dans une série d'articles, il s'attache à résoudre ces deux problèmes dans la négative.
Faisons deux courtes citations, pour montrer le style et la manière de l'écrivain. Il compare la situation matérielle du Canada depuis la conquête avec ce qu'elle était auparavant :
« Qu'est devenu le Canada sous un gouvernement si différent de celui auquel il obéissait sous la domination de la France ?
« La population, que les combats y avaient diminuée, s'est sensiblement accrue, et on l'estime aujourd'hui à trois cent mille âmes. La province n'a pas dû cette augmentation à de nouveaux colons ; c'est la paix, c'est la multiplication des travaux utiles qui a produit cet heureux événement.
« Les premières années de tranquillité ont servi à retirer la colonie de cette espèce de
cahos, où une guerre malheureuse et destructive Pavait plongée. Les améliorations n'ont pas tardé à suivre.
« En changeant de domination, le Canadien a oublié ses anciens penchants ; les exercices de la guerre, qu'il ne faisait plus, ne lui ont pas semblé mériter son attention ; les ressources précaires de la chasse ont été laissées de côté, et l'agriculture, qui s'est élevée sur leurs ruines, a fait des progrès assez sensibles. D'abondantes moissons sont venues couronner les travaux du laboureur, les troupeaux se sont multipliés, l'aisance s'est accrue en même temps, et le pays a pu exporter plusieurs des articles qu'il était obligé de faire venir des marchés étrangers, sous l'ancien régime . . . »
Il fallait bien, en effet, se rendre à l'évidence, et, quelque affectueux souvenir que l'on gardât pour l'ancienne mère patrie, avouer que la situation matérielle du Canada, depuis la conquête, était meilleure qu'elle n'avait été à aucune époque du régime français.
Les Canadiens avaient plus d'initiative personnelle. N'ayant plus à compter que sur eux-mêmes pour vivre, ils se livraient avec ardeur à la culture du sol. Autrefois, sous le
régime paternel des rois de France, ils étaient comme des fils de famille qui attendent tout de leurs parents, s'amusaient à courir les bois, à faire la chasse et la pêche, à amasser des fourrures pour se procurer les provisions et les vêtements que leur envoyait la mère patrie. Mais arrivait-il quelque accident, quelque, perte de navires, la colonie était aux abois.
Après le fameux naufrage de la Seine, en 1704, Charlevoix écrivait:
« On ne s'était pas encore avisé au Canada de faire de la toile. La nécessité fit ouvrir les yeux sur cette négligence, on y sema du chanvre et du lin, qui réussirent au delà de ce qu'on avait espéré. »
Mais pourquoi les Canadiens « ne s'étaientils pas encore avisés de faire de la toile ? » La chose ne leur était pas permise. Ecoutons l'intendant Raudot : il écrit à la cour en 1706 :
« C'est une augmentation d'obligation que ce pays vous a, que la permission que vous donnez aux pauvres gens de faire de la toile et quelques mauvaises étoffes pour se couvrir. S'ils n'en avaient pas fait un peu, la moitié des
habitants seraient sans chemises. Ils ont tous besoin d'en faire, car l'on peut dire que dans ce pays-ci il n'y a personne de riche et à qui tout ne soit nécessaire pour pouvoir subsister ...»
Quelle ironie, vraiment ! Quand on songe que nos ancêtres n'avaient pas encore eu jusque-là la permission de faire de la toile et des « étoffes pour se couvrir ! » On voulait les obliger à se pourvoir de leurs besoins en France : le Canada devait être un débouché pour les produits français: on ne songeait qu'à une chose, en faire « un pays utile à la France ! »
Faut-il s'étonner que la colonie fût restée en arrière pour l'industrie et l'agriculture? Faut-il s'étonner que la cherté des vivres et la misère occasionnassent quelquefois des soulèvements populaires ? On en cite un, en particulier, qui eut lieu dans les environs de Québec en 17 14 : c'était « la veille de la Saint- Barthélemi : » un certain nombre d'habitants de Saint-Augustin et de L,orette se réunissent et décident de se rendre à la ville pour se plaindre auprès des autorités de la cherté des
marchandises. Le Conseil supérieur ordonne une enquête, et fait mettre en prison les chefs du mouvement. Voici en quels termes était conçue la plainte du procureur général :
(( Plusieurs habitants des côtes voisines se sont attroupés sous prétexte de la cherté des marchandises et de représenter leur misère ; il s'en est trouvé parmi eux quelques-uns assez téméraires pour s'être armés de fusils, et ont été vus par différentes personnes : ils ont poussé leur insolence jusqu'au point de faire des menaces d'entrer dans la ville ainsi attroupés, si on n'écoutait leurs remontrances ; et ils ne se sont retirés que sur ce qu'ils ont appris que les troupes et les milices de cette ville étaient commandées pour marcher à eux . . . (1). »
S'* attrouper pour représenter leitr misère : quel crime abominable de la part de ces pauvres gens !
Voilà quelle était la situation matérielle des Canadiens, sous le régime français, un demisiècle avant la conquête. Elle ne fit qu'em-
(i) Jugements et délibérations du Conseil Supérieur -, t. VI, p. 834.
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pirer avec les années : Mgr Dosquet écrit à la cour en 1738 :
« Il n'y avait pas dans ce pays, il y a vingt ans, la misère qu'il y a aujourd'hui . - . Le commerce est tombé... On n'y voit point d'argent . . . »
« Cette colonie n'a aucune ressource, écrit Mgr de Pontbriand en 1742. S'il arrivait une année de disette plus grande que celle-ci, il y aurait tout à craindre ...»
Enfin, voici 1759» . . L'heure de la séparation d'avec la mère patrie a sonné. La colonie est cédée à l'Angleterre ; la France se retire ; et les Canadiens, qui combattent bravement depuis tant d'années pour lui rester fidèles, libres désormais de se livrer tout entiers à la culture de leurs terres, ne tardent pas de jouir de la récompense de leur travail, et d'une douce aisance qui les aide à accepter plus facilement le nouveau régime.
C'est ce que Jacques Labrie constatait, comme nous l'avons vu, dans le premier numéro de son Courrier de Québec.
Il se demandait, de plus, si les Canadiens
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pouvaient désirer le règne despotique et militaire de Bonaparte. L'empereur était alors dans toute sa gloire ; mais nos ancêtres, en général, ne se laissaient pas facilement éblouir. Ils pouvaient juger très sainement Bonaparte d'après ses actes, le récit de ses campagnes, ses marches forcées à travers l'Europe, le bruit de ses armes, dont l'écho retentissait jusqu'en Amérique : la fameuse légende napoléonienne, qui justifie et glorifie tout, n'avait pas encore été créée. On admirait sans doute le génie incomparable (x) du guerrier, du stratégiste ; mais on jugeait sévèrement l'homme d'état, qui ne sut jamais mettre un frein à son ambition, qui, pour l'assouvir, abusa de la générosité de la France pour lui demander durant des années le sacrifice héroïque de ses enfants, ordonna le blocus continental, mit tout à feu et à sang dans l'Europe entière, fit des milliers d'hécatombes humaines, et osa porter une
(i) « I>e plus grand génie des temps modernes, avec un égoïsme égal à son génie», a dit quelque part M. Taine. {Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1907, p. 793).
main sacrilège sur le chef vénéré de la chrétienté.
Citons ici quelques lignes de l'écrivain du Courrier de Québec : on croirait lire une page de M. Iung ou du colonel Charras :
(( Jamais, dit-il, le plus absolu des rois de France n'exerça une autorité aussi arbitraire que celle qu'exerce le parvenu corse. Sujets, alliés, amis même, personne ne peut se flatter de pouvoir s'y soustraire. Sa funeste influence se fait sentir du centre de la capitale jusqu'aux extrémités du monde. Ses désirs, qui sont immenses, égalent son ambition, qui voudrait tout asservir. Les maux de ses semblables font peu d'impression sur son cœur endurci : qu'il atteigne son but, et il est content, quelle que soit la nature des moyens qui l'y conduisent. La vie, les biens de ses sujets sont tous des articles dont il dispose suivant son bon plaisir; et cela, sans qu'il soit permis de se récrier. On l'a vu, et on le voit encore tous les jours, arracher du sein de leurs familles les fils chéris qui en devraient faire la consolation, les forcer de se ranger sous ses drapeaux, pour remplacer les malheureuses victimes de son ambition folle et immodérée, et en faire par
là les soutiens de l'esclavage dans lequel il voudrait plonger toutes les nations . . . »
Voilà la vie, le mouvement et l'entrain que Jacques Labrie mettait dans son journal. L,e Courrier de Québec avait de la variété ; il n'était pas un journal exclusivement politique, c'était plutôt une espèce de revue bi-hebdomadaire, dans laquelle on publiait des morceaux littéraires, des pièces de poésie, des articles sur l'agriculture et les différentes industries. Il y avait surtout une série d'articles remarquables sur l'histoire du Canada.
Encouragé par le nombre d'abonnés qui recevaient son journal, le jeune Labrie, toujours pour donner de la lecture au peuple, conçut un nouveau projet, celui de publier une édition de Berquin (*) : il parait que Berquin était alors à la mode. Il annonça son projet dans le Courrier :
« Le soussigné, dit-il, se propose de publier,
(i) Arnaud Berquin. poète et prosateur français, né vers 1749 à Langoiran, dans la Gironde, mort le 21 décembre 1791.
par souscription, une édition des meilleures pièces de Berquin, avec des notes.
« Il en sortira un volume de cent pages par mois. La collection comprendra dix-lmit volumes ... Le prix de la souscription pour chaque volume broché est de trente sous, payable lors de la livraison.
<( Le succès qu'ont eu en Europe les ouvrages de Berquin, le vif intérêt qu'ils y ont excité font espérer qu'une édition de ce qu'il y a de mieux sera reçue avec empressement par ceux à qui elle est respectueusement adressée. »
Quelque temps après, il annonçait ce que contiendrait le premier volume : le Contre- Temps utile ; le Service intéresse, et quelques autres petites pièces ; le Page, drame en un acte.
Bientôt cependant le jeune Labrie dut se préparer à partir pour Edimbourg, où on l'envoyait compléter ses études médicales ; et il ne fut plus question de l'édition de Berquin. Le Courrier de Québec lui-même suspendit sa publication et fit ses adieux à ses lecteurs, le 27 juin 1807, c'est-à-dire, vers l'époque du
départ de Jacques Labrie pour l'Europe : ce qui confirme l'opinion que c'est bien lui qui en était l'âme et le principal directeur.
Il reparut cependant le 30 janvier suivant, et continua sa publication jusqu'à la fin de 1808, cessant alors définitivement de vivre. On a trois volumes du Courrier de Québec, d'environ chacun deux cents pages. Les éditeurs donnèrent en appendice, à la fin du dernier volume, le Voyage en Canada, par le R. P. Emmanuel Crespel, rêcollet, et son naufrage sur Pîle d^Anticosti en 1736,
On le voit, ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on s'occupe de nos archives, et de leur impression. Sachons rendre justice aux précurseurs qui, avec tant de mérite, nous ont précédés dans cette noble voie.