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Le docteur Labrie [microforme]

Le 30 novembre 1831, l'assemblée législative du Bas-Canada,f formée en comité général sous la présidence de M. de Saint- Ours, votait une somme considérable pour la publication d’un grand ouvrage en trois ou quatre volumes in-octavo, consistant en une histoire complète du Canada depuis son établissement jusqu’à la campagne de 1812, la première histoire de notre pays depuis celle de Charlevoix, et couvrant près d’un siècle de plus que cette dernière.

L'auteur de cet ouvrage, député luimême, venait de mou“r prématurément,

“à peine parvenu au midi de la vie, victime de son zèle pour l'éducation populaire. ” A la dernière session, le printemps précédent, il était à son siège, et prenait part aux luttes homériques de l’époque pour la revendication de nos libertés politiques. La session terminée, il n’avait cherché de repos que dans le travail, et avait ‘“ contracté, dit le Dr Meilleur, une. maladie mortelle causée par des misères et la fatigue extrême qu'il avait eues en visitant, dans l’automne de 1831, les écoles du comté qu’il représentait dans le Bas-Canada. ” (1)

Sa mort excitait des regrets universels :

le Dr Labrie, député des Deux-Montagnes, avait acquis l’estime de tout le monde par sa grande bienveillance, par la franchise et l’aménité de ses manières, par son dévouement à toutes les nobles causes. ‘“ L’humanité, disait un de ses confrères, déplore la perte d’un zélé défenseur, notre profession, un de ses plus

(1) Mémorial de l'Éducation, p. 194.

riches ornements, et la patrie, un de ses meilleurs citoyens. ” (1)

Tout ce qu’il y avait de plus distingué dans la chambre, MM. Papineau, Neilson, Morin, Mondelet, Quesnel, Demers, etc., rendirent hommage à son caractère élevé, à ses talents, à ses vastes connaïissances, à l'attachement :aébranlable qu’il professait pour son ays. Il n’y eut qu’une voix pour prorlamer le mérite et la valeur de l’œu-

4 vre colossale qu’il avait entreprise et me-

née à bonne fin, maïs qu’il n’avait pas eu le temps de publier.

‘€ Cette Histoire du Canada, dit M. Papineau (2), je l’ai vu naître sous mes yeux ; j'ai suivi l’auteur d’un œil attentif, et j'ai été à même de juger, de chérir et d’admirer son ouvrage. Sorti des rangs inférieurs de la société, sans fortune, sans secours, le Dr Labrie s'est élevé à une position des plus utiles et des plus honorables. Il n’a reculé devant aucun travail, aucun sacri-

(1) Eloge du Dr Jacques Labrie, par le Dr X, Tessier, président de la Société de Médecine de Québec. (Le Canadien, 7 janvier 1832.)

(2) Le Canadien, 3 décembre 1831.

fice, aucune privation même, pour amasser les matériaux nécessaires à la création de son œuvre. Il ne laisse pour toute fortune à sa famille qu’un nom sans tache et le souvenir d’une vie pleine de mérites :

à son pays, il lègue une œuvre immortelle, une histoire complète du Canada.

Acceptons avec reconnaissance cet héritage, et faisons-en profiter non seulement notre génération, mais toutes les généra- 1 tions futures. ” À La requête (1) sollicitant de l’aide pour la publication de cette histoire du Canada avait été présentée à la chambre, avec l’agrément du gouverneur-général, lord Aylmer, par M. Augustin-Norbert Morin, l’ami personnel du Dr Labrie. On sait j avec quelle conscience M. Morin pesait ‘ toujours ses paroles : 1 “ Je connais, dit-il, le manuscrit de L.

l'Histoire du Canada de feu Jacques Labrie, ayant eu occasion de l’examiner à plusieurs reprises, et d’en conférer avec l’auteur depuis plusieurs années, et particulièrement peu de temps avant sa mort.

(1) Pétition de la veuve Labrie pour la publication de l'Histoire du Canada, 21 novembre

Je sais que M. Labrie, qui y a travaillé surtout depuis 1825, s’est procuré et a consulté, outre un grand nombre de manuscrits originaux, presque tous les écrivains français et anglais qui se sont occupés de l’histoire de cette partie du globe, depuis l’époque de sa découverte. Je regarde son histoire comme exacte et impartiale. Outre la suite des événements généraux, divisée par époques, une partie spéciale de ce grand travail, divisée de ia même manière, est consacrée à l’agriculture, au commerce, aux institutions civiles et religieusès de chaque époque. L’auteur en était rendu à la fin de la dernière guerre avec les Etats-Unis d'Amérique, lorsque la mort l’a enlevé à ses amis et à son pays. J’estime que l’ouvrage pourra former de trois à quatre volumes de format octavo....(1)

La chambre avait, les années précédentes, encouragé généreusement la publication de l’ouvrage topographique de M.

Bouchette : (2)

(1) Minutes des témoignages pris devant le comité spécial auquel a été renvoyée la pétition de Marie-Marguerite Gagnier, veuve La-

brie. (Journaux de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada.)

(2) British Dominions in North America.

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‘“ L'histoire, dit M. Mondelet, est bien aussi importante que la topographie :

celle-ci fait connaître la situation, l’étendue, les produits des terres ; l’histoire ouvre le domaine des expériences humaines ; elle montre ce qu’il y a de grand et de beau, pour limiter, ce qu’il y a de vicieux et de criminel, pour le fuir. L’histoire joue, dans l'éducation, un bien plus grand rôle qu’on ne pense, et surtout l’histoire de la patrie. Mais cette histoire est encore trop peu connue ; elle devrait l’être généralement. ”

Le crédit demandé pour la publication de l'Histoire du Canada du Dr Labrie, comme je l'ai dit plus haut, fut voté par la chambre. M. Morin se chargeaïit gracieusement de surveiller cette publication, à laquelle il portait un intérêt tout particulier.

L'année suivante, cependant, Île conseil législatif modifia les résolutions de la chambre d’assemblée. La somme qui avait été votée pour encourager la publicaton de l'Histoire du Canada, fut accordée à la Société littéraire et historique de Québec, afin de lui permettre d’ache-

ter des héritiers du Dr Labrie, ‘“ pour l’a-

vantage du public et pour l’encourage-

ment des connaissances et recherche: historiques, ” tous les manuscrits, notes et documents qu’il avait laissés à sa mort.

Ces manuscrits, une fois acquis, devaient

rester sous la garde de la dite Société, et.

devenait sa propriété. (1)

Qu'arriva-t-il ensuite ? La Société littéraire et historique de Québec fit-elle des démarches pour se procurer les manuscrits du Dr Labrie ? Ces démarches furent-elles infructueuses ? Les héritiers du Dr Labrie refusèrent-ils, avec une fierté bien légitime, de se dénantir d’une propriété qui faisait leur gloire et leur orgueil ?

Ce qui est certain, c’est que, six ans plus tard, le manuscrit de l'Histoire du Canada du Dr-Labrie était à Saint-Benoit, sous la garde de M. Girouard, cet autre ami de l'éducation, qui avait succédé au Dr Labrie comme député des Deux-Montagnes, et qu’il devint la proie des flammes lors

(1) Journaux du Conseil législatif du Bas Cana. da, 14 février 1832.

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du sac et de l’‘ncendie de Saïint-Benoit en 1828. (1) Habent sua fata libelli.

Pour nous faire quelque idée de ce malheur, supposons qu'au moment où notre

grand historien, M. Garneau, com :en-

çait à publier son livre, il nous ait été

enlevé par une mort prématurée, et que

son manuscrit lui-même, ses notes, ses documents aient été complètement détruits par le feu: quel désastre ! quelle perte nationale | :

Certes, je n’ai rien qui m’autorise à mettre

sur le même pied cette œuvre magistrale,

qui a reçu la sanction du public et de la renommée, et l’autre, qui, nécessairement, n’a pu être connue et appréciée que d’un petit nombre d'amis.

Pourtant, les éloges donnés au Dr Labrie par ses contemporains s'imposent à notre attention : même en faisant la part de l’hyperbole, celle de la vérité reste encore assez large. On l’a appelé le Tite- Live du Canada ; on a parlé de sa répu-

(1) .2e Panthéon Canadien de M. Bibaud, p.

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