QUÉBEC
Section IV, 188*7.
Mémoires S. K. Canada.
I — Michel Sarrazin : Matériaux pour servir à l'histoire de la science en Canada, 1 Étude biographique par le Président, M. l'abbé Laflamme. ( Lu le 26 mai 1887. )
Celui qui affirmerait que l'étude sérieuse des sciences en Canada ne date guère que de la seconde moitié de ce siècle se tromperait étrangement. Des recherches très importantes ont précédé celles qui se poursuivent de nos jours avec tant de zèle et d'éclat. Malheureusement pour la science canadienne, la cession du pays à l'Angleterre vint interrompre brusquement les travaux des savants canadiens, et, durant les longues années de malaise et de complications qui suivirent cet événement capital de notre histoire, l'étude des sciences ne put être poursuivie avec le même succès qu'auparavant.
Mais si nous portons nos regards plus loin dans le passé, si nous scrutons avec attention la dernière période de la domination française, nous restons étonnés de nous trouver en face de travaux scientifiques de premier ordre. Il y avait alors en Canada des chercheurs infatigables, travaillant de toutes leurs forces à connaître et à faire apprécier au dehors les animaux, les plantes et les minéraux de notre patrie.
Ce fait est d'autant plus remarquable qu'à cette date reculée, c'est-à-dire à la fin du 17e siècle et au commencement du 18e, les sciences dites d'observation sortaient à peine en Europe de l'état pour ainsi dire embryonnaire où elles avaient langui durant de longs siècles.
L'Académie Royale des Sciences à Paris venait d'être fondée par Louis XIV, et les savants trouvaient pour la première fois un stimulant puissant pour continuer leurs études, en même temps qu'un moyen facile de se communiquer leurs observations personnelles. Du coup c'était créer toute une révolution dans les études scientifiques.
Aussi voit-on tous ces chercheurs se livrer au travail avec une ardeur toute nouvelle. On observe avec plus de soin ; on multiplie les expériences ; le cercle des recherches se dilate peu à peu ; et bientôt il semble que le pays de France est trop étroit pour l'ambition des nouveaux académiciens et des candidats aux fauteuils académiques.
La nouvelle colonie du Canada se présentait naturellement à l'esprit des savants français comme un champ tout à fait inexploré et où les nouveautés scientifiques devaient être abondantes. Aussi les différents gouverneurs, sans en excepter Champlain lui-même, rivalisèrent-ils d'ardeur pour multiplier les recherches utiles au développement de la
1 Je dois, au commencement de ce travail, remercier cordialement tous ceux qui ont bien voulu me prêter leur bienveillant concours dans les recherches que j'ai eu à faire. Il m'est particulièrement agréable de mentionner spécialement M. l'abbé H.-A. Verreau, L.D., qui a bien voulu mettre complètement à ma disposition toute une riche collection de documents qu'il avait déjà recueillis sur notre illustre médecin canadien. C'était du coup rendre mon travail non seulement possible, mais encore relativement facile. Qu'il veuille bien agréer ici l'expression de ma vive reconnaissance.
Sec. iv, 1887. 1.
L'ABBÉ LAFLAMMB — MICHEL SAKBAZIN : MATÉEIAUX
science. Lisez les relations des Jésuites, et vous serez frappés du nombre et de la valeur des observations scientifiques faites par ces infatigables missionnaires. Au point de vue de la science géographique en particulier, ces relations ont un très grand mérite.
Naturellement, les choses allèrent lentement tout d'abord. Alors qu'on tâtonuait encore en France, il eût été injuste d'exiger qu'une colonie, pauvre et sans cesse menacée, marchât à pas de géant. Toutefois, dès le commencement du 18e siècle, nous trouvons la lettre suivante de M. de Beauharnois au ministre : " J'aurai attention à faire l'ouvrage que vous me prescrivez par les exemplaires que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser du mémoire qui a été dressé par ordre du Roi sur les recherches à faire dans les pays étrangers par rapport à l'histoire naturelle et aux arts, et j'exciterai autant que je le pourrai les sujets que je connaîtrai capables de travailler sur ce mémoire, à vous envoyer les observations qu'ils auront faites." 1
Plus tard le P. Charlevoix enrichissait son histoire d'une foule de détails sur l'histoire naturelle du Canada, entre autres de la description de quatre-vingt-dix-huit espèces de plantes, sans compter celle d'un grand nombre d'animaux.
Le Dr Gauthier, médecin du Roy à Québec, était membre correspondant de l'Académie des Sciences, et communiquait à cette docte société plusieurs mémoires de haute valeur.
Kalm, dans le récit de son voyage au Canada, écrivait : " Il se déploie ici un graud zèle pour l'avancement de l'histoire naturelle ; il y a même peu de pays où l'on fasse d'aussi bons règlements, dans le but de généraliser les observations." L'initiative partait alors du marquis de La Galissonnière, associé de l'Académie des Sciences et gouverneur du Canada. Le marquis demandait des détails sur les plantes canadiennes, des échantillons de tous les minéraux, et il expédiait en même temps aux chercheurs une liste de toutes les localités de la colonie française où l'on avait trouvé " quelque pierre ou minerai utile ou digne de remarque." Le marquis gouverneur allait jusqu'à promettre de l'avancement aux soldats qui seraient les plus zélés dans ce genre de recherches. -
Les travaux scientifiques étaient donc en grand honneur au Canada dès les premiers temps de la colonie, et nous voulons aujourd'hui contribuer dans la mesure de nos forces à mettre ce fait en lumière, en communiquant le résultat de recherches spéciales faites sur un de nos savants canadiens les plus remarquables, le Dr Michel Sarrazin.
Nous n'avons pas la prétention de dire le dernier mot sur ce savant. Les documents sont rares sur la carrière des hommes de science des premiers temps de la colonie, et nous n'avons pas eu assez de loisir à notre disposition pour nous rendre le témoignage d'avoir parcouru tous ceux qui se rapportent de près ou de loin à notre sujet. Notre
1 Correspondance des Gouverneurs.
a Nous croyons à propos de citer textuellement ce passage de Kalm, parce qu'il jette une vive lumière sur les études scientifiques qui se faisaient alors au Canada. " Tout cela est dû au moins en grande partie à l'initiative et aux soins d'un seul homme. Une science utile progresse facilement chez un peuple, lorsqu'elle a pour patrons les personnages les plus éininents. Le gouverneur du Fort (fort Frédérick, sur le lac Champlain) m'a passé un long mémoire que le gouverneur général du Canada, le marquis de La Galissonnière, lui avait envoyé. . . . L'écriture en question était une liste des arbres et des plantes de l'Amérique du Nord qui méritent les honneurs de la collection et de la culture à cause de leurs propriétés utiles. La liste contenait même la description de quelques espèces, entre autres du Pohjgala Senega ou Racine aux serpents à sonnettes, et une mention des lieux où elles croissent. On conseille fortement dans ce même document de recueillir avec soin toute sorte de graines et de racines, et pour faciliter l'opération on va jusqu'à décrire la manière de les conserver pour qu'elles puissent arriver en bon état à Paris. ... La manière de faire de6 observations et des collections de curiosités dans le règne animal est aussi