SCÈNE IV
Fabien, entrant lentement et tenant duns sa main une petite croix
qui est suspendue à son cou ; il dépose son fusil près de l'entrée,
et met son enapeau sur le petit bahut.
Pauvre petite croix! que ma mère porta toute sa vie, et qu’après lui avoir fermé les yeux, j'ai recueillie pieusement sur son sein refroidi! sainte relique!... Chaque fois que la pensée du mal
m'est venue, je t'ai prise ainsi dans ma main, pauvre petite croix de ma mère, je t’ai longtemps regardée , je t'ai pressée contre mes lèvres... et toute ma colère est tombée avec une larme... Toi, qui es si puissante contre le mal, tu ne peux donc rien contre la douleur?... En vain, je te pose sur ce cœur qui brûle., tu n’en éteins pas la flamme!... Et pourtant, cet amour est aussi un crime contre lequel j’implore secours et défense! O ma mère ! je ne l'ai dit qu’à toi... je l'aime! Oui! cet homme dont le visage est noir, cet homme qui fut esclave, il ose aimer la femme blanche, la fille de ses maîtres... Oh’ cet homme est insensé! ma mère, prie Diou pour lui!...
(Il va tomber à genoux à gauche, s’appuie la télé sur] le pied de son lit, et prie.)
tvOii.V V.
FABIEN, PAULINE, puis LIA et un domestique
Le domestique parait à la porte de droite , regarde dans l'intérieur, aperçoit Fabien et fait signe à Pauline , qui se trouve encore dehors. Elle parait avec Lia, qui s’appuie sur son bras et qui semble malade. Pauline remet son ombrelle au domestique et fait signe à Lia de s’asseoir sur le banc qui se trouve en face de l’entrée. Puis elle entre seule.
i*auei.\e, après un effort pour parler.
Monsieur Fabien...
Fabien, se retournant et reconnaissant Pauline.
Ciel! [Il se lève.)
Pauline, s ’ avançant .
Monsieur Fabien...
FABIEN
Est-ce bien vous, Mademoiselle? vous ici!
Pauline, avec douceur.
Quand la mort menaçait, vous êtes venu... quand la santé, la vie m’ont été rendues... vous êtes parti... vous n’avez pas voulu cependant m'imposer l’oubli et 1 ingratitude? Non, vous m'attendiez, je le crois... je veux le croire... je n’ai donc plus de reproches... je n’ai que de la reconnaissance... (Elle lui présente une bourse.)
Fabien, d’une voix émue.
C’est pour cela que vous êtes venue!... Je vous croyais généreuse et bonne, Mademoiselle.
Pauline, vivement.
Cet or... que je dépose en vos mains... je vous charge 'de le distribuer à vos malades les plus pauvres...
Fabien, prenant la bourse.
Vous êtes un ange... (la regardant avec bonheur.) Béni soit Dieu, qui a secondé mes faibles efforts!.. Je vous vois, je vous
regarde... vous, que la mort a touchée deux fois... et je suis heureux!... je suis fier!...
PAULINE
Si je n’ai pas succombé au premier chagrin de ma vie l... à la perte de ma mère!... je puis, désormais, braver tous les maux !...
Il n’en est plus pour vous!... Le ciel vous fera heureuse, Mademoiselle!...
PAULINE
Bon Fabien! D’où viennent donc ces craintes vagues, sans ob-
S t, qui me poursuivent toujours, et qu’un nouvel événement seme justifier?...
FABIEN
Un événement?...
PAULINE
Dont vous m’aiderez peut-être à percer le mystère... depuis... que vous avez cessé de venir à la Reynerie... chaque nuit, un homme était aperçu, errant dans l’ombre autour de la maison d’habitation... près de mes fenêtres... et cet homme échappait à toutes les recherches... à toutes les poursuites... Un soir, enfin, le nègre de garde fit feu sur lui... presque au hasard... et le lendemain, on trouva au pied d’un arbre une large trace de sang... Je ne puis vous dire, Fabien, ce que j’éprouvai à la vue de ce sang.... ( Regardant. ) Mais... vous n’aviez pas cette cicatrice au front.
Fabien, troublé.
Cette cicatrice? Une chute que j’ai faite dans la montagne.
Pauline, à part.
C’était lui!... [Elle chancelle.)
FABIEN
Mademoiselle! qu’avez-vous?
Pauline, avec effort.
Monsieur Fabien .. le désir, le besoin de vous remercier n’est pas le seul motif de la démarche que j’ai faite... Je viens encore réclamer vos soins, vos secours, pour une pauvre fille qui se meurt...
Fabien* vivement.
Oh ! parlez!... A qui faut-il me dévouer pour vous?...
PAULINE
A ma sœur de lait... à Lia...
FABIEN
Lia? autrefois si gaie, si rieuse...
PAULINE
Si triste et si abattue aujourd’hui,.. Oui, Fabien, la pauvre Lia succombe à un mal que j’ignore... elle mourra, si vous ne la sauvez !... ( Amenant Lia, qui sur un signe s'est approchée.) Tenez, regardez ! {i4 Lia.) Allons! du courage, celui qui m’a rendu la vie te rendra la force et la santé. ( Fabien lui donné un siège.)
FABIEN, lui prenant la main et la regardant.
Qu'as-tu, mon enfant?
LIA, sans lever la tête.
Je n’ai rien!...
PAULINE
Je t’en supplie... Dis à Fabien ce que tu souffres...
LIA
Je ne souffre pas...
PAULINE, à Fabien.
Toujours cette réponse!... ( Avec désespoir.) Mais vous ne pouvez rien pour elle, si elle s’obstine à se taire!... elle mourra... sans que nul de nous sache ce qui l’aura tuée!...
FABIEN
Je le sais, moi, Mademoiselle.
LIA, ave c effroi.
O ciel !
FABIEN
Je connais sa maladie .. Oh ! je la connais! (Lut quittant la main. Mais je ne sais pas la guérir.
PAULINE, effrayée.
Que dites-vous?
FABIEN
Le mal qui te dévore, pauvre Lia... II est là... au cœur !...
lia, se levant avec terreur.
Fabien! Fabien ! Taisez-vous!...
(Elle retombe accablée.) Pauline, à part.
Quel mystère !
Fabien, s'animant.
Tu aimes!...
lia, faiblement.
Oh! non... je ne puis pas aimer, moi!
N’essaie pas de me tromper.... cet amoir naissant brillait déjà dans tes yeux lors de la convalescence de ta maltresse; depuis, je le vois, il a grandi... il a dévoré ce cœur dans lequel tu voulais l’étouffer...
lia, cachant sa tête dans ses mains.
Oh ! pitié, Fabien, pitié !
FABIEN
Et cet amour chaste et pur... tu l'aurais voulu cacher à tous comme une honte... car tu aimes un homme que tu n'as pas le droit d’aimer... qui te méprise....
PAULINE
Oh ! non ! c'est impossible !
FABIEN
Car il n’est pas de ta race maudite... car il est blanc !...
PAULINE
Qu’entend8-je ?
C’est pourtant un bon et loyal jeune homme, que M. Roger I