CÈNE II
Fabien, PAULINE ( Ils paraissent au haut du rocher, à droite.)
Pauline , tenant une ombrelle.
Je croyais cette route abandonnée... Pourquoi Pavons-nous suivie?...
FABIEN
Parce qu’elle abrège la distance qui nous sépare encore de votre habitation.
PAULINE
C'est bien. [Regardant autour d’elle. ) Je n’avais jamais visité cette partie de l’tle... Où sommes-nous donc ?...
FABIEN
Les gens du pays visitent rarement cette baie qu’ils ont appelée la Grotte du mûlatre... A cette désignation se rattache un souvenir, une légende populaire.
PAULINE
Une légende... vous me la direz, Fabien... mais reprenons notre marche. ( Fabien descend, Pauline le suit en s’appuyant sur lui.)
FABIEN, arrivé sur la plage.
Le soleil est dans toute sa force... et la fatigue de la journée vous accablait tout-à-l’heure, prenez quelques instans de repos.
PAULINE
Arriverons-nous à la Reynerie avant Roger ?... Je veux être la première à annoncer à Lia le succès de mon entreprise.
FABIEN
Roger doit se rendre par mer à la Reynerie... Le vent et la marée lui seront contraires, et nous avons sur lui une grande avance... Arrêtez-vous donc ici... pour prendre des forces... PAULINE, s'asseyant sur le banc de roc, qui est au milieu du théâtre.
C'est encore une ordonnance, docteur, et je vous obéis. . . (Regardant.) Comme ce site est sauvage, est désert !...
FABIEN, debout, près d’elle, à droite.
Ne m’avez-vous pas dit d'éviter toute rencontre?... Mlle de la Reynerie ne voulait être aperçue de personne, lorsqu’elle marchait à côté de Fabien, lorsque, parfois, elle daignait chercher l'appui de son bras... Oh! rassurez-vous, Mademoiselle, j’ai bien choisi la route...
Pauline, après un moment de silence, et comme pour changer de
conversation.
Fabien... vous avez, je crois, mon éventail?...
Fabien, il le tire de son sein, et le lui présente avec respect.
Le voici, Mademoiselle.
PAULINE, prenant l'éventail.
Vous aussi, Fabien... vous avez besoin de repos... car à présent encore, comme toutà l’heure, votre main tremble . . souffrez-vous?
FABIEN
Non, Mademoiselle... (Fabien s'éloigne, comme par respect.)
PAULINE
Vous aviez raison, docteur... l’air qu’on respire ici est frais et pur... il me ranime... mais à la place où vous êtes, le soleil vous frappe et vous brûle... placez-vous là, Fabien...
(Elle indique la place.)
FABIEN, à part.
Près d’elle! (Il fait un pas et s’arrête.)
PAULINE
Enfin, je pourrai donc dire à Lia : les obstacles qui te séparaient de Roger n'existent plus; dan3 un mois tu quitteras la colonie avec ton fiancé... (Avec un soupir.) Tous deux vous irez vivre dans un pays où le préjugé ne condamnera pas votre union,
ne flétrira pas votre amour... Lia... ma sœur, tu seras heureuse,
toi...
FABIEN
Heureuse... oui... et par le seul amour de son fiancé... car, sans cet amour , qu'aurait fait ma science? qu’aurait pu votre généreuse tendresse?...
PAULINE
Oui, Roger a un noble cœur.
FABIEN
Il aime, voilà tout.
PAULINE
Puis, il n’est pas né sens notre ciel; Reger eût été créole qu’il eût refoulé cet amour dans le fond de son cœur.
FABIEN
Et Lia serait morte .. et, s’il eût été créole, Roger n'eût pas osé donner une larme à sa mémoire, n’est-ce pas?
PAULINE se levant avec calme et se dirigeant vers la gauche. Fabien... nous allons continuer notre route... Aurélie et son frère doivent m’attendre...
FABIEN
Le chevalier de Sainte-Luce !
PAULINE, froidement et se retournant.
Sans doute.
Fabien se contraignant.
• Le chevalier vous aime, Mademoiselle.
PAULINE troublée.
Il me l’a dit.
Il doit être votre époux?
PAULINE
Cette union étàit un désir de ma mère... ( Fabien chancelle et s'appuie sur tm des rochers à droite; Pauline fait quelques pas, puis se retourne. ) Fabien... je vous attends... qui vous arrête?... [Il passe la main sur son front , puis semble regarder attentivement deux croix gravées sur un des rochers de la grotte.) Que regardezvous donc là ?
FABIEN, avec calme.
Ces deux croix gravées dans le roc et qui se rattachent sans doute à la légende dont je vous parlais tout-à-1' heure.
PAULINE
Cette légende...
fabien, à Pauline.
Voulez-vous que je vous la dise?
PAULINE
Je crains de...
fabien, se contenant à peine.
De faire attendre M. de Sainte-Luce l
PAULINE, après un moment de silence et revenant sur ses pas. Vous m’avez dit, n’est-ce pas, que nous avions sur Roger une
grande avance... (Allant s'asseoir à la meme place.) Eh! bien! racontez-moi cette légende... je vous écoute.
Fabien, regardant au fond la mer qui commence à monter, puis revenant à Pauline.
A Saint-Louis vivait ot souffrait un pauvre mulâtre... pour prix de je ne sais quel service rendu, il avait reçu sa liberté... mais ce don généreux, qui l’aurait dû combler de joie, l’avait trouvé sombre et triste... car, libre, il devait sortir de la maison de son maître... et, dans cette maison, le ciel lui avait envoyé un ange consolateur... Le mulâtre s’éloigna donc plus mal heureux encore... de sa liberté, qu’il ne L’était de son esclavage, car cet homme était fou... fou d'amour...
PAULINE
Comme le vent souffle avec violence!
Fabien, sans l’écouter.
Cet amour, il l’aurait étouffé dans son sein, eût-il dû lui brûler le coeur... lorsque la noble fille vint à lui... Quelques douces paroles, qu’elle daigna lui adresser, achevèrent de troubler sa raison... Il se crut aimé... f Mouvement de Pauline.) Je vous ai dit que cet homme était fou... Il crut que la jeune fille l’avait deviné, et que ne pouvant être à lui, par respect pour l'orgueil de sa race, elle ne serait au moins à nul autre... et l’insensé remerciait Dieu, il oubliait tout ce qu'il avait souffert... Il rêvait : un mot le réveilla... Elle se marie!... Se marier... c’est impossible... Eile le trompait donc!... Elle s’était doncjouée de son amour... l’imprudente!...' Alors, donnant pour cette femme son salut, comme il aurait donné sa vie... le malheureux jura... de s'unir à elle par un lien so lennel... terrible... la mort...
Pauline s'est levée et regarde la mer qui monte.
Fabien!... Fabien!.... Voyez donc comme la mer monte avec rapidité! Fabien... je veux partir.
Fabien, la retenant.
Partir! (Puis avec un sourire amer.) Oh! le mulâtre avait tout calculé... à son tour, il avait trompé la jeune fille, il l’avait attirée dansun piège... Ils étaient tous deux... ici... à cette place où nous sommes... L’heure de la marée était venue... une seule route était libre... et la mer montait... (Lui saisissant les mains.) La jeune fille demandait au mulâtre de fuir et de la sauver... mais, lui, sans pitié pour sa frayeur et ses larmes, la retenait de ses deux mains de fer... Enfin, il lui cria : je t’aime!... et la mer montait toujours; la route était fermée, la mort était là... et la mort e frayait moins la jeune fille que l’amour du mulâtre.
Pauline , avec effroi.
Fabien .. par pitié... sauvez-moi...
fabien éclatant.
Te sauver... Mais tu n'as donc rien compris, rien deviné?.. Te sauver... mais je t’aime!
PAULINE
Vous!
FABIEN
Oh! je disais bien... plus que la mort mdn amour t épouvanté l PAULINE, après un temps.
Oh! vous me trompez... vous n’aurez pas cet affreux courage, de me voir expirer là, sous vos yeux...
Fabien, lut montrant la mer qui monte toujours.
Regarde, Pauline... avant que nous ayons pu atteindre ces rochers, que tout-à-l'heure je t'ai fait descendre, la mer nous aurait brisés tous deux... Oh! j’ai eu peur de ma faiblesse, et j’ai fermé toute voie au repentir, à la pitié... La mort est partout ici... mais la mort pour tous deux... Eh quoi !... tu ne trembles plus... tu n’appelles pas sur ton meurtrier la colère et le feu célestes. Pauline, avec solennité.
Fabien, jurez-moi, par le souvenir de votre mère jurez-moi qu’il n'y a plus pour nous de salut possible.
Fabien. Il lui montre la mer qui est arrivée.
Il n’y en a plus... La mer est à nos pieds déjà... Quelques minutes encore, et elle étouffera nos cris...
Pauline, avec enthousiasme, et courant au petit sentier taillé
dans les rochers à gauche, que la mer ne couvre pas encore.
Eh bien! laissez -moi demander grâce à ma mère... et laissezmoi prier pour vous... (Elle tombe à deux genoux.)
FABIEN
Pour moi!...
PAULINE
Oui... car à présent que je suis sûre de mourir... je puis dire sans honte et sans remords : Je te comprends et je te pardonne... Fabien, car, moi àussi... je t’aime...
FABIEN
Mourir... toi, qui m’aimes... Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous ne le voudrez pas... Oh! tuez-moi... mais sauvez-la, Seigneur, sauvez -la!..
(Il porte Pauline évanouie sur le rocher qui domine encore les vagues-, mais bientôt la mer arrivant jusque-là, Fabien arrache sa veste et semble vouloir lutter contre les flots.)