SCÈNE III
les mêmes», LA MARQUISE, PAULINE, officiers df.
MARINE , MATELOTS , 6tC.
Des mate lots. arrivant de la droite se placent au fond, dans le jardin. en présentant des (leurs à l’auline qui vient de la gauche avec la marquise et suivie de plusieurs officiers de marine.
LA marquise, aux officiers de marine qui entrent après elle dans
le salon.
Messieurs, ma fille vous remercie de votre bon et gracieux souvenir.
Pauline, aux matelots qui se tiennent au fond.
Merci, mes bons amis. . merci!... (Elle entre dans le salon la dernière et tenant la droite . )
barbantane, lui montrant le bouquet Mademoiselle de la Reynerie daignera-t-elle accepter... Pauline, saluant.
Monsieur...
AMÉLIE, entre la marquise et Pauline.
Vraiment, Pauline, jamais je ne t’ai vue aussi rêveuse... Toi, l’héroïne de la fête... toi, que nous voulons entourer de plaisirs...
LA MARQUISE
En effet...
PAULINE, un peu distraite.
C’est peut-être pour cela, ma bonne Aurélie... une fête, des
f daisirs... ici... tandis qu'à quelques lieues, dans l’autre partie de ’tle... on souffre et l’on meurt...
la marquise avec impatience.
Quelle idée!...
SAINTE LUCE
De grâce, Mademoiselle, dissipez ces sombres pensées... ( Bas à Barbantane.) Au fait, elle a raison... on ne meurt pas mal, là bas. .. barbantane, de même.
On meurt beaucoup. ( Pauline et Aurélie vont s' asseoir à gauche.)
LA marquise, les suivant et restant debout.
Rassurez-vous, Pauline... grâce à Dieu, cette terrible épidémie... cette maladie indéfinissable, sans nom, qui, depuis un mois, fait de si affreux ravages dans la colonie... a jusqu’à présent épargné nos quartiers...
BARBANTANE
Et continuera à les épargner... j’y tiens... j’y tiens infiniment... (à part) pour moi et mes huit cents têtes de nègres...
AURÉLIE
Et d’ailleurs , les derniers rapports adressés au gouverneur sont plus tranquillisans.
BARBANTANE
Certainement... il n’y a plus oue quelques retardataires qui meurent encore... et par la faute des médecins!... des maladroits qui n’ont jamais rien compris à la nouvelle maladie...
SAINTE-LUCE
Eh ! que diable peuvent faire les médecins contre un mal qui saisit, frappe et tue, sans qu’on ait le temps de se mettre en garde!...
AURÉLIE vivement.
Un seul, dit-on... un seul a sauvé tous les malades qu’il a secourus!... (au«c intérêt) un homme... chez qui le génie de la médecine ... une sorte de science innée a suppléé aux études et aux travaux...
la marquise, avec dédain.
Ah ! oui, je sais .. Fabien le mulâtre...
FAULINE.
Fabien !
BARBANT ANE.
Qu’ils ont surnommé le docteur noir.
LA marquise, tenant le milieu de la scène.
Un ancien esclave de M. de la Revnerie. affranchi par son maître, à qui il avait eu le bonheur de* sauver la vie en se jetant audevant d’un cheval fougueux.
Pauline, sur le canapé.
Oh ! je m’en souviendrai toujours!... quoique je fusse bien jeune alors... Je vois encore mon père à demi renversé, le pauvre Fabien foulé aux pieds du cheval...
LA MARQUISE
Je lui jetai une bourse pleine d’or.
PAULINE
Qu’il ne vit pas, ma mère!... Il pressait sur ses lèvres la main qu’avait daigne lui tendre mon père... main généreuse qui lui jetait sa liberté...
LA MARQUISE
Sa liberté!... Ces gens-lit savent-ils qu’en faire?... El comme il lui fallait un nouveau maître, il se mit au service d’un ancien médecin du pays...
Aurélie, se levant et allant à la marquise.
Eh! mais... c’est cela !... affaire de. vocation, ma tante! Il allait chercher là les premières notions dé son art... Ce n’était pas un maître qu’il voulait, mais un professeur... En vérité, j’admire et j'aime ce Fabien, sans le connaître. (Pauline se lève et vaà Aurélie.)
BARBANTANE
Oh l Madame, pardon, mais ce Fabien est.,, homme de couleur.
AURÉLIE
Oui, je sais. . ( gaiment .) Il est mulâtre! Eh! bien, tant mieux, c’est plus original... c’est plus gentil!...
LA marquise, sévèrement.
Ma nièce! permettez-moi de vous arrêter... Tous parlez bien légèrement de choses qui, pour nous, sont graves et sérieuses... Née en France, nouvelle parmi nous, vous ignorez encore nos mœurs* nos sentimens... Vous pourriez d’un seul mot, et à votre insu, blesser d’ombrageuses susceptibilités qui régnent dans ce pays... Préjugé, si vous voulez... mais préjugé inflexible, implacable... qui n’admet ni discussion ni raisonnement... Cet orgueil de race est en nous, dans nos veines, et il n'en sortirait qu'avec la dernière goutte de notre sang ! Ma nièce, il y a cinquante ans, une noble demoiselle de la famille de Soligny s épi*it d’amour... Ah ! j’en frémis d’horreur!... pour un de ses esclave»?.. Le vieux comte de Soligny la fit mettre à genoux devant lui, lui ordonna de demander pardon à Dieu... et la frappa de son épée
AURELIE, avec terreur.
Ah! c’est affreux!...
la marquise, avec ironie.
Ma nièce, vous qui venez de France... y connaissez-vous bëaucoup de filles de bonne maison qui aient épousé leurs laquais?..,
AURÉLIE, avec mépris
Oh! ma tante...
LA MARQUISE
Préjugé pour préjugé, mon enfant. ( Elle remonte uinst que Pauline et Aurélie.)
BARBANT ANE.
Très-bien ! c’est cela !.. et ce Fabien , en dépit de ses cures merveilleuses, est resté le médecin do ses semblables... des nègres... N’avaitril pas juré de sauver ma vieille cousine, qui était à toute extrémité? et il l'aurait sauvée!.. Elle aima mieux mourir !.. c'est beau! c’est grand! c'est héroïque! ( A Sainte-Luce . ) Oui, chevalier, ma cousine est morte, et elle a bien fait!
SAINTE-LUCE
Vous en héritez, je crois?
b arb AN T ANE, passant à gauche.
Oui, une habitation superbe!