‹ Le Docteur QuesnayChapitre 51 sur 128 · Juin · texte numérisé non relu

Juin

qu'il avait des complices. Berryer pria îe docteur^ d'aller voir encore une fois Tancien frater.

Quesnay déféra à ce désir. Danry, après la visite, déclara formellement qu'il n'avait pas de complices et fît remarquer qu'il lui serait avantageux de pouvoir rejeter sa faute sur d'autres. La police resta incrédule. Alors commença la partie lamentable de l'histoire de ce malheureux. Il écrivait en vain à Quesnay; ses lettres n'arrivaient pas à destination. Sur l'une d'elles, datée du 4 avril 1751 se trouve cette mention : « Inutile d'envoyer^ ».

1. « Danry m'a demandé avec instance de vous faire )) passer une lettre qu'il vous écrit. Vous la trouverez » ci-jointe. Il me semble que vous lui feriez grand plai- » sir si vous vouliez lui rendre une visite et que cette » complaisance pourrait peut-être l'engager de vous dé- » couvrir entièrement son intérieur et de vous faire un » aveu sincère de ce qu'il ne m'a découvert qu'en partie. » Je m'en rapporterai toujours à ce que vous penserez sur » cela et me bornerai à vous renouveler ici les assu- )) rances du sincère attachement avec lequel je suis » etc. » — Archives de la Bastille, minute de la lettre, 25 février 1751.

2. « Je n'ai que vous seul à qui me soit permis de de- » mander assistance, écrivait Danry, depuis que j'ai » mis ma liberté entre vos mains. Pour l'amour de Dieu,

Le ton de ses épîtres se modifia peu à peu, reflétant Taltération progressive de son cerveau. Privé d'encre, il écrivit avec son sang. Dans Tune des missives qu'il confectionna ainsi, il légua son corps à Qiiesnay^- Berryer mit en marge : « Lettre bonne à garder; elle fait connaître l'esprit du personnage. » C'était constater la folie et décider l'internement à perpétuité.

Dix ans plus lard, en 1762, Danry écrivit encore à Quesnay:

« Je gagerais ma tête contre cinq sols que

w vous ne pensez pas plus à moi qu'au chameau

)) je vous supplie; daignez me faire la grâce de remet- » tre la lettre ci-jointe le vendredi saint et intercédez » pour moi, car c'est un jour de miséricorde ». La mention porte la date du 27 juin. — Le 18, Danry avait encore écrit : « La dernière fois que j'ai vu M. Berryer, » il me dit en propres termes : Écrivez à M. Quesné, )) écrivez-y. Selon ses paroles, il faut que vous soyez » chargé de plaider ma cause. » — Le 15 juillet : (( Croyez-vous que je ne connais pas la grandeur du mai » que vous m'avez fait en me livrant et que je ne sa- » che point que vous êtes obligé tant devant Dieu que )) devant les hommes à me délivrer. » — Un peu plus tard, le secrétaire Duval analyse ainsi la correspondance de Danry : a II continue à se plaindre de M. Quesnay » de ce qu'il ne lui répond pas et il l'avertit qu'il aura » tous les jours une lettre de lui. » 1. Octobre 1753.

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» deMahomet ; vous ne faites pas le devoir d'un » honnête homme en m'oubliant dans la » malheureuse prison où vous m'avez mis . S>

Une explication de ce reproche se trouve dans les Mémoires que Latude a fait rédiger après sa délivrance par l'avocat Tierry. Il y est dit que Ouesnay. ayant témoigné au prisonnier « quelque intérêt )), avait été chargé par lui de remettre un mémoire au roi et avait été ainsi la cause de ses infortunes : (( Il n'a que trop tenu sa parole. »

Mis en liberté le 14 juillet 1789, Latude demanda vainement une pension à 1 Assemblée constituante. Il fut plus heureux auprès de l'Assemblée législative et l'un des députés qui appuyèrent sa requête fut Quesnay de S'-Germain, petit-fils de Quesnay.

Dans le discours qu'il prononça, on lit :

1. ;iO juin 1762. Dans une autre lettre du même jour, Danry dit qu'il lui a toujours été permis d'écrire à Quesnay. Il ignorait que ses lettres étaient interceptées.

Losqu'il s'évada, le 23 novembre 1765, du donjon de Vincennes, c'est encore à Quesnay qu'il écrivit. Il reçut en réponse une fausse lettre qui lui désigna une maison où il trouverait 1200 livres. C'est là qu'il fut saisi.

Un rapport de Malesherbes, du 11 novembre 1775, constata que Danry était fou. On le mit à Charenton.

<( Je suis aussi d'avis que ce soit la dernière )) fois que l'Assemblée s'occupe de M. Latude ; )) mais une trop grande sévérité serait une » injustice. Déjà cette affaire a été portée à la » Constituante ; le Comité des pensions s'en )) est occupé,. Nommer le rapporteur (Camus), )) c'est ôter toute idée de faveur. Cependant, » même en traitant avec le moins de ména- » gement M. Latude, il proposait de lui » accorder 10.000 livres. L'Assemblée natio- » nale,les représentants de la France entière » feront-ils moins qu'une femme pauvre et )) sans ressources, M™*^ Legros... qui a des » enfants, qui ne vit que de sa peine et de » celle de son mari et qui nourrit la vieillesse » de M. Latude? Eh bien! ce que vous ne » feriez pas pour lui, faites-le du moins pour » M™'' Legros. J'ai été chargé de porter à » cette digne femme la couronne civique, » au nom des amis de la Constitution, » et ce jour a été le plus beau de ma vie «(Applaudissements). Je demande que vous » accordiez la somme que M. Camus propo- » sait. » L'Assemblée n'accorda que 3000 livres. Les malheurs de l'aventurier touchaient plus le gros public que les hommes politi-

ques, mieux renseignés sur ses agissements.

On a dit que les lettres de cachet Tavaient sauvé des galères et peut-être du gibet. Il n'était en réalité coupable que d'une tentative avortée d'escroquerie qui méritait au plus quelques mois de prison.

L'intervention de Quesnay de S^-Germain est curieuse. Peut-être tenait-il à dégager la responsabilité de son aïeul; peut-être avait-il entendu parler par lui de la dureté opiniâtre de la police envers Fancien garçon chirurgien ?

Une autre affaire à laquelle Quesnay fut mêlé pouvait avoir des conséquences autrement graves. Il s'agit de la basse intrigue de cour que dirigea contre M'"^ de Pompadour, celte comtesse d'Estrade dont le docteur était l'obligé.

Déjà à la tin de 1751, la comtesse avait cherché, malgré la médiocrité de ses attraits, à profiter pour elle-même d'une ivresse du roi. En 1753, elle entreprit de jeter dans les bras de Louis X\' une toute jeune femme, sa nièce, née de Romanet, (jui venait d'épouser un C'hoiseul et qui avait reçu de M'"^ de

Pompadour, en cadeau de noces, une place de menin du Dauphin pour son mari.

L'intrigue était très avancée. La comtesse, et son ami intime, le comte d'Argenson, ministre de la guerre, en attendaient Tissue dans une pièce voisine de celle où se trouvait le roi. Quesnay, ainsi que Dubois, secrétaire de dWrgenson, étaient dans cette pièce.

La jeune femme arrive, annonçant « son triomphe » et le renvoi prochain de la favorite.

D'Argenson se tourne vers Quesna\' et lui )) dit : Docteur, rien ne change pour vous, )) nous espérons bien que vous nous restez. » » — «Moi^ répond Quesnay^ j'ai été attaché à » M'"^ de Pompadour dans sa prospérité ; je le )) serai dans sa disgrâce «.Etil s'en va, laissant les autres pétrifiés. « Je le connais, il n'est pas homme à nous trahir», fit enfin M™^ d'Estrade.

Et en effet, ce ne fut pas par lui que le secret fut découvert, mais par Stainville, futur duc de Choiseul, qui s'assura par Là famitié de M'"" de Pompadour.

^{me fl'Estrade trouva le moyen de dissimuler la part qu'elle avait eue à l'intrigue et continua de vivre avec sa cousine comme si

elle l'aimait tendrement. Mais elle Tespionnait. Un jour, elle déroba sur sa table une lettre du roi: la protectrice de Ouesnay fut exilée ^1755,.

La position du docteur dans le service de santé de la Chambre royale s'était grandement améliorée. A la mort de Ghicoyneau (13 avril 1752^ il avait été question de lui pour le poste de premier médecin du roi. « On ne doute pas que cette place soit donnée à M. Quesnay m, note d'Argenson.

Comme elle rapportait une centaine de mille livres par an, dont 36.000 livres de gages et le reste en redevances sur les privilèges des Eaux minérales et des produits pharmaceutiques, elle était très enviée.

Ce fut un médecin de la Faculté, Sénac, qui Tobtint.

Dupont de Xemours affirme que Ouesnay Tavail refusée parce qu'il désapprouvait la manière dont elle était rétribuée.

Le duc de Luynes donne un autre motif: (( M. Quesnay, dit-il, homme de beaucoup d'esprit, n'a peut-être pas été nommé parce qu'il n'a pas autant d'acquis que M. Sénac et que d'ailleurs il a eu depuis peu la survivance de la charge de premier médecin ordinaire. »

En effet, quelques jours avant la mort de Chicoyneau, Quesnav avait obtenu celte survivance pour le prix de 40.000 livres payables comptant\ Il en devint titulaire en 1755 à la mort de Marcot et quelques années plus tard^ en 1761, il en céda à son tour la survivance àLemonnier.

Le 5 mai 1752, en compensation de son refus ou de son échec, il reçut la promesse écrite de la première place de médecin consullant appointé qui deviendrait vacante ". La promesse ne se réalisa toutefois qu'en 1759.

La responsabilité des médecins de la Cour n'était pas très-grande ; ils donnaient plus souvent des avis collectifs que des avis individuels. (Cependant les événements les surj)rei)aient quelquefois. C'est ce qui arriva

L 3 avril 1752. Le brevet est aux Aiehivos nationales. 2. Archives nationales :

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à Bouillac, qui avait jadis accusé Quesnay d'inhabileté. A la mort de M™^ Henriette \ il avait soigné la princesse pour une fluxion de poitrine; dans une consultation, à laquelle Quesnay prit part, on reconnut une fièvre putride ; mais il était trop tard pour changer le traitement; la princesse mourut dans la journée.

Déjà, lorsqu'il avait soigné M™^ Adélaïde, Bouillac avait commis Timprudence de laisser entrer Louis X\' chez la malade; or la variole se déclara. « Ce petit médecin joue avec la vie du roi et de la famille royale», ne manqua pas de dire M™^ de Pompadour.

Quesnay fut plus prudent et plus heureux*.

En 1752, quelques mois après la mort de ^jme Henriette, il soigna le Dauphin atteint aussi de la petite vérole ; cette circonstance lui valut Tamitié du prince et la reconnaissance du roi, qui lui conféra d'office la noblesse et lui alloua une pension.

Les lettres d'anoblissement^ visent les

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