‹ Le Docteur QuesnayChapitre 69 sur 128 · Bouillier, Histoire des doctrines cartésiennes · texte numérisé non relu

Bouillier, Histoire des doctrines cartésiennes

2. J. Bonar. A catalogue of the librarj/ of Adam Smith, London, 1894.

SCHELLE. 11

crit du marquis de Mirabeau, est ainsi conçue :

« Les religions particulières ne doivent » être envisagées dans un système politique )) qu'autant qu'elles sont établies... car à la » réserve de la religion catholique, elles » sont toutes fausses. Elles ne peuvent con- » venir aux Etats qu'autant qu'elles sont as- » sujetties à la morale d'institution divine, » c'est-à-dire à la loi naturelle qui est de )) toutes les religions, de tous les pays, de » tous les siècles, et qui est le souverain de » toute législation, le fondement de toute » piété et la règle universelle des bonnes » mœurs.

« Les religions d'institution humaine (je » ne parle pas de la religion catholique qui » est la seule vraie avec la religion univery> selle) ne doivent avoir de rapports avec le )) Gouvernement que parce qu'elles ont be- )) soin elles-mêmes d'être gouvernées. »

En lisant ce passage, on ne peut s'empêcher de songer à Socrate qui, respectueux de la religion dominante, sacrifiait aux dieux chez lui et dans les lieux publics.

L'arlicle Évidence a[)pelle l'attention par

d'autres motifs. Quesnay s y élève fortement contre l'emploi des abstractions.

(( Les hommes ignorants et les bètes, dit-il, » se bornent ordinairement à des vérités » réelles, parce que leurs fonctions sensi- » tives ne s'étendent guère au-delà de T usage » des sens; mais les savants, beaucoup plus » livrés à la méditation, se forment une mul- » titude d'idées factices et d'idées abstraites » générales qui les égarent continuellement. » On ne peut les ramener à Tévidence qu'en » les assujettissant rigoureusement aux vé- » rites réelles, c'est-à-dire aux sensations » des objets telles qu'on les a reçues par » Tusage des sens. »

Et considérant l'idée de justice, Quesnay ajoute :

« L'idée abstraite, générale, factice de jus- » tice, qui renferme confusément les idées » abstraites de justice rétributive, distri- » butive, attributive, arbitraire, etc., n'éta- » blit aucune connaissance précise d'où l'on )) puisse déduire exactement, sûrement et » évidemment d'autres connaissances, qu'au- » tant qu'elle sera réduite aux sensations » claires et distinctes des objets auxquels

» cette idée abstraite et relative doit se rap- » porter. »

Ainsi Quesnay recommandait dans son principal travail philosophique la méthode a posteriori qu'il avait constamment préconisée dans ses écrits médicaux et scientifiques. Mais on doit reconnaître qu'il ne s'est pas toujours exactement conformé, dans ses travaux économiques et politiques, aux conseils qu'il donnait aux autres.

Où Quesnay a-t-il puisé les éléments de son instruction économique ?

Si l'on consulte ses propres ouvrages, on constate que très peu d'auteurs y sont cités, endehors dequelques contemporains. Comme il estimait inutile de perdre son temps à manier le style épistolaire, on ne saurait espérer de connaître par des lettres de lui les livres qu'il a lus de préférence. Mais il est facile de deviner ceux qu'il a eus dans les mains, car au milieu du XVIÏI® siècle les écrits économiques et sociaux étaient en très petit nombre.

On s'en tenait, en ce qui concerne les fondements du droit, aux vieilles formules des juristes; lorsqu'on parlait de l'organisation sociale, on s'inspirait de Platon ou de Plutarque pour faire de la rhétorique. L'or et la propriété étaient la source des malheurs des hommes ; les sociétés étaient l'œuvre du législateur.

Montesquieu fit entendre un langage plus scientifique, mais V Esprit des Lois ne satisfit pas Quesna}^ ainsi que le montrent les notes marginales qu'il mit sur les manuscrits du marquis de Mirabeau \

En économie politique, on croyait au système mercantile dont l'idée mère est que la richesse d'une nation consiste dans les métaux précieux qu'elle possède ; d'oii cette conséquence que, pour s'enrichir, il faut enlever à l'étrano'er son or et son arsfent, de même que les peuples antiques prenaient à

1. Papiers de Mirabeau, archives nationales. — Du Pont de Nemours a dit néanmoins que Montesquieu avait été le précurseur des Physiocrates parce qu*((il » avait montré que l'étude de l'intérêt des hommes réunis )) en société est préférable aux recherches d'une méta- » physique abstraite ». Notice abrègc(\ etc., 1769.

leurs voisins des esclaves, des femmes ou du butin. Comme il était évident que Ton se procurait des jouissances aussi bien avec des produits qu'avec de l'argent, on avait été amené à faire des distinctions subtiles quant à Futilité relative des opérations commerciales. On disait que pour rendre la balancée du commerce favorable, il fallait, d'une manière générale, protéger le commerce actif, c'est-à-dire l'exportation, et empêcher le commerce passif, c'est-à-dire l'importation; plus spé(!ialement, encourager l'exportation des produits de grande valeur vénale et décourager l'exportation des autres ; favoriser la sortie des objets fabriqués et s'opposer à celle des matières premières, des denrées du crû; favoriser en sens inverse l'entrée des matières premières et empêcher celle des produits manufacturés, de manière à soutenir la fabrication et la sortie de cette dernière espèce de produits en procurant aux fabricants des matières premières à bon compte et du travail à bon marché, les salaires étant basés sur le prix des subsistances. • Le commerce était méprisé ; ses gains passaient pour illicites, comme au temps de

Charlemagne, surtout lorsqu'ils provenaient de la vente des subsistances. Il devait, dès lors, être soigneusement réglementé.

Quelques faits avaient ouvert les yeux sur la vanité des principes admis par les légistes nourris d'antiquité ou aveuglés par la découverte des mines du Pérou.

Au temps de la jeunesse de Quesnay, les folies du système de Law avaient montré les conséquences de la multiplication du papier-monnaie.

La succession des disettes et des famines prouvait brutalement que les gouvernants sont incapables d'établir de force l'équilibre entre les subsistances et les besoins.

Enfin, après la longue période de paix et de prospérité due à l'administration du cardinal de Fleury, Tefficacité du système de Golbert avait été mise en doute. On se demandait si la réglementation de l'industrie, renforcée de plus en plus par les incapables successeurs du ministre de Louis XIV, avait produit les effets attendus.

Mais, en 1750, les idées sur tous ces sujets étaient vagues et contradictoires. Vincent de Gournay, qui exerça sur l'administration

commerciale une influence considérable, ne fut nommé intendant du commerce qu'en 1751.

En France, trois ouvrages économiques étaient célèbres : le Détail de la France^ de Boisguilbert, la Dîme royale de Vauban, V Essai sur le commerce de Melon.

Le style du Z)^^»// est si obscuret les éditions en furent si fautives que ce livre n'avait pas eu beaucoup de lecteurs. On en avait letenu surtout ce que Fauteur avait dit de la misère des campagnes et de l'exagération des impots à la fin du règne de Louis XIV; on n'avait guère compris les principes qu'il avait posés avec une remarquable perspicacité, quoi qu'en aient dit de nos jours des savants allemands. Nous n'entreprendrons pas d'analyser et de discuter son œuvre; nous devons nous borner à indiquer celles de ses idées que l'on retrouve plus ou moins dans Quesnay.

Boisguilbert avait vu que l'argent n'est pas la richesse et n'est que c le lien du commerce^). «La richesse, disait-il, n'est autre

1. La première édition date de 1695. L'édition de 1707 renferme en outre le Factura de la France et des dissertations sur les grains et sur la nature des richesses.

chose qu'une jouissance entière, non seulement de tous les besoins de la vie, mais même de tout ce qui forme les délices et la magnificence. » Déplaçant ainsi le point de vue auquel on s'était jusque-là placé pour considérer les faits économiques, Boisguilbert ajoutait : « La terre que Ton compte pour le dernier des biens donne le principe à tous les autres. Le fondement et la cause de toutes les richesses de l'Europe sont le blé, le vin^ le sel et la toile qui abondent dans la France ; on ne se procure les autres choses qu'à proportion que Ton a plus qu'il ne faut de ceux-ci.

(( Tous les biens de la France sont, divisés en deux espèces, en biens-fonds et en biens de revenu d'industrie. Ce dernier (revenu) qui renferme trois fois plus de monde que l'autre^ hausse ou baisse à proportion du premier. En sorte que l'excroissance des fruits de la terre fait travailler les avocats, les médecins, les spectacles et les moindres artisans de quelque art ou métier qu'ils puissent être ; de manière, qu'on voit très-peu de ces sortes de gens dans les pays stériles au lieu qu'ils abondent dans les autres.

« Or. pour faire beaucoup de revenu datis un pays riche en denrées, il n'est pas nécessaire qu'il y ait beaucoup d'argent, mais seulement beaucoup de consommation ; un million fait alors plus d'effet que dix millions sans consommation, parce que ce million se renouvelle mille fois et fait autant de revenu à chaque pas et que dix millions restés dans un coffre ne sont pas plus utiles que des pierres.

« Comme d'ailleurs, les biens fonds ne donnent pas de revenu si les produits se vendent à perte, la source de la richesse est tarie par le bas prix des denrées qui amène la diminution delà culture et les disettesV

« C'est un fait qui ne peut être contesté, » plus de la moitié de la France est en friche » ou mal cultivée, c'est-à-dire beaucoup moins » qu'elle ne le pourrait être et qu'elle n'était )) autrefois, ce qui est encore plus ruineux « que si le terrain était entièrement aban- » donné parce cjue le produit ne peut répon- » dre aux frais de la culture.

1. « Il faut que chaque métier nourrisse son maître ou il doit fermer sa boutique. »

« Il ne peut y avoir que deux causes qui » empêchent un homme de cultiver sa terre, » ou parce qu'il laut une certaine opulence » qu'il n'est point en état de se procurer, ou » parce qu'après avoir cultivé il ne peut » avoir le débit de sa production. C'est ce » qui se passe avec la taille pour le premier » empêchement et avec les aides et douanes » pour le second. »

Suivant Boisguilbert, le revenu des biensfonds avait considérablement baissé, et en même temps les revenus du roi, c'est-à-dire les impôts, n'avaient point subi de réductions. Par suite les consommations de toutes choses et la richesse avaient diminué.

« Le peuple n'est jamais moins riche, ni plus misérable que lorsqu'il achète le blé à vil prix » — disait-il. « On ne peut éviter les grandes chertés qu'en vendant en tout temps des blés aux étrangers. »

L'auteur du Détail demandait en conséquence, la liberté du commerce des grains et la suppression des impôts indirects, pour détruire les obstacles qui s'opposaient à la production et à la vente des produits agricoles.

La Dîme royale, avait été soutenue par le nom illustre de son auteur et par le souvenir des injustes colères qu'elle avait soulevées.

Vauban, touché, comme Boisguilbert, de l'état de misère des paysans, avait voulu réformer le système d'impôts, supprimer les exemptions et les privilèges, amener les gouvernants à comprendre « que les rois » ont un intérêt réel et très essentiel à ne pas » surcharger leurs peuples jusqu'à les priver » du nécessaire. »

Utilisant Tenquête à laquelle il avait fait procéder par les intendants, il avait calculé que la population de la France était de 19 millions de personnes pour une superficie de 30.000 lieues carrées' et il avait estimé que son sol était capable de produire, année moyenne, de quoi nourrir? à 800 personnes par lieue, à raison de 3 setiers de blé par tète (mesure de Paris), soit 24 millions de personnes, tandis qu'elle ne nourrissait que 627 personnes 1/2 par lieue, et encore, disait Vauban : « J'ai lieu » de me défier que cette quantité puisse se » soutenir dans toute rétendue du royaume. »

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