‹ Le Docteur QuesnayChapitre 71 sur 128 · édition. — La seconde, très augmentée, est de · texte numérisé non relu

édition. — La seconde, très augmentée, est de

après Texpérience du système de Law. Le petit ouvrage de Tancien secrétaire du Régent marque déjà un progrès notable dans les idées. Il eut un grand succès, bien qu'il ait été rédigé sans plan visible, mais il avait eu des contradicteurs puissants et cette circonstance avait contribué à le rendre populaire. Il resta longtemps le cr/f/e-/?zecz^/« de tous ceux qui devisaient sur le commerce. C'estdans ce livre que Voltaire a puisé les opinions qu'il soutint toute sa vie, ainsi que Ta signalé M. Espinas.

Melon posait en principe que le commerce est réchange du superflu sur le nécessaire et admettait après Boisguilbert que {( la lorce d'un pays vient, non de ses mines d'or, non de Targent qu'il possède », mais de « sa plus grande quantité de denrées de première nécessité ».

II voulait que le commerce fût libre. « Le commerce ne demande que liberté et protection », telle était sa formule. Melon sentait que la réglementation et l'esprit de monoj)ole s'opposaient au perfe^-tionnement de l'outillage industriel, a II a été proposé, racontaitil, de procurer à une capitale de l'eau abon-

damment par des machines faciles et peu coûteuses. Croirait-on que la principale objectioji qui, peut-être, en a empêché Texécution a été la demande : que deviendront les porteurs d'eau ? »

Mais en même temps Fauteur de VEssai comptait naïvement sur Tintervention du gouvernement pour amener Taccroissement de la population et prétendait que les variations de valeur de la monnaie sont sans importance ; il conseillait même de modifier de force cette valeur afin d'accroître le rendement des impôts par la cherté générale qui serait la conséquence de la mesure.

La cherté lui semblait désirable en tout temps non seulement pour les grains, mais pour toutes choses. « Le commerce ne peut être florissant que lorsque chacunsesertàson plus grand avantage de tout ce qui lui appartient ; si quelqu'une de ses parties est sans valeur, le propriétaire n'achète plus la denrée de son voisin, à qui cette denrée devient par là superflue. Ainsi ravilissement de la denrée décourage le laboureur hors d'état de paver l'imposition. »

Melon avait dit pourtant ailleurs : (( L'abon-

dance ne peut être nuisible; les hommes ne travaillent que pour donner la plus grande quantité; comment pourrait-elle être pernicieuse ? »

Cette contradiction provenait de ce que Tancien secrétaire du Régent était dominé par des préoccupations fiscales et par le souvenir du Système ; croyant que la valeur de la monnaie est purement conventionnelle, il s'imaginait que le Gouvernement peut assurer tout à la fois fabondance et la cherté.

Du Tôt n'eut pas de peine à prouver que les rois n'avaient jamais tiré des mutations de monnaies qu'un bénéfice apparent et bien faible en comparaison du dommage qu'ils en recevaient dans la suite et des pertes que subissait la nation. « Les monnaies, ditil, sont l'instrument nécessaire de nos échanges réciproques et la mesure qui règle la valeur des biens échangés ; il ne faut pas plus y toucher qu'aux autres mesures'. »

Des ouvrages dont nous venons de parler,

1. Réflexions politiques sur les finances et le commerce, 1738.

\e Détail de la France est celui (|ui a exercé sur Quesnay le plus d'influence.

Dans la Notice abrégée des différents écrits modernes qui ont concouru en France ci former la science de V Economie politique, insérée en juillet 1769 dans les £'/;/ie//?6'V/<:/e^ du Citoyen^ Du Pont de Nemours, énumérant les économistes antérieurs à Quesnay, n'a pas parlé de Boisguilbert, mais il s'en est excusé trois mois plus tard :

(( 11 est bien étonnant que nous Tayons » oublié, puisqu'il est un des premiers que » nous ayons lus. Son ouvrage... est singu- » lièrement précieux par la sagacité avec » laquelle l'auteur avait reconnu, ce que tout » le monde ignorait de son temps, la nécessité » de respecter les avances des travaux utiles » et les avantages de la liberté du commerce. )>

Du Pont de Nemours fit ensuite l'éloge de Boisguilbert et ajouta : « En voici assez pour réparer notre omission \ »

1. Plus tard, dans un discours à l'assena blée des Economistes, Du Pont a dit encore (1773):

« Boisguilbert, il y a 80 ans, a saisi relativement au » commerce des blés toutes les vérités que nous démon-

SCHELLE. 12

Quesnay, dans les notes des Maximes qui suivent le Tableau économique et sur lesquelles nous reviendrons, avait écrit dix ans auparavant :

« Le dépérissement d'un Etat se répare » difficilement. Les causes destructives qui » augmentent de plus en plus rendent » inutiles toute la vigilance et tous les efforts » du ministère, lorsqu'on ne s'attache qu'à » en réprimer les effets et qu'on ne remonte » pas jusqu'au principe : ce qui est bien » prouvé par l'auteur du Livre intitulé le )) Détail de la France sous Louis XIV. . . Par » une meilleure administration, on aurait » pu, en un mois, augmenter beaucoup l'impôt » et enrichir les sujets en abolissant une im- » position destructive et en ranimant le » commerce extérieur des grains, des vins, » des laines, des toiles, etc. Qui aurait osé

» trons aujourd'hui et la plupart de celles qui ont rap- » port à rimpôt ; il aurait été inventeur de la science » économique s'il n'eût pas cru qu'il existât des revenus )) d'industrie plus considérables encore que ceux des )) champs et s'il eût bien connu le produit net de ces der- » niers et s'il eût su les lois physiques de la distribu- » tion et de la reproduction des richesses. » Correspondance du Margrave de Bade avec Du Pont et Mirabeau.

» entreprendre une telle réforme dans des » temps où l'on n'avait plus d'idées du gou- » vernement économique d'une nation agri- » cole ? On aurait cru alors renverser les » colonnes de Tédifice \ »

Le marquis de Mirabeau, dans la Théorie de Vhnpôt^ a aussi signalé les services rendus par Boisguilbert, et, plus tard, dans VÉloge funèbre de Quesnay, il a dit :

« Je commençai dans le temps mes Éloges » des hommes à célébrer, par rendre jus- » tice au célèbre Boisguilbert, trop oublié de ^) ses concitoyens volages. »

Il est donc inexact de prétendre, ainsi qu'on Ta fait, que les physiocrates et Quesnay en particulier aient méconnu ce qu'ils pouvaient devoir à l'auteur du Détail.

Locke a contribué aussi à instruire Ouesnay, sinon directement, du moins par les extraits qu'a faits, des écrits économiques du philo-

1. Note de la maxime 24 (édition définitive). Dans la P/u/siocratie après les mots « ce qui est bien prouvé » on lit: « pour le temps ». Les mots «en un mois » sont supprimés ; au lieu de a on n'avait plus d'idée », on lit : « l'on n'avait nulle idée »,

sophe écossais, Dupré de Saint-^Iaiir, en tête de son Essai sur les Monnaies^ où Quesnay a puisé presque toutes les données statistiques dont il a eu besoin.

Signalons seulement quelques-uns des principes contenus dans ces extraits :

« L'argent est une marchandise qui, comme toutes les autres, hausse ou baisse.

» L'intérêt de l'argent ne saurait être sur un pied toujours uniforme. Il est pourtant nécessaire de le resserrer dans certaines bornes pour permettre aux tribunaux de se prononcer quand il ny a aucune convention entre les parties. Il faut aussi protéger la jeunesse et Tindigence contre Tusure.

» La richesse d'un Etat ne consiste pas à avoir plus d'argent qu'un autre, mais à en avoir à proportion plus que ses voisins et à en faire un meilleur usage.

» Il n'v a que deux voies pour enrichir un État qui n'a point de mines en propre : les conquêtes et le commerce.

» Ce n'est pas l'excellence des choses, non plus qu'une addition ou une augmentation

1. Ou Réllexions sur le rapport entre Targent et les denrées. 174(5.

de valeur intrinsèque qui rend le prix des choses plus ou moins grand, mais la quantité de Tespèce à vendre comparée à la consommation qu'on en peut faire. L'air et Feau ne se vendent point. »

llï

On a fait de Cantillon un précurseur des Physiocrates. C'est trop dire.

L'Essai sur la nature du Commerce ne fut publié qu'en 1755, bien qu'il eût été écrit longtemps auparavant. Gournay en recommanda la lecture à ses amis, mais il traduisit et conseilla de traduire d'autres ouvrages étrangers d'opinions très différentes. Le marquis de Mirabeau, qui possédait le manuscrit de VEssai, s'en servit pour écrire VAmi des Hommes; mais le marquis n'était pas alors physiocrate.

Quant à Quesnay, il a cité VEssai de Cantillon, ainsi que d'autres ouvrages récents, dans son article Grains; mais il a dû rédiger son article Fermiers en 1755, l'année même où parut cet Essai.

L'ouvrage de Cantillon ne nous paraît pas

d'ailleurs avoir rimportance théorique que quelques auteurs modernes lui ont attribuée.

Gantillon connaissait bien les principes admis de son temps sur la monnaie, les banques, les prix. lia émis sur quelques questions des opinions ingénieuses; en parlant de la formation des villes, il a entrevu les phénomènes de concentration des forces; à propos de Tintérét de Targent, il a compris qu'il ne pouvait être limité par la loi. Mais les généralités qui forment la partie principale de son exposé sont d'un intérêt médiocre.

Ce qui a fait dire que V Essai sur le Commerce était la source des idées physiocratiqiies, c'est la phrase placée au début du livre :

« La terre est la source ou la matière d'où on tire la richesse ; le travail de l'homme est la forme qui la produit^, et la richesse ellemême n'est autre chose que la nourriture, les commodités et les agréments de la vie. »

Mais les conséquences que Gantillon a tirées de sa proposition première ne ressemblent nullement au système de Quesnay.

Gantillon en arriva à dire que u la multi-

plication ou le décroissement des peuples dépend des propriétaires ». Il prétendit que le prix des marchandises est en raison de la quantité de terre et de travail qui entre dans leur production. « 11 n'y a jamais, dit-il, de variation dans la valeur intrinsèque des choses, mais Timpossibilité de proportionner la production à la consommation cause une variation journalière et un flux et reflux perpétuel dans les prix du marché. Comme ceux qui travaillent doivent subsister du produit de la terre, la valeur intrinsèque d'une chose peut être mesurée par la quantité de terre qui est employée pour sa production et par la quantité de travail qui y entre, c'est-à-dire par la quantité de terre dont on attribue le produit à ceux qui y ont travaillé. »> En conséquence, puisque toutes les terres appartiennent au Prince et aux propriétaires, toutes les choses qui ont une valeur intrinsèque ne Font qu'à leurs dépens. « M. le chevalier » Petty, dans un petit manuscrit de Tannée » 1685, regarde ce pair, en équation de la » terre et du travail, comme la considération » la plus importante dans l'arithmétique po- » litique. »

Enfin Cantillon a avancé que plus il y a de travail dans un Etat, plus il est censé riche; mais que si ce travail est appliqué à exploiter des mines d'or et d'argent ou à attirer des métaux précieux en échange de produits manufacturés, TEtat est réellement riche, car ce qui semble déterminer la grandeur des Etats est Fexistence de réserves en marchandises ou en argent pour acheter les choses nécessaires en cas de besoin.

On ne saurait voir dans ces assertions, contradictoires et non personnelles à l'auteur, Torigine des idées physiocratiques.

On a cité aussi d'Argenson comme précurseur de Quesnay. Aucun écrit de d'Argenson n'a été publié de son vivant en dehors de quelques articles donnés au Journal économique. Des notes de cet homme estimable ont circulé en manuscrit; ses opinions étaient connues ; on savait qu'il était hostile à la réglementation. On connaissait la formule qu'il a expliquée dans ses Mémoires : << Pour mieux gouverner, il faudrait gouverner moins... Toutes les autres nations nous haïssent et nous envient. Et nous, ne les envions point;

si elles s'enrichissent... elles nous prendront davantage de nos denrées: elles nous rap^ porteront davantage des leurs et de leur argent. Détestable principe que celui de ne vouloir notre grandeur que par rabaissement de nos voisins ! Il n'y a que la méchanceté et la malignité du cœur de satisfaites dans ce principe et l'intérêt y est opposé. Laissez faire, morbleu ! laissez faire. »

Mais dWrgenson opinait par sentiment; il n'était nullement un théoricien. On pourrait avec autant ou aussi peu de raisons classer parmi les précurseurs de Quesnay tous les personnages ou écrivains qui ont émis avant lui quelque idée juste sur des sujets touchant à l'Economie politique. L'abbé de St-Pierre, tout mercantiliste qu'il fut. n'a-t-il pas dit :

« Quand il se fait une vente entre mar- » chands, le vendeur v ffaç^ne et l'acheteur » aussi, car dans un gain réciproque et réel y> ou apparent, ni le vendeur ne vendrait à « tel prix, ni l'acheteur de son côté, n'achète- « rait à tel prix. «

Ce qui est incontestable, c'est qu'au moment oii Quesnay écrivit pour l'Encyclo-

pédie, un grand nombre d'ouvrages ayant bien le caractère d'ouvrages économiques furent publiés, grâce, en partie, aux efforts de Gournay.

Les meilleurs sont les Remarques sur les avantages et les désavantages de la France et de la Grande-Bretagne (1754) de Plumart de Dangeul et V Essai sur la police des grains (1755) d'Herbert; Quesnaylesa cités dans son article Grains. Le J ournal économique , fondé en 1751, avait publié aussi des traductions anglaises ou des notes d'un certain intérêt.

Les Essais économiques de Hume, où la théorie de la balance du commerce était battue en brèche, avaient été traduits dès leur apparition, fort mal d'ailleurs, en 1752, par M"^ de la Chaux et en 1754 par l'abbé Leblanc '.

Enfin dans XEncyclopédie se trouvaient déjà les articles Change et Commerce de Forbonnais qui, réunis, formèrent un véritable traité ^

1. Les Physiocrates ont donné des extraits des Essais dans le Journal de l'agriculture, en 1764. Hume était alors à Paris, comme secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre.

Page 1