Les Eléments du commerce
Que Quesnay ait profité de ces divers ouvrages \ c'est très probable; mais qu'il ait tiré ses idées « fortes et nouvelles » d'écrits parus la veille, il est impossible de l'admettre.
Nous venons de citer Forbonnais. Gomme cet auteur a été le principal adversaire des physiocrates, disons dès à présent quelques mots de ses idées.
Dans V Encyclopédie, il avait abouti aux conclusions ci-après:
1. Baudeau, rendant compte de l'Histoire du Droit naturel de Hubner dans les Ephémérides du citoyen, a parlé en passant du théologien philosophe Cumberland: « Il a reconnu que le bien de tous est la souveraine loi )) de tous, comme le salut du peuple est celle de la so- » ciété civile. Le bon évêque de Péterborough est un des » plus dignes précurseurs de la Science. » Prenant ces mots à la lettre, des critiques modernes en ont conclu que les Physiocrates se sont inspirés de Cumberland ; il est problable qu'aucun d'eux n'a lu les écrits de ce philosophe.
On avait cité avec aussi peu de raisons comme précurseurs des Physiocrates l'italien Bandini, auteur d'un Discors économies, reproduit dans la collection Custodi, et l'anglais Asgill, auteur de Several assertions proved in orderto create another speces of money than gold (1696). Le discours de Bandini composé en 1737 n'a été publié qu'en 1773; l'écrit d'Asgill était inconnu très probablement en France.
Lorsque l'introduction des marchandises étrangères nuit à la consommation des produits manufacturés par la nation, TEtat perd : i"^ la valeur d'acquisition des produits étrangers ; 2^ celle des salaires qu'auraient gagnés les ouvriers nationaux employés à faire des objets similaires ; 3*^ celle des matières premières qui aurait été tirées du sol national ; 4"^ le bénéfice que la circulation de toutes ces valeurs aurait procuré aux citoyens ; 5° les ressources que le prince aurait pu tirer de Taccroissement d'aisance qui en aurait été la suite.
Forbonnais admirait l'acte de navigation de Cromwell ; il louait le système des primes à l'exportation des grains adopté par l'Angleterre en 1689. Il disait aussi :
« Chaque pays est libre de créer des manu- » factures comme il l'entend. Libre égale- )) ment à lui d'établir des droits de prohibi- » tion pour les défendre. »
Lorsque se posa la question de la liberté du commerce des indiennes, il soutint contre Morellet, Abeille et Gournay le système des prohibitions.
Forbonnais était donc un protectionniste, et
il faut bien peu connaître ses écrits pour le représenter comme un économiste libéral, ainsi qu'on Ta fait, il y a quelques années, lors de la publication de notre volume sur Vincent de Gournay.
Il avait beaucoup plus de compétence en histoire financière qu'en économie politique. Ses Considérations sur les finances cU Espagne (1753) avaient été justement remarquées ; par ses Recherches et ses Considérations sur les fi,nances, il a acquis et conservé une réputation méritée.
Quesnay n'étaitpas un érudit en matière économique. Il avait lu, mais il avait plus encore observé et réfléchi. Selon toutes vraisemblances, (( il a nourri ses idées en silence avant de les mettre au jour », ainsi que l'a dit de Lavergne, et il les a nourries en considérant les faits suggestifs qui se passaient sous ses yeux. Il chercha dans la nature ce qui n'est pas dans les livres, a dit aussi Du Pont de Nemours.
Fils de paysans de la Beauce, ayant vécu longtemps dans un rayon peu éloigné de Paris, il avait pu voir les effets des famines des dernières années du rèj^nc de Louis XIV
et de celle de 1723. Il avait pu constater avec quelle violence et quel arbitraire la police pourvoyait par réquisitions à rapprovisionnement de Paris. Il connaissait la misère des <:ampagnes.
Transporté par les circonstances à Versailles, il y fut témoin de Tégoisme des gens de cour et de Ténornie fortune des traitants ; attaché au service d'une femme qui, parce qu'elle était supérieure en beauté, se croyait apte amener les destinées de la France; approchant un roi trop enclin à la paresse pour agir par lui-même et des hommes d'Etat improvisés qui n'avaient que des vues empiriques, il put croire qu'en appliquant à la science du gouvernement la méthode dont il avait fait usage dans les sciences médicales, il pourrait exercer une bienfaisante influence.
Gomme l'abbé de Saint-Pierre, logé aussi à la cour, en qualité d'aumônier de Madame, mère du Piègent, il pouvait dire :
(( Je n'ai fait qu'acheter une petite loge » pour voir de plus près les acteurs... Je » vois jouer tout à mon aise les premiers » rôles et je les vois d'autant mieux que je
» n'en joue aucun, que je vais partout et que » Ton ne me remarque nulle part. Je vois ici » notre gouvernement dans sa source et » j'entrevois déjà qu'il serait facile de le » rendre beaucoup plus honorable pour le » roi, plus commode pour ses ministres et » beaucoup plus utile pour les peuples. »
Les suppositions que Ton peut faire sur les sentiments intimes de Quesnay sont confirmées par le langage que tint le marquis de Mirabeau, lorsqu'il prononça V Eloge funèbre de son ami :
« Je ferai voir d'où il est parti, où il est arrivé, quel emploi il fît de ses talents, de son génie, de sa faveur; je dissiperai les ombres que l'envie voulut répandre sur sa carrière, en lui faisant un crime d'avoir rassuré une tête faible, effrayée, et émoussé ainsi l'arme meurtrière que l'intrigue, hideuse et toujours active, avant-courrière des crimes réfléchis et préparés, présente sous toutes les formes à toute illégitime autorité. »
Un ambitieux aurait usé de la faveur de « l'illégitime autorité » pour pousser ses amis et se pousser lui-même. Quesnay songea surtout à faire prévaloir les solutions que ses
réflexions lui suggéraient, offrant le spectacle unique en son genre d'un sexagénaire^ qui renonce aux études de toute sa vie pour se livrer à des recherches sur des sujets à peine explorés par d'autres.
Les circonstances s'y prêtaient.
La question des subsistances qui avait été, avec celle des finances, l'objet des préoccupations constantes des gouvernants au XVIIP siècle semblait devoir être prochainement résolue.
Jusque-là, on avait copié, pour remédier aux disettes ou pour les prévenir, les mesures usitées au moyen âge. Cependant, aux temps féodaux, la réglementation n^était que locale et temporaire ; elle disparaissait avec la disette. Au XVP siècle, quand la féodalité fut à peu près détruite et les pouvoirs concentrés dans la main du roi, les légistes avaient entrepris de soumettre le commerce des grains de toute la France à un régime uniforme et permanent. Mais leurs tentatives de centralisation ne furent pas immédiatement suivies d'effet.
1. L'abbé de Saint-Pierre ne commença à écrire qu'à cinquante ans.
Sous Henri IV, grâce à rinfluence de Sully, le commerce des grains fut presque libre et l'exportation des céréales favorisée.
Avec Colbert, au contraire, la réglementation avait reparu. Ses successeurs l'aggravèrent ; dans la dernière partie du règne de Louis XIV et, après la Régence, jusqu'au milieu du XVIII® siècle, elle fut à. peu près permanente.
Machault, en dernier lieu^ réédita une ancienne prescription que le chancelier de l'Hôpital avait introduite dans les lois de son temps, dont Jean Bodin et Etienne Pasquier s'étaient moqués, et qui consistait à empêcher de planter en vignes les terres qui pouvaient être ensemencées en céréales.
L'exportation des grains était presque constamment interdite, soit hors du royaume, soit d'une province à l'autre. Les gouvernants, sous prétexte de protéger le consommateur, écrasaient le cultivateur déjà courbé sous le poids des impôts en lui enlevant la faculté d'écouler ses produits au mieux de ses intérêts.
L'agriculture payait en réalité les frais du
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système mercantile. Les obstacles à la sortie faisaient tomber le prix des grains à presque rien en temps d'abondance ; le blé était jeté au fumier faute d'écoulement possible ; les paysans, sans ressources, diminuaient leur production ; l'abondance préparait la disette. Les obstacles mis à la vente des grains à l'intérieur, qui complétaient les mesures destinées à u procurer au peuple des subsistances en abondance et à bon marché ;>, ainsi qu'il est dit dans une ordonnance royale, l'obligation, par exemple, de vendre sans pouvoir les remporter, les grains qui étaient apportés sur un marché ou mis en route pour les y amener, empêchaient en tout temps les paysans d'obtenir la rémunération normale de leurs efforts.
Le contrôleur général, Moreau de Séchelles, venait de modifier les errements administratifs.
Un arrêt du 17 septembre 1754 avait donné la liberté au commerce des grains à Tintérieur du rovaume et autorisé pour une durée indéfinie les provinces du Languc(f.c et d'Auch à exporter des grains par l«'s porls d'Agde et de Rayonne.
Vincent de Gournay, intendant du commerce, n'avait pas été, selon tontes vraisemblances, étranger à la réforme.
Quesnay y prit-il part ? Rien ne Tétablit. Mais il reçut la noblesse en 1752 ; il était, à cette époque, déjà regardé comme un penseur; il ne dut point rester indifférent enlace d'une réforme qui répondait à ses désirs et qu'il défendit avec force dans ses articles de V Encyclopédie. Nous verrons plus loin par quels procédés il s'efforça d'intéresser le roi et M™^ de Pompadour aux problèmes dont il croyait avoir trouvé la solution.
L'idée dominante du premier des articles de Quesnay, Tarticle /^e/7^//e/'6-, est que la production agricole ne peut exister ni sans avances préalables — c'est-à-dire sans capitaux, — ni sans gains pour le producteur, ni sans débouchés pour les produits.
Après Boisguilbert et \ auban, Quesnay montrait le [)aysan accablé d'impôts, écrasé sous le poids de la milice et des corvées et
n'ayant pas la liberté de vendre ses récoltes où il avait intérêt à le faire.
11 comparait la grande et la petite culture. Les définitions qu'il donnait de l'une et de l'autre étaient basées sur une distinction presque puérile : l'emploi des chevaux pour le labour dans Tune, Temploi des bœufs dans Tautre.. Mais les conséquences qu'il tirait de sa comparaison étaient exactes.
Il voyait, dans la grande culture, de riches fermiers, faisant à la terre de larges avances, tirant du sol de fortes récoltes et ayant des profits convenables. Il voyait au contraire dans la petite culture de pauvres métayers qui, ne disposant comme instruments de production que du bétail fourni par leurs propriétaires, n'obtenaient que de maigres produits et restaient misérables.
Comme les fermiers riches étaient en petit nombre, la majeure partie du sol cultivable de la France était, j)Our ainsi dire, en friche, (luesnay attribuait cette situation fâcheuse à trois causes :
A la désertion des campagnes par les enfants des laboureurs ;
Aux impositions arbitraires qui enlevaient
toule sécurité aux capitaux employés dans la culture ;
Aux gènes apportées au commerce des grains.
Certains politiques, dont, prétendait-on, le surintendantd'O, avaient posé en principe que rindigence des campagnes était un aiguillon nécessaire pour obliger les paysans à se livrer au rude travail de la terre. En matière fiscale, la taille arbitraire semblait avoir été organisée pour empêcher les capitaux d'aller à l'agriculture ; car le cultivateur devait dissimuler ses ressources pour ne pas être frappé trop rudement par le collecteur. En matière économique, les gouvernants, songeant à protéger l'industrie et voulant assurer aux habitants des grandes villes une nourriture suffisante et à bon marché, entendaient forcer le paysan à vendre son blé à bas prix; un grand nombre d'ordonnances royales avaient été rendues en ce sens; on avait été jusqu'à permettre à quiconque de cultiver les terres que les laboureurs abandonnaient. Ruiné en temps d'abondance par l'abondance même, ruiné en temps de disette parce (ju'alors la hausse des prix ne compensait pas l'insufli-
sance des qunntités, vexé en tout temps, le cultivateur réduisait peu à peu sa production. Ses enfants, pressés d'échapper à la misère, allaient peupler les villes pour d'infimes salaires.
Quesnay évaluait la production annuelle en blé à 42 millions de setiers ; il estimait, qu'avec une bonne culture^ elle pourrait s'élever à 70 millions de setiers 109 millions d'hectolitres), ce qui correspond à peu près à notre production actuelle en froment, bien que notre sol fournisse encore une foule d'autres produits. Il reconnaissait que cette énorme quantité excéderait les besoins de la consommation indigène, mais il pensait que les grains non employés pourraient être exportés et qu'à la culture du blé pourrait être substitué l'élevage sur une partie du territoire, de manière à produire de la viande, à faire des laines et à avoir ainsi des éléments d'exportation.
Pour atteindre le but, il fallait donner la sécurité aux cultivateurs en réformant l'assiette de l'impôt et en rendant libre le commerce de^ céréales. Alors les capitaux et les hommes iraient à la culture ; la France
verrait augmenter sa population, ses richesses et sa puissance.
Quesnay exagérait assurément les conséquences immédiates des réformes qu'il réclamait ; mais il voyait clairement les causes principales qui s'opposaient, de son temps, aux progrès de l'industrie agricole.
Ses idées étaient tirées en partie de Boisguilbert, mais elles étaient plus fermes, surtout quant à l'influence des capitaux sur la production.
Le premier article de Quesnay n'étaitqu'un essai. L'article Grains en fut le développement.
Les gouvernants ont voulu, dit plus nettement Quesnay^ favoriser les industries de luxe en prohibant les produits étrangers ; ils ont voulu faire baisser de force le prix du blé en interdisant l'exportation des grains. Ils ne sont parvenus qu'à ruiner l'agriculture et à réduire les débouchés du commer{;e extérieur.
La liberté d'exportation des grains est le seul moyen d'empêcher les non-valeurs de blé. Grâce à elle, les prix de l'intérieur se
mettent au niveau des prix du dehors, sans que, pour cela, les subsistances diminuent; les quantités exportées sont toujours peu importantes ; elles n'atteignent au maximum que deux millions de seliers -environ 3 millions d'hectolitres^.
Recherchant ensuite ce que pourraientètre la production et la richesse de la France si son sol était partout cultivé en grande culture, Quesnay inséra dans son article une statistique agricole qui n'est pas dénuée d'intérêt. Il termina en posant une série de maximes où tout un plan d'administration était dressé, un plan nouveau, entièrement opposé aux principes qui avaient prévalu depuis Colbert.
Les « Maximes d'un gouvernement agricole )>, ainsi qu'il les a appelées, sont au nombre de quatorze et sont accompagnées d'explications plus ou moins étendues^ qui en atténuent la raideur apparente. Ainsi la