Du Pont de Nemours et l'Ecole Physiocratiquc
main de la mort de Ouesnay el à la veille de la publication de la Richesse des nations d'Adam Smith, soit ultérieurement, chez les publicistes de plus en plus rares, qui restèrent fidèles au système.
L'existence de l'article Hommes à la Bibliothèque nationale a été signalée par M. le D"" Bauer de Vienne, il va quelques années\ Le manuscrit est d'un copiste ignorant ; le texte est souvent obscur ; c'est une ébauche non revue par Tauteur. On y trouve pourtant des réflexions intére^^santes, dont voici le résumé :
« Les hommes l'ont la puissance des Etats ; les besoins multiplient les richesses ; car sans besoins, il n'y aurait pas de consommations et, sans consommations, la production serait sans ol)jet. Les richesses
1. Auf Gi'uml unfjedriichler ScJiriften François Qupsnaj/f;, 1890 — Le manuscrit, généralement dénué d'orthographe, est porté au catalogue de la Bibliothèque sous la rubrique : Économie politique par Quesnai/ (acquisitions nouvelles n" 1900) avec la mention : « Ce manuscrit est tiré de la bibliothèque de Théophile Mandarw.Mandar était publiciste sous la Révolution; son frère a donné s<jn nom à une rue de Paris.
sont les revenus et non la masse pécuniaire. Si l'Angleterre a de^ revenus égaux à ceux de la France, elle e^nt plus riche, puisqu'elle est moins étendue et moins peuplée.
» La population française a considérablement diminué depuis le milieu du XVII^ siècle ; les guerres ont détruit un grand nombre d'hommes et supprimé les générations qu'ils auraient fait naître. La milice, conséquence des armées permanentes, a réduit la population des campagnes. L'intolérance religieuse a chassé les hommes du territoire. Le bas prix des denrées, le défaut de capitaux dans la culture et la misère du bas peuple ont arrêté la production agricole.
» On a voulu avoir de puissantes armées de terre et on a négligé la marine, qui aurait favorisé la navigation commerciale. Les vendeurs ont besoin d'acheteurs ; les uns et les autres sont acheteurs et vendeurs.
» On s'est imaginé que le commerce devait être réservé aux nationaux; ce monopole n'a été suggéré que par Tintérêt particulier des commerçants. Ce n'est pourtant pas le moyen d'assurer le débit des productions que d'interdire l'entrée des ports aux étrangers !
» On a voulu que les subsistances soient abondantes , et on a empêché l'exportation des produits du sol. Or, l'abondance sans gains pour le producteur engendre la misère et amène la dépopulation. L'accroissement du nombre des hommes est incompatible avec l'absence de richesses, avec l'absence de sûreté pour les biens et de liberté pour les personnes.
» L'abondance n'est profitable que si les prix de vente couvrent les frais de production. C'est l'aisance et non la misère qui est l'aiguillon du travail ; c'est Taisance qui encourage les hommes à avoir des enfants qui leur succéderont dans leurs professions.
» L'argent n'est pas la richesse ; c'est le moyen de se procurer des richesses qui ont le même pouvoir d'achat que l'argent. Pour s'enrichir, il ne faut pas chercher à prendre l'argent de ses voisins, à leur vendre cher quelques marchandises de luxe pour leur acheter cher, en échange, quelques autres marchandises ; il faut leur vendre des produits au prix réel, au prix fondamental.
» Quel est ce prix ? C'est celui qui s'établit chez les diverses nations, quand le com-
merce extérieur est libre, d'après ce qui est moyennement nécessaire pour couvrir les frais de production. Quand le commerce est gêné , les prix tombent en temps d'abondance au-dessous de ces frais ; en temps de disette, ils ne montent pas assez haut pour être rémunérateurs. 11 n'y a pas compensation d'une année à l'autre pour les acheteurs qui consomment toujours la même quantité. 11 n'y en a pas non plus pour les producteurs dont les quantités à vendre subissent d'énormes variations.
» En conséquence, sans liberté commerciale, les richesses diminuent et la population décline, car son accroissement dépend de l'accroissement des richesses, c'est-à-dire du bon emploi des hommes et du bon emploi des richesses.
» Les hommes produisent les richesses non pas avec leurs bras, mais avec un travail intelligent et utile ; et le travail n'acquiert cette double qualité que si les hommes sont déjà dans l'aisance. 11 ne faut pas comprendre dans la population profitable à l'Etat les familles en non-valeurs; les hommes, comme les terres, tombent en friche, lorsqu'ils sont épuisés.
» Les richesses proviennent, en somme, de deux sources : du sol d'où les tire le travail humain et de rechange qui permet de vendre les produits du sol pour obtenir les mo^^ens de satisfaction qui font défaut. L'agriculture et l'échange sont donc les occupations les plus profitables.
» Les autres occupations ne créent pas de richesses. Ce qui ne veut pas dire que ces occupations soient toutes inutiles ; les seules inutiles sont celles qui, comme Tagiotage, font simplement passer les richesses d'une main dans une autre.
» La suppression des gênes apportées à l'agriculture et à l'échange des produits agricoles contre d'autres produits, doit être le but des efforts des gouvernants. En protégeant les manufactures de luxe, en mettant des obstacles au commerce des subsistances pour en assurer l'abondance, on a diminué la valeur des subsistances, on a poussé les hommes vers des travaux non profitables, on les a ruinés. »
On voit, d'après ce résumé\ que Quesnay
1. Une table analj^tique placée à la fin du manuscrit porte : « Etat de la population en France depuis 1600
reprenait sous une forme nouvelle, les idées exposées dans ses articles Fermiers et Grains. Au sujet de la population, il répondait à la thèse contenue dans VAmi des hommes dont la publication était récente et dont il ne connaissait peut-être pas encore Tauteur. Mais il exagérait, car si la misère nuit à l'accroissement du nombre des hommes en détruisant prématurément les individus déjà nés, l'aisance, compagne de la prévoyance, empêche aussi cet accroissement en arrêtant la natalité.
L'article Impôts est plus précis que Tarlicle Hommes ; la copie que Ton en possède est meilleure; les notes dont Turgot Ta illustrée sont précieuses.
« L'impôt doit, d'après Quesnay, être prélevé « sur les richesses annuelles de la na- » tion ». Que sont ces richesses ? Ce ne sont pas les richesses pécuniaires qui sont aux
jusqu'à 1760. » Cette table ressemble beaucoup à celles qui terminent les ouvrages médicaux de Quesnay et qui sont attribuées à Hévin. Elle peut avoir été faite après la rédaction de l'article qui doit être antérieur à 1760.
mains des financiers et qui en imposent par leur importance ; elles ne produisent rien; l'argent n'engendre pas l'argent ; elles ne sont qu'un prélèvement, souvent abusif, sur la richesse circulante. Les revenus tirés des rentes, des loyers des maisons, des prêts de toute sorte ne sont pas non plus de véritables richesses; ce sont des dettes annuelles payées à des propriétaires ou à des prêteurs. Quant aux revenus de l'industrie, ils ne servent qu'à couvrir les frais de production des objets fabriqués. De même, les revenus employés par les cultivateurs pour payer les frais de culture ne sont pas des richesses. Le seul revenu réel est celui qui reste quand tous les frais de production sont soldés; c'est le revenu net des biens-fonds, qui est remis aux propriétaires du sol et qui ne correspond à aucun travail; les propriétaires doivent le rendre à la nation, soit en achetant des consommations, soit en fournissant au prince les sommes nécessaires pour alimenter les services publics.
» Mais le revenu net réel n'est pas l'excédent du prix effectif de vente des denrées sur la dépense faite pour les produire, attendu que
le prix de vente est souvent rendu factice par des taxes; il n'est réel que s'il résulte de la libre concurrence internationale.
» Plus le prix réel des denrées est élevé, plus la nation a de revenu vrai. Il ne faut donc pas mettre d'obstacles au commerce extérieur, ni prélever des impôts qui viennent directement ou indirectement majorer les prixpard'énormes frais de perception. Le commerce doit être libre; les taxes de tout genre doivent être remplacées par des impôts directs sur le produit net ; les fermes générales doivent être supprimées. »
Telle est, réduite à sa plus simple expression, la thèse de Ouesnay.
Bien loin de vouloir, comme le font les agrariens, surélever le prix du blé pour enrichir les propriétaires, il entendait taxer ceux-ci qu'il regardait économiquement comme inutiles. Ses erreurs ne sont point protectionnistes; ce qu'il recherchait, c'était le développement de la richesse générale. Il voyait le but à poursuivre et ses réflexions sur la mesure du revenu annuel sont dignes d'attention; mais il se trompait sur les movens fiscaux à employer, parce que, d'une
part, il ne se rendait pas un compte exact des phénomènes d'incidence, et d'autre part parce qu'il croyait que la rente du sol est fournie par la nature^ ainsi que le marquis de Mirabeau l'a dit nettement dans la Théorie de riwpôt^ en pur don^ ainsi que Ta dit ensuite Turgot.
Pas plus d'ailleurs que dans ses autres articles, imprimés ou inédits, Quesnay n'a donné à son système, dans l'article Impôts, une forme définitive ; il cherchait encore sa voie. C'est ainsi que, tout en posant les bases de l'impôt territorial unique, il acceptait des impositions « sur les négociants et sur les artisans ». « Quesnay s'est rectifié », a mis Turgot dans ses notes manuscrites sur cet article.