Contrôleur Général, du 4 mars 1759 au 21 novembre
que le dit Forbonnais. C'est Texemplaire que nous avons sous les yeux. Il est d'un aspect moins magnifique que l'exemplaire de la seconde édition, mais il est plus volumineux; le livret de ménage a été augmenté \ Les corrections faites à la plume sur la seconde épreuve ont été introduites dans le texte ou placées dans un erratum imprimé.
Dans quelque édition que ce soit, la lecture du Tableau économique ne satisfait pas Tesprit. Grimm a dit que Quesnay était obscur par système. Même en tenant compte des circonstances extraordinaires dans lesquelles le Tableau fut préparé, l'assertion n'est guère plausible. On ne peut s'empêcher d'être clair quand on a Thabitude de l'être.
1. Il forme un cahier in-4" de xii pages pour les explications et de 22 pages pour les maximes et leurs notes ; le tableau gravé en tête a pour point de départ un revenu de 600 livres; le tableau imprimé a disparu. Une maxime a été ajoutée, une autre a été complétée ; les notes ont été considérablement augmentées. Les extraits des mémoires de Sully, y compris ces notes, forment 22 pages au lieu de 6. Les notes ne sont pas tout à fait identiques à celles de la Phj/siocrxUic; en ce cas encore, du Pont a corrigé un peu le maître.
Mais le Tableau ('conomiqiie est des plus obscurs.
Xous n'entreprendrons pas d'en donner une explication complète ; où Quesnay, où Mirabeau, où Baudeau ont échoué, il serait dangereux de s'aventurer. Xous nous bornerons à des indications générales suffisantes pour en faire saisir l'objet.
Quesnay, voulant rendre visible le système qu'il opposait au système mercantile, dressa un schéma delà circulation des richesses, en s'inspirant — M. Hector Denis l'a justement fait remarquer — du mécanisme de la circulation du sang. L'économiste ne pouvait oublier le médecin.
Le royaume qu'il considère est un royaume agricole parvenu au plus haut point de perfection économique. La terre donne tout ce qu'elle peut donner, une fois les gènes et les prohibitions supprimées.
Les propriétaires recueillent le produit net ; mais ils ont, pour satisfaire à leurs besoins, à acheter des objets fabriqués à l'industrie ou classe stérile, et des produits agricoles à l'agriculture ou classe productive. La classe stérile a, de son côté, à faire des achats
à la classe productive et celle-ci à la classe stérile. Le produit net passe ainsi de la classe des propriétaires aux deux autres classes et de Tune de ces dernières à Tautre.
La part qui va à la classe stérile sert à payer les frais de confection des objets fabriqués sans rien produire au delà ; celle qui va à la classe agricole se reconstitue en produit net nouveau qui retourne aux propriétaires. Dans quelle proportion ? Quesnay suppose que 100 d'avances à la terre peuvent donner 100 de produit net, comme en Angleterre, dit-il.
« On voit dans le Tableau », écrit-il à Mirabeau avant d'avoir porté le point de départ de ses calculs à 600 livres, « que 400 » livres d'avances annuelles pour les frais de » l'agriculture produisent 400 livres de re- » venu, et que 200 livres d'avances employées )) à rindustrie ne produisent rien au delà du » salaire qui revient aux ouvriers ; encore le » salaire est-il fourni par le revenu que » produit l'agriculture.
)) Ce revenu se partage par les dépenses » du propriétaire à peu près également ; la » moitié retourne à l'agriculture pour les
» achats de pain, vin, viande, bois, etc. ; les » hommes qui reçoivent cette moitié de )) revenu et qui en vivent sont employés aux » travaux de la terre ; ces travaux font renaître » la valeur de cette même somme en pro- » ductions de Tagriculture. Ainsi le même » revenu se perpétue.
» Les colons vivent de cette même somme, » mais leur travail, par les dons de la terre, » produit plus que leur dépense et ce pro- » duit net est ce que Ton appelle revenu. »
Quesnay, continuant son explication, dit encore :
« L'autre moitié du revenu du proprié- » taire est employée par celui-ci en achat » d'ouvrages de main-d'œuvre pour ses en- » tretiens de vêtements, ameublement, us- » tensiles et de toutes choses qui s'usent ou » qui s'éteignent sans reproduction renais- » santé de ces mêmes choses. Ainsi le pro- » duit net du travail des ouvriers qui les » fabriquent ne s'élève pas au-delà du salaire » qui fait subsister ces ouvriers et qui leur » restitue leurs avances. 11 n'y a là que des » dépenses pour nourrir des hommes quine » produisent que pour leur dépense et celle-
» ci est payée par le revenu produit par Ta- » griculture. C'est par cette raison que je la » nomme dépense stérile.
» Chaque somme de 200 livres arrivée à » l'agriculture et à l'industrie se distribue » jusqu'au dernier sol. Les ouvriers de Tin- » dustrie dépensent la moitié de leur salaire » en marchandises de main-d'œuvre dont ils » ont besoin pour leur entretien et Tautre » moitié retourne à l'agriculture pour Tachât » de leur subsistance. On voit la même » chose du côté de Tagriculture. Les colons » emploient pour leur subsistance la moitié » de la somme qu'ils reçoivent et portent » l'autre moitié à l'industrie pour les mar- » chandises de main-d'œuvre nécessaires » pour leur entretien ».
Ainsi, selon Thypothèse du schéma, les partages successifs du produit net se font toujours par moitié ; sur 600 livres de revenu, chiffre du texte définitif du tableau, 300 vont à l'agriculture, 300 à la classe stérile. Les 300 livres de Fagriculture se divisent en 150 conservées par l'agriculture et qui reconstituent 150 livres de produit net; les 300 de la classe stérile se divisent aussi en 150 qui
vont à ^.'agriculture pour reconstituer un produit net et en 150 qui sont consommées en frais de toute sorte, et ainsi de suite.
En d'autres termes, dans Thypothèse de Quesnay, l'agriculture reçoit en avances annuelles etreconstitue en produit net un demi, plus un quart, plus un huitième, plus un seizième, etc., du produit net primitif. Comme la somme de ces fractions est égale à l'unité, l'agriculture reconstitue autant de produit net qu'elle en reçoit.
. Dans une autre hvpothèse, au cas, par exemple, où la classe stérile recevrait plus de la moitié du produit net, la richesse primitive serait absorbée en consommations sans être reconstituée. Le pays s'appauvrirait. Et, d'une manière générale, toute somme qui ne serait pas employée à la Reconstitution du produit net serait perdue pour la richesse nationale.
« Le zizac bien connu, ajoutait Quesnay, )) abrège bien des détails et peint aux gens » des idées fort entrelacées, que la simple » intelligence aurait bien de la peine à saisir. » à démêler et à accorder par la voie du dis- » cours ».
Quesnay se faisait illusion. Son schéma est maladroitement dressé. Le lecteur se trouve en présence de trois colonnes de chiffres intitulées : agriculture, propriétaires, classe stérile, avec des lignes pointillées qui vont de Tune à Tautre, sans qu'il sache pourquoi. Les Explications qui suivent ne lui expliquent pas le mécanisme de ce va-et-vient. Il doit trouver lui-même la clef des hiéroglyphes qu'il a sous les yeux.
Quesnay, étonné de voir que Mirabeau ne parvenait pas à le comprendre, lui écrivit :
« Votre répugnance pour les hiéroglyphes » arithmétiques est ici fort déplacée. Les » grands appareils de calcul accablent, il est » vrai, rintelligence des lecteurs, mais le » commun d'entre eux ne s'attache qu'aux » résultats qui les rendent tout d'un coup » fort savants ; ceux qui étudient sérieuse- » ment et qui approfondissent ne s'en » tiennent pas là; ils démêlent, ils vérifient, » ils concilient toutes les parties numéraires » d'une science si multiple. C'est pour eux » qu'il faut travailler. . . ; les autres lecteurs » qui ne lisent que pour s'amuser et babiller » sans jugement et qui ne sont d'aucun poids » dans la société m'intéressent peu .. . »
Quesnay reconnut si bien Tutilité de travailler pour les lecteurs ordinaires qu'il collabora à X Explication de X Ami des hommes et qu'il s'efforça ensuite de traduire en français ses hiéroglyphes dans la Philosophie rurale et dans son Analyse du Tableau économique .
Les Explications du Tableau étaient destinées à évahier la richesse probable de la France au cas où elle serait gouvernée selon les principes du gouvernement économique. Ce serait aller loin que d'en discuter les chiffres. Disons seulement que les 600 livres se transforment en 600 millions sans que Fauteur en donne la raison, que l'évaluation de la richesse totale possible du pays atteint 60 milliards, chiffre qui pouvait passer pour fantastique au XVUI® siècle et que les éléments du calcul sont empruntés pour la plupart à VEssai sur les monnaies de Dupré de Saint-Maur.
Disons aussi que Quesnay n'était pas un calculateur sans défaut. Forbonnais a été jusqu'à l'accuser d'ignorance et de légèreté. Ce double reproche était excessif. Quesnay examinait avec sagacité les données dont il se
servait et il en reconnaissait lui-même l'insufïisance puisqu'il avait donné à Marivelt son concours pour une enquête à ouvrir sur l'état de Tagriculture ; mais il laissait passer des erreurs de calcul qui déroutaient parfois ses lecteurs.
Les Maximes ou Extraits des Economies royales et les notes qui les accompagnent sont la partie la plus suggestive du travail sur lequel nous donnons des détails.
On y voit nettement le but de Quesnay. Il ne demande pas de substituer à la protection réglementaire en faveur de l'industrie une protection réglementaire en faveur de l'agriculture. Il estime que les gouvernants sont moins aptes que les particuliers à choisir la nature du travail à faire et des marchandises à vendre. Il se montre le défenseur résolu de la libre franchise, autrement dit du libre échange. Il veut que les gouvernants détrui- *sent les obstacles et les gênes qui s'opposent au développement de la production agricole ; s'il demande que l'impôt soit unique, direct, susceptible d'être augmenté dans les temps critiques et toujours payé par les propriétaires, c'est pour que les fermiers, dégagés
de Tarbitraire des collecteurs, puissent sans crainte améliorer la culture. Il veut aussi que le taux de l'intérêt de Targent soit limité légalement, pour que l'Etat n'emprunte pas à des taux usuraires qui attirent les capitaux à Paris et les détournent des emplois agricoles ; mais là se borne son désir de réglementation.
Il précise, dans les Maximes ajoutées à son Tableau, les vues contenues dans les articles donnés à l'Encyclopédie ou préparés pour elle. Le Trésor public était alors aux abois ; la finance faisait la loi. Quesnay faisait la guerre à la finance avec autant d'ardeur qu'aux prohibitions.
Voici, au surplus, ces Maximes telles qu'elles figurent dans l'édition définitive du Tableau, sans les repeints de \sl Physiocratie.
Toutes ne sont pas parfaitement claires en la forme; mais avec quelque connaissance des doctrines de nos premiers économistes et des faits du temps, il est facile d'en saisir le sens.
I. Que la totalité des 600 millions de revenu entre dans la circulation annuelle et la parcoure dans toute son étendue ; qu'il ne se forme point de fortunes pécuniaires ou du moins qu'il y ait compensation entre celles qui se forment et celles qui reviennent dans la circulation ; car autrement, ces forlunes pécuniaires arrêteraient le cours d'une partie de ce revenu annuel de la nation et retiendraient le pécule ou la finance du royaume, au préjudice de la rentrée des avances, de la rétribution du salaire des artisans, de la reproduction du revenu et de l'impôt.
II. Qu'une partie de la somme des revenus ne passe pas à l'étranger, sans retour en argent et en marchandises.
III. Que la nation ne souffre pas de pertes dans son commerce réciproque avec l'étranger, quand même cecommerce seraitprofitable aux commerçants, en gagnant sur leurs concitoyens dans la vente des marchandises qu'ils rapportent ; car alors l'accroissemcEt de fortune de ces commerçants est un retranchement dans la circulation des revenus, qui est préjudiciable à la distribution et à la reproduction.
IV. Qu'on ne soit pas trompé par un avantage apparent du commerce réciproque avec Tétrangei', en jugeant simplement par la balance des sommes en argent, sans examiner le plus ou moins de profit qui résulte des marchandises mêmes que l'on a vendues
et de celles que l'on a achetées ; car souvent la perte est pour la nation qui reçoit un surplus en argent, et cette perte se tourne au préjudice de la distribution et de la reproduction des revenus. Dans le commerce réciproque des denrées du crû que l'on achète de l'étranger, et des marchandises de main-d'œuvre qu'on lui vend, le désavantage est d'ordinaire du côté de ces dernières marchandises, parce qu'on retire beaucoup plus de profit de la vente des denrées du crû.
V. Que les propriétaires et ceux qui exercent des professions lucratives ne soient pas portés, par quelque inquiétude qui ne serait pas prévue par le Gouvernement, à se livrer à des épargnes stériles, qui retrancheraient de la circulation et de la distribution une portion de leurs revenus ou de leurs gains.
VI. Que l'Administration des finances, soit dans la perception des impôts, soit dans les dépenses du Gouvernement, n'occasionne pas de fortunes pécuniaires, qui dérobent une partie des revenus à la cir culation, à la distribution et à la reproduction.
VII. Que l'impôt ne soit pas destructif ou disproportionné à la masse du revenu de la nation ; que son augmentation suive l'augmentation du revenu ; qu'il soit établi immédiatement sur le produit net des biens-fonds et non sur les denrées, où il multiplierait les frais de perception et préjudicierait au
commerce ; qu'il ne se prenne pas non plus sur les avances des fermiers des biens-fonds ; car les avances de l'agriculture d'un royaume doivent être envisagées comme un immeuble qui doit être conservé précieusement pour la production de l'impôt et du revenu de la nation, autrement l'impôt dégénère en spoliation et cause un dépérissement qui ruine promptement un Etat.
VIII. Que les avances des fermiers soient suffisantes pour que les dépenses de la culture reproduisent au moins cent pour cent, car si les avances ne sont pas suffisantes, les dépenses de la culture sont plus grandes à proportion et donnent moins de produit net.
IX. Que les enfants des fermiers s'établissent dans les campagnes pour y perpétuer les laboureurs ; car si quelques vexations leur font abandonner les campagnes et les déterminent à se retirer dans les villes, ils y portent les richesses de leurs pères qui étaient employées à la culture. Ce sont moins les hommes que les richesses qu'il faut attirer dans les campagnes ; car plus on emploie de richesses à la culture des grains, moins elle occupe d'hommes, plus elle est prospère, et plus elle donne de produit net. Telle est la grande culture des riches fermiers, en comparaison de la petite culture des pauvres métayers qui labourent avec des bœufs ou avec des vaches.
SCHELLE. 18
X. Que l'on évite la désertion des habitants qui emportent leurs richesses hors du ro3'aume.
XI. Que l'on n'empêche point le commerce extérieur des denrées du crû, car tel est le débit, telle est la reproduction.
XII. Que Ion ne fasse pas baisser le prix des denrées et des marchandises dans le Royaume ; car le commerce réciproque avec l'étranger deviendrait désavantageux à la nation. Telle est la valeur vénale^ tel est le revenu. Abondance et non-valeur n est pas richesse. Disette et cherté est misère. Abondance et cherté^ est opulence.
XIII. Que l'on ne croie pas que le bon marché des denrées soit favorable au menu peuple , car le bas prix des denrées fait baisser leur salaire, diminue leur aisance, leur procure moins de travail ou d'occupations lucratives et diminue le revenu de la nation.
XIV. Qu'on ne diminue pas l'aisance du bas peuple ; car il ne pourrait pas assez, contribuer à la consommation des denrées qui ne peuvent être consommées que dans le pays et la reproduction et le revenu de la nation diminueraient.
XV. Qu'on favorise la multiplication des bestiaux ; car ce sont eux qui fournissent aux terres des engrais qui procurent de riches moissons.
1. Ce mot a été remplacé par « bon prix » daus le tableau gravé et publié en 1775.
XVI. Que l'on ne provoque pas le luxe de décoration, parce qu'il ne se soutient qu'au préjudice du luxe de subsistance qui entretient le débit et le bon prix des denrées du crû et la reproduction des revenus de la nation.
XVII. Que le Gouvernement économique ne s'occupe qu'à favoriser les dépenses productives et le commerce extérieur des denrées du crû et qu'il laisse aller d'elles-mêmes les dépenses stériles.
XVIII. Qu'on n'espère de ressources pour les besoins extraordinaires de l'Etat que de la prospérité de la nation et non du crédit des financiers, car les fortunes pécuniaires sont des richesses clandestines qui ne connaissent ni roi^ ni patrie.
, XIX. Que l'État évite les emprunts qui forment des rentes financières, qui chargent l'Etat de dettes dévorantes et qui occasionnent un commerce ou trafic de finance, par l'entremise des papiers commerçables où l'escompte augmente de plus en plus les fortunes pécuniaires stériles, qui séparent la finance de l'agriculture, et qui la privent des richesses nécessaires pour l'amélioration des biens-fonds et pour la culture des terres.
XX. Qu'une nation qui a un grand territoire à cultiver et la facilité d'exercer un grand commerce des denrées du crû, n'étende pas trop l'emploi de l'argent et des hommes aux manufactures et aux commerces de luxe, au préjudice des travaux et des dé-
penses de l'agriculture ; car, préférablement à tout, le Royaume doit être bien peuplé de riches cultivateurs.
XXI. Que les terres employées à la culture des grains soient réunies, autant qu'il est posible, en grandes fermes exploitées par de riches laboureurs ; car il y a moins de dépense pour l'entretien et réparation des bâtiments, et à proportion beaucoup moins de frais et beaucoup plus de produit net dans les grandes entreprises de l'agriculture que dans les petites ; parce que celles-ci occupent inutilement et aux dépens des revenus du sol un plus grand nombre de familles de fermiers qui ont peu d'aisance par l'étendue de leurs emplois et de leurs facultés pour exercer une riche culture. Cette multiplicité de fermiers est moins favorable à la population que l'accroissement des revenus ; caria population la plus assurée, la plus disponible pour les différentes occupations et pour les différents travaux qui partagent les hommes en différentes classes est celle qui est entretenue par le produit net.
Toute épargne faite à profit dans les travaux qui peuvent s'exécuter par le moyen des animaux, des machines, des rivières, etc., revient à l'avantage de la population et de l'Etat, parce que plus de produit net procure plus de gains aux houjuies pour d'autres -services ou d'autres travaux.