‹ Le docteur RameauChapitre 1 sur 2 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Parmi les illustres praticiens que compte la science médicale contemporaine, le plus universellement admiré est, sans conteste, le docteur Rameau de Ferrières. Réputé le premier chirurgien de son temps, professeur danatomie à l'Ecole de Médecine, Rameau est aussi un médecin hors ligne. Il a fait en thérapeutique des découvertes surprenantes. Doué d'un coup d'oeil supérieur et d'une audace singulière, il tente, in extremis, l'application de remèdes foudroyants. Et, avec un bonheur sans égal, il a opéré des cures miraculeuses.

La confiance qu'il inspire est certes pour moitié dans la réussite de ses traitements. Il est tellement

établi que la présence de Rameau au chevet d'un malade met lamort en déroute, que le patient, envoyant entrer le docteur, se sent déjà sauvé. Aucun souverain en Europe n'a jamais eu une sérieuse indisposition sans qu« Rameau ait été appelé à grands frais. Lorsque les chirurgiens d'Inspruck voulaient couper la jambe à l'archiduc Albert, tombé au fond d'un ravin en chassant le coq de bruyères, c'est lui qui trouva, à force de soins ingénieux, le moyen de ne pas faire du prince un invalide. Il réclama pour ses peines la somme de cent mille thalers. Etant allé à Caprera opérer Garibaldi d'un phlegmon qui le mettait dans le plus grave danger, il demanda au grand aventurier, comme honoraires, une fleur de son jardin.

Rameau est démocrate et libre-penseur. Démocrate parce que, sorti du peuple, il en a conservé les âpres tendances égalitaires. Libre penseur parce que dans ses profondes investigations scientifiques il n'a jamais rencontré que la matière au bout de son scalpel et que sa vaste intelligence se refuse à admettre ce qu'elle ne peut pas expliquer. Il est un de« adeptes du transformisme et il a fait, sur la perfectibilité des races, des études de la plus haute portée.

Arrivé à cinquante ans, dans toute la vigueur d'une nature qui n'a été affaiblie par aucun excès, Rameau est un homme de haute taille, au visage tourmenté comme un sol volcanique. Son front immense est couronné d'une chevelure grise , onduleuse

ei riiae, semblable à la crinière d'un vieux lion. Ses yeux gris, clairs et perçants ainsi que ses outils d'acier, sont surmontés de sourcils noirs et touffus. Son teint très coloré annonce un sang brûlé par l'activité d'une vie entièrement consacrée au travail. Sa bouche aux lèvres épaisses respire la bonté. Mais un pli profond, qui se creuse entre ses sourcils, à la racine du nez, chaque fois qu'il est préoccupé ou mécontent, lui donne un aspect terrible. A Thôpital ou à l'amphithéâtre, la locution : « Rameau a son pli, » est pour les internes et les élèves un signal d'alarme. Tout tremble et se tait quand l'effrayante ride barre le front génial du savant, car ses emportements sont formidables, et rien ne peut les arrêter. Sa brutalité est légendaire comme son adresse. Aucune femme ne ferait un pansement, ne poserait un bandage d'une main plus légère et avec des doigts plus agiles. Il n'est pas de charretier qui jure contre ses chevaux plus violemment que le docteur contre ses aides. Les malades épouvantés se renfoncent dans leur lit, s'enfouissent sous les oreillers, en entendant la voix tonnante du chirurgien qui brandit, d'un air menaçant, un trocart à la lame aiguë. Il s'empare d'eux et, avec ravissement, les malheureux plus morts que vifs apprennent que l'opération est Unie quand ils la craignaient à peine commencée. Alors ils bénissent la prodigieuse habileté de ce bourru bienfaisant et comprennent pourquoi, derrière son

dos, les internes et les élèves disent en riant : « Rameau ne fait souffrir ses malades qu'en paroles. »

C<3t homme d'une si rare valeur est parvenu à la situation qu'il occupe dans le monde savant, par la force de sa volonté et la supériorité de son intelligence. Son origine fut très humble. Son père était cantonnier sur la ligne de l'Est et habitait une petite maison auprès du passage à niveau de la route de Ferrières. Sa mère gardait la barrière. Il la voyait, un manteau de toile cirée sur le dos, coiffée d'un chapeau en cuir, se ranger devant les trains, un étroit drapeau rouge à la main, comme au port d'armes.

Jusqu'à l'âge de quatorze ans, le petit Pierre vécut là, libre et insouciant, aidant sa mère à faire rouler la lourde barrière de bois sur ses galets de fonte, quand les fermiers revenaient du marché de Lagny, faisant claquer leurs fouets pour demander à passer. Il eut pour tout horizon la ligne caillouteuse, avec ses traverses de bois et ses quatre rails de fer polis par le frottement des roues, et les fils frémissants de son télégraphe que, pendant les nuits d'hiver, le vent faisait chanter comme une harpe. Sa seule distraction consista dans le mouvement des trains crachant de la fumée et semant derrière eux, sur le sol ébranlé, des escarbilles brûlantes.

Il ne savait ni lire ni écrire et était vraisemblablement destiné à devenir un obscur ouvrier. Rien

ne dénotait en lui des facultés remarquables. Il ne traçait pas, d'instinct, des lignes géométriques sur le sable, comme Pascal. Il ne pétrissait pas la terre glaise du remblai en étonnantes ébauches, comme Canova. Il était très enfant, très joueur, excellait à tuer les oiseaux à coups de pierre et à poser des collets, dans les haies du chemin de fer, pour prendre les lièvres des chasses voisines. Aucun signe prophétique ne marquait son front. Un hasard décida de sa vocation.

En manœuvrant pour se garer, un train de marchandises tamponna un train de voyageurs. Il y eut quelques morts et beaucoup de blessés. C'était le soir et dans l'obscurité. Des wagons renversés et brisés, on entendait sortir des plaintes déchirantes et des appels désespérés. Tous les employés de la gare, affolés, couraient sans but : seul le petit Pierre pensa à aller chercher le médecin de Lagny. Il revint avec lui, dans son cabriolet, l'ayant mis, en quelques paroles brèves, au courant de la situation. Etonné de la lucidité froide et précise de l'enfant, le docteur s'en servit comme d^un aide. Il le vit éponger sans pâlir le sang d'un chauffeur à qui il coupait le bras broyé jusqu'à l'épaule. Avec une énergie qui semblait être de l'insensibilité, l'enfant assista aux opérations, ne perdant pas la tête, exécutant de point en point ce qui lui était ordonné, et prêtant son concours avec une adresse peu commune.

— Mâtin ! dit le docteur, voilà un petit gaillard qui deviendrait un fameux opérateur, si on lui ensei» gnaitlachirurgie! Qu'est-ce que tufais,mongarçon?

— Rien.

— Ce n'est pas beaucoup. A ton âge, tu dois avoir une idée. Qu'est-ce que tu veux être?

— Je ne sais pas.

— As-tu ton père et ta mère?

— Oui ; ils habitent là.

Et, de la main, il montrait la maisonnette dont les vitres flambaient dans la nuit.

— Ah ! tu es le petit Rameau. Tes parents sont de braves gens, je leur parlerai. Sais-tu comment je me nomme?

— Oui. Vous vous nommez le docteur Servant, de Lagny.

— Eh bien! viens me voir demain, avant huit heures. Je tâcherai de faire quelque chose de toi.

Il le fit d'abord entrer à l'école, où ce petit sauvageon, élevé dans la liberté de la vie au grand air, eut beaucoup de peine à s'acclimater. Ce n'était pas l'application qui lui manquait . Il avait été , dès le prem ier instant, brusquement saisi par un désir passionné de tout apprendre. Mais son sang vif lui montait par vagues au visage, il devenait pourpre et souffrait de violentes douleurs dans la tête. Son protecteur, le bon père Servant, eut souvent de l'inquiétude en constatant chez l'enfant ces révoltes de la nature.

Mais Pierre persista sans se plaindre et continua à travailler, faisant, de jour en jour, de plus rapides progrès. Au bout de l'année, il fut, à la grande et joyeuse surprise de l'instituteur communal, en état de concourir pour une bourse au collège de Meaux. Et il l'obtint.

A partir de ce moment, il avança à pas de géant. Poussé par le docteur, encouragé par l'administration départementale, qui devina en lui un sujet d élite, il passa ses premiers examens et fut, à vingt ans, admis à la fois à l'École polytechnique et à l'Ecole normale. Malgré Tinsistance du préfet, malgré les prières de ses maîtres, il n'entra ni dans l'une ni dans l'autre. Il n'écouta qu'une seule voix, celle du docteur Servant, qui, la première, s'était fait entendre à lui pour le tirer de la nuit de son ignorance, et qui disait maintenant à l'enfant devenu homme : « Sois oédecin. Ce que je t'ai donné, rends-le à tes semblables. Le génie, qui est indéniable en toi, mets-le au service de l'humanité. »

Après avoir soutenu brillamment sa thèse de docteur, il fut reçu au bureau central et se prépara pour l'agrégation. Le professorat l'attirait invinciblement. Esprit militant, énamouré de progrès, toujours il cherchait l'au delà. Il se plongea dans les études de chimie avec passion. Il étudia même les aichimistes : YanHelmont, Yalentin, Paracelse. Il sut détacher de leur œuvre tout ce qui était utile et laisser

de côté les mystères cabalistiques. Dans le petit appartement qu'il occupait, au cinquième étage , rue de LaHarpe, il avait transformé lacuisine en laboratoire et, sur le fourneau habilement aménagé, il faisaitdes expériences. La nuit, les voisins voyaient la petite fenêtre s'éclairer de lueurs fantastiques. Et les bons bourgeois ses voisins le regardaient avec terreur passer dans l'escalier, serré dans une longue redingote noire, les cheveux épars sous son chapeau cabossé, ayant une vague ressemblance avec l'hoffmannesque docteur Miracle.

Ce fut à son concours pour l'agrégation que sa nature de combattant se manifesta, pour la première fois, dans toute sa violence autoritaire. Il stupéfia les examinateurs par la hardiesse de ses tendances et la nouveauté de ses aperçus. Ce jeune homme osa exposer devant ses maîtres des théories qui aboutissaient à la négation formelle des doctrines admises. Il défendit sa manière de voir avec une éloquence âpre et tranchante qui fit bondir tout le bureau et provoqua des manifestations enthousiastes parmi les assistants.

Les allures de réformateur du docteur Rameau déplurent souverainement : il passa pour un révolté. On le dépeignit comme un brouillon ambitieux, capable, s'il prenait possession d'une chaire à la Faculté, de bouleverser les idées ayant cours. Ses juges, profondément blessés de s'être sentis dominés

par lui, le mirent à l'index. Il fut deux fois de suite refusé. Au mépris de toute justice, on lui fit passer sur le dos des camarades dont la médiocrité n'était point gênante. Rameau rugit de colère. Et, dès lors, la lutte fut engagée entre ses maîtres et lui. « Nous ne le laisserons jamais arriver », avaient dit ceux-ci. « Je prouverai au monde entier qu'ils sont des ânes », répliqua Rameau.

Et enragé, tout en continuant à préparer son examen nouveau, il publia les brochures qui commencèrent à attirer sur lui l'attention du monde médical. En Europe, ses travaux furent commentés, ses livres traduits. Le célèbre professeur Schultz, delà Faculté de Leipsick, écrivit un mémoire pour appuyer les tendances du jeune savant français. L'opposition de Rameau prenait les proportions d'un schisme. Il eut des partisans passionnés qui versèrent dans l'exagération. Il fut obligé de réagir et de tracer des limites à ses réformes. On commença à le trouver raisonnable, en le voyant contenir les fanatiques et les déréglés. Et puis, trop de bruit s'était fait autour de son nom, Fefîroi commençait à gagner ses détracteurs. La presse scientifique s'était emparée des questions discutées, et tous ceux qui combattaient les doctrines de Rameau étaient traités de rétrogrades. Il devint de bon ton de hocher la tète d'un air grave en parlant de lui, et de dire : « Remarquable intelligence, un peu fougueuse, mais que l'âge disci-

pliiiera. Homme avec lequel il faut compter. «Toui; un mouvement républicain et libre-penseur s'était produit autour de Rameau. Et les gens timorés disaient, en parlant de lui à voix basse : « C'est un révolutionnaire et un athée. »

Révolutionnaire, il Tétait dans son art, mais non autrement. Il était fort dédaigneux de tout ce qui ressemblait à des affaires, fut-ce celles du pays. Un des chefs du radicalisme, s'étant trouvé en rapport avec lui, songea à exploiter la popularité du jeune savant au profit de son parti et lui demanda pourquoi, avec sa grande intelligence, il ne faisait pas de politique. Rameau le regarda du haut de sa tête, et brusquement :

— Parce que c'est trop facile !

Quant à son athéisme, il était réel, mais point militant. Il ne s'occupait pas dece^que son voisin pensait. Il avait ses idées à lui, et n'essayait jamais d'y convertir qui que ce fût. Il ne se cachait point de n'admettre rien de ce que la religion enseigne, et le dimanche, à Lagny, dans la petite maison du docteur Servant, attablé avec son bienfaiteur, il se laissait houspiller par le vieux praticien, qui était croyant comme tous ceux qui vivent dans les larges espaces de la campagne où l'harmonie de la nature éclate souverainement aux yeux. Mais il ne discutait pas.

11 écoutait, avec un tranquille sourire, les violente? sorties du bonhomme et lorsqu'il sentait trop vive-

ment la pointe d'une épigramme, il secouait ses larges épaules, comme un lion harcelé par un moucheron, et disait gaiement en levant son verre :

— A votre santé, docteur. Je croirai en Dieu s'il m'accorde la joie de vous voir centenaire !

La Providence ne fait évidemment pas de propagande, car le docteur Servant mourut à soixante-dix ans, pleuré sincèrement par Rameau et laissant un fils qui était capitaine d'artillerie.

Le seul être devant lequel Rameau ne se gênait point et rêvait tout haut était son ami Talvanne, médecin comme lui et fils du célèbre aliéniste. Talvanne, destiné à succéder à son père dans la direction de la maison de santé de Yincennes, avait fait de très fortes études et s'était adonné avec passion à l'anthropologie. Il poussait ie goût des investigations craniométriques jusqu'à la manie. Il n'était pas rare de le voir, au milieu d'une réunion d'étudiants, se lever, sortir de sa poche un goniomètre, sorte de compas à branches allongées entravers desquelles manœuvre une règle graduée, et, s'emparant de la tête d'un de ses camarades, lui mesurer les pommettes et le renflement des tempes, puis dire gravement :

— Angle pariétal presque nul, brachycéphalie associée à un faible écartement des pommettes et des arcades zygomatiques... Crâne d'Auvergnat, mon bonhomme !

Et tout le monde de rire, de pousser des cris d'animaux et de s'écrier :

— Bravo, l'anthropologiste !

Chez lui Tal vanne avait rassemblé une considérable collection de crânes, et il s'occupait à faire des expériences de jaugeage, pour déterminer la capacité cérébrale des espèces. Il emplissait un crâne avec de l'eau, suivant la méthode de Saumarez, Vitrey et Treadwell ; de mercure, suivant celle de Broca; de sable, comme Hamilton; de millet, comme Mantegazza ; de graine de moutarde blanche, comme Philipps, et enfin de plomb de chasse, comme Morton. Et, quand on entrait dans le vaste cabinet de travail qu'il occupait au rez-de-chaussée de la maison de son père, on trouvait des crânes partout, sur les tables, sur les chaises, sur la cheminée, sur la pendule ; un crâne même servait de pot à tabac. Tout ce qui , de près ou de loin , se rattachait à la craniométrie intéressait Talvanne. Il collectionnait les ronds de papier sur lesquels, dans les conformateurs, les chapeliers prennent la mesure de la tête de leurs clients. 11 prétendait obtenir ainsi de curieux jsujets de comparaison.

Fils de famille, vivant dans un milieu bourgeois, où les idées très avancées n'étaient point reçues, de plus ayant été élevé par une mère pieuse, Talvanne gardait un fonds de croyances que ses études n'avaient pu ébranler. Très chaud partisan du transfor-

misme, il était déiste. Etquand, par hasard, Rameau se laissait aller à nier Dieu, des discussions terribles s'engageaient dans lesquelles Talvanne, dédoublé en quelque sorte, sentait ses instincts de bourgeois se révolter contre les théories du matérialiste, tandis que ses tendances de savant l'entraînaient à penser comme lui. Mais le bourgeois était le plus fort, et, d'autant plus indigné qu'il était moins convaincu, Talvanne finissait par accabler Rameau d'injures. La discussion commençait tranquillement.

— La caractéristique de l'homme, disait Talvanne, est la religiosité. L'être humain se voyant faible éprouve le besoin de croire à une puissance supérieure qui ne lui est pas révélée.

— Si elle ne lui est pas révélée, qu'est-ce qui lui prouve qu'elle existe ?

— Ce sentiment intime, que l'on trouve chez tous les habitants de la terre, blancs, noirs, rouges ou jaunes, et qui leur fait adorer quelqu'un ou quelque chose. Dieu, le feu, le soleil, un serpent ou une pierre...

— Superstition, faiblesse d'esprit!

— Sans religion l'homme est impossible à gouverner.

— Je le crois bien ! Les trois mobiles des conceptions religieuses ne sont-ils pas la peur, l'admiration et la reconnaissance? C'est pourquoi tes prêtres n'ont à la bouche que l'enfer pour terrifier, les mi-

racles pour étonner, et la miséricorde divine pour attirer... Spéculations sur l'ignorance et la pusillanimité humaine... Au fond de tout cela, qu'y a-t-il? Du charlatanisme !

Régulière:^ ont alors Talvanne perdait son sangfroid et com.jonçait à crier :

— Si aveugle que tu sois, tu ne peux cependant pas nier qu'il y ait eu une force créatrice...

— Je ne le nie pas, seulement je l'analyse, cette force créatrice, et je la trouve à l'état latent dans la matière. Toutes les formes organiques naissent les unes des autres par des modifications insensibles.

— Mais il y a eu un dessein dans la nature, reprenait Talvanne. Il faut admettre les causes finales... Tout a été fait pour l'usage de l'homme par un céleste ouvrier...

Rameau alors se levait et marchait à grands pas, en secouant sa rude chevelure sur son cou de taureau :

— Si tout a été fait pour l'usage de l'homme, pourquoi les animaux nuisibles , pourquoi les plantes vénéneuses, pourquoi les cataclysmes terrestres? Pourquoi les maladies? Ah ! oui, tu vas mexpliquer cela par une punition infligée à l'homme, tu vas me raconter le paradis terrestre, Adam et Eve, l'histoire du premier péché, les blagues de tes théologiens I La maladie est aussi ancienne que la vie, ainsi que la paléontologie le démontre. .. Tu vas me parler de

l'utilité des organes et de leur appropriation à une fin ! Mais Fanatomie comparée nous fait connaître un grand nombre d'organes rudimentaires qui, utiles pour une espèce, sont tout à fait inutiles pour d'autres : par exemple, les mamelles de l'homme, les dentsdc la baleine. Et l'hermaphroditisme, qu'en distu? Pourquoi des monstres? Il y a dans la nature des animaux parfaitement conformés, qui naissent sans tète et dont la vie est impossible. Pourquoi les avoir créés? La vérité, c'est que ce sont les forces de la matière qui, dans leur rencontre accidentelle, ont donné naissance à d'innombrables formes; et de toutes ces formes, ont seules survécu celles qui se sont trouvées appropriées, d'une manière quelconque, aux conditions du milieu dans lequel elles étaient placées. Celles-là, ayant résisté, se sont développées et transformées...

— Oh ! sur ce point-là, nous sommes d'accord^ interrompait Talvanne avec éclat : le transformisme, c'est ma loi ; mais il n'exclut pas l'idée d'un créateur. . .

— Mais, animal, à quoi bon un créateur, puisque l'utilité n'en est pas démontrée ? Il te faut absolument un créateur, avec une grande barbe et un tonnerre dans la main? Quelle rage d'adoration as-tu? C'est l'abiurde faiblessehumaine qui veut se raccrocher à une puissance supérieure, comme un noyé à une branche ! La passion d'être dominé et surtout d'éviter la responsabilité... Si Dieu n'existait pas, il

faudrait l'inventer, n'est-ce pas? Eh bien, moi je te dis une chose : c'est que si ton Dieu existe, c'est un monstre qui nous a créés pour notre malheur et qui se réjouit de nos misères. Et comme je ne veux pas porter une accusation aussi impie, j'aime mieux croire à la fécondité naturelle de la matière.

Avec une âpre éloquence, Rameau développait sa pensée, abordant les conceptions philosophiques les plus nouvelles et, avec la précision froide d'un opérateur taillant la chair vive, coupait les ailes aux aspirations spiritualistes de son ami . Et , dans la nuit, à la clarté de la lampe de travail, au coin du feu, Talvanne restait des heures à écouter Rameau , blessé dans ses sentiments, mais émerveillé de la profondeur de vues du savant, et rendant hommage à ce lumineux esprit qui, dans quelque direction que les hasards de la vie l'eussent poussé, aurait été un homme supérieur.

Cependant, dans l'étroite intimité des jeunes gens, un tiers s'était introduit. Sur le même palier que Rameau, dans la maison de la rue de La Harpe, habitait un jeune peintre allemand nommé Frantz Munzel, venu de Stuttgard pour suivre les cours de l'Ecole des Beaux- Arts. Il était silencieux, paraissant travailler beaucoup. Tous les soirs, on l'entendait jouer au piano de l'Haydn ou du Mozart. Il était visiblement doux et timide. Rameau savait qu'il était peintre parce qu'il l'avait rencontré, dans la rue, des

toiles sous le bras et sa boîte à couleurs à la main. Mais les deux voisins ne s'étaient jamais adressé la parole. Ils échangeaient un coup de chapeau, en passant, et c'était tout. Ils ne connaissaient même pas leur nom. Quand par hasard Rameau parlait de Munzel, il disait : le peintre d'à côté.

Un jour Munzel rentra de l'Ecole des Beaux- Arts très pâle. Le soir il ne joua pas sa sonate accoutumée. Il s'était mis au lit avec une grosse fièvre. Le lendemain une angine des plus graves se déclarait. Ses camarades d'atelier, pour lui faire une charge, l'avaient, pendant toute une matinée, attaché nu et tatoué à la table du modèle, par un froid glacial. En trois jours le mal avait pris un développement effrayant. Le malheureux était à toute extrémité. Le médecin du quartier venait de se retirer en déclarant au concierge qu'il n'avait plus d'espoir et que toute opération serait inutile. Celui-ci ne sachant que résoudre eut l'idée de frapper à la porte de Rameau.

Le docteur travaillait, sans feu, les jambes entourées de la couverture de son lit, préparant une des thèses qui lui avaient valu tant de déboires. Il se leva silencieusement et, entendant le malheureux Frantz râler dans l'obscurité de sa chambre, il prit sa lampe et s'approcha du lit. La face congestionnée, le cou énorme, les yeux en dedans, le pauvre diable étouffait.

— Il n'en avait pas pour une heure, dit Rameau

après un rapide examen. Les membranes ont gag-né jusqu'aux fosses nasales. Cependant je vais tenter la trachéotomie.

Il revint avec un bistouri; d'une main ferme, trouant la chair, il enfonça une canule dans la gorge du mourant et, avec un admirable mépris de la contagion, il aspira violemment. Un flot de mucosités sanguinolentes jaillit et l'air siffla, vivifiant et délicieux, dans les poumons du mourant.

— Il faudrait maintenant faire prévenir la fa« mille...

— Il n'y en a pas. Il est seul à Paris, c'est un étranger.

Rameau jeta un regard sur le front pâle couronné de cheveux blonds bouclés du malade, il s'approcha une seconde fois du lit, et palpa le crâne avec soin :

— Selon Camper nous avons afTaire à un sousbrachycéphale. Votre locataire est-il Allemand ?

— Oui, monsieur Rameau, mais il parle bien le français, dit le concierge qui ne comprenait pas la portée de la question du savant.

— Bien. Sous-brachycéphale et Allemand, fit Rameau avec un léger sourire, voilà qui fera plaisir à Talvanne .

Pendant toute la durée de la maladie, Rameau ne quitta pas Munzel. Il fut à la fois médecin et infirmier. Il travaillait, dans la journée, sur un coin de table, dans la chambre du Wurtembergeois, et la

ijd. docteur rameau. l»

nuit il lisait, en prenant des notes à la lueur de la veilleuse, écoutant avec satisfaction rouller son camarade.

— L'entends-tu? disait-il avec satisfaction à Talvanne, venu pour savoir ce qui arrivait à son ami, il respire mieux qu'avant, ce mâtin-là !

Tant que Frantz fut au lit et que les soins de Rameau eurent un caractère professionnel, Talvanne manifesta pour le malade une réelle sympathie. Il remplaça le docteur auprès de lui, et le veilla même, sans lui ta ter le crâne, et sans lui mesurer l'angle nasal : il se dévoua, non par amour de la science, mais par amour de riiumanité. Cependant quand, le malade étant guéri, Fintérêtquelui porta Rameau prit vraiment un caractère amical, Talvanne se refroidit sensiblement et commenç,a à regarder le peintre de travers. L'affection que le jeune aliéniste avait pour celui qu'il considérait comme une des futures gloires de la médecine française, était trop vive pour aller sans jalousie. Il fallut toute l'autorité que Rameau possédait surl'esprit de Talvanne pour forcer celuici à accepter Frantz. Et dès lors commença une existence à trois qui fut souvent traversée par de violents orages.

Dans l'association de Talvanne et de Rameau , l'Ai lemand rêveur apporta un élément nouveau. Il était profondément mystique. Il avait gardé dans son cerveau un peu de Y ombre des hautes cathédrales go thi-

ques de son pays. Et, dans cette ombre, passaient, radieuses et charmantes à la fois, les saintes nimbées d'or des vitraux de chapelle et les blanches fées des légendes du Rhin. Rameau disait en riant : Munzel est un clérical-païen. Mais il avait, pour les idées du jeune homme, une indulgence toute particulière qui mettait Talvanne hors de lui. Lorsque de vives controverses s'engageaient sur un sujet religieux et que Munzel et Rameau se trouvaient en désaccord , le docteur adoucissait sa voix, cotonnait ses phrases, arrondissait les angles de ses arguments, comme s'il craignait de blesser son ami. Talvanne avait beau murmurer :

— Mais tu ne discutes pas avec lui, tu l'implores, tu te traînes à ses pieds. Pourquoi le ménages-tu? Il n'est plus malade !

Rameau restait sourd à ses excitations. Alors Taliéniste reprenait pour son compte la thèse de Munzel, et substituait à la rêveuse argumentation de l'Allemand sa dialectique agressive. Aussitôt Rameau se réveillait et Talvanne, traité comme un misérable, payait, en un instant, les frais de la guerre. La grande voix du docteur tonnait, lançant les phrases violentes et destructives, renversant les croix, changeant les églises en greniers à fourrages, et forçant les prêtres, sacredieu ! à revêtir le costume militaire pour aller faire chauffer leur eau bénite au feu des canons ! Il fallait l'organe musical et grave de Frantz

pour calmer Rameau, et le docteur mécontent de s'être laissé emporter, craignant d'avoir froissé son ami, s'excusait :

— C'est la faute de cet imbécile de Talvanne...

— Moi ? Je n'ai fait que répéter ce qu'avait dit Munzel, répliquait hypocritement Taliéniste.

— Allons, en voilà assez : tu nous ennuies. Un verre de bière, Frantz... Et puis tu nous joueras une romance de Mendelssohn.

Et la soirée se terminait tranquillement, l'Allemand, les yeux au ciel, jouant les airs qui avaient bercé son enfance et semblant suivre, dans le vague de ses souvenirs, la marche lente et rêveuse de quelque douce fille blonde qui l'attendait au pays.

Il fallait qu'il eût quelque engagement et qu'il voulût y être fidèle, car Rameau ne lui connut point de maîtresse. Il ne parlait pas volontiers de ses afi"aires de famille, et jamais son ami ne put lui tirer un mot de ses affaires de cœur. Il allait tous les ans, au mois de juillet, passer quelques semaines à Stuttgard, chez son père, qui était professeur de piano et inventeur d'une nouvelle méthode de solfège. Il revenait triste, maigri, comme s'il eût jeûné dans un intérieur besoigneux, où les convives étaient trop nombreux et le repas trop frugal. Il travaillait à force , sans passion, sans coup de flamme, mais avec une régularité invariable. Élève de Flandrin, il conservait une certaine sécheresse native dans le faire qui

sentait l'école de Dusseldorff. Mais il savait composer harmonieusement un tableau et le peindre avec éclat. Il excellait dans le portrait et commençait à gagner de l'argent.

Cependant ses habitudes de vi-^ ne changeaient point, il gardait son modeste appartement de la rue de La Harpe et, s'il avait pris un grand atelier près du Luxembourg, c'était pour ne pas se déconsidérer aux yeux de sa clientèle. Mais il avait beau se faire payer cher, il ne paraissait pas avoir un sou de plus en poche . Il se refusait tout plaisir et vivait avec l'âpre régularité d'une vieille fille. Rameau disait :

— Il doit y avoir dans l'existence de ce garçon-là un trou mystérieux par où tout son argent s'écoule...

— Laisse-moi donc tranquille, répondait aigrement Talvanne, il est tout simplement avare. Son trou a un fond : c'est une tirelire !

Il fallut six ans pour découvrir le mystère. Un jour, en lisant un compte rendu scientifique dans un journal allemand, le nom de Munzel sauta aux yeux de Rameau. C'étaient, dans l'article Tribunaux, les considérants d'un jugement par lequel ledit Otto Munzel, professeur de musique était débouté de ses prétentions à la possession de la méthode de solfège par signes, et considéré comme ayant usurpé les droits des frères Pfeiffer, seuls inventeurs de la méthode en question, et était, par ce fait, le sieur Munzel

condamné à dix mille marks de dommages-intérêts, plus insertions dans six journaux au choix des demandeurs, etc.

Depuis deux jours Frantz n'avait pas paru chez Rameau. Celui-ci avait vainement sonné à la porte de l'appartement du peintre, la porte était restée close. Inquiet, le docteur alla à l'atelier du Luxembourg. Il monta, entra sans frapper et trouva Munzel étendu sur son canapé, les yeux grands ouverts et rêvant. Sur le chevalet, un tableau commencé n'avait pas reçu depuis longtemps un seul coup de pinceau. Il était sec et embu. Le jeune homme ne bougea pas en voyant entrer le docteur. Il tourna seulement la tête et un pâle sourire erra sur ses lè- ATes. Sans dire un mot. Rameau s'approcha et, tirant le journal, il le mit devant les yeux de Frantz. Celui-ci lut quelques lignes, pâlit, poussa un cri, et, se dressant, tomba en pleurant dans les bras de son ami.

Ainsi c'était là la cause de ses secrètes tristesses. Voilà où passait l'argent gagné et économisé par le peintre. Depuis dix ans, le procès engagé par les Pfeiffer contre le vieux Munzel se poursuivait devant toutes les juridictions, et les frais absorbaient les ressources de la pauvre famille. On mangeait des pommes de terre et du lard aux choux, toute l'année, et jamais de rôti dans la vieille maison du professeur, pour faire face aux dépenses du procès.

Mais le père Munzel était plein de confiance, il disait à sa femme et à ses enfants: Quand j'aurai triomphé, ma méthode me donnera à la fois la célébrité et la fortune. Et il trottait, entre deux leçons, chez son avocat, lui portant des mémoires griffonnés sur du papier à musique.

La perte du procès, définitive, irrémédiable, était le coup suprême pour la famille. Il faudrait, pour payer les dix mille marks, voir partir le mincemobilier, le piano, les partitions. Un malheur sans égal pour ces humbles gens, etsous lequel Frantz, depuis deux jours, était écrasé. Il avait, dans son tiroir, cinq cents francs que son marchand de couleurs venait de lui avancer, et pas une étude, pas un bout de croquis à vendre. Depuis longtemps il faisait argent de tout et les toiles peintes ne traînaient pas dans l'atelier : aussitôt enlevées que finies, et à bas prix, par des marchands qui flairaient le besoin d'argent. Aussi comment allait-il faire ? Il ne pouvait laisser la mère et les marmots sur le pavé et le père en prison. Le bonhomme en serait mort. Il fallait qu'il leur vînt en aide. Et, depuis quarante-huit heures, étendu sur son divan, jour et nuit, il retournait dans sa tête ce désolant problème, sans lui trouver une solution.

Rameau posa sa large main sur l'épaule de Frantz, et agitant silencieusement sa grosse tête aux cheveux rudes :

— Voilà donc la cause de toutes tes privations?.. .

Va, ne te tourmente pas, mon fils, nous nous procurerons la somme, j'ai chez moi trois ou quatre mille francs, et, pour le reste, j'en fais mon affaire. Le reste, ce futTalvanne qui le donna. Mécontent de s'être trompé sur le compte du Wurtembergeois^ il prêta, en rechignant, une dizaine de mille francs à Rameau :

— S'il n'a pas la protubérance de l'avarice, dit-il à son ami, il a celle de Tingratitude. Observe son crâne. C'est un véritable modèle du genre. Après avoir étudié une pareille tête, au lieu d'ouvrir son cœur à celui qui la possède, un homme sage lui fermerait sa porte.

— Tu m'ennuies à la fin avec ta craniologie, répondit rudement Rameau . A force de ramener toutes les conformations individuelles à des types spéciaux,

^ tu divagues complètement. Tu finiras par être aussi fou que tes malades.

Mais Talvanne était tenace.

— Bon ! bon I Nous verrons ; l'avenir t'édifiera sur le compte de ce garçon...

En dépit des diagnostics de Talvanne, les années s'écoulèrent sans que rien vînt sérieusement troubler la bonne harmonie de leur intimité. Chacun fit sa poussée. Talvanne succéda à son père et devint le remarquable médecin légiste, dont le seul travers est de voir des irresponsables dans tous les criminels. Munzel fut, grâce aux immenses relations de

Rameau, un peintre très recherché. Ils marchaient tous les trois sur la route de l'illustration et de la fortune.

Rameau était alors professeur d'anatomie et venait d'entrer à l'Académie de Médecine. Nul n'était, dans le monde savant, en état de balancer son influence. Il était autant admiré que redouté. Avec une puissance rare, il avait forcé tous les obstacles élevés devant ses pas. C'était un homme terrible pour ses adversaires. Il avait l'audace, qui engage à tout entreprendre, et le génie, qui permet de tout accomplir. Pas un savant qui ne portât ses marques. Il les avait tous pris à partie, les plus incontestés et les plus forts, et s'était montré leur maître. Il n'était doux que pour les faibles et pour les humbles. Mais les présomptueux et les superbes, il les déchirait, les bafouait avec une sorte de sombre joie.

Il allait rarement dans le monde. Sa rudesse se prêtait peu aux élégances apprêtées des salons, et sa parole n'avait pas la banale douceur qui convient aux conversations murmurées. Il y était mal à l'aise, se taisait, ou si, par malheur, on essayait de le pousser pour le mettre en évidence, il parlait avec une éloquence enflammée qui étonnait toujours et choquait souvent ses auditeurs. Il passa promptement pour un original. On disait de lui : Il a le cerveau un peu dérangé, c'est le détraquement habituel du génie. Mais quel merveilleux chirurgien et quel

admirable médecin ! Il sauve tous ses malades.

Le dimanche il dînait chez Munzel, et le jeudi chez Talvanne. C'étaient là ses jours de plaisir. Entre ses deux amis, il oubliait les fatigues de sa vie tout entière vouée au travail. Son front s'éclairait, il lâchait la bride à sa fantaisie et sa verve puissante, un peu rabelaisienne , éclatait en joyeux propos. Il s'amusait à tourmenter Talvanne et émettait des paradoxes énormes, que l'aliéniste s'attachait à réfuter avec une ténacité qui divertissait prodigieusement Rameau. Munzel écoutait, en souriant, avec sa gravité flegmatique d'Allemand blond. Et, quand la discussion s'animait, quand Rameau, s'échauff'antau feu de ses arguments, élevait la voix et commençait à marcher en secouant ses larges épaules, le peintre de sa voix douce intervenait et, en un instant, le débat redevenait calme et mesuré.

Talvanne avait publié un ouvrage intitulé : « Des Races et de la filiation )),dans lequel il avait consigné toute une série d'observations craniométriques, au moyen desquelles il prétendait établir sûrement la généalogie. Un enfant, né de tel père, appartenant à telle race, et de telle mère, appartenant à telle autre race, devait, selon sa doctrine, avoir la tète conformée d'une certaine façon et il était facile, à l'examen, de retrouver sur son crâne la trace des générations dont il était issu. Cette méthode, présentée par l'aliéniste d'une façon très ingénieuse, avait attiré l'at-

tention. La Revue anthropologique s'en était occupée et l'avait discutée longuement. C'était le grand sujet de controverse entre Tal vanne et Rameau. Celui-ci éprouvait un malin plaisir à mettre cette question sur le tapis, tendant des pièges à son ami et s'amusant, comme un écolier, quand l'aliéniste s'y était laissé prendre.

— Voilà un enfant, disait Rameau, n'est-ce pas, qui vient au monde avec l'occiput développé, ce qui est le type de la race espagnole; la garde, dans le tablier de laquelle le médecin a jeté le marmot, au moment de sa naissance, trouve cette disposition crânienne fâcheuse et, de ses mains, elle lui modèle sa petite tête, molle comme de la cire, et la fait ronde comme celle d'un Normand. Que devient ta théorie? Où retrouves-tu les traces de la filiation ? On te donne à examiner le crâne de ce gaillard-là quand il est adulte, tu le mesures et, avec gravitétu déclares qu'il est né à Yvetot.

— Tu es absurde, grognait Talvanne.

— Yoilà qui est vite dit. Ta méthode Ji'est pas absolue. Les conséquences que tu en tires sont variables. C'est ceci, à moins que ce ne soit cela. Au petit bonheur! En somme, tes observations sont amusantes, mais elles n'ont aucune portée.

— Amusantes ! Elles sont d'une précision rigoureuse, indéniable. En tant que généralités, bien entendu ! Si tu vas me chercher des exceptions... Il

y en a en tout. Et, comme dit la grammaire, elles confirment la règle...

En dépit de ces railleries, Rameau patronnait très chaudement la candidature de son ami à l'Académie de Médecine. S'il lui plaisait de nier, dans lïntimité, la valeur scientifique des doctrines de l'aliéniste, il vantait publiquement son mérite. Il avait fait, pour le Traité des maladies mentales de Talvanne, une préface admirable, dans laquelle il avait discuté, avec une autorité sans pareille, la question de l'hérédité de la folie. Le livre avait, grâce à cette étude d'une clarté effrayante, obtenu un succès considérable. Ainsi Rameau, excellent au fond, détestable dans la forme, martyrisait Talvanne et, d'une main ferme, travaillait à sa renommée.

Ce fut la phase resplendissante de la carrière de Rameau. La hauteur philosophique de son esprit se manifesta souveraine. Sûr de lui, il osa formuler ses doctrines matérialistes, avec Tàpre fougue d'un Calvin. Nul ne pouvait plus lui faire obstacle. Son génie, comme un feu dévorant, consumait tout ce qui essayait d'arrêter son expansion. Sa profession de foi publique eut un éclat d'autant plus grand, qu'il la fit dans un milieu officiel, à la face des autorités gouvernementales plongées dans l'anéantissement d'une stupeur profonde.

Ce fut à l'inauguration solennelle de la Société de philosophie contemporaine que, répondant à l'allo-

cution pâteuse et vide du ministre de l'Instruction publique, il prononça son célèbre discours sur la Création de l'homme et la substance de Fâme. Il y étudiait la question de savoir où en était la physiologie, d'après ses derniers résultats, par rapport à l'hypothèse d'une âme individuelle essentiellement distincte du corps. Et, après avoir discuté les faits avec une merveilleuse lucidité, il était arrivé à cette conclusion que, pour lui, rien dans les études physiologiques ne le conduisait à admettre une âme. Puis, d'une voix de tonnerre; agitant sa crinière de lion, pétrissant des mains le bois de son fauteuil, il avait adressé à la théologie une formidable apostrophe, couronnée par une négation absolue de la divinité, et avait terminé en attestant qu'il se glorifiait d'être parmi ceux qui doutaient le plus.

A peine eut-il cessé de parler que le vide se fit autour de lui. Tous les fonctionnaires, qui occupaient l'estrade, s'éclipsèrent avec une étonnante rapidité. En une seconde. Rameau ne vit plus que des dos d'habits brodés. Autour du ministre très pâle, un cercle s'était formé dans lequel les têtes s'agitaient avec violence et les bras se levaient vers le plafond, comme pour prendre le ciel à témoin, u Où allonsnous, messieurs ! Affreux scandale ! » s'écriaient les grands personnages, tandis qu'avec un ensemble touchant le fretin gouvernemental reprenait, appuyant la protestation des puissants du jour: « Scan-

dale affreux: scandale affreux! où allons-nous? »

Rameau, seul comme un pestiféré, regardé de travers par les municipaux qui se demandaient, dans leur conscience étroite de soldats, si on n'allait pas l'arrêter, gagna la cour pour chercher sa voiture. Là il retrouvaTalvanne qui, bouleversé, l'attendait. Laliéniste ne put lui dire que ces mots :

— Oh! mon ami, quel fatal emploi tu fais de tes admirables facultés!... Que de monstruosités tu as avancées!... Mais avec quelle éloquence!... Diable de garçon, va!

Et plein, à la fois, d'horreur et d'admiration, entraîné par sa chaude amitié, le bon Tal vanne prit et serra fortement sous le sien le bras du grand homme qui s'éloignait silencieux, au milieu de la réprobation officielle.

Le lendemain Rameau fui informé qu'il était relevé de ses fonctions de professeur. Il ne protesta pas. Il n'était un agitateur que dans le monde des idées. Sa révocation produisit une vive émotion dans le quartier des écoles, où le discours avait eu un énorme retentissement. Des manifestations furent organisées par les étudiants qui vinrent, en masse, sous les fenêtres du savant, et firent retentir de leurs vivats la rue, dont les habitants montraient déjà aux fenêtres leurs visages inquiets. Rameau fut sourd à ces appels et resta invisible. Il s'était réfugié chez Munzel et, étendu sur le divan de

l'atelier, il fumait en écoutant le peintre. Celui-ci laissait courir ses doigts sur le clavier de l'orgue qui occupait tout le fond de la vaste pièce, jetant à la voûte sonore et haute les graves et tendres mélodies de sa rêveuse inspiration.

Chassé de la chaire, Rameau fit de la clientèle. Cet athée, que le grand monde pieux eût voulu exorciser, était néanmoins appelé aussitôt que se présentait un cas grave. On disait : « Il a signé un pacte avec le diable. » Maislaguérison, vînt-elle de Tenfer, ce n'en était pas moins la guérison. Et, au prix de quelques messes expiatoires , on se mettait en règle avec le ciel.

Rameau gagna couramment deux cent mille francs dans son année. Il était arrivé à la fortune et, avec ses goûts simples, il ne savait pas en jouir. Talvanne essaya de lui prouver qu'un train d'existence plus large lui était nécessaire. Il voulut le forcer à déménager : Rameau s'y refusa. Il habitait toujours la maison de la rue de La Harpe ; seulement , du cinquième, il était descendu au premier. Il avait là un appartement de cinq pièces qu'il trouvait parfaitement suffisant pour lui. Du salon il avait fait son cabinet et, vers quatre heures, au moment de sa consultation, on trouvait du monde jusque sur les banquettes de l'antichambre. Son domestique donnait des numéros d'ordre aux arrivants et tous, riches ou pauvres, égaux danslasouffrance, confondus ensemble, attendaient patiemment leur tour. Souvent il y avait de

nombreuses voitures de maître à la porte de la maison. Et, du haut de leur siège, les cochers, gravement enfoncés dans leurs fourrures, regardaient avec dédain le ruisseau boueux de la vieille rue, dans lequel trempaient les pieds des chevaux habitués aux chaussées soigneusement balayées des quartiers aristocratiques. I

Cependant la Providence, comme disait Talvanne, ou le Hasard, comme répliquait Rameau, se préparait à modifier l'existence du savant. Un jour, à l'heure de la consultation, une femme d une quarantaine d'années, vêtue comme une bonne de petits bourgeois, la tête couronnée d'un tricot de laine noire, un parapluie dégouttant d'eau à la main, se présenta, demandant à parler tout de suite au docteur Rameau . Le valet de chambre, en habit noir, cravaté de blanc, comme un officier ministériel, eut une moue de pitié, et, donnant un numéro à la solliciteuse, ouvrit la porte d'une pièce, dans laquelle quinze personnes attendaient patientes et silencieuses. La femme poussa une exclamation et fit un pas en arrière. Le domestique referma la porte et doucement :

— Si vous craignez que ce soit trop long, revenez demain, mais deux heures d'avance...

— Demain! s'écria la femme, en frappant ses

mains l'une contre l'autre, avec une expression de visage désespérée. Mais, ce soir, il sera peut-être trop tard!... Il faut que je parle sur-le-champ au docteur...

— C'est impossible !

— 11 faudra donc que ma maîtresse meure sans secours? Mon Dieu! que va dire mademoiselle?

Elle s'assit , les jambes cassées, et fondit en larmes, la tête basse, ses pleurs coulant sur son tablier, oubliant où elle se trouvait, toute à son chagrin.

— Mais, madame... hasarda le valet de chambre, un peu troublé malgré sa froide habitude des misères humaines au défilé desquelles il assistait chaque jour.

Un coup de timbre lui coupa la parole et, sans plus se soucier de son interlocutrice désolée, il ouvrit une porte et s'apprêta à reconduire la personne qui sortait du cabinet de consultation. Dans la pénombre du jourtombant, la haute figure de Rameau apparut. Quelques brèves paroles de congé s'échangèrent entre le docteur et son malade. La femme qui pleurait avait redressé la tête. Avec l'intuition de la douleur, elle devina, dans cet inconnu à peine entrevu, le sauveur qu'elle venait implorer et, se levant avec vivacité, elle s'élança à sa suite dans le cabinet. Rameau la laissa faire et l'examinant avec un sourire :

— Qu'y a-t-il, ma bonne dame? dit-il de sa belle voix grave.

— Ah ! mon cher monsieur, fit la femme avec agitation, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui êtes le docteur Rameau ?

— Oui, c'est moi...

— C'est le ciel qui m'a permis de vous aborder ! . . . Ah! Dieu, votre domestique disait qu'il fallait attendre, ou revenir demain. . . Comme si la mort attendait!

— La mort?

— Oui, mon bon et cher monsieur, la mort!..^ Notre médecin l'a déclaré : c'est une question d'heures... Si l'opération n'est pas faite ce soir même, ma maîtresse ne passera pas la nuit. . . Et il n'y a que vous, paraît-il, qui soyez capable de la réussir... Alors mademoiselle m'a crié : Cours chez le docteur Rameau, ramène-le... Ah! Dieu! Promets-lui ce qu'il voudra... Nous vendrons les meubles, s'il le faut, pour le payer... Mais qu'il sauve maman!...

Rameau avait froncé le sourcil. La femme vit, sur le front du savant, un nuage passer, elle rougit et s'arrêta confuse :

— Pardonnez-moi, reprit-elle... Je suis si troublée que je dis tout, comme ça me vient... Mais je serais fâchée de vous avoir déplu...

Rameau fit un geste d'insouciance :

-^Vos maîtres sont donc pauvres? demanda-t-il.

— Hélas! oui, les chères dames, après avoir été dans une belle position ! La gêne ne leur en est que

plus pénible. . . Mais tellement bonnes, qu'on se ferait hacher pour elles... Et mademoiselle si douce et si belle! Ah! docteur, si vous la connaissiez!

— Qu'a donc votre malade?

— Oh! c'est des choses gangreneuses. On l'a d'abord soignée pour un rhumatisme dans l'épaule et puis, du jour au lendemain , ils se sont aperçus qu'elle était à toute extrémité. Ah! monsieur, si elle avait été encore riche, on ne l'aurait pas laissée aller jusqu'à deux doigts de sa perte... Mais les pauvres, ça peut mourir, n'est-ce pas?

Rameau hocha la tète et très doucement répondit :

— Non, ma bonne femme.

Il fit résonner le timbre. Son valet de chambre parut :

— Mon chapeau, dit le docteur.

— Oh! Seigneur! Vous venez? s'écria la solUciteuse avec une joyeuse stupeur. Attendez, je cours chercher un fiacre...

— J'ai ma voiture en bas, dit Rameau en souriant, nous *rons plus vite. Oii demeurez- vous?

— Boulevard des Batignolles...

— Monsieur sait qu'il y a encore dans le salon des personnes qui attendent depuis ce matin, hasarda le domestique d'un air fâché.

— Dites-leur de revenir demain, répondit Rameau. 11 prit sur un meuble sa trousse toute préparée, et, suivi de la femme, il s'élança dans Tescalier.

Au coin de la rue des Batignolles, tout près de rétablissement de bains chauds et d'hydrothérapie, qui étale sur le boulevard une façade prétentieuse, se dresse une haute maison à cinq étages, dont les plâtres rongés par les eaux pluviales, noircis par le battage des tapis, donnent à la construction, nue et triste, un aspect de misère sordide. Une porte étroite s'ouvre sur un couloir dallé, qui passe devant la loge du concierge et conduit à un escalier dont les murs peints en vert clair s'écaillent, salpêtres par l'humidité. Des réflecteurs, recevant un peu de jour par le haut d'une cour étroite et profonde comme un puits de mine, éclairent vaguement et permettent, dans l'après-midi, de se diriger àtravers les paliers inégaux. Les marches restent raboteuses des couches de boue entassées par le passage journalier des cent locataires de cette ruche ouvrière.

La bonne, montant devant Rameau avec la rapidité d'une personne dont le pied connaît tous les recoins de l'escalier, s'arrêtait de temps en temps, avec sollicitude, disant :

— Prenez garde, là il y a un tournant... tenez la rampe...

On sentait qu'elle eût voulu soulever dans ses bras le sauveur qu'elle amenait triomphante. Au quatrième étage elle s'arrêta et, prenant une clef dans î;on tablier, eile ouvrit une porte sur laquelle une plaque de cuivre était attachée offrant cette indi-

cation : M""® Etchevarray, Modes. Rien de navrant comme cette annonce coquette et luxueuse : Modes, sur ce carré misérable, dans cette maison qui puait la pauvreté. Quelles modes, hélas ! pouvait-on faire dans ce quartier où les femmes sortaient nu-tète ou bien coiffées de bonnets de linge? Triste métier qui ne devait pas nourrir son ouvrière !

La pièce d'entrée était une salle à manger noire et enfumée, meublée d'une table en noyer, de quatre chaises et d'un buffet sur lequel traînaient les restes dun maigre repas. Des rideaux de reps fané pendaient aux croisées qui donnaient sur la cour. Les cuisines de l'autre corps de logis étalaient sur leurs fenêtres les torchons et les lavettes qui séchaient, répandant de fades odeurs d'évier. Sur unpoêle en faïence, couvert d'un marbre gris fendu par la chaleur, un champignon de bois supportait un chapeau commencé.

Rameau. d\m regard, embrassa tout cet ensemble pendant que la bonne passait vivement dans une pièce voisine. Une exclamation se fit entendre et, dans l'encadrement d'une porte soudainement poussée, le docteur vit paraître la plus radieuse incarnation de la beauté vivante. Il se sentitles mainspressées par des mains nerveuses et chaudes. Il entendit une douce voix qui disait :

— Ahî monsieur, que de reconnaissance nous vous devrons!

Et, sans avoir le temps de répondre un mot, il se trouva amené au pied d'un lit, dans lequel une femme maigre et pâle était étendue. Là le sentiment professionnel ressaisit Rameau, ses regards recouvrèrent leur netteté, ses oreilles cessèrent de bourdonner. Il redevint le grand praticien au coup d'œil infaillible. Il oublia tout ce qui n'était pas la maladie.

— C'est derrière le cou, docteur, entre l'épaule et la nuque, dit de nouveau la douce voix.

Il agita la tête et commença à examiner la femme couchée. Abattue, elle gémissait, sans force pour parler. Des gouttes de sueur perlaient sur son front jauni et creusé par la souffrance. Les artères de son bras, étendu sur le bois du lit, battaient avec violence. Un gonflement violacé, au-dessous de l'oreille droite, débordait des linges qui entouraient le cou.

D'une main légère Rameau détacha le pansement et sa. figure grave se rembrunit.

— Comment a-t-on laissé le mal se développer ainsi? murmura-t-il.

Il recula de quelques pas et, se tournant vers la femme qui l'avait amené :

— Préparez-moi des bandes, dit-il.

Et posant son chapeau sur une table, il se dirigea, sa trousse à la main, vers la pièce voisine.

— Docteur, allez- vous donc opérer ma mère tout de suite? demanda la jeune fille avec un trouble violent.

Rameau leva les yeux et la vit très pâle.

— N'est-ce point pour cela que vous m'avez envoyé chercher? dit-il en adoucissant sa voix rude.

— Est-ce que c'est aussi grave que l'a dit notre médecin?

— Très grave, mademoiselle.

— Mon Dieu!... Mais vous voyez l'état de faiblesse de ma pauvre malade. Ne serait-il pas possible d'attendre à demain ?

— Non, mademoiselle, Tétat de madame votre mère est des plus sérieux. Elle souffre d'un anthrax gangreneux qu'on a laissé s étendre jusqu'auprès de la carotide. . . Le salut, pour elle, est une question d'heures. Ce soir, il serait peut-être trop tard.

La jeune fille resta anéantie, les jambes cassées, s'appuyantà la table, la tête penchée sur la poitrine. Rameau ne put se défendre de la regarder. Elle était de moyenne taille, svelte, avec une grâce nonchalante de femmeduMidi.Sonteint mat était avivé par la rougeur fraîche de ses lèvres et par l'éclat de ses yeux bruns. Ses cheveux noirs, naturellement ondes, couvraient un front un peu bas, coupé par des sourcils fiers. L'ensemble de sa personne offrait une élégance et une distinction rares. Elle était de ces femmes qui, placées dans n'importe quelle situation, par les caprices de la destinée, s'y montrent supérieures. Dans cet humble logis, vêtue d'une mauvaise robe de lainage gris, elle avait l'air d'une reine.

— L" opération sera-t-elle longue? dit-elle.

— Oui, mademoiselle. Il faudrait endormir votre mëre. Je vous prierai donc de bien vouloir envoyer chercher votre médecin, il m'aidera.

Le médecin, après lequel la bonne courut dans le quartier, ne vintqu'auboutdedeuxheures. Rameau, rentré dans la chambre de la malade qui sommeillait lourdement, se mit à causer à voix basse avec la jeune fille. Il ne songeait pas à s'éloigner. Il aurait pu employer à quelques visites urgentes le temps qui s'écoulait. Mais un charme secret le retenait. Dans l'obscurité grandissante, il ne distinguait plus nettement les objets environnants. Une ombre vague s'étendait autour de lui. La silhouette de la jeune fille se découpait en noir sur la fenêtre éclairée par la lumière de la rue, dans laquelle les réverbères, allumés déjà, piquaient leurs points d'or tremblants. Ils parlaient. Lui très paternel, la voix grave, elle, très simple avec une émotion qu'elle ne réussissait point à contenir. Ses nerfs, trop tendus depuis une semaine par l'inquiétude et la fatigue, s'amollissaient soudainement, et dans ces ténèbres, à deux pas du lit de sa mère mourante, auprès de ce savant illustre dans lequel elle devinait un sauveur, elle se laissait aller à dévoiler toutes les tristesses et toutes les misères de sa vie.

Elle se nommait Gonchita et était fille de José Etchevarray, capitaine espagnol, entré en France avec

les débris d'une troupe carliste écrasée par les soldats d'Isabelle. Sa mère l'avait amenée à Carcassonne, où le gouvernement français avait interné les réfugiés. Elle était alors âgée de sept ans. Son père avait accepté un emploi de teneur de livres chez un grand négociant en vins. Et, dans ce beau pays, sous le ciel bleu qui était presque celui de l'Espagne, ils avaient vécu tranquilles et heureux. La guerre terminée et l'internement ayant cessé, le carliste avait voulu gagner Paris où il se flattait d'obtenir, par ses relations, une situation exceptionnelle. Mais la fraternité des camps avait disparu avec l'uniforme. Les chefs du mouvement insurrectionnel, réfugiés à Paris, accueillirent avec réseive le soldat de leur cause vaincue. Ils parlèrent abondamment des souffrances si noblement supportées par leurs partisans. Ils connaissaient beaucoup de braves gens méritant d'être soutenus et bien plus malheureux que le capitaine. Certes on appréciait ses services et on s'occuperait de lui trouver un emploi. Mais il fallait du temps. Le carliste navré n'avait rien vu venir, et regrettant son bureau de Carcassonne, il s'était mis bravement à donner des leçons d'espagnol. Sa femme, qui était adroite, avait demandé de l'ouvrage à une grande modiste et, avec beaucoup d'efforts et de privations, la famille avait vécu.

Pendant dix ans, l'existence s'était déroulée pour eux sans péripéties, sans accidents, monotone et mé-

diocre, ramenant chaque matin et chaque soir les mêmes faits dans leur banalité : le père partant pour donner ses leçons, la mère se mettant à sa table, et de ses doigts agiles façonnant le tulle, la faille et le satin. Quand elle avait eu quatorze ans, Conchita avait commencé à aider sa mère. Elle excellait à chiffonner les nœuds de ruban et à planter un oiseau gracieusement sur le velours d'un chapeau. Cette petite fille, qui n'avait rien vu, qui ignorait toutes les élégances, avait en elle un goci inné qui la faisait raffiner sur les faiseuses en vogue.

Elle attira bientôt l'attention de la modiste pour laquelle elle travaillait. Celle-ci désira la prendre au magasin et lui offrit des conditions brillantes. Mais Etchevarray refusa. Sa fille en grandissant devenait charmante. Il la voyait s'épanouir fraîche et rose comme une belle grenade de son pays. Il ne voulut pas qu'elle quittât lamaison, craignant pour cette enfantles mauvais conseils de l'atelier et les libertés de la rue. Mais, pour tirer parti de l'adresse de Conchita, il s'installa hardiment rue Taitbout, dans un petit rez-de-chaussée, et ouvrit un magasin de modes. Les deux femmes travaillèrent avec d'autant plus d'ardeur qu'elles étaient à leur compte. Pendant cinq ans le petit commerce marcha honorablement et M""® Etchevarray avait une clientèle, lorsque brusquement l'ancien carliste mourut de la rupture d'un anévrisme.

Du jour au lendemain, sans préparation, sans avertissement, les deux femmes setrouvèrentlivrées à elles-mêmes. Minée par un sourd chagrin qu'elle tâchait vainement de cacher à sa fille, la veuve finit par tomber malade. Elle essaya de lutter et s'épuisa en efforts. Soignée par Conchita et par Rosalie, servante dévouée qui avait suivi la famille depuis son départ de Carcassonne, M^'^Etchevarray se remit. Mais on eût dit qu'elle avait usé tout son courage. Elle demeurait des journées entières, elle autrefois si laborieuse, les yeux fixés dans le vide, son aiguille inactive entre les doigts. Si sa fille lui parlait, elle tressaillait, se redressait lentement, semblant revenir du lointain pays des rêves.

Conchita avait beau redoubler de vaillance, faire des prodiges d'activité, passer les nuits, peu à peu la clientèle, péniblement rassemblée, se dispersait. La gêne entrait dans le petit magasin. Les fournisseurs se faisaient plus durs, inquiets au moment des échéances. Enfin après deux ans de lutte pénible et inutile, la plaque de cuivre : M""® Etchevarray, Modes ^ qui ornait la vitre du rez-de-chaussée de la rue Taitbout, était clouée sur la porte du quatrième étage de la maison des Batignolles.

Et dans ce quartier populeux, loin du centre élégant, les deux femmes avaient végété tristement, obligées de travailler de nouveau pour les autres, sans espoir de remonter jamais la pente en un instant

descendue. Puis la veuve était retombée malade et Conchita, prise entre les nécessités de sa tache quotidienne et les absorbantes exigeances de sa mère, avait vu peu à peu les dettes grossir, les papiers roses et bleus du mont-de-piété remplacer, dans les tiroirs, les objets de quelque valeur qui restaient à la maison. Et impuissante à se défendre contre tant de malheurs accumulés, la jeune fille avait entendu avec épouvantable médecin qui soignait M""^ Etchevarray parler d'une opération urgente et grave qui déciderait de la vie ou de la mort de la malade.

Dans l'obscurité maintenant complète. Rameau avait écouté ce lamentable récit, entrecoupé par les larmes de Conchita et ses supplications désespérées. L'illustre praticien avait été envahi par une pitié profonde. Lui, depuis si longtemps blasé sur les souffrances humaines, il avait tressailK aux angoisses de cette jeune fille, deux heures avant inconnue. Une palpitation sourde avait fait bondir son cœur, une chaleur soudaine avait brûlé sa poitrine. Et celui dont rironie hautaine troublait les plus hardis, s était senti devenir timide.

Ces deux heures d'attente lui avaient paru passer comme une minute ; quand il avait essayé de se les rappeler, plus tard, et d'en fixer les détails, il n'avait retrouvé, dans sa mémoire, qu'une impression confuse et douce, la sensation d'un enchantement délicieux et irrésistible. Ce qui se dégageait

seulement très net, pour lui, de cette première rencontre, c'était l'arrivée de son confrère et l'opération faite sous les yeux mêmes de Conchita.

Il la revoyait pâ le , s'accrochant au bois du lit pour ne pas tomber, pendant que le médecin tâtant le pouls à la malade, l'anesthésiait avec du chloroforme. Puis toute une suite de faits pour lui indifférents : les outils étalés sur la table, le sang ruisselant sur l'oreiller, les gémissements de la domestique, à la vue de sa maîtresse immobile et comme morte, la chair fouillée par le bistouri. Et, l'opération terminée, les pleurs d'énervement de Conchita, qui ne pouvait se calmer et qui, dans le désordre de sa douleur, lui avait paru encore plus charmante.

Il avait quitté cet humble logis à regret, promettant de revenir et stupéfiant son confrère, qui connaissait sa rudesse proverbiale, par la douceur caressante de ses paroles. Il était en effet revenu, chaque jour, jusqu'à la guérison complète. Et jamais malade n'avait été traitée comme M""® Etchevarray. Rameau commandait les médicaments et les envoyait, afin que la fidèle Rosalie ne se dérangeât pas pourlesallerchercher.il ne se présentait jamais sans apporter les fruits les plus recherchés et les plus belles fleurs. Un jour, il sïnforma auprès de la servante de la situation pécuniaire de ses maîtres et, après lui avoir fait promettre de n'en rien dire, il lui offrit sa bourse pour payer l'arriéré du ménage. A

cette proposition Rosalie se cabra et refusa net, jetant Rameau dans une confusion extrême. Elle n'eut rien de pMs pressé que de conter l'aventure toute chaude à ses dames *.

— Comprenez-vous qu'il m'a suppliée de prendre son argent, disant qu'on le lui rendrait, si l'on voulait, plus tard, mais surtout qu'il ne fallait pas qu'on le sût en ce moment. . . Et il était à l'envers pour me faire sa proposition... Pour sûr, cet homme-là aime notre demoiselle. . . On dit qu'il gagne ce qu'il veut... Et il n'est déjà pas si vieux!... Il a une figure superbe... Mais je l'ai rembarré, parce que j'ignore s'il a des idées convenables...

— Tais-toi, Rosalie, dit Gonchita. Tu ne sais pas ce que tu dis . . . Le docteur est très bon , il s'est intéressé à nous... Mais voici maman rétablie et il pourra ne plus se déranger pour venir la voir.

Le lendemain Rameau trouva les deux femmes un peu graves et très cérémonieuses. Elles lui exprimèrent toute leur gratitude pour les soins si dévoués qu'il avait prodigués à la malade et lui donnèrent à entendre que des visites nouvelles seraient aussi préjudiciables à lui, qui perdait un temps précieux, qu'à elles, qui ne sauraient comment expliquer son assiduité. D'ailleurs elles espéraient pouvoir un jour s'acquitter envers lui. En attendant, Gonchita lui offrit un ravissant petit chiffonnier en soie ancienne qu'elle avait secrètement confectionné à son

intention. Devant la jeune fille qui lui tendait son présent, avec des larmes de reconnaissance dans les yeux, Rameau, pour la première fois de sa vie, resta court.Ilbalbutiaunvagueremercîment, fitun geste de brusque résolution et, tournant les talons, il se sauva plutôt qu'il ne sortit de l'appartement.

En s'en allant, les idées brouillées et les oreilles bourdonnantes, il se gourmandait : qu'allait-il se lancer, à son âge, dans cette amourette d'étudiant de première année? A cinquante ans, avec des cheveux gris, il se mettait à aimer une fillette ! Comme s'il devait avoir d'autre passion que la science, maîtresse exclusive et jalouse qui ne s'accommodait pas du partage. Et, au milieu de ses raisonnements, le pur visage de Conchita apparaissait , avec ses yeux noirs, ses cheveux ondes frisant sur les tempes et ses lèvres rouges qui souriaient. Un frisson passait, voluptueux, dans les veines de Rameau et un soupir gonflait sa poitrine à la pensée de tous les trésors qu'il dédaignait. Il arriva à sa porte. Là, il secoua ses épaules, comme il avait l'habitude de le faire quand il voulait terminer une discussion avec Talvanne, murmura : « Au diable les femmes ! N'y pensons plus ! » Et, quatre à quatre, grimpant son escalier, il entra chez lui et se mit à la besogne.

Il ne dormit pas de la nuit. Enfoncé dans son fauteuil profond,* devant son bureau chargé des épreuves d'un livre qu'il s'apprêtait à publier, il fumait à

grosses bouffées, les regards perdus au plafond, repassant toute sa vie, et se demandant s'il n'avait pas été dupe d'une chimère, en s'absorbant exclusivement dans le travail. Charme de la vie de foyer, joie de l'amour partagé, douceur de se voir renaître en ses enfants, bonheur tranquille du commun des êtres, il avait tout dédaigné. Qu'avait-il en échange? Une réputation européenne, des places honorifiques, des palmes sur son habit, des croix pour aller en soirée.Du reste, n'aurait-il pas pu, et tout aussi sûrement peut-être, atteindre au même but, obtenir le même résultat en menant l'existence de famille? Le calme n'aurait-il pas été aussi fécond pour lui que l'agitation? Ou bien son cœur n'aurait-il fonctionné qu'au détriment de son cerveau ? Comme le vieux Faust danssonlaboratoire, il eut, au milieu de ses livres, la vision troublante de la jeune fille, et un soupir de regret, sorti de son cœur, vibra dans le silence de la nuit.

Au matin, il chassa ces pensées, se mit à l'ouvrage accoutumé, alla faire son cours, passa à l'hôpital, et dîna avec Talvanne, qu'il terrorisa par les éclats d'une verve paradoxale plus ardente encore que d'habitude. Puis, vers dix heures, cette flambée s'éteignit, et, couché sur un divan, il resta pendant un temps très long sans desserrer les dents, se leva d'un air morne et rentra chez lui.

Durant toute une semaine il fut ainsi, inquiétant sérieusement Talvanne qui prit sur lui de l'interro-

ger. Il ne réussit qu'à lïrriter. Rameau envoya son ami au diable, le traita dïmbécile, lui déclara qu'il rêvait, et montra un emportement tel que Taliéniste le quitta tout à fait convaincu, cette fois, qu'il se passait dans ce puissant cerveau quelque chose d'anormal.

Il s'en ouvrit à Munzel qui, procédant par des moyens tout différents, toucha du premier coup la corde sensible et provoqua une crise d'attendrissement, pendant laquelle le grand homme lui confia tout. L'Allemand sentimental et doux pleura avec Rameau et amollit, comme de la cire, le bronze de ce caractère. Il lui prouva que refuser le bonheur, quand il se présente, c'est commettre un crime contre soi-même. Et, avant le soir, il l'avait décidé à revoir Conchita. De la revoir à l'épouser il n'y avait qu'un pas : il fut vite franchi.

Alors se produisit une extraordinaire éclosion d'amour dans le cœur de Rameau. 11 ne pensa plus qu'à sa fiancée. Il subordonna toutàelle.Cethomme, qui n'avait jamais vécu par les sens, se livra à sa passion avec une joie enivrée. Son visage rayonna sous ses cheveux grisonnants, comme un rosier qui fleurit à l'automne. Il eut des fantaisies de jeune homme, s'habilla avec élégance et montra au monde savant, pétrifié d'étonnement, un Rameau riant, brillant, pimpant, qui était bien un des phénomènes les plus inattendus de cette fm de siècle

Il se retrouva lui-même, cependant, pour refuser de se marier à l'église. Lorsque M""® Etchevarray l'engagea à faire publier les bans à la paroisse, le matérialiste regarda sa belle-mère d'une si singulière façon, que la bonne dame n'osa pas prononcer une parole de plus. Ce fut Conchita qui revint à la charge. L'Espagnole, plus superstitieuse encore que pieuse, entrevit avec terreur un mariage qui serait contracté sans la bénédiction d'un prêtre. Et, avec des larmes, elle supplia Rameau de se conformer à la règle.

Pour la première fois, elle le trouva rétif. Il secoua sa grosse tête, voûta ses larges épaules, comme s'il s'apprêtait à supporter tout le poids d'une cathédrale et, avec des précautions de langage, il essaya de faire comprendre à la jeune fille que subir le mariage religieux ce serait mentir à son passé, renier toutes ses convictions et exécuter la plus humiliante palinodie. Certes, il avait à cœur de lui plaire, mais i ne pouvait, pour un caprice d'enfant, prêter si cruel lement à rire.

Conchita ne se mit pas en frais de discussion, elle eut recours à l'éloquence des larmes. Mais elle vit Rameau inébranlable. Alors elle devint muette et froide comme une pierre. Elle laissa le savant discuter pendant des heures, sans même écouter les arguments merveilleux dont il se servit pour la convaincre. Cetteparole de flamme glissa sur elle comme

la lave sur le marbre. Le torrent de feu écoulé, elle se retrouva aussi nette, aussi ferme dans sa résolution. Comme il la questionnait ardemment, quêtant un mot qui lui donnât gain de cause, la jeune fille lui dit gravement :

— A l'église ou pas.

Il partit sans s'être décidé et passa sur Talvanne une des plus formidables colères qui eussent ja~ mais bouillonné dans un cerveau humain. L'aliéniste avait eu le tort de lui dire avec une ironique bonhomie :

— Après tout, je ne te comprends pas. Qu'est-ce que ça peut te faire d'aller à la messe? Tu accompliras cette formalité comme un devoir de convenance mondaine. Ne t'ai-je pas déjà vu, vingt fois, à des enterrements de confrères, au temple, à la synagogue ou à l'église? Etais-tu déshonoré en sortant ? Tu t'étais tenu à ta place, décemment, comme un homme bien élevé, tu avais assisté à l'office sans y prendre part. Qu'y avait-il d'exorbitant en cela? Le grand avantage de l'athéisme, c'est de permettre à l'homme de supporter, sans embarras, les manifestations religieuses les plus diverses. Du moment que tu ne crois pas, rien ne peut te gêner.

— Eh! ce n'est pas pour moi, répondit Rameau ; mais que dira-t-on?

— Ah ! voilà ! reprit Talvanne. Tu te préoccupes de la galerie, tu te sens en représentation et tu n'as

pas le mépris absolu du public... Tu as peur de ce qu'on pensera... Il y a de la pose dans ton affaire!... J'ai toujours été convaincu que, vous autres matérialistes, si l'on vous enfermait dans un noir cachot, tout seuls, loin des regards, sans espoir d'échapper à la mort, vous vous mettriez à genoux, comme n'importe qui, et vous tâcheriez de vous rappeler votre prière !

Rameau qui avait écouté en silence, soucieusement, avait alors éclaté et si rudement injurié son ami que celui-ci n'avait pas reparu de deux jours. C'était le docteur qui était venu le trouver. Il avait fait son apparition chez Tal vanne, à l'heure du dîner, s'était mis à table sans parler^ puis le soir, installé dans le cabinet de l'aliéniste, au milieu de la collection des crânes, où tous les spécimens des races humaines étaient rangés avec ordre, il avait raconté à son ami que son mariage était rompu s'il ne cédait pas à la volonté de Conchita.

— Elle est entêtée, mon cher, comme les mules de son pays, dit-il avec humeur. Elle ne discute pas, elle ne raisonne pas, elle dit : Je veux me marier devant un prêtre . Et après elle pleure . Elle me rendra fou !.. .

— Je te soignerai. . . Les folies d'amour se guérissent... Des bains de son, une nourriture émolliente, et deux heures de promenade par jour, dans un beau jardin. . . C'est l'affaire de trois mois. . . Et on se porte mieux qu'avant ! . . .

Rameau ne parut pas avoir entendu. Il resta, pendant quelques minutes, plongé dans une profonde méditation, puis d'une voix triste :

— Talvanne, elle ne pliera pas. Comment faire?

— Y tiens-tu?

— Plus qu'à la vie I

— Un homme tel que toi 1... Qu'espères-tu donc trouver en elle?

Le regard de Rameau rayonna d'une passion ar- v dente :

— Ce que je ne connais pas : le bonheur I Talvanne hocha la tête :

— Mon vieux, mets les pouces sans plus résister : tu es pincé. Puisque tu crains le retentissement qu'aurait ton apparente apostasie, — car, ma parole, votre athéisme est aussi une religion, au nom de laquelle vous proscrivez toutes les autres, — eh bien ! transige en acceptant un mariage religieux en Espagne... Passe la frontière... Quoi d'étonnant ? Ta femme est Navarraise... Du diable si on sait ce que tu auras fait de l'autre côté de la montagne...

— Oui, tu as raison, dit Rameau qui se redressa... Tu me sauves avec cet expédient...

M""^ Etchevarray , très inquiète de la tournure que prenaient les événements, et désireuse de ne pas laisser s'enfuir ce mari inespéré, avait, entre temps, raisonné sa fille. Celle-ci accepta, comme une victoire, la demi-capitulation de Rameau, et, redeve-

nant douce et charmante, ne troubla plus la joie de son fiancé. Ils partirent, la mère, la fille et le futur gendre pour Biarritz, d'où ils devaient se rendre dans îa petite ville, berceau des Etchevarray. Talvanne et Munzel, qui servaient de témoins à leur ami, les rejoignirent quelques jours plus tard. Et, en une semaine, sans bruit sans difficultés, le mariage se trouva conclu.

Le retour de Rameau fut triomphal. Il présenta partout sa femme avec un orgueil rayonnant . Autant, jusque-là, ilavaitfuilemonde,autantillerechercha. Concliita,sur qui la célébrité de son mari attirait vivement l'attention , produisit une sensation profonde , et fut, dès le premier jour, classée parmi les beautés incontestées. Elle se montra simple et calme, sans aucun enivrement du succès, semblant en reporter tout l'honneur à son mari et le lui offrir comme un hommage. La disproportion dage qui existait entre Rameau et elle, avait engagé de brillants jeunes gens à lui faire la cour. Elle accueillit leurs adulations avec une tranquillité parfaite, et ne se permit aucune coquetterie ; Les soupirants se découragèrent promptement. Et il fut établi que la vertu de Conchita était à l'abri de toutes les tentations. Tal vanne, qui n'avait pas vu sans appréhensions son ami se décider à modifier si gravement son existence, respira plus

librement. Il commença à croire que Rameau serait heureux, et à espérer qu'il le serait lui-même. Car tous les sentiments éprouvés par le docteur devaient avoir leur contre-coup dans le cœur dévoué de son compagnon de jeunesse.

Au travers de l'éblouissement du premier mois de cette vie agitée et bruyante, Rameau sentit enfin que le modeste appartement de la rue de La Harpe était un cadre indigne d'enfermer sa vie. Il acheta l'hôtel du maréchal Régnault de Saint-Jean-d'Angély, au coin de la rue Saint-Dominique et de l'avenue de Constantine, et s'y installa très luxueusement. M^^'Etchevarray vint y demeurer, avec la bonne Rosalie, et la maison fut tenue, sous la surveillance de ces deux femmes, d'une façon supérieure. Rameau y inaugura ses réceptions du samedi, qui attirèrent chez lui tout ce que le monde parisien comptait d'illustrations. Ce fut la brillante période de la vie du grand homme. Et ce fut aussi la période heureuse. Son existence intime répondit à son existence extérieure. Entre sa femme et ses amis, Rameau fut pleinement satisfait. Il n'eut rien à désirer. Tous les soirs, Tal vanne et Munzel arrivaient à neuf heures et, dans le petit salon, ils causaient, jouaient ou faisaient de la musique jusqu'à minuit. Munzel avait découvert à Conchita une voix chaude et vibrante. Il lui accompagnait des chansons populaires espagnoles, qu'elle avait retenues de son enfance et qu'elle

disait avec un brio extraordinaire. Puis, 1 Allemand restait seul au piano et interprétait, avec un sentiment naïf et profond, quelque rêverie de Schubert. Le silence se faisait plus lourd et comme religieux. Souvent Conchita avait les larmes aux yeux quand les derniers accords se perdaient dans la demi-obscurité du salon, et demeurait muette , absorbée dans son extase musicale.

En temps ordinaire, elle gardait, vis-à-vis de Munzel. une réserve qui confinait à la froideur. Elle n'avait aucune familiarité avec lui, et le traitait presque cérémonieusement, tandis qu'elle riait, plaisantait avec Talvanne ainsi qu'avec un ami d'enfance ou un parent. Elle avait toujours dit à Munzel: « monsieur )).Elle appelait l'aliéniste : « Talvanne », tout court. Rameau avait promptement remarqué ces nuances et s'en était ouvert à Conchita. La jeune femme, très tranquillement, avait répondu que le caractère froid et grave du peintre, ne se prêtait pas, comme celui du médecin, à cette expansion fraternelle : qu'elle avait beaucoup d'estime et d'amitié pour M. Munzel, mais qu'elle ne se sentait pas, avec lui. en confiance comme avec Talvanne. Ces sentiments-là ne se commandaient pas. on les éprouvait ou on ne les éprouvait pas. Et voilà tout.

Talvanne. lui. qui avait toujours conservé, au fond du cœur, un vieux levain de jalousie, se réjouissait d'être le favori de Conchita et se carrait dans son

triomphe. Cependant le docteur, qui défendait Munzel contre Conchita, allait avoir à se défendre luimême.

Devenue souveraine incontestée, voyant son mari h ses pieds et n'ayant qu'à formuler un vœu pour qu'il fût immédiatement réalisé, la jeune femme s'enhardit jusqu'à rêver de modifier les idées qui avaient amené ses premières, ses seules luttes avec Rameau. Audacieusement, elle se proposa de donner assaut à ce rempart du matérialisme, de renverser cette bastille de l'iniquité et de faire servir à la gloire du ciel l'adoration profonde que le grand homme avait pour elle.

Elle s'ouvrit de ces projets à sa mère. Mais elle ne trouva pas la vieille femme disposée à l'encourager. Très pleine de reconnaissance pour Rameau, dont elle avait admiré le désintéressement et la bonté, M™^ Etchevarray faisait taire volontiers ses scrupules de fervente catholique quand il s'agissait d'excuser son gendre. Elle avait des indulgences spéciales pour lui et son étroitesse d'esprit se trouvait corrigée par l'efîusion de son cœur. Alors Conchita, avec une irritation d'enfant gâté à qui l'on résiste, se répandait en amplifications amères sur l'indignité qu'il y aurait, pour elle, à ne pas risquer un effort afin de sauver celui dont elle partageait la vie.

— Rester impassible et indifférente, s'écriait-elle, ce serait de la complicité ! Je deviendrais aussi cou-

pable que lui! Car il est coupable, ma mère, vous n'avez pas l'air de vous en douter, ou plutôt vous fermez les yeux pour ne pas voir.

— Mon enfant, ton mari est la perfection sur la terre, et je ne sais pas ce qu'ont pu faire les saints que l'on canonise , s'ils ont été meilleurs que ce mécréantlà. Vois-tu, il doit y avoir, pour les hommes, diverses manières d'être agréables à Dieu : l'une, c'est d'observer avec fidélité ses commandements et de le prier, comme il l'ordonne ; l'autre, c'est de se dévouer passionnément à ses créatures et de pratiquer le bien, au lieu d'aller à la messe... Sans doute, il vaudrait mieux être à la fois vertueux et pratiquant, mais, dans ce temps- ci, il ne faut pas se montrer trop exigeant et, quand on a affaire à un homme qui n'est que vertueux, la sagesse est de s'en contenter.

— Ma mère, il ne croit à rien.

— Eh bien! crois pour deux. Dans la balance, le bon Dieu rétablira l'équilibre.

Mais cette souriante bonhomie, avec laquelle M^'^Etchevarrayacceptaitl'étatmoral de Rameau, ne calmait pas Conchita. Elle restait silencieuse^ le visage assombri, les yeux fixes, hantée par cette idée que l'incrédulité de son mari attirerait sur eux quelque maliieur. Gomme les sommets altiers, qui défient le ciel, cet orgueil humain, qui bravait le créateur, devait être frappé par la foudre. Et ardemment, elle souhaitait d'obtenir de Rameau une première con-

cession, (jui pût être le signe visible d'une détente de cette lière volonté. Elle se donnait passionnément à cette œuvre, elle avait des exaltations de missionnaire. Elle priait, avec des élans d'âme, et se sentait prête à tout pour triompher.

La coquetterie lui servit de moyen. Elle chercha à irriter l'amour de son mari, elle voulut se faire désirer par lui et l'attendrir par la douceur de la possession. Elle eut des caprices, des mélancolies sans raison et des gaietés soudaines. Son caractère fantasque et charmant offrit à Rameau d'irrésistibles attraits. Il adora cette délicieuse enfant, dont les fantaisies prêtaient, aux loisirs de son existence laborieuse, un imprévu sans cesse renouvelé. Il se soumit à la tyrannie de cette femme aimée, non seulement avec complaisance, mais avec entraînement. Il alla au-devant de ses désirs, même les plus déraisonnables, et lui donna la certitude qu'il était disposé à tout faire pour obtenir d'elle un sourire reconnaissant.

On était au printemps et le mois de mai commençait, amenant les chaleurs. Les nuits étaient douces, le ciel clair, et les premières verdures sentaient bon. Un soir que Rameau avait dîné en tête-à-tête avec Conchita, la jeune femme offrit à son mari de sortir à pied. Il accepta, et tous deux partirent, bras dessus, bras dessous, comme deux amoureux, marchant d'un pas leste dans la solitude de l'esplanade

des Invalides. Ils arrivèrent an quai, traversèrent le pont de la Concorde et se trouvèrent dans le mouvement de la population parisienne qui descendait vers les Champs-Elysées.

Dans les bosquets, illuminés par les cordons de gaz et les globes aux blancheurs d'opale, les orchestres et les chanteurs faisaient rage. Au loin, du côté du Palais de l'Industrie, dans un café-concert, des trompes de chasse sonnaient des fanfares. Les voitures roulaient rapides, s'engageaient par files dans Tavenue, conduisant aux bois les promeneurs avides des fraîches odeurs des taillis. Un instant, Conchita et Rameau demeurèrent immobiles, les yeux occupés par l'animation continue de ce défilé, les oreilles remplies par le tumulte de cette foule en fête. Puis, lentement, ils poursuivirent leur promenade, attirés vers le centre de la ville par leclat des lumières, le resplendissement des devantures.

Ils parcoururent la rue Royale, elle suspendue au bras de son mari, caressante, comme abandonnée, lui jouissant avec délices de la possession de cette adorable femme dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté. Ils gagnèrent ainsi la place de la Madeleine, obscure au milieu de l'illumination des boulevards, avec son église haute et noire, profilant son architecture de temple grec sur Fazur assombri du cieL Ils s'avancèrent jusqu'à la grille et là, brusquement, par la porte ouverte, l'intérieur de Téglise

s'offrit à eux, avec son chœur rayonnant de cierges et décoré de fleurs.

— C'est le mois de Marie, murmura Conchita. Et, arrêtée devant les marches, les yeux fixés sur

l'illumination sacrée qui resplendissait dans le lointain de la nef, elle semblait en contemplation , comme attirée par une force irrésistible.

Elle soupira : « Que c'est beau ! » Et son bras serra, plus caressant, le bras de Rameau qui attendait, patient et sans arrière-pensée, que celle, qui était son maître et son guide, reprit sa marche. Conchita, d'un pas plus lent, continua son chemin, mais au lieu de suivre le boulevard, elle tourna le long de la grille, dans la solitude profonde delà place, prise d'un subit désir, qu'elle n'osait point formuler, mais qui la possédait victorieusement. Arrivée devant une des portes latérales, elle fit franchir la grille à son mari, et, au bout de quelques pas, ils se trouvèrent en face d'une entrée.

— Où allons-nous donc? demanda enfin Rameau, en résistant doucement au mouvement de Conchita.

— Entrons. . . murmura-t-elle d'une voix basse et ardente, voulez-vous?

En même temps, elle fixait sur lui des regards si brûlants de passion qu'il frémit jusqu'au fond de luimême.

— Voyez, reprit-elle, se serrant plus étroitement contre lui et le pénétrant de sa voluptueuse cha-

leur, personne n'est là, l'entrée est déserte, l'église sombre : qui le saura?

11 pâlit un peu, mais avec un sourire :

— Moi, ma chère.

— Eh bien! ne serez-vous pas indulgent pour vous-même ?

— Il faut être indulgent pour les autres et sévère pour soi.

— Oh ! ne faites pas de philosophie avec moi, soyez tout simple. C'est ainsi que je vous aime, et alors je vous aime tant ! Serez-vous perdu pour avoir traversé une église avec votre femme? C'est le mois de Marie, une foule de curieux entre rien que pour admirer le luxe pompeux du culte...

— C'est ce luxe pompeux que je blâme, et qui m'éloigne.

— Alors faites le sacrifice de vos répugnances pour me plaire.

— Conchita, je vous en prie, allez seule, je vous attendrai ici, et très patiemment, je vous le promets.

Elle leva la tête, et de ses yeux jaillirent deux éclairs :

— Il n'est jamais bon de dire à une jeune femme : Allez seule!...

Il fronça le sourcil et, sur son vaste front, le fameux pli se creusa menaçant :

— Conchita ! murmura-t-il, ne jouez pas avec mon ^œur.

— N'est-ce pas vous qui jouez avec le mien?

Elle avait changé de ton et son àpreté d'une seconde s était fondue en une câline douceur. Elle se suspendit de nouveau au bras du grand homme, et seuls, auprès de cette église sombre, le long de cette grille, sous ce ciel étoile, ils demeurèrent presque enlacés, lui, sentant le jeune cœur de celle qu'il adorait battre contre sa poitrine, elle, se tendant dans un effort suprême pour vaincre la résistance de cette altière hostilité. Elle se leva sur la pointe des pieds et, effleurant de ses lè^Tes l'oreille de limpie, comme si elle se défiait même de la solitude environnante, avec une caresse de la voix et de la bouche :

— Sou venez -vous que vous êtes déjà entré dans une église avec moi, et en plein jour, et que vous avez fléchi le genou, et que vous avez courbé la tête. Vous en est-il advenu tant de mal? Vous avez obtenu la pauvre Gonchita qui, de ce jour-là, s'est dévouée à votre bonheur. Ne ferez- vous donc pas une concession, si petite, si petite, pour qu'elle vous dise de tout son cœur : merci.

Le visage de Rameau se penchait sur celui de Gonchita, dont les yeux brillaient plus éclatants que les étoiles du ciel. Une flamme passa sur le visage du grand homme, il saisit la jeune femme par les épaules et la regarda profondément, comme pour s'enivrer de sa beauté jusqu'à l'oubli, jusqu'à la trahison ; puis d'une voix brève :

— Allons ! puisque vous le voulez...

Elle lui sauta au cou et lui donna follement le plus suave baiser qu'il eût jamais reçu d'elle. Alors, avec amertume, car un esprit aussi puissant ne pouvait pas abdiquer complètement toute clairvoyance, il pensa : Je suis payé, maintenant, du premier pas que je fais sur la route de l'apostasie. Mais si je ne résiste pas, jusqu'oii me mènera-t-elle ?

Entraîné par Conchita, il entra dans un des bas côtés presque déserts, la masse des fidè les emplissant la nef. Sous la voûte, le parfum des fleurs, qui se fanaient sur les autels, flottait doux et mourant ; dans l'ombre des piliers, des formes noires de femmes agenouillées faisaient des taches mouvantes .Un grand silence régnait, l'office venait de commencer. La foule était rassemblée devant le chœur. Conchita, muette et recueillie, guidant Rameau, dont le pied indifférent foulait, sonore, le pavé de l'église, arriva devant la chapelle de la Yierge resplendissante de lumières, de dorures, pleine de guirlandes et de bouquets. Instinctivement Tathée résista au mouvement qui l'emportait, en pleine clarté, en pleine piété, et, dans une demi-obscurité, il s'arrêta. Souriante, avec un rayon de triomphe dans le regard-, Conchita s'agenouilla et fit une courte prière, puis se relevant elle resta debout, près de son mari, regardant et écoutant.

Après un harmonieux prélude d'orgue, des voiy pures s'étaient élevées, montant fraîches et péné-

trantes vers la voûte, ainsi qu'un chant de séraphins, puis des voix plus graves, auxquelles s'étaient mariées des voix de femmes, et c'était comme un chœur universel célébrant la gloire du Très-Haut. Conchita, embrasée du désir de convaincre et de faire croire, sentit son cœur s'amollir et se fondre comme sous une rosée divine. Il lui sembla que la grâce descendait sur elle en flots mélodieux, la baignait, la pénétrait et l'imprégnait d'une joie céleste. Enivrée de sa propre foi, grisée par les parfums attiédis, exaltée par les chants, elle voulut passionnément s'emparer de l'esprit de Rameau, elle souhaita follement le courber dans une soumission irraisonnée. Elle le crut préparé par les séductions extérieures d'un culte tout de charme et d'adoration et, lui montrant sur l'autel une Vierge de marbre, qui tenait dans ses bras l'enfant Dieu, souriant et superbe :

— Je vais demander à Marie qu'elle nous donne un enfant doux et beau comme celui qu'elle porte.. . Joignez-vous à ma prière, seulement en ployant le genou et, j'en suis sûre, je serai exaucée.

Rameau frémit en découvrant le piège : un enfant de Conchita et de lui, une preuve vivante de son amour pour cette femme qui était sa seule joie, ce qu'il désirait le plus au monde, et elle se servait de cet appât adorable pour F amener à un acte de faiblesse morale qui, à ses propres yeux, devait le déshonorer. Il regarda la jeune femme non pas avec

coiére, mais avec une profonde mélancolie. Même quand elle le faisait souffrir, il se découvrait encore de rind ulgence pour elle . Cependant Conchita, tremblante en le voyant rester muet et soucieux, s était penchée vers lui, prête à un dernier effort pour assurer la victoire :

— C'est si peu de chose. Je ne vous demande rien que de courber un peu la tête ; mais joignez- vous à moi, que notre espérance commune se confonde en un seul vœu et monte dans la même pensée vers le ciel. . . Je vous en prie, je vous en supplie ! Faites cela pour moi, et je vous aimerai plus encore, si c'est possible, et je vous servirai comme un maître unique, et j'oublierai le monde entier, pour ne voir que vous.

Il hocha tristement la tête :

— Je ne puis faire ce que vous me demandez, Conchita : je ne crois pas ! Si la Divinité, à laquelle vous voulez me soumettre, existe, elle ne peut accepter favorablement un acte de foi qui n'est point dicté par la conscience : si elle n'existe pas, à quelle comédie risible et vaine prétendez-vous me contraindre ?

Il allait continuer, mais elle, les yeux agrandis par la terreur, blême d'horreur, en l'entendant blasphémer dans ce lieu saint, lui avait placé sa blanche main sur les lèvres. La bouche de Rameau s'y appliqua brûlante. Conchita d'un mouvement rapide ro-

tira ses doigts : il lui avait semblé qu'un feu satanique avait passé dans ses veines au contact^ dfe l'impie. Mais lui, ayant rompu les digues qui arrêtaient le flot de ses protestations, ne pouvait plus se résigner au silence. Il prit sa femme par le bras, l'entraîna dans un coin écarté, désert, la fit asseoir près d'un confessionnal, et là, comme accompagné par la mélodie des instruments et des voix qui résonnaient dans l'église, semblant lutter d'éloquence et de séduction avec ces chants délicieux et troublants, il s'efforça à son tour de conquérir, sur la piété obscure, cet esprit qu'il sentait prêt à se détourner de lui. — Conchita, je vous en supplie, ne me jugez pas sans m'avoir entendu : je sens qu'en ce moment je vous fais peur, et cependant je voudrais vous rassurer, vous convaincre que je ne suis ni méchant ni injuste. S'il suffisait d'une parole pour vous satisfaire, croyez que je laprononcerais bien facilement. . . Vous savez que je vous ai cédé, déjà une fois ; vous avez vu que ce soir encore j'ai consenti à vous suivre, jugez-moi sur ma complaisance passée et non sur le refus que j 'ai dû vous opposer tout à l'heure. . . Quelle valeur aurait eu pour vous un consentement banal? Était-ce cela que vous vouliez? Oh! je vous en conjure, ne vous détournez pas de moi... Entre mon cœur et le vôtre, ne placez pas ce Dieu que vous dites être tout de bonté et d'amour... Vous l'aimez passionnément, mais moi je vous aime bien plus pas-

sionnément encore. . . Vous le priez, mais moi je vous adore, et je ne vis que dans la contemplation de votre grâce et de votre beauté... C'est ma tendresse qui est ma religion. Pouvez-vous me reprocher ce culte unique et, quand je me prosterne devant vous, comme aux pieds d'une divinité charmante, allezvous m'en faire un crime?

— Votre langage est corrupteur, murmura Conchita à voix basse. Vous substituez une créature de chair au Dieu invisible et présent... Toutes vos pensées et toutes vos paroles sont d'un païen... Ko:i seulement vous ne voulez pas vous amender, r.ais vous essayez de me perdre. /

— Moi ! s'écria Rameau, avec une flamme d; is le regard, moi faire une tentative pour vous empêcher de croire? Non! non! J'ai toute ma vie professé la liberté de conscience... Et ce n'est pas pour tourmenter un être adoré comme vous que je changerai do doctrine... Priez, Conchita, je. vous le demande, pour votre mère, et pour moi-même... Je donnerais beaucoup, pour avoir une croyance quime permît de prier avec vous... Mais la foi ne s'impose pas... Heureux ceux qui l'ont : je les envie.

— Alors, s'écria la jeune femme, dont le visage en un instant fut inondé de larmes, essayez donc de croire; élevez votre pensée vers le ciel...

— Le ciel est vide, Conchita. Chaque peuple y a placé ses dieux, mais c'étaient des idoles fragiles qui

n'étaient que la divinisation des passions humaines . . . Les peuples ont passé, les cultes se sont succédé, les dieux ont changé, et le ciel est resté vide !

Le grand homme agita sur ses épaules sa tête énorme à la rude chevelure, comme pour chasser une pensée importune, et poussant un profond soupir :

— Ne parlons plus jamais de ces choses, vous me faites de la peine et je vous fais du mal... J'en suis désespéré... Vous ne me convertirez pas et je n'essaierai jamais de vous convaincre, car je considérerais comme un crime de détruire une croyance qui vous soutient et vous encourage dans la vie. Pardonnez-moi et soyez certaine que, malgré ma résistance à votre volonté, je vous aime de toute mon âme.

— De toute votre âme, dit Conchita amèrement : en avez -vous donc une?

— Vous avez raison, ma chère, répondit Rameau avec un sourire. Voyez comme les superstitions corrompent même le langage. Je ne crois pas que j'aie une âme, mais je suis bien sûr que j'ai un cœur, et ce cœur est à vous complètement.

Il prit la main de sa femme et la serrant affectueusement :

— En tous cas, si une créature mortelle a jamais eu une âme, ce doit être vous, Conchita, car vous êtes, pour moi, au-dessus de l'humanité.

Elle ne répondit pas. Ils sortirent lentement, laissant derrière eux la cérémonie qui continuait, et à laquelle Conchita avait cessé de prêter attention, dès que son aide, dans l'œuvre de catéchisation, lui avait paru inutile. Les chants décrurent dans le lointain du chœur, les parfums s'affaiblirent, les lumières baissèrent, un vent tiède souffla délicieusement et la place, avec le boulevard éclairé, apparut. Ils descendirent les marches et, devant la grille, dans la douceur de cette belle nuit de printemps, Rameau passant le bras de sa femme sous le sien essaya de l'entraîner de ce même pas souple et léger qui les avait amenés comme deux amoureux. Mais il trouva Conchita languissante et glacée. L'espérance, qui la conduisait en venant, était tombée. Elle n'était plus emportée par son désir vers la victoire attendue. Elle s'en allait dans l'accablement de la défaite, avec un commencement de haine sourde contre celui qui l'avait privée de l'ivresse du triomphe rêvé.

A compter de ce jour, un grand changement se produisit dans l'état d'esprit de Conchita. La reconnaissance qu'elle avait eue pour Rameau, s'effaça ; l'admiration tendre qu'elle éprouvait pour le grand homme, disparut; tout fut étouffé par l'horreur que lui inspirait l'athée incorrigible. Il lui apparut sous un autre aspect que celui auquel elle était habituée. Ses traits superbes, mais rudes, lui semblèrent empreints d'un orgueil satanique. Avec son front creusé

74 LES BATAILLES r3E LA VIE.

par l'effort de la pensée, Rameau lui rappela le mauvais ange. Elle découvrit, dans la noirceur de ses épais sourcils, retroussés à chaque angle de la tempe, les signes effrayants d'une perversité infernale. Elle nota l'âpreté de ses paroles et y devina un profond mépris de l'humanité.

Rameau, qu'elle avait jusque-là aimé comme un tendre père, se transforma soudain en un être menaçant et redoutable. Elle le regarda avec inquiétude, et l'observa, avec la patiente ingéniosité particulière aux femmes. Elle ne le prit pas, une seule fois, en flagrant délit de faiblesse ou de ridicule. Tout ce que faisait, ou disait, cet honmie, si réellement supérieur, était important, rationnel, méritait l'attention ou le respect. Elle ne le vit jamais s'abaisser devant elle à de ridicules comédies d amour sénile. Il se conduisait avec un tact parfait, et la noblesse de son intelligence donnait de la grandeur à toute sa conduite. C'était un vieux lion, mais un lion. Il avait la crinière grise, mais son œil flamboyait et sa puissance était complète.

Elle affectait de ne plus jamais prononcer devant lui un seul mot qui eût trait à la religion. Il lui semblait que c'eût été une profanation et que le ciel s'en fût indigné. Cependant elle avait un si violent levain d'amertume dans le cœur qu'elle ne put se retenir, un soir, de parler à Talvanne et à Munzel de Tincrédulité de leur ami. C'était en été, après le dî-

ner ; on était resté au salon, au lieu de descendre au jardin comme d'habitude. Par les fenêtres ouvertes, une délicieuse fraîcheur entrait, et Conchita avait empêché d'apporter les lampes pour ne pas attirer les moustiques et les chauves-souris. Dans l'obscurité, M""*" Etchevarray, Munzel, Talvanne et la jeune femme étaient assis. Les deux hommes fumaient silencieusement et Rameau venait dépasser dans son cabinet pour écrire une lettre. Au bout d'un instant, Conchita dit brusquement, comme si elle terminait tout haut sa pensée :

— Vous, Talvanna, et vous, monsieur Munzel, vous êtes catholiques, et vous croyez?...

— Oh ! moi, madame, répondit l'aliéniste, j'ai été élevé par ma mère et, vous le savez, l'influence des femmes est considérable en matière de religion.

— Ah!... interrompit Conchita, d\m ton si railleur que les deux hommes la regardèrent pleins de surprise.

Elle ajouta avec amertume :

— Ne croyez pas à Finfluence des femmes, mes bons amis, surtout en matière de religion.

Talvanne, qui n'était pas sot, soupçonna la possibilité d'une dangereuse polémique, et ne se soucia point de l'engager. Il poursuivit tout tranquillement :

— Quant à Munzel, il est Allemand, c'est-à-dire îin peu mystique, fils d'un maître de chapelle, pai'

conséquent imprégné de musique sacrée, blond avec des yeux bleus, donc tout naturellement porté à la rêverie. S'il n'était point croyant dans ces conditions-là, il faudrait qu'il eût un caillou à la place de la cervelle... Et puis, il passe sa vie à peindre des tableaux d'église... Cela influe sur l'esprit d'un homme !

— Allez-vous à la messe ? demanda M""^ Etchevarray.

— Moi?... Jamais! dit Talvanne.

— Vous n'êtes donc pas plus religieux que mon gendre ?

— Votre gendre, ma chère dame, a sa religion à lui : c'est la religion de la nature. Et il y est plus dévot que moi à la mienne. Il communie tous les jours par le travail, et sa prière est fort belle, elle dit : Nature, donne-moi la force de pénétrer tous tes secrets, afin de secourir mes semblables et de les empêcher de souffrir. Ainsi soit-il.

— Mon gendre est un brave homme, je le sais, ajouta la vieille mère, et ce ne sont pas les plus dévots qui vont aux offices.

— Vous avez raison, madame, dit Munzel d'une voix douce, et très certainement Talvanne et moi nous ne valons pas Rameau. Il faut se rendre compte de la portée de certains esprits et ne pas demander, à ceux qui planent dans les espaces fermés aux regards de la multitude, de ramper sur la terre et de se

plier aux règles de runiverselle ignorance. Tous les grands novateurs ont été méconnus... L'inquisition a failli brûler Galilée... Colomb a été emprisonné, parce que la découverte d'un monde nouveau était considérée comme un^ hérésie... Les grands philosophes, les savants illustres ont été en butte aux persécutions, parce qu'ils devançaient leur temps... Notre ami est un être tellement supérieur que nous devons nous abstenir respectueusement de le juger... Nous pouvons suivre sa course, craintivement, en la voyant si hardie et si rapide. . . Mais quant à déclarer mauvaise la route qu'il parcourt, nul de nous n'est de force à le faire. Qui sait s'il n'apas raison?. . .

— Moi, je le sais ; moi, je le dis ! s'écria Conchita d'une voix tremblante. Le premier devoir de l'homme est d'obéir à son Créateur , à son maître, à son Dieu !.. . S'il se révolte contre la loi suprême, malheur à lui et à ceux qui sont autour de lui !

Cette furieuse apostrophe resta sans réponse. Talvanne s'était tourné du côté de la jeune femme et essayait, à travers l'obscurité, de distinguer son visage. Mais la nuit l'enveloppait et il ne put voir la pâleur de son front, le frémissement de ses lèvres, l'agitation convulsive de ses mains.

— Allons, ma fille, reprit après quelques secondes M""^ Etchevarray, tu t'animes, tu t'excites, et pourquoi, je te le demande?

— C'est moi qui suis le coupable, ajouta Munzel.

J'ai sottement porté la conversation sur un terrain fertile en controverses. Mais je vais rétablir l'harmonie.

Il s'assit devant l'harmonium, qui faisait pendant au piano, et les yeux levés au plafond, comme s'il cherchaitlavoûteazurée,iljoualentement.Lesvoix célestes de l'orgue chantaient et, dans le silence nocturne, la pure mélodie avait un charme délicieux.

— Qu'est-ce donc que cela? demanda Talvanne.

— C'est un motet de Porpora, le grand rival de Haendel.

Il continua de jouer, mais plus doucement, laissant tomber le son, qui n'était que comme un accompagnement à ses paroles.

— J'avais vingt ans, quand je l'ai entendu pouï la première fois. C'était à la cathédrale de Cologne. Entré un dimanche, vers midi, je fus saisi, dans l'obscurité de la nef, par la coloration des vitraux inondés de soleil. La sonnette tintait à l'autel, pour l'élévation ; toutes les femmes s'étaient mises à genoux, un grand recueillement planait sur ces fronts en prière. Alors, dans le profond silence, comme tout à l'heure lorsque j'ai commencé, les accents de cette exquise mélodie se firent entendre et je frémis de plaisir. Je ne Tai jamais oubliée depuis et je la retrouve toujours avec joie au fond de ma pensée.

— C'est très j oli , dit Conchita d'une voix changée. Au même moment Rameau rentra dans le salon,

suivi (lu domestique apportant des lumières, etïalvanne put voir que la jeune femme avait les yeux humides et les joues très rouges. On ferma les fenêtres, la conversation changea et la soirée s'acheva sans incidents.

Cependant Talvanne conserva, de Tâpre violence de Conchita, un mauvais souvenir et un commencement de déliance. Il était observateur par tempérament et par profession. Il se donna la tâche d étudier la jeune femme. Il la surveillait, maintenant, avec une attention dont elle ne se doutait point, et une infinité de petits détails qui avaient, pour lui, passé jusque-là inaperçus, le frappaient étrangement. Conchita, qui avait été autrefois si active, ne travaillait plus jamais et, pour occuper son temps, ne lisait point. Elle demeurait immobile, en hiver, dans son petit salon ou, en été, dans le kiosque du jardin, à rêver, comme une belle odalisque. On entrait, elle ne sen aperce\'iiit pas tout de suite et il fallait lui parler, pour l'arracher à sa méditation. A quoi pensait-elle si obstinément et si profondément?

Souvent elle sortait dans la journée, seule, presque à des heures régulières et quand on s'informait de ce qu'elle avait fait, avec la tranquille assurance d'une femme qui sait ne devoir jamais être soupçonnée, elle répondait :

— Je me suis promenée, ou : J'ai fait des courses.

Promenée où? Fait quelles courses? pensait Tal-

vanne, en la voyant plus concentrée et plus morne à la suite de ces sorties. Il voulut savoir où elle allait, et un jour, après déjeuner, il la suivit. Elle le mena, à travers Paris, jusqu'à l'église de la Madeleine. Elle gravit les marches et entra. Tal vanne étonné s'arrêta, prit un fiacre devant la rue Basse-du-Rempart, et se fit conduire à sa maison de santé de Vincennes. Quelques jour^ :lus tard, nouvelle épreuve, nouvelle course, même arrivée devant l'escalier de la Madeleine et même ascension tranquille et lente des marches de pierre.

Talvanne, stupéfait de la régularité de ce pèlerinage, et trop Parisien pour ne pas flairer quelque mystère sous cette dévotion si exacte, ne fit ni une ni deux : il laissa Conchita entrer par la porte du bas côté de droite et, escaladant avec agilité, il s'élança sur ses traces. Il la vit, de loin, qui marchait dans l'église entre les rangées de chaises, puis elle se jeta de côté, et il la perdit de vue. Il se rapprocha alors habilement, et soudain il l'aperçut de nouveau. Elle était à genoux, dans la chapelle de la Yierge et priait devant la statue de marbre qui tenait entre ses bras l'enfant Dieu. Courbée sur la pierre, suivant la mode d'Espagne et d'Italie, elle était immobile, la tête penchée, pleine de ferveur. Dissimulé derrière le confessionnal, auprès duquel la jeune femme avait échangé avec Rameau de si redoutables paroles, Talvanne attendit. Aubout d'un quart

d'heure, Conchita se releva, reprit le même chemin et rentra chez elle.

L'aliéniste respira, il craignait une aventure. Il renouvela sa surveillance et toujours le but de la jeune femme fut l'église, dans laquelle se trouvait cette chapelle, objet d'une spéciale dévotion. C'était beaucoup de savoir ce que faisait Conchita, mais Talvanne brûlait d'apprendre pourquoi elle le faisait.

Un soir il lui dit d'un air indifférent :

— Cette semaine, je vous ai rencontrée, deux fois, sortant de la Madeleine. C'est une église qui est bien Join de chez vous, il me semble?

Elle Iressaillit, mais, fait singulier, Rameau qui était assis à quelques pas d'eux et qui lisait une brochure, leva la tète et fixa sur son ami des regards inquiets. Au même moment, Conchita , les yeux brillants et une rougeur au visage, répondit d'une voix sourde :

— C'est là qu'il faut que je prie. C'est là que je dois m'humilier, afin de détourner de nous le malheur.

— De détourner... commença Talvanne.

Mais il n'eut pas le temps d'achever. Le docteur se leva brusquement et, de sa brochure, frappant sur la table :

— Laisse Conchita tranquille, dit-il rudement. Elle fait ce qui lui plaît, et cela ne te regarde pas...

— C est évident que cela ne me regarde pas ! grom-

mêla Taliéniste. Mais je ne croyais pas commettre un si grand crime en demandant...

— Allons ! En voilà assez, parlons d'autre chose !

Et on parla d autre chose . Mais Conchita resta sombre et absorbée, jetant par moments des regards d'effroi du côté de son mari.

Qu'y avait-il entre eux? Que s'était-il passé? Talvanne ne renonça pas à le découvrir. Mais il lui apparut qu'il faudrait plus de chance que d'adresse pour y arriver.

Un autre que lui avait remarqué le trouble d'esprit dans lequel vivait la jeune femme. C'était Munzel. L'Allemand, après avoir accepté avec tranquillité la froideur que lui témoignait Conchita, sem blait s'être mis en tête de dissiper ses préventions. Il avait secoué sa flegmatique indolence, et faisait des frais inusités. Rameau en avait plaisanté plusieurs fois, avec la verve un peu brutale qui le caractérisait :

— Dis donc, Talvanne, j'ai le soupçon que Frantz courtise ma femme. Tu sais, moi, je n'ai pas le temps de les surveiller : je t'en charge.

Et de rire, malgré le vif mécontentement manifesté par Conchita et le trouble soudain de Munzel.

Talvanne, plus gravement qu'il n'eût fallu peutêtre, avait répondu :

— Tu peux compter sur moi.

Et il n'avait plus été question de l'incident. Mais

l'aliéniste avait pris sa mission au sérieux et, ayant si bien commencé à observer la jeune femme, il s'était mis à étudier le peintre. Son ancienne liostilité lui était revenue au cœur, à l'idée que Conchita pourrait favoriser Munzcl. Certes, l'âme de Tal vanne avait la pureté du cristal, il serait mort plutôt que de lever les yeux sur la femme de son ami. Mais la supposition qu'un autre serait, par elle, traité mieux que lui le mettait en fureur. Il se sentait capable de plus de jalousie que le mari lui-même. La jeune femme appartenait à son amitié, autant que Rameau jadis. Toute affection qu'elle donnait, en dehors de celle qui lui était due, à lui Talvanne, devait à ses yeux passer pour un vol dont il avait à se plaindre.

Mais il fut promptement rassuré. Conchita ne fai sait pas la moindre attention à Munzel . Sa mère seul c roccupait,etlasanté de M"'^ Etchevarray, très atteint j depuis quelques mois, exigeait ces soins inquiet?. Agée de cinquante ans, maisusée par les fatigues et les tracas de sa vie : « les sangs tournés » , comme elle répondait, d'un ton dolent, quand on la questionnai t, elle ne descendait presque plus de sa chambre. Son gendre la soignait avec beaucoup d'assiduité et une grande affection. Mais, ainsi que le disait Rameau, la machine ne marchait plus et il aurait fallu changer certains rouages, le cœur par exemple, pour qu'elle continuât à fonctionner.

Cependant, malgré la conliance qu'elle avait dans

l'infaillible science de son mari, Conchita le voyait avec terreur s'approcher du lit de sa mère. On eût dit qu'elle redoutait le contact du médecin pour la malade. Lorsque Rameau manifestait l'intention de monter auprès de M'^^Etchevarray, la jeune femme l'arrêtait souvent en disant : Elle dort. Et c était avec un soupir de soulagement qu'elle assistait au départ du docteur qui se rendait à l'Ecole de Médecine ou à son hôpital. Au contraire Conchita attirait Talvanne au chevet de sa mère et lui demandait volontiers des consultations. Il se récusait en disant:

— Mais vous savez bien que je ne suis pas médecin , înoi, je ne fais pas de thérapeutique. Je suis une es- ] èce de maniaque, soignant d'autres maniaques, et, (lemoi ou d'eux, les plus insensés ne sont peut-être pas ceux qu'on pense.

— Venez, insistait la jeune femme ; votre présence seule fait du bien à maman: elle vous aime.

Un jour elle ajouta :

— Et puis vous croyez , vou s . Et cela neutralise les mauvaises influences.

Cette fois, Talvanne commença à comprendre et le fait lui parut grave. Evidemment, entre Conchita et Rameau, un dissentiment s'était produit, dont le point de départ était l'incrédulité du docteur. La ieune femme avait dû, poursuivant sa ligne de con- «luite première, manifester des exigences nouvelles au point de vue religieux. Qui sait ! peut-être essayer

de convertir son mari. Cette pensée, tout d'abord, parut tellement boufTonne à Talvanne qu'il ne pût s'empêcher d'en rire. Mais, à la réflexion, il y découvrit des éléments de lutte si graves qu'il fut disposé à voir la situation sous un aspect presque tragique. Le fanatisme espagnol de la jeune femme, mis aux prises avec la rudelibre-pensée de Rameau, devaitproduire des chocs redoutables et, peut-être, entraîner de funestes conséquences. Déjà, il en avait maintenant la conviction, Conchita rendait son mari responsable du mal dont soufl'rait sa mère. Elle y voyait un châtiment de Dieu, indigné de l'abomination de son existence avec un athée, une punition de la tiédeur de ses efforts pour le ramener au bien.

L'aliéniste, avec beaucoup de finesse, reconstitua tout ce qui avait dû se passer entre la jeune femme et son mari. Il eut alors l'explication de la recrudescence de piété, des airs sombres, des paroles amères de Conchita, et en même temps, par contre-coup, de la brusquerie, de l'anxiété, du trouble de Rameau, quand certaines questions étaient abordées. Il était trop respectueux du calme intellectuel de son ami pour se hasarder à lui parler de ce double état moral. Il ne voyait aucun avantage à mettre la jeune femme sur la voie des confidences. La situation d'arbitre entre la religiosité de l'une et l'incrédulité de l'autre n'eût pas été exempte de difficultés. A défendre son ami il risquait de mécontenter Conchita.

Et la douceur tranquille de sa vie, dans cette maison devenue sienne par une tendre prescription, pouvait se trouver compromise. Son égoïsme épicurien lui dicta l'abstention.

Et cependant, avec un peu plus d'ampleur de vue, il se fût rer.lii compte que fournir, à cette heure suprême, à Conchita l'occasion de soulager, même par des récriminations, son cœur gonflé d'amertume, c'eût été lui rendre une paix relative. Par une initiative hardie, Talvanne eût pu tout sauver. Et que de malheurs et de souffrances eussent été évités à ceux qu'il se préoccupait de ménager.

Un matin, en arrivant chez Rameau, il trouva sur le visage des domestiques, dès la porte d'entrée, une expression désolée. Il se dirigea vers le cabinet du docteur et, assis à son bureau, écrivant, l'air soucieux, il aperçut son ami.

— Eh bien ! qu'y a-t-il donc? demanda Talvanne, tout le monde ici parait sens dessus dessous...

Rameau se leva et d'une voix e^rave :

— ^pe Etchevarray est morte ce matin à trois heures...

Il y eut un silence, comme si la présence de la mort dans cette maison eût glacé la parole sur les lèvres des deux hommes. L'aliéniste alla à la fenêtre et, regardant les oiseaux qui se poursuivaient dans le jardin, il demeura absorbé. Puis tendant la main au docteur :

— C'est une grande perte que tu fais là. Ta bellemère t'appréciait à ta valeur... C'était une bonne femme. Mais, explique-moi un peu comment la fm est venue si rapidement?... Hier, elle se sentait mieux, elle parlait librement, elle voulait se lever...

- — Oui, toujours les dernières clartés de la lampe près de s'éteindre... Cette nuit on m'a appelé... Elle avait perdu connaissance... Je l'ai ranimée... Mais, ce matin, elle a eu une seconde syncope et tout a été inutile... Tu le sais, nous ne sommes pas maîtres ie la vie.

— Et ta femme? interrogea Talvanne avec inquiétude.

— Un calme effrayant et pas de larmes. Cela m'inquiète beaucoup. Rends-moi le service d'aller chez elle. Tu arriveras peut-être à la faire pleurer» Ce serait lui procurer un grand soulagement.

— Jy vais.

L'aliéniste monta au premier et, sans frapper, entra dans le salon. Une demi-obscurité y régnait. Les persiennes n'avaient pas encore été ouvertes. Au bruit de la porte, une forme vague se leva. Talvanne, les yeux brouillés par le passage du jour à la nuit, restait immobile, lorsque la voix de Conchita se fit entendre sourde et presque étranglée :

— Vous le voyez, le malheur ne s'est pas fait attendre I

Et comme il la distinguait maintenant, debout de-

vant lui, toute noire, le visage pâle et les yeux brillants :

— Venez, dit-elle. Vous l'aimiez et elle vous aimait... Vous verrez, elle est heureuse, on dirait qu elle sourit dans son sommeil.

La jeune femme ouvrit une porte donnant sur un couloir ; la chambre de M""^ Etchevarray, illuminée comme une chapelle ardente, apparut à Talvanne. Il s'arrêta sur le seuil, interdit, quoiqu'il eût l'habitude de la mort. Au fond de l'alcôve, la mère de Conchita était étendue, entourée de fleurs, un crucifix sur la poitrine, ses cheveux argentés tranchant à peine sur la blancheur de l'oreiller. Au pied du lit, une Sœur des pauvres, assise sur une chaise, lisait des prières. Elle ne leva pas les yeux, et continua ses oraisons. On voyait ses lèvres remuer. Mais son visage était impassible.

Conchita s'agenouilla, baisa la main de sa mère. se redressa, puis d'une voix exaltée :

— J'ai pu lui faire administrer les derniers sacrements. Elle a retrouvé sa connaissance, par une faveur divine, et elle est morte en état de grâce. Elle est à présent aux pieds de Dieu, elle me protège, elle me défend, et, grâce à ses prières, je suis sûre que nous nous retrouverons, un jour, dans la béatitude et pour l'éternité.

La Sœur interrompit sa lecture et murmura d'une voix très douce .

— Ainsi soit-il.

Puis elle reprit sa prière. Talvanne avait écouté sans répondre. Il se rappelait qu'un jour il avait vu aussi sa more, muette pour toujours, étendue sur son lit de mort. Un flot de douleurs anciennes, qu'il croyait épuisées, lui monta aux yeux, il s'inclina lentement et fit le signe de la croix. Devant cet acte de foi, simplement accompli par cet homme si ferme et si grave, Conchita sentit son cœur éclater dans sa poitrine. Alors, prenant la main de Talvanne et l'entraînant, comme si un chagrin autre que celui de la perte de sa mère eût été, dans cette chambre, une profanation, rayonnante de ferveur et sublime de désespoir, elle cria à travers ses sanglots :

— Ah! s'il avait voulu prier avec moi, croire avec moi, comme je l'aurais aimé !

Talvanne, décidément, était un aliéniste distingué, car il sut empêcher Gonchita de devenir folle. Il lui fit enten dre les paroles qu'il fallait, pour la calmer, et il eut la satisfaction d'être seul à obtenir ce glorieux résultat. Rameau attendri lui serra les mains comme il ne l'avait pas fait depuisvingt ans, et le vieux garçon, de par ses droits professionnels, se trouva plus chez lui que jamais dans la maison de son ami. Gonchita, aussi sombre de visage que noire de vêtements, avait fermé sa porte impitoyablement et semblait décidée à porter un deuil éternel. Munzel, reçu solennellement dans la journée et privé des douces soirées passées dans l'intimité, manifesta une agitation étrange. Il devint quinteux, fébrile, lui d'humeur si calme et si égale. Il surprit Talvanne par des violences inexplicables. Il s'emporta jusqu'à se plaindre de la vie et à maudire sa destinée.

Il n'en avait cependant pas le droit, car si jamais

LE DOCTEL'P. RAMEAU. gi

peintre avait été favorablement traité par la fortune, c'était bien lui. Entraîné dans l'orbe éblouissant du grand homme, il avait été en relations avec les artistes en renom et les personnages influents. Très jeune il avait obtenu des travaux considérables, de hautes récompenses. Sa réputation s'était étendue rapidement et, à trente-huit ans, il avait une éminente situation. Le temps était loin où le père Munzel se voyait sous le coup de la prison, pour quelques milliers de florins de dommages-intérêts. Un tableau ie Frantz, maintenant, se payait trente mille francs et, pour ses portraits, il fallait s'inscrire. Encore ne consentait-il à reproduire que les visages qui lui plaisaient.

Il avait souvent demandé à Conchita de lui faire la faveur de poser pour lui. La jeune femme s'y était refusée, avec une mauvaise volonté évidente. Elle avait toujours à sa disposition un excellent prétexte : 'es entraînements du monde ne lui laissaient pas de loisirs, ou bien elle craignait la longueur et le nombre des séances. Enfin sa more était tombée malade. Munzel profita du deuil de Conchita, du vide de son existence, du morne ennui qui la dévorait pour lui adresser une demande nouvelle.

— Vous n'avez rien qui vous occupe, cela vous aidera à tuer le temps, disait-il. Vous êtes triste, je respecterai votre tristesse. Vous ne parlerez paset je resterai silencieux. Enfin je souscris d'avance à toutes

VOS conditions, je me plierai à toutes vos exigences.

Conchita, avec une sorte de farouche entêtement, répondit: non. Elle ne donnait plus de raison, plus de prétextes ; elle refusait, voilà tout, et, quand Rameau doucement la grondait de n'être pas plus aimable et de ne pas profiter de la bonne volonté du peintre, elle se mettait quelquefois en colère, étonnant son mari par Tâpreté de sa résistance. Elle fut, un jour, si agressive et si blessante pour Munzel que celui-ci, pâle d'émotion, se leva et, la voix tremblante, déclara que, puisque sa présence causait tant d'ennui et amenait de si irritants [débats, il ne reviendrait plus. Malgré les excuses de Rameau, malgré ses affectueuses remontrances, il tint parole. Et, pour être plus sûr de ne pas céder à l'entraînement, il quitta Paris et se réfugia au milieu de sa famille.

Il resta absent quatre mois. On n'entendait même plus parler de lui et Talvanne était complètement heureux, lorsqu'un matin, après le déjeuner, arriva, par les Messageries, une grande caisse adressée d'Allemagne à M""^ Rameau. Visitée avec indifférence, la caisse se trouva contenir une large boite d'ébène écussonnée d'une plaque d'or, sur laquelle était ciselé et émaillé un petit bouquet de ne-m'oubliezpas. Conchita, le docteur et Talvanne se regardèrent intrigués, mais avec un commencement de soupçon. La jeune femme ne se hâtant point d'ouvrir le mystérieux coffret, Rameau tourna la clef, leva le bat-

tant et, ainsi que dans les musées de Hollande et d'Italie, pour quelque précieuse toile de Quentin Metsys ou d'Antonio Moro, enchâssé soigneusement, apparut le portrait de M""^ Etchevarray.

Le sujet était de dimension réduite et conçu comme un tableau de genre. La vieille femme ^ assise au fond de son fauteuil habituel, auprès de la table, tricotait la tête penchée, ses pelotons de laine sur les genoux. La figure était d'une ressemblance si parfaite que, saisis, Conchita et Rameau ne trouvèrent pas une parole. Ils demeurèrent immobiles devant cette résurrection de la morte, ravis par la sensation d'art qu'ils éprouvaient en face de ce véritable chef-d'œu\Te. La jeune femme fit placer le portrait dans sa chambre, et il lui sembla que celle qu'elle cherchait, du matin au soir, dans le vide de la maison silencieuse, était revenue auprès d'elle.

Quelques jours plus tard , Frantz rentra à Paris et sa première visite fut pour ses amis de la rue Saint- Dominique. Comment Conchita pouvait-elle remercier le peintre, sinon en lui offrant ce qui lui avait toujours été refusé? Le portrait de la mère ne valait-il pas le droit de faire le portrait de la fille ? Elle demanda elle-même à poser, et le visage mélancolique de Munzel s'éclaira d'un fugitif rayon de joie. Rendez-vous fut pris, afin de commencer le travail, et, pour la première fois, Conchita franchit le seuil

de l'atelier de Frantz. Rameau, ravi de voir la bonne harmonie rétablie, amena lui-même sa femme, choisit la pose, les accessoires, et suivit sur la toile les premiers traits de l'esquisse. Puis, entraîné par le courant de ses occupations, il cessa d'assister aux séances.

Munzel et Conchita restèrent donc seuls pendant de longues heures d'intimité. C'était àlafm de Thiver et déjà les jours allongeaient. Souvent le docteur, en venant prendre Conchita, trouvait la jeune femme et le peintre qui l'attendaient. Par l'ouverture des fenêtres, une dernière lueur du ciel empourpré éclairait des trophées d'armes, tirant du fer d'un bouclier une pâle étincelle. Des fleurs achevaient de mourir dans un cornet de cristal, sur ue bahut sculpté, répandant une senteur alanguie. Conchita, à demi étendue sur un divan, noyait dans le noir des ténèbres grandissantes la silhouette sombre de sa robe de deuil. Munzel, au piano, jouait une valse de Strauss ou un nocturne de Chopin, et Rameau, entrant, tombait dans cette ombre et dans cette mélodie. Il ramenait sa femme et le peintre dîner rue Saint-Dominique. La plupart du temps, Talvanne arrivait, et la soirée s'écoulait dans cette heureuse intimité.

L'aliéniste cependant, depuis le retour de Munzel, avait de l'humeur et faisait peu d'effort pour la cacher. Rameau, qui était habitué à ces écarts

(le caractère, n'y prenait pas garde et profitait même de cet état d'esprit pour lancer à son ami de vives épigrammes. Mais Talvanne, si prompt à la réplique d'habitude, laissait tomberions les traits du docteur, sans les lui renvoyer, et demeurait sombre et refrogné. Il affectait surtout de ne jamais parler du portrait. Dès le premier instant, il avait été mal impressionné par le concours de circonstances qui mettait Conchita et Munzel en présence. Son esprit soupçonneux avait aussitôt découvert des conséquences mauvaises à cette familiarité qui devait s'établir forcément entre le peintre et le modèle. Il n'en avait d'abord point parlé, mais il lui était devenu impossible de garder le silence et, un jour qu'il était seul avec Rameau, il lui avait dit brusquement :

— Tu ne vas plus aux séances, depuis quelques jours?

— Non. Je n'ai pas le temps.

— Alors, qui est-ce qui accompagne ta femme?

— Personne. Elle est assez grande pour aller toute seule.

Talvanne avait froncé le sourcil et riposté d'un ton bourru :

— Assez grande, oui. Mais assez vieille, non.

— Pour aller chez Munzel?

— Pour s'enfermer avec un monsieur quelconque, pendant trois heures, tous les jours.

— Es-tu bête !

— Non, je ne suis pas bête, c'est le monde qui est bête. Et je t'assure que personne ne trouverait convenable qu'une femme, aussi jeune que la tienne et aussi jolie, restât en tête à tête, un mois de suite, avec un peintre.

— Qui est mon ami intime !

— On jasera.

— On ! Qui , on ? Toi , vieux garçon potinier comme une portière... Et puis, tu sais, je m'en moque! Ahl tu es bien toujours le même, avec ta sournoise hostilité ! Et c'est bien de toi d'aller mettre en avant la susceptibilité du monde pour essayer de jouer un méchant tour à Munzel !

— Moi?

— Oui, toi. Tu m'as entendu dire que le portrait s* annonçait bien et cela te taquine. Tu voudrais qu'il fût manqué, du moment que ce n'est pas toi qui le fais? Tu es égoïste, envieux... Au fond, tu as une très vilaine nature !

A ces mots, une stupeur si profonde bouleversa les traits de Faliéniste, que Rameau ne put s'empêcher de rire.

— Je sais bien que ce que tu m'en dis, c'est par amitié, mais il y a des gens qui, par amitié, ne savent être que désagréables... Je te demande un peu ce que signifient tes idées? Crois-tu que je ne te confierais pas ma femme, pendant quinze jours, et sans la moindre arrière-pensée?

— Tiens! parbleu! A mon âge et avec la figure que j'ai !

— Mais, dis donc, ton âge, c'est le mien !...

— Oui, mais toi, tu es superbe. . . Tandis que moi je suis ridicule!...

— Tu me plais comme ça, dit gaiement le docteur. Puis plus sérieusement :

— Pour le reste, tu as peut-être raison et il est inutile de braver l'opinion, quand on peut faire autrement... A partir de demain, je ferai accompagner Concbita par Rosalie.

Talvanne n'ajouta pas un mot de plus, mais sa ligure se détendit et il poussa un soupir de soulagement. Le soir, lorsqu'il vint rue Saint-Dominique, il fut reçu par M™^ Rameau avec une froideur inusitée. Comme il s'en étonnait, elle lui dit avec un ironique sourire :

— J'ai lieu d'être contente de vous. Il paraît que^ vous me traitez bien, quand vous parlez de moi à mon mari...

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Eh bien! c'est à vous, paraît-il, que je vais devoir de ne plus sortir sans être accompagnée d'une duègne !...

— Ah! c'est de cela qu'il s'agit? fit Faliéniste en riant.

— Oui, c'est de cela ! Vous êtes soupçonneux» Vous auriez fait un bien mauvais mari.

— Aussi ne me suis-je pas marié.

— Et vous croyez, pour la sécurité des époux en général, à Tefficacité d'une surveillance?

— Ma foi ! non. Aussi n'est-ce que pour la forme que je la demande.

— En ce qui me concerne, piètre garantie que vous auriez avec Rosalie qui passerait dans le feu pour moi et par conséquent trahirait la terre entière plutôt que de me desservir.

— Avec vous, il n'y a pas besoin d'autre garantie que vous-même.

— Ah ! voilà une fin qui est un peu meilleure et qui corrige le commencement. Mais, croyez-moi, avec les femmes la confiance est encore la plus habile des politiques.

Ils furent interrompus par l'approche de Rameau, mais de cette conversation Talvanne emporta un pénible souvenir. Il avait trouvé Conchita nerveuse, âpre, cassante . Elle touchait évidemment h une crise. Le vide fait dans son existence par la mort de sa mère n'était comblé par rien. Aux heures des rêves troublants et des dangereux désirs, elle ne rencontrait pas auprès d'elle l'enfant qui, par ses baisers, fait oublier toutes les déceptions et, de ses petites mains, chasse toutes les chimères. Elle était seule et, entre son mari et elle, les plus graves désaccords s'étaient produits. Si peu qu'il eût l'expérience des femmes, le bon Talvanne se faisait toutes ces ré-

flexions, et ami dévoué, attentif et sagace, il redoutait les plus sérieux dangers pour la tranquillité de celui auquel il eût, sans hésitation, sacrifié son propre bonheur.

Il voyait avec satisfaction, pour la première fois de sa vie, Munzel venir régulièrement à l'heure du dîner ou dans la soirée. Jugeant les autres d'après lui-même, il se disait : Tant qu'il affrontera le regard de Rameau, c'est qu'il n'aura rien à se reprocher. S'il avait lu dans le cœur du peintre et dans celui de Conchita, sa sécurité aurait été singulièrement troublée.

Depuis que la jeune femme avait commencé à poser, Munzel n'était plus le même. Sa mélancolie avait disparu pour faire 'place à une vive gaieté. Il s'était montré jeune, expansif, enthousiaste, et Conchita avait vu, avec surprise, se révéler à ses yeux un Frantz qu'elle n'avait jamais connu. Assise dans la clarté du grand vitrail, qui versait sur son front une lumière crue, elle laissait le peintre lui parler de son enfance, de sa famille, de ses sœurs et de son vieux père, le maître de chapelle de Stuttgard, qui maintenant occupait ses loisirs à écrire des messes pour la fête du roi. Puis c'étaient les excursions en Hollande, en Espagne et en Italie, les journées entières passées dans la contemplation des chefsd'œuvre, au musée d'Amsterdam ou au palais Pitti ; les déhcieuses promenades nocturnes en gondole

sur ies canaux de Venise, dans Tair tiède, sous le ciel criblé d'étoiles, en suivant les barques chargées de musiciens et de chanteurs qui donnaient la sérénade à toute la ville, et les longues stations, dans l'admiration recueillie, à Saiat-Marc, au milieu des splendeurs.

Avec quelle délicieuse attention la jeune femme écoutait le peintre, pendant qu'il exprimait d'une voix douce, un peu chantante, et le regard allumé d'une flamme mystique, ses sensations d'artiste parmi les chefs-d'œuvre de la pompe sacrée! Elle se sentait enveloppée de l'ombre des hauts piliers de marbre, baignée de la fraîcheur qui tombait des voûtes où étincelaient les saints des fresques, pénétrée de la poésie sublime qui se dégageait de ces séculaires merveilles, au-dessus desquelles planait, éternellement dominante, l'idée de Dieu. Une douceur exquise était en elle de ne pas craindre qu'un mot railleur, sortant des lèvres de Frantz, vint détruire sa confiante sécurité. Elle se trouvait en communion d'âme avec lui. Il pensait comme elle, respectait, adorait, priait comme elle. Sa sincérité un peu déclamatoire et quelquefois naïve la ravissait. Elle comparait cette ingénuité charmante à la dure sagesse de Rameau. Et la scientifique précision de l'un lui paraissait horrible à côté de l'idéalisme nébuleux de l'autre.

Munzel, lui, sans arrière-oensée, ouvrait son es-

LE DOCTEUR RAMEAU. lOi

prit et son cœur à Concliita, comme autrefois il les avait ouverts à Rameau. Il ne s'était point interrogé sur la nature des sentiments qui l'entraînaient. Sïl avait dû s'avouer à lui-même qu'il aimait la femme de son ami, et qu'il s'efforçait inconsciemment de la séduire, il se serait détourné avec horreur. Sur la pente rapide où il était déjà emporté, il allait en aveugle, se grisant de paroles, s'enivrant de sentiments et ne s'apercevant pas que tout ce quïl disait avait un écho dans le cœur de Conchita. Il était, depuis longtemps, froissé de la préférence qu'elle marquait pour Talvanne. Il avait toujours essayé de se faire bien venir, sans pouvoir y réussir, et, se sentant en faveur, il en profitait de son mieux. Si quelqu'un lui avait dit brusquement : Mais c'est une cour en règle que vous faites , il serait tombé de son haut. Puis, rentrant en lui-même, éclairé par ces paroi es, il eût bien été obligé de se rendre compte de l'état de son esprit. Mais personne n'était là pour l'avertir. Talvanne s'écartait systématiquement, Rameau avai t une imperturbable confiance , et Conchita était trop peu expansive pour lui donner l'éveil par un abandon de son habituelle froideur.

Car rien dans l'attitude de la jeune femme n'avait changé et n'indiquait une transformation de ses sentiments. Elle écoutait beaucoup et répondaitpeu. Son visage grave et ses yeux calmes ne reflétaient pas rémotion de sa pensée. Et même, lorsqu'elle

était délicieusement prise par un récit de Munzel, elle n'exprimait qu'un sympathique intérêt. Pour le peintre, habitué à TindifTérence, c'était un tricîmphe. Mais combien loin il devait être de soupçonner le trajet qu'il avait fait dans l'imagination de son modèle!

Ils passaient les journées l'un près de l'autre, causant de toutes choses étrangères au sujet qui les occupait le plus, prononçant des paroles dans lesquelles le mot décisif ne figurait pas, et cependant pleins, tous les deux, d'un trouble mystérieux qu'ils ne cherchaient point à définir. Il semblait qu'ils missent du raffinement à s'attarder dans cette ignorance presque systématique et que, s'entendant sans parler, ils eussent une grande jouissance à retarder le moment où ils se trouveraient en face de la réalité. Pourtant il était impossible qu'une circonstance ne se produisit pas qui les éclairât. Mais peut-être cette lumière soudaine jetée sur l'obscur problème de leur cœur viendrait-elle trop tard.

Au travers de ces complications morales, le travail matériel marchait et le portrait était presque terminé. Fait singulier, à mesure que l'œuvre gagnait en perfection, et elle était vraiment remarquable, le peintre s'assombrissait, de jour en jour plus taciturne, comme si l'achèvement de son travail devait amener pour lui un désastre. Conchita avait remarqué ce changement d'humeur et, bien qu'elle eût

à en souffrir, puisque la joyeuse effusion et à i'affabilité charmante de Munzel avaient succédé un mutisme attristé et une âpre amertume, elle ne s'en plaignait pas et môme semblait en être satisfaite. Elle affectait une tranquillité et une gaieté qui avaient le don d'irriter tout à fait le peintre. Alors elle riait, le piquait et cherchait à lui faire perdre complètement son sang-froid. Mais il se taisait et la séance s'achevait morne. Quelquefois cependant, Frantz surexcité se mettait à parler avec feu, comme s'il voulait répandre hors de lui le trop plein de sa pensée et Conchita l'écoutait, oubliant de railler, captivée par le récit, et surtout par le geste, l'accent et la voix du conteur.

Il ne devait plus y avoir que quelques séances. Un jour, en arrivant, elle avait trouvé Munzel plus sombre que d'habitude. Elle était elle-même lasse et comme inquiète. Elle avait fait quelques tentatives pour dissiper l'humeur maussade du peintre, mais n'avait pu y réussir. Les phrases lui venaient pesantes et avec fatigue. Une sorte de torpeur la tenait concentrée et il lui fallait s'efforcer pour ne pas rester muette. Frantz, assis devant son chevalet, ne laissait échapper que de rares paroles et travaillait d'un air absorbé. La jeune femme, après un assez long silence, se hasarda à dire :

— Il me semble que le portrait est très avancé... Sera-t-il bientôt fini ?

Munzel lui lança un regard de reproche, et d un ton amer :

— Votre supplice s'achève, rassurez-vous. Aujourd'hui,j'aurai terminé. . . J'aurais pu, depuis quelques jours, me passer de mon modèle. .. Mais j'ai eu l'égoïsme de vous faire venir... Vous voyez que je suis franc. M'en voulez-vous?

Elle secoua sa belle tête brune et répondit :

— Non.

Puis, se levant et venant se placer derrière le peintre :

— Même, ces séances vont me manquer... Je m'étais habituée à passer ma journée ici...

Sans qu'il se retournât elle le vit pâlir. II plia le dos et se pencha sur sa palette qui tremblait dans sa main. Elle crut qu'il allait parler et, dans la crainte de ce qu'il pourrait dire, elle reprit avec volubilité :

— Rosalie, ma vieille bonne, qui m'attend en travaillant avec votre domestique, me faisait la même observation : Madame, dorénavant qu'est-ce que nous allons faire de nos après-midi ? . . . Voyez quelle place un portrait tient dans l'existence !

Elle se mit à rire. Lui, très grave, la laissa dépenser sa faconde et user ses nerfs, puis quand elle fut silencieuse :

— Vous parlez de vous, fit-il très lentement, mais que dirai-je donc de moi? Cette intimité charmante, qui me ravissait, va cesser. Après vous avoir eue

toute à moi, je vais vous perdre, et je ne vous retrouverai jamais telle que vous avez été pendant ces quelques semaines qui m'ont paru si courtes. Avant de vous voir ici, je ne vous connaissais pas. Vous vous étiez toujours montrée, pour moi, rigoureuse, sinon hostile, et je n'aurais pu soupçonner toute la grâce et toute la bonté qui sont en vous... Ces jours, si vite passés, sitôt perdus, compteront parmi les meilleurs instants de ma vie... Personne ne soupçonnera combien ils auront été remplis de satisfaction et de joie... Mais c'est fini, vous allez vous éloigner. Cet atelier, que vous animiez de votre présence, redeviendra triste. Ce portrait, après vous, partira d'ici et, de tout ce bonheur, il ne me restera rien qu'un souvenir.

La voix douce et un peu grêle, qui charmait la jeune femme depuis un mois, se brisa comme dans un sanglot. Machinalement Conchita appuya la main sur l'épaule de Munzel pour le calmer, le consoler, lui faire comprendre combien elle partageait sa peine. Il ne se retourna pas. Du bout de la brosse, sur la toile, ilposaitdanslamainde la jeuae femme une touffe légère de ces fleurs bleues d'Allemagne, qu'il avait déjà fait ciseler sur la plaque du coffret dans lequel était enfermé le portrait de M""^ Etchevarray. Et ce sentimental myosotis, qui résumait si bien tout le caractère deFrantz, semblait dire à Conchita : Tu m'auras sans cesse sous les yeux, et de la

iOG LES BATAILLES DE LA VIE.

sorte, tu ne pourras pas oublier celui qui souhaite uniquement que tu penses à lui.

Un attendrissement soudain gonfla le cœur de la jeune femme, des larmes, qu'elle ne pouvait pas s'expliquer et qu'elle ne savait pas retenir, coulèrent de ses yeux et tombèrent chaudes sur le bras du peintre. Il se retourna vivement et leurs regards se rencontrèrent avec tant d'ardeur qu'on eût dit qu'ils ne pourraient plus jamais se détacher l'un de l'autre. Un silence lourd planait sur eux. Nul bruit voisin, ni paroles, ni pas, pour leur rappeler qu'ils n'étaient point seuls sur la terre et qu'il leur fallait compter avec les principes, les lois, les conventions du monde; qu'il y avait un ami, un mari qui se fiait à leur fidélité, à leur dévouement, et qu'il serait infâme de le tromper. Ils ne voyaient plus que la flamme qui jaillissait de leurs yeux, les baisers qui fleurissaient sur leurs lèvres, l'amour qui les enveloppait tout entiers, irrésistible et vainqueur.

La bouche de Franz s'ouvrit pour prononcer le mot irrévocable : « Je t'aime ! » Une sorte de force intérieure le retint. Il eut une commotion au cœur, dans son affolement, et le vague sentiment qu'il était sur le peint de commettre un crime. Son honneur chancelant se révolta et, comme pour rompre le charme, le peintre se leva. Il regarda la jeune femme, qui était aussi pâle et aussi tremblante que lui, et balbutia ces paroles :

— Nous sommes fous !

Il passa la main sur son front et marcha vers la fenêtre qu'il ouvrit, pour laisser s'échapper les subtils et enivrants poisons qui lui troublaient le cerveau. Il s'accouda et baigna son visage brûlant dans l'air frais des jardins paisibles qui s'étendaient derrière la maison. Irrésistiblement Conchita silencieuse vint s'appuyer auprès de lui. De pénétrantes senteurs de terre, échauffée par le premier soleil du printemps, montaient jusqu'à eux. Les gazons verdissaient, les bourgeons éclataient de sève aux branches des arbres, les oiseaux se poursuivaient dans la feuillée en battant des ailes, une ardeur secrète dévorait la nature et, autour d'eux, tout était amour. Frantz voulut se détourner et fuir. Devant lui il vit la jeune femme les yeux vagues, les lèvres plissées comme une fleur qui se pâme. La respiration s'embarrassa dans sa gorge, un feu dévorant brûla sa poitrine, il lui sembla que le soleil descendait vers lui pour l'aveugler. Sans parler, il saisit dans ses bras un corps qui s'abandonnait et, éperdu, il oublia tout.

A compter de cette heure, Talvanne cessa de rencontrer Munzel rue Saint-Dominique et l'inquiétude qui était en lui devint plus violente. Il observa Conchita, mais elle fut impassible. Les femmes ont au plus haut degré le don de dissimuler leurs impressions. Là où un homme se trahira, une femme

i08 LES BATAILLES DE LA VIE.

demeure insoupçonnée. Cependant le peintre ne venait plus chez son ami et l'aliéniste voyait, dans cet cloignement, l'indice d'une culpabilité qu'il eût voulu établir et qui lui faisait horreur. Rameau, lui, acceptait les prétextes donnés par le peintre, mais maugréait d'être privé de sa présence. Un jour, en arrivant à l'Académie de Médecine, le docteur, profitant de ce que la séance n'était pas commencée, alla s'asseoir à côté de Talvanne et lui dit :

— Je vais, en sortant d'ici , à l'atelier de Frantz pour voir le portrait. Yeux-tu m'accompagner ?

Et, comme l'aliéniste faisait la grimace et ne répondait pas :

— Tu n'es pas aimable, sais-tu bien ? reprit le docteur. Quand ça ne serait que pour ma femme , tu pourrais faire un effort de politesse. Tu n'as pas l'air de te soucier le moins du monde d'une œuvre dont l'achèvement parfait l'intéresse... Elle le remarquera...

— Soit ! fit Talvanne, j'irai.

— A la bonne heure.

Après la séance, pendant que le docteur descendait, il fut arrêté par un de ses collègues et bloqué dans une embrasure de fenêtre. La conversation se prolongeant, Talvanne faisait les cent pas dans la galerie en attendant son ami. Mais, au bout de quelque temps, Rameau vint à lui l'air soucieux :

— Je ne peux pas partir avec toi. .. Je viens d'être

pris par Bonneuil : il va falloir que je l'accompagne chez un malade...

— Une grave opération? \

— Très grave. Il n'ose pas la pratiquer seul... Rends-moi le service d'aller chez Frantz et de prévenir Conchita, afin qu'elle ne m'attende pas... Si je ne suis pas de retour à la maison, à l'heure du dîner, qu'on se mette à table sans moi.

— Bien.

Rameau serra la main de son ami et partit avec son collègue. Derrière lui, Talvanne descendit et se dirigea vers l'atelier de Munzel. Chemin faisant il songeait. Dans sa pensée, les diverses phases de son intimité avec le peintre s'évoquaient, et, toujours, il retrouvait le sentiment de défiance instinctif et, jusqu'alors, injustifié qu'il avait éprouvé à Fégard de Frantz. Il grommela entre ses dents :

— Cela a tenu à la forme de son crâne , au début. . . Ce sous-brachycéphale, doté de toutes les protubérances égoïstes, de tous les instincts sournois, ne m'a dit rien qui vaille... Il tient du coucou, oiseau paresseux et voleur, qui fait ses œufs dans le nid des autres... Je l'ai assez répété à Rameau... Il n'a rien voulu voir, ni rien comprendre... Incontestablement cette race d'hommes a un charme... Il plaît, on l'aime... Moi, pour me faire supporter, j'ai du m'efîorcer , et encore n'y ai-je réussi qu'avec le temps ! Il est vrai que je suis un mésaticéphale, espèce non-

dérée, avec une tendance à la critique, mais pas trace de mysticisme !

Tout en monologuant, il était arrivé à la maison de Munzel. Ce n'était plus le cinquième étage d'une ruche de peintre que Frantz habitait, mais un petit hôtel entre cour et jardin. Au rez-de-chaussée, sur une belle antichambre, s'ouvraient le salon, la salle à manger, et un parloir. Le premier étage, auquel on accédait par un escalier en bois sculpté, comprenait l'atelier très vaste, un fumoir et la chambre à coucher. La porte fut ouverte à l'aliéniste par Rosalie, qui se rendait utile pendant les deux heures qu'elle passait à attendre sa maîtresse. Un franc sourire épanouit son visaofe à la vue de Tal vanne. Elle dit familièrement :

— Ah! C'est le docteur... Monsieur vient pourvoir le portrait? Je ne m'y connais pas, mais je trouve que c'est une merveille... Pour un peu. Madame parlerait ! Si Monsieur veut, je vais l'annoncer...

— Merci, ne vous dérangez pas : je connais le chemin...

La vieille bonne rentra dans le parloir etTalvanne s'engagea dans l'escalier de bois qui conduisait au premier étage. Il gagna la porte du fumoir, et là, les sons d'un piano, joué daas l'atelrer, frappèrent son oreille. Il murmura :

— Si c'est comme ça qu'il travaille au portrait, les séances peuvent durer !

Malgré lui, il s'arrêta à écouter. C'était une ravis-

LE DOCTEUR RAMEAU. Ul

santé romance de Mendelssohn que Munzel chantait en s'accompagnant. Le sens des paroles n'était pas distinct, mais l'expression du chant était caressante et tendre. Il ouvrit la porte et pénétra dans le fumoir dont les fenêtres voilées de stores ne laissaient pénétrer qu'un jour discret. Dans cette demi-obscurité, sur le tapis moelleux qui étouffait le bruit de ses pas, Talvanne resta uninstant immobile. La mélodie palpitait sur ces vers amoureux :

Et sur ta lèvre en fleur Je cueillerai les roses...

Soudain, l'accord se brisa, comme si la main crispée avait frappé les dernières notes au hasard ; le son s'éteignit et, dans le silence devenu profond, frémit le bruit d'un baiser. Talvanne se sentit blêmir, un froid mortel passa dans ses veines, il fit brusquement quelques pas, leva, d'une main tremblante, la portière qui séparait le fumoir de l'atelier, et, assis devant le piano, il aperçut Conchita et Frantz aux bras rundel'autre.Lebaiser, dont il avait entendu le doux murmure, unissait encore leurs lè'VTes. Au même moment, il distingua la voix de Conchita qui disait : « Qu'y a-t-il donc ? » Et celle de Munzel qui répondait : «Quelqu'un vient. » Alors, épouvanté, comme si c'étaitlui quiavaitcommisle crime, Talvanne s'enfuità travers l'appartement et ne s'arrêta que devant l'escalier,à la rampe duquel il s'appuya pour ne pas tomber.

A peine avait-il opéré cette retraite que Munzel parut et, le reconnaissant, s'écria, avec une satisfaction affectée :

— Eh ! c'est ce cher ami !

Les deux hommes demeurèrent une seconde immobiles, enfacel'unde l'autre, se dévorant des yeux, puis, baissant la tête, Munzel fit passer l'aliéniste devant lui, et dit :

— Madame, c'est Talvanne !

Le docteur entra dans l'atelier. Debout près du portrait, tournant le dos au jour, Conchita attendait. Elle attacha son regard sur le visage bouleversé de son ami, puis, d'un geste nonchalant, elle lui tendit la main. 11 ne la prit pas et, parlant avec un reste de suffocation '.

— Je suis chargé , madame, par votre mari de vous avertir qu'il ne pourra pas venir vous chercher ici et de vous prier de retournerchez vous sans l'attendre.

— Bien, dit Conchita avec tranquillité.

Elle se dirigea du côté du portrait qui, sur le chevalet, était exposé dans un jour favorable.

— Comment le trouvez-vous? demanda-t-elle. Le front de l'aliéniste s'assombrit, ses traits se

contractèrent et, sans même jeter un coup d'œil sur la toile, il répondit :

— Admirable !

Ses regards se fixèrent menaçants sur Munzel qui s efforça de les soutenir avec sang-froid. L'attitude

LE DOCTEUR RAMEAU. li:i

de Talvanue n'avait pas échappé à la jeune femme. Elle devina que si elle partait, laissant les deux hommes en présence, il fallait tout craindre, et, affectant un air riant :

— Puisque mon mari m'abandonne, ainsi qu'à son habitude, vous, ne m'accompagnerez- vous pas?

— Vous n'avez pas besoin de moi, répliqua sourdement Talvanne. Rosalie est là qui vous attend.

— Je la renverrai et vous viendrez avec moi, dans la voiture.

— Excusez-moi, j'ai disposé de mon temps...

— Vous changerez vos dispositions .

Et, comme Talvanne allait résister encore, sans lui laisser le temps de parler, d'un air impérieux elle ajouta :

— Je le veux.

Il acquiesça de la tête et silencieusement, sans même saluer Munzel, il gagna le fumoir. Elle prit son manteau, son chapeau et, dans un fébrile serrement de main faisant comprendre à Frantz tout ce qu'elle n'osait lui dire, elle partit. Talvanne était debout auprès de la portière du coupé. Elle monta, le fit asseoir à côté d'elle et dit au cocher : « A la maison. » La voiture roula, et tous deux, Talvanne et Conchita, demeurèrent silencieux, s'observant, hésitant à prendre la parole et sentant bien que le premier qui parlerait allait ouvrir une discussion terrible. Ce fut la femme qui, la première, perdit patience et,

audacieiisement, fit cesser toute éffuivoque. Elle regarda Talvanne avec des yeux enflammés, et d'une voix âpre :

— Vous avez eu devant votre ami, tout à l'heure, une étrange contenance.

— Oh! pardon, madame, interrompit l'aliéniste, avec une violence qu'il faisait effort pour contenir mais qui débordait malgré lui, l'homme dont vous me parlez n'a jamais été mon ami, grâce à Dieu ! . . . Je ne me suis jamais mépris sur son compte. Dès le premier jour, il m'a été antipathique et depuis je n'ai point changé... Je Tai toujours jugé déloyal, menteur et lâche ! Non, non ! Il n'est pas mon ami à moi, mais il est celui de votre mari !

A ces mots, prononcés avec un accent de douloureux reproche, Conchita tressaillit. Une rougeur ardente monta à son front, et agitée d'une horrible palpitation :

— Talvanne, s'écria-t-elle, que soupçonnez-vous donc?

— Je n'ai point de soupçons, répondit le docteur, j'ai une certitude. Je vous ai surprise, en arrivant, dans les bras de ce misérable... Oui, vous, vous à qui j'avais voué tant d'afTection, de dévouement et de respect, j'ai le désespoir d'être obligé de vous juger avec la dernière sévérité!... Et votre mari, cet homme si grand par l'esprit et par le cœur, qui a pour vous de l'adoration, vous l'avez sacrifié à un

Manzel ! ... A quoi sert d'être supérieur à tous, d'avoir du génie, d'être admiré universellement, si le premier gratteur de palette venu, avec quelques airs de tête langoureux, quelques phrases creuses et sonores, peut vous voler la joie de votre existence et vous déshonorer! Ahî c'est mal! c'est mal, ce que vous avez fait là ! Nous vous aimions tant ! Vous étiez notre préoccupation exclusive, nous ne pensions quà vous plaire, à vous rendre heureuse... Et, en un moment, vous avez sacrifié tout cela, et à quoi, je vous le demande?... Oui, à quoi? Ah! vous avez été mauvaise et ingrate, et je ne vous le pardonnerai jamais !

Il s'était attendri, peu à peu, et sa colère s'était éteinte dans les larmes. Conchita,plus émue de sa douleur qu'elle ne l'avait été de sa violence, n'osait pas parler. Elle le regardait le visage inondé de pleurs, les lèvres tremblantes et, sans pose, se laissant aller à l'excès de son chagrin. Il s'essuya les yeux, et tâchant d'assurer sa voix :

— Et quelle imprudence ! Vous exposer à être \*ue par n'importe qui, par un visiteur, par un valet ! Quand je pense que, sans un hasard que je bénis maintenant, votre mari venait avec moi. . . Et c'était lui qui vous surprenait I... Savez-vous qu'il était homme à vous tuer tous les deux?

Elle dit tout bas :

— Je le sais.

Il se tourna vers elle, et avec plus de douceur:

— Voyons, chère enfant, écoutez-moi, je vous en prie, avec votre cœur et avec votre raison. Il est impossible que vous soyez aussi coupable que les apparences peuvent le faire croire. Vous avez cédé à un entraînement d'une heure, mais vous êtes une bonne et honnête femme. Vous allez vous reprendre, redevenir ce que vous devez être... Voyez tout ce que vous compromettez follement, tout ce que vous perdez, sans compensation véritable. Songez à vous, songez à votre mari...

Le regard de Gonchita devint noir sous son sourcil froncé. Son visage prit une expression de haine sauvage, et les dents serrées par une contraction violente, les narines pincées par une cruelle angoisse intérieure :

— Mon mari, fit-elle, c'est lui qui est cause de tout! C'est lui qui m'a conduite au mal! C'est lui qui est responsable de ma faute !

— Lui! s'écria Talvanne, lui? C'est monstrueux, ce que vous dites là !

— Cela est ! Et s'il était devant moi, à votre place, je le lui crierais et il n'aurait rien à répondre. Comment me ferait-il un crime d'avoir cédé à un entraînement des sens, lui qui ne croit qu'à la matière? Pour lui, les êtres humains ne sont guidés que par leurs instincts. Il les met au niveau de la brute. Par quoi donc aurais-je été arrêtée? Par le sentiment

des devoirs? Mais ce sentiment c'est la conscience, et la conscience c'est l'âme ! Vous savez bien qu'il n'y croit pas! J'ai l'oreille encore pleine de ses ricanements lorsque, pauvre esprit rempli de superstition, comme il disait, j'essayais de défendre ma croyance. Vous avez été témoin de ces scènes, vous preniez mon parti, sans obtenir d'autre résultat que de vous faire bafouer, avec moi, par son orgueilleuse philosophie. Tla abattu, comme à plaisir, toutes les barrières qui m'auraient retenue? Les commandements de mon Dieu me prescrivaient la fidélité et le respect : il m'a déclaré que ce Dieu n'existait pas et que le ciel était vide. Ma mère, dès mon enfance, m'avait enseigné qu'il faut être honnête et bon dans cette vie, afin d'être récompensé dans l'éternité : il m'a prouvé que rien de nous ne subsiste après la mort. Et par quoi a-t-il prétendu remplacer cette foi si consolante et cette crainte si salutaire? Par de vagues principes de morale, variables, puisqu'ils sont la conception d'esprits qui peuvent changer; fragiles, puisqu'ils sont d'essence humaine. Et vous vous indignez parce que je dis qu'il est cause de tout ce qui est arrivé, parce que je le rends responsable de ma faute ! Oui, je le répète, s'il y a crime, il est le véritable criminel, et il ne m'en paraît que plus exécrable, car j'aurais pu être aimante, fidèle et dévouée, il a fait tout ce qu'il fallait afin de m'en détourner et c'est pour moi un immense désespoir.

— Mais il vous a aimée, il vous aime passionnément, s'écria Talvanne, bouleversé par cette confession.

— Oui, parlons-en, de son amour! reprit Conchita avec colère. Qu'a-t-il aimé en moi? Mon corps ! Il n'a cherché que ma chair. Il n'a vu que le plaisir de me posséder, parce que j'étais belle et jeune. Matérialiste, sa passion n'a été que pour la matière, et rien de plus banal, de plus abject, de plus outrageant que son désir. Il m'a abaissée au rang d'une fille qu'il prenait quand il était entraîné par ses sens. Il n'a voulu partager aucune de mes aspirations, contenter aucun de mes rêves, il a repoussé tout idéal. Il lui fallait une femme, comme il lui faut à dîner, ni plus ni moins, et il m'a prise. Eh bien ! Il m'a révoltée, dégoûtée, et voilà pourquoi je répète, non au hasard, mais délibérément, non pour me défendre, mais pour l'accuser, que c'est lui qui a été cause de tout!

Il y eut un instant de silence. La voiture marchait toujours, mais elle et lui ne faisaient pas attention au chemin parcouru. Ils étaient trop pris, l'un et l'autre, par l'importance des paroles échangées. Talvanne était terrifié de ce qu'il entendait. Jamais il ' n'avait soupçonné que Çonchita eût en elle un aussi violent levain d'amertume. Il sentait bien que les arguments, qu'elle mettait en avant, étaient faciles à réfuter, mais il se rendait compte également des

ravages que les théories et la façon d'être de Rameau avaient faits dans l'esprit delà jeune femme. Et, avec son bon sens, il enrageait de voir la cause de son ami si bonne, sans pouvoir nier qu'il n'eût commis toutes les imprudences et toutes les fautes qui devaient amener le désastre.

Que de fois il avait discuté avec lui les effets destructifs du matérialisme sur l'esprit des femmes! Du moment que tout était enfermé, pour Fliumanité, entre les bornes étroites de la naissance et de la mort, du moment qu'on ne devait espérer rien après la vie, y avait-il, ici-bas, un autre but que le plaisir à outrance? Le mot d'ordre de l'existence devenait : jouir. Il n'était plus question ni de devoir ni de sacrifice. Tout ce qui n'offrait pas une satisfaction immédiate et réelle n'était que duperie. Et on aboutissait ainsi au relâchement complet de la morale, à la licence aimable qui faisait de l'adultèi'e le contentement tout simple d'un instinct sexuel.

La jeune femme l'arracha à sa méditation. Elle lui dit :

— N'allez pas croire cependant que je m'absolve, parce que j'accuse mon mari. Il n'a rien fait pour mattacher à lui par un lien indestructible, il a risqué de détruire en moi les pures croyances de ma jeunesse, mais il n'y a point réussi. Je crois en un Dieu sévère et juste qui défend les fautes et les punit. Je me sais donc coupable et j'en souffre cruelle-

12fl LES BATAILLES DE LA VIE.

ment. J'ai subi un entraînement, parce que je n'ai pas été protégée contre ma propre faiblesse, mais je me maudis d'avoir été faible,et je n'ignore pas qu'il me faudra expier,

A ces mots Talvanne releva la tête :

— Et comment expierez-vous?

— Le sentiment de ma déchéance ne sera-t-il pas une torture pour moi? Si je n'avais pas le regret amer de ma faute, pensez-vous que j'accuserais ardemment mon mari de n'avoir pas fait tout ce qui pouvait m'empêcher de la commettre? Mais ce n'est pas tout. J'ai gardé la sincérité de mes croyances, et je tremble à la pensée du châtiment. J'aurai un jour de terribles comptes à rendre.

— Alors si vous avez tellement vif le regret delà faute, vous devez être décidée à n'y plus retomber.

Le visage deConchita exprima le plus grand abattement, ses mains furent agitées d'un tremblement.

— Que me demandez-vous donc?

Il la regarda avec sévérité, et d'une voix ferme :

— De ne jamais revoir Munzel.

Elle murmura d'une voix faible :

— En aurai- je le courage?

— Il sera nécessaire que vous l'ayez.

— Et si ce que vous exigez est au-dessus de mes forces? Vous ne soupçonnez pas quelle influence il a sur moi. Il s'est emparé de ma pensée, il me possède moralement de la façon la plus complète. Mon

esprit s'est identifié avec le sien, et mon cœur répond à sa voix comme un serviteur à son maître. Tout ce qu'il rêve, tout ce qu'il désire, tout ce à quoi il aspire, je le rêve, je le désire, j'y aspire. Je ne suis qu'un écho de lui-même. Nous avons les mêmes goûts, les mêmes sympathies, les mêmes croyances. Et jamais femme ne fut plus faite pour appartenir à un homme que moi pour être à lui. Depuis que je l'ai rencontré pour la première fois, j'avais la notion confuse de cet accord de nos deux natures et, instinctivement, je me détournais de lui, je faisais tout pour l'éloigner de moi. Une volonté indépendante de la mienne nous a rapprochés; en un instant, nos âmes se sont reconnues, et sont allées l'une à l'autre. J'ai tout oublié, tout parjuré. Je n'étaisplusmoi, j'étais lui, et je ne comprends pas par quel moyen j'aurais pu résister. Comment voulez-vous que je m'engage à être plus forte à l'avenir?

— Prenez garde, s écria Talvanne exaspéré par cette déclaration passionnée, si vous n'avez pas la force de vous éloigner de lui, j'aurai moi celle de l'éloigner de vous. J'ai pu vous parler avec douceur, parce que j'ai pour vous l'affection véritable d'un père pour sa fille, mais j'ai horreur de votre faute, et supporter qu'elle se perpétue ce serait m'en rendre complice. N'espérez pas que j'aie cette faiblesse. Je vous ai laissé développervos griefs, tout à l'heure. Mais ne croyez pas que vous m'ayez fait oublier ceux

qu'a votre mari. Il suffirait d'un mot pour l'éclairer, et la situation deviendrait terrible. Ne m'obligez pas à en venir à de telles extrémités. Donnez-moi le droit de respecter son repos, et d'assurer le vôtre. Je vais, en vous quittant, retourner chez Munzel...

— Je vous le défends! cria Gonchita, les yeux étincelants. Pas d'explications entre vous et lui... Je vous ai forcé à me suivre pour éviter toute querelle...

— Alors, éloignez-le, faites-le partir. Il est libre,et sa fantaisie d'artiste peut suffisamment lui servir de prétexte. Il faut qu'il ne soit plus exposé à se trouver en-face de Rameau. Celui-ci souffrira de son absence, car il l'aime. C'est l'éternelle et navrante comédie humaine ! Acceptez-vous ces conditions?

— Je les subis.

— Veillez, en tous cas, à ce que ce départ n'ait pas lieu brusquement et sans préparation. Nous aurons tous un rôle à jouer pour que votre mari ne soupçonne rien. Et c'est là l'important. Un homme tel que lui, si utile à ses semblables, ne doit pas être à la merci d'un malheur vulgaire qui pourrait obscurcir sonadmirable intelligence. L'époux a été sacrifié, au moins ayons le respect du savant.

Conchita hocha gravement la tête :

— Prenez garde, Tal vanne, s'attacher à lui c'est aller au-devant du danger. L'athée attire la colère du ciel... Tout ce qui l'entoure sera frappé par le

malheur î Pour moi ce sera un juste châtiment, mais pour vous...

L'aHéniste regarda la jeune femme, puis, avec im tranquille sourire :

— Advienne que pourra, madame. Depuis vingtcinq ans j'aime Rameau comme un frère et, croyezmoi, je suis bon catholique, mais je vous atteste que j'aimerais mieux aller en enfer avec lui, qu'en paradis avec quelqu'un que je sais.

La voiture tournait dans la cour de la rue Saint- Dominique. Talvanne descendit, offrit la main à la jeune femme avec un tendre respect, et tous deux entrèrent dans la maison.

Quelques semaines plustard, l'ouverture du Salon eut lieu et l'œuvre de Munzel triompha. Certes, jamais le talent du peintre n'avait atteint à une telle perfection et, avec justice, on put crier au chef-d'œuvre. Exposé dans le salon d'honneur, le portrait de Conchita attirait invinciblement les regards. Toute en noir, son front pâle étincelant sous ses cheveux ondes, ses grands yeux levés vers le ciel avec un air d'extase, la jeune^femme était d'une beauté sublime. De sa manche ouverte au coude, son bras nu sortait, retombant sur les plis de larobe. Sa main tenait, comme distraitement, la petite touffe bleue de « ne m'oubliez pas » , seule note claire de ce tableau sombre. Le cadre était d'ébène, tout semblait porter le deuil.

Rameau, ravi du triomphe de son ami, n'eut pas cependant un bonheur complet. Munzel n'était pas là pour goûter les premières joies de lapopularité. Une

lettre de son père l'avait subitement appelé à Stuttgard, depuis un mois déjà, et les rares nouvelles qu'on recevait de lui ne laissaient pas prévoir son retour. Le docteur ne se lassait pas d'aller regarder le portrait de Concbita. Il aimait à s'arrêter au milieu des groupes qui se formaient devant la cimaise, et jouissait délicieusement des louanges accordées à la beauté de sa femme et au talent de son ami. Bientôt reconnu, car sa stature herculéenne et sa tête de lion ne tardaient pas à attirer l'attention, il se sauvait pour écbapper aux embarras de sa propre gloire. Il lisait avec soin les journaux, notant les éloges, comme s'il se fût agi de lui-même, et il n'admettait pas la moindre critique. Il lui fallait l'unanimité de l'approbation pour cette œu\Te qui lui tenait doublement au cœur.

La froideur de Talvanne l'avait indigné. L'aliéniste, conduit devant le portrait, n'avait point formulé de restriction ; il était resté maussade et presque muet. Sollicité par Rameau de donner son opinion, il s'était complu dans l'admiration du modèle et avait gardé une réserve absolue, en ce qui concernait le peintre. Rameau s'était contenu, il n'avait rien dit à son ami : ils étaient entourés de plus de vingt personnes. Mais il l'avait quitté en proie à une irritation qui ne devait point se passer facilement. Le lendemain Talvanne dînait rue Saint-Dominique. Rameau, dans la soirée, lui demanda brus-

qiiement compte de ce qu'il appelait son parti pris :

— Je vois bien que tu n'es pas satisfait, dit-il, et je voudrais t'entendre expliquer, une bonne fois, ce qui ne te plaît pas dans ce portrait...

A ces mots, Conchita, qui travaillait près de la table, tressaillit et ses mains, qui tenaient le crochet et le fil, s'agitèrent. Un regard, aigu comme une flèche, jaillit de ses yeux, et elle releva la tête pour ne pas se trouver dans la clarté de la lampe.

Comme Talvanne faisait la sourde oreille, cherchant à éviter une discussion qu'il sentait devoir facilement tourner à la violence. Rameau reprit avec vivacité :

— Oui, que lui reproches-tu à ce portrait? Si tu t'imagines que je n'ai pas compris ton silence, quand je t'ai conduit le voir à l'Exposition, et que je ne sais pas la valeur de tes mines, quand on en parle devant toi? ïu n'es pas peintre, alors qu'est-ce que le succès de Munzel, — car il est immense et indiscutable, — oui, qu'est-ce que ce succès peut te faire? Mais je suis bien bon de te questionner, je devrais depuis longtemps être fixé sur ce point-là : tu as toujours été jaloux de Frantz!

— Moi ! cria Talvanne, en se levant avec violence. Moi? Je...

Il fit un geste indigné, ouvrit la bouche, prêt à révéler sa pensée cachée. Il regarda Conchita, hocha lentement la tête et soudainement calmé :

— C'est de la peinture qui ne me plaît pas, voilà tout, dit-il. Je n'y trouve rien de franc ni de sincère. De Tartifice, du truc... Un art hypocrite et déloyal !

Il articula ces mots, comme s'il en avait souffleté un ennemi.

— Ajoute : comme lui ! interrompit Rameau avec amertume. Il faut que tu manques de cœur pour parler ainsi, devant moi, d'un homme que j'estime et que j'aime.

— Admettons que je manque de cœur, dit froidement Tal vanne.

Il dirigea ses yeux du côté de Conchita. Elle travaillait, de nouveau très calme, comme indifférente, les paupières baissées. Au bout d'un instant, pendant lequel régna un lourd silence, la jeune femme se leva, fit un tour dans le salon, et tendant le front à son mari :

— Je suis fatiguée, je monte... Et puis, vous n'êtes pas amusants avec vos discussions...

Elle donna la main à Talvanne et sortit.

— Tu vois, tu as fait partir Concnita, reprit Rameau à son ami. Elle n'a pas voulu te dire qu'elle te trouvait stupide et inconvenant, elle a préféré s'en aller.

— Bon! bon! grogna raliéniste, en s'allongeant dans un fauteuil . . . Je ferai demain ma paix avec elle . . .

— Elle abesoin de ménagements, reprit Rameau. . .

A toi, je ne te cache rien... Je puis donc te confie:: notre espoir... La nature bienfaisante remplace ce qui meurt par ce qui naît. Elle a pris à Conchitasa mère, elle lui rend un enfant.

Talvanne demeura immobile, on eût dit qu'il était pétrifié. Ses gros sourcils se rapprochèrent seulement un peu et il parut plongé c„__ une laborieuse rêverie.

— Voilà comment tu accueilles une nouvelle qui me comble de joie? fit Rameau après un silence. En vérité, je me demande, par instants, si tu as la moindre affection pour moi, et si tu n'es pas le plus détestable égoïste qu'il soit possible de rencontrer. . . Un enfant, dans cette maison, ce sera du mouvement, du bruit. Cela va te déranger, n'est-ce pas? Tu ne l'appelles pas de tous tes vœux, toi, ce petit être dans lequel on se survit, sur la tête duquel on fait reposer toutes ses espérances d'avenir, qui est la joie de vos derniers jours, qui vous adoucit la mort et vous ferme les yeux. . . Un enfant ! Ce sera un intrus. Pourquoi vient-il ?

Rameau s'était levé, il marchait, secouant sa rude chevelure et bombant ses puissantes épaules. Il sentit qu'une main l'arrêtait. Il vit Talvanne devant lui, Talvanne un peu pâle, qui souriait avec des larmes dans les yeux :

— Non, ce ne sera pas un intrus, dit-il avec émotion, cet enfant que tu désires et que tu demandes.

11 suffira que tu l'aimes, mon bon Rameau, pour qu'il me soit cher. Si c'est un garçon, sois tranquille, je t'aiderai à l'élever et à l'instruire. Il sera à nous, bien à nous, rien qu'à nous. Il grandira sous nos yeux. Nous en ferons un savant, comme son père, et, pour lui, nous aurons des ambitions que nous n'avons pas pour nous-mêmes.

— Ah î mon brave Talvanne , j e te retrouve ! s'écria Rameau, en étouffant son ami entre ses bras.

L aliéniste se dégagea, et doucement :

— Mais si c'est une fille?

— Eh bien ! nous lui souhaiterons de ressembler à sa mère. Ce sera suffisant.

Un nuage assombrit de nouveau le front de Talvanne. Mais la verve joyeuse de Rameau fit une heureuse et prompte diversion. Et causant, fumant, les deux amis passèrent le reste de la soirée à former de ces beaux projets, qui charment l'heure présente, mais que l'avenir réalise si rarement.

Conchita eut une fille, qui fut nommée Adrienne par Talvanne, son parrain. Munzel, qui voyageait depuis trois mois en Grèce, envoya ses plus tendres vœux pour l'enfant qui venait de naître, et de superbes bracelets anciens pour la mère. Rameau fut triste de ne pas avoir son ami auprès de lui, le jour du baptême, maïs la satisfaction rayonnante de Talvanne le dédommagea. L'aliéniste s'était pris d'une véritable adoration pour ce petit être blanc et rose.

qui souriait dans son berceau. Il s'asseyait, penché sous les rideaux, et regardait dormir sa filleule. Il fallait se fâcher pour l'empêcher de la prendre dans ses bras e t de la dodiner. Il 1 ui faisait la conversation et l'enfant connaissait si bien le vieux garçon, qu'elle se- mettait à rire, dès qu'elle le voyait.

— Tu seras ma fille, lui disait-il, je ne suivrai pas l'exemple de ton papa qui s'est marié, je resterai célibataire et tu n'auras pas de rivale dans mon cœur. Tu seras très belle, et je me promènerai avec toi, et nous nous arrêterons à toutes les boutiques, car moi je ne suis pas un homme illustre: j'aurai des loisirs, et je me mettrai à tes ordres. Tu seras heureuse, je te le promets. Le vieux Talvanne sera là pour assurer ton bonheur. Dors, ma mignonne, et fais de beaux rêves : au fond, c'est peut-être ce qu'il y a de meilleur dans la vie.

Rameau écoutait, en souriant, et il aimait un peu plus Talvanne pour la tendresse qu'il témoignait à l'enfant. Il lui disait quelquefois :

— Tu es un étonnant animal ! Tu t'empares de ma fille, tu m'expropries, je n'existe plus ! Sois raisonnable, laisse-m'en un peu.

— Tu ne connais rien aux enfants, grondait l'aliéniste, va faire tes cours.

Et il mettait Rameau à la porte. Conchita, comme une reine glorieuse d'avoir assuré l'avenir de la dynastie, se prélassait dans le grand luxe dont l'en-

toiirait son mari. Elle s'était épanouie, radieuse de beauté, et contribuait pour une large part à attirer, dans l'hôtel de la rue Saint-Dominique, la foule qui se pressait aux réceptions du grand homme. C'était au dernier temps du règne impérial. L'opulence battait son plein dans Paris en joie. Une ville neuve, large et brillante, faite de palais sculptés dans la pierre et le marbre, était sortie, comme par enchantement, de la ville ancienne, noire et tortueuse. La somptuosité des mobiliers avait répondu à la splendeur des habitations et l'industrie , pour orner le Paris moderne, avait produit les plus belles étoffes, les meubles les plus élégants. Ce n'était pas le meilleur goût, qui avait présidé au choix de ces merveilles, mais c'était la suprême richesse, qui les avait payées. Tout était riche alors, dans Paris brillant et superbe, ou du moins tout paraissait l'être. On ouvrait les fenêtres grandes pour jeter l'argent en cascades. Et jamais le veau d'or n'assista à une ronde semblable à celle qui se dansait, avec le tintement des écus pour musique.

Rameau se prêta aux fantaisies de sa femme et fit de son hôtel un véritable musée. Il y donna ces fêtes, dont les journaux parlèrent presque autant que de ses ouvrages. Il fut heureux. Cependant un point noir assombrissait son ciel. Depuis deux ans, Munzel n'avait fait que toucher barres à Paris, pour repartir aussitôt vers des pays lointains. On l'avait vu rue

Saint-Dominique froid, cérémonieux et comme gêné. Ses façons d'être, avec Rameau et avec Conchita, avaient complètement changé. Dans leur maison, il semblait être au supplice. Il regardait à peine la petite Adrienne et, pour qu'il l'embrassât, il fallait qu'il ne pût pas faire autrement. Ce qu'il y avait de plus surprenant, pour Rameau, c'est que Talvanne paraissait trouver cet éloignement tout naturel.

— Les peintres, vois-tu, disait Faliéniste à son ami, ne sont saisis que par la valeur extérieure des choses et des êtres. Pour eux, le fond n'est rien. La forme est tout. Quel intérêt veux-tu que Munzel prenne à une gamine, qui a un nez camard, des yeux écarquillés, une bouche sans dents et presque pas de cheveux? Jl n'étudiera pas l'éveil de l'intelligence dans cette petite ceryelle, les progrès de la connaissance dans ce regard étonné. Les bégaiements de cette bouche hésitante l'ennuient. Mais , par exemple, il tombera en arrêt devant une mendiante halée, pittoresquement drapée dans ses haillons, il sen toquera, la peindra et, après, il ne la connaîtra plus : bonsoir! Il ne vit que par l'œil. En lui, le reste est nul; et puis, c'est un égoïste féroce, je te l'ai déjà dit, autrefois, et l'égoïste n'aime pas les enfants, parce qu'au lieu de s'occuper de lui on s'occupe d'eux. Il s'en va à Palerme. Il s'y trouve mieux qu'auprès de nous. J'en suis charmé pour lui : bon voyage !

Rameau hochait la tête, sans répondre, ce qui était nouveau de sa part. Au fond, maintenant, il se demandait si son ami n'avait pas raison et si le peintre n'était pas par trop indifférent. Après la chaude amitié dont il l'avait entouré, comment Frantz pouvait~il si facilement le quitter? Il n'avait donc pas le souvenir des années écoulées ? Et son âge mûr allait donc mentir aux affections de sa jeunesse? Comment était-ce possible? Il en vint à penser que Munzel avait quelque chagrin caché. Une telle misanthropie, un éloignement si inexplicable, devaient être causés par une souffrance secrète. Il résolut de ne pas laisser repartir le peintre sans l'avoir interrogé. Et, dans cette intention, il se rendit un matin à son atelier.

Ce n'était plus le blond et pâle Munzel, qu'il avait trouvé, un jour, étendu sur le canapé, roulant dans sa tête des pensées désespérées. Depuis deux ans, le peintre avait grisonné et son visage s'était bronzé sous le soleild'Orient.Debout sur une haute échelle, Frantz travaillait à un plafond commandé par le roi de Wurtemberg, pour une salle de son palais. En apercevant le docteur, il ne poussa pas, comme autrefois, un cri de joie. Il rougit et, posant sa palette sur la plate-forme, il descendit lentement. Rameau, immobile, le regardait s'approcher, cherchant à découvrir, sur le visage de son ami, quelque indice des troubles mystérieux qu'il soupçonnait. Il le vit

correct, un peu compassé mais souriant, qui lui tendait la main. Il la prit et la serrant avec force :

— Munzel, est-ce que tu ne m'aimes plus? dit-il doucement.

A ces mots si inattendus, le peintre frémit, des larmes roulèrent dans ses yeux et, fixant sur le grand homme un regard épouvanté :

— Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-il d'une voix tremblante.

— Parce que tu es si changé , depuis deux ans , que je cherche ce qui a pu motiver ta manière d'être. Toi qui vivais auprès de moi, comme un frère, tu t'en vas maintenant, pendant onze mois de l'année, en pays étranger, sans autre raison que ta fantaisie. On dirait que tu me fuis. Car lorsque tu es, par hasard, à Paris, c'est à peiné si je te vois et encore me faut-il, pour cela, faire des instances ou venir te chercher. As-tu du chagrin? Es-tu malade? Dois-je te guérir? Ou puis-je te consoler?

Munzel, sombre et glacé, s'assit sans répondre. Ses regards mornes étaient baissés et, d'une main inquiète, il arrachait brin à brin l'effilé d'un tapis de soie de Chine. Il poussa un soupir, puis très bas :

— Eh bien! oui, je suis malheureux...

Et comme Rameau ouvraitla bouche pour l'interroger :

— Mais tu ne peux... personne ne peut rien pour moi... C'est un mai sans espoir.

— Tu aimes?

— Oui.

— Et celle qui te fait ainsi souffrir?

— Je ne peux pas la revoir. . . Il ne faut pas que je la revoie...

— Elle est à Paris?

Munzel hésita un instant, mais il répondit pourtant:

— Oui.

— Et c'est pour la fuir que tu t'en vas si loin, pendant si longtemps? Qu'y a-t-il donc qui vous éloigne l'un de l'autre?

Le peintre fit un geste d'accablement, et d'une voix brisée :

— Ne m'interroge pas davantage, tu renouvelles tous mes tourments. Je ne veux rien dire. Je suis désespéré, voilà tout. Je vais partir, cette fois, pour plus longtemps que d'habitude. Je serai peut-être deux ou trois aune . sans revenir. Mais ne m'accuse pas d'indifférenôe. Comment pourrais-je oublier tout ce que tu m'as prodigué de soins, de bontés, de tendresses... C'est là ce qui medéchirelecœur...Et cependant il faut que je m'éloigne ... Et rien ne pourra me retenir.

Il fondit en larmes et, faible comme un enfant, il appuya sur la robuste épaule de Rameau son front lourd de chagrin. Celui-ci, de sa voix grave, lui donnait des consolation s et des encouragements . Mais le

peintre, à tout ce que disait son ami, répondait obstinément : « non. )) Ils restèrent l'un près de l'autre, pendant deux heures, et le docteur ne quitta l'atelier qu'en emportant la promesse que Munzel ne partirait pas sans venir dîner en famille.

Le lendemain, il reçut une lettre courte et triste, dans laquelle Frantz lui annonçait qu'un événement inattendu l'obligeait à s'éloigner à l'improviste. Il le priait de l'excuser auprès des amis de la rue Saint-Dominique et*lui envoyait ses plus affectueux souvenirs. Conchita écouta la lecture avec une souriante impassibilité. Elle avait sa fille sur les genoux et jouait avec elle. Quant à Talvanne, il haussa les épaules et grommela quelques mots, d'un ton bourru, sur l'ennui qu'il y a à connaître des gens absurdes. Rameau seul eut un véritable chagrin.

Leur existence reprit, peu à peu, son train régulier, et le fugitif, sïl ne fut pas oublié, cessa au moins d'être un sujetde discussion toujourspassionnée. Le grand homme continua ses travaux d'anatomie et de physiologie, donnant à la science moderne une impulsion plus hardie. Le révolutionnaire d'autrefois était maintenant considéré unanimement comme un des esprits les plus pénétrants du siècle. Plus heureux que bien des novateurs, il avait la satisfaction devoir ses théories adoptées et glorifiées.

Ses idées s'étaient élargies et comme régulari- , sées en une doctrine haute et grave. Il avait cessé

d'être militant, il no montrait plus la violence d'un sectaire, mais la sécurité calme et ferme d'un maître. Il n'avait rien renié des principes de sa jeunesse, il les professait seulement avec moins d'âpre rudesse. Le feu était aussi vif : il couvait sous la cendre des années. Son cours était extraordinairement suivi et, quand il consentait à faire des conférences à la Sorbonne, les gens du monde assiégeaient la salle Gerson.

Il avait, en même temps qu'une rare clarté d'exposition , un art de développement plein de séduction. La forme de ses conférences était aussi remarquable que le fond. Et, reproduites par la sténographie, ces leçons pouvaient être publiées, presque sans retouches. On Ta comparé souvent à un Michelet scientifique. Il possédait en effet le talent d'évocation de cet admirable historien et excellait à donner un corps palpable, une figure tangible aux conceptions les plus abstraites et les plus flottantes. Sa constitution de fer lui permettait, comme au plus beau temps de sa jeunesse, les excès de travail. Il avait fait de sa vie deux parts, l'une pour la famille, l'autre pour la science, et il paraissait être aussi exceptionnellement favorisé d'un côté que de l'autre.

Pourtant il n'était pas complètement heureux. Entre Conchita et lui, toujours une ombre s'étendait. Mais plus un mot de discussion, jamais de controverse, entre la religiosité de la femme et la librepensée du mari. Ils se redoutaient mutuellement, et

craignaient d'aborder ces sujets dangereux, qui les avaient si cruellement séparés, à différentes reprises. Ils restaient dans leurs positions, comme des combattants lassés, qui ont éprouvé leurs forces respectives et qui ne tiennentplus à livrer bataille, sachant d'avance que le résultat serait indécis.

Conchita cependant redoublait de ferveur et jamais ses pratiques de piété n'avaient été aussi régulières. Avec une facile tranquillité, qui lui venait sans doute de son origine espagnole, elle mêlait le sacré au profane et allait à la messe, presque au sortir du bal. Elle soupait très volontiers le samedi, à deux heures du matin, après avoir fait maigre à dîner le vendredi. Sa foi intolérante qui, dans Tordre moral, offrait comme un ressouvenir affaibli des violences de l'inquisition, était complaisante, dans l'ordre matériel. Une femme, qui ne remplissaitpas ses devoirs religieux, lui inspirait de l'horreur, et elle recevait dans son salon des mondaines d'une notoire légèreté. Son mari en plaisantait avec Talvanne, mais il ne se hasardait pas à en rire devant elle.

Il l'adorait, comme aux premiers jours, avec une passion d'homme déjà vieilli, qui a trouvé dans l'a^ mour l'épanouissement d'une nouvelle jeunesse. Peut-être, singulier état d'âme, l'aimait-il un peu plus à cause même de ce fanatisme, qui donnait à sa possession comme une violence de lutte. Il la sentait touiours en révolte contre lui, et, quand il l'appro-

chait, elle éprouvait comme un frémissement haineux. Elle n'avait rien fait cependant pour s'éloigner de lui, observant sur ce point la règle de sa religion. Mais elle le subissait, et c'était tout. Lui, bon jusqu'à la faiblesse, acceptait toutes les fantaisies de la jeune femme, la comblait de générosités et faisait couler un fleuve d'or dans ses mains indifférentes . Sa fille était pour lui, sur la terre, la divinité qu'il se refusait à admettre dans le ciel. Il passait des heures entières à causer avec elle, lui expliquait les moindres choses, de cette belle voix profonde qui passionnait ses auditeurs et qu'il s'efforçait d'adoucir afin de se mieux mettre à la portée de l'enfant. Il jouait, ce savant, avec la petite Adrienne, et il oubliait tout : malades, visites, devoirs professionnels, pour obéir au commandement de deux yeux bleus adorés.

Car l'enfant, qui ressemblait étonnamment à sa mère, avait cependant les cheveux blonds et les yeux bleus.C'étaitConchita, moins le ton d'ébène des bandeaux naturellement ondulés, moins le noir velouté du regard. Et, élevée comme une princesse, sous la haute surveillance de la fidèle Rosalie, l'héritière de Rameau ne connaissait que la joie et le rire. Elle n'avait jamais pleuré et, quand elle souffrait, son père découvrait quelque secret médical^ pour calmer sa douleur. Elle avait pour compagnon habituel de jeu, soit dans les allées du jardin, soit aux Champs- Elysées, un petit garçon de douze ans, qu'elle appe-

lait Rob et qui était le petit-fils du docteur Servant.

Des revers de fortune avaient atteint la famille du brave médecin de Lagny, et son fils, chef d'escadron d'artillerie, était mort au Mexique, laissant sa femme et son unique enfant dans une situation précaire . Mais Rameau était là et, se souvenant de ce qu'il devait à son vieil ami, il avait fait créer, pour la veuve, une fonction d'inspectrice de la Société maternelle de secours à l'enfance, et, par une supercherie dont l'administrateur s'était rendu le complice, il avait obtenu qu'on doublât les appointements de la place. C'était lui, secrètement, qui payait la différence. Il s'était en outre chargé de l'éducation du petit Robert. « Il sera mon successeur », disait-il à M"^ Servant. et, au fond de sa pensée, envoyant Rob se faire l'esclave patient de la petite Adrienne, d'autres projets d'avenir se formaient, souriants et doux.

Talvanne, arrivé à la cinquantaine, l'air très vieux, avec sa figure rasée, encadrée de cheveux blancs qu'il portait longs, avait mi sa situation grandir avec les années. Comme médecin légiste, maintenant, il était sans rival. Consulté, chaque fois qu'un grand criminel tombait sous la main de la justice, il cédait, dans riionnêteté de son âme tendre, à la manie d'excuser volontiers les assassins, en les considérant comme irresponsables. Mais, dans les cas difficiles, sa haute compétence professionnelle s'affirmait par des observations inj^énieuses et des conclusions

d'une remarquable netteté. Très bon, il profitait de ïa vogue européenne de sa maison de santé; pour faire de secrètes et innombrables charités. Il avait presque autant de pensionnaires gratuits que de pensionnaires payants. Et il s intéressait bien plus aux pauvres qu'aux riches.

y1 Cet homme parfait avait pourtant une haine. Il ne pouvait souffrir les journalistes. Quand, par hasard un reporter, avide de renseignements, se présentait à son cabinet, pour lui faire subir un interwiew, à propos de tel criminel célèbre qu'il avait examiné, ou au sujet de tel pensionnaire en vue dont il s'était chargé, l'aliéniste se hérissait, comme un dogue de combat, et mettait à la porte l'indiscret, non sans s'être répandu en paroles amères sur l'appétit de scandale et sur l'audacieuse mauvaise foi ae lOUâ ceux qui noircissent du papier. Quand il parlait des journaux, c'était avec une horreur indignée, et il résumait généralement son opinion sur eux en disant : « Ce sont des agences d'empoisonnement public. » Au demeurant, il n'eût pas levé le petit doig, pour restreindre la liberté d'écrire et, quand un journaliste donnait, trop clairement, des preuves de folie ou d'imbécillité, il le soignait avec, autant de dévouement que si ce malheureux n'eût jamais tenu une plume. Il était aussi heureux qu'un homme peut l'être. Il aimait la science, possédait la liberté et, sans s'être marié, avait une petite héritière qu'il

iÀà LES BATAILLES DE LA VIE.

soig^nait, caressait, comme si elle fut née de lui. L'existence de cette famille, car on peut ranger au nombre des parents un ami tel que ïalvanne, s écoulait ainsi paisible douce et brillante, quand la guerre éclata comme un coup de tonnerre. En un instant, le décor changea. La ville éclatante , luxueuse et enivrée devint un vaste camp. Les fêtes cessèrent, on n'entendit plus que le bruit des armes. Une agitation fébrile, avant la bataille, une stupeur indignée, après la défaite, s'empara de cette population, habituée à l'idolâtrie universelle, et qui n'admettait pas qu'on sût lui résister. L'orgueil blessé se tourna en furie. Ne pouvant repousser l'invasion, les Parisiens renversèrent l'Empire. A défaut d'une victoire, ils eurent une révolution. Certains s'en félicitèrent. Un flot descendit de Belleville et de Montmartre, roula boueux par les rues, brisant les aigles des enseignes, mutilant les façades des monuments, et mettant en déroute un gouvernement affolé, qui n'attendait qu'une légère secousse pour s'efTondrer. Puis, tout retomba dans le silence morne des lendemains d'orgie. La ville, si habilement disposée pour les fêtes, se prépara pour un siège. Les arbres du Bois de Boulogne, à l'ombre desquels, la semaine précédente, roulaient les équipages des élégantes, s'abattirent sur les routes soigneusement sablées. Une virile tristesse remplaça soudain la gaîté insouciante, et il apparut clairement que Paris, après avoir scandalisé

le monde par sa folie, allait l'étonner par son héroïsme.

Rameau n'avait pas songé un instant à partir. Son cœur de patriote avait été cruellement atteint par les désastres foudroyants du début de la guerre. Dès le premier jour, il prévit l'investissement de la capitale et prit ses mesures en conséquence. Il fît d'amples provisions de vivres et engagea Talvanne à rendre aux familles un grand nombre de ses pensionnaires. Dans la maison de santé, les deux amis organisèrent une ambulance, où deux cents bles^ es purent être recueillis. Rameau, désigné à l'atten ' ion du gouvernement de la Défense par sa grande illustration, avait été mis à la tête du service des seci >urs. Il avait accepté cette tâche très lourde avec une ardeur généreuse.

Cet homme, doué d'une si merveilleuse puissance de travail et qui ne savait rien faire à demi, donna ses jours et ses nuits à l'œuvre de salut qui lui était confiée. Par le vent, par la neige, vêtu de son costume civil, car il avait horreur de l'uniforme et des galons, l'insigne à croix rouge de la Société de Genève seulement au bras, il allait des hôpitaux aux avant-postes, du Palais de l'Industrie, centre de son service, à l'ambulance de Talvanne : l'œil et la main à tout, réglant les détails de l'administration méticuleusement, s'arrêtant au bord d'un lit pour visiter un pansement, surveillant ses infirmiers, et, au

besoin, retroussant les poignets de sa chemise pour faire, lui-même, une opération difficile.

On le voyait le matin, dans la journée, le soir, au milieu de la nuit, à l'improviste, tenant tout son monde en haleine, avec une activité si prodigieuse qu'on se demandait comment ses forces suffisaient à sa besogne. Il ne s'était jamais mieux porté et aucune trace de fatigue n'apparaissait sur son visage aux traits énergiques. Seulement il s'était adouci. Ses élèves ne le reconnaissaient plus . Jamais un éclat de voix, jamais une brusquerie de geste, plus de ces boutades terribles, qui faisaient trembler tout lepersonnel de l'hôpital. Son large front n'était plus coupé par le pli légendaire. On eût dit que les malheurs de la patrie avaient rendu le grand homme plus doux et que voyant, autour de lui, tout le monde souffrir, il s'appliquait à se montrer meilleur. On ne l'entendit pas jurer une fois et il ne secoua jamais rudement le pauvre petit troupier, avant de lui extraire une balle ou de lui couper une jambe. Les chirurgiens et les médecins, qu'il avait sous ses ordres, disaient '.

— Ce n'est plus notre Rameau, on nous l'a changé !

Et pourtant, c'était bien lui toujours, avec son admirable habileté de main et son ingénieuse recherche des moyens curatifs. La nourriture d'hôpital lui enlevait beaucoup de blessés et il se préoccupait gravement de cet état pernicieux, qu'il com-

battait vainement avec les saturations phéniquées sans cesse renouvelées. Il parlait à Talvanne de la nécessité de découvrir un désinfectant nouveau d'une puissance irrésistible. Il y pensait continuellement. Et la nuit, dans son laboratoire de la rue Saint-Dominique, des lueurs, rougissant les vitres, annonçaient aux voisins, à travers l'obscurité profonde, que le savant, penché sur son fourneau, suivait attentivement la composition de quelque mystérieux mélange, qui devait assurer la guérison des blessés.

Un matin, vers trois heures, une détonation effrayante mit en émoi tous les habitants de l'hôtel. Conchita, réveillée en sursaut, accourut avec Rosalie dans le cabinet du savant ; là, au milieu d'une vapeur acre, elle trouva Rameau, les mains déchirées par des éclats de verre, une plaie saignante au front, épongeant sur les dalles un liquide fumant. Il paraissait radieux et, à la lueur de sa lampe de travail, découvrant le visage bouleversé de sa femme et de la servante :

— Ce n'est rien ! Rassurez-vous, cria-t-ilgaiemei:f. La dose était un peu trop forte et la cornue a éclaté.

— Mais vous êtes blessé, interrompit Conchita, en lui essuyant le front.

— Une égratignure... Peu importe! J'ai trouvé ce que je cherchais... Et par raccroc, en tâtonnant... C'était bien simple'... et je n'y avais pas songé. On

Ub LES BATAILLES DE LA VIE.

fera honneur de la découverte à la science ... Et pourtant elle s'est faite toute seule, comme bien souvent ! Ah ! ah ! si les inventeurs étaient sincères, ils avoueraient qu'ils sont, la plupart du temps, pour bien peu dans leurs découvertes ! Le hasard est le Dieu des savants !

— Ah I mon ami, dit Gonchita, vous pouviez avoir les yeux crevés... Voyez comme vous êtes imprudent!

— Eh ! ma chère, mes yeux, après tout, c'eût été peu de chose à mettre en balance avec la préservation de milliers d'existence... Mais il fait humide et vous allez vous refroidir... Je n'ai plus rien à faire ici . . . Allons nous coucher. . .

Lelendemain, il appela à son cabinetun des grands pharmaciens de Paris et, moyennant la fourniture, à prix très réduit, de la composition trouvée la nuit même, il offrit de lui donner le secret du mélange. Le marché fut vite conclu entre le savant, qui traitait au nom de l'humanité, et le commerçant, qui entrevoyait une source de fortune. L'emploi du désinfectant produisit les effets prévus et la mortalité diminua de moitié, dès la semaine suivante.

L'activité admirable de Rameau se manifestait ainsi, ayant les buts les plus divers. Après s'être consacré, avec passion, à une recherche d'utilité générale, il s'attachait à une cure spéciale. On avait amené chez Tal vanne, à l'ambulance de Vincennes, un

éclaireur à cheval qui, dans une reconnaissance, avait eu le genou brisé par une balle. Le projectile était entré par le jarret, avait pénétré dans la boîte osseuse et broyé la rotule . Suivant l'opinion des chirurgiens, il fallait amputer le blessé. Mais il était sî jeune et si résigné que le savant se sentit pris de pitié. Il voulut essayer de sauver le membre menacé. Ce fut un miracle de soins et d'adresse. Mais il y arriva. Non seulement leclaireur garda sa jambe, mais il marcha. Rameau était très fier de ce résultat et très touché de la reconnaissance du petit soldat.

— Voyez-vous, docteur, lui dit un jour le convalescent, pour moi, vous êtes comme le bon Dieu 1

Le grand homme se mit à rire :

— Oui, mon brave... oui...

Il fit quelques pas et, se tournant du côté de Talvanne :

— Sïl n'y avait que le bon Dieu pour raccommoder les jambes, les marchands de béquilles seraient trop riches !

— C'est Rameau qui refait les jambes, dit gravement Talvanne, mais c'est le bon Dieu qui a fait Rameau.

Le savant regarda son ami, et gaîment :

— En es-tu bien sûr?

— Dame ! A moins que ce ne soit le diable I Et, pour une fois, tu as raison : oui, c'est plutôt le diable !

— Tais-toi, voilà ma femme.

En effet Conchita s était piquée d'honneur et avait secoué son indolence. Sa charité se répandait en soins quotidiens et fatigants. Elle passait plusieurs heures, chaque jour, dans les salles de l'ambulance, surveillant le service, apportant des douceurs aux blessés, consolant les mourants, priant au chevet des morts. Sa piété avait cessé d'être une vertu de luxe. Et Rameau, avec un attendrissement secret, suivait la jeune femme dans l'exercice de sa mission consolatrice, heureux du rayon de soleil dont sa beauté éclairait ces lugubres jours.

Rameau, Talvanne et Conchita se retrouvaient, tous les soirs, à dîner rue Saint-Dominique. Les tristesses de ce lamentable temps avaient encore resserré les liens de leur amitié, et lorsqu'après une excursion dans la zone des forts, au milieu des avantpostes^ le docteur rentrait harassé et transi,. c'était une satisfaction profonde pour lui de trouver, dans la salle à manger claire et chaude, sa femme et sa fille qui l'attendaient avec Talvanne. S'éloigner des horreurs de la bataille, quitter les ambulances pleines du râle des mourants, du cri des blessés, sortir de la neige sourde et silencieuse, étendue sur la ville assiégée comme un large linceul, et, dans sa maison calme, à son foyer tranquille, jouir, pendant quelques heures, des êtres chers, n'était-ce pas une dernière épave du bonheur ?

La petite Adrienne, plus favorisée que tant d'auires enfants, dont les privations du siège minaient la santé, se développait vigoureuse. Et ses yeux bloiic, sa chevelure blonde illuminaient, pour Rameau, l'avenir obscur et désolé. Il s'attardait au coin du feu, sa fille sur les genoux, écoulant son babil enfantin, la caressant de ses puissantes mains, sur lesquelles tant de sang coulait chaque jour. Et on eût dit que cette effroyable rosée fortifiait la jeune plante.

Au travers de ses préoccupations si nombreuses, Ftameau en avait une très vive : qu'avait pu devenir Munzel? Il en parlait souvent, sans remarquer le silence contraint de Conchita et de Talvanne. Il s'étendait en suppositions alarmées. Frantz, comme tous les Allemands, avait fait son service militaire, et, avant la guerre, il était officier dans la landwehr. Qu'était-il advenu de lui? Dans quel pays la nouvelle de l'entrée en campagne l'avait-elle trouvé ? Qu'avait-il pu faire ? Avait-il été appelé ? Était-il resté en Allemagne ? Les nécessités de la campagne l'avaient-elles amené en France?

Talvanne accueillait ces conjectures d'un air refrogné. Un jour, cependant, il dit :

— Va, ne te tourmente pas. Munzel est trop malin pour ne s'être pas mis à l'abri. Il est dans quelque poste commode et sain et il se sert de la guerre pour faire des études de tableaux militaires. C'est un

gaillard pratique, qui s'entendra à utiliser le massacre et à monnayer l'incendie... Tu es bien bon de tant penser à lui... Je suis sûr, moi, qu'il ne pense pas- h 10US !

Cette fois Conchita, qui ne soufflait jamais mot lorsque, devant elle, l'aliéniste attaquait Frantz, se leva très pâle et, la voix entrecoupée par l'émotion :

— Ce que vous dites là est indigne ! s'écria-t-elle. Je ne comprends pas comment mon mari vous écoute tranquillement... Moi, je serai moins patiente, je ne le supporterai pas un instant de plus !

Et emportant sa fille dans ses bras, comme si elle voulait que l'enfant ne pût entendre le mal que Talvanne disait de Munzel, elle passa devant les deux amis stupéfaits et sortit.

L'aliéniste baissa la tête, devant le regard interrogateur de Rameau, et, regrettant sans doute de s'être laissé aller à une vivacité de paroles, qui avait eu un si fâcbeux effet, il détourna la conversation, puis, au bout d'un quart d'heure, prit congé et rentra chez lui.

Depuis trois mois Paris était bloqué, réduit à la ration, sans bois pour se chauffer, et, privation plus grande que toutes les autres, sevré de nouvelles de la province. Ce qui se passait autour du camp retranché des Prussiens était un problème que tous les assiégés s'efforçaient de résoudre, sans pouvoir y parvenir. Les suppositions allaient leur train, éclairées, de temps en temps, par la prise de quelque journal allemand dans la capote d'un mort. C'étaient alors la révélation de désastres, l'annonce de la retraite des armées de secours attendues, au travers des neiges, par les routes encombrées de fuyards. Et des comptes de prisonniers faits par dix mille pour un combat, par trente mille pour une bataille, les soldats allemands se lassant de ramasser ces troupeaux de soldats débandés et les laissant s'échapper, sûrs de les reprendre le lendemain.

Puis, au milieu de ces sombres tableaux, tracés

i;>2 LES BATAILLES DE LA VIE.

par la main de l'ennemi môme, une soudaine lueur de joie jaillissait d'un court entrefilet parlant d'une pointe en avant, tentée par un chef de corps audacieux, et permettant, sous la froideur voulue du récit, de deviner un échec subi par le vainqueur. Ces jours-là, on se reprenait à espérer. Quoi? On n'en savait rien. Obstination, dans la lutte, d'un naufragé, que roule l'Océan sur ses vagues noires, et qui, des yeux, cherche à l'horizon, quand même, une plage impossible à atteindre.

Et, à mesure que la situation devenait plus grave, la résistance du peuple de Paris devenait plus résolue et plus stoïque. Dans les greniers glacés, la misère régnait en souveraine et fauchait les enfants et les femmes. Le deuil s'étendait tous les jours plus lugubre, la souffrance se faisait plus aiguë, on se plaignait, on pleurait, mais on ne faiblissait pas. Le long des rues pleines de neige boueuse, des files de ménagères s'allongeaient, à la porte des bouchers et des boulangers, attendant patiemment l'heure de recevoir la ration de pain noir et de viande de cheval. Dans les quartiers de la rive gauche, les obus tombaient, avec une sauvage régularité. On ramassait un mort, on relevait un blessé, une flaque de sang rougissait le pavé, le gamin, qui passait, reprenait sa chanson, un instant interrompue, et l'assiégeant en était pour ses efforts de massacre. Cette ville^ habituée à la joie, s'était accoutumée prompte-

ment à la douleur. Et maintenant elle dormait, bercée par les éclats sourds du canon, tonnant toutes les nuits, cbmme autrefois par les gais refrains des théâtres, des concerts et des bals.

Ce qui pesait le plus aux assiégés, c'était l'inaction. L'attente impassible, sous la mitraille que les batteries allemandes leur versaient, était plus difficile, pour eux, que l'élan enflammé d'une sortie tumultueuse. Mais les combats étaient rares. Le gouvernement semblait réserver les forces enfermées dans Paris, pour une occasion suprême, vaguement attendue et qui ne se présentait pas. Cependant l'impatience de la population tournait en irritation vive. De sourdes rumeurs passaient dans les faubourgs. Un soulèvement avait eu lieu le 31 octobre, et il paraissait évident que si on ne lançait pas les Parisiens contre les Allemands, dans la fièvre qui les possédait, ils allaient se battre les uns contre les autres.

C'était vers la fin de novembre, le froid avait encore augmenté et l'hiver semblait s'allier avec l'ennemi. Dans les tranchées, les soldats mouraient gelés. Un sombre désespoir s'emparait des esprits. Il devenait nécessaire de réchauff'er parla bataille ces malheureux qu'engourdissait l'inertie et qu'affaiblissait la famine. Un mouvement inusité dans les services de la guerre, une trépidation sourde dans les rouages de la défense, annoncèrent que des évé-

nements se préparaient. Depuis trcis jours, le bruit courait dans la ville qu'une marche en avant des corps de la Loire s'effectuait, et que l'ai^mée de secours réclamait, pour attaquer plus à fond, une sortie de la garnison de Paris.

Le 30 novembre, des ponts furent jetés sur la Marne et, brusquement, les forts prirent feu couvrant d'obus les lignes allemandes. En même temps, une poussée ardente se faisait vers Villiers et Champigny, mettant aux prises soixante mille Français avec le gros des forces saxonnes et wurtembergeoises, massées sur les hauteurs. Le choc avait été rude et, tout de suite, l'ennemi avait reculé. Il faisait un temps magnifique et, au soleil d'hiver, le gi^Te étincelait sur les coteaux. Dans l'air sec, les détonations de l'artillerie vibraient éclatantes, et la fumée des pièces montait blanche, commeun nuage léger. Le long des rues de Yincennes, les troupes passaient, marchant en avant d'un pas rapide. Les corps engagés s'éloignaient du point de départ de l'action et des renforts incessants montaient vers les collines où, dans un tumulte grandissant, se développait la bataille.

Rameau, arrivé, dès le début de l'affaire, à Saint- Maur, avait fait disposer ses services d'ambulance, et, avec une impatience qu'il avait peine à modérer, il piétinait dans la cour d'une suiferie, dont les murs et le toit avaient été crevés par les obus

du bombardement. ïalvanne, assis sur un banc de pierre, fumait philosophiquement, laissant les jeunes aides-majors s'occuper des premiers blessés, qui arrivaient sur les cacolcts. Des Allemands étaient amenés en grand nombre. La rapidité précipitée, avec laquelle leurs avant-postes avaient été obligés de se replier, avait fait tonner dans nos mains beaucoup de blessés. Ils restaient sombres, regardant au loin, comme s'ils s'attendaient à voir reparaître les lignes profondes de leurs troupes, ramenées en avant par l'énergique volonté des chefs.

Mais la fusillade s'éloignait de plus en plus, rapide, tenace, furieuse, et la journée paraissait définitivement tourner à l'avantage des Français. Des mobiles accouraient débandés, dans une sorte d'ivresse victorieuse, jetant avec volubilité des nouvelles de la bataille. Un régiment wurtembergeois venait d'être anéanti par le 113'' de ligne. Tout ce qui n'avait pas été tué ou blessé était pris. Et, en effet, des files de prisonniers commençaient à passer. Au milieu des cris et du bruit assourdissant de l'artillerie, qui défilait au galop, gagnant le plateau, où le feu redoublait d'intensité, un général arriva, suivi de son état-major, très maigre, rouge sous ses cheveux blancs. En voyant tous les mobiles arrêtés au bord du chemin, très occupés à raconter leurs prouesses, ou à boire des petits verres à une

cantine en plein vent, il fit un geste de colère : — Qu'est-ce que ces gens-là fichent ici? cria-t-ii d'une voix enrouée... C'est encore cette racaille de mobiles? ... Oii sont vos régiments? Au feu, n'est-ce pas? Et vous avez décampé? Je vous ramènerai en ligne par les oreilles, moi, sacré tonnerre! Qu'on me mette un peloton de gendarmerie, en travers du pont, et tous' ceux qui voudront aller en arrière, qu'on les sabre !

Dans un tourbillon de poussière, avec un grand bruit d'acier froissé, le général disparut au travers des arbres qui bordaient les champs. Rameau, ayant organisé les secours, restait près de la route, le cœur r erré, attiré malgré lui par le tumulte de la bataille, il aurait voulu courir seulement j usqu'au haut du raidillon de la montée. Il lui semblait que, de là, il pourrait voir et se rendre compte de ce qui se passait. Et il demeurait immobile : les salves stridentes du canon, qui tonnait à intervalles égaux, emplissaient ses oreilles et troublaient son esprit. Enfin il ne put y tenir et, prenant sa course, comme s'il avait peur d'être rappelé, il s'engagea sur le coteau. Il était dans un endroit creux et escarpé, où les décharges d'artillerie sonnaient sourdes, avec une vibration étouffée. Tout à coup, à un détour du chemin, une échappée sur le champ de bataille s'offrit à lui, et il s'arrêta pris par ce spectacle.

A ses pieds, un bataillon de gardes nationaux était

abrité derrière une butte, les hommes couchés, pour offrir moins de prises aux projectiles qui, à chaque instant, faisaient voler les mottes de terre du talus. Le commandant, un gros homme, était assis sur une souche d'arbre, battant ses bottes machinalement avec le fourreau de son sabre, et son cheval, la bride lâche, broutait l'herbe gelée, avec un air d'avidité. A deux cents mètres en avant, une batterie de six pièces tirait, avec une rapidité enragée, sur un point inconnu. On ne voyait pas arriver ses obus. Et c'était terrible, ces canons crachant du feu, sans s'arrêter, et éparpillant la mort dans le vide.

Les lignes de soutien s'allongeaient, le long de la Marne, massées en dehors de la zone dangereuse. Et là, où le combat se livrait. Rameau chercha vainement ces épisodes, que les peintres et les poètes se plaisent à retracer : mêlées de cavalerie, charge^de deux troupes dinfanterie l'une contre l'autre, tumultes héroïques, massacres sublimes, offrant une vision inoubliable. Il n'aperçut rien qui ressemblât à ces compositions artistiques.

Dans une fumée épaisse, de petits points noirs ressemblant à des essaims de mouches, évoluaient au loin, avec activité. Il les distinguait, grimpant une route, qui déroulait, sur le versant de la colline, son ruban jaune. De temps en temps, ils montaient, puis ils redescendaient. Et le docteur ne se rendait pas un compte exact de ce qu'ils faisaient. C'était la

fameuse attaque de Ghampigny par les zouaves. Ces admirables soldats s'élançaient à l'assaut des murs crénelés et, sous une avalanche de mitraille, ils tourbillonnaien! , balayés comme des feuilles emportées par le vent. Jn quart d'heure après, reformés, ils repartaient el reprenaient leur ascension mortelle. C'était là ce qui causait ce va-et-vient dont Rameau ne comprenait pas la cause. Il voyait des flocons blancs aller en avant, puisen arrière, et la bataille se résumait, à ses yeux, dans lamarche de deux fumées.

Et pourtant elle était terrible et sanglante, caries fourgons des artilleurs descendaient, sans relâche, vers la Marne, et, dans la vallée, s^éloignant du massacre, des groupes venaient lentement portant des blessés. Un bruit épouvantable, fait du roulement ininterrompu de la cannonade et du déchirement aigu des fusillades , montait de tous les points de cette plaine où, sans qu'il fût possible de discerner nettement ce qui se passait, cent cinquante mille hommes se ruaient les uns contre les autres.

Une main, se posant sur l'épaule de Rameau, l'arracha à sa contemplation et, pâle, les traits bouleversés, Talvanne se montra à lui.

— Je viens te chercher, dit précipitamment l'aliéniste...,

— Comme tu es troublé!... Qu'est-ce qu'il y ^^ donc? demanda Rameau, en fixant sur son ami des regards effrayés.

ïalvanne, qui paraissait s'être tant presséet avoir une si grande hâte de parler, s'arrôta brusquement, comme s'il découvrait tout à coup un abîme, et garda le silence.

— Mais tu semblés hors de toi ! . . .Que se passe-t-il? reprit Hameau, s'échauffant à mesure que Tal vanne se refroidissait.

L'aliéniste lit un effort et parvint à dire, d'un air embarrass(î :

— Il faut que tu viennes . . . Les ambulances regorgent... On va être obligé d'embarquer les blessés sur des bateaux -mouches, pour les évacuer sur Paris...

— Ne pouvais-tu donner des ordres et me suppléer...

— Ta présence est nécessaire, interrompit Talvanne. Et il répéta presque rudement : Il faut que tu viennes !

— Ah ! dit Rameau, avec une sourde inquiétude. Et, sans plus discuter, il se mit à descendre vers

le village. Au bout d'une centaine de pas, il jeta un coup d'œil pénétrant sur son ami, et la voix changée :

— Il y a donc quelque chose? dit-il... Je vois que tu hésites à parler. . . et cela m'effraye. . . Tu veux me ménager et tu me tourmentes. . . Voyons ! Qu'est-ce qu'il y a ?

Talvanne hocha un instant la tête, et d'une voix

i6U LES BATAILLES DE LA V^IE.

entrecoupée, comme par un grand essoufflement :

— Eh bien ? On nous a apporté beaucoup de blessés allemands... et parmi eux...

Le visage de Rameau se creusa, il devint blême, et saisissant le bras de son ami :

— Munzel? s'écria-t-il.

Talvanne ne répondit pas, il baissa silencieusement la tête.

— Il est mort?

— Non, il vit, mais il est grièvement atteint...

Rameau n'écoutait plus, il courait vers l'ambulance. En un instant il y arriva et, haletant, sans souci du décorum, se jetant au milieu des groupes, bousculant ses subordonnés stupéfaits, il s'élança dans la cour où, sur des matelas et de la paille , étaient rangés les blessés, pour lesquels il n'y avait point de place dans les pièces du rez-de-chaussée.

— Où l'a-t-on mis? s'écria-t-il, comme si chacun de ceux qui l'entouraient devait connaître le sujet de sa préoccupation. Talvanne, qu'il avait distancé, entrait. Il prit son ami par le bras, et l'emmenant vers un petit bâtiment percé à jour, qui avait servi de loge au concierge de l'usine, il ouvrit une porte, à demi détachée de ses gonds, et murmura :

— C'est là!

Rameau fit un pas et s'arrêta près du seuil, bouleversé par l'horreur du spectacle qu'il avait devant les yeux. Dans un espace de quelques mètres

carrés, dix hommes étaient étendus, capotes arrachées, chemises tachées de rouge, poussant de lugubres plaintes, qui se confondaient dans un long et affreux gémissement. Le sang ruisselait à travers la paille sur le plancher et une lente coulée noirâtre, presque figée, descendait vers la cour. C'étaient des officiers qu'on avait mis là, à part, sous la garde d'un caporal prussien, blessé d'un coup de feu à la mâchoire et qui, assis sur un billot à fendre le bois, apporté là on ne sait comment, soutenait dans sa main sa joue étoilée d'une déchirure béante.

— Munzer?lui cria Rameau d'un air de commandement.

Le caporal lâcha sa tête, se leva vivement, fit le salut militaire, et desserrant avec peine ses dents disloquées :

— Je ne le connais pas, dit-il en allemand. Estce le capitaine?

Un des blessés se souleva sur son coude et, sans parler, d'un geste, il désigna au docteur un angle de l'étroite pièce, dans lequel, recouvert d'une capote, un corps était étendu. Rameau, tremblant, se pencha, souleva le vêtement et reconnut son ami, la tête renversée en arrière, les yeux fermés, livide. Il jeta un coup d'œil autour de lui, aperçut Talvanne debout au pied du grabat, lui fit signe d approcher, et s'adressant au caporal :

— Viens ici. Prends-le par-dessous les épaules.

i62 LES BATAILLES DE LA VIE.

Et, comme il ne voyait pas assez clair, et se sentait étouffer dans cette étroite pièce pleine de l'odeur acre de la paille ensanglantée, d un coup de poing il défonça la fenêtre, aspira une large bouffée d'air, et se mit à genoux près du blessé, pour l'examiner. Une large plaque brune, déjà sèche, entourait une déchirure àe La chemise de Munzel, à la hauteur de la ceinture. Rameau fendit la toile, mit à nu la hanche droite et, avec un frémissement, découvrit audessous des côtes, à la hauteur de la fosse iliaque, un petit trou sanguinolent, produit par la terrible balle d'un chassepot. Aucune trace de sortie. Le lingot de plomb était resté dans la plaie.

— Aide-moi, dit-il à Tal vanne avec fermeté, retrouvant toute son énergie dans l'exercice de sa profession. Et, étalant sa trousse sur le billot de bois, il prit une sonde, puis, d'une main prudente, il commença à explorer la blessure. Elle était profonde, et le visage de l'illustre opérateur devint sombre. Il changea d'instrument, et s'armant d'un très long stylet, il l'engagea hardiment dans le trou affreux. Un frisson passa sur le corps du blessé, une lamentation douloureuse sortit de ses lèvres.

— Sens-tu le projectile? Yeux-tu un tire-balle? dit Talvanne à Rameau, sans même regarder Munzel qui s'agitait sur sa misérable couche.

— Non. Je ne puis pénétrer plus loin. La plaie est perforante. Il sera impossible d'avoir le mor-

LE DOCTEUR RAMEAU. ibS

ceau de plomb, à moins de pratiquer une section abdominale, et l'opération, neuf fois sur dix, est mortelle...

— Y a-t-il des os brisés? demanda Talvanne.

— ?son, fit brièvement Rameau.

— Quel trajet a fait la balle?

— Elle a contourné le foie, et sest logée dans rintestin.

L'aliéniste hocha la tête sans faire de nouvelles questions. Il comprit la g^a^^té de la blessure et jugea Munzel perdu. Le docteur, à genoux près de son ami, l'observait avec angoisse. Les yeux toujours fermés et comme tuméfiés, il respirait péniblement. Au contact du fer qui avait traversé son ilanc, sa chair torturée avait tressailli et il avait crié ; mais inconsciemment et par une révolte de la bête. Le cerveau était engourdi, un voile s "étendait sur la pensée.

— 11 ne reprend pas connaissance, dit Talvanne. Il parait étouffer. Il doit se produire un épanchement intérieur. Vois, la plaie est à peine humide.

— Saignons-le. dit Rameau. C'est la seule chance qu'il y ait de l'empêcher de mourir avant une heure... Si nous pouvons le prolonger jusqu'à demain... qui sait?

Et il regarda son ami avec la confiance d'un homme habitué à faire des miracles. Talvanne. docile comme un aide, déchira son mouchoir en bandes,

comprima le bras du blessé, et tendant une lancette à Rameau :

— Fais toi-même : qu'il bénéficie de ta chance... Une gouttelette rougeâtre pointa sur l'épiderme de

Munzel et lentement le sang se mit à couler. Il y en avait âéjà tajit par terre que les deux médecins ne se préoccupèrent pas de trouver un vase pour recueillir celui qu'ils tiraient et, du bras, la traînée se répandit sur le sol. Un soupir de soulagement passa entre les lèvres du blessé, ses paupières battirent, il ouvrit les yeux. D'abord vague, son regard erra sur les murs blancs du bâtiment, sur les grabats où gisaient ses compagnons de souffrance. Une ombre passa sur son front. Le souvenir lui revenait : il commençait à comprendre comment il se trouvait là, étendu sans force, et avec une douleur brûlante dans les entrailles. Une fraîcheur, qui le ranimait, tombait de la fenêtre, et, à ses oreilles bourdonnantes, les détonations furieuses de l'artillerie arrivaient, par bordées éclatantes. Il essaya de se redresser: deux bras complaisants le soutinrent. Il leva les yeux et, penché vers lui, comme autrefois, quand il était si malade, il reconnut le visage soucieux de Rameau. Il devint livide, ses traits se creusèrent, et il se mit à trembler :

— Frantz! cria le docteur bouleversé par l'émotion, mon pauvre ami, mon cher enfant!...

A ce cri, jailli du cœur de celui par qui il avait

été si sincèrement aimé, le blessé poussa un soupir, deux larmes coulèrent de ses paupières brûlantes, ses yeux exprimèrent une horrible angoisse ; il joignit ses mains, comme pour une supplication, et murmura d'une voix faible :

— Rameau!... Le ciel n'aura donc pas voulu que je meure sans t'avoir revu !

— Va ! je te sauverai ! dit le grand homme, en posant sa main frémissante sur la tête de son ami. Oui ! tu vivras !

Munzel eut un pâle sourire et très bas .

— Maintenant que tu m'as embrassé, ce serait dommage !

Il s'évanouit de nouveau, et des teintes violettes s'étendirent sur ses joues. Rameau effrayé s'approcha de lui :

— Il respire, dit-il à Talvanne. Il faut maintenant le faire transporter chez toi. C'est là qu'il sera le mieux... Nous n'aurons pas un brancard disponible... Prenons ma voiture... Nous irons au pas...

Ils n'étaient plus seuls dans la petite salle. Un aide-major, suivi de deux infirmiers, passait la revue des blessés étendus le long des murailles. Des imprécations et des gémissements s'élevaient des coins obscurs, pendant que le froissement des outils expliquait la torture subie par ces malheureux. Un bras, fraîchement coupé, avait été jeté en travers de la porte, et, les yeux caves, la bouche rentrée, un

f66 LES BATAILLES DE LA VIE.

jeune officier wurtembergeois, qu'on apportait, regardait avec épouvante ce débris ensanglanté. Dans la cour., pêle-mêle , les Français et les Allemands s'entassaient, amenés sans relâche. Et emplissant des omnibus jaunes, sur les écriteaux desquels se lisaient : Madeleine-Bastille^ des charretées de victimes, épaves du massacre, étaient emportées vers la Marne.

— Nous allons vous faire de la place, dit Rameau à l'aide-major, donnez-moi deux hommes pour enlever ce blessé...

— Deux hommes, cher maître? Et où voulez- vous que je les prenne? Nos brancardiers, eux-mêmes, font des pansements.. . Nous sommes complètement débordés... Mais est-ce que vous partez?

— AUoîis, Tal vanne, dit le docteur, sans s'attarder à répondre, à nous deux alors !

Et l'un saisissant Munzel par les jambes, l'autre par-dessous les bras, ils sortirent» A cent pas, auprès d'un bouquet d'arbres, sous le couvert d'un drapeau des ambulances, la voiture de Rameau attendait. Les deux hommes étendirent sur les coussins le blessé toujours évanoui.

— Monte auprès du cocher, et vite à Vincennes! Installe-le, et ne le quitte pas... Moi, mon poste est ici... Il y a trop de besogne pour que je puisse m'éloigner.

Il regarda profondément Talvanne, et lui serrant ]a main avec force :

— Je compte sur toi... ordonne le nécessaire. Et, s'il arrive quelque chose. . . envoie-moi aussitôt prévenir... Je ne pourrai sans doute pas m'échapper avant ce soir... Mais le devoir avant tout.

— Sois tranquille, dit Talvanne, tout ce qui sera possible sera fait... Mais hâte-toi!

La voiture partit. Rameau secoua la tête et, le cœur gonflé d'amertume, il retourna à sa lugubre besogne. Le soir, lorsque l'obscurité eut séparé les deux armées aux prises, un peu d'ordre put être rétabli dans les services. Les troupes françaises campaient sur les positions enlevées aux Allemands et leurs feux cou^Taient les collines, la veille encore occupées par les assiégeants. Un vent glacé faisait frissonner les grands peupliers des rives de la Marne et, sur le sol durci des routes, les fourgons, apportant des munitions, roulaient sonores. Un grand mouvement de troupes s'efl'ectuait et tout permettait d'espérer que la sortie, si bien commencée, serait poussée à fond le lendemain.

Quittant ses ambulances presque complètement évacuées , Rameau se dirigea vers Vincennes , à pied , au milieu des patrouilles, des convois, des encombrements de l'intendance. Au pont, il lui fallut se faire reconnaître : on ne laissait personne retourner en arrière. Un régiment de ces mobiles, que les vieux généraux traitaient avec tant de dédain, et qui avaient vaillamment payé de leurs personnes, cam-

pait de chaque côté du remblai de la route. Sur l'autre bord de la rivière, des marins, venus des forts^ achevaient de mettre en batterie deux grosses pièces destinées à battre les hauteurs. Des ingénieurs, montés sur un radeau, suivaient avec attention les effets d'une crue assez rapide, qui entraînait les eaux avec une violence redoutable pour les ponts de bateaux jetés auprès de Nogent.

Le froid faisait trembler Rameau, surexcité et fiévreux. Il hâtait le pas dans la direction de la maison de santé de Talvanne. Il atteignit Joinville et^ dans les arbres du parc, aperçut les lumières de la demeure de son ami. Les grilles d'entrée étaient ouvertes et sa voiture dételée stationnait au milieu de la cour. Il gravit le perron et, traversant le vestibule, il entra, sans frapper, dans le cabinet de l'aliéniste. A sa vue, une femme, assise dans l'ombre, se leva vivement et Rameau reconnut Conchita. Elle resta devant lui, debout, sans une parole, si troublée que lui, ne pensant qu'à Munzel, s'écria :

— Est-ce que j'arrive trop tard?

— Non, dit-elle, d'une voix sombre. J'étais à l'ambulance, quand on l'a apporté. Il était évanoui, il vient à l'instant de reprendre connaissance.

Au même moment Talvanne paraissait.

— Ah! c'est toi, enfin! Il t'a déjà demandé deux fois...

Talvanne et Conchita échangèrent un regard. La

jeune femme sourit amèrement, puis d'un ton un peu bas :

— C'est vous qu'il veut voir... Pas d'autre que vous!...

— Où est-il?

Les deux médecins sortirent, laissant Conchita seule. Si Rameau avait regardé la jeune femme, il eût été effrayé de l'altération de son visage. Mais il ne s'occupait que de son blessé. Au bout d'un couloir, l'aliéniste ouvrit une porte et, faisant passer le docteur devant lui :

— C'est là!

— Ah! tu Tas mis dans ta chambre, s'écria Rameau attendri. Bon Talvanne I

Il serra si affectueusement la main de son ami, que celui-ci eut peine à retenir ses larmes. Sous les rideaux du lit, relevés pour laisser circuler l'air plus librement, Munzel était étendu. Une lampe éclairait son A^isage couleur de cire. Ses yeux étaient ouverts. Sa bouche se pinça dans un sourire contraint et il remua faiblement sa tète sur l'oreiller.

— Xe bouge pas, s'écria Rameau, en prenant le poignet du blessé qu'il trouva froid. Les pulsations de l'artère étaient lentes et filaient sous le doigt. Il releva le drap, ouviit la démise, examina la blessure et la trouva tuméfiée. De l'aine à la hanche une enflure commençait, dure et douloureuse. Le docteur remit l'appareil et s'assit au pied du lit avec

un air tranquille. Miinzel ne le perdait pas de vue, cherchant une certitude de salut, ou une sentence de mort, dans la physionomie de celui qu'il savait infaillible.

— Ça va bien, dit Rameau, mais tu souffres : il faut que je tâche de diminuer tes douleurs...

Il se leva et, s'approchant de Talvanne, qui était resté debout près de la cheminée, à voix basse, avec un calme effrayant, il dit :

— Ilestperdu...Lalésionde l'intestin a engendré la péritonite. . . il sera emporté avant douze heures. . . Je vais l'endormir avec de la morphine...

Et comme l'aliéniste baissait la tête : — Commande à tes impressions . Il nous observe . . . Épargnons-lui au moins les angoisses morales... Fais-moi apporter tout ce dont j'ai besoin.

Talvanne sortit, donna des ordres à un de ses internes et alla, dans son cabinet, retrouver Conchita.

— Eh bien? demanda-t-elle, en se levant brusquement et en regardant l'ami de son mari avec des yeux brûlants, je vous en supplie, ne me cachez rien.

— Eh bien ! Rameau pense qu'il n'y a aucun espoir.

Conchita frappa ses mains l'une contre l'autre, épouvantée. Elle et Talvanne restèrent immobiles, sans dire un mot, au milieu de la pièce, écrasés, comme si tout l'avenir venait, en un instant, de s'écrouler sur eux. La jeune femme retrouva la pre-

mière sa présence d'esprit et, d'une voix déchirante, sans souci d'être entendue, oubliant tout ce qui n'était pas sa douleur :

— Oh! mais je veux le voir!... Je ne veux pas qu'il meure sans que je lui aie parlé...

— Votre mari est auprès de lui...

— Qu'importe!... Je veux le voir!...

— Vous perdez la raison ! . . .

Il la regarda fixement :

— D'ailleurs, vous savez bien que lui-môme n'a pas permis, tout à l'heure, que je vous laisse entrer. . .

— Il ne savait pas qu'il allait mourir!...

— Il ne le sait pas encore, il ne le saura pas.,. Rameau veut qu'il passe de la vie à la mort, sans une souffrance physique, sans une angoisse morale... Il s'endormira en croyant se réveiller.

— Et alors, le salut de son âme? s'écria, avec violence, la jeune femme. Pas une consolation, pas une parole d'espérance... pas un prêtre? C'est mon mari qui a combiné cette fm, n'est-ce pas?... Eh! qu'il soit athée pour son compte, mais qu'il ne le soit pas pour le compte des autres!... C'est monstrueux ce qu'il va faire là ! Mais il n'a pas le droit de damner ce malheureux! Je ne veux pas qu'il le fasse ! . . . Non ! non ! cela ne sera pas !

— Allez donc le lui dire à lui-même, fit Tal vanne gravement.

Elle fit un geste d'impitoyable résolution et dit :

— J'y vais.

— Prenez garde !

— Croyez- vous que rien puisse m'arrêter!

Déjà elle courait dans le couloir. Il la suivit, épouvanté de la lutte qu'il prévoyait. Un petit salon précédait la chambre, dans laquelle le blessé agonisait. Elle s'y arrêta haletante et, debout, devant la porte, attendit. Dans la pièce voisine, on entendait le pas de Rameau et le tintement des fioles remuées. Un frémissement d'impatience agita la jeune femme :

— Que lui donne-t-il? murmura-t-elle. 11 est en train d'engourdir sa raison, d'endormir sa conscience... Il faut que je lui parle... Il le faut!...

Elle avançait la main, lorsque la porte s'ouvrit et Rameau parut. A sa place, au chevet du blessé, Talvanne se glissa, laissant la femme et le mari en présence.

— Eh bien? interrogea-t-elle.

Rameau, les larmes aux yeux, hocha tristement la tête, et avec une solennité funèbre :

— Il va dormir.

— Dormir, fit Conchita. C'est-à-dire mourir?

— Oui, puisque la science humaine est impuissante à le sauver.

— Et voilà cette science, dont vous êtes si orgueilleux! s'écria la jeune femme avec âpreté. Elle ne vous donne même pas les moyens de sauver un être cher! Et c'est à une telle incapacité, une telle

infirmité, que VOUS avez élevé un autel, sur les ruines de toutes les croyances ! Ah ! ah ! mourir ! . . . Tout le monde peut laisser mourir!... Dieu seul peut faire vivre !

Rameau , le front assombri , écoutait sans répondre.

Gonchita reprit :

— Avez- vous dit à votre ami qu'il fallait demander à Dieu de le sauver? Lui avez-vous dit que sa vie était en danger et qu'il était temps d'assurer le salut desonàme? Lui avez-vous offert de conduire un prêtre à son chevet? 11 est chrétien, il est croyant... Avez-vous pensé à tout cela?

— Oui,réponditRameau d'une voix lente et ferme.

— Alors qu'allez-vous faire?

— Je vais le laisser s'éteindre paisiblement.

— C'est ce que Tal vanne m'avait dit. Mais avezvous le droit d'agir ainsi?

— Je le prends.

— Vous allez le damner !

— Si Munzel paraît devant un juge suprême, il naura pas à redouter sa colère. Il a vécu honnête homme, il peut partir tranquille.

A ces mots Gonchita se dressa terrible et, l'horreur du criminel souvenir dans les yeux :

— Qu'en savez- vous?

Il la regarda avec étonnement. Mais elle, sans s'arrêter :

— Vous avouait- il tout? Avez-vous été mis au

courant des circonstances dernières de sa vie ? Vous affirmez bien hardiment, comme toujours.

Il fronça le sourcil et, avec un commencement de trouble :

— A-t-il eu cette confiance de vous dire, à vous, ce qu'il m'aurait caché à moi?

— Il ne s'agit point de ce qu'il a pu révéler, ou cacher, à nous ou à d'autres, répondit-elle résolument, mais de ce qu'il pourrait vouloir confesser à ses derniers moments. Ah ! je sais bien que, pour vous, libre-penseur, ces pratiques sont risibles. Mais, pour nous autres catholiques, elles sont capitales et décisives. Repoussez les secours de la religion pour vousmême, si vous avez cet égarement, à l'heure suprême; mais, de votre autorité, ne privez pas un de vos semblables de ce qui lui adoucira la fin de la vie, lui facilitera le passage de la mort et lui assurera l'entrée dans la béatitude éternelle. Vous n'êtes pas le maître de la conscience d'un autre, vous ne pouvez substituer votre volonté à la sienne, et, en vous livrant à une telle tyrannie morale, vous commettez un crime, entendez-vous, un crime monstrueux!

— Soit! J'en accepte la responsabilité. Si votre Dieu existe, qu'il me punisse et qu'il absolve mon ami.

— Vos blasphèmes sont effroyables, s'écria Conchita avec terreur , quand , si près de vous, est la mort I

— La mort, dit Rameau avec une tristesse pro-

fonde. Oui, voilà ce qui épouvante les cœurs, même les mieux trempés. Et cependant n'est-ce pas la fin de toutes les misères ? Ah ! pauvre être si cher, qui te débats et qui brûles dans les douleurs de l'agonie, on veut que je double ta cruelle torture physique d'une horrible angoisse morale. Alors que tu aspires à la cessation de ta souffrance, on me demande de la faire durer jusqu'à ton dernier soupir. Mais sois tranquille! Je n'y consentirai pas. Tu vas dormir, ami, et ce sera pour toi comme le commencement du repos. J'aurai pitié de ton agonie et, au lieu de la prolonger, je la ferai finir dans l'extase. Je ne sais pas ce que l'au-delà de notre vie te réserve, mais je t'aurai au moins procuré toutes les douceurs de l'heure présente. Je ne veux pas lire la terreur de l'inconnu dans tes yeux. Tu vas dormir, et quand tu te réveilleras, si tu te réveilles, alors tu comprendras combien je t'ai aimé !

En ce moment Rameau paruttransfiguré aux yeux de Conchita. La ferveur de son amitié resplendissait sublime sur son visage. Il eut, dans le regard, le rayonnement d'une foi presque divine. Pour celui qui allait mourir, il était prêt à endurer tous les supplices. Sa tendresse lui donnait une force morale que nulle puissance n'aurait pu vaincre. Il avait la certitude qu'il agissait pour le bien. Armé d'une telle conviction, un tel homme devait tout dominer.

Il fit un pas vers la chambre du blessé, Conchita

i76 LES BATAILLES DE LA VIE.

se jeta devant lui. S'il était résolu, elle était exaltée et leurs deux convictions allaient se heurter jusqu'au dernier instant. Elle comprit qu'il lui échappait et que sa cause était perdue. Un feu sombre s'alluma dans ses yeux, et menaçante, saisissant le bras de son mari :

— Écoutez-moi bien, fit-elle. Ce qui se passe entre vous et moi, est plus grave que vous ne pouvez le supposer. Il ne s'agit point d'un caprice de femme entraînée par une foi exagérée. Tl ne faut pas, vous m'entendez bien, il ne faut pas que celui qui va mourir rende son âme à Dieu sans avoir été absous de ses fautes. Il a à se repentir...

— De quoi est-il coupable ? Le savez-vous?

— Oui, je le sais!

— Et comment?

— Peu vous importe ! Je le sais I

— Alors confiez-le-moi.

Elle le regarda terrifiée :

— A vous ?

— Oui. Je pèserai, dans ma conscience, si la faute mérite le châtiment terrible de l'agonie que vous réclamez pour ce malheureux. Et, si cela est, je vous jure quevous aurez satisfaction. Allons, parlez maintenant.

Les lèvres de Conchita tremblèrent. Prise entre le soin de sa sécurité et le souci du salut de Munzel . elle fut sur le point de tout dire à son mari. Une pa-

leur mortelle décolora ses joues, ses yeux vacillèrent, comme si elle allait s'évanouir. La notion du réel lui échappa. Emportée dans une hallucination, elle ne vit plus autour d'elle qu'une obscurité funèbre, illuminée, d'instants en instants, par des langues de feu, et il lui parut que c'était l'enfer. Des clameurs effrayantes, alternant avecle Dies irœ, assourdirent ses oreilles. Puis, elle entendit distinctement des voix de démons qui lui criaient: « Ne parle pas ! Tu vas te perdre ! » Et des chœurs célestes qui répondaient au loin à ces clameurs sataniques et chantaient : « Dévoue-toi pour lui I Expie, pour qu'il n'ait pas à expier ! » AfTolée par cette vision, transportée par son exaltation, elle murmura :

— Eh bien! puisque vous le voulez...

Mais le sentiment de la conservation lui revint, l'horreur de l'aveu l'arrêta. Elle rouvrit les yeux, se vit seule avec son mari qui la regardait fixement, frémit et, se reprenant :

— Etes-vous prêtre, pour entendre une confession?...

Rameau eut un mélancolique sourire :

— Je nai rien à entendre, parce que vous n'avez rien à me révéler, pauvre folle. N'essayez pas plus longtemps de m'abuser, et cessez de vous tourmenter, comme vous le faites. Votre foi vous entraîne à des agitations excessives et vous êtes énervée par la tristesse qui pèse sur nous tous. Je le comprends.

ûS LES BATAILLES DE LA VIE.

e\ je vciis excuse autant que je vous plains. Calmezvous, remettez-vous, et laissez-moi à mon douloureux devoir.

Conchita ne répondit pas . Elle eut un rire nerveux qui résonna lugubre. Puis levant la main, comme pour attester le ciel :

— Vous ne voulez pas faire ce que je vous demande? Vous me refusez cette grâce?

— Oui ! parce que je suis plus sûr de l'humanité, au nom de laquelle j'agis, que vous n'êtes certaine de la divinité, au nom de laquelle vous parlez.

— Prenez garde ! vous me blessez au plus sensible de mon âme.

— Quand vous aurez réfléchi, vous me le pardonnerez.

Elle cria avec rage :

— Jamais !

Il dit froidement :

— Soit!

Et, comme une sourde plainte s élevait dans la pièce voisine :

— Excusez-moi : j'entends mon malade qui m'appelle, et voilà qui prime tout.

11 ouvrit la porte et, impassible, passant devant la jeune femme, il disparut. Derrière lui, elle resta un moment immobile, écrasée, puis se laissant glisser à genoux, elle murmura avec l'accent d'une invocation suprême :

— Mon Dieu ! Soigneur Dieu î Dieu tout-puissanl, ayez pitié de lui et pardonnez-moi !

Et elle resta la tête penchée vers le parquet, sourde à tout ce qui se passait autour d'elle, indifférente à tout ce qui n'était pas sa prière. Les heures s'écoulèrent, la nuit devint plus sombre, le silence se fit plus profond, et seule, devant la porte qui la séparait du mourant, elle continua son oraison.

Elle se souvint vaguement, plus tard, que Rameau était sorti un instant de lachambre, l'avaitcontrainte à s'asseoir, l'encourageant au calme, avec des paroles d'une gravité émue, que Talvanne était resté longtemps avec elle, sans dire un mot, respectant son recueillement, la regardant avec des yeux attendris et inquiets. Une sorte de demi-obscurité s'étendait sur tout ce qui avait suivi les terribles répliques échangées entre elle et son mari. C'était comme un rêve affreux, plein de déchirements et d'angoisses. Elle demeurait inerte, balbutiant des mots suppliants et attendant. Quoi? La mort inévitable du malheureux, qui râlait sur son lit trempé d'une sueur d'agonie. Quelle station, au pied de ce calvaire ! Et quelle expiation des heures criminelles !

Mais, quand elle retrouvait un peu de force intellectuelle et se reprenait à penser, elle n'avait pas un instant de doute. En face de ce mystère effrayant, devant ce gouffre sombre, dans lequel allait disparaître celui sur qui elle pleurait, nulle défaillance

de sa foi ne la jetait dans les épouvantes de l'incertitude. Ellepuisaitdanssesméditationsune assurance nouvelle et concevait l'espérance plus ferme que lous ceux qui auraient avoué, regretté leurs fautes avant de mourir, devraient, dans l'éternité, se retrouver, un jour. Cette idée alimentait son amer regret de voir celui qu'elle perdait expirer, sans qu'il fût en état de grâce. Et plus sa conviction était forte, plus son désespoir était grand. Alors, courbant la tète, bien bas, avec toute l'humilité qui était en elle, du fond de l'âme, elle implorait la clémence divine et tâchait, àforcede supplications, d'obtenir le pardon du coupable.

Yers deux heures elle sentit qu'on lui touchait l'épaule. Elle leva le front et vit Talvanne, pâle et grave, devant elle. Elle l'interrogea du regard. Il baissa la tête avec tristesse. Elle balbutia :

— C'est fmi?

Il répondit :

— C'est fmi.

— Sans souffrir?

— Sans souffrir.

— Sans se douter qu'il mourait?

— Sans s'en douter.

Elle hésita, puis un peu bas :

— Quelle a été sa dernière parole?

— Il était assoupi, il s'est réveillé, il a regardé ^ctremari, qui essayait de lui faire boire une polio

calmante, il a souri, comme s'il sentait un grand bien-être, puis en murmurant : «Comme tu es bon I >: il a expiré.

Elle dit avec amertume :

— Ainsi, son dernier mot même a été pour lui ! Elle marcha vers la chambre et en franchit le

seuil. Rameau assis auprès du lit se leva et, du geste, lui montra Munzel les yeux fermés, livide, comme si tout le sang de son corps eût coulé par l'horrible blessure. Il ne dit pas une parole à la jeune femme, pour ne pas troubler sa pensée ; il se retira dans la pièce voisine, pour ne pas gêner sa piété. Elle se laissa tomber à genoux et récita la prière des morts, puis, arrachant de son cou une petite croix d'or qui ne la quittait jamais, elle prit les mains de Frantz,les joignit, entre leurs doigts plaça l'emblème sacré et, calmée, elle se tourna vers Talvanne qui attendait :

— Promettez-moi qu'on l'ensevelira ainsi.

— Je vous le promets.

— Merci.

Elle eut alors une détente de tous ses nerfs et, s'appuyant au bras de ce fidèle ami, elle se laissa aller à pleurer. Les larmes coulaient brillantes sur son visage. Pas un cri, pas un soupir ne sortait de sa bouche, et ce désespoir silencieux était saisissant. Au bout de quelques minutes, elle reprit possession d*eUe-même, essuya ses yeux rougis:

itè LES BATAILLES DE LA VIE.

— N^ous croyez que c'est lui que je pleure? ditelle brusquement en montrant le mort qui, sa croix dans les mains, paraissait prier. Eh bien, vous ^ ous trompez. Il est tranquille maintenant, il est heureux. Les larmes que je répands c'est sur moii^ieme .

Et comme Talvanne l'observait^ effaré, craignant qu'elle ne fût devenue folle, elle agita la tête :

— J ai mon bon sens, n'ayez pas peur, mais je prévois. J'ai consenti, moi chrétienne, à épouser un athée et j'en dois être punie. Voyez comme tous ceux qui ont approché cet homme, ont été frappés. Ma mère m'a été enlevée : souvenez-vous de ce que je vous ai dit à son lit de mort. Munzel s'en va à son tour. C'est moi maintenant qui vais partir. Talvanne, autour de lui l'impie a tout corrompu de son mortel poison. Craignez aussi pour vous î

Toute noire, elle se dressait, à deux pas de cette couche funèbre, effrayante, prophétique. Elle étendit le bras dans un geste circulaire, comme si elle avait manié la faulx de la mort et répéta :

— C'est moi qui vais partir.

Des larmes coulèrent de nouveau de ses yeux, et, regardant Talvanne avec une terreur suppliante :

— Quand je ne serai plus là, jurez-moi que vous n'abandonnerez pas ma fille, que vous l'aimerez et que vous ferez d'elle une chrétienne.

— Son père est un honnête homme, répondit

LE DOCTEUR RAiMEAU. 183

Talvanne, il saurait respecter votre volonté. Mais vous vivrez, chère enfant, et c'est vous qui nous fermerez les yeux.

Elle reprit avec une insistance pleine d'angoisse :

— Jurez; je ne serai tranquille que quand vous aurez juré !

— Eh bien ! s'il le faut pour vous tranquilliser : je le jure.

Elle poussa un soupir d'allégement et, se mettant à genoux près du lit, elle recommença à crier.

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