‹ Le docteur RameauChapitre 2 sur 2 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

— Eh bien ! comment va le petit?

— Oh ! beaucoup mieux, mademoiselle, grâce aux soins de voire bon et cher père, que le ciel conserve aux pauvres gens ! Voyez comme l'opération a réussi. . .

La femme qui parlait, grande, maigre, pâle, vêtue de noir, leva le bandeau qui couvrait le front d'un enfant qu'elle portait dans ses bras, et montrant les yeux encore rouges, mais sains dans leur limpidité azurée :

— Quand on pense qu'il aurait pu être aveugle ! Un pauvret, qui devra, comme son père, travailler pour vivre... Que serait-il devenu, sans le docteur qui nous l'a sauvé?... Aussi, mademoiselle, tous les matins et tous les soirs je prie le bon Dieu pour qu li' vous donne le bonheur.

— Priez- le pour qu'il conserve la santé k mon père.

La jeune fille effleura de sa main blanche la joue de l'enfant, abaissa doucement le bandeau et, avec un grave sourire, congédia la mère. Poussant une porte en lisière, un vieillard sortait, maintenant, du «abinet de consultation, courbé, l'air inquiet, regardant un papier, sur lequel étaient tracées quelques lignes hiéroglyphiques.

— C'est votre ordonnance? demanda la jeune fille.

— Oui, mademoiselle, répondit le vieux. Bien des choses, qu'il m'a ordonnées aujourd'hui, le docteur. Des traitements pour les riches, mais pas pour les meurt-de-faim comme moi ! . . .

— On va vous donner un bon de pharmacie...

— Les pharmaciens nous reçoivent bien mal, si c'était un effet de votre bonté, insinua le vieux d'un air contrit, de me remettre plutôt l'argent...

— Oui, pour aller le boire ! S-'écria, en sortant de la pièce voisine, une grosse femme en cheveux blancs, très rouge de visage et vêtue comme une gouvernante. Je vous connais, père Gillet, et ce n'est pas à moi qu'il faut raconter des histoires !... L'autre semaine, vous avez entortillé mademoiselle, elle vous a donné dix francs et, le soir, on vous a rapporté chez votre fille ivre-mort ! En voilà une façon de soigner votre catarrhe !...

— Si on peut dire ! soupira le bonhomme interloqué.

— Oui : c'est à dégoûter de faire du bien au^ gens... Il est vrai qu'on le fait pour soi et non pour eux!.. Sans ça!...

— Rosalie ! interrompit doucement la jeune fille., o

— Ya, Adrienne, je sais ce que je dis... Tenez, père Gillet, voilà votre boi:».. Et à une autre fois, mon brave homme.

Elle conduisit le vieux vers la porte. Là, il salua la jeune fille avec une mine humble et désappointée et, dans le couloir, on entendit le traînement de ses galoches sur les dalles de pierre^

Adrienne et Rosalie étaient restées en présence, dans le parloir lambrissé de chêne clair, autour duquel couraient des banquettes, polies par les stations réitérées des malheureux et des malades, qui venaient, deuxfois par semaine , à la consultation gratuite du docteur Rameau. Par la fenêtre, ouverte sur le jardin, le soleil printanier entrait, comme un flot d'or. Des parfums de lilas en fleur montaient doux et pénétrants, et les disputes des oiseaux, qui se poursuivaient dans les branches, éclataient joyeuses. Un engourdissant bien-être se dégageait des choses et, immobiles, les deux femmes, la vieille et la jeune, demeuraient absorbées par la tiédeur de Tair, par l'éclat de la lumière, et se laissaient aller à la doucaur de vivre

Elles furent rappelées à elles-mêmes par le bruit de la porte qui s'ouvrait, livrant passage à un vieillard vêtu d'un long pardessus, coiffé d'un vaste chapeau sous lequel se déroulaient de beaux cheveux blancs, encadrant une figure fraîche et riante.

— Ah! mon parrain, s'écria Adrienne joyeuse, en courant à lui.

Le docteur Talvanne prit la jeune fille par les épaules, la regarda tendrement, admira ses joues roses, ses yeux bleus, sa chevelure d'or, et l'embrassant :

— Bonjour, mignonne, tu vas bien ce matin?

— Gomme toujours, parrain.

— Fille de médecin, va, jamais malade! Comme on voit que c'est ton père qui te soigne ! Il est là, ton père?

— Oui, parrain. La consultation gratuite vient de finir. Papa est dans son cabinet avec M. Servant.

— Bon ! Je vais prendre la place de Robert et te l'envoyer. . . Tu veux bien ?

— Oui, parrain.

L'aliéniste poussa la porte rembourrée et entra dans le cabinet de Rameau. Assis devant un vaste bureau couvert de papiers, de livres, de fioles et de grandes éprouvettes contenant des liquides de couleurs variées, le docteur dictait des notes à son élève penché sur une table à côté de la fenêtre. Aussitôt le travail de la consultation terminé, les deux

hommes s'étaient remis à la tâche interrompue.

Robert Servant, maintenant âgé de vingt-huit ans, était un beau garçon brun, les yeux noirs, les cheveux frisés, la barbe en pointe, l'air sérieux et calme. Quant à Rameau, il eût été difficile de reconnaître en lui le grand homme à la carrure athlétique, à la tête de lion qui impressionnait si vivement par la lîôre originalité de son visage. Son large front dégarni était constamment barré par le pli fameux, mais ce pli n'indiquait plus la préoccupation ou la colère, il se creusait sous l'effort d'une pensée unique, toute de douleur et de tristesse. La rude chevelure, qui ondulait autrefois comme une crinière, avait blanchi et était devenue rare autour de la tête du savant. Son corps, cassé et amaigri, se voûtait dans son fauteuil. Seul, son regard, étincelant sous ses sourcils encore noirs, avait toujours le rayonnement du génie.

Il tendit à Talvanne sa main nerveuse et fine, et, d'un signe de tête, indiqua à son élève que leur besogne était terminée. Silencieusement le jeune homme se leva, plia ses papiers et se hâta vers la porte. Les deux amis demeurèrent en présence.

Seize ans s'étaient écoulés depuis les malheurs de la guerre et, comme si l'équilibre de la destinée heureuse de Rameau eût été rompu, à partir de cette année néfaste, la tristesse et le deuil étaient entrés dans sa maison. Après avoir langui, rongée par un

mal inconnu, malgré les soins dont l'avait entourée son mari, malgré sa résistance, car la mort 1 épouvantait, Conchita avait été rejoindre sa mère. Et Rameau, abattu comme un chêne sous la cognée du bûcheron, était resté, pendant plusieurs mois, en proie à une incurable misanthropie.

Cloîtré chez lui, ne sortant presque pas de son cabinet, hors de la vue des domestiques de l'hôtel, servi parla seule Rosalie, il avait vécu entre sa fille et Talvanne, pleurant la morte, et maudissant la science qui l'avait trahi. Jamais son matérialisme ne se montra plus violent que pendant ces premiers mois d'épreuve morale. Il ne se courba pas sous le poids qui l'écrasait, il se révolta, et son pessimisme déborda amer, comme s'il eût répandu à longs flots le fiel qui lui rongeait le cœur. Il en voulut à la nature entière du malheur qui l'atteignait, il en rendit responsables les hommes et lui-même. Il n'accusa pas Dieu : il n'y croyait pas.

Talvanne, avec une angélique douceur, qui eût dû faire soupçonner le ciel à Rameau, écouta les farouches imprécations de son ami, subit ses intolérantes sorties, accepta ses mutismes, souvent prolongés pendant des soirées entières. Il se fixa auprès de lui, constamment, indulgent comme un frère, et patient comme une femme. Il en négligeait les devoirs de sa profession. Quand on lui faisait des remontrances, il répondait brusquement :

— Le premierdevoir pour un ami,c'est de s'occuper de son ami. Tant que Rameau aura besoin de ma présence, le reste de rhumanité n'existera pas pour moi.

Et le grand homme le récompensait de son dé* ^'ouement en le rudoyant sans pitié. Il ne l'avait pas autant maltraité dans leur jeunesse, alors que ses violences éclataient, comme des éruptions de volcan soudainement provoquées, tumultueuses et fou< droyantes. Et ce que l'étudiant, aux cheveux blonds et au front lisse, supportait difficilement et non sans résistance, le membre de l'Académie de Médecine, au front ridé et blanchi, l'acceptait sans une réplique et sans un murmure .

Il sentait que ces épanchements furieux soulageaient le cœur ulcéré de Rameau. Lorsque le torrent des colères avait roulé, pendant une heure, le calme venait et, presque honteux de ses emportements, le grand homme essayait de se les faire pardonner par des délicatesses de pensées, des charmes d'expressions, dans lesquelles se retrouvait toute la rayonnante grandeur de son esprit. Il semblait faire des excuses moralement, et vouloir dédommager son ami des duretés subies, par la symphonie caressante de sa parole. Alors, c'était comme un beau soir d'été, après un orage, lorsque le ciel apaisé est d'un bleu plus doux, l'air rafraîchi d'une pureté plus suave, la verdure, lavée par les pluies, d une coloration plus éclatante.

Le bon Talvanne jouissait délicieusement de ces changements dont il comprenait toute la valeur, et H retrouvait du courage pour supporter les bourrasques à venir. Lorsque l'humeur de Rameau était trop impitoyablement chagrine, l'aliéniste recourait à un suprême et irrésistible expédient : il allait chercher la petite Adrienne et l'amenait dans le cabinet du docteur. Devant le visage naïf et pur de sa fille, la sombre fureur du père se fondait en une extase ravie. Instantanément, la voix âpre se faisait douce, les yeux mauvais s'illuminaient d'un rayon de tendresse, la bouche crispée se détendait en un sourire. Dans une étreinte, dans un baiser, toutes les exaspérations étaient oubliées.

La petite fille avait quatre ans, et, trottant à travers la vaste pièce, au milieu des livres, des dossiers et des ustensiles de chimie, elle apportait, dans le sévère logis, une gaîté chantante d'alouette. Sans elle, son père n'eût pas trouvé la force de supporter sa douleur. Elle le rattachait à l'existence, mais elle n'avait pas pu combler l'abîme creusé par la mort dans le cœur de Rameau. Cet homme, qui avait tant vécu par la pensée, sentait son esprit sans ressort et sans vigueur. Lui, qui avait tant travaillé, et avec une joie si complète, il était dégoûté du travail.

Il passait des journées entières, assis dans son fauteuil, non plus devant son bureau à creuser quelque problème scientifique, mais auprès ae sa

fenêtre, à regarder voler les nuages, qui balayaient le ciel dans la vaste étendue de la place des Invalides, ou à suivre des yeux les évolutions des soldats qui faisaient l'exercice à des heures régulières, tournant à droite, tournant à gauche, laissant retomber leurs fusils en cadence, au commandement bref des instructeurs. Lorsque la nuit venait, il quittait sa place et allait s'asseoir au coin de la cheminée, toujours silencieux et rêvant.

A quoi? Talvanne le savait et il se serait bien gardé de le lui demander, dans la crainte de provoquer quelque crise de colère. Sans trêve, l'époux songeait à la jeune femme morte, et maudissait la destinée qui la lui avait prise. Quand il parlait, poussé par le besoin furieux de s'épancher, c'étaient toujours les mêmes.récriminations : Pourquoi la mort de cette femme de vingt-huit ans, forte, belle, heureuse, utile ^lorsque tant de vieillards malheureux, languissants, ne tenant plus ni à personne ni à rien, n'achevaient pas de mourir? Quelle atroce injustice que cette loi de l'existence des êtres qui condamnait la jeunesse et la beauté, et épargnait la décrépitude et la sénilité ?

— Explique ça, toi, imbécile, criait-il rageusement à Talvanne, avec ton ordre admirable de la nature, tes causes finales et ta volonté divine ! Tire une solution acceptable de ce problème infâme et monstrueux : les jeunes mourant avant les vieux,

Ja débilité triomphant de la force ! Est-ce juste ? Et s'il y a un Dieu qui permet une telle iniquité, qu'en penses-tu de ce Dieu?

La plupart du temps le docteur ne répondait pas, baissait le nez, comme vaincu. Mais Rameau devenait quelquefois si pâle de son irritation insuffisamment débordée, que son ami se décidait à accepter la controverse, pour lui donner l'occasion d'épancher cette sombre fureur, dont la concentration aurait pu le tuer.

— Hélas! disait-il doucement, la vie est une. si courte épreuve que Dieu la compte pour peu de chose. En même temps, cette épreuve est si dure que ceux qu'il rappelle à lui doivent être considérés comme des élus. Tu sais bien que toutes les religions, le paganisme en tête, ont envisagé la mort comme une faveur céleste. Et, à ceux qui survivaient aux êtres chers, pour les consoler des déchirements de la séparation, elles ont donné l'espérance de se revoir un jour...

— Oui ! Dans de vagues Champs-Elysées, dans un paradis dont l'emplacement est indéterminé... Ah ! ah ! Aveuglement et tromperie ! clamait Rameau. Et sous quelle apparence se reverra-t-on ? Sous l'apparence humaine? Tu sais bien que de ce corps, voué aux vers du tombeau, il ne restera rien ! Alors à l'état de squelette ? Horreur ! Ne vaudrait-il pas mieux ne se retrouver jam^ais ! Non l

Tes prêtres ont beau mentir, cette forme exquise, adorée si tendrement, et qui s'offrait si radieuse et si belle, je ne la reverrai pas ! Ce sourire, qui me ravissait et où éclatait la joie de |vivre, ne rayonnera plus pour moi ! Ces yeux si doux, si brillants, si tendres, voilés de leurs paupières aux longs cils, je ne me sentirai plus réchauffé par leur regard ! La perte que j'ai faite est irrémédiable î Va, tu peux me parler des promesses de ta religion, j'ai le malheur de ne pas y croire ! Le corps de celle par qui j'étais heureux m'a été enlevé, le lien vivant qui l'attachait à moi a été rompu, et c'est fini : nous sommes séparés pour toujours !

Il était pris alors d'un attendrissement irrésistible qui faisait cet homme, si puissant et si vigoureux de corps, plus faible et plus irrésolu qu'un enfant. Talvanne le laissait pleurer, navré par le spectacle de cet anéantissement physique et moral; puis, quand l'accès était fini, il venait serrer la main de son ami, lui exprimant, dans une seule étreinte, toute la pitié et toute la tendresse de son cœur.

— Tu vois, disait Rameau, avec un douloureux sourire, tu as affaire au plus triste et au plus dangereux des fous ! Mesure ma tête, palpe-la, fais des observations craniométriques.Cela te servira, à toi qui penses encore à la science et qui continues à y croire !

Le calme revenu, il retombait dans son silence,

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et la journée ou la soirée s'écoulait sans nouvel ir cident.

Depuis son deuil, il avait défendu sa porte aux malades, cessé ses cours, et offert de donner sa démission. L'administration lui avait accordé un congé, mais ses clients n'avaient pas été de si bonne composition. Malgré les consignes sévères imposées aux domestiques, des parents, affolés par l'inquiétude, avaient forcé l'entrée de son cabinet pour lui demander la vie des êtres tendrement aimés. Il les avait repoussés avec fureur, retrouvant les violences de sa jeunesse pour leur exprimer l'implacable indifférence que lui inspirait maintenant l'humanité,

— Vous voulez que je sauve votre femme? disait-il. Je n'ai pas pu sauver la mienne ! Vous avez confiance dans mon diagnostic, dans mon expérience ! . . . Vous êtes plus hardis que moi. . . Aujourd'hui je ne soignerais pas mon chien, s'il était malade, tant je serais peu sûr de ne point le laisser mourir ! Allez-vous-en, la médecine n'existe pas 1 Adressez-vous à un charlatan, ou ne faites rien! Cela reviendra au même. Mais laissez-moi en repos ! Que m'importent vos misères, vos angoisses ou vos souffrances ! Finisse le monde! Il n'y aura pas grand mal, et la perte ne sera pas lourde !

Le bruit se répandit qu'il avait l'esprit dérangé, depuis la mort de sa femme. Et. de fait, on n'était pas loin de la vérité.

C^tte étrangeté d'humeur effrayait parfois Talvanne, qui avait une grande expérience des fous, et il était obligé de s'avouer que plus d'un de ses pensionnaires n'était pas plus bizarre que son ami. La répulsion profonde que Rameau éprouvait pour tout ce qui, de près ou de loin, se rattachait à une profession à laquelle il avait voué sa vie, était un symptôme très grave. L'aliéniste voyait s'écouler les mois, sans que jamais le docteur manifestât une curiosité quelconque de ce qui se passait dans le monde scientifique. Lui qui, autrefois, lisait traités, articles, thèses, publiés en Europe ou en Amérique, tout ce qui touchait à la médecine, iln'enlevaitmème pas la bande de la Gazette médicale placée, avec intention, sous ses yeux, par Talvanne.

Souvent, pour tâcher de faire jaillir une étincelle de ce foyer qui semblait éteint, l'aliéniste racontait des opérations nouvelles pratiquées à l'amphithéâtre de l'école, il décrivait des expériences tentées au la boratoire de chimie. Il épiait le visage de Rameau: il le voyait impassible, comme s'il n'eût pas compri ce dont il entendait parler. 11 comprenait cepen^ dant, car un jour que Talvanne monologuait, à propos d'un traitement nouveau du cancer, prôné pat les professeurs allemands de Berlin, il avait levé brusquement les épaules, et s'était écrié :

— Des ânes ! tous des ânes ! S'ils avaient employé les injections phéniquées sous -cutanées, ils au-

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raient eu de bien plus grandes chances de réussite i

— Tu dis ça. En es-tu sûr? avait répliqué vivement Talvanne, essayant de le piquer au jeu.

Mais Rameau, avec un sourire dédaigneux :

— Après tout, je m'en moque !

Et il avait été impossible de lui tirer une parole de plus. Son ami commençait à se demander si une anémie cérébrale n'avait pas enlevé à Rameau la faculté de penser, lorsqu'un événement imprévu rendit le grand homme à lui-même. J\P® Servant tomba malade et son état devint bientôt très grave. Talvanne averti avait tenu Rameau au courant de la situation. 11 lui disait :

— Je viens de chez AP® Servant, elle est moins bien qu'hier... Richardet, qui la soigne, a tenu à la voir deux fois aujourd'hui. . . Il ordonne telle et telle chose, mais n'obtient aucun résultat.

A l'annonce de la maladie. Rameau avait fait : « Ah ! » simplement, et chaque fois que l'aliéniste lui parlait de la femme sur laquelle il avait reporté toute la reconnaissance qu'il devait à son vieux maître, il hochait la tête avec tristesse. Talvanne un soir lui dit :

— Toi, dans un cas pareil, qu'est-ce que tu prescrirais?

Rameau eut un rire mauvais :

— Est-ce que je sais? Et puis^ àquoi ça serviraitil?

Comme son ami insistait, il lui coupa brutalement la parole :

— Tais-toi, tu me fatigues !

Il se leva, marcha à grands pas dans la pièce, comme pour se distraire d'une émotion qu'il était mécontent de ressentir, et, au bout d'un instant, se rassit ^t resta silencieux. Le lendemain, Talvanne monta très agité chez son ami et, sans s'asseoir même, donna les nouvelles : M"® Servant était considérée comme perdue, une consultation avait eu lieu dans la journée et le résultat avait été désolant. Les médecins ne savaient plus quoi faire, ils se jugeaien' impuissants et s'abandonnaient au hasard.

— Comme s'il y avait autre chose ! ricana Ranieau, sans même tourner la tête.

Cette obstination à se désintéresser d'une situation à laquelle il aurait dû prendre si grandement part, finit par irriter Talvanne. Il perdit patience et s'écria :

— Voyons, tu ne peux pas être devenu insensible au point d'écouter sans sourciller ce que je \iensde te dire. Il s'agit de la femme dont tu as adopté le fils... Elle porte le nom de ton vieux maître, de ton créateur, car, sans lui, que serais-tu?

— Peut-être un homme heureux !

— Rameau, s'écria l'aliéniste, tu as soufi'ert, tu souffres et tu souffriras encore : c'est le sort de tous les hommes. Mais vas-tu rendre des innocents res-

ponsables de ta douleur ? Yeux-tu faire peser sur tes semblables la rancune du malheur qui t'a frappé? Le spectacle du mal des autres soulager a- t-il le tien ? Je t'ai connu généreux et brave. Es- tu maintenant égoïste et lâche ? Me comprends-tu ? Quelles paroles faut-il que je prononce pour aller jusqu'à ton cœur? Une femme se meurt, en la sauvant tu peux acquitter une dette sacrée. Le veux-tu?

Un éclair jaillit des yeux de Rameau, deux larmes coulèrent sur ses joues qu'une rougeur vint colorer. Il se leva, ses épaules voûtées se redressèrent, sa tête agita sa rude chevelure et, avec toute sa vigueur retrouvée :

— Tu as raison, pardonne-moi, dit-il d'une voix ferme, j'y vais!

— Oh! c'est toi! Enfin! s'écria Tal vanne transporté de joie, en le serrant dans ses bras. Viens ! je te conduis !

Et, sans lui laisser le temps de réfléchir, l'habillant comme un enfant, l'encourageant par des paroles enflammées, il l'enleva dans sa voiture et l'amena au chevet de la mourante.

Le pacte que Rameau semblait avoir fait avec la mort, et auquel celle-ci n'avait été qu'une fois infidèle, mais bien cruellement, parut alors être redevenu plus solide que jamais. En trois jours, M""^ Servant renaissait à la vie et son sauveur était bien plus sauvé qu'elle. Par cette victoire, il avait repris

goût au combat contre la souffrance. Il avait été reconquis par le travail : à compter de cet instant, il ne devait plus lui échapper.

Une transformation se fit en lui, soudaine. On eût dit que, depuis de longs mois en léthargie, il se réveillait et recouvrait toute sa pensée pour concevoir, toute sa vigueur pour exécuter. Il reparut à l'École de Médecine et sa première leçon, qui avait attiré un grand concours d'étudiants, fut un triomphe. On était heureux de voir ce puissant esprit se ranimer et jeter des clartés plus vives. On fut, de nouveau, sous le charme. Son talent de parole s'était comme affiné. Ilétait moins viril, peut-être, quepar le passé, mais attendri d'une poésie mélancolique qui lui donnait un charme plus pénétrant. On y entendait récnner comme un écho de sa souffrance. Il avait connu l'extrême fin des joies et des douleurs humaines, et son génie y avait trouvé un développement complet.

On admirait Rameau, autrefois, et on le redoutait dans sa force et dans sa fierté. Maintenant, pour son incurable tristesse et sa mansuétude sans bornes, on l'aimait et on le vénérait. Sa fortune, alors considérable, car il gagnait ce qu'il voulait, devint un embarras pour lui et il s'ingénia à la dépenser, en faisant le plus de bien possible. Il avait fondé une clinique de chirurgie, où, de concert avec ses élèves, il opérait les pauvres gens. Une consultation gratuite

avait lieu, deux fois par semaine, à l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Rameau mérita le titre admirable de médecin des malheureux. Il suffisait de souffrir pour avoir droit à sa bienveillance, à ses soins. Et quels soins ! Les empereurs et les rois n'avaient pas autour d'eux de praticiens comparables à cet enchanteur qui engourdissait le mah terrassait la maladie, et enchaînait la mort.

Talvanne triomphant avait rajeuni. Ardent à poursuivre la cure qu'il avait faite, et dont il s'attribuait secrètement Thonneur, il aidait Rameau dans l'organisation de tous ses services charitables. Il administrait la clinique, en surveillait le fonctionnement, payait le loyer, les infirmiers, se chargeait de la partie financière de Finstitution et laissait à son ami la partie" scientifique.

— Moi, avec ma maison de santé, disait-il, je suis ferré sur la question matérielle, et on ne me met pas dedans! Toi, mon ami, tu n'y verrais que du feu. Raccommode des bras et des jambes, extirpe des tumeurs, ouvre des femmes en deux et recouds-les de telle sorte qu'elles soient plus solides après qu'avant, c'est ton affaire et vu y es sans rival. Chacun son département, nous marcherons supérieurement et nous enfoncerons l'homme au petit manteau bleu !

Et de rire, en se frottant les mains à s'arracher la peau, dans le paroxysme de son contentement.

Quelquefois, le soir, prenant la petite Adrienne sur ses genoux, il disait :

— Ton p(>re est un grand philanthrope. On lui dressera, un jour, une statue sur une place publique, commo à n'importe quel héros des grandes guerres, et il l'aura mieux méritée, ma fille, car il est plus beau do conquérir de la gloire en aidant les hommes à vivre qu'en les contraignant à mourir!

Mais si l'état physique et intellectuel de Rameau était devenu satisfaisant, son état moral laissait encore bien à désirer. Le docteur avait, en dépit de l'aiTectueuse sollicitude de son ami, malgré les absorbantes câlinerics de sa fille, des heures de morne tristesse. C'était surtout lorsqu'approchait l'anniversaire de la mort de celle qu'il pleurait toujours, que ses sombres humeurs devenaient plus farouches et plus menaçantes. Il était presque inabordable, en dehors des nécessités professionnelles. Enfin, la veille du jour fatal, il montait dans la chambre de sa femme, et, sans ouvrir les volets, comme dans l'obscurité d'un tombeau, il y passait vingtquatre heures enfermé seul, en communion avec la mort. Cette retraite funéraire terminée, il sortait de la chambre, plus pâle, plus voûté, les yeux plus rouges, mais avec une fermeté et un calme plus grands. Et il reprenait ses travaux, ses occupations, sa vie habituelle.

Sa maison, qui avait été si hospitalière, était rigoureusement fermée. A l'exception de quelques amis, nul n'y pénétrait. Les réceptions du samedi avaient cessé, jamais le grand salon ne s'illuminait, et les invités en cortège ne montaient plus les marches de pierre de l'escalier d'honneur. Tout était silencieux et sombre, et, sur le jardin, au premier étage, au centre de la façade, deux fenêtres restaient immuablement closes de leurs persiennes, comme les yeux pieusement fermés d'un mort.

Au milieu de cette tristesse et de cette misanthropie, la petite Adrienne grandissait, bien portante, vive et gaie, chantant ainsi qu'un oiseau perché sur le cyprès des tombes et qui gazouille, sans souci du deuil et des larmes, parce que le ciel est bleu et que le soleil rit dans la verdure. Son père l'adorait. Il la couvrait de son regard, semblant fouiller jusqu'au fond de cette âme qui s'éveillait, comme pour y deviner le secret de sa raison future. Serait-elle sérieuse ou futile, posée ou fantasque? Oh! surtout, serait-elle douce et croyante, ou bien intolérante et fanatique? Aurait-elle l'âme passionnée et ardente de sa mère et, dans ce siècle de foi chancelante, montrerait-elle Fardeur religieuse des époques disparues? Ou, et c'était là son rêve, offrirait-elle, à son père d'abord, plus tard à son époux, un cœur simple et tendre, se contentant d'aimer et d'être aimée sans vouloir réformer et proscrire ?

Il s'était impose la règle de ne jamais prononcer, devant cette enfant, un seul mot qui eût trait à la religion : pas de controverse, pas d'exposé de doctrine, une neutralité absolue. Il eût considéré comme un crime de glisser dans cet esprit, ouvert à sa parole et avide de l'entendre, une seule de ses idées. Il avait, sur ce point, des scrupules d'honneur.

Il faisait élever Adrienne ainsi que toutes les petites filles de son entourage. Elle allait, sous la conduite de Rosalie, à un cours où l'enseignement religieux était normalement développé. Et quand i 'enfant adressait à son père quelques questions relatives à l'histoire sainte, c'eût été plaisir d'entendre Rameau expliquer, avec une simplicité admirable, les poétiques légendes de l'origine du christianisme . Il lui racontait les choses, comme on les lui avait racontées à lui-même, dans son enfance, et il retrouvait, au fond de son souvenir, les sensations qu'il avait éprouvées. Après tant d'années d'incrédulité, ces impressions avaient encore laissé des traces dans sa pensée. Avec une rêveuse philosophie, il se disait que des croyances, dont les racines allaient aussi profondément dans l'imagination, étaient presque indestructibles. Et il embrassait doucement sa fille, dont les mains mignonnes caressaient sa barbe blanche, en achevant le récit de la fuite en Egypte ou du sommeil de Jésus sur le lac de Génézareth.

Il faisait ainsi l'admiration de Talvanne qui voyait,

avec une joie profonde, l'éducation del'enfanf suivre son cours régulier, sans qu'aucune difficulté se fût produite. Il appréhendait pourtant l'époque delà première communion. Comment Rameau accepterait-il, pour sa fille, cette cérémonie contre laquelle il s'était si souvent élevé, à cause de la confession qui la préparait? L'influence du prêtre, tenant à sa merci la volonté morale d'une jeune fille ou d'une jeune lemme, lui paraissait monstrueuse, et il avait toujours eu, en discutant cette importante question de la liberté de conscience, des emportements qui touchaient à la frénésie. Il se montrait intraitable sur ce chapitre là, alors qu'il faisait quelques concessions sur certains autres.

Il avait cependant laissé sa fille suivre le catéchisme. Quand elle parlait de son cours d'instruction religieuse, il ne sourcillait pas et il était impossible de se rendre compte de ce qu'il pensait. L'interroger eût été périlleux, en ce qu'on risquait d'éveiller ses susceptibilités, d'exciter ses préventions et de provoquer une tempête. Talvanne ne se sentait pas la hardiesse d'affronter de telles difficultés, et il laissait le temps passer, s'en rapportant à la modération inattendue du père et à la gentillesse captivants de la fille. Il se disait : « S'il y a du grabuge, je laisserai Adrienne en tête-à-tête avec lui. Et îe diable m'emporte si, dans cette lutte, ce n'est pas Fagîieau qui met le tigre à la raison. »

l:-: docteur ramsAo. 207

Pourtant, le jour solennel approchant, il devint nécessaire de s'occuper de la toilette de l'enfant. Rosalie se chargea de la commander. Pour Adrienne, c'était une importante solennité. Elle était, en même temps, toute pleine de la ferveur la plus profonde, à la pensée de s'approcher de la sainte table, et transportée de joie parce que, pour la première fois, elle allait mettre une robe longue.

Un soir, après le dîner, Talvanne et Rameau s'étaient retirés dans le cabinet du docteur, pour examiner des documents très curieux envovés d'Ailemagne, lorsque bruyamment la porte s'ouvTit et Adrienne, le visage rayonnant, entra habillée en communiante. Elle s'avança vers son père et son parrain, marchant à pas comptés, en faisant boufîer ses jupes, avec cette instinctive coquetterie des fillettes qui fait d'elles déjà de petites femmes.

— La couturière est venue m'essayer ma robe, s'écria-t-elle, alors j'ai voulu vous la montrer... Elle me parait bien. Mais si vous avez des observations à faire, dites...

Son contentement éclatait dans ses yeux, elle cherchait vaguement une glace pour s'admirer, mais, dans ce cabinet grave et sombre, il n'y avait pas de miroir. Talvanne inquiet avait, dès le premier instant, jeté un regard suppliant du côté de son ami, il l'avait ^Ti très calme. Lorsque Adrienne, dans l'élan de sa satisfaction, avait déclaré : Elle me paraît bien,

un sourire avait passé sur les lèvres sévères de Rameau, et, d'une voix adoucie, le père avait répondu ;

— Elle te va bien, mon enfant....

— Ah 1 Tant mieux ! fit la petite fille, en frappant joyeusement dans ses mains. Je veux être dans les plus belles, papa, pour que tu aies du plaisir à me regarder à l'église et que tu sois fier de moi...

— Prends garde, Adrienne, dit Rameau, en levant un doigt et en menaçant tendrement sa fille, voilà que tu pèches par orgueil."

L'enfant rougit. En un instant, toute son exubérance tomba et, avec une tranquillité voulue :

— Tu as raison, papa, mais ce n'était pas par vanité que je parlais, c'était par grand désir de te plaire.

Elle alla à Rameau, lui prit doucement la tête entre ses bras, ce qui mit la barbe de neige du père sur la blanche mousseline de la robe de communiante, elle l'embrassa et, faisant la révérence, avec un éclat de rire qui emplit la triste pièce d'une soudaine gaieté :

— Mes beaux messieurs, votre très humble servante !

Et elle partit aussi vite qu'elle était venue. La porte refermée, les deux hommes s'examinèrent; en une minute, un monde de pensées fut échangé entre eux. Sans pouvoir résister au mouvement d'expansion qui Tentraînait, Talvanne se pencha vers son ami et, lui serrant les mains :

LE DOCTEUR R/.MEAU. 209

— ' Tiens ! Tu es un brave homme !

— Est-ce que cela t'étomie? demanda Rameau,

— Non, dit doucement Taliéniste. Mais je sens que tu fais sur toi-même un effort, pour complaire à cette petite, et moi, qui l'aime comme si elle était ma fille, je t'en remercie.

Le docteur releva son front penché et, regardant son ami fixement :

— Que craignais-tu donc de moi?

— Ecoute, dit Tal vanne avec précaution, ne te fâche pas de ce que je vais te dire, mais je t'ai connu si intolérant...

— Intolérant, soit! interrompit-il avec force. Mais comment pourrais-je f être avec ma fille?

Il resta silencieux, puis, d'une voix émue :

— Froisser ce jeune cœur qui s'ouvre si frais, si confiant, jeter une ombre sur cet esprit si pur et si tendre? Quel monstre serais-je? Oh ! non ! Si quelque religion est supportable, c'est celle d'un enfant qui se sent attiré tout naturellement vers le ciel. Si une prière est sacrée, c'est celle qui tombe d'une bouche naïve. Qu'importe que la croyance soit vaine, si elle fortifie ce cœur et éclaire cet esprit? Toute prière est bonne, si elle est inspirée par l'amour et la charité. Le soir, quand j'entre dans la chambre de ma fille, à l'heure où elle va s'endormir, je la vois croiser ses petites mains, je l'entends murmurer d'uno voix douce : « Mon Dieu, accordez -moi la sagesse, pour

210 LES BATAILLES DE LA Vie.

que papa n'ait pas de reproches à me faire et que je le rende heureux... Donnez-lui la santé ainsi qu'à mon cher parrain. » Eh bien! Talvanne, pour rien au monde je ne voudrais que mafiHe ne crût pas, et ne priât pas... Il me semble qu'elle serait moins bonne, moins douce, moins pure. Laissons la philosophie aux hommes ; qu'ils discutent et qu'ils élucident, mais gardons-nous d'enlever la foi aux femmes... Nous y perdrions trop!

Et comme son ami le regardait avec un étonnement profond :

— Oui, je devine àquoi tu penses. Tu te demandes comment j e me montre si libéral avec ma fille , ayant été si autoritaire avec ma femme, au risque de lui causer tant de chagrin. C'est que, vois-tu, la situation était toute différente. Gonchita ne se contentait pas de croire et de prier, elle voulait me contraindre eu croire et à prier comme elle. La liberté pour elle ne lui suffisait pas, elle voulait m'enlever ma liberté, à moi. Son prosélytisme tournait à l'oppression, et, lorsque je ne lui demandais d'abandonner aucune de ses croyances, elle prétendait m'obliger à renier toutes mes convictions. Entre elle et moi, il y a eu lutte, et, pour ma dignité d'homme, pourmon autorité intellectuelle, il m'a fallu résister. Mais je n'ai jamais essayé d'abuser de ma victoire. Et, c'est aujourd'hui une consolation dans ma peine, je n'ai fait aucun effort pour affaiblir son zèle. J'ai seule-

ment repoussé ses tentatives contre mon indépendance, et ce n'a pas été sans déchirement. Tu sais que j'èiais prêt à de bien grandes concessions : tu me les a vu faire. Mais brûler tout ce que j'avais adoré, c'était exiger de moi une capitulation déshonorante, et quelque grand que fût mon amour, il ne pouvait m'imposer une telle dégradation. J'ai beaucoup souffert silencieusement, car je n'aurais point voulu laisser soupçonner, même à un vieil ami comme toi, les désaccords qui troublaient mon repos. L'affection que j'avais pour ma femme n'a pas été affaiblie par ces souffrances. Je l'ai plainte, quand je la voyais blessée de n'avoir pu triompher de ma résistance. J'ai redoublé de tendresse pour elle, afin de lui faire oublier, si c'était possible, les déconvenues que lui valait chacune de ses tentatives. Et je vais aller bien plus loin : je n'aurais pas voulu qu'elle partageât mes idées. Si elle avait été libre-penseuse, je ne l'aurais pas aimée : elle m'aurait semblé une sorte de monstre, toute sa féminité aurait disparu, et je me serais détourné d'elle avec horreur. Il est nécessaire que la femme croie. La foi est une occupation pour son esprit, une force pour son cœur, et enfin une grâce touchante pour toute sa personne. Et si la société future connaît la femme athée, je plains ceux qui auront pour mère, pour épouse ou pour fille, cet effroyable produit de notre progrès scientifique. Je veux x\drienne heureuse et, par con-

séquent, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour qu'elle eût les idées qui facilitent le bonheur. Elle pensera, elle verra, comme la moyenne éclairée et sage des jeunes filles de ce temps-ci. Elle ne se distinguera que par sa beauté, puisque la nature la lui a donnée, et par son intelligence, puisque nous nous employons, toi etmoi,àla lui développer. EUeaura la simplicité, la droiture et la bonté. Qu'avec cela elle se marie à un honnête homme, et je pourrai m'en aller sans inquiétudes, dans le néant, comme c'est ma conviction, ou dans l'éternité, comme c'est sa croyance.

Talvanne avait écouté cette déclaration, si cu^ rieuse venant d'un tel homme, avec un intérêt plein d'émotion. Il admirait la hauteur de vue philosophique avec laquelle Rameau, mesurant la portée destructive de certaines idées sur certains esprits, prétendait limiter, pour la femme, le domaine des conquêtes intellectuelles. Il voulut le pousser à formuler plus complètement sa conclusion et, avec une malicieuse bonhomie, il dit :

— Pourquoi ne veux-tu pas que les femmes soient aussi éclairées que les hommes? Si tes idées sont bonnes, pourquoi ne pas les en faire profiter? Je ne comprends pas tes restrictions. Le bien est absolu, et s'il est enviable pour l'un, il l'est aussi pour l'autre. Alors tu veux réduire les femmes en une sorte de servitude morale? Pourquoi?

Rameau hocha la tête :

— Parce qu'avec les femmes tout ce qui n'est pas utile est nuisible. Il n'y a pas de moyen terme. La libre pensée conduirait directement la femme à la licence des mœurs et, de là, au vice. La liberté est un trop lourd fardeau à porter pour elle. Il faudrait, pour la rendre apte à en jouir, changer toutes ses conditions d'existence qui sont l'infériorité et la dépendance. Elle n'y gagnerait pas et l'homme non plus. Il n'existe pas, au point de vue social, d'égalité entre l'homme et la femme, il n'en peut exister. Laissons-la donc à son rôle de soumission, de douceur et de grâce. C'est par là qu'elle triomphe. Ne changeons rien à son destin, car nous ne serions pas sûrs de l'améliorer.

— Mais cependant il a existé des femmes qui, par l'ampleur de leur intelligence, se sont montrées dignes de toutes les libertés. Ainsi, sans remonter bien loin, dans la politique M""^ Roland, dans la littérature M"® de Staël, et enfin, tout récemment, George Sand...

— Eh ! Tu confirmes mon raisonnement, interrompit Rameau avec vivacité : c'étaient des hommes. Il y a des erreurs dans la nature, vois-tu bien, et les sexes sont, quelquefois, mal appropriés!... Si ces exceptions géniales devaient être la règle, il n'y aurait plus qu'à paraphraser le mot du grand caricaturiste et, en parlant de ces femmes supérieures, nous écrier : Dieu garde nos fils de leurs filles 1

Talvanne se mit à rire, et ne poussa pas plus loin la controverse. Il était, ce soir-là, trop bien d'accord avec son ami. Ils restèrent, au coin du feu, à fumer et à causer, puis l'aliéniste regagna Vincennes.

Quelques semaines plus tard, Adrienne fit sa première communion. Son père et son parrain l'accompagnèrent à l'église. Elle eut l'honneur de prononcer publiquement le renouvellement des vœux du baptême, et rien, dans cette solennelle journée, n'assombrit son bonheur.

Peu à peu, elle devint une petite femme et commença à participer aux bonnes œuvres du docteur. Elle avait été placée à la tête du vestiaire et de la lingerie, annexes providentielles de la consultation gratuite. Avec la vieille Rosalie, elle préparait les langes, les draps, les serviettes, les chemises. Elle était en relations constantes avec les grands magasins de Paris, pour obtenir au rabais des vêtements de pauvres. Elle confectionnait de petites brassières en laine, et taillait des bonnets, des sarraux, des camisoles qu'elle envoyait coudre à l'ouvroir des sœurs. Une administration complète lui était dévolue et elle s'en acquittait avec un ordre, une activité et une satisfaction qui faisaient plaisir à voir. Elle prenait de l'autorité sur les gens et, avec un petit air capable et résolu, réglait, ordonnait, réprimandait, tenant parfaitement son personnel en main.

Souvent, le matin, Talvanne venait assister aux

LE DOCTEUR RAMEAU. 2î5

distributions de sa filleule. Il s'installait aans un ccin de la salle d'attente par laquelle défilaient les malades, les souffreteux, et restait en extase devant le ferme aplomb et la 'bonne grâce souriante de cette gamine. Elle approchait cependant de ses seize ans et, à force d'être une petite fille, elle devenait une demoiselle. Sa beauté se développait avec une surprenante splendeur. Et Tal van ne n'était pes seul à s'en apercevoir et à l'admirer.

L'élève de Rameau, Robert Servant avait, depuis longtemps, changé d'attitude vis-à-vis de son amie d'enfance. Il ne plaisantait plus, ne riait plus, ne compagnonnait plus avec elle, librement comme autrefois. Il 'se tenait sur la réserve, plus gi-ave, mais non moins empressé. Quand il arrivait de l'hôpital de la Charité, où il était interne, pour se mettre aux ordres de son maître, il apportait toujours un petit bouquet de fleurs à Adrienne, mais il ne l'embrassait plus ainsi que par le passé. Il lui serrait seulement la main, et la pression de ses doigts était aussi tendr.^ que le baiser.

C'était un garçon très remarquable, lauréat de tous les concours et en passe d'enlever rapidement son agrégation. Il tenait de Rameau un goût très vif pour la chimie, et il avait déjà fait, dans l'ordre microbien, des observations intéressantes. Habile chirurgien, il préférait cependant la médecine, dont le cnamp plus vaste offrait à sa curiosité des décou-

vertes plus nombreuses à tenter. Etant sans fortune, orphelin, sa mère ayant succombé à la maladie contre laquelle Rameau la défendait depuis tant d'années, il n'avait rien à attendre de personne. Mais il était vigoureux, raisonnable et travailleur. If avait foi en l'avenir, et suivait résolument sa voie.

Son maître d'ailleurs la lui aplanissait, car dans le domaine médical il était tout-puissant. Lorsqu'il faisait une opération à un malade riche, il amenait Robert avec lui et le laissait, pour renouveler les pansements et veiller sur les complications possibles. Ces missions de confiance étaient fort lucratives, et les finances du jeune docteur s'en trouvaient bien. Chez Rameau il était chez lui, ayant été, pour ainsi dire, élevé dans la maison. Talvanne le prenait encore quelquefois par l'oreille, comme quand il était petit, et il n'y avait pas bien longtemps que la vieille Rosalie ne le tutoyait plus. R vivait à l'ombre de la grande célébrité de son maître, dans son intimité laborieuse et familiale. Et il avait autant d'admiration que de dévouement pour le grand homme auquel il devait tout. Il se serait fait écharper pour le défendre. Mais peut-être eût-ce été le père d'Adrienne, encore plus que le maître vénéré, auquel il eût donné sa vie.

Un amour profond, pur, inaltérable, une de ce^ tendresses d'enfance qui durent toute la vie, emplissait son cœur. Si on lui avait demande depuis queind

il aimait la jeune fille, il aurait été embarrassé pour répondre. Il aurait dit: «Je l'ai toujours aimée. Je ne me rappelle pas avoir jamais senti mon cœur vide de cette affection. Depuisquemesyeuxsontouverts, je la vois et je la trouve charmante. Il me serait impossible de comprendre la vie sans elle et, si la fatalité voulait qu'elle disparut, je n'aurais plus qu'à la suivre, car pour moi le monde serait désert. » Il n'avait pourtant jamais prononcé une parole qui pût faire soupçonner à la jeune fille qu'il l'aimât. La nécessité d'un aveu de sa tendresse ne s'était point présentée à son esprit. A quoi bon lui parler? Ne devait-elle pas le comprendre sans qu'il s'expliquât? Sans qu'elle lui eût fait aucune promesse, il était d'avance sûr d'elle. Il n'admettait pas qu'elle pensât à un autre que lui. Il avait une confiance et une quiétude parfaites, et il vivait heureux dans cette demeure triste, sombre et silencieuse, la trouvant gaie, sonore et rayonnante, parce quïl y entendait la voix, parce qu'il y voyait le sourir • d'Adrienne.

Dans le cabinet de Rameau, Tal vanne s'était assis au coin de la cheminée, se chauffant au feu qui brûlait toute l'année, même lorsqu'au printemps les fenêtres étaient ouvertes. Le docteur avait accueilli son ami d'un signe de tête et s'était replongé dans la lecture d'un rapport. Il prit quelques notes au crayon sur les marges, puis repoussant les papiers, il fit pivoter son fauteuil sur un pied, regarda la pendule et dit :

— Déjà midi!

— Oui. Et combien as-tu vu de malades?

— Une douzaine. Il faut que je m'habille avant le déjeuner, car je suis d'examen aujourd'hui à l'École. Donne donc un coup de sonnette.

Talvanne appuya sur le bouton électrique qui se trouvait à portée de sa main, et, comme si tout ce que pouvait désirer Rameau était prévu et réglé à l'avance, Rosalie entra portant sur ses bras une re-

dingote, un gilet et une cravate. Le docteur ne souffrait pas qu'un serviteur autre que la vieille femme de charge s'occupât de sa personne. Elle était dressée à le soigner, connaissait ses habitudes, ses manies, prévoyait ses occupations, et savait fort bien entrer dans son cabinet et interrompre son travail, pour lui rappeler qu'il s'oubliait, avait telle et telle chose à faire, à telle heure déterminée, et qu'en conséquence il fallait qu'il s'en allât. En temps ordinaire, elle était silencieuse, comprenait à demi-mot et répondait sobrement. Pour tout cela, Rameau aimait son service.

Elle posa les habits sur un fauteuil, ouvrit un meuble en forme de crédence, qui contenait une toilette, meuble indispensable dans un cabinet de médecin, et prépara, sans prononcer une parole, tout ce dont son maître avait besoin. Elle prit sur le divan la grande robe noire, en forme de froc, qui servait à Rameau de vêtement d'intérieur, et sortit.

Le docteur, en bras de chemise, se lavait les mains. Talvanne s'approcha de la fenêtre et, s'accoudant à la barre d'appui, il regarda dans le jardin. Robert et Adrienne. aussitôt réunis, y étaient descendus et, côte à côte, se promenaient lentement au bord de la pelouse de fin gazon anglais, au soleil, dans un bien-être délicieux. Ils causaient. On n'entendait pas leurs paroles, mais à la gaité de leur sourire, à la vivacité de leurs regards, il était aisé

de comprendre qu'ils se trouvaient heureux ensemble. Le temps passait pour eux rapide et charmant, le long de ces bosquets embaumés, pleins de la chanson voltigeante des oiseaux. Talvanne les suivait dans kur marche, devinant le plaisir qu'ils goûtaient l'un près de l'autre, et jouissait profondément de leur bonheur. Il se retourna, vit Rameau habillé, d'un signe il l'amena à la fenêtre, et lui montrant le jeune couple qui poursuivait sa promenade :

— Vois, dit-il. Ne les juges-tu pas bien assortis?

Rameau resta silencieux. En un instant, son esprit avait évoqué un autre tableau. Comme cadre, toujours le même jardin, mais non plus en plein soleil : la nuit descendait et l'ombre s'épaississaiv entre les massifs odorants. Un homme et une femme se promenaient aussi, d'un pas nonchalant, et causaient à voix basse : c'étaient Conchita et lui. Comme ils étaient confiants dans le présent et sûrs de l'avenir! Et cependant leur destinée s'assombrissait, les enveloppant, plus noire que la nuit, sans qu'ils eussent le pressentiment de ce qui se préparait pour eux de fatal.

Le docteur poussa un soupir. En serait-il de même pour ces deux enfants qui marchaient souriants et tranquilles? L'équilibre des chances favorables se ferait-il en eux, ou bien leur accord n'amènerait-il que tristesses et soucis? Depuis longtemps, dans sa

pensée, il les réunissait et voilà qu'au moment décisif il hésitait, pris d'une sourde inquiétude, comme s'il avait le pressentiment d'un malheur. Mais à quoi pouvaient servir ses craintes? Le malheur ne seraitil pas plus grand de les séparer maintenant que de les donner l'un à l'autre? Ne les avait-on pas laissés grandir dans cette union.de cœur, dans cette communauté de sentiments qui prépare l'amour? Ne s'étaient-ils pas sentis destinés au mariage? C'était cette certitude, cette sorte de possession morale, qui avaient donné tant de douceur à l'intimité de leur jeunesse. D'ailleurs, s'ils avaient à souffrir, ne seraient-ils pas moins à plaindre étant deux pour supporter le fardeau du chagrin? Et s'ils étaient favorisés d'une félicité sans nuage, n'en jouiraientils pas bien davantage, le bonheur de l'un se doublant du bonheur de l'autre?

Assombri, il s'éloigna de la fenêtre et, le front penché, marcha dans son cabinet. Talvanne étonné le regardait, ne comprenant pas sa préoccupation morose : tout n'était-il pas plein d'espérance et de joie dans lunion de ces deux jeunes gens si bien faits pour s'entendre?

— Qu'est-ce que tu as? dit-il. Il semblerait que le spectacle de cette jeunesse aimante, au milieu de ce jardin en fleurs, t'ait attristé? Ne veux-tu pas les marier? Alors il est grand temps de les prévenir, car voilà plus d'un an qu'ils se font les yeux doux. En-

foncé dans tes paperasses, l'esprit occupé de spéculations scientifiques, tu n'as peut-être rien vu, mais moi, qui suis un homme assez ordinaire pour m'intéresser aux plus simples choses de la vie, je puis t'assurer que Robert adore Adrienne et que, de son côté, Adrienne ne décourage pas Robert. Il a vingt-huit ans, elle dix-huit. Il est brun, elle est blonde. Il offre tous les caractères physiognomoniques d'un mésaticéphale très pondéré. Je crois que tu peux avoir confiance. Il la rendra heureuse.

— Il faut qu'elle soit heureuse. Ce sera ma dernière joie dans la vie. Tout pour moi est subordonné à cette enfant. Je lui parlerai, je désire apprendre d'elle le secret de son cœur. Je causerai aussi avec Robert. Et si ce que tu crois est vrai, eh bien! nous les marierons, et nous nous verrons revivre dans leurs enfants.

— Pas trop de délais, n'est-ce pas? Ils n'ont point à faire connaissance. Il n'est pas une pensée de l'un qui soit étrangère à l'autre. On pourra donc abréger les formalités.

Rameau redevint soucieux, et d'une voix assourdie par l'émotion :

— Il va falloir que je rassemble tous les actes nécessaires. Mon contrat de mariage, l'extrait de naissance de ma fille... Ces papiers sont enfermés dans un petit meuble, dont ma femme avait la clef et qui est dans sa chambre. Tu sais que je ne pénètre dans

cet appartement, si plein pour moi de souvenirs poignants, qu'un jour par an, à une date douloureuse. Je ferai l'effort de devancer l'anniversaire, et demain je chercherai parmi ces tristes souvenirs... Pour la première^ois, le repos des reliques sacrées sera troublé. Je ne crois pas avoir besoin de te dire combien cette espèce d'exhumation me sera pénible... Mais il le faut... je m'y résoudrai.

Ils n'ajoutèrent pas une parole et descendirent dans la salle à manger où déjà les deux jeunes gens les attendaient. Le déjeuner fut rapide et presque silencieux, puis Talvanne et Rameau partirent en emmenant Robert. Le soir l'aliéniste ne parut pas et le docteur dîna en tête-à-tête avec sa fille. Il l'examinait pendant le repas, étudiant, de ses yeux au regard divinatoire, les lignes de ce jeune visage qui respirait la santé, admirant les proportions de ce corps élégant et vigoureux.

Adrienne étonnée se demandait ce que signifiait cette inspection approfondie. Mais, trop respectueuse pour questionner son père, elle attendait patiemment qu'il lui donnât, lui-même, l'explication qu'elle désirait. Ce ne fut que remonté dans son cabinet qu'il se décida à parler. Il attira la jeune fille près de lui , sur un siège bas qui lamettait presque à ses pieds et lui prenant la main :

— J'ai eu ce matin avec ton parrain une importante conversation dont tu as fait tous les frais.

Et comme elle levait la tête avec une surprise un peu inquiète :

— Ne te tourmente pas, ajouta-t-il, tu sais que notre unique préoccupation est d'assurer ton bonheur. Tout ce que nous aurons imaginé, préparé ou souhaité comptera pour rien, si tu nous déclares que nos projets ne te satisfont pas.

Elle sourit, déjà au fait de ce que son père allait lui dire et, se levant à demi, penchée sur son épaule, elle l'embrassa tendrement.

— Tu viens d'avoir dix-huit ans, reprit le docteur, te voilà donc grande fille, et tu peux aspirer à une autre existence que celle qui s'est écoulée pour toi entre deux vieux pas souvent gais, comme Talvanne et moi...

Cette fois Adrienne ne put garder le silence et, avec une tendre vivacité, interrompant son père :

— C'est cependant ainsi que je désirerais continuer à vivre, dit- elle de sa douce voix, et je ne crois pas pouvoir être plus heureuse qu'entre mon cher parrain et toi.

— Tu ne seras certes pas plus aimée, reprit Rameau, car depuis que tu existes, nous avons tout subordonné à toi... Mais, mon enfant, nous ne serons pas éternels et la tendresse que nous t'avons vouée viendra forcément , un j our, à te manquer . Il faut donc que nous songions à ton avenir, et l'avenir d'une j eune fille, c'est le mariage. Oh! ne crois pas que ce soit

sans trouble que j'aborde cette question. . . Si, auprès de nous, tu t'es jusqu'ici trouvée heureuse, en toi nous avons rencontré le dernier attrait, la suprême consolation que nous gardait la vie. . . Cette maison, qui a connu tant do douleurs et de tristesses, par toi avait reconquis un peu d'animation et de gaîté. . . Tu en as été le rayon et le sourire... Aussi, je t'assure bien que la pensée d'abandonner toute cette joie à un autre nous a serré le cœur. Mais nous ne sommes pas assez égoïstes pour accepter que tu te sacrifies à notre bonheur, et nous voulons te donner un compagnon au bras duquel tu pourras marcher en toute sécurité.

— Ainsi vous pensez à vous séparer de moi?

— Non, ma chère enfant, car j'espère que celui qui sera ton mari ne me privera pas de ta chère présence... Mais, tu le sais, la femme doit suivre son époux et, quand tu seras mariée, si près de moi que tu sois, tu ne m'appartiendras plus comme aujourd'hui... Il y aura toujours, entre toi et moi, la pensée, le souvenir, ou l'image d'un autre.

Le docteur hocha la tête :

— Et peut-être me fais-je même, en ce moment, d'étrangesillusions: qui sait si déjà?... Oui, Talvanne prétend que ton cœur n'est plus à nous exclusivement et que tu aimes...

La main d'Adrienne trembla entre les doigts de hameau, une rougeur ardente colora son visage, et

elle demeura interdite, n'osant plus lever les yeux.

— Ce n'est pas un reproche que je te fais, chère petite, reprit le docteur. A peine est-ce une question que je t'adresse... J'ai pleine confiance en toi, et je suis sûr d'avance que, si tes regards se sont reposés avec complaisance sur quelqu'un, le choix fait par toi doit être tel que je n'aurai qu'à l'approuver...

— Oh ! mon père, j'en suis bien sûre î

Elle s'arrêta, un peu honteuse de la chaleur avec laquelle elle venait de prononcer ces paroles. Rameau sourit doucement, et la forçant à relever sa tête qu'elle tenait maintenant baissée :

— Ainsi, même les meilleures-et les plus franches ont leurs secrets? dit-il. Tu agitais dans ta petite tête des pensées que je n'avais pas soupçonnées? C'est Talvanne qui a été le plus clairvoyant : il ne s'est pas trompé à ton calme apparent, et il avait deviné ton roman... Voyons, conte-moi un peu cela... Car, à présent, je veux tout savoir.

— Oh! papa, c'est peu compliqué, et nullement romanesque. Peut-être même me suis-je forgé des illusions et ai-je rêvé toute seule, car jamais un mot n'a été échangé entre moi et celui dont tu me parles. . .

— Quel est-il?

Elle leva ses yeux bleus tranquilles et purs et dit avec calme, comme si aucun autre nom ne pouvait tomber de sa bouche :

— C'est Robert.

Rameau poussa un soupir de soulagement. Il n'avait point douté de ce que Talvanne lui affirmait ; cependant il éprouva une satisfaction profonde à eue sûr que Tépoux choisi par sa fille était celui qu'il lui destinait.

— Et tu l'aimes?

— Je n'ai fait que suivre ton exemple, répondit finement la jeune fille : tu le traitais comme un fils. J'ai pris du plaisir à le voir venir dans cette maison. Il était le compagnon de mes jeux quand j'étais enfant, il a été Tami de ma jeunesse, je l'ai toujours eu près de moi et, s'il devait s'éloigner, il me semble que j'en éprouverais un grand chagrin. Excepté mon parrain et toi, je ne connais personne d'aussi bon que lui. Quand j'avais des peines, il me consolait. Quand j'étais joyeuse, il en paraissait plus gai. Tout de lui m'a semblé généreux, délicat et tendrs et si souhaiter passer sa vie auprès de quelqu'un, c'est aimer, alors, oui, mon père, je l'aime.

Pendant quelle parlait, Rameau la regardait, l'écoutait, et le charme candide qui émanait d'elle le pénétrait délicieusement. Il ne chercha pas à analyser ses sensations, il les éprouvait exquises, et il s'y livra sans réserve.

— Et lui, demanda-t-il, crois-tu qu'il t aime? Te l'a-t-il dit?

— Non, mon père, mais j'ai deviné bien vite

quïl avait, auprès de moi, le même plaisir que je ressentais dans sa compagnie. Il a une façon de me parler, de me sourire, où son cœur apparaît tout entier. Lorsque sa mère est morte, tu t'en souviens, je suis allée la veiller avec Rosalie. Nous avons trouvé le pauvre Robert pleurant tout seul, car il n'avait pas du tout de famille à Paris. En nous voyant entrer, il a été si ému quïl ne pouvait prononcer une parole . Il m'a conduite dans la chambre de sa mère et il y est resté avec moi. Nous étions assis près de la fenêtre, sans parler, l'un à côté de l'autre. Mais, dans ses yeux, je lisais sa reconnaissance. Le soir, au moment où j'allais partir, il a pris une petite bague ornée d'une perle, la seule que M""^ Servant portât, et il me l'a donnée en disant : « C'est un des souvenirs les plus précieux que je possède de ma mère, car cette bague, elle l'avait déjà au doigt quand elle était jeune fille, et elle l'a gardée toute sa vie : acceptez-la, et ne la quittez jamais. » Sa voix tremblait, j'étais toute troublée, je ne voulais pas recevoir ce bijou, et cependant j'avais peur, en refusant, de lui faire du chagrin. Alors il m'a pris doucement la main et il m'a passé, lui-même, le cercle d'or au doigt. Il m'a regardée, triste encore, mais avec un sourire. Une larme est tombée sur la bague, et il m'a semblé que c'était le premier anneau d'une chaîne qui nous liait et que rien ne pourrait briser. Quand je suis rentrée, je t'ai montré la bague et je t'ai raconté com-

ment elle était en ma possession. Tu m'as embrassée, sans me dire de la rendre, et j'ai été bien heureuse, car j'ai compris, là, que tu ne désapprouvais pas l'affection que j'avais pour Robert. Pendant son deuil, tu l'as attiré encore plus que par le passé, et il n'a pas mis de résistance à faire de ta maison la sienne. Maintenant, je le vois tous les jours, nous nous promenons ensemble dans le jardin, nous causons, nous rions, et je suis si heureuse, que je me demande comment je pourrais l'être davantage.

— Ainsi, jamais un mot de lui, qui ait pu te faire comprendre ses espérances?

— A quoi bon? dit Adrienne avec sa belle et calme innocence, nous savons bien ce que nous avons dans le cœur, l'un et l'autre.

— Alors, tu es sûre de lui?

— Oui, mon père, comme il doit être sur de moi.

— Sans vous êtes jamais mis d'accord?

— Sans autre accord que celui de nos regards et de nos sourires.

— Alors, tu veux bien devenir sa femme?

— Oui, mon père, parce qu'il sera pour toi un bon fils, et que rien ne sera changé dans notre existence. Mon parrain aussi sera content, car il aime Robert. Oh! cela est facile avoir : il ne sait pas dissimuler. Et quand il désapprouve quelque chose, ou suspecte quelqu'un, on s'en aperçoit tout de suite à son attitude. Eh bien ! il a toujours fait à Robert la

môme figure qu'à moi, et il n'a jamais manqué une occasion de me parler de lui.

— Alors, tu as jugé qu'il t'encourageait?

— Oui, prtjîa, et j'ai été bien contente.

— Et moi , 'u ne t'es pas préoccupé de mon opinion?

Adrienne sauta sur les genoux de son père et, lui apportant aux lèvres son riant et frais visage :

— Oh ! toi ! Je savais que tu ne me refuserais pas ce que je te demanderais bien gentiment!

— Il y va cependant de la tranquillité de ta vie, dit le docteur gravement, et il ne faut pas se décider à la légère. Je crois, comme toi, que Robert est un bon et honnête garçon ; je sais que, comme médecin il est plein d'avenir. Mais si tu soupçonnais quelles difficultés imprévues peuvent surgir. L'existence est pleine d'embûches contre lesquelles on ne saurait trop se prémunir ! C'est la tâche des vieux parents qui, au prix de cuisants chagrins, ont acquis de l'expérience. Talvanne et moi, nous confesserons Robert... Et s'il est tel que nous Tespérons, s'il a les sentiments que nous lui prêtons, eh bien ! mon enfant, si cruel qu'il me paraisse de céder une partie des droits que j'ai sur ton cher petit cœur, je te confierai à lui, et tu seras heureuse!

Et comme Adrienne, les bras autour du cou de son père, le couvrait de baisers, dont une part seulement s'adressait bien à lui, le docteur doucement

LE DOCTEUR RAMEAU. 23i

éloigna sa fille et, avec un reste d'émotion qui faisait trembler sa voix :

— Maintenant, va, ma mignonne, et laisse-moi travailler. Dors paisiblement, afin que ton amoureux, demain, te trouvelesyeuxbrillantset les joues fraîches.

La jeune fille souhaita le bonsoir à son père et,^ le front rayonnant d'une joie tranquille, elle se retira. Resté seul, Rameau prit des dossiers sur son bureau et essaya de lire. Mais sa pensée était distraite, il ne réussit pas à la fixer sur son travail. Les lignes tracées sur le papier disparurent et, devant ses yeux, il vit un jeune couple marchant à pas légers, en murmurant de tendres paroles. A cette vue, son cœur se gonfla dans sa poitrine. Une sorte d'ivresse, qu'il ne connaissait plus depuis bien longtemps, vint le réchauffer et il lui sembla que la source des douces émotions, qu'il avait crue tarie à jamais en lui, s'ouvrait de nouveau jaillissante et féconde.

Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et pensa avec une sombre ironie que l'homme n'était jamais complètement dégagé des liens terrestres et que la joie ou la douleur trouvaient toujours en lui un terrain préparé pour leurs inépuisables semences. L'arbre frappé par la foudre et desséché par l'hiver ne reverdissait plus, son tronc pourrissait lentement et tombait en poussière pour faire corps avec la masse universelle. Après des années d'infécondité, il ne se

couvrait pas subiiement de bourgeons et de feuillages, sous la poussée d'une sève nouvelle. Et lui, tronc depuis si longtemps inerte, voilà qu'il retrouvait la faculté de sentir et, par conséquent, de souffrir. Il se voyait attaché par de puissantes fibres à des créatures vivantes et capable de s'intéresser activement, fiévreusement, aux péripéties de leur existence. Il s'était cru mort et il découvrait, plein à la fois d'horreur et d'un commencement de joie, qu'il vivait et qu'il pouvait sans doute encore ètreheureux. Car ne serait-ce pas une satisfaction profonde que d'assister à l'épanouissement de cette aimable fille €n une adorable femme? Ne se réchaufferait-il pas aux rayons de ce bonheur qui serait son œuvre? De petits enfants naîtraient, qui grandiraient sous ses yeux, et, aimants comme leur mère, l'entoureraient de leur douce tendresse. Un nuage passa devant ses yeux qui se mouillèrent de pleurs. Une voix s'éleva au fond de lui-même qui disait : « Tu es infidèle au souvenir de la morte. Tu t'étais juré de ne plus avoir une seule pensée qui lui fut étrangère. Son image devait être, devant tes yeux, unique, comme celle d'une divinité à laquelle tu aurais voué tout le reste de tes jours. Et voilà que tu profanes la solitude où elle était souveraine, et que ton cœur s'ouvre à de nouvelles affections, ton esprit à de nouvelles pensées. Tu auras joué, pendant quinze ans, la comédie du deuil inconsolable et, en un instant, tu vas re-

jeter tous tes voiles noirs, remplacer celle qui semblait, avec elle, avoir emporté ta vie. »

Mais son puissant esprit réagit contre ces impressions. L'homme, se dit-il, ne doit pas supporter plus qu'un certain faix de soucis et de douleurs et il y aurait ingratitude de sa part à se refuser aux compensations qui lui sont offertes. Que ma fille soit heureuse et que j'en éprouve une satisfaction profonde, quoi de plus juste? Si je ne devais pas endurer les tristesses et jouir des douceurs de la vie, à quoi bon m'avoir fait vivre? D'ailleurs, pensa-t-il avec un prompt retour à son amer pessimisme, peutêtre l'apparence de ce bonheur est-elle trompeuse, et qui sait si je ne suis pas réservé à des chagrins imprévus et plus cuisants?

Il rechercha alors tout ce que l'avenir pouvait bien lui préparer de déceptions et de malheurs. Il n'en découvrit pas de plus affreux que d'être privé de sa fille. Si, dans le changement d'existence quelle allait subir, Adrienne tombait malade et mourait, que deviendrait-il? Il ne put supporter la pensée du vide et de la solitude dans lesquels il lui faudrait vivre et, se levant, il se promena de long en large dans son cabinet pour distraire son imagination. Au bout d'un instant, il se sentit plus calme et reprit son travail.

Le lendemain, en arrivant à dix heures rue Saint- Dominique pour se mettre aux ordres de son maître.

Robert fut assez étonné de se voir barrer le chemin par Rosalie. Comme il s'apprêtait à questionner, la gouvernante ouvrit la porte du petit salon et le jeune homme aperçut le docteur Talvanne qui lisait un journal. L'aliéniste se leva vivement et, la main tendue :

— Rameau est occupé, dit-il, nous ne pouvons pas entrer dans son cabinet. iVssieds-toi, tu me tiendras compagnie en attendant. Qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans la médecine ?

— Mais, docteur, répondit Robert en souriant, je vous crois beaucoup mieux informé que je ne puis l'être...

— Pour les choses sérieuses, peut-être, mais non pour les choses futiles... Raconte-moi les petits potins de rÉcole... Est-ce qu'on n'y dit plus de méchancetés, est-ce qu'on n'y plaisante plus les maîtres?

— Oh! si!

— Eh bien! Va, je t'écoute.

— On dit que le professeur Gazan demande, maintenant, pour faire les opérations graves dont il a la spécialité, une année du revenu de son client, comme honoraires. Il a une agence très sérieuse qui le renseigne sur la fortune des malades et, comme l'autre jour le mari d'une dame, qu'il venait d'ouvrir et de recoudre très habilement, se récriait en déclarant qu'il n'était pas aussi riche qu'on croyait, Gazan l'a

interrompu en disant sévèrement : « Monsieur, vous avez une maison rue de Rivoli qui rapporte tant, deux fermes en Normandie qui rapportent tant, et tant de titres au porteur... N'espérez pas me tromper!... » L'autre, atterré, abaissé la tête et s'est exécuté.

— Rend-il l'argent quand l'opération ne réussit pas?

— Jamais ! le malade meurt, et Gazan ne rend pas !

— Vois-tu, mon garçon, ce sont des mœurs nouvelles, dit Talvanne. De notre temps, on ne connaissait pas ces façons-là. Autrefois on faisait de la science, aujourd'hui on fait de l'industrie médicale. L'important est de gagner de l'argent et, sous ce rapport, lu vas être satisfait : j'ai entendu Rameau parler d'une mission de confiance qu'il a à te donner... Tu partirais pour la Saxe et tu y resterais six mois. Tu aurais le loisir de préparer ta thèse d agrégation et tu serais princièrement payé. Voilà qui n'est pas à dédaigner !...

Talvanne aurait pu continuer longtemps sans être interrompu. Robert ne l'écoutait plus. Il était devenu très rouge, avait baissé les yeux, comme s'il redoutait de rencontrer le regard du docteur, et il examinait, avec une attention profonde, une fleur du tapis. La nouvelle, qui venait de lui être donnée, l'avait complètement étourdi. Depuis deux

236 LES BATAxLLES DE LA VIE.

mois, il n'était jamais sorti de chez lui, pour se rendre rue Saint-Dominique, sans se dire : « Je vais aujourd'hui prendre mon courage à deux mains et parler sérieusement au patron. » Parler sérieusement au patron signifiait, pour le jeune homme, avouera Rameau qu'il aimait Adrienne et obtenir qu'il la lui donnât pour femme.

Il partait, fermement résolu à affronter l'imposant regard de son maître. Après tout, la démarche étaitelle si pénible? N'était-il pas traité comme un fils par le grand homme? Certes! Pouvait-il douter de sa bienveillance? En aucune façon! N'importe! Il n'en étaitpas moins le grand homme et, depuis quinze ans que Robert le voyait tous les jours, il n'avait jamais pu s'habituer à ne pas trembler devant lui. Il n'ouvrait jamais la porte du cabinet dans lequel il savait trouver son maître assis à sa table de travail, sans ressentir une légère angoisse. Jamais il n'avait répondu à une question posée par lui, sans être troublé. Il voyait, en Rameau, un être d'essence supérieure, avec lequel il était difficile sinon impossible de se familiariser. Il aimait passionnément sa fille et il ne pouvait se résoudre à la lui demander en mariage.

Pendant que Talvanne lui parlait, il songeait : Qu'est-ce que cette fantaisie de m'envoyer à l'étranger, pendant six mois, sous couleur de me faire gagner de l'argent, quand il sait que je m'en soucie fort

peu, et de me donner du loisir pour préparer mon concours, quand il n'ignore pas que j'ai ici tout le temps nécessaire. Evidemment il s'est produit un incident que je ne connais pas et qui va modifier ma situation dans la maison. Mon maître veut m'éloigner. Peut-être a-t-il découvert que j'aime sa fille. Alors il ne voudrait donc pas me la donner? Si elle lui avait été demandée par un autre, et si la demande avait été agréée?

A cette idée, une sueur froide mouilla son front, ses mains s'agitèrent fébriles, et il eut des tintements dans les oreilles. Un sentiment de honte l'accabla en pensant qu'il avait levé les yeux sur la fille de son bienfaiteur, sans être sûr de se voir approuvé par lui. 11 se jugea indélicat et se trouva très malheureux. Si elle m'aimait, pourtant, se ditil. Ne pourrions-nous pas vaincre la résistance de son père ? Mais je paraîtrais faire une spéculation. Elle sera très riche et moi je suis pauvre. On m'accusera d'avoir abusé de l'intimité dans laquelle on m'a laissé pénétrer, pour memparer de ce jeune cœur si tendre, de cet esprit si simple.

Il souffrit dans son honnêteté. Et cependant il persistait à espérer qu'Adrienne l'aimait. Il se rappelait les grâces confiantes, les attentions affectueuses de la jeune fille. Se pouvait-il qu elle appartînt jamais à un autre que son ami d'enfance? Il se révolta : une colère grandissait au fond de lui. Pour-

238 LES BATAILLES DE LA VIiU.

quoi se sacrifierait-il? Pourquoi laisserait-il, en partant, le champ libre à un autre? Un flot de sang lui monta au visage, ses yeux se relevèrent hardis, il frappa résolument de son poing fermé sur son genou et, oubliant où il était et avec qui il était, il cria :

— Non ! Cela ne sera pas !

11 resta stupéfait en entendant Tal vanne lui demander :

— Qu'est-ce qui ne sera pas ?

Il regarda le docteur et, sortant tout à fait de son rêve, il reprit possession de lui-même.

— Tu parles tout seul? reprit l'aliéniste, en l'examinant d'un air moqueur. Ceci rentre dans ma spécialité. Verrais-tu des êtres imaginaires et t'entretiendrais-tu avec eux sur le ton de la menace ? Tr serais alors sous l'influence du délire de la persécution. Tu n'ignores pas qu'on en guérit rarement? En général, les altérations médullaires se produisent rapidement et le sujet devient gâteux... De même pour le délire des grandeurs... Sais-tu que plus les prétentions sont élevées, plus la marche de la maladie est rapide?... Un malade, qui se croit Napoléon ou Jésus-Christ, est moins guérissable qu'un autre, qui se croirait simplement Bernadotte ou saint Jean-Baptiste...

— Rassurez-vous, interrompit Robert en s'efl'orçant de sourire, je suis dans mon bon sens. Ou du moins je crois y être, reprit-il avec un peu d'amer-

tume. Je pensais simplement à ce séjour d'une demi-année en Saxe et je protestais contre l'idée qu'a eue mon maître de me l'imposer...

— Mais je ne crois pas qu'il te l'impose si tu n'en es pas satisfait, dit vivement Talvanne. Il m'a paru vouloir te faire une faveur...

— Étrange faveur que de m'éloigner de lui !

— C'est parce qu'il a confiance en toi quïl te charge d'un traitement difficile.

— Ne peut-il faire soigner son Allemand par un Allemand?

— Peste! C'est un archiduc !

— Eh ! quand ce serait un roi ?

— Diable !

Talvanne pinça les lè^Tes et se frotta les mains, ce qui chez lui était l'indice d'une agitation intérieure assez vive. Il se leva de son fauteuil et, baissant le ton, comme s'il voulait provoquer des confidences :

— Tu as donc des raisons décisives pour rester à Paris?

Robert regarda fixement l'aliéniste. Celui-là ne lui faisait pas peur. Il était amical pour lui, tendre pour Adrienne. N'y avait-il pas un coup du sort dans cette rencontre qui le mettait à sa portée, au moment précis où il était si important qu'il déclarât son amour. Se confiera Talvanne, c'était se confier à Rameau. Un quart d'heure après qu'il aurait

tout dit à Tun, l'autre serait instruit de l'affaire. El quel avantage, s'il n'était pas désapprouvé parle parrain ! Il aurait un allié très puissant pour défendre sa cause. Une chaleurbicnfaisante revint à son cœur. Sa tête se dégagea, il se sentit capable de discuter, de prier, de convaincre.

Pendant que Robert combinait ce plan et le jugeait admirable, Talvanne se disait : A quoi cet animal peut-il bien penser? Je lui porte le coup brutal d'un exil de six mois loin de sa bien-aimée, il prend feu, proteste, refuse de partir, et puis, quand il faudrait avouer, le voilà qui se replie sur lui-même et qui devient muet comme une carpe! L'occasion est pourtant belle pour se jeter à mon cou en criant : J'aime votre filleule, et je ne peux pas supporter ridée de vivre loin d'elle. Qu'on me la donne, ou je vais à l'hôpital et, au moyen d'une bonne piqûre anatomique, jeme procure un suicide glorieux, sous les apparences d'un martyre de la science. Mais voyez s'il parlera ! Et il prétend qu'il est dans son bon sens. Que serait-ce s'il n'y était pas? Je ne suis pourtant pas intimidant ! Allons, il faut que je Taide et fasse comme Socrate, qu'on avait surnommé l'accoucheur des esprits. . . Voyons, si celui-ci résistera au forceps.

— Ainsi tu es absolument décidé à ne pas quitter Paris? reprit-il en regardant Robert d'un air engageant.

— Absolument décidé, répliqua le jeune homme.

— Quelque amourette, sans doute?

A ces mots, Robert reculade deux pas et, avec un geste de protestation indignée :

— J'espère que vous ne le croyez pas?

— Alors c'est donc pour le plaisir de passer, tous les jours, quelques heures dans la compagnie de deux vieux, comme Rameau et moi, que tu refuses une mission qui serait un objet d'envie pour tout homme de ton âge? Voilà qui est vraiment llatteur I

Cette fois, Robert sentit l'aiguillon de la raillerie, il secoua la tête, ainsi que pour prendre son élan, mais la confession qu'il avait à faire lui coûtait tant qu'il hésita encore. Talvanne devina que le jeune homme reculait devant l'obligation de brûler ses vaisseaux. Il comprit la crainte affreuse qui le poignait, et allant sans détour à son aide :

— Allons, bêta, dis-moi donc bravement ce que tu as sur le cœur?. . . Tu sais bien que, si ce que tu as rêvé est raisonnable, tu as le droit de compter sur mon appui et que, si c'est absurde, tu peux être sûr démon silence...

A ces paroles si pleines de bonté, deux larmes jaillirent des yeux de Robert, et serrant avec effusion les mains du docteur :

— Eh bien! sachez donc tout : j'aime Adrienne et c'est pour cela que je ne veux pas partir. Pendant mon absence, qui sait ce qui peut arriver? Suis-je même sûr que déjà son père n'a pas formé pour elle

des projets qui détru-iraient toutes mes espérances? Talvanne se frotta les mains, cette fois, à s'emporter l'épiderme, puis regardant l'amoureux de sa filleule avec une sévérité soudaine :

— Ah! ah! mon garçon, dit-il, tes visées ne sont pas médiocres!...

— Docteur... balbutia le jeune homme.

— Je comprends que tu tiennes à rester ici !

— Croyez bien... interjeta Robert bouleversé.

— Et qu'est-ce que pense ma filleule de tout cela?

— Mais je n'ai pas prononcé une parole qui pût lui faire soupçonner les sentiments que j'avais pour eUe!

— Et tu la vois tous les jours!

Talvanne fit une pause, jeta un coup d'oeil malicieux sur son interlocuteur abasourdi, et se mettant à rire :

— Tu es un garçon plein de réserve et tout à fait bien élevé : reçois mes compliments... Mais es-tu bien sûr , d'autre part, de ne pas t être montré un peu nigaud?... Quand on aime véritablement une jeune fille, il est méritoire de ne pas troubler sa tranquillité en lui adressant des aveux passionnés; mais quand elle a, auprès d'elle, un parrain tel que le docteur Talvanne, on est un fameux Nicodème de ne pas éclairer, de soi-même, la situation en risquant auprès de celui-ci quelques confidences...

— Que voulez-vous dire? s'écria Robert.

— Tout simplement ceci : qu'il y a une demiheure que je fais les derniers efforts pour l'amener à me conter ce qu'il est nécessaire que je sache. Maintenant passe devant, Jeannot, et allons causer avec le père de ta belle.

L'aliéniste donna une tape &ur l'épaule du jeune homme et, ouvrant la porte du salon, il le poussa vers le cabinet de Rameau. Mais Robert, repris de sa frayeur à ridée de s'expliquer devant son maître, voulut, dans le couloir, opposer de la résistance. Il s'arrêta, et tout effarouché :

— Docteur, je vous en prie, expliquez-moi... Est-ce que vous croyez que je peux, ainsi, brusquement?...

— Veux-tu prendre des ambassadeurs, comme un prince du sang!

— Mais que vais-je dire?

— La vérité, toute la vérité, rien que la vérité...

— Qu'est-ce que le docteur va penser?

— Que sa fille est assez gentille pour qu'il soit naturel qu'on l'aime.

— Espérez -vous qu'il m'accueillera favorablement?

— T'y mènerais-je sans cela?

Cette fois Robert retrouva un peu de courage et, comme Talvanne ouvrait la porte du cabinet, il le suivit. Yêtu de sa longue robe noire, sur laquelle tombait sa barbe blanche, Rameau, du fond de son

fauteuil, sans bouger, les regarda venir. Sous ses sourcils touffus ses yeux brillaient, et sa bouche avait un bienveillant sourire. L'aliéniste s'avança tout près de lui et, du geste, montrant Robert qui restait immobile :

— Je t'amène ce jeune réfrac taire, mais ce n'a pas été sans peine. J'ai rarement rencontré quelqu'un de plus fermé. Il a fallu autant d'efforts pour le contraindre à avouer son amour que s'il s'était agi d'un crime... N'importe, habemiis confitentem reiim... Qu'allons-nous en faire?

Rameau s'était levé, il s'adossa à la cheminée et, hochant sa tête grise, il dit :

— Un homme heureux !

Robert pâlit d'émotion ; il fit entendre une exclamation, qui ressemblait singulièrement à un sanglot, et comme le grand homme lui tendait les bras, il s'y jeta avec une filiale affection.

— Allons! voilà qui va bien! s'écria Talvanne. Maintenant, occupons-nous un peu de la demoiselle.

Il sortit, laissant l'élève et le maître en présence. Entre eux la glace était rompue, et le flot des aveux, trop longtemps retenus par Robert, s'épanchait librement. Il disait tous ses rêves, tous ses espoirs, toutes ses incertitudes, toutes ses craintes. Et, dans ces paroles brûlantes, le docteur, avec une douceur mélancolique, retrouvait un écho de sa passion morte. Oui, celui qui aimait ainsi aimait sincère-

ment, profondément, sans réserve, etne devait jamais changer.

La nature délicate et tendre d' Adrienne serait comprise par lui, et leurs deux cœurs battraient à Tunisson de la même tendresse. Aucun germe de désaccord n'existait qui put les séparer, comme ils l'avaient été, Conchita et lui, par leurs dissentiments religieux. Robert, élevé pieusement, avait les sentiments de l'honnête homme à qui, lorsqu'il était enfant, sa mère a appris k prier. Son intelligence, naturelle et acquise, l'avait incité à discuter avec luimême, et beaucoup de parties du dogme n'avaient pas résisté à son libre examen, mais les persécutions violentes que la religion subissait n'avaient fait que raffermir sa foi ébranlée. En face de l'Église triomphante il se serait peut-être émancipé; devant le culte menacé il s'était soumis. Le jour où Adrienne lui demanderait de s'incliner avec elle, il s'inclinerait, et leur mutuel amour serait fortifié par leur mutuelle croyance.

A cette idée, un soupir gonfla la poitrine de Rameau , et un amer regret assombrit son front. Ce grand esprit, qui dominait de si haut la pensée humaine, maudit, pour un instant, la clairvoyance souveraine qui , en le faisant si supérieur à ses semblables, l'avait éloigné du bonheur qui est dévolu aux humbles et aux simples. Il avait, nouveau Prométhée, plongé ses regards dans les mystères du ciel,

et, foudroyé par le malheur, il portait au flanc uno dévorante blessure. Mais n'avait-il pas payé, à Iuj seul, la dette de tous les siens, et, pour prix des pa ternelles souffrances, Adrienne ne devait-elle pas obtenir une existence exempte de soucis et de tristesses? Robert la lui promettait avec une ardeur passionnée, et il était porté à le croire. La sincérité éclatait dans ses yeux, comme son amour et sa reconnaissance.

— Mon cher enfant, dit Rameau gravement, je te confie ce que j'ai de plus précieux au monde. Tu sais combien j'ai été malheureux. Ma fille est le seul être qui me rattache à l'existence. Ainsi c'est ma vie dont tu vas avoir la garde. Je t'ai instruit, je t'ai aplani la voie, tu es mon élève et presque mon fils. Ton grand-père avait été mon bienfaiteur, et je lui ai dû plus que tu ne me dois toi-même, car, sans moi, tu aurais pu devenir un homme remarquable,, ta famille était en mesure de te donner une brillante éducation, tandis que j'étais l'enfant d'un ouvrier, destiné à rester grossier, ignorant, et c'est le docteur Servant qui m'a créé de toutes pièces. Jusqu'à ce matin, je n'étais quitte ni envers les tiens ni envers toi, mais je te donne ma fille, et à compter de cet instant, c'est toi qui deviens mon débiteur.

— lous mes jours seront employés à essayer de m'acquitier.

— C'est bien! Je te crois et je te remercie.

Ils étaient en face l'un de l'autre, la main dans la main, échangeant une chaude étreinte. La porte s'ouvrit et, conduite par Talvanne, Adrienne parut. Son doux visage resplendissait de joie et ses yeux ravis allaient de son père à celui qu'elle aimait. Ils restèrent à se regarder, immobiles, comme s'ils craignaient de perdre la sensation délicieuse qu'ils éprouvaient tous. Enfin Rameau tendit les bras à sa fille qui, avec un cri de reconnaissance, se laissa aller sur sa poitrine. Le grand homme rapprocha les fiancés dans la même étreinte, les couvrit de son profond regard, comme s'il essayait, sur leur front, de lire le secret de leur destinée, mit leurs mains l'une dans l'autre, et courbant sa blanche tête de patriarche :

— Mes enfants, dit-il, soyez heureux!

Ils restèrent les mains unies, se souriant avec un étonnement joyeux, comme s'ils n'osaient pas encore croire à leur bonheur, puis, sans une parole, ils sortirent, appuyés Tun sur l'autre, ainsi qu'ils devaient l'être toute la vie. Au bout d'un instant, leur pas léger se fit entendre sur le sable du jardin, et les deux vieillards, le cœur serré par l'éclosion radieuse de cet amour qui leur prenait à chacun un peu du cœur de leur fille , virent les deux j eunes gens qui , parlant à voix basse, le sourire aux lèvres, oublieux de la terre entière, marchaient au soleil, parmi les fleurs.

Le lendemain du jour où Robert et Adrienne avaient été fiancés, Rameau, dès le matin, se dirigea vers la chambre mortuaire, dans laquelle il n'entrait qu'en tremblant une fois chaque année. La maison était silencieuse. 'Adrienne travaillait, au rez-dechaussée, dans son petit salon d'études et Rosalie, en voyant le docteur prendre le chemin de l'appartementde celle qu'elle continuait à pleurer comme lui, s'était sauvée. Rameau traversa donc solitaire le couloir du premier étage et arriva, pâle et le cœur battant, devant la porte. La clef était dans la serrure, comme si l'habitante, au lieu d'être partie pour toujours, allait rentrer d'un instant à l'autre. Le docteur s'arrêta indécis, prêt à remettre sa triste visite à plus tard. Mais un effort de volonté le porta en avant, il ouvrit d'une main ferme et pénétra.

La pièce était dans une obscurité que rendait plus pro/onde pour lui le passage subit de la clarté à la

nuit. Il resta debout, au milieu de cette ombre et de ce silence, saisi par la fraîcheur de cette chambre toujours fermée, tressaillant aux craquements de la boiserie ébranlée dans son annuelle immobilité, cherchant d'un regard troublé si personne ne marchait auprès de lui. Ses yeux, peu à peu habitués aux ténèbres, commencèrent à distinguer les formes des meubles. Là, était la table, plus loin la chaise longue sur laquelle Conchita aimait à s'étendre, laissant s'écouler les heures. Un filet de lumière, passant par un trou de la persienne close, allumait une étincelle d'or au sommet de la pendule et, dans l'enfoncement de l'alcôve, sous ses rideaux clairs, la masse du lit s'accusait confusément. Une odeur passée, comme un parfum de fleurs fanées ou de flacon depuislongtempsdébouché.llottait dans l'air. Et, avec horreur, Rameau se rappela les entassements de bouquets sur la bière, au jour fatal, et la senteur fade de ces présents funèbres.

Il se retourna frissonnant, cherchant, sur les tréteaux de bois recouverts de velours semé de larmes, le cercueil massif qui contsnaittout ce qu'il avait le plus aimé sur la terre. L'épouvante de cette solitude, sur laquelle planait lugubrement le souvenir de la morte, le saisit invincible, et rapidement, comme s'il se sentait poursui\T par un spectre, il alla à la fenêtre, l'ouvrit, poussa rudement les volets, et se retourna du côté delà chambre. Elle était vide, pou-

dreuse, emplie par le soleil qui pénétrait à flots et, sur la muraille, dans une calme lumière, le portrait de Concliita souriait mélancolique, sa touffe de « ne m'oubliez pas » à la main.

C'était tout ce qui restait de la femme et de l'ami disparus : cette toile éclatante dans son cadre doré, souvenir navrant puisque, perpétuant la beauté du modèle et rappelant le talent du peintre, il faisait leur perte plus lamentable. Rameau s'oublia dans une douloureuse contemplation. En un instant, tout le passé apparaissait, devant lui : époque brillante où il montait vers les sommets dorés par l'aurore, maintenant laissés en arrière et ensevelis dans l'ombre du couchant, époque heureuse où il marchait entre l'amour et l'amitié, tous les deux évanouis ne laissant, au lieu de l'espérance et de la joie, que le doute et la tristesse.

•Il éprouva un invincible accablement. Pourquoi n'était-ce pas lui qui était parti ? Il serait endormi dans la tranquillité du néant et ne traînerait pas une misérable existence désolée par des regrets inutiles. Ce qu'il avait fait de grand : ses travaux admirés, ses découvertes fécondes, sa gloire, il l'oubliait, prêt à tout sacrifier pour quelques heures de ce passé envolé.

Assis près de la table sur laquelle se trouvaient encore, dans le désordre de l'usage quotidien, les menus objets dont se servait Conchita, il les regar-

dait avec des yeux pleins de larmes. L'amour qu'il avait pour sa fille, raffection qui le liait à Talvanne et à Robert, il ne se souvenait plus de rien et sa vie lui apparaissait comme un gouffre noir, dans lequel tout ce qui pouvait le rendre heureux s'était englouti pour toujours. Il maniait doucement un petit ouvrage commencé, sur le canevas duquel l'aiguille demeurait piquée, attendant que les doigts qui le tenaient habituellement vinssent le reprendre.

Il avait vu bien souvent cette broderie dans les mains de Conchita, il lui semblait qu'elle en portait encore l'empreinte, qu'elle en gardait la chaleur, qu'elle en conservait le parfum . Il la porta à seslèvres et ne put retenir un sangiot . Des pleurs glissèrent sur sesjoues et tombèrent sur la soie. Il les laissa couler, sentant un profond soulagement à se montrer si faible, s'absorbant tout entier dans son chagrin, s'y complaisant avec une sorte de cruel plaisir. Il était seul, loin des regards, sans témoins, et avait le droit de s'abandonner comme le dernier des hommes, de cesser d'être le grand, l'illustre Rameau, pour n'être plus qu'une brute i\Te de larmes, cuvant sa douleur.

Il resta longtemps ainsi. La pendule, arrêtée au moment de la mort, ne parcourait plus de ses aiguilles dorées le cadran d'émail. Les heures s'écoulaient et la journée aurait pu passer tout entière sans que personne se hasardât à franchir le seuil de la chambre pour appeler celui qui y était enfermé.

Les bruits de la maison : portes poussées discrètement, passage furtif d'un domestique dans l'escalier, voix étouffées avec précaution, parvenaient confus jusque-là sans éveiller l'attention de Rameau. Il avait oublié de manger, son esprit avait déserté son enveloppe matérielle et, insoucieux du présent, planait dans le passé.

Cependant, peu à peu, le soleil disparaissait derrière les grands arbres de l'esplanade et le jour perdait de son éclat. Le portrait s'obscurcissait, comme si, devenu plus lointain, ses contours se fussent noyés dans le vague de la distance. Rameau voulut le mieux regarder et, se levant, rompit le charme de son rêve. Il se vit dans la chambre déserte et poussiéreuse, il se souvint qu'il y avait été conduit par de sérieux motifs et qu'au lieu de s'engourdir dans de mystiques méditations, il lui fallait faire d'activés et pénibles recherches. Il secoua sa tète blanche, passa ses mains sur ses yeux éblouis et, reprenant son sang-froid, il se dirigea vers la cheminée 011 , dans une coupe d'émail, sans qu'une main îes eût touchées depuis quinze ans, les clefs de Conchita étaient restées.

Il prit le trousseau dans ses doigts tremblants, choisit une petite clef dorée, s'approcha d'un bonheur du jour en bois de rose incrusté de cuivre, fît tomber l'abattant, garni àl'intérieurde velours bleu, et, avec un pieux respect, il ouvrit les tiroirs. Dans

celui du milieu le papier à lettres timbré des initiales C. R. était rangé auprès des enveloppes et du fm porte-plume en ivoire. Une photographie de la petite Adrienne, en robe blanche, les jambes et les bras nus, debout sur un fauteuil, souriait dans un cadre d'émail. Rameau lapritet, avec étonnement, dessous il découvrit une miniature de Munzel.

C'était bien lui, tel qu'au début de leur amitié, à vingt-cinq ans, blond, avec ses yeux bleus au regard toujours voilé d'une inexplicable tristesse. Le portrait était signé du monogramme que le docteur avait vu, si souvent, au bas des toiles de petite dimension que le peintre brossait pour satisfaire aux commandes des marchands de tableaux. Comment cette miniature, si complètement en dehors de la manière de Munzel, se trouvait-elle dans ce tiroir et réunie à la photographie d'Adrienne ?

L'hostilité si opiniâtre que sa femme montrait à son ami , dans les premiers temps , revint à la mémoire de Rameau, puis l'apaisement qui avait suivi l'envoi du portrait de M^'Etchevarray, et enfin l'intimité des séances, lorsque Conchita allait poser. Sans doute, à cette époque, la jeune femme avait vu cette miniature à Fatelier et l'avait demandée, comme un souvenir de franche amitié. Mais d'où venait qu'elle ne Teût point montrée à son mari et quïl ignorât qu elle fût en sa possession ? Pourquoi était-elle cachée, au fond d'un tiroir, dans un

meuble ou jamais personne ne Jetait un regard?

Qu'aurait-il trouvé de surprenant à ce que Conchita eût obtenu un portrait de Frantz? Il s'en serait réjoui et aurait pris du plaisir à le regarder. C'eût été pour lui un souvenir précieux de l'ami si tragiquement perdu et si amèrement regretté. Mais pourquoi caché comme un objet défendu? Qu'y avait-il de criminel à posséder cette image? Et comment, de sa rencontre, Rameau éprouvait-il de l'émotion? N'aurait-il pas pu aussi bien découvrir le portrait de Tal vanne ?

A cette idée, un pli creusa son front pâli et un amer sourire crispa ses lèvres. Non ! il n'aurait pas trouvé, dans le tiroir de Conchita, un portrait de Talvanne et, s'il lavait trouvé, son cœur n'aurait pas battu d'un mouvement plus rapide, une sueur d'angoisse n'aurait pas mouillé ses tempes, il n'aurait rien vu là d'anormal, de louche, de répréhensible. L'honnêteté saine et solide de son ami aurait tout couvert de son presti ge inattaquable, tandis que Munzel...

Arrivé à cette conclusion de ses orageuses pensées. Rameau frappa du pied avec colère, il fit entendre une exclamation qui résonna dans le silence morne de la chambre, il voulut imposer à son esprit de repousser ces soupçons plus absurdes encore qu'odieux; il dit tout haut :

— Allons î je divague ! Quel poison s'est glissé

dans mon cœur, quelle folie s'est emparée de mon imagination ? Frantz ? Autant soupçonner un frère !

Il levâtes yeux et ses regards rencontrèrent le portrait de la ravissante jeune femme qui souriait, son petit bouquet bleu à la main. Oh î le doux sourire de cette bouche exquise, le regard adoré de ces yeux languissants ! Pendant des semaines, le peintre les avait vus, admirés. Il les avait reproduits sur la toile et son pinceau avait modelé tous les contours de ces lèvres amoureuses, les caressant comme d'un baiser. Etait-il possible qu'il eût contemplé toutes ces beautés, sans devenir éperdùment amoureux du modèle ?

Un nuage sombre passa sur l'esprit de Rameau. Mille pensées, qui ne l'avaient jamais effleuré de leur aile de flamme, le brûlèrent cruellement. Toutes les préventions de Talvanne, au début de leur liaison avec Munzel, l'animosité de son ami, instinctive comme celle du chien fidèle, ses avertissements, lorsque Conchi ta allait seule à l'atelier de Frantz, tout lui revint précis, terrible, accablant. Il ne retrouva pas la confiance, qui lui faisait accueillir par des railleries toutes ces suspicions. En un instant, la jalousie dévorante l'avait détruite de ses ferments mortels. Rameau endura soudainement de telles tortures quïl fut obligé de faire effort pour ne pas crier. Il rejeta laminiature qu'il avait gardée entre ses doigts, puis, avec une fièvre qu'il ne pouvait plus vaincre, il

commença à fouiller tous les tiroirs, tous les compartiments du meuble, jetant de côté, d'une main hâtive et brutale, les objets, Finstant d'avant adorés religieusement comme des reliques.

Pris d'une horrible curiosité, il voulait pénétrer les secrets de la femme près de laquelle il avait vécu, pendant dix ans, avec une confiante sérénité. Il violait les mystères de la mort, il profanait le silence de la tombe, prêt à se plaindre que Conchita ne f ûtplus là, non pas pour l'aimer ,maispour la questionner, l'effrayer, la rudoyer. Toute sa tendresse se tournait en haine, à l'idée que celle qu'il avait si passionnément regrettée, qu'il pleurait encore, à la minute même, avait pu le duper, lui dissimuler un caprice, lui cacher une aventure... Ses poings se crispèrent et il grinça des dents. Oui, il en était là. Il admettait que la morte sacrée avait pu être infâme et il cherchait furieusement les preuves de son crime.

Pour aller plus vite, il sortit les tiroirs de leurs coulisses et les lança sur le tapis, bientôt couvert de rubans, de fleurs sèches, de menus souvenirs. Ses mains inquiètes sondaient le bois avec une adresse de policier. Il semblait avoir l'instinct de la cachette possible, habilement dissimulée, mais il ne trouvait rien, et sa colère sans aliments se dévorait ellemême, d'autant plus furieuse qu'elle devenait moins fondée. Soudain, il poussa un cri. En tâtant la pa-

roi intérieure du meuble, ses doigts avaient rencontré une aspérité et s'y étaient accrochés. Un craquement avait retenti et un double fond, ménagé dans l'épaisseur d'une tablette, s'était démasqué.

Rameau demeura un moment immobile: autant il avait mis d'ardeur à poursuivre la certitude quïl voulait acquérir, autant il appréhendait maintenant de la posséder complète. Le doute le torturait, mais c'était encore le doute . Devant lui, dans ce recoin obscur et poudreux, la preuve s'offrait. Il n'avait qu'à allonger le bras pour s'en emparer et il hésitait, épouvanté devant ce fait matériel, devant ce témoignage palpable qui ne lui laisserait plus de recours et détruirait à jamais son illusion.

Il regarda, de loin, attentivement. Un mince paquet blanc, entouré d'un ruban fané, se voyait dans l'étroR passage. Lentement il avança les doigts, le prit et, sans hâte de l'ouvrir, il alla se rasseoir près de la fenêtre. Il dénoua posément le ruban, enleva l'enveloppe de papier et trouva une vingtaine de lettres. Il n'en voyait pas l'écriture et, jusque-là, rien n'accusait Conchita. Une espérance suprême réchauffa le cœur de Rameau . Si c'étaient des lettres de son père ou de sa mère, gardées comme de pieux souvenirs I

Mais pourquoi les cacher si elles ne contenaient rien de mal? Pourquoi ce double fond et pourquoi cette défiance?Non 1 La correspondance n'était point

innocente, elle ne venait point, elle ne pouvait venir d'un autre que d'un amant ! Tout l'attestait, le prouvait, et le nom de l'infâme allait apparaître au bas des lettres scélérates.

Du bout des doigts, comme s'il touchait à du poison, Rameau déplia une des feuilles jaunies et, avec horreur, il reconnut l'écriture de Munzel.Il voulut lire et, terrible, il porta les yeu\-sur les lignes accusatrices. C'était la première des lettres reçues par Oonchita après le départ de Frantz, et les tristesses de la séparation y étaient retracées avec une éloquence déchirante. L'amour éclatait dans ces pages, mais le remords y était dépeint avec une puissance d'expression qui fit frémir Rameau. Certes l'ami était coupable, mais la femme combien davantage ! Toute l'histoire de la faute était retracée là, en phrases brûlantes de passion et de douleur : la tyrannique volonté de la maîtresse, qui rappelait son amant auprès d'elle, et les protestations enfiévrées dumalheureux? pris entre la volupté de ses souvenirs et l'exécration de sa trahison. Oui, il maudissait sa faiblesse qui l'avait conduit à tromper son ami, et il aimait tant qu'il ne pouvait se résoudre à regretter d'avoir commis l'infamie. Et, torturé par le double regret du bonheur et de l'ignominie , il fuyait par delà les mers , pour être sûr d'échapper à sa dangereuse ivresse ; il allait mortifier sa chair criminelle dans les déserts, isolé, loin des tentations adultères.

Alors, devant les yeux éclairés de Rameau, tout le passé apparut dans son horrible réalité. Il comprit pourquoi Munzel pleurait, en lui disant qu'il l'aimait toujours tendrement, mais qu'une raison impérieuse le contraignait à s'éloigner. Il revit le front pâle du blessé, dans la petite suiferie de Saint-Maur, et les regards suppliants du mourant, dans la chambre de Talvanne à Yincennes. Munzel était presque heureux d'expirer sous les yeux de Rameau, dans ses bras, assisté par lui, comme si, en même temps que ses soins, il eût reçu son pardon.

De quelle voix il lui parlait : oh ! tout ce qu'il y avait de prière, de regret, de tendresse dans sa voix affaiblie! Oh! Franlz! Compagnon de la jeunesse! Ami de toutes les heures bonnes et mauvaises, si fraternellement traité pendant tant d'années, était-ce possible que, pour une femme, il eût tout oublié? <Juel poison l'amour avait-il donc versé dans son cœur, pour y éteindre tous les délicats sentiments, toutes les belles fiertés qui donnaient tant de prix à son amitié ? Quoi ! Pour une ivresse si courte et dont le réveil avait été si cruel, tout trahir, tout profaner î Outrager un homme pour lequel il serait mort sans hésitation ! Salir l'honneur de celui qui se serait porté garant pour lui, eût-il dû risquer sa fortune et sa liberté 1

Des larmes coulèrent sur les joues de Rameau, non des larmes d'attendrissement, mais des larmes

de chagrin. Sa souffrance n'était plus physique : il était sans colère. La jalousie ne lui faisait plus bouillonner le sang. L'orage était plus haut : il grondait dans son cerveau. Il pleurait sa foi détruire, ses illusions envolées. Il n'avait cru qu'à l'humanité, et l'humanité le trahissait. Il avait fait de l'homme l'unique maître de la nature, et Fhomme, en qui il avait placé ses affections les plus vives, lui était démontré misérable et infâme. iVlors que restait-il? Rien.

Il s'adressa désespérément à sa philosophie. Elle demeura impuissante. Il lui demanda une consolation, une excuse, une raison, un argument. Elle ne lui fournit pas une réponse qui soulageât sa pensée ou qui adoucît son cœur. Sombre, il se dit : Au moins les fidèles ont Dieu î Puis, par un brusque ressaut de son esprit rebelle, il protesta aussitôt contre cet abandon de lui-même. Ce retour à l'idée d'un être supérieur n'était-il pas de la simple pusillanimité? Ce besoin de se rattacher à une puissance céleste, n'était-ce pas la crainte de se voir abandonné et livré à soi-même? Il en avait ri, de ce besoin, de cette crainte, autrefois, et aujourd'hui il les subissait. Il était sur le point d'y céder.

L'humiliation de se sentir si faible déchaîna en lui de soudainesviolences.il ricanaamèrement.Ah! ah! les suprêmes secours de la religion ! C'était donc cette angoisse secrète, endurée par lui, qui , au moment de quitter la vie, courbait tant d'incrédules devant un

prôtre?Lesentimenttlela solitude morale, qui épouvantait les plus sceptiques et les poussait à vouloir peupler d'un Dieu cette solitude, il venait de l'éprouver. Il entra en révolte contre une si lâche hypocrisie.

Cette religion, qu'on montrait comme la consolation unique, était-elle autre chose que mensonge et duperie? La dévotion ne s'alliait-elle pas merveilleusement avec la faute ? Il savait ce que pouvait oser la dévote. Il en avait aimé une et la piété ne l'avait pas détournée du vice. Elle l'avait même aidée à s'y livrer : la certitude de l'absolution rendait la chute si facile ! Un court repentir, quelques prières et la femme rassurée, rafraîchie, retournait au mal. Cette périodicité du repentir et du crime, n'était-elle pas ce qu'on pouvait rêver de plus infâme?

Il était, en ce moment, repris de toute sa fureur. Son visage pâle était couvert d'une sueur glacée. Il avait l'écume au coin des lèvres. Il eût tué la coupable, s'il l'avait vue apparaître. Il n'accusait plus Frantz. C'était elle qui était responsable de la forfaiture. C'était elle qui y avait entraîné son complice. Il se découvrait, rétrospectivement, haï par elle. Du jour où il avait refusé de se prêter à ses mystiques fantaisies, elle l'avait rejeté de son cœur et, entre elle et lui, sa religion s'était élevée comme une barrière maudite.

Il marchait à grands pas dans la chambre, heurtant

les meubles , sans précaution , sans respect, tout à sa fièvre. Par delà le tombeau, il poursur\'ait de sa colère celle qui l'avait trompé. Il trouvait des aggravations à sa faute, il l'accablait de reproches, d'in jures, il eût voulu la frapper. Brusquement il leva la tête et ses regards rencontrèrent la toile maudite sur laquelle Conchita immuablement souriait, avec ses fleurs d'amour dans la main. Il lui sembla que le charmant visage le bravait . C'était à son amant qu'elle souriait ainsi, pensa-t-il . Et toute ma vie j 'aurais cette image, insolemment adultère, devant les yeux?...

De son cœur un flot enflammé monta à son cerveau. Il poussa un cri sourd et, d'unemain, saisissant le cadre d'or, il l'arracha du mur et le fit tomber sur le parquet. Il s'y brisa avec un efl'royable bruit et ses éclats roulèrent de tous côtés, dans un nuage de poussière.Aterre,étendu comme un mort, le portrait souriait toujours. Alors Rameau s'avança et, furieusement, de son talon il frappa l'adorable figure. Surexcité par son action même, il redoubla et, avec une frénétique rage de démolir et d'efl'ondrer, il se mit à piétiner la toile, criant d'une voix entrecoupée :

— Tiens, misérable! Tiens, infâme! Tiens, basse et immonde créature! Que ne puis-je t'écraser toimême !

Echevelé, les poings crispés, l'œil injecté de sang, acharné à son œuvre de destruction, il semblait un fou. Comme il continuait à crier ses injures, la porte

de la chambre s'ouvrit et, amenée par l'inquiétude, tremblante d'émotion, sa fille parut. En la voyant sur le seuil, Rameau recula hagard. Avec un horrible saisissement, en elle, ainsi éclairée par la pleine lumière, il avait retrouvé Conchita, mais blonde avec des yeux bleus : les cheveux et les yeux de Munzel. Il la dévorait du regard, et Adrienne, voyant son père le visage convulsé, les habits en désordre, au milieu de ces décombres, en proie à cette démence, n'osait faire un pas en avant. Il cria d'une voix terrible :

— Que viens-tu chercher ici?

La j eune fille pâlit, suppliante ; elle tendit les bras :

— Mon père...

— Tais-toi ! interrompit-il avec un geste formidable . Pas ce nom ! . . . Pas dans cette chambre infâme ! Va-Venî va-t'en ! que je ne te voie plus ! tu me fais horreur !

A ces paroles, si différentes de celles qua ce père tendrement aimé lui adressait chaque jour, Adrienne fit un mouvement, comme pour chasser une vision terrifiante. Le sang reflua à son cœur, qui battit à letouffer. Elle eut un voile devant les yeux, ses jambes plièrent sous elle et une teinte livide s'étendit sur ses joues :

— Je t'en prie, tu me fais peur !. . . Qu'y a-t-il donc? balbutia-t-elle. Pourquoi me repousses-tu? Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal?

264 ^^G liATAILLES DE La VIE.

— Le mal ? Tu en es tout entière l'incarnation ! s'écria Rameau dont les yeux égarés flambèrent de fureur. Le mal, tu es son expression Advante ! Le mal, c'est toi ! Oui, toi, preuve odieuse de l'infamie dont tu perpétues le souvenir ! Je ne sais à quoi il tient que je ne t'écrase !

Il l'avait prise par l'épaule et la secouait avec violence. Elle ne disait plus une parole, épouvantée non pour elle, mais pour son père. Elle le jugea fou. Une douleur immense emplit son cœur, des larmes coulèrent sur ses joues, elle n'eut plus la force de se soutenir et se laissa aller à genoux, comme pour demander grâce. En l'entendant tomber sur le parquet, Ramea u eut un retour de raison. Il ne vit plus, devant lui, que l'enfant qu'il avait adorée pendant dix-huit années.

Il lui tendit les bras, voulut la relever, il cria :

— Adrienne?

— Oh! c'est fmi: c'est toi, je retrouve tes regards et ta voix! fit la jeune fille avec une joie ardente.

Elle essaya de lui passer les bras autour du cou, de s'attacher à lui, de le reconquérir. Mais, d'un coup d'oeil, il avait parcouru la chambre. Il avait revu le portrait déchiré, les lettres en lambeaux, les meubles abattus. Toute l'horrible vérité s'était emparée de sa pensée ; sa figure, en un instant, était redevenue implacable. Il repoussa l'enfant, s'arracha à son étreinte, et d'une voix tonnanio :

— Arrière ! Point de simagrées ! Je n^ veux plus être dupé ! Hors d'ici !

Le bras tendu, sa haute taille redressée, effrayant de colère, il montrait la porte. Adrienne, bouleversée par ce rapide passage de l'espérance à la plus cruelle déception, ne fit pas entendre un soupir. Elle blêmit, ses yeux se cernèrent et, de sa hauteur, elle tomba sur le plancher. Au même moment, la vieille Rosalie entrait attirée par l'éclat des voix. Elle vit la jeune fille étendue au milieu du mobilier détruit, elle fondit sur elle, ainsi que sur une proie, l'entoura de ses bras, la tâta, pour s'assurer qu'elle était vivante. Elle jeta à Rameau un regard suppliant, elle le trouva sombre, immobile, impassible. Elle dit sourdement :

— Mon Dieu !

Puis, sans une question, sans un appel, sans un mot, elle enleva l'enfant et, chargée de son précieux fardeau, passant devant le père, elle sortit. Derrière la servante. Rameau quitta la chambre, ferma la porte, mit la clef dans sa poche et, lentement, se dirigea vers son cabinet, où il disparut.

Rosalie, à travers les couloirs, gagna l'extrémité de la maison. Arrivée à l'appartement d'Adrienne, elle appela à grands cris, sans retenue, sans ménagement. Deux femmes accoururent. Comme elles levaient les bras au ciel, en poussant des hélas, et se perdaient en questions :

— Taisez- VOUS, dit rudement la vieille femme de charge en entrant dans un petit salon. Mademoiselle vient de se trouver mal... Qu'une devons prépare son lit, que Fautre descende dire au cocher d'atteler et d'aller immédiatement chercher le docteur Talvanne à Vincennes, au valet de chambre de courir chez M. Robert et de le ramener à l'instant. . . Marchez, et pas de c^iscours : ce n'est ni le lieu, ni le moment.

Elles s élancèrent. Restée seule, Rosalie déposa Adrienne sur un canapé et, prenant dans le cabinet de toilette un flacon d'eau de Cologne, elle essaya de la faire revenir à elle. Ses cheveux blonds dénoués, les yeux clos et toute pâle, comme une jeune martyre, la jeune fille était si belle que la servante soublia un instant à la regarder. Puis, ressaisie par l'inquiétude, elle lui mouilla les tempes et la paume des mains, la réchauffant, la couvant ; elle lui parla, l'appelant doucement, maternellement, sans pouvoir faire cesser son immobilité. Dans la maison, le silence était redevenu profond. Plus de cris irrités, plus de coups sourds, plus de piétinements affolés. La tempête s'était calmée, mais le calme rétabli était peut-être encore plus gros de menaces et de violences.

Un pas rapide, glissant sur le parquet du couloir, fit lever vivement Rosalie, elle alla ouvrir la porte et se trouva en face de Robert. Il ne questionna pas;

olle n'expliqua rien. Il avait vu la jeune fille, toujours étendue, immobile et froide. Il lui toucha la main, s'assura que le pouls battrait. Et, un peu rassuré, il examina le visage. Les yeux se violaçaient et la mâchoire se contractait pinçant la bouche.

— Donnez-moi de l'éther, dit le jeune homme à la femme de charge. Elle sortit et, en un clin d'œil, reparut tenant une bouteille et une cuiller. Robert versa quelques gouttes, approcha la cuiller des lèvres d'Adrienne et, lentement, avec effort, parvint à faire pénétrer la liqueur entre les dents serrées. Une rougeur empourpra les joues de la malade, elle poussa un soupir et ses paupières se relevèrent. Elle parut reconnaître celui qui la soignait, un douloureux sourire passa sur ses lèvres décolorées, elle pâlit de nouveau et resta inerte. L'évanouissement cependant avait cessé et les mains, tout à l'heure glacées et rigides, redevenaient moites et souples.

— Il faudrait la mettre dans son lit, dit Robert. Et comme Rosalie approuvait d'un signe de tête,ij ajouta :

— Où est son père?

La vieille gouvernante fronça le sourcil , elle se recueillit pendant une seconde, comme si elle avait un grand parti à prendre, puis sans regarder le jeune homme :

— Monsieur est sorti depuis le déjeuner, répondit-

elle froidement. Mais on l'a envoyé prévenir, ainsi que le docteur Talvanne...

Puis, coupant court à des explications difficiles :

— Tenez, prenez l'enfant par les épaules. Nous allonsFemporterànous deux... Elle n'est pas lourde, la chère mignonne...

La porte de la chambre était ouverte. Une chambre tendue de soie blanche semée de bouquets roses, à meubles laqués blancs, fraîche, claire, virginale, embaumée d'un léger parfum. Robert y entrait pour la première fois. Il eut le cœur serré. Il lui sembla que cette violation avait la mort pour excuse. Il abaissa ses regards sur le visage de la jeune fille, il frémit à la pensée que ces beaux yeux fermés ne se rouvriraientplusjamais.il voulut chasser ce funèbre pressentiment. Autour de lui, il vit tout animé et riant. Mais, au même instant, un nuage passa devant le soleil, le ciel s'obscurcit et la chambre devint sombre. Il entendit confusément Rosalie qui lui disait :

— Retournez dans le salon, je vous appellerai aussitôt que je l'aurai couchée.

Il sortit machinalement, très troublé, commençant à éprouver une violente inquiétude. Il fit appel à sa science et rechercha, dans sa mémoire, quelles graves maladies pouvaient avoir , pour premier symptôme, une syncope suivie d'un état de prostration complète. Il en trouva vingt. Il ne s'arrêta à aucune

certitude. Il était hésitant, épeuré. Que deviendraisje, pensa-t-il, si j'étais obligé de la soigner? Dans quelles ailgoissesvivrais-je? Combien ce savoir, dont nous sommes si fiers, est limité et comme nous en comprenons l'inanité quand il s'agit d'en tirer parti pour ceux que nous aimons ! Que fera le docteur Rameau?La pensée que le père d'Adrienne allait bientôt arriver et combattre lui-même la maladie, illumina les ténèbres dans lesquelles il se débattait. Il avait en son maître une foi si complète qu'il retrouva tout son calme.

Il se sentit rassuré et tranquille, comme le soldat commandé par un général toujours victorieux. Le docteur, d'un coup d'oeil infaillible, établirait le diagnostic. Et, quant aux soins à donner, son esprit, merveilleusement inventif, trouverait certainement quelque remède souverain. Tant de fois Rameau avait fait des miracles, comme les thaumaturges de l'antiquité, que Robert éloignait toute crainte, sûr qu'au moment décisif un prodige se produirait, qui assurerait le salut de la malade. C'était sa fille ! De quoi ne se montrerait-il pas capable, lorsque l'être qui lui était le plus cher au monde serait menacé ? Souvent, Robert le savait, des médecins, et non des moins célèbres, avaient reculé devant la responsabilité de soigner leurs femmes ou leurs enfants. Ils avaient subi ce trouble, cet anéantissement de toutes les facultés que le jeune homme avait ressenti si

nvement. Mais Rameau pouvait-il être accessible a ces faiblesses? N'était-il pas, par la force de son ca« ractère et la clarté supérieure de son intelligence, au-dessus de riiumanité?

Rosalie, en traversant le salon, arracha le jeune liomme à sa méditation. Il interrogea du regard la femme de charge. Elle répondit à voix basse :

— L'enfant semble dormir. Vous pouvez entrer.

Sur l'épais tapis, il parvint sans bruit auprès du lit, et étendue, le visage maintenant rougi, les yeux toujours fermés, il vit Adrienne. Son bras blanc, allongé sur le drap, tressaillait, comme si tous les nerfs, mis en mouvement par une agitation intérieure, en eussent vibré. La respiration était brève, un peu sifflante, les dents toujours serrées par une violente contracture. Cet état, si évidemment douloureux, réveilla les inquiétudes de Robert. Non, Adrienne ne dormait pas. Et l'anéantissement dans lequel elle demeurait plongée, attestait en son organisme des désordres sérieux.

Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. Sur l'esplanade des Invalides, les soldats faisaient l'exercice, comme tous les jours, sous l'œil émerveillé des badauds. Il regarda la.pendule : une heure déjà s'était écoulée, depuis son arrivée dans la maison. Une impatience fébrile s'empara de lui. Que faisait Rameau, pour ne pas venir? Où était Talvanne? Qu'ordonner, en leur absence, et comment oser s'y décider?

Il lui devint impossible de rester ainsi seul auprès du lit dans lequel était étendue, sans regard et sans pensée, la femme qu'il adorait. Il fut sur le point de sonner. Le roulement d'une voiture dans la cour l'arrêta. Il éprouva un soulagement immédiat. Enfin, on lui apportait du secours, il n'allait plus se trouver abandonné à lui-même . La voix de Talvann e , retentissant dans l'escalier, l'amena à la porte du salon. Il ouvrit, et l'aliéniste essoufflé entra.

— Ah ! Te voilà, dit-il d'une voix brève. Eh bien? Comment est-elle ?

— Toujours dans le même état. Une sorte de somnolence fébrile...

Talvanne interrompit le jeune homme :

— Examinons ça.

Il passa dans la chambre. A la tête du lit déjà Rosalie l'avait devancé. Il observa avec attention sa filleule immobile, comme s'il voulait faire pénétrer son regard au dedans d'elle. Il hocha la tête, puis souleva délicatement la paupière de la jeune fille. Un strabisme soudain avait troublé sa vue. Il tâta le front couronné de cheveux d'or et le trouva brûlant. Il glissa sa main sous la nuque et la palpa fortement. Adrienne poussa un douloureux soupir. Le visage de Talvanne se rembrunit, il jeta un coup d'œil sur la gouvernante et sur Robert. Il les vit anxieux, attendant son jugement. Il hocha de nouveau la tête, fit entendre une toux sèche, et murmura :

— Il faut voir...

Puis s'adressant à la vieille servante :

— Où est Rameau?

— Il vient de rentrer à l'instant...

Gomme Robert, à ces paroles, manifestait une profonde surprise et s'apprêtait à questionner, elle prit, avec un air d'autorité, Taliéniste par le bras et l'attirant à l'écart :

— Descendez le trouver ; il est dans son cabinet, dit-elle d'une voix tremblante, et tâchez de lui rendre la raison. Il s'est passé aujourd'hui, ici, des choses bien malheureuses... Dieu veuille que tout cela ne nous coûte pas la vie de notre enfant ! . . .

Talvanne, stupéfait par l'étrangeté de cette confidence, ouvrait la bouche pour demander à la vieille femme de s'expliquer plus complètement. Elle parut avoir lu dans sa pensée, et coupant court à sa curiosité:

— Ce n'est pas à moi qu'il appartient de vous éclairer... Descendez chez lui... interrogez-le... Il vous contera ce qui s'est passé, s'il le veut et s'il Fose!... Oui i II osera. . . C'est un homme terrible ! ... Et tantôt j'ai cru qu'il allait tuer cette pauvre petite-là !...

— Tuer ! répéta Talvanne en pâlissant : Rosalie, réfléchissez un peu à ce que vous dites ?

— Il ne réfléchissait guère à ce qu'il faisait, lui ! répliqua la gouvernante avec amertume. Il était fou. . . Fou de colère!...

Elle s'interrompit , puis très grave :

— Mais pourquoi faire peser les fautes sur ceux qui en sont innocents ?

Elle et lui se regardèrent très émus. Ces mots avaient suffi. Une mystérieuse communication s'était faite entre eux. En une seconde tout s'était éclairci, et Talvanne était préparé à ce qu'il devait entendre. Il fit :

— Ah ! Ah !

Et ces deux interjections signifiaient si bien : « Comment, vous saviez tant de choses, et depuis si longtemps, sans qu'il y parût ? » que la vieille femme répondit par un signe de tète affirmatif. Talvanne alors se tourna vers Robert resté près du lit de la malade :

— Attends-moi là, je remonte tout de suite avec Rameau.

Et, laissant le jeune homme, assisté de la gouvernante, auprès d'Adrienne, il se dirigea vers le «abinet de son ami.

Après ce dernier mouvement de fureur qui l'avait emportéjusqu aux plus extrêmes violences, Rameau était resté quelque temps dans un état d'immobilité complète. Assis dans un fauteuil profond, il se sentait accablé de fatigue et son cerveau lui paraissait \âde. On lui eût crié tout à coup que la maison prenait feu, ou menaçait de s'écrouler, qu'il n'eût pas fait un mouvement pour se lever et fuir. Tout lui était indifférent et le naufrage de sa vie le laissait anéanti. Qu'avait-il à craindre maintenant? Que pouvait-il lui arriver qui fût plus atroce que ce qu'il venait d'endurer? Sa vie, irrémédiablement brisée, eût-elle valu la peine d'être défendue? Quels regrets aurait-il éprouvés, en fermant les yeux pour toujours? Il eût cessé de voir cette terre féconde en malheurs, ce monde tout rempli d'abjections. Il se fût plongé délicieusement dans le néant, c'est-àdire dans l'insensibilité.

Tout Tavait déçu et trahi, dans cette vie infâme qu'il maudissait. La destinée ne lui avait pas même fait la charité de respecter sa dernière illusion. Il avait fallu qu'il subît sa douloureuse passion, qu'il en dégustât le fiel, qu'il en sentît tous les clous, toutes les épines. Il avait été savamment torturé et ses bourreaux étaient hors d'atteinte. Pour lui point de vengeance. La mort avait tout pris d'avance. Et lui, l'imbécile, pleurant les deux coupables de ses larmes les plus amères, il avait tenté l'impossible pour adoucir leurs souffrances.

Malédiction ! Si c'était à recommencer! S'il pouvait les tenir là pour leur craclier son mépris et sa haine, pour jouir de leur angoisse, pour voir couler sur leur front la sueur glacée de l'épouvante. Mais non, ils avaient rendu le dernier soupir entre ses bras caressants, sous ses yeux consolants, calmes comme si leur conscience ne leur reprochait rien. Ils étaient morts hypocrites et menteurs, ainsi qu'ils avaient vécu. Et lui, qu'allait-il devenir? Comment trouver l'énergie nécessaire pour supporter ce dernier écroulement ? Vivre encore, après tant de déceptions, lorsque l'existence ne lui offrait plus que des tortures? A quoi bon? Le repos suprême, voilà ce qu'il lui fallait.

Et il se le procurerait si facilement ! Il n'avait que quelques pas à faire, une armoire à ouvrir et, parmi les substances si nombreuses qui lui servaient pour

ses expériences, il lui suffirait d'en prendre une, d'en avaler quelques gouttes, et, sans souffrir, il s'endormirait. Aucun scandale autour de sa tombe. On ne croirait assurément qu'à une congestion cérébrale. D'ailleurs les traces du poison choisi seraient difficiles à trouver, et sa fin offrirait toutes les apparences les plus naturelles.

Il sourit lugubrement en se sentant maître de sa destinée. Il éprouva une sorte de soulagement, comme après le règlement d'une situation difficile. Ayant pris le parti de rejeter toutes ses tristesses et toutes ses douleurs, il les sentit déjà moins vives. Il retrouva la force de se lever et de faire quelques pas dans son cabinet. Il laissa tomber, en passant, un coup d'œil sur les papiers qui couvraient son bureau, et se dit qu'il n'achèverait pas le travail commencé. Mais qu'était-ce que ce travail auquel il avait pris tant d'intérêt? Quellevaleur avait-il? Sur quelle base certaine le faisait-il reposer? Tout, dans ce monde infirme, n'était-il pas sujet à l'erreur? Qui pouvait se flatter d'avoir raison et de connaître le vrai absolu?

Lentement, plongé dans sa méditation, il gagna son laboratoire. D'un mouvement machinal, il ouvrit une armoire et, sur les rayons, examina une cinquantaine de flacons étiquetés de rouge. Il en saisit un, tout petit, l'étudia au jour, pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, referma son armoire, re-

vint dans son cabinet, plaça le flacon sur une table, à portée de la main, et se rassit. Il décida qu'il attendrait une heure, afin de se donner le temps de chercher s'il n'avait aucune disposition à prendre avant dedisparaître.IlpensaàTalvanne et une ombre passa sur son front.

Celui-là l'aimait sincèrement et d'une aff'ection profonde , dont il lui avait fo urni des marques à toutes les heures de sa vie. Allait-il donc se séparer de ce fidèle compagnon, sans lui laisser une preuve qu'il ne l'avait pas oublié? Quoi ! Pas un mot, pas un souvenir, pas une suprême confidence ? A cette idée que Talvanne pourrait mêler des reproches à sa douleur, le cœur de Rameau se serra. Il se leva et, s'approchmtde son bureau, il se disposait à écrire à son ami lorsqu'une porte s'ouvrit et celui-ci parût.

Ils restèrent un instant à s'observer. Ils étaient presque aussi pâles l'un que l'autre. Tout à coup les yeux de Talvanne tombèrent sur le flacon étiqueté de rouge. Il fit deux pas, s'en empara vivement, lut la désignation, et, avec un cri de reproche, le reposant sur la table :

— Toi, Rameau I Un homme tel que toi?

Le docteur baissa la tête et, sans chercher à nier, d'une voix si douloureuse qu'elle tira des larmes à son ami, il répondit simplement :

— Je suis si malheureux 1

— Mais qu'y a-t-il donc? s'écria Talvanne presque

avec colère, tant le chagrin de celui qu'il aimait plus que lui-même lui paraissait injuste et cruel.

Un feu sombre s'alluma dans les yeux de Rameau :

— Ce qu'il y a? Tu vas le savoir?

Il saisit la main de Taliéniste et, sans ajouter un mot, l'entraînant à sa suite, il sortit, traversa les couloirs, monta l'escalier et s'arrêta devant la porte de l'appartement de la morte. Avec la clef qu'il avait emportée, il ouvrit, et repris de sa colère :

— Regarde les débris de tout ce que j'entourais d'un culte. Ici, tout est renversé, déchiré, souillé et profané. Eh bien ! Il y a moins de ruines que dans mon cœur, moins de souillures et de profanations que dans ma pensée. . . Tu me demandes ce qu'il y a ?.. . La trahison de l'ami, l'adultère de la femme. Toute mon existence salie et déshonorée... Voilà ce qu'il y a ! ... Cela te suffit-il, comme honte et comme douleur ! Et ai-je le droit, enfin, quand ces deux misérables sont morts et ne souffrent plus, de vouloir mourir, à mon tour, pour ne plus souffrir ?

— Et qui t^assure, dit gravement Talvanne, que tu ne souffriras plus ? Qui te prouve qu'ils ne souffrent pas, eux, et horriblement? Et, quand bien même tu serais cent fois plus à plaindre, est-ce une raison pour l'abandonner à ce point? As-tu donc oublié tout ce qu'il y a autour de toi d'honnête, de bon et de pur? Je ne compte donc plus, moi? Et Adrienne?

Rameau fronça le sourcil, baissa la tête, mais ne répondit pas. Talvanne continua :

— Cette pauvre petite, innocente de tout ce que tu souffres, pourquoi l'en as-tu rendue responsable ? Est-ce généreux? Est-ce raisonnable? Elle n'a eu pour toi, depuis qu'elle existe, que des caresses et des sourires. Et tu l'as bouleversée, épouvantée, brutalisée, quand elle te suppliait. .. Maintenant elle est malade, et tu en es cause... Rameau, je te suis bien attaché, je suis bien partial quand il s'agit de toi, mais je ne puis te trouver aucune excuse.

Le docteur avait écouté impassible. Il garda le silence obstinément. Talvanne le regardait effrayé :

— Est-ce que tu ne m'as pas entendu? demanda-t-il.

Rameau baissa la tête affirmativement.

— C'est de ta fille que je te parle, reprit Talvanne avec animation. Comprends-tu? De ta fille ?. . .

Le docteur releva son front que des rides profondes sillonnaient, et d'une voix sourde :

— Ma fille ! répéta-t-il. En es-tu bien sur?

Le visage de Talvanne devint sévère, et d'un ton ferme :

— Si ton cœur n'a pas devancé ma réponse, tout ce que je te dirai ne suffira pas à te convaincre. Jo changerai donc les termes dont je me suis servi. Il y a là, sous ton toit, à deux pas, une créature humaine qui souffre et que tu peux soulager, et je te

demande si, homme, tu vas refuser de paraître à son chevet, si, médecin, tu vas refuser de la soigner.

Rameau ne répondit pas une parole, mais il sortit et, suivi de son ami, il se dirigea vers l'appartement de la malade. La porte était ouverte et, dans l'obscurité du salon, la lueur d'une lampe, placée sur la cheminée de la chambre, traçait une raie de lumière. Dans cette clarté, au bruit de la marche des deux hommes, Robert se montra. En reconnaissant Rameau il ne sut réprimer un geste de joie, ce geste que le docteur connaissait si bien et que chacun faisait, en le voyant apporter ses secours à un être cher dangereusement menacé. Le maître écarta l'élève qui s'avançait à sa rencontre et, lui montrant le salon, il dit d'une voix brève :

— Reste là et attends.

Il fit passer Talvanne et, à sa suite, entra dans la chambre. Adrienne était toujours étendue dans son lit, roulant douloureusement sa tête sur son oreiller, comme si elle cherchait la position la plus propre à calmer sa douleur. Ses yeux à demi fermés étaient sans regard. Une pâleur s'étendait sur son visage, accusant plus nettement la rigidité de ses traits durs et immobiles, comme ceux d'un masque de pierre. Talvanne s'approcha et, montrant la jeune fille à Rameau :

— Elle paraît souffrir cruellement, dit-il. Regarde, la pauvre petite. Est-ce la même enfant que nous

Lïï DOCTEUR RAMEAU. 281

voyions hier, si fraîche, si rose, si vivante, avec ses belles lèvres souriantes et ses yeux brillants de joie?

— Non ! Ce n'est plus la môme enfant, dit sourdement Rameau.

— Il a suffi d'un instant, poursuivit Talvanne, pour que cette vigoureuse santé disparût, pour que cette Heur de jeunesse se fanât. Et tout ce mal, enduré par une délicieuse créature que nous regardions comme la joie de notre vie, c'est de toi qu'il est venu !

— De moi ! répéta lugubrement Rameau, sans protester contre le reproche que lui adressait son ami.

— Et tu l'observes avec des yeux insensibles, continua l'aliéniste, toi qui la couvais hier avec amour ; tu restes immobile et inactif devant elle, toi qui aurais tout abandonné pour courir, si on était venu t'annoncer qu'il lui était arrivé la moindre chose, qu'elle souffrait d'un inoft'ensif bobo. Si on t'avait prédit que tu serais si dénaturé, n'aurais-tu pas répondu que c'était impossible?

— Je l'aurais répondu.

— Et pourtant cela est. Et tu raisonnes et, cependant, tu persistes dans ta féroce, soudaine et absurde indifférence.

Rameau avait fait un pas de plus vers le lit et, d'un œil fixe, examinait le visage d'Adrienne. Il prit le bras de son ami, le serra avec force et lui montrant la jeune fille :

— Étudie ce front bombé, ces pommettes saillantes et ce nez délicatement recourbé. Toi, savant qui as fait de l'anthropologie l'étude de toute ta vie, n'y vois-tu pas tous les signes distinctifs de la race espagnole? Vois comme l'origine berbère est marquée dans cette figure. Les Maures ont passé par là, Talvanne, il n'y a pas à le nier. Ne serait-ce pas la tête de sa mère, traits pour traits, si le bas du visage ne trahissait le mélange de la race saxonne? Ce menton, dont la carrure est un peu lourde, n'accuse-t-il pas le type allemand ? Tâte cette tète, maintenant, et tu y trouveras tous les signes qui caractérisent le sous-brachycéphale . . . Ah ! ah ! Tu vois que J'ai bien profité de mes discussions avec toi, et que j e sais de quoi j e parle ! . . . Prends tes mesures, d'après laméthode de Camper, d'après celle de 1 ' anglais Morton, ou celle du français Broca, et tu ne trouveras pas une autre solution que celle indiquée par moi, ou bien ta science n'est qu'un vain mot !

— Tu me l'as dit cent fois ! s'écria Talvanne avec désespoir. Tu n'y as jamais cru ! Yas-tu, pour fournir des arguments à ton injustice, avoir recours à des théories que tu as toujours réfutées? Rameau, aie pitié de cette enfant et de toi-même... Ne cède pas à

' des préventions irraisonnées, à des imaginations folles!...

Rameau baissa la tête et, avec un calme plus terrible encore que n'avait été sa colère :

— Ne nie pas la lumière ! Elle noiis^ illumine et il faudrait être insensé pour ne pas voir ! Les cheveux blonds, les yeux bleus de celle pour qui tu me pries, ce sont ceux de Munzel... Regarde-la!., tiens, pendant que son visage se contracte... N'est-ce pas lui, tel qu'il était quand je l'ai soigné, dans la petite chambre de la rue de La Harpe?.... Elle lui ressemble tant qu'il est inouï que je n'en aie pas été frappé plus tôt !.. . Mais notre misérable espèce est si crédule L . . Un enfant ! C'est flatteur pour un homme ! On le croit de soi, tout naturellement, par un stupide orgueil ! . . . Ah ! ah ! ah !

Il éclata d'un rire déchirant, appuya fortement sa main sur sa poitrine, comme pour comprimer une douleur violente qui lui labourait le cœur, puis il reprit :

— .Je l'ai adorée, cette petite fille I Tu ne peux nier quej'aie uniquement pensé à elle.pendant les dix-huit ans qu'elle a déjà vécu. Tu le disais tout à l'heure : c'étaitmapassion.mafolie.Eh bien! Maintenant, elle me fait horreur et je la hais! Elle souffre, etje la regarde, souffrir ; elle est très malade et va peut-être mourir, et je ne lèverais pas un doigt pour qu'elle ne mourût pas ! Elle est née des deux autres , elle est -aux deux autres, qu'elle aille dans la terre avec les deux autres !

— Rameau! cria Talvanne épouvanté.

— Mon bon ami, poursuivit le docteur, avec un

sang-froid horrible, il mo serait facile d'être hypocrite et de te raconter des balivernes, mais ce serait indigne de toi et de moi. Je te montre mon cœur à nu, je te traduis ma pensée complète .Je suis peutêtre un monstre. Jene dis pas le contraire. Mais je ne puis être autrement. Je hais cet être innocent, pour toutes les caresses qu'il m'a volées et pour tous les baisers que j'ai délicieusement posés sur sa chaii odieuse. Voilà dix-huit ans que je suis dupe, c'est assez !

— Ainsi tu ne frémis pas à la pensée qu'elle souffre !

— De quoi pourrais-je frémir? Quels liens m'attachent à elle? Rien de moi n'est en elle. J'en suis sûr, et toi aussi. Ce n'est donc pas mon sang, mes nerfs qui pourraient s'émouvoir. Quant à mon esprit, il est révolté et furieux. Alors que me demandes-tu?

Talvanne essuya, avec son mouchoir, la sueur qui perlait sur son front. Il fit un mouvement des lèvres, comme pour reprendre sa respiration, puis avec une fermeté voulue :

-^ Je te demande ton opinion sur sa maladie. C'est une étrangère, soit, une indifférente, une ennemie même. N'importe ! Tu es venu à son chevet par considération pour moi, examine-la.

Rameau s'avança tout près du lit. Une pâleur plus grande s'étendit sur son front et ses yeux se

creusèrent plus profonds sous ses épais sourcils. Ses mains tremblèrent. Cependant il se pencha sur Àdrienne, il approcha son visage du sien, il sentit sa respiration haletante l'envelopper. Un pli grave se creusa autour de sa bouche, mais son regard ne se troubla pas. Il souleva les paupières de la malade et examina ses yeux ; il prit, entre ses doigts, son bras rond, doux, charmant, qui brûlait de fièvre. Il lui toucha le creux de l'estomac et le ventre, lui palpa la tète, comme avait déjà fait Talvanne, puis lentement il s'écarta. Il paraissait calculer des probabilités. Il dit enfin à voix basse:

— Il y a, en ce moment, beaucoup d'inflammation cérébrale. Leâ méninges sont fortement pris; mais, ce qui est à craindre, c'est un accident intestinal par suite d'un brusque déplacement du sang... Demain, il peut y avoir péritonite... Si la péritonite se généralise, il faudra tout craindre.

Et comme la figure de Talvanne exprimait Tétonnement plus encore que la crainte, Rameau, avec la tranquillité endurcie d'un vieux praticien, ajouta :

— Du reste , fais appeler qui tu voudras : Larcher, Sourdain ou Buyot. . . J'approuve d'avance tout ce qui sera décidé.

— C'est une façon de t'en désintéresser, dit Talvanne avec amertume.

Rameau ne répondit pas. Il ouvrit la porte et apercevant Robert qui les attendait anxieux :

— Tu peux rentrer chez toi, mon garçon, dit-il d'un ton tranchant. Tu viendras, demain, savoir des nouvelles. Pour l'instant il n'y a rien à redouter... Dors tranquille.

Et, passant devant son élève, stupéfait qu'on l'éloignât au moment où il était prêt à se dévouer corps et âme, il gagna le couloir où le bruit de ses pas se perdit dans l'obscurité. Talvanne, avec une agitation violente qu'il ne cherchait plus à dissimuler, s'élança vers Robert et, lui montrant la direction dans laquelle s'était éloigné Rameau :

— Suis-le, dit-il vivement, va dans son cabinet et, quoi qu'il te dise, ne le quitte pas avant que je vienne te remplacer, va.

Il le poussa presque hors du salon et, voyait le jeune homme lui obéir sans répliquer, il laissa échapper un soupir de soulagement. Puis, entrant dans le cabinet de toilette , il fit revenir la vieille Rosalie et l'installa auprès de la malade. Il prit sur la table du papier, une plume, et commença à rédiger une longue ordonnance. Pendant qu'il écrivait, la fièvre qui l'avait surexcité depuis plusieurs heures, tombait peu à peu, ses nerfs se détendaient, et toute rhorreur de la situation lui apparaissait. Celle qui souffrait, celle pour qui il commandait ces remèdes énergiques, était l'enf an t de son cœur, 1 être adorable auquel il avait voué toutes ses affections et qui emplissait d'intérêt et de joie les der-

nières années solitaires de sa vie de vieux garçon Deux larmes coulèrent lentement sur ses joues ei tombèrent sur le papier ; fl les essuya avec mécontentement, iit un geste de dépit, et ne put étouffer un sanglot. Il lui sembla qu'une ombre passait devant ses yeux, il leva la tète et vit la vieille gouvernante qui s'était approchée et le regardait :

— Vous l'aimez, vous ! dit-elle avec reconnaissance.

— Lui aussi, répondit Tal vanne.

Et comme la femme de charge hochait la tr^te avec tristesse :

— Il souffre, ajouta-t-il, il souffre injustement et s'en prend à la terre entière de cette souffrance et de cette injustice. Mais bientôt il verra clair dans son cœur, et tout changera. . .

— Dieu vous entende ! Car si tout ne changeait pas, nous n'aurions plus, les uns et les autres, beaucoup de bonheur à attendre.

Ils échangèrent un regard. Talvanne et elle s'étaient entendus à demi-mots. Ainsi, pas une fois, depuis tant d'années, la servante, si complètement au fait des causes du drame qui venait de bouleverser la maison, n'avait donné à penser, par son ton ou par ses allures, qu'elle eût pénétré le mystère. Elle avait tout su, tout vu, tout caché, par dévouement pour Conchita et par amour pour Adrienne.

Le docteur comprit qu'il aurait en Rosalie une aide infatigable et prête à tous les sacrifices. Par elle, la malade serait soignée, jour et nuit, sans une défaillance. Il en sentit un grand soulagement. Il pourrait ainsi se consacrer tout entier à la lutte qu'il voulait engager avec Rameau. Il se demanda s'il fallait confier à Robert tout ou partie du terrible secret. Il connaissait assez le jeune homme pour être sûr que sa passion résisterait à l'épreuve et que rien ne pourrait changer son cœur. D'ailleurs, Adrienne était-elle responsable de la faute qui pesait si lourdement sur elle? Elle était victime d'une implacable fatalité, et d'autant plus intéressante. Use dit : Moi je l'aurais adorée rien que pour son malheur !

Un sourire passa sur ses lèvres, il pensa: non, je déraisonne et je dramatise. Je l'aurais adorée parce qu'elle est elle ; c'est-à-dire tout ce qu'on peut rêver de plus charmant, de plus joli, et de plus séduisant sur la terre. Hélas! Sa mère était ainsi. D'où toute notre misère. Ce sont de ces femmes qu'on ne peut pas se défendre d'aimer.

Une autre idée lui vint : En ce moment, que doit penser Robert en face de Rameau hors de lui ? Quelles suppositions étranges peut-il faire? Il est trop intelligent pour ne pas deviner qu'il se passe ici des événements plus qu'extraordinaires. Et quelles causes leur assigne-t-il? Avoir vu, pendant vingt ans, un

homme domier les preuves de la solidité et de la lucidité d'esprit les plus grandes et, tout à coup, constater qu'il se conduit comme un furieux et comme un fou. Alors il serait plus prudent de lui tout laisser entrevoir. Il est de caractère à plaindre sincèrement son maître et à le respecter davantage. Bah! Le mieux sera de me décider suivant les événements. Il se leva et, tendant à la vieille servante l'ordonnance qu'il avait achevé de rédiger :

— Faites porter ceci à la pharmacie et qu'on attende les médicaments. Pour l'instant, des compresses d'eau froide sur le front et, s'il survient quelque chose, tout de suite faites-moi appeler. Je serai en bas, chez le docteur.

Il revint au lit de l'enfant qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, si impérieuse que fût la nécessité qui le conduisait auprès de Rameau. Il toucha son front toujours brûlant, il tâta son bras dont la chair lui parut plus moite. Au même moment, dans l'ombre des blancs rideaux qui protégeaient son sommeil le vierge, Adrienne ouvrit les yeux. Ses regards \ agues essayèrent de se fixer sur le visage de celui qu'elle voyait debout devant elle. Ses traits se détendirent et se firent riants, elle interrogea avec un accent de joie :

— C'est toi, papa?

' — Non, ma mignonne, ce n'est pas ton père, fit Talvanne, mais il était là, il n'y a qu'un instant. ^.

2'.n LES BATAILLES DE LA VIE.

Li expression du visage de la jeune fille red^^vint grave, souifrante, elle roula sa tête sur Toreilier, avec le même mouvement douloureux, murmura, comme accablée :

— Ah! Parrain, c'est toi?... Merci, parrain... Son accent était si triste, en constatant l'absence

de son père, que Talvanne frissonna. Il lui sembla que l'enfant se sentait abandonnée, reniée, condamnée , et que l'ombre de la mort s étendait déjà sur elle. Il se pencha vers le lit et tout bas :

— Il reviendra, ma fille, je te le promets. Je lui dirai que tu l'as demandé, et il reviendra...

Elle agita doucement sa pauvre tête malade, et faiblement :

— Oui, parrain, oui... Tu es bien bon, parrain... L'aliéniste sentit que s'il restait un instant de

plus,* il ne pourrait plus contenir lattendrissement qui le gagnait. Il embrassa doucement l'enfant sur le front, et lui dit :

— Tâche de dormir, ma mignonne.

Elle ne répondit pas et ferma les yeux. Sur la pointe des pieds, pour ne la.troubler par aucun bruit, Tah anne gagna le couloir et descendit chez Rameau . Il était profondément ému, mais non pas efTrayé, à la pensée de l'entretien qu'il allait avoir avec son vieil ami. Depuis longtemps, cuirassé contre ses violences, il demeurait sans force contre sa douleur. Et quelle douleur était la sienne ! Ce grand esprit de^'ait

LE DOCTEUR RAMEAU. 29i

souttrir bien plus qu'un autre. Toutes les émotions se décuplaient, reçues et répercutées par un cerveau aussi sensible. Tal vanne avait trouvé, en arrivant, le docteur accablé et décidé au suicide. Maintenant, après leur discussion si rude, était-ce dans la colère ou dans la prostration qu'il était tombé?

Il avait descendu l'escalier, il approchait du cabinet de Rameau et, avec inquiétude, de l'autre côté de la cloison, il lui semblait entendre une voix forte, qui parlait sans interruption, comme prononçant un discours. Il eut peur. Une sueur froide lui mouilla le front. Son ami était-il devenu fou? Il ouvrit vivement et , assis dans son fauteuil , séparé de son élève par le large bureau, il vit le docteur, calme, très pâle cependant, mais maître de toute sa pensée, qui dictait les conclusions d'un rapport. Il ne s'interrompit pas , comme s'il éprouvait une orgueilleuse joie à étaler, devant celui qui l'avait vu si faible, son étonnante énergie.

Robert, sombre et préoccupé, laissait errer ses regards de Rameau àïalvanne, cherchant le mot de Tenigme qu'on ne lui expliquait pas. Il traçâtes dernières phrases sur le papier et, posant sa plume, il resta un instant immobile entre les deux hommes qui se taisaient. Jamais il n'avait supporté silence si pesant. Jamais il n'avait enduré pareil malaise. Au lieu de la bonhomie et de la familiarité qui existaient habituellement entre les deux amis, une contrainte

et une froideur subite. Que setait-il passé? A quoi attribuer ce changement si brusque? La maladie d'Adrienne en était-elle la cause ou le résultat? Il lui parut impossible de sortir de la maison, de rentrer chez lui, de laisser toute la nuit s'écouler sans obtenir un éclaircissement.

Au même moment,Rameauselevait. Robert comprit qu'il gênait et que son maître allait le congédier. 11 s'approcha de lui timidement pour lui dire adieu. Chaque jour, celui-ci tendait, avec une bonne grâce affectueuse, la main à son élève, et lui adressait quelques aimables paroles. Il se borna à incliner la tête et à dire, d'une voix sourde : «Bonsoir. » L'étreinte de Talvanne, par contre, fut plus chaude et plus nerveuse qu'à l'ordinaire. Alors, avec un grand respect, Robert salua son maître et, se dirigeant vers la porte, il sortit.

Restés seuls, les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre. Le premier regard de Talvanne avait été pour la table, sur laquelle, une heure auparavant, était placé le petit flacon étiqueté de rouge. Maintenant, il avait disparu. Mais le docteur l'avait-il caché sur lui, ou l'avait-il remis dans l'armoire? Renonçait-il à son indigne projet, ou bien l'ajournait-il, pour l'exécuter avec plus de loisir et de sûreté ? Il sembla que Rameau lisait dans la pensée de sonami. Un pli ironique crispa sa lèvre, il courba son front dégarni.

— Tu te demandes, avec ennui, ce qu'est devenue la petite fiole d'acide prussique qui était là, tout à l'heure, dit-il. Je vais te rassurer : elle est dans le laboratoire. Si, ce soir, tu étais entré une demi-heure plus tard, tu m'aurais trouvé débarrassé de tous mes soucis. Tu m'as empêché d'accomplir ma résolution dans le moment de fièvre où je l'avais prise... A présent, c'est fini : l'exaltation est tombée. Je vois froidement la situation, et je me sens le courage d'y faire face. J'ai eu un instant de faiblesse. . . Que celui qui n'en eut jamais me méprise.

Talvanne lui prit la main et la serra, avec une sensibilité presque convulsive. Quel énorme poids de moins sur la poitrine! Pris entre le père et la fille, aussi inquiet de l'un que de l'autre, ne pouvant les séparer dans son affection, il avait enduré, pendant toute la soirée, de cruelles tortures. Enfin, d'un côté, il était dégagé. Son visage exprima une telle satisfaction que Rameau en fut ému :

— Ne te réjouis pas trop, dit-il. Il eût peut-être mieux valu, pour toi, que je disparusse... Tu n'avais pas, en moi, un bien agréable compagnon... Que sera-ce désormais?

— Peux-tu parler ainsi, même légèrement!... s'écria Talvanne. Oublies-tu que, depuis notre jeunesse, j'ai tourné, autour de toi, comme un modeste satellite. Ma lumière et presque ma vie, je les recevais de toi... Qu'aurais-je été sans ton amitié? Un

29i LES BATAILLES DE LA VIE.

humble gardien d'aliénés, un hôtelier de là démence, logeant et nourrissant des fous î Tandis que tu as fait de moi, par ton influence, une manière d'homme de talent. Tu as emprunté à ta gloire pour me créer une notoriété; de tes rayons tu m'as fabriqué une auréole, com me on donne un j ouet à un enfant. Crois-tu quejem'ysoisjamaistrompé?... Oh! Mon vieux compagnon, si je ne t'étais pas attaché, je serais un ingrat ! Mais, en plus de ma reconnaissance, tu sais bien que j'ai pour toi une affection profonde. . . Je n'avais pas de famille, et tu m'en as tenu lieu... Toi et les tiens, vous avez été mes vrais parents, d'autant plus aimés que je vous avais choisis. . . Et tu me plains d'avoir encore à vivre auprès de toi?. . . Tu crains d'être maussade et de me déplaire, quand moi je te remercie, de tout mon cœur, d'avoir renoncé à me laisser seul I Va, je suis un bien grand égoïste ! . . . Peut-être aurais-tu été plus tranquille et plus heureux, réfugié dans la mort... Mais je n'ai pas pensé à cela, je te l'avoue bien sincèrement, je n'ai pensé qu'à moi : si tu m'avais quitté, qu'est-ce que je serais devenu? Rameau, à cettechaudeboufl'ée de tendresse, sentit son cœur, qu'il croyait glacé, se dilater dans sa poitrine, une rougeur monta à ses joues pâlies, ses yeux brillèrent moins farouches. Il éprouva une sensation de bien-être qui lui démontra que tout sentiment humain n'était pas mort en lui. Il se dit : Puisque je suis à la merci de mon imagination, au point

dem'associer aussi vivement à l'émotion d'un autre, j'aurai encore cruellement à souffrir. Que faudrait-il donc, pour éteindre en moi toute sensibilité morale?

Ainsi, au moment où Talvanne se félicitait de l'avoir reconquis, il cherchait un moyen de lui échapper. Mais la nature, rebelle à sa volonté, le maintenait esclave, et il était encore dans la dépendance de son ami bien plus qu'il ne le pensait. Il suffit d'un mot pour le lui prouver, en réveillant sa passion avec une violence et une acuité nouvelles. Talvanne, imprudemment entraîné par la chaleur de ses sentiments, s'était laissé aller à dire :

— Va, tout ce que tu éprouves, depuis ton horrible découverte, je le comprends : je l'ai éprouvé moimême, et depuis bien longtemps, car, ce que tu ignorais, moi, je le savais!...

En une seconde, Rameau se vit emporté de nouveau parle courant furieux de sa jalousie exaspérée. Laphrase de Talvanne venait, subitement, d'évoquer Munzel et Conchita et de les présenter, à la pensée de celui qu'ils avaient trahi, vivants, heureux, souriants. Le couple infâme passait enlacé, joyeux, dans une mystérieuse pénombre, et l'imagination de Rameau les poursuivait de son implacable et douloureuse curiosité. Il dit à son ami :

— Ainsi tu connaissais le crime?

— Depuis le premier jour.

— Et tu ne m'as pas prévenu, tu ne m'as rien dit,

tu n'as rien fait pour sauvegarder mon honneur? Il s'était levé menaçant, redressant ses épaules voûtées, serrant les poings, comme pour écraser les coupables. Mais il poussa un grondement de colère impuissante. Les ombres lui échappaient et il ne pouvait les étreindre, les étouffer de ses mains irritées. Talvanne lui répondit froidement :

— Te prévenir? Pourquoi? Pour empoisonner ta vie vingt ans plus tôt? Jouer, auprès de toi, le rôle d'un lago loyal et franc? Et à quoi bon? Le mal était-il réparable? Les coupables étaient déjà assez malheureux !

— Malheureux?

— Oui, car ils avaient été, tous les deux, victimes d'une déplorable fatalité. Ils ne s'étaient point cherchés, ils avaient tout fait pour se fuir. Ils s'aimaient, cependant. Et, par un dernier reste d'honnêteté, ils s'efforçaient de se cacher, l'un à l'autre, leur sentiment réel, sous une hostilité feinte. Rappelle-toi leur attitude gênée, leur langage sarcastique...

— Hypocrisie ! Ils voulaient me donner le change !

— Non! Ils étaient sincères. Car j'ai eu les aveux de l'un et de l'autre. Tu me reprochais, à l'instant, de n'avoir rien fait pour sauvegarder ton honneur. Eh bien! J'ai risqué de m'aliéner à jamais l'affection de ta femme, par la rudesse et la fermeté de mon intervention. Je l'ai menacée de frapper Munzel et de le forcer à se battre avec moi, s'il ne quittait pas sur-

le-champ Paris. Aujourd'hui qu'il n'y a plus à ménager ni lui ni elle, je puis te dire la vérité absolue. Et je te jure qu'ils étaient désespérés.

— Oui. De se séparer !

— Non ! Car ce fut Conchita elle-même qui ordonna àMunzel de partir. Ils étaient plus affligés de" leur faute, plus honteux de leur trahison, qu'heureux de leur amour .Le remords empoisonnait toutes

eurs joies. Et pas une des heures qui se sont écouiées depuis l'outrage, n'a été exempte de ces tortures :]ui étaient ta vengeance. Enfin, tu peux te rendre compte des véritables sentiments de Munzel en te souvenant qu'au moment de mourir il n'a pas voulu revoir sa complice. Certes, je ne l'ai jamais aimé, tu le sais, et j'avais un pressentiment du mal qui devait nous venir de lui, mais je ne puis me refuser à constater qu'il s'est amèrement repenti . Il ne pensait qu'à toi, il ne voulait que toi, et cette malheureuse pleurait, de l'autre côté de la gorte, à genoux sur le parquet, proscrite par le mourant, écartée de son lit d'agonie, comme s'il eût craint, par sa présence, d'être empêché de se réfugier dans ton amitié, ainsi que dans un asile de clémence et de pardon. Va, ne regrette pas de n'avoir pu te venger toi-même, apaise ta colère, calme ton ressentiment : ils se sont punis mieux que tu ne l'aurais pu faire, et tu les tiendrais là, vivants, que tu ne saurais être plus implacable qu'ils ne Font été pour eux-mêmes.

Rameau avait écouté son ami, la tête cachée entre ses mains, sans Tinterrompre, comme insensible à tout ce qu'il entendait. Il laissa s'écouler quelques minutes, puis se découvrant le visage :

— Ah ! J'aurais pu avoir la générosité de les oublier. Mais me l'ont-ils permis? Leur crime n'a pas été effacé par leur mort, il leur a survécu. La trace en est restée vivante , dans ma maison , auprès de moi , sousmes yeux. Voilà quelle est ma torture laplus cuisante, ma blessure inguérissable. Cette enfant, que j'ai adorée, à laquelle j'ai tout rattaché, qui était ma consolation et ma joie, il faut que je m'en détourne avec horreur. Oh ! Je ne puis t'exprimer ce qui se passe en moi, depuis cette terrible révélation . Je souffre à devenir fou !... Toutes mes idées se heurtent, avec fureur, dans mon cerveau. Par instants, je me dis que je suis un monstre de repousser cette innocente créature, je m'efforce de me prouver qu'il est impossible que j'aie changé, en un si court espace de temps. Je l'aimais ce matin, et je la hais ce soir... C'est le comble de l'invraisemblance, de l'insanité, et cependant cela est. Il a suffi d'une seconde pour empoisonner cette tendresse, pour ruiner ce culte. . . L'idole est à bas, et comment la relever? J'ai fait appel à ma philosophie, j'ai invoqué les droits de l'humanité... Tous les principes, au nom desquels j'ai agi jusqu'ici, se sont trouvés inutiles et vains !... Je ne raisonne plus. Enmoi respritestvaincu.c'estlabête

qui l'emporte et qui pleure et qui crie, parce que son petit, qu'elle aimait, n'est pas d'elle, ne la touche plus, et qu'elle est désespérée!...

— A cela, je t'ai déjà répliqué : Qu'en sais-tu ? fit Talvanne. Comment, toi, savant médecin, habile physiologiste, tu avances un pareil fait? Tu es bien hardi ! Une femme a un amant : nécessairementl'enfant qui naît d'elle devra être de cet homme? C'est là un argument de drame et de roman ! Fiction commode, pour amener une situation. Mais la réalité est moins simple. Cette femme, en effet, a un mari, lequel lapossède aussi... Oh ! Je te révolte, mais laissemoi poursuivre!... Il faut avoir l'imagination d'un auteur, ou Taveuglement d'un jaloux, pour affirmer que l'enfant ne sera pas du père . Q n'en sait-on ? Et toi, le premier, qui t'autorise à nier que ta fille soit tienne? Je ne te fournirai pas des raisons sentimentales. Je ne te dirai pas : Elle est la fille de ta pensée, il n'y a pas, dans son esprit, une sensation, dans son cœur, une émotion qui nevienneutde toi... Non, je me bornerai à invoquer la simple raison, je prendrai à témoin la nature, et je te crierai de toutes les forces de ma conviction : Tu te trompes, et ton erreur peut être mortelle pour cette enfant, pour toi, pour Robert, pour moi, pour nous tous enfin, qui l'aimons !

— Et moi je te répondrai, fît Rameau, avec une exaltation nouvelle , que ma conviction est aussi forte

que la tienne, et que rien ne saurait la changer. Non I Cette enfant n'est pas de mon sang et il suffit de la voir pour en être sûr. Tout en elle crie la faute. Elle est Témanation matérielle et morale du crime. Elle en a la grâce, la douceur et le charme. Enfant de l'amour, te dis-je, conçue dans l'ivresse et le frémissement des sens. Ce n'est pas dans un accouplement résigné et dolent que cette créature délicieuse a pu être incarnée. C'est la vie ardente et passionnée qui s'est épanouie en elle. Le plus redoutable témoin qui s'élève pour l'accuser, c'est elle-même. La fille d'un vieux mari et d'une jeune femme, cette enfant qui est le printemps en fleurs? Allons donc ! Quand bien même les circonstances, les dates, ne s'accorderaient pas si bien pour prouver le contraire, il me serait impossible de croire que j e suis son père ! Cesse donc de me traiter comme un vieux fou qui ne demande qu'à se laisser convaincre; tu as devant toi un homme assez courageux pour regarder la vérité en face.

Cette fois Talvanne comprit qu'il n'y avait plus un mot à ajouter. Rameau ne se lamentait plus, il avait repris possession de lui-même et sa pensée était aussi lucide que sa parole était claire. Il continua :

— J'ai dans ma maison une étrangère à laquelle la loi confère tous les droits d'une enfant légitime. C'est la plus grande infamie de l'adultère de créer la situation que j'ai à dénouer. Comment le ferai-je?

C'est ce que je ne sais pas encore, mais ce à quoi je vais réfléchir.

— Ne prends pas de résolution extrême, supplia Talvanne. Ménage cette petite : si ce n'est pour elle, que ce soit pour moi. Tu sais combien je l'aime tendrement. Moi, aucun de mes sentiments n'a changé. Si tu ne veux plus la revoir, si sa présence à tes côtés te paraît insupportable, n'oublie pas que je suis prêt à me consacrer à elle... Je suis son parrain, j'habite presque la campagne... Pour colorer, auxyeuxdumonde,un changement d'existence aussi complet que celui imposé à Adrienne par tes préventions... Oh ! tu n'obtiendras pas que je dise autrement ! ... Il nous est facile de dire qu'elle est malade, anémique, qu'elle a besoin de changer d'air. .. Nous pourrons ainsi gagner l'époque de son mariage, à moins que...

Il s'arrêta et son visage prit une expression soucieuse.

— A moins que? interrogea Rameau.

— A moins que, poursuivit Talvanne d'une voix tremblante, nous n'ayons à la conduire au cimetière, tout simplement, lapauvre mignonne. La scène d'aujourd'hui a gravement ébranlé sa santé. Je redoute des complications. Un peu de tendresse et de bonté seraient les meilleurs remèdes à son mal, et ce sont justement ceux dont tu me parais le plus décidé à la priver...

Il regarda son ami et , avec une chaleur et une émotion auxquelles, avant le malheur, celui-ci n'eût pas résisté :

— Allons 1 Rameau, je t'ai connu un hrave homme, au cœur large et généreux, à l'esprit puissant et pro: ad...Ne peux-tu dominer en. toi la faiblesse hum.i ne? Ne peux-tu, d'un coup d'aile, t'enlever bien haut, loin des misères qui te salissent, et, plus grand, plus pur, oublier tout ce qui n'est pas l'éternelle et souveraine équité? En ce moment, tu déchois, tu n'es pas digne de toi-même, et tu t'en rends compte : c'est de là que vient ta colère. Redresse la tête, reprends ta place au-dessus des autres hommes. Sois supérieur par la bonté, comme tu l'es par le génie. Adrienne est une étrangère? Eh bien, au lieu de la repousser, adopte-la.

Rameau hocha tristement la tête :

— Autrefois, j'aurais dit comme toi, je me serais livré à de belles théories extra-humanitaires. Aujourd'hui, tout est changé. Je ne suis plus en face d'une idée, qu'on peut discuter, développer en s'exaltant ! Je me heurte à un fait, et on ne discute pas un fait : on le subit. Peut-être, à ma place, ferais-tu ce que tu me conseilles. Alors, c'est que tu es meilleur que moi. Je n'en ai pas la force, et je crois bien que je ne l'aurai jamais, à moins d'un miracle !...

— Eh bien ! dit Talvanne, s'il faut un miracle, Dieu l'accomplira !

— Dieu ! répéta sourdement Rameau, Dieu ! Votre dernier argument à tous, quand vous ne savez plus que dire 1

Il ajouta avec lassitude :

— Ah ! Ton Dieu, qu'il se manifeste donc î Je lui en saurai vraiment gré. J'ai bien besoin d'une étoile, pour me guider dans l'obscurité où je me débats !

— Ce guide, Rameau, reprit Taliéniste, tu Tas, mais tu ne veux pas en ce moment le suivre. C'est ta conscience.

Il ne donna pas à son ami le loisir de lui répondre, désirant le laisser sous l'influence de ses dernières paroles. Il lui serra la main avec force, lui dit : « A demain. » accueillit comme un engagement le oui que le docteur fit entendre, et sortit du cabinet.

Dans l'antichambre obscure, une ombre se détacha du mur et vint à lui. Il reconnut Robert :

— Comment! tu m'as attendu, dit-il au jeune homme. Depuis tant de temps?

— Je suis retourné auprès d'Adrienne. et lui ai faitprendre, moi-même, les médicaments prescrits... Lafiè^Te est un peu moins violente, mais la tête n'est pas encore dégagée...

— Attendons l'effet de la nuit.

Il saisit Robert par le bras, et s'appuvant sur lui :

— Pourquoi m'as-tu guetté ainsi ?

Celui-ci. embarrassé, garda le silence.

— Allons ! reprit l'aliéniste. Aie donc le courage de ta curiosité.

— Eh bien ! dit, d'une voix étranglée, l'amour eux, je désire apprendre de vous ce qui s'est passé aujourd'hui. Ce qui trouble si gravement mon maître et ce qui fait tant de mal à Adrienne ?

Ils étaient, tous les deux, dans la rue, sur le trottoir, et le coupé de Talvanne stationnait devant la porte de l'hôtel :

— Nous allons marcher un peu, dit le docteur à son cocher.

Et la voiture les suivant, ils s'engagèrent sur la place des Invalides. Robert observait Talvanne avec attention. Brusquement l'aliéniste s'arrêta, regardant fixement son compagnon :

— Si Adrienne n'était pas la fille de Rameau, qu'est-ce que tu dirais ?

Ceux qui aiment ont une sorte de divination. On eût pu croire que Robert pressentait ce que le docteur s'apprêtait à lui demander. Il répondit vivement, comme si d'ailleurs son cœur avait préparé la réponse :

— Eh ! que m'importe qu'elle soit la fille de Pierre ou de Paul, orpheline ou héritière? Pourvu qu'elle soit elle, cela me suffira : je l'aime!

La figure de Talvanne s'épanouit, il serra joyeusement le bras du jeune homme sous le sien et s'écria :

— A la bonne heure ! Parlez-moi des amoureux pour exprimer nettement leur pensée. Tu es un gentil garçon, que j'aimais bien hier, mais que, ce soir, j'aime encore bien davantage. Maintenant écoute-moi, je vais t'expliquer le mystère.

La nuit était douce, un vent léger faisait bruire les feuilles des arbres et, dans le ciel, des milliers d'étoiles scintillaient froides et lumineuses. Le docteur leur lança un coup d'œil pensif et murmura :

— Ce diable de Rameau qui réclame une étoile. . . Ce n'est pas l'étoile qui manque, hélas!... ce sont les yeux pour la voir !

Il allongea le pas, s'engagea sur le quai et, toujours suivi de sa voiture, commença le récit qu'il avait promis à Robert.

Dans le cabinet de Rameau trois médecins étaient réunis en consultation : tous trois comptaient parmi les plus célèbres praticiens de l'Europe. Tal vanne, adossé à la cheminée, à trois pas du fauteuil de son ami, écoutait les conclusions formulées par le professeur Lemarchand, spécialiste pour les maladies de poitrine, qui a découvert le bacille de la phtisie. Celui-ci parlait d'une voix lente, debout, et avec des gestes attristés, s'adressant, à la fois, à ses confrères, pour les prendre à témoin, et au père, pour implorer son indulgence.

— Mon cher ami, nous ne savons que penser. La maladie nous échappe. Les symptômes en sont extrêmement divers. . . Il y avait, hier, hématocèle caractérisée, avec accompagnement de péritonite... Aujourd'hui, il n'y a,plus trace d'inflammation dans le ventre et la fièvre augmente avec troubles de la vue et de l'ouïe... En même temps, des accidents céré-

braux se manifestent et Talvanne persiste à redouter une méningite...

Les trois consultants s'examinèrent anxieusement. Ils s'agitèrent, comme faisant un effort pour sortir des ténèbres au milieu dssquelles ils se débattaient, ils soupirèrent, mais gardèrent le silence. Leur physionomie était lugubre. Ils se sentaient impuissants et, en face de leur collègue, de leur ami, dont la fille, remise à leurs soins, souffrait d'un mal qu'ils ne savaient point défi nir et qui empirait d'heure en heure, ils éprouvaient une sorte de honte. Laisser mourir un malade vulgaire, passe encore. Mais l'unique enfant du professeur Rameau ! C'était un déni de capacité qui devait flétrir la Faculté tout entière. Et ils restaient assis devant le bureau, absorbés, sinistres dans leurs vêtements noirs : la livrée du médecin, qui semble toujours porter un deuil présent ou futur.

— La maladie vous échappe, dit alors Talvanne^ parce que son siège est dans la pensée. Vous avez à combattre une affection produite par une commotion morale, par un saisissement violent. N'espérez pas la réduire par des moyens thérapeutiques ordinaires... Point de ventouses, comme notre confrère le proposait tout à l'heure : la perte de sang anémierait fâcheusement la malade . Pas de bains froids : il n'y a pas trace de fièvre typhoïde. Des calmants, du repos ; en un mot, le moins de médecine possible.

Ils se regardèrent tous, tant l'ironie était aiguë. Mais Rameau enfoncé dans son fauteuil ne sourcilla point. Ils se levèrent et vinrent lui serrer la main. Ils dirent :

— Attendons le développement de la maladie. A demain matin.

Et, comme des ombres, ils sortirent du cabinet, laissant Rameau et Talvanne en présence.

— Et voilà l'élite de la science médicale moderne ! dit l'aliéniste en haussant les épaules. Pauvre humanité, qui est tributaire de ces gaillards-là! Leurs malades guérissent parce qu'ils le veulent bien. Cela me rappelle ce que me disait ce pauvre docteur Bouvey , dont j'étais l'interne à Saint-Louis : « Dans mon service, j'ai deux salles pleines de malades. Ceux qui sont dans la première, je les soigne comme on l'enseigne à l'école. Ceux qui sont dans la seconde, je leur fais boire de l'eau sucrée : il en guérit autant d'un côté que de l'autre ! » Celui-là était franc, il ne droguait pas ! C'étaient toujours les médicaments d'évités !

Il fit quelques pas du côté de la fenêtre, revint vers son ami, se planta devant lui, et changeant de ton :

— Je sais bien ce qu'il lui faut, à notre malade, et ce qui la guérirait mieux que tous 1 eurs remèdes . . .

Il s'arrêta, et regardant Rameau fixement :

— C'est ta présence.

Et comme celui-ci restait immobile ol silencieux:

— Tu ne veux pas monter avec moi chez elle ? demanda-t-il d'un ton suppliant.

Le docteur répondit non, de la tête. La figure de Talvanne s assombrit et son regard s'éteignit, comme s'il regardait au dedans de lui-même ; il demeura absorbé pendant quelques minutes, puis vivement :

— Tu le devrais, quand ça ne serait que par amourpropre professionnel! Tu vois bien que tous ces grands médecins, tes rivaux, si jaloux de toi, ne sont pas en état de formuler un diagnostic certain... Ils errent, ils tâtonnent... S'ils n'avaient pas à faire à Adrienne, et si je ne m'y étais pas opposé, ils se seraient déjà livrés à des essais de traitement qui auraient mis la pauvre enfant à la torture... Toi, situ voulais t'en mêler, non seulement tu découvrirais ce qu'ils ne savent pas voir, mais tu appliquerais la vraie médication... Quelle leçon à leur donner, et dans ta propre maison ! Rameau, je t'en prie, viens...

Le docteur baissala tête sur sa poitrine, pour ne pas voir son ami, et ne répondit pas. Celui-ci laissa échapper un geste de découragement.

— Mon Dieu ! j'use, avec toi, de tous les moyens, même de la ruse, et tu restes inébranlable ! Que faut-il donc te dire pour t'apitoyer? Tu m'aimes pourtant, moi, tu aimes Robert, qui est comme un fou et qui mourra de chagrin si nous ne sauvons pas Adrienne. J e te jure qu'il n'y a que toi qui puisses la sauver. Nous sommes tous des ânes, il n'y a que toi qui sais ! . . . Est-

ce possible que nous ayons, sous la main, le seul médecin qui existe au monde et qu'il nous refuse, à nous, ce qu'il a tant de fois accordé à des étrangers, pour de l'argent I. .. Mais c'est donc vraiment de la haine qui tedévorelecœur?... Tu me l'as dit, maisje ne voulais pas le croire. Phrases de colères, paroles échappéesà la fièvre, me disais-je, il se laissera fléchir. Et tu demeures dur et froid comme la pierre î Tu n'es donc pas de notre espèce, tu n'as donc rien d'humain? Tu me fais peur, à moi, qui ai passé toute ma vie auprès de toi, et qui ai eu la superstition de ta grandeur et de ta bonté ! Voyons, Rameau, mon cher et vieil ami, si tu voulais seulement m'accompagner jusqu'à sa chambre, si tu la revoyais, ne fût-ce qu'une seconde, tu aurais pitié d'elle... Nos collègues en ont eu le cœur bouleversé, et ils ne la connaissent pas ! Ils ne savent pas combien elle est douce, gentille et tendre. Une enfant, qui a été notre joie, que nous écoutions respirer, quand elle était petite, tant nous avions peur qu'elle ne fûtmalade, et tuvas la laisser mourir? Car, jeté le dis, moi, elle va mourir, et mourir de toi!... Entends-tu?... Elle ne demande, elle n'appelle que toi. Quand elle sort de son horrible sommeil, si douloureux, et qu'elle reprend sa raison, elle te cherche, et c'est le tourment de ne pas te voir auprès d'elle qui la replonge dans le délire. . . Tu la tues ! ... Si tu veux te débarrasser d'elle, tu as pris le bon moyen! Elle ne résistera pas à ta dureté. Tu n'en as pas pour long-

temps et, dans trois ou quatre jours, ce sera fini!... Rameau, tu me comprends bien, n'est-ce pas?... Fini !... Nous la clouerons dans un cercueil et on la descendra dans la terre. Alors nous resterons seuls ! Oh! non pas ensemble! Car, je t'en préviens, je te fuirai comme un monstre ! Tu me feras horreur. Je ne vivrai certainement pas avec un meurtrier... Et tu seras un meurtrier !

Il se laissa tomber accablé, pâle, haletant, à côté de Rameau. Celui-ci paraissait vraiment n'avoir plus rien d'humain, ainsi que le lui avait reproché son ami. Son front, jaune comme de livoire, brillait à la clarté de la lampe ; sa barbe blanche couvrait sa poitrine, semblable à une nappe d'argent, et ses paupières,charbonnées par l'insomnie, étaientbaissées, comme sïl dormait. Seules ses mains, posées sur les bras de son fauteuil, étaient agitées par un léger tremblement qui accusait une violente émotion intérieure.

— Rameau, m'entends-tu? reprit Tal vanne. Réponds-moi !

— Je t'ai laissé maître dans ma propre maison, dit alors le docteur, sans lever les yeux , sans que sa figure perdît rien de sa froideur et de sa rigidité. Fais ce que tu veux, appelle qui tu veux. Décide, ordonne. Mais ne m'en demande pas davantage. Tu as exigé que je vive et je t'ai dit que tu avais eu tort. Tu vois, déjà tu en es presque aux regrets !

L'aliénistc frappa ses deux mains avec force l'une contre l'autre et, avec une irritation qu'il n'essayait pas de contenir :

— Je ne te reconnais plus! Pensées, langage, ce n'est plus toi ! Un homme peut-il changer ainsi, en si peu de temps ! On dirait que tu joues unhorrible rôle ! Voyons, pour la dernière fois, cède à ma prière. Faismoi la charité d'un peu de pitié pour cette enfant?

Rameau répondit :

— Ne réclame pas de moi ce que je n'ai point la force de faire !

Talvanne se dressa devant son ami, pâle comme s'il allait mourir et, avec un accent qui exprimait l'atroce déchirement de son cœur :

— Tu es un mauvais homme, s^écria-t-il. Oui, un mauvais homme ! Tu ne me reverras plus chez toi. Adieu !

Et il sortit sans regarder derrière lui. Rameau ne fît pas un geste, ne dit pas un mot, pour retenir l'ami de toute sa vie. Mais, quand la porte se fut refermée sur lui, il poussa un long soupir et des larmes coulèrent de ses yeux rougis sur sa barbe de neige, ainsi qu'un flot amer.

Talvanne exaspéré avait gravi l'escalier en quelques enjambées. Il avait retrouvé son agilité de jeune homme. On eût dit qu'il courait annoncer une heureuse nouvelle. Arrivé à la porte de l'appartement d' Adrienne , il s'arrêta. Son excitation nerveuse

tomba brusquement et l'horreur de sa situation lui apparut. Rameau refusait de tenter personnellement quoi que ce fût, pour celle qu'il avait chassée de son cœur, en un instant, et pour toujours. Et lui, Talvanne, avait pris l'engagement de le ramener au chevet de la malade. Comme il l'avait dit à son ami, l'enfant ne pensait qu'à son père, ne cherchait que son père, ne demandait que son père. Elle mourait de s'être vue repoussée par lui. La blessure dont les médecins constataient les ravages, sans en pouvoir de\âner la cause, avait été faite par la main furieuse de Rameau brutalisant Adrienne, et elle était au cœur. Seul le père pouvait panser cette plaie et la guérir. Et il ne le voulait pas.

Donc c'était fini et, dans les angoisses d'un délire sans cesse grandissant, dans les tortures d'une fièvre qui brûlait son cerveau, la pauvre petite, victime innocente de la faute, était condamnée à s'éteindre. Qu'allait répondre Talvanne, quand la malade lui adresserait b. même question, qu'elle ne se lassait pas de répéter, depuis la première heure : Pourquoi papa ne vient-il pas? Il lui faudrait encore mentir, comme il avait menti pendant deux jours.

[1 en vint à souhaiter que sa filleule dormît de cet afTreux sommeil plein de torpeur, et cependant hanté de cauchemars effrayants, qui la faisaient appeler, supplier et crier, comme si elle apercevait de menaçantes figures, comme si elle était mêlée à des scènes

de violence. Et il la reconstituait bien, la scène, il l'a connaissait,lafigiire.Une chambre, pleine de débris, et Rameau échevelé , écumant , terrible , voilà ce qu'elle voyait toujours, ce qui lui arrachait, d'une voix angoissée, ces paroles, toujours les mêmes.:

— Papa ! oh ! papa, pardonne-moi !... Si tu as du chagrin, ce n'est pas de ma faute ! . . . Papa, ne me fais pas de mal !

Et elle priait si doucement que Talvanne, en l'écoutant, avait les larmes aux yeux et que Robert rugissait de colère et de douleur, se rongeant les poings dans son exaspérante inutilité. Prendre la souffrance de cette créature adorée, se sacrifier pour elle, mourir pour lui éviter une douleur : voilà ce que rêvaient ces deux hommes, le parrain et le fiancé. Et ils étaient impuissants. Tandis qu'un homme qui, d'un geste, d'un mot, pouvait .sauver cette martyre, s'entêtait férocement à ne pas faire ce geste, à ne pas dire ce mot, immobilisé, figé, pétrifié, dans une folie supernaturelle qui lui avait stérilisé le «erveau et le cœur.

Et il n'y avait rien à tenter auprès de lui de plus que ce qu'avait risqué Talvanne. Nul raisonnement, nulle supplication, nulle violence. On aurait pris un pistolet, on le lui aurait mis sur le front en criant : « Sauve-la, ou je te tue ! » Il aurait répondu : <( Réni soyez-vous., tuez-moi; c'est tout ce que je demande ! » Rien ! rien ! L'arsenal des moyens

humains était épuisé. Il fallait s'en remettre à la Providence, et compter sur la nature.

Hors de lui, prêt à tout, tant il souffrait de sa fureur concentrée, Talvanne cependant ne désespérait pas encore. Il ne savait pas d'où viendrait le secours, mais il en attendait un. Le miracle, dont il avait parlé à Rameau, se produirait. Un coup de foudre rouvrirait,danscecœur,la sourcetariedelabonte.il était impossible qu'il n'arrivât pas quelque chose. Il ue voyait pas Adrienne morte.

Et pourtant, elle était mourante, et il se rappelait, frappé durement par ce souvenir, la prédiction, déjà en partie réalisée , faite par Conchita devant le lit de mort de Munzel : <( Tout ce qui a approché l'impie a été frappé... Il a tout corrompu, autour de lui, de son mortel poison... » Tous ils avaient succombé, comme elle l'avait dit, et maintenant c'était le tour de l'enfant. Il lui sembla voir la jeune femme, toute noire, étendant le ly^as, avec une flamme prophétique dans les yeux. Mais il secoua la tête et chassa ces pensées. Il se trouva, avec surprise, dans le corridor, au haut de l'escalier, devant le salon, dans une obscurité complète .Il y avait, peut-être, une demi-heure qu'il était là. Il gagna la chambre d'Adrienne, sur la pointe du pied. A sa vue, Robert, assis près de la cheminée, se leva et, sans parler, d'un geste l'interrogeant :

— Impossible de le décider, répondit le docteur.

— Et si j'y allais, moi ? demanda le jeune homme.

— Ce serait, à mon avis, inutile. Réservons, en tous cas, ce dernier effort pour une heure suprême. Après ce que je l'ai contraint à écouter, que lui dirais-tu qui pourrait le frapper? Non! Le coup qui l'atteint a brisé les liens qui l'attachaient à nous. Nous n'avons plus affaire à un homme. Il n'est plus touché par nos misères. Il n'entend plus et ne comprend plus nos arguments humains. Je suis navré, je ne croyais pas ma vieillesse réservée à une pareille épreuve? Et Adrienne, comment est-elle?

— Elle se plaint de violentes douleurs dans le cerveau et la lumière affecte cruellement sa vue... Elle ne peut la supporter...

— A-t-elle eu encore des hallucinations?

— Oui, pendant son sommeil. En se réveillant, toujours la même préoccupation.

— Son père?

— Oui. Voilà qu'il est huit heures. Vous avez passé ces deux nuits auprès d'elle, vous devriez rentrer chez vous, et vous reposer. Moi je veillerai avec Rosalie...

— Soit! mais je ne partirai qu'à minuit.

Il s'approcha du lit. Un souffle irrégulier et pénible sifflait, dans l'ombre des rideaux, et un murmure de vagues paroles se faisait entendre. Talvanne se pencha et ses yeux, s'habituant à l'obscurité, distinguèrent les traits de sa filleule ravagés par la

souffrance. De cette fraîcheur rosée, qui donnait tant d'éclat à son visage, il ne restait plus trace. Une pâleur, marbrée de rouge aux pommettes, s'étendait sur ses joues, et sa mâchoire, toujours contractée, se creusait émaciée. Ses lèvres, brûlées par la fièvre, laissaient échapper des mots, toujours les mêmes, qui accusaient une préoccupation incessante. Une sueur perlait à ses tempes. Ses membres s'agitaient sous ses draps, comme si elle était dans un brasier.

Tal vanne hocha la tête, poussa un soupir et vint s'asseoir auprès de Robert. Ils demeurèrent silencieux à écouter le tic-tac monotone de la pendule. Vers huit heures et demie, la porte s'ouvrit doucement et la vieille Rosalie parut. Elle s'approcha et, d'une voix basse, avertit les deux hommes qu'elle leur avait fait monter à dîner dans le salon.

— C'est le dîner de Monsieur, dit-elle avec un geste apitoyé. Il n'y a pas touché...

Et comme Tal vanne et Robert ne bougeaient pas :

— Il faut prendre des forces, ajouta- t-elle tristement, vous en aurez besoin.

Ils se levèrent et, précédés par la vieille servante, ils passèrent dans le salon, où, sur un guéridon, le couvert étaitmis. Et tristes, mortellement, ils s'attablèrent, en face l'un de l'autre, dans cette maison où lis avaient, tant de fois, dîné gais et heureux.

Dans son cabinet, Rameau, depuis le départ de

Tal vanne, n'avait pas fait un mouvement.il paraissait ne plus vivre. Renversé sur le dossier de son fauteuil, il réfléchissait. La gouvernante était venue, plusieurs fois, le prier de manger. Elle avait voulu placer une table à portée de sa main. Le front du maître s'était creusé d'un pli plus profond, il avait murmuré avec impatience : « Emportez cela », et était retombé dans son orageuse méditation. Vêtu de sa grande robe noire, au milieu de ses livres, pensif et courbé, on eût dit le vieux Faust cherchant les problèmes mystérieux de l'existence humaine.

Depuis deux jours et deux nuits, il n'avait pas fermé les yeux et, l'esprit cependant lucide et actif, il lui semblait que plus jamais il n'aurait besoin de sommeil. Il avait calculé, plein de joie, que le reste de sa vie s'userait plus vite, dans cet énervement et, avec une âpre application, il s'était remis à songer à son malheur. Peu à peu, sa pensée s'était envolée, au-dessus de la terre, et il avait perdu le sentiment du réel.

Il se sentait emporté dans des espaces immenses, comme s'il eût été impalpable et aérien . Tout ce qui était autour de lui disparaissait et il montait toujours, soulevé par de puissantes ailes. Il s'était élevé ainsi jusqu'aux solitudes célestes, où les poètes font planer les âmes des morts et, comme Francesca et Paolo, enlacés dans une étreinte éternelle et sanglante,il avait aperçu Munzel et Conchita, plaintifs

et désolés, attachés riin à l'autre par le remords de leurcrime.il ne pouvait détoiiriierd'eux ses regards, et une douleur immense l'oppressait. Il voulait les rejoindre, mais la distance, entre eux et lui, restait toujours la même. Il s'acharnait à les poursuivre, ils fuyaient éperdus dans l'immensité déserte, et de longs voiles noirs flottaient funèbres derrière eux. Aucune fatigue et pourtant aucune trêve. Il lui semblait qu'il les chasserait ainsi, toujours, avec le sauvage désir de les atteindre pour les juger et les punir.

Des heures s'écoulèrent sans qu'il cessât d'être en proie àsa redoutable folie .11 oubliait la vie, le monde, les siens, et, perdu dans son rêve, il n'existait plus que par le cerveau. Rosalie entra dans son cabinet, il ne l'entendit pas. Elle lui parla, le suppliantde se coucher, de ne pas demeurer assis, toujours à la même place, il ne lui répondit pas. La maison, peu à peu, devint silencieuse et obscure comme un tombeau. Talvanne était parti, la nuit s'écoulait et, à la lueur des lampes, qui commençaient à pâlir, Rameau songeait toujours, les yeux fixes, le front baissé, la bouche menaçante.

Deux heures sonnèrent à la pendule. Une sensation de froid, première impression vitale que le sombre penseur eût éprouvée depuis quarante-huit heures, le fit frissonner. Il jeta un regard trouble autour de lui, vit son feu éteint, son cabinet désert, la nuit profonde. Le souvenir de ses douleurs présentes lui

revint. Une rapide vision lui montra la chambre blanche, dans laquelle souffrait, mourait Adrienne, et une douleur lancinante lui traversa le cœur comme un trait aigu. 11 pensa qu'il n'était pas seul à gémir et qu'il se plongeait dans un anéantissement volontaire, qui n'était qu'un monstrueux égoïsme. Mais aussitôt un flot de colère troubla de nouveau son esprit. Il se révolta contre la pitié qui avait osé lui faire entendre sa voix. Il n'admit pas qu'une souffrance pût être égale à la sienne. Qu'importaient les autres? N'était-il pas seul, maintenant, et du fait même de la faute ? Quel lien la faiblesse humaine lui conseillait-elle de renouer? Ceux de l'infamie dont il était la victime ? Non ! Non! Il ne serait pas si lâche!

Il se leva et marcha d'un pas pesant et engourdi. Tout se taisait. Il était isolé, matériellement aussi bien que moralement. Le vide, qu'il avait étendu autour <le lui, par sa A^olence et sa dureté, demeurait complet. Il se sentit abandonné autant qu'il abandonnait les autres. Tal vanne, lui-même, n'avait-il pas dit qu'il

ne reviendrait pas?Talvanne ! Etait-ce possible? Et que serait la dernière heure de Rameau, sans l'ami fidèle pour lui fermer les yeux? Seul, comme un pa ria volontaire, n'était-ce pas là ce qu'il avait voulu? Lentementil se dirigea vers la porte de son cabinet et l'ouvrit. Il marchait sans lumière : tous les coins de la maison lui était familiers. Son pied trouvait le

chemin sans aucun secours des yeux. Il traversa le couloir et arriva devant l'escalier qui conduisait à lappartement d'Adrienne. Le silence partout. Pas une allée et venue, à Tétage supérieur, qui décelât la veille, les soins donnés à la malade. Etait-elle délaissée, elle aussi? Un frisson passa dans les veines de Rameau : Si tout était fini? Si elle était mort^?

Dans les ténèbres, il commença à grayir les marches de l'escalier. Il montait, attiré par une curiosité qu'il ne savait plus vaincre. Devant qui allait-il se présenter? Qu'allait-il voir? Des gens écrasés par le chagrin? Un corps frôle et blême, dans un lit entouré de clartés funéraires. Et des soupirs et des prières, et des larmes 1 II montait toujours. Il parvint jusqu'au salon qui était ouvert; il entra et, par la porte de la chambre entre-bâillée, il vit une mince raie de lumière, il entendit une voix sourde qui semblait psalmodier. Il fit un pas de plus, approcha son visage de l'ouverture et regarda.

Auprès du lit, presque sous les rideaux, éclairé par la faible et tremblante lueur d'une veilleuse, Robert était assis. C'était lui qui pariait, et celle à qui il s'adressait ne l'entendait pas. Elle était toujours plongée dans ce même effrayant délire , qui ne cessait, par courts intervalles, que pour la laisser, après, plus doîente et plus prostrée, dans une sûre et lente extinction de la vie. Et, pour l'arracher à ce sommeil qui semblait l'avant-coureur de la mort, le fiancé lui

parlait, la priait, avec une tendresse ardente et désolée. Dans cette obscurité, au milieu de ce silence, c'était un spectacle à la fois touchant et sinistre que celui de ce vivant, qui essayaitde réveiller cette demimorte par des paroles d'amour.

D'une oreille avide, Rameau écoutait. Sûr d'être seul, puisque Talvanne était parti, Rosalie couchée, et le père obstinément enfermé dans sa haineuse abstention, Robert, penché sur la main inerte d'Adrienne, laissait déborder son cœur:

— Est-ce possible que nous devions te perdre, toi si douce, si bonne, et si tendre? Que sera notre vie, lorsque tu ne seras plus là? Que de regrets, quel désespoir, pour ceux qui t'auront laissée partir ! On mesurera le vide que fera ton absence, on voudra te rappeler, te ravoir, mais tu n'entendras plus,.. Et il sera trop tard! Cependant, il suffirait d'une lueur de raison, au travers d'une démence inexplicable, pour que tu sois sauvée... Si celui que tu appelles sans cesse, quand tu n'es pas immobile comme en ce moment, consentait à venir, s'il oubliait les torts, dont tu n'es pas responsable, pour ne se souvenir que de ta grâce et de ta tendresse, tu vivrais , car tu ne souffres que de sa colère et tu ne mourras que de son abandon. Et moi, je suis condamné à assister à cette injustice, à supporter cette iniquité, et je ne puis rien pour toi !... Tu m'aimes pourtant, mais l'amour que tu as pour celui qui te tue, est le plus fort ! Chère De-

tite, ta main est brûlante de fièvre. M'entends-tu? Réveille-toi, ne reste pas là, toujours, à murmurer des mots qu'on devine... Ton père viendra... Oui, je le supplierai à genoux... Ton parrain n a pas su lui parler... ïl a été violent et dur I... Ce n'était pas ainsi qu'il fallait prendre le maître... Il n'aurait pas résisté à des larmes... Et je Tattendrirai , moi, ou bien c'est qu'il n'aura plus de cœur dans la poitrine . . . Oh ! chère Adrienne, devant quoi reculerais-je pour te procurer un apaisement?... C'est une telle torture pour moi de te voir souffrir et d'être incapable de te soulager... Je paierais de ma vie le pouvoir de te sauver!... Te haïr, toi?... Pour je ne sais quelle ancienne folie! Mais demain, guérie, vaillante, heureuse, tu m'abandonnerais, pour en aimer un autre, que je n^essaierais pas de te faire du mal. . . Je mourrais de douleur et de désespoir, voilà tout, en souhaitant ton bonheur et ta joie. Te haïr! Est-ce possible? Déraison passagère. Ne nous quitte pas, sois patiente, attends : il te reviendra et tu n'auras plus de chagrin, nous ne verrons plus, dans tes yeux, que de la gaité, et, sur ta bouche, que des sourires...

Exalté, il pressait la main de la jeune fille dans ses doigts, comme s'il eût voulu lui prendre son mal et lui donner sa santé. Il sentit cette main s'agiter dans la sienne, il se souleva et vit les yeux d' Adrienne ouverts dans la nuit. Elle se tourna avec effort et, reconnaissant son ami, elle dit :

— C'est toi, Robert !... Parrain n'est plus là? Elle eut une hésitation, puis, plus que faiblement :

— Et papa, où est-il? Je voudrais bien le voir...

— Il était là, tout à l'heure, ma chérie, mais tu dormais, répondit le jeune homme.

Elle eut un navrant sourire :

— Oui;, il vient pendant que je dors... Vous me le dites... Mais je ne le trouve jamais là, quand je me réveille...

Elle se tut pendant quelques secondes, puis avec un accent déchirant :

— Et cela me fait tant de peine ! Tant de peine... Hélas!...

Ses yeux se troublèrent, sa tête retomba sur l'oreiller, elle murmura plusieurs fois : hélas !... et le délire la reprit.

Robert désespéré pencha son front brûlant sur la main qu'elle n'avait pas retirée, et Rameau l'entendit qui sanglotait. Alors, plus courbé, plus sombre, plus malheureux, presque effrayé, fuyant le tableau de ces angoisses et de ces douleurs, dans l'ombre, comme un coupable, le docteur redescendit, du même pas, l'escalier et rentra dans son cabinet.

Il marcha : il ne pouvait plus tenir en place et une agitation violente bouillonnait en lui. Sa pensée avait pris un autre cours. Elle n'évoquait plus Conjhita et Munzel. Le couple adultère avait disparu, c'était la petite malade , dont il était si près maté-

riellement et si loin moralement, qui occupait son esprit. Il voyait la chambre blanche et, sous les rideaux qui avaient tant de fois abrité le paisible et riant repos de Tenfant, il entendait l'halètement d'un sommeil douloureux et effrayant. C'était la même douce créature, si tendrement aimée, dont les baisers lui remuaient le cœur, qui souffrait, et il n'essayait pas de la guérir.

11 tenta de discuter avec lui-même. Il se dit : Que m'importe cette fille? je ne la connais pas. S'il ne fallait pas donner au monde des explications, devant lesquellesje recule, je l'aurais misehorsdechezmoi. Je ne l'aime pas, je ne peux l'aimer. Ce serait une duperie ajoutée à tant d'autres. Aimer la bâtarde de cette misérable et de son amant? Accepter la honte, l'approuver? Ah 1 ah ! Il ne manquerait plus que cela ! Mais je serais vraiment tombé en enfance ! Allons ! Pas de faiblesse ! On a pu me déshonorer, je ne me déshonorerai pas moi-même !

Une voix s'éleva, au fond de lui, pour la première fois et timide encore, qui répondit : « Qui le saura? Talvanne? Il t'a supplié d'être miséricordieux. Robert? Il passera sa vie à te bénir. » Mais aussitôt il se révolta contre cette lâche conseillère, il protesta qu'il ne suivrait pas ses perfides et doucereux avis. Il voulut se cuirasser plus complètement d'indifférence, mais il ne put y réussir. Vainement il s'efforça de penser à autre chose, d'attacher son imagination à

un sujet différent, toujours il était ramené à ce lableau lamentable de la petite malade, brûlée par de fiévreux cauchemars, dans son lit blanc fait pour les songes heureux. L'obsession grandissait sans cesse, et d'une façon singulière. Il éprouvait un violent désir de savoir ce qui se passait.

Il fut sur le point de sonner, pour demander des nouvelles. Et ce n'était pas un retour de tendresse : il ne se sentait pas entraîné vers l'enfant. Il lui semblait que, guérie, il se fût désintéressé d'elle. Mais elle souffrait et il se disait : Je ne pense à elle que parce qu'elle souffre. 11 éprouva du soulagement, quand il eut trouvé cette explication à son trouble. Il se rassit dans son fauteuil profond, aux premières lueurs du jour, et ouvrit la fenêtre. L'air pur lui fît du bien. Il respira délicieusement et revint à sa table, sur laquelle il prit un livre. Jusqu'au déjeuner il lut paisiblement.

Rosalie , avec un étonnement épouvanté , le vit calme, comme si rien d'anormal ne fût arrivé. Elle avait compté sur une détente des nerfs lassés, pour amener une révolution dans l'état d'esprit de son maître . Et soudainement, à l'heure où elle le croyait abattu et à la merci de son entourage, il se redressait plus solide et plus puissant. Elle se demanda quel pacte il avait conclu avec les êtres invisibles , pour pos. séder ces ressources mystérieuses. Elle lui apporta, surun plateau, sonrepas habituel : delà viande froide

LE '^^''"-TRUR RAMEAD. 327

et des fruits. Il mangea quelques bouchées et but un verre d'eau. Il n'avait pas encore fait entendre le son de sa voix quand elle se disposa à s'éloigner. Il attendit qu'elle fût à la porte , pour se décider à lui adresser la question qui brûlait ses lèvres :

— Le docteur Talvanne est-il là?

Elle répondit :

— Oui, monsieur, il est là-haut avec Robert. Elle ne prononça pas le nom d'Adrienne, elle ne

dit pas : chez votre fille. Là-haut — voilà tout. N'était-ce pas ce qu'il voulait savoir? Elle fut tentée d'ajouter : et cela va mal. Elle se retint. La figure de Rameau s'était contractée et, de pâle, était devenue livide. D'un geste impatient, il ordonna à la gouvernante de sortir.

Ainsi, Talvanne avait exécuté sa menace : il ne revenait plus chez son ami. Il était chez sa filleule, là-haut, mais il ne s'était pas arrêté au premier étage, pour serrer la main de son vieux camarade. C'était la première fois, depuis quarante ans. Il ressentit une prof onde tristesse . Il avait écouté tout ce que lui avait dit Talvanne, mais il n'avait pas cru à sa rancune. Il se dit : A présent je suis bien seul. Tout me manque en même temps, et je n^ puis me retenir à rien. C'est le vide complet et définitif.

Il vit tout désert et désolé autour de lui. Une impression navrante s'imposa à son esprit. Il eut comme le ver tige et, avec un grand trouble , il se demanda si le

sentiment qu'il éprouvait n'était pas de la peur. Une oppression inconnue lui serrait le cœur. Il était mécontent des autres et de lui-même. Unpoids très lourd l'étouffait, et il eut le soupçon que c'était un remords. n s'indigna à cette pensée. Un remords de quoi? Qu'avait-ilfait?Etait-il donc coupable? Il souritamèrement : Pauvre humanité, ballottée toujours sur l'océandesrêves, et terrifiée par laréalité. Faiblesse, faiblesse et rien que faiblesse ! Un changement dans sa vie, une modification de ses habitudes, et luimême, l'esprit fort, il perdait l'équilibre de ses facultés. Talvanne le boudait et cette hostilité momentanée le conduisait à broyer du noir, à ressentir des inquiétudes d'enfant qui craint les fantômes. Toute cette tristesse, toute cette mélancolie : fantômes de son imagination. Il suffirait de les regarder de près pour les dissiper et les anéantir.

Il s'efforça, pendant les longues heures de cette journée, de se fortifier moralement. Il y mit une grande volonté et beaucoup de courage. Il y parvint, après de violents efforts. Il put passer son examen de conscience et se juger aussi innocent, envers les autres, que les autres avaient été coupables envers lui. Il compta sur l'équité naturelle de Talvanne et espéra que son ami lui reviendrait. Il retrouva toute sa fermeté et décida qu'il avait agi comme il devait agir. Il reçut ses confrères, qui se présentaientpour la consultation quotidienne , ne parut pas remarquer que

LE DOCTEUR RAMEAU. 32<j

Taliéniste ne les avait pas accompagnés. Il parla médecine, discuta le traitement indiqué, accepta les encouragements qu'on lui donnait, et joua, avec une affreuse liberté d'esprit, son rôle de père.

Mais, vers six heures, quand la nuit descendit et que l'ombre remplaça le jour, il fut, de nouveau, envahi par l'inquiétude. Il ne put rester immobile, et recommença à marcher avec agitation . Il sonna , pour avoir de la lumière et, comme Rosalie lui préparait ses lampes, il demanda pour la seconde fois :

— Est-ce que le docteur Talvanne est là ?

La servante le regarda, étonnée, et avec un ton de reproche :

— Oh ! monsieur, depuis ce matin il n'a pas quitté de là-haut.

Toujours « là-haut », point : mademoiselle, comme elle disait, autrefois, cérémonieusement, ou familièrement : Adrienne. Là-haut! Rameau s'arrêta devant la vieille femme et s'aperçut, tout à coup, que deux grosses larmes lui coulaient des yeux sur les joues. Il sentit sa respiration qui s'embarrassait dans sa poitrine, il demanda d'une voix tremblante :

— Est-ce que cela va plus mal ?

A ces mots Rosalie éclata et, bégayant d'émotion :

— Oh! monsieur, monsieur!... Une petite que nous avons élevée dans la plume et le coton... Une princesse n'aurait pas été plus choyée !.. Et la voir s'en aller si misérablement. . . Mon Dieu ! est-ce qu'il

faudra la perdre, comme nous avons déjà perdu sa mère !

En entendant ces paroles, Rameau se rappela que c'était à celle qui pleurait là, devant lui, qu'il avait confié la tâche d'accompagner Concliita chez Munzel'. Il ne vit plus en elle la fidèle servante, tremblant pour la vie de l'enfant aimée, mais la complaisante infâme des amours de la femme coupable. Il lui j eta un regard qui la fit frissonner, et d'une voix tranchante :

— Vous qui conduisiez la mère chez son amant, vous savez bien que la fille n'est pas de moi ! Quelle comédie jouez-vous, pour m'apitoyer? Vous étiez comme les autres... Vous saviez tout, n'est-ce pas?

— Sur mon salut éternel, ce n'est qu'en mourant que la pauvre madame m'a tout dit... J'aurais donné ma vie pour que cela ne fût pas !

— Hypocrisie et mensonge! cria Rameau. Sortez d'ici!..

Elle recula effrayée, joignit les mains, et suppliante :

— Mais la pauvre petite, si innocente !... Rameau répondit avec fureur :

— Ce sont les gens comme vous qui m'éloignent d'elle ! Allez-vous-en !

Il fit un pas en avant, avec un air si terrible qu'elle n'osa pas dire un mot de plus et sortit. Quand il fut seul, les battements tumultueux de son cœur l'ef-

frayèrent. Il se croyait redevenu plus maître de lui. Un mot inopportun, une demande intempestive, et sa violence l'avait encore emporté. Et contre qui? Contre la femme dont il avait été en mesure, depuis vingt-cinq ans, d'apprécier l'infatigable dévouement. Était-elle coupable d'un malheur qu'elle n'avait pu empêcher? Oh ! elle ne mentait pas, il le savait.

Il retomba dans sa tristesse, en se découvrant si désarmé et si faible. Un domestique lui apporta son dîner auquel il ne toucha pas. C'en était fait de sa supériorité d'esprit qui le mettait au-dessus des compromissions. En un instant , il redevint un homme semblable aux autres, à la merci de la chaleur de son sang et de la sensibilité de ses nerfs. Il demeura sombre, la tête inclinée, roulant dans son cerveau d'orageuses pensées. Il se sentait très chancelant, depuis qu'il n'avait plus à craindre les assauts deTalvanne. Sa dernière révolte avait été provoquée par l'intervention de Rosalie . Poussé dans ses derniers retranchements, il se défendait avec énergie. Rélégué dans la solitude et le silence, sa résistance tomi)ait. Il était fort contre les autres, point contre lui-même.

Invinciblement, comme la veille, le besoin de connaître ce qui se passait dans la maison s'imposa à son esprit. Le tableau de la pauvre petite malade, ayant auprès d'elle Robert qui la suppliait de ne pas mourir, s'évoqua de nouveau, et la voix, insidieuse qui lui avait déjà parlé à l'oreille? se fit encore enten-

dre : « Contente donc ton désir. Sors d'ici, va l'informer, qui le saura? » Toujours cette hypocrite conseillère qui le poussait à la lâcheté ! Il s'indigna et, tout haut, comme s'il s'adressait à quelqu'un de présent et, pourtant, d'invisible, il dit :

— Je n'irai pas!

Et les heures s'écoulèrent. Il entendit sonner niinuit. Le silence, autour.de lui, était complet. Les voitures avaient cessé de rouler dans la rue. Pas un bruit, pas un souffle : la solitude. On eût pu croire qu'un ordre avait été donné pour que le passage fût libre, devant lui, s'il voulait monter. Il ouvrit sa fe- 'aêtre : son front brûlait. La lune pâle et pure argentait les massifs du jardin. Un rossignol se mit à vocaliser, dans les lilas, et les trilles de l'amoureux ailé faisaient un si violent contraste avec la sépulcrale tristesse qui entourait Rameau, qu'il lui sembla que l'oiseau chantait sur une tombe. Il ne voulut pas l'entendre davantage et repoussa sa fenêtre.

Hésitant encore, il marcha de long en large, tenaillé par l'envie de monter. Puis, brusquement, il sortit. Il suivit , dans l'obscurité , le couloir , gravit l'escalier , arriva à l'étage supérieur, entra, sans bruit, dans le salon, et vit la porte de la chambre entre-bâillée, comme la veille. Il entendit parler, il approcha. Un homme était assis , près de la lampe , dans un fauteuil, mais ce n'était pas Robert, c'était Talvanne. Le vieillard, fatigué par les veilles, brisé par

les émotions, n'avait pu vaincre sa lassitude, et s'était endormi. Les paroles entendues, c'était la malade qui les prononçait, dans son inguérissable délire, se plaignant toujours, et plus amaigrie, plus blême, plus dévorée parla fièvre.

Rameau franchit le seuil de la chambre, sur la pointe du pied, ainsi qu'nn voleur. Il alla jusqu'au lit et, debout, tout près de l'enfant, il osa la regarder. Les ravages de la maladie lui apparurent terribles, trahissiint un affaiblissement profond, présageant une catastrophe prochaine. Les yeux de la douce créature étaient fermés, il ne vit pas leur couleur bleue, qui lui rappelait l'ami infâme. Ses cheveux blonds étaient noyés dans l'ombre, il ne vit pas leur ion d'or, qui criait l'adultère. Il ne distingua que la bouche souffrante, dont les lèvres, entre deux baisers , lui avaient dit tant de tendresses . Il n'aperçu t que les pauvres petites mains, agitées d'un tremblement fébrile, ces mains caressantes qui passaient, si délicieusement, dans sa barbe blanche. Il frissonna de regret, de douleur et de désir. Ce front pâle tentait sa lèvre, il eût voulu l'embrasser, comme autrefois. Et cependant il lui faisait horreur !

Il se tordit les mains d'angoisse. Oh ! Le supplice, la malédiction, de ne pouvoir pas se laisser tomber à genoux, devant ce lit d'agoni e , de n'avoir pas le droit de l'entourer de ses bras, comme d'une barrière vivante contre la mort ! Oh ! Les misérables, qui avaient

334 LES BATAILLES DE i^A vin:.

empoisonné son cœur, souillé sa pensée, détruit toutes ses croyances et creusé cet abîme de honte et de dégoût entre lui et Tenfant qu'il avait adorée ! Un flot de colère monta aux lèvres de Rameau et là, en face de leur fille mourante, il prit les deux coupables à témoin de leur infamie.

Tout à coup, il frémit jusqu'au fond des entrailles. Une voix s'était élevée, disant avec un accent de joie inexprimable :

— Oh ! Papa ! C'est toi ! Enfin !

Bouleversé, Rameau voulut faire un pas en arrière;

mais la petite main tremblante l'avait saisi, et il en sentait la brûlure sur son bras. l\ vit les regards d'Adrienne fixés sur les siens. Mais il ne pouvait juger si les yeux de l'enfant étaient bleus, tant ils étaient voilés par les larmes. Il essaya encore de se dégager, mais la voix s'éleva, de nouveau^ plus touchante :

— Oh ! Papa, je t'en supplie, ne me quitte pas !

n s'arrêta, immobile, oppressé, les oreilles pleines de bourdonnements. Ses jambes brisées par l'émotion se dérobaient sous lui. La voix se fit entendre encore, mais plus faible, et il sembla à Rameau que c'était celle d'Adrienne toute petite, alors qu'elle était encore sa fille, et qu'il la veillait, pendant ses premières maladies :

— Oh ! Papa, j'ai bien mal.. . bien mal ! Et ni parrain, ni Robert, ni tes amis n'y peuAcnt rien».. Toi! oh! toi, si tu m'aimais, comme avant...

Elle se souleva sur son coude et, avec une expression déchirante :

— Je ne voudrais pourtant pas vous quitter ! ... Je voudrais vivre!... Oh! Papa, toi qui as toujours sauvé tous tes malades, dis, est-ce que tu vas laisser mourir ton enfant?

A ces mots, le cœur trop gonflé de Rameau éclata dans un sanglot. Il s'abattitaupieddulit, comme un chêne brisé par la foudre et, pleurant les seules bonnes larmes qu'il eût répandues depuis qu'il souffrait tant, il pressa l'enfant contre sa poitrine avec des caresses folles, balbutiant :

— Non ! Non ! ma chérie, ma mignonne, ma seule adoration sur la terre, tu ne mourras pas... Tu vivras, pour me consoler, . . . pour m'aimer ! ,

Elle dit très doucement :

— Oh! C'est toi, maintenant... Je te retrouve... c'est toi!... Il ne faut plus me laisser dormir, car, vois-tu, j'ai de mauvais songes, où il me semble que tu me repousses et que tu me menaces.

— Ne crains plus rien.. . Tu dormiras, mais pour mieux guérir.

Il était debout, redressant sa haute taille, semblant défier la mort, tel qu'il apparaissait au chevet des malades, ainsi qu'un sauveur. Adrienne lui souriait. Il lui posa les mains sur le front, et, au bout d'un instant, calme , les traits détendus , comme si une volonté souveraine eût commandé à son mal, elle reposait.

Il la contempla, un instant, avec une ivresse profonde, puis, s étant i etourné, il se trouva en face de Talvanne qui le regardait. Rameau leva un doigt pour lui commander le silence. Alors l'aliéniste s'approcha de son ami et, le saisissant, il l'embrassa de toute sa force. Les deux hommes restèrent, en face l'un de l'autre, la main dans la main, le visage illuminé par la joie. Enfin, attirant le docteur dans le salon, Talvanne, les yeux riants, lui murmura, avec un soupir d'allégement :

— A présent, n'est-ce pas, je crois que je peux aller me coucher ?

Rameau inclina la tète, répondit tout bas : « A demain » et, quittant son ami, vint se rasseoir au pied du lit d'Adrienne.

Talvanne, qui faisait d habitude si Don marcné de sa science médicale, s'était montré grand médecin, le jour où il avait déclaré à ses illustres confrères que le mal dont souffrait Adrienne, avait son siège dans la pensée et que ce n'était pas avec des topiques plus ou moins violents qu'il fallait le combattre. A partir du moment où Rameau s'était installé à son chevet, Adrienne, qui, jusque là, semblait ne pas opposer de résistance à la maladie, s'était rattachée ardemment à l'existence, et, en quelques jours, avait été hors d'affaire. Sous le regard de son père, elle s était ranimée, comme une plante frileuse aux rayons du , soleil. Maintenant elle était en convalescence, très faible, très blanche, brisée encore des violences de la fièvre, mais jouissant délicieusement de son retour à la vie.

Tant que l'enfant avait été en danger, Hameau ne l'avait pas quittée, la soignant avec cette clair-

voyance géniale, qui lui avait valu son universelle renommée. Suivant la maladie pas à pas, il l'avait domptée, s'appliquant à deviner les crises, afin de les combattre avant même qu'elles eussent le temps d'éclater. Il avait ainsi rendu, à la santé de la jeune fille, sa régularité, un instant si gravement troublée, et il la voyait, avec bonheur, sortir de cette dangereuse épreuve, plus développée et plus vigoureuse.

Jour et nuit, il s'était prodigué avec Talvanne, Robert et Rosalie, admirant la discrétion avec laquelle ils affectaient tous de ne pas soupçonner le drame, qui avait bouleversé l'existence du père et compromis celle de la fille. Mais quand Adrienne, étendue sur une chaise longue, devant la fenêtre, n'eut plus besoin que de repos et de calme, le docteur rentra dans son cabinet et, seul en face de lui-même, s'efforça de comprendre l'évolution qui s'était opérée dans ses idées.

Rameau n'était pas de ces esprits vulgaires qui se résignent devant le fait accompli sans tenter d'en découvrir les causes et d'en mesurer la portée. En une seconde, il avait vu chanceler sa volonté, changer ses résolutions et il prétendait analyser les mouvements de son être qui avaient favorisé cette volteface inattendue .11 n'éprouvait aucune honte de s 'être démenti lui-même, il ne regrettait pas sa capitulation, il en était heureux. Il avait retrouvé la plénitude de sa tendresse pour Adrienne, quoiqu'il eût la

certitude qu'elle n'était pas sa fille. Peut-être môme laimait-il davantage, comme si, par cette conquête morale, elle se fût emparée de lui plus solidement.

Un très grand trouble était dans son esprit et toutes ses théories sur l'amativité étaient renversées. Son matérialisme était aux prises avec le problème suivant : voici une enfant, à laquelle je ne suis attaché par aucun lien de la chair, que je devrais haïr, car elle est la preuve matérielle de mon malheur et de ma honte, et une force inconnue et pourtant invincible me lie à elle. Est-ce donc l'habitude de l'aimer, cette occupation constante que j'ai prise d'elle depuis sa naissance? Alors je chérirais en elle ma propre bonté, et je lui saurais gré des soins que je lui ai prodigués? Un si banal attachement, fondé sur des raisons si basses, aurait-il pu résister à l'horreur de la révélation qui m'a été faite, à la colère quelle m'a inspirée? Non !

Et il demeurait pensif, en face de cette énigme d un amour pour ainsi dire imposé à son cœur, par un pouvoir inexpliqué et contre l'autorité duquel il ne pouvait réagir. Il eut un sentiment d'inquiétude. Il lui sembla que l'édifice de ses convictions tremblait sur sa base. Arrivé au déclin de la vie, i etiré des luttes, fort de son inébranlable foi, il avait cru posséder une sécurité intellectuelle absolue. Il était sur d'avoir tout expérimenté, tout examiné, tout jugé, dans le domaine de l'homme. Il s'imagi-

nait donc pouvoir s'arrêter, comme un voyageur au haut d'une colline lentement et laborieusement gravie, jeter un regard paisible sur le chemin suivi et se reposer dans une quiétude complète.

Et voilà que, subitement, les bornes du territoire parcouru s'éloignaient, les horizons reculaient, à perte de vue. et Rameau se trouvait, avec stupeur^ devant une étendue beaucoup plus vaste que tout ce qu'il avait exploré. Ou plutôt, ces espaces, qui s'élargissaient à ses yeux, comme si un voile se fût tout à coup déchiré, il commençait à le comprendre, ces espaces n'étaient pas insoupçonnés par lui, mais il en avait volontairement détourné ses regards pour ne pas les voir. Le champ du matérialisme était sa possession, sa conquête et, arrivé au but, brusquement, comme Moïse sur le mont Nébo, il apercevait toute une contrée nouvelle, terre promise dont il avait nié l'existence et qui se déroulait devant lui, monde du spiritualisme, mille fois plus fécond et plus resplendissant que tout ce qu'il avait admiré jusqu'alors.

Avec un frémissement d'initiation inattendue, il en eut la vision radieuse et sublime. C'était bien le pays où la beauté était plus chaste, la vertu plus douce, et l'amour plus pur. Admirable pays de l'idéal, où le bonheur durait éternel et où, dans la tranquille lumière, le doute disparaissait, comme un nuage dissipé par le soleil. Rameau, ébloui parles

clartés qui pénétraient en lui, essaya de se dérober à leurs flammes. Il voulut fuir, redescendre dans son ombre. L'immensité, au travers de laquelle il se sentait emporté, lui fit peur, il aspira à la terre. Il fit un effort pour rentrer dans l'ordre des faits matériels. Il se calma, se reprit, et, certain qu'il n'était victime d'aucun sortilège, affermissant sa raison, il essaya de discuter.

S'il admettait un principe supérieur à la matière, il était donc conduit à reconnaître ce qu'il avait nié de toutes les forces de son orgueil humain : l'existence d'une âme. Il se mit à rire amèrement. Une âme? Où était-elle? Dans quelle partie du corps se logeait-elle? De quel organe était-elle le moteur? Etait-ce dans son cerveau qu'elle résidait ? Etait-ce son cœur qu'elle mettait en mouvement? Allons! Il savait bien que c'était impossible ! Son âme, c'était son intelligence, l'ensemble de ses idées, développées et acquises par le travail, le perfectionnement de ses instincts physiques, grandis et épurés jusqu'à devenir des qualités morales. L'âme? C'était la mise en mouvement de son libre arbitre et de sa volonté. Pas autre chose?

Et cependant, avec stupeur, il se rappelait que sa volonté était de haïr Adrienne ; que, livré à son libre arbitre, il se fût détourné d'elle avec horreur, et que pourtant une force, quïl n'avait point su définir, mais à laquelle il obéissait malgré lui, l'avait conduit

au chevet de l'enfant issue de la faute, et lui avait imposé la compassion, pour le jeter enfin, tremblant et pénétré de tendresse, aux pieds de celle qu'il devait et qu'il voulait haïr. Et il Faimait. Ce n'avait pas été une surprise d'un instant , une seconde d' attendrissement provoqué par un ébranlement des nerfs, mais un élan de miséricorde, profond et durable, comme un flot vivifiant largement répandu. Il l'aimait et, il le sentait bien, toute sa vie il continuerait de l'aimer.

Quelle puissance supérieure avait donc ouvert cette source sacrée qui rafl'aîchissait sa pensée? A quelle force, latente en lui, cette puissance sétait-elle adressée? Oh ! Qu'on l'appelât son intelligence ou son âme, elle existait, elle brûlait, impalpable et divine, et ce n'était ni le hasard des éléments, ni la science des hommes qui avait pu la créer.

Enlevé de nouveau en plein ciel, Rameau ne voulut plus en descendre. Il sentit déborder en lui un enthousiasme inconnu, s'allumer une ivresse délicieuse. Il lui sembla que son front brûlait, comme si sa pensée s'exaltait et tout son être s'emplissait d'une joie surhumaine. Toutes ses convictions anciennes, il les jugea fausses, toutes ses doctrines lui apparurent vaines. Autour de lui, il ne vit plus que des décombres stériles, et des ruines poudreuses. La certitude d'un être supérieur, principe de toute grandeur, de toute pitié et de tout amour lui apparut. Avec un cri d'ineffable bonheur^ il confessa son aveu-

LE DOCTEUR RAiMEAU. 343

glement, et ouvrit ses yeux à la nouvelle lumière.

Deux mois plus tard, par un beau jour de la fin de juillet, l'église Sainte-Clotilde était pleine de tout ce que Paris comptait d'artistes et de savants, venus pour assister au mariage de M"^ Adrienne Ramean et du docteur Robert Servant. La foule, écrasée dans la nef et les bas côtés, refluait jusque dans la rue. Par la grande porte, restée ouverte, on apercevait le chœur resplendissant de clartés, et on entendait ^es derniers accords de la marche nuptiale*

Le cortège achevait d'entrer et, précédée par les deux suisses, frappant les dalles du manche de leur hallebarde, la fiancée au bras de son père traversait la nef, au milieu d'un murmure caressant longuement prolongé. Son teint rosé et ses cheveux blonds transparaissaient sous la blancheur de son voile. Elle marchait gracieuse et lente, les yeux baissés dans un recueillement grave, sans entendre aucune des louanges que méritait sa beauté. Rameau, très pâle, mais souriant et l'air heureux, allait comme au triomphe, portant haut sa belle tête couronnée de cheveux blancs. Derrière lui, Talvanne et Robert, et la longue file de parents et d'amis, saluant sur leur parcours, entre les rangées des chaises, les figures de connaissance. Et, jetant avec un éclat joyeux ses pompeuses harmonies, l'orgue qui chan-

tait, exaltait les cœurs, comme les fleurs partout répandues, les cierges étoilant l'obscurité, éblouissaient les yeux.

Arrivés à leurs sièges d'apparat, les mariés se placèrent et la cérémonie commença. En face du chœur, côte à côte, un peu séparés de leur famille, glorieusement assis sur des fauteuils dorés, ils étaient déjà unis dans une méditation recueillie. Le prêtre à l'autel lisait les textes sacrés, et le silence s'était fait profond sous la voûte, troublé seulement par le roulement des voitures et le murmure étouffé des curieux dans la rue.

Tal vanne, assis auprès de Rameau, comme un frère, regardait avec complaisance le jeune couple, admirait la beauté de la femme et la gracieuse tournure du mari. Et, pensant à tout ce qu'il avait*fallu d'efforts pour obtenir qu'ils fussent heureux, il bénissait la Providence qui avait souverainement manifesté sa volonté. Après tant d'épreuves, on était au port, et on avait assez souffert : c'était fini il ne devait plus y avoir, dans l'avenir, que de la tranquillité et de la joie.

Au même instant, le prêtre, à pas mesurés, descendit de l'autel pour unir les jeunes époux. Le voile d'Adrienne relevé laissait voir son visage incliné dans une fervente prière .A la question : Prenezvous pour époux... elle répondit un : oui, très distinct, et son regard, un peu détourné, se fixa sur

son père, pour lui offrir tout le bonheur qui s'épanouissait en elle.

Ce bleu regard exprimait une tendresse si profonde que le cœur de Rameau eut une palpitation exquise. En même temps, le soleil, illuminant les vitraux du chœur, vint caresser de ses rayons la tête blonde d'Adrienne et l'éclaira comme d'une gloire d'or. Elle apparut ainsi, transfigurée, presque isolée dans une lumière divine, semblable à une jeune sainte descendue au milieu des hommes. Rameau, malgré ces yeux d'azur et ces blonds cheveux, ne vit plus en elle l'enfant issue de la faute, mais un ange qui lui avait été envoyé pour le consoler de ses tourments. Tout ce qui restait d'amer et de douloureux en lui, se fondit dans une extase délicieuse, et, plein d'une humble reconnaissance, il se courba. Talvanne, entendant Rameau parler tout bas, se pencha pour écouter, et il distingua ces mots murmurés avec ferveur :

— Mon Dieu !... Mon Dieu !...

C'était l'athée qui priait.

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