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LE DOCTEUR ;:AMEAU 99
était mécontent des autres et de lui même, Un poids trés lourd l'étouffait, et il eut le soupçon que c'était un remord. Il s'indigna à cette pensée, Un remords de quoi ? Qu'avair-il fait ? Était il donc coupable ? !1 sourit amèrement : Pauvre humanité, ballot. tée toujours sur l'océan des râves, et terrifiée par la réalité Faiblesse, faiblesse et rien que faiblesse | Un changement dans sa vie, une modification de ses habitudes, et luimême, l'esprit fort, il perdait l'équilibre de ses facultés. Talvanne le boudait et cette hostilité momentanée le conduisait à broyer du noir, à ressentir des inquiétudes d'enfant qui craint les fantômes. Toute cette tristesse, toute cette mélancolie : fantômes de son imagination. {1 suffirait de les regarder de près pour les dissiper et les anéantir.
Il s'effoiça, pendant les longues heures de cette journée, de se fortifier moralement, Il y mit une grande volonté et beaucoup de courage. Il y parvint, après de violents efforts. Il put passer son examen de conscience.et se juger aussi innocent. envers les autres, que les autres avaient été coupables euvers lui. Il compta sur l'équité naturelle de Talvanne et espéra que son ami lui reviendrait, Il retrouva toute sa fermeté et décida qu'il avait agi comme il devait agir. Ilreçut ses confrères, qui se présentaient pour la consultation quotidienne, ne parut pas remarquer que l'aliéniste ne les avdit pas accompagnés. Il parla médecine, discuta le traitement indiqué, accepta les encouragements qu on lui donnait, et joua, avec une affreuse liberté d'esprit, son rôle de pére.
Mais, vers six heures, quand la nuit descendit et que l'ombre remplaça le jour, il fut, de nouveau, envaht par l'inquiétude, IL ne put rester immobile, et recommença à marcher avec agitation, Il sonna, pour avoir de la lumière et, comme Rosalie lui préparait ses lampes, il demanda pour la seconde fois :
— Est ce que le docteur Talvanne est là ?
La servante le regarda, étonnée, et avec un ton de reproche :
—Oh ! monsieur, depuis ce matin i! n’a pas quitté de là-haut.
Toujours « là haut », point : mademoiselle, comme elle disait, autrefois, cérémonieusement, ou familièrement : Adrienne. Lä-haut |! Rameau s'arrêta devant la vieille femme et s'aperçut, tout à coup, que deux grosses larmes lui coulaient des yeux sur les joues. Il sentit sa respiration qui s'embarrassait dans sa poitrine, il demanda d'une voix tremblante :
— Est-ce que cela va plus mal ?
A ces mots Rosalie éclata et, bégayant d'émotion :
—Oh ! monsieur, monsieur !.. Une petite que nous avons élevée dans la plume et.
le coton... Une princesse n'aurait pas été plus choyée !.. Et la voir s’en aller si miséra- NIARRAR: Mon Dieu ! est ce qu'il faudra la perdre, comme nous avons déjà perdu sa mère
En en‘endant ces paroles, Rameau se rappela que c'était à celle qui pleurait là, devant lui, qu'il avait confié la tâche d'accompagner Conchita chez Munzel. Il ne vit plus en elle la fidèle servante, tremblant pour la vie de l'enfant aimée mais la complaisante infâme des amours de la femme coupable. Il lui jeta un regard qui la fit frissonner, et d’une voix tranchante :
—Vous qui conduisiez la mère chez son amant, vous savez bien que la fille n’est pas de moi ! Queile comédie jouez vous, pour m'apitoyer ? Vons étiez comme les autres... Vous saviez tout, n'est ce pas P ,
—Sur mon salut éternel, ce n’est qu’en mourant que la pauvre madame m'a tout dit. J'aurais donné ma vie pour que cela ne füt pas !
—Hypocrisie et mensonge ! cria Rameau. Sortez d’ici |...
Elle recula effrayée, joignit les mains, et suppliante :
. —Mais la pauvre petite, si innocente |...
Rameau répondit avec fureur :
—Ce sont les gens comme vous qui m'éloignent d'elle ! Allez-vous-en |
Il fit un pas en avant, avec un air si terrible qu’elle n’osa pas dire un mot de plus et sortit, Quand il fut seul, les battement tumultueux de son cœur l'effrayèrent, Il se croyait redevenu plus maître de lui. Un mot inopportun, une demande intempestive, et sa vivlence l'avait encore emporté. Et contre qui? Contre la femme dunt il avait été en mesure, depuis vingt-cinq ans, d'apprécier l’infatigable dévouement. Eait elle coupable d’un malheur qu'elle n'avait pu empêcher ? Oh ! elle ne mentait pas, il le savait.
Il retomba dans sa tristesse, en se découvrant si désarmé et si faible. Un domes tique lui apporta son dîner auquel il ne toucha pas. C'en était fait de sa supériorité
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d'esprit qui le mettait au-dessus des compromissions. En un instant, il redevint un homme semblable aux autres, à la merci de la chaleur de son sang et de la sensibilité de ses nerfs. TI demeura sombre, la tête inclinée, roulant dans son cerveau d'orageuses pensées. Il se sentait très chancelant, depuis qu’il n'avait plus à craindre les assauts de Talvanne. Sa dernière révolte avait été provoquée par l'intervention de Rosalie, Poussé dans ses derniers retranchements, il se défendit avec énergie. Relégué dans la sotitude et le silence, sa résistance tombait, Il était fort contre les autres, point contre lui même.
Invinciblement, comme la veille, le besoin de connaître ce qui se passait dans la maison s'imposa 4 son esprit. Le tableau de la pauvre petite malade, ayant auprès d'elle Robert qui la suppliait de ne pas mourir, s'évoqua de nouveau, et la voix insidieuse qui lui avait déjà parié à l'oreille, se fit encore entendre : ‘“ Contente donc ton désir. Sors d'ici, va t'informer, qui le saura ?”” Toujours cette hypocrite conseillère qui le poussait à la lAcheté ! Il s’indigna et, tout haut, comme s'il s'adressait à quelqu'un de présent et, pourtant, d’invisible, 1} dit :
—]Je n'irai pas !
Et les heures s'écoulèrent. Il entendit sonner minuit, Le silence, autour de lui, était complet. Les voitures avaient cessé de rouler dans la rue. Pas un bruit, pas un souffle : la solitude. On eft pu croire qu’un ordre avait été donné pour que le passage füt libre, devant lui, s'il voulait monter. {l ouvrit sa fenêtre: son front brûlait. La lune pâle et pure argentait les massifs du jardin. Un rossignol se mit à vocaliser, dans les lilas, et les trilles de l’amoureux ailé faisaient un si violent contraste avec la sépulcrale tristesse qui entourait Rameau, qu’il lui sembla que l'oiseau chantait sur une tombe, Il ne voulut pas l'entendre davantage et repnussa sa fenêtre.
Hésitant encore, il marcha de long en large, tenaillé par l'envie de monter. Puis, brusquement, il sortit Il suivit, dans l’obscurité, le couloir, gravit l'escalier, arriva à l'étage supérieur, entra, sans bruit, dans le salon, et vit la porte de la chambre entrebâillée, comme la veille. Il entendit parler, il approcha. Un homme était assis, près de la lampe, dans un fauteuil, mais ce n'était pas Robert, c'était Talvanne. Le vieillard, fatigué par les veilles, brisé par les émotions, n'avait pu vaincre sa lassitude, et s'était endormi. Les paroles entendues, c'était la malade qui les prononçait, dans son ingué- Lit délire, se plaignait toujours, et plus amaigrie, plus blême, plus dévorée par la
èvre.
Rameau franchit le seuil de la chambre, sur la pointe du pied, ainsi qu'un voleur. Il alla jusqu’au lit et, debout, tout près de l'enfant, il osa la regarder. Les ravages de la maladie lui apparurent terribles, trahissant un affaiblissement profond, présag“ant une catastrophe prochaine, Les yeux de la douce créature étaient fermés, il ne vit pas leur couleur bleue, qui lui rappelait l’ami infâme. Ses cheveux blonds étaient noyés dans l'ombre, il ne vit pas leur ton d’or, qui criait l'adultère. Ilne distingua que la bouche souffrante, dont les lèvres, entre deux baisers, lui avaient dit tant de tendresses, Il n’aperçut que les pauvres petites mains, agitées d’un tremblement fébrile, ces mains caressantes qui passaient, si délicieusement. dans sa barbe blanche. Il frissonna de regret, de douleur et de désir. Ce front pâle tentait sa lèvre, il eût voulu l’embrasser, comme autrefois, Et cependant il lui faisait horreur!
Il se tordit les mains d'angoisse, Oh! Le supplice, la malédiction, de ne pouvoir pas se laisser tomber à genoux, devant ce lit d’agonie, de n'avoir pas le droit de l’entourer de ses bras, comme d'une barrière vivante contre la mort! Oh! Les misérables, qui avaient empoisonné so 1 cœur, souillé sa pensée, détruit toutes ses croyances et creusé cet abîme de honte et de dégoût entre lui et l'enfant qu'il avait adorée ! Un flot de colère monta aux lèvres de Rameau et là, en face de leur fille mourante, il prit les deux coupa-. bles à témoin de leur infamie.
Tout à coup, il frémit jusqu'au fond des entrailles. Une voix s'était élevée, disant avec un accent de joie inexprimable :
—Oh ! Papa: C'esttoil Enfin!
Bouleversé, Kameau voulut faire un pas en arrière ; mais la petite main tremblante l'avait saisie, et il en sentait la brûlure sur son bras. 1l vit les regards d’Adrienne fixés sur les siens. Mais 1l ne pouvait juger si les yeux de l'enfant étaient bleus, tant ils étaient voilés par les larmes. Il essaya encore de se dégager, mais la voix s’éleva, de nouveau, plus touchante :
—Oh ! Papa, je t’en supplie, ne me quitte pas |
Il s'arrêta, immobile, oppressé, les oreilles pleines de bourdonnements. Ses jambes brisées par l'émotion se dérobaient sous lui, La voix se fit entendre encore, mais plus faible, et il sembla à Rameau que c'était celle d'Adrienne toute petite, alors qu'elle était encore sa fille, et qu'il la veillait, pendant ses premières maladies,
Oh! Papa, j'ai bien mal... bien malt Et ni parrain, ni Robert, ni tes amis n'y peuvent rien... Toi! oh! toi, si tu m'aimais, comme avant.
Elle se souleva sur son coude et, avec une expréssion déchirante :
—Je ne voudrais pourtant pas vous quitter !.., Je voudrais vivre 1... Oh! Papa, toi qui as toujours sauvé tous tes malades. dis, est ce que tu vas laisser mourir ton enfant ?
A ces mots, le cœur trop gonflé de Ra.neau éclats dans un sanglot. Il s'abattit au pied du lit, comme un chêne brisé par la foudre et, pleurant les seules bonnes larmes
u'il eût répandues depuis qu'il souffrait tant, il pressa l'enfant contre sa poitrine avec s caresses folles, balbutiant :
—Non! Non! ma chérie, ina mignonne, ma seule adoration sur la terre, tu ne mourras pas. Tu vivras, pour me consoler, pour m'aimer |
Elle dit très doucement :
—Oh ! C'est toi, maintenant... Je te retrouve... c'est toi l.. Il ne faut plus me lai: ser dormir. car, vois-tu, j'ai de mauvais songes, où il me semble que tu me repousses et qu= tu me menaces.
—Ne crains plus rien... Tu dormiras, mais pour mieux guérir.
1] était debout, redressant sa haute taille, semblant défier la mort, tel qu'il apparaissait au chevet des malades, ainsi qu'un sauveur. Adrienne lui souriait. Il lui posa les mains sur le front, et, au bout d’un instant, calme, les traits détendus, comme si une volonté souveraine eût commandé à son mal, elle reporuit.
Il la contempla, un instant, avec une ivresse profonüe, puis, s'étant retourné, il se trouva en face de Talvanne qui le regardait, Rameau leva un doigt pour lui commander le silence. Alors l’aliéniste s’approcha de son ami et, le saisissant, il l'embrassa de toute sa force. Les deux hommes restèrent, en face l’un de l'autre, la main dans la main, le visage illuminé par la joie. Enfin, attirant le docteur dans le salon, Talvanne, les yeux riants, lui murmura, avec un soupir d'allégement :
—A présent, n’est:ce pas, je crois que je peux aller me coucher ?
. Rameau inclina la tête, répondit tout bas * ‘* A demain ” et quittant son ami, vint se rasseoir au pied du lit d'Adrienne,
Talvanne, qui faisait d'habitude si bon marché de sa science médicale, s'était montré pese médecin, le jour où il avait déclaré à ses illustres confrères que le mal dont soufrait Adrienne, avait son siège dans la pensée et que ce n’était pas avec des topiques lus ou moins violents qu’il fallait le combattre. A partir du moment où Rameau s'était installé à son chevet, Adrienne, qui, jusque là, semblait ne pas opposer de résistance à la maladie, s'était rattachée ardemment à l'existence, et, en quelques jours,avait été hors d'affaire. Sous le regard de son père, elle s'était ranimée, comme une plante frileuse aux rayons du soleil. Maintenant elle était en convalescence, très faible, très blanche, brisée encore des violences de la fièvre, mais jouissant délicieusement de son retour à la vie.
Tant que l'enfant avait été en danger, Rameau ne l’avait pas quittée, la soignant avec cette clairvoyance géniale, qui lui avait valu son universelle renommée. Suivant la maladie pas à pas, 1l l'avait domptée, s'appliquant à deviner les crises, afin de les combattre avant même qu’elles eussent le temps d'éclater. J1 avait ainsi rendu, à la santé de la jeune fille, sa régularité, un instant si gravement troublée, et il la voyait, avec bonheur, sortir de cette dangereuse épreuve, plus développée et plus vigoureuse,
Jour et nuit, il s'était prodigué avec Talvanne, Robert et Rosalie, admirant la discrétion avec laquelle ils affectaient tous de ne pas soupçonner le drame, qui avait bouleversé l'existence du père et compromis celle de la fille. Mais quand Adrienne, étendue sur une chaise longue, devant la fenêtre, n’eut plus besoin que de repos et de calme, le docteur rentra dans son cabinet et, seul en face de lui-même, s'efforça de comprendre l’évolution qui s'était opérée dans ses idées. À
Rameau n'était pas de ces esprits vulgaires qui se résignent devant le fait accompli
sans tenter d'en découvrir les causes et d'en mesurer. la portée. En une seconde, il avait vu chanceler sa volonté, changer ses résolutions et il prétendait analyser les mouvements de son être qui avaient favorisé cette volte-face inattendue. Il n'éprouvait aucune honte de s'être démenti lui-même, il ne regrettait pas sa capitulation, il en était heureux. 11 avait retrouvé la plénitude de sa tendresse pour Adrienne, quoiqu'il eût la certitude qu’elle n'était pas sa fille. Peut-être même l’aimait-il davantage, comme si, par cette conquête morale, elle se fût emparée de lui plus solidement.
Un très grand trouble était dans son esprit et toutes ses th“ories sur l’amativité étaient renversées. Son matérialisme était aux prises avec le problème suivant : voici une enfant, à laquelle je ne suis attaché par aucun lien de la chair, que je devrais haïr, car elle est la preuve matérielle de mon malheur et de ma honte, et une force inconnue et pourtant invincible me lie à elle. Est-ce donc l'habitude de l'aimer, cette occupation constante que j'ai prise d’elle depuis sa naissance ? Alors je chérirais en elle ma propre bonté, et je lui saurais gré des soins que je lui ai prodigués? Un si banal attachement, fondé sur des raisons si basses, aurait-il pu résister à l'horreur de la révélation qui m'a été faite, à la colère qu’elle m'a inspirée? Non!
Et il demeurait pensif, en face de cette énigme d’un amour pour ainsi dire imposé à son cœur, par un pouvoir inexpliqué et contre l'autorité duquel il ne pouvait réagir. Il eut un sentiment d'inquiétude. Il lui sembla que l'édifice de ses convictions tremblait sur sa base. Arrivé au déclin de la vie, retiré des luttes, fort de son inébranlable foi, il avait cru posséder une sécurité intellectuelle absolue. Il était sûr d’avoir tout expérimenté, tout examiné, tout jugé, dans le domaine de l’homme. Il s’imaginait donc pouvoir s'arrêter, comme un voyageur au haut d’une colline lentement et laborieusement gravie, jeter un regard paisible sur le chemin suivi et se reposer dans une quiétude complète. {
Et voilà que, subitement, les bornes du territoire parcouru s’éloignaient, les horizons reculaient, à perte de vue, et Rameau se trouvait, avec stupeur, devant une étendue . beaucoup plus vaste que tout ce qu'il avait exploré. Ou plutôt, ces espaces, qui s'élargissaient à ses yeux, comme si un voile se fût tout à coup déchiré, il commençait à le comprendre, ces espaces n'étaient pas insoupçonnés par lui, mais il en avait volontairement détourné ses regards pour ne vas les voir. Le champ du matérialisme était sa possession, sa conquête et, arrivé au but, brusquement; comme Moïse sur le mont Nébo, il apercevait toute une contrée nouvelle, terre promise dont il avait nié l'existence et qui se déroulait devant lui, monde du spiritualisme, mille fois plus fécond ét plus resplendissant que tout ce qu’il avait admiré jusqu'alors.
Avec un frémissement d'initiation inattendue, il en eut la vision radieuse et sublime. C'était bien le pays où la beauté était plus chaste, la vertu plus douce, et l'amour plus pur. Admirable pays de l'idéal, où le bonheur durait éternel et où, dans la tranquille lumière, le doute disparaissait, comme un nuage dissipé par le soleil. Rameau, ébloui par les clartés qui pénétraient en lui, essaya de se dérober à leurs flammes. Il voulut fuir, redescendre dans son ombre. L'immensité, au travers de laquelle il se sentait emporté, lui fit peur, il aspira à la terre. 11 fit un effort pour rentrer dans l’ordre des faits matériels. Ilse calma, se reprit, et, certain qu'il n'était victime d'aucun sortilège, affermissant sa raison, il essaya de discuter.
S'il admettait un principe supérieur à la matière, il était donc conduit à reconnaftre ce qu’il avait nié de toutes les forces de son orgueil humain: l'existence d’une âme. Il se mit à rire amèrement. Une âme ? Où était-elle ? Dans quelle partie du corps se logeait-elle ? De quel organe était-elle le moteur ? Était-ce dans son cerveau qu'elle résidait ? Étaitce son cœur qn'elle mettait en mouvement? Allons! Il savait bien que c'était impossible ! Son âme, c'était son intelligence, l’ensemble de ses idées, développées et acquises par le travail, le perfectionnement de ses sens physiques, grandis et épurés jusqu’à devenir des qualités morales. L'âme ? C'était la mise en mouvement de son libre arbitre et de sa volonté, Pas autre chose ?
Et cependant, avec stupeur, il se rappelait que sa volonté était de haîr Adrienne ; que, livré à son libre arbitre, il se füt détourné d'elle avec horreur, et que pourtant une force, qu'il n'avait point su définir, mais à laquelle il obéissait malgré lui, l'avait conduit au chevet de l'enfant issue de la faute, et lui avait imposé la compassion, pour le jeter
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enfin, tremblant et pénétré de tendresse, aux pieds de celle qu'il devait et qu'il voulait haïr. Etil l'aimait. Ce n'avait pas été une surprise d’un instant, une seconde d’attendrissement provoqué par un ébranlement des nerfs, mais un élan de miséricorde, profond et durable, comme un flot vivifiant largement répandu. Il l’aimait et, il le sentait bien, toute sa vie il continuerait de l'aimer. ki
Quelle puissance supérieure avait donc ouvert cette source sacrée qui rafraîchissait sa pensée ? À quelle force, latente en lui, cette puissance s’était-elle adressée ? Oh 1 Qu'on l’appelât son intelligence ou son âme, elle existait, elle brûlait, impalpable et divine, et ce n’était ni le hasard des éléments, ni la science des hommes qui avait pu la créer.
Enlevé de nouveau en plein ciel, Rameau ne voulut plus en descendre. 11 sentit déborder en lui un enthousiasme inconnu, s’allumer une ivresse délicieuse. Il lui sembla que son front brûlait, comme si sa pensée s'exaltait et tout son être s'emplissait d'une joie surhumaine. Toutes ses convictions anciennes, il les jugea fausses, toutes ses doctrines lui apparurent vaines. Autour de lui, ilne vit plus que des décombres stériles, et des ruines poudreuses. La certitude d’un être supérieur, principe de toute
randeur, de toute pitié et de tout amour lui apparut. Avec un cri d’ineffable bonheur, il confessa son aveuglement et ouvrit ses yeux à la nouvelle lumière.
Deux mois plus tard, par un beau jour de la fin de juillet, l'église Sainte-Clotilde était pleine de tout ce que Paris comptait: d'artistes et de savants, venus pour assister au mariage de Mlle Adrienne Rameau et du docteur Servant. La foule, écrasée dans la nef et les bas côtés, refluait jusque dans la rue. Par la grande porte, restée ouverte, on apercevait le chœur resplendissant de clartés, et on entendait les derniers accords de la marche nuptiale. SX
Le cortège achevait d'entrer et, précédée par les deux suisses, frappant les dalles du manche de leur hallebarde, la fiancée au bras de son père traversait la nef, au milieu d’un murmure caressant longuement prolongé. Son teint rosé et ses cheveux blonds transparaissaient sous la blancheur de son voile. Elle marchait gracieuse et lente, les yeux baissés dans un recueillement grave, sans entendre aucune des louanges que méritait sa beauté, Rameau, très pâle, mais souriant et l'air heureux, allait comme au triomphe, portant haut sa belle tête couronnée de cheveux blancs. Derrière lui, Talvanne et Robert, et la longue file de parents et d'amis, saluant sur leur parcours, entre les rangées des chaises, les figures de connaissance. Et, jetant avec un éclat joyeux ses pompeuses harmonies, l'orgue qui chantait, exaltait les cœurs, comme les fleurs partout répandues, les cierges étoilant l'obscurité, éblouissaient les yeux.
Arrivés à leurs sièges d’apparat, les mariés se placèrent et la cérémonie commença, En face du chœur, côte à côte, un peu séparés de leur famille, glorieusement assis sur des fauteuils dorés, ils étaient déjà unis dans une méditation recueillie. Le prêtre à l'autel lisait les textes sacrés, et le silence s'était fait profond sous la voûte, troublé seulement par le roulement des voitures et le murmure étouffé des curieux dans la rue.
Talvanne, assis auprès de Rameau, comme un frère, regardait avec complaisance le jeune couple, admirait la beauté de la femme et la gracieuse tournure du mari. Et, pensant à tout ce qu’il avait fallu d'efforts pour obtenir qu'ils fussent heureux, il bénissait la Providence qui avait souverainement manifesté sa volonté. Après tant d'épreuves, on était au port, et on avait assez souffert : c'était fini il ne devait plus y avoir, dans l'avenir, que de la tranquillité et de la joie.
Au même instant, le prêtre, à pas mesurés, descendit de l'autel pour unir les jeunes époux. Le voile d’Adrienne relevé laissait voir son visage incliné dans une fervente prière. A la question : Prenez-vous pour époux. elle rép@ndit un : oui, très distinct, et son regard, un peu détourné, se fixa sur son père, pour Ii offrir tout le bonheur qui s'éparouissait en elle. PE
Ce bleu regard exprimait une tendresse si profonde que le cœur de Rameau eut une palpitation exquise. En même temps, le soleil, illuminant les vitraux du chœur, vint caresser de ses frayons la tête blonde d’Adrienne et l’éclaira comme d’une gloire d'or. Elle apparut ainsi, transfigurée, presque isolée dans une lumière divine, sembla-
ble à une jeune sainte descendue au milieu des hommes. Rameau, malgré ses yeux S’azur et ses blonds cheveux, ne vit plus en elle l'enfant issue de la faute, mais un ange qui lui avait été envoyé pour le consoler de ses tourments. Tout ce qui restait d'amer et de douloureux en lui, se fondit dans une extase délicieuse, et, plein d'une humble reconnaissance, il se courba. Talvanne, entendant Rameau parler tout bas, se pencha pour écouter, et il distingua ces mots murmurés avec ferveur :
—Mon Dieu !... Mon Dieu !...
C'était l'athée qui priait.
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