‹ Le Docteur Rameau [microforme]Chapitre 11 sur 27 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT

Ie |

remords empoisonnait toutes leurs joies. Et pas une des heures qui se sont écoulées depuis l’outrage, n’a été exempte de ces tortures qui étaient ta vengeance. Enfin, tu peux te rendre compte des véritables sentiments de Munzel en te souveriant qu’au moment de mourir il n’a pas voulu revoir sa complice. Certes, je ne l'ai jamais aimé, tu le sais, et j'avais un pressentiment du mal qui devait nous venir de lui, mais je ne puis me refuser à constater qu’il s'est amèrement repenti. Il ne pensait qu’à toi, il ne voulait que toi, et cette malheureuse pleurait, de l’autre côté de la porte, à genoux sur le parquet, proscrite par le mourant, écartée de son lit d’agonie, comme s'il eût craint, par sa présence, d'être empêché de se réfugier dans ton amitié, ainsi que dans un asile de clémence et de pardon. Va, ne regrette pas de n'avoir pu te venger toj-même, apaise ta colère, calme ton ressentiment : ils se sont punis mieux que tu ne l'aurais pu faire, et tu les tiendrais là, vivants, que tu ne saurais être plus implacable qu'ils ne l'ont été pour eux-mêmes.

Rameau avait écouté son ami, la tête cachée entre ses mains, sans l'interrompre, comme insensible à tout ce qu’il entendait. Il laissa s’écouler quelques minutes, puis se découvrant le visage :

—Ah | J'aurais pu avoir la générosité de les oublier. Mais me l'ont-ils permis ? Leur crime n’a pas été effacé par leur mort, il leur a survécu. La trace en est restée vivante, dans ma maison, auprès de moi, sous mes yeux. Voilà quelle est ma torture la plus cuisante, ma blessure inguérissable. (Cette enfant, que j'ai adorée, à laquelle j'ai

tout rattaché, qui était ma consolation et ma joie, il faut que je m'en détourne avec :

horreur. Oh! Je ne puis t’exprimer ce qui se passe en moi, depuis cette terrible révélation. Je souftre à devenir fou !... Toutes mes idées se heurtent, avec fureur, dans mon cerveau. Par instants, je me dis que je suis un monstre de repousser cette innocente créature, je m'efforce de me prouver qu'il est impossible que j'aie changé, en un si court espace de temps. Je l’aimais ce matin, et je la hais ce soir. . C’est le comble de l’invraisemblance, de l'insanité, et cependant cela est. Il a suffi d’une seconde pour empoisonner cette tendresse, pour ruiner ce culte. L’idole est à bas, et comment la relever ? J'ai fait appel à ma philosophie, j'ai invoqué les droits de l'humanité... Tous les principes, au nom desquels j'ai agi jusqu'ici, se sont trouvés inutiles et vains !.… je ‘ ne raisonne plus. En moi l'esprit est vaincu, c’est la bête qui l'emporte et qui pleure et

qui crie, parce que son petit, qu’elle aimait, n’est pas près d'elle, ne la touche plus, et qu'elle est désespérée 1.

—AÀ cela, je t'ai déjà répliqué : Qu'en sais-tu ? fit Talvanne. Comment, toi, savant médecin, habile physiologiste, tu avances un pareil tait ? Tu es bien hardi ! Une femme a un amant : nécessairement l'enfant qui nait d'elle devra être de cette homme ? C'est là un argument de drame et de roman ! Fiction commode, pour amener une situation. Mais la réalité est moins simple. Cette femme, en effet, a un mari, lequel la possède aussi... Oh ! Je te révolte, mais laisse-moi poursuivre !.… Il faut avoir l'imagination d’un auteur, ou l’aveuglement d’un jaloux, pour affirmer que l'enfant ne sera pas du père. Qu'en sait-on ? Et toi, le premier, qui t’autorise à nier que ta fille soit tienne ? Je ne te fournirai pas des raisons sentimentales. Je ne te dirai pas : Elle est la fille de ta pensée, il n’y a pas, dans son esprit une sensation, dans son cœur, une émotion qui ne viennent de toi... Non, je me bornerai à invoquer la simple raison, je prendrai à témoin la nature, et je te crierai de toutes les forces de ma conviction : Tu te trompes, et ton erreur peut être mortelle pour cette enfant. pour toi, pour Robert, pour moi, pour nous tous enfin, qui l’aimons !

—Et moi je te répondrai, fit Rameau, avec une exaltation nouvelle, que ma conviction est aussi forte que la tienne, et que rien ne saurait la changer. Non ! Cette enfant n'est pas de mon sang et il suffit de la voir pour en être sûr. Tout en elle crie la faute, Elle est l'émanation matérielle et morale du crime. Elle en a la grâce, la douceur et le charme. Enfant de l'amour, te dis-je, conçue dans l'ivresse et le frémissement des sens. Ce n’est pas dans un accouplement résigné et dolent que cette créature délicieuse a pu être incarnée, C'est la vie ardente et passionnée qui s’est épanouie en elle. Le plus redoutable témoin qui s'élève pour l’accuser, c’est elle-même. La fille d'un vieux mari et d’une jeune femme, cette enfant qui est le printemps en fleurs ? Allons donc! Quand bien même les circonstances, les dates, ne s'accorderaient pas si bien pour prouver le contraire, il me serait impossible de croire que je suis son père ! Cesse donc de me traiter comme un vieux fou qui ne demande qu'à se laisser convaincre ; tu as devant toi un homme assez courageux pour regarder la vérité en face.

vo!

oulées fin, tu

qu’au aimé, s je ne , ilne Ux sur craint, n asile même, ais pu e l'ont

mpre, , puis

rmis P restée ture la Ile j'ai

e avec :

révédans innoen un omble > pour ent la Tous os le re et us, et

avant emme C'est ation.

ssède | d'un père.

ne te | penui ne moin t ton nous

nvicnfant aute, ur et t des ieuse Le yieux onc !

pour donc tu as

Cette fois Talvanne comprit qu’il n’y avait plus un mot à ajouter. Rameau ne se De plus, il avait repris possession de lui-même et sa pensée était claire. Il cona:

—J'ai dans ma maison une étrangère à laquelle la loi confère tous les droits d’une enfant légitime. C’est la plus grande infamie de l'adultère de créer la situation que j'ai à dénouer. Comment le ferai-je ? C'est ce que je ne sais pas encore, mais ce à quoi je vais réfléchir.

..—Ne prends pas de résolution extrême, supplia Talvanne. Ménage cette petite; si ce n’est pour elle, que ce soit pour moi. Tu sais combien je l'aime tendrement. Moi, aucun de mes sentiments n’a changé. Si tu ne veux plus la revoir, si sa présence à tes ‘côtés te paraît insupportable, n'oublie pas que je suis prêt à me consacrer à elle... Je suis son parrain, j'habite presque la campagne... Pour colorer, aux yeux du monde, un -Changement d'existence aussi complet que celui imposé à Adrienne par tes préventions. Oh! tu n’obtiendras pas que je dise autrement |. Il nous est facile de dire qu’elle est malade, anémique, qu'elle a besoin de changer d'air... Nous pourrons ainsi gagner l'époque de son mariage, à moins que.

Il s'arrêta et son visage prit une expression soucieuse,

—A moins que P interrogea Rameau.

. —A moins que, poursuivit Talvanne d'une voix tremblante, nous n’ayons à la conduire au cimetière, tout simplement, la pauvre mignonne. La scène d’aujourd’hui a gravement ébranlé sa santé. Je redoute des complications. Un peu de tendresse et de bonté seraient les meilleurs remèdes à son mal, et ce sont justement ceux dont tu me parais le plus décidé à la priver.

Il regarda son ami et, avec une chaleur et une émotion auquelles, avant le malheur, celui-ci n’eût pas résisté :

—Allons | Rameau, je t'ai connu un brave homme, au cœur large et générenx, à l'esprit puissant et profond... Ne peux-tu dominer en toi la faiblesse humaine ? Ne peux tu, d’un coup d’aile, t’enlever bien haut, loin des misères qui te salissent, et, plus grand, plus pur, oublier tout ce qui n’est pas l’éternelle et souveraine équhé ? En ce moment, tu déchois, tu n’es pas digne de toi-même, et tu t'en rends compte : c’est de là que vient ta colère. Redresse la tête, reprends ta place au-dessus des autres hommes, Sois supérieur par la bonté, comme tu l’es par le génie. Adrienne est une étrangère P Eh bien, au lieu de la repousser, adopte-la.

Rameau hocha tristement la tête :

—Autrefois, j'aurais dit comme toi, je me serais livré à de belles théories extrahumanitaires. Aujourd’hui, tout est changé. Je ne suis plus en face d’une idée, qu’on peut discuter, développer en s’exaltant ! Je me heurte à un fait, et on ne discute pas un fait : on le subit. Peut-être, à ma place, ferais-tu ce que tu me conseilles. Alors, c'est que tu es meilleur que moi. Je n’en ai pas la force, et je crois bien que je ne l’aurai jamais, à moins d’un miracle |...

—Eh bien |! dit Talvanne, s’il faut un miracle, Dieu l’accomplira |

—Dieu ! répéta sourdement Rameau, Dieu ! Votre dernier argument à tous, quand vous ne savez plus que dire !

I1 ajouta une lassitude :

—Ah ! Ton Dieu, qu’il se manifeste donc ! Je lui en saurai vraiment gré. J'ai bien besoin d'une étoile, pour me guider dans l'obscurité où je me débats !

—Ce guide, Rameau, reprit l’aliéniste, tu l'as, mais tu ne veux pas en ce moment le suivre. C'est ta conscience.

Il ne donna pas à son ami le loisir de lui répondre, désirant le laisser sous l’influence de ses dernières paroles. Il lui serra la main avec force, lui dit : « À demain, » accueillit comme un engagement le oui que le docteur fit entendre, et sortit du cabinet,

Dans l’antichambre obscure, une ombre se détacha du mur et vint à lui. 1l reconaut Robert :

—Comment |! tu m'as attendu, dit-il au jeune homme. Depuis tant de temps?

= Je suis retourné auprès d'Adrienne, et lui ai fait prendre, moi-même, les médicaments prescrits. La fièvre est un peu moins violente, mais la tête n’est pas encore dégagée.

—Attendons l'effet de la nuit. \

Il saisit Robert par le bras, et s'appuyant sur lui :

—Pourquoi rr'as-tu guetté ainsi ?

Celui-ci, embarrassé, garda le silence.

—Allons ! reprit l'aliéniste. Aie donc le courage de ta curiosité.

—Eh bien ! dit d'une voix étranglée, l’amoureux, je désire apprendre de vous ce ui s’est passé aujourd’hui. Ce qui troubl esi gravement mon maître et ce qui fait tant. e mal à Adrienne ?

Ils étaient, tous les deux dans la rue, sur.le trottoir, et le coupé de Talvannestationnait devant la porte de l'hôtel : »

—Nous allons marcher un peu, dit le docteur à son cocher.

Et la voiture les suivant, ils s’engagèrent sur la place des Invalides. Robert observait Talvanne avec attention. Brusquement l'aliéniste s'arrêta, regardant fixement son compagnon :

—Si Adrienne n'était pas la fille de Rameau, qu'est-ce que tu dirais ?

Ceux qui aiment ont une sorte de divination. On eût pu croire que Robert pressentait ce que le docteur s’apprêtait à lui demander. Il répondit vivement, cornme si d’ailleurs son cœur avait préparé la réponse :

—Eh !.que m'importe qu’elle soit la fille de Pierre ou de Paul, orpheline ou héritière ? Pourvu qu'elle soit elle, cela me suffira : je l’aime !

La figure de Talvanne s'épanouit, il serra joyeusement le bras du jeune homme sous.

le sien et s'écria :

—A la bonne heure! Parlez-moi des amoureux pour exprimer nettement leur

pensée. Tu es un gentil garçon, que j'aimais bien hier, mais que, ce soir, j'aime encore bien davantage. Maintenant écoute-moi, je vais t'expliquer le mystère.

La nuit était douce, un vent léger faisait bruire les feuilles des arbres et, dans le:

ciel, des milliers d'étoiles scintillaient froides et lumineuses. Le docteur leur lança un coup d’œil pensif et murmura :

—Ce diable de Rameau qui réclame une étoile... Ce n’est pas l'étoile qui manque,.

hélas !.. ce sont les yeux pour la voir!

Il allongea le pas, s'engagea sur le quai et, toujours suivi de sa voiture, commença le récit qu'il avait promis à Robert.

Dans le cabinet de Rameau trois médecins étaient réunis en consultation : tous trois comptaient parmi les plus célèbres praticiens de l’Europe. Talvanne, adossé à la cheminée, à trois pas du fauteuil de son ami, écoutait les conclusions formulées par le professeur Lemarchand, spécialiste pour les maladies de poitrine, qui a découvert le bacille de la phtisie. Celui-ci parlait d’une voix lente, debout, et avec des gestes attristés, s'adressant, à la fois, à ses confrères, pour les prendre à témoin, et au père, pour implorer son indulgence.

—Mon cher ami, nous ne savons que: penser. La maladie nous échappe. Les symptômes en sont entrêmement divers. Il y avait, hier, hématocèle caractérisée, avec accompagnement de péritonite… Aujourd’hui, il n'ya plus trace d’inflammation dans le

ventre et la fièvre augmente avec troubles de la vue et de l’ouïe.. En même temps, des.

accidents cérébraux se manifestent et Talvanne persiste à redonter une méningite. Les trois consultants s’examinèrent anxieusement. Ils € ‘rent, comme faisant un effort pour sortir des ténèbres au milieu desquelles ils se © aient, ils soupirèrent, mais gardèrent le silence. Leur physionomie était lugubre. Els sentaient impuissants et, en face de leur collègue, de leur ami, dont la fille, remise à leurs soins, souffrait d’un

mal qu’ils ne savaient point définir et qui empirait d'heure en heure, ils éprouvaient une sorte de honte. Laisser mourir un malade vulgaire, passe encore. Mais l’unique enfant.

du docteur Rameau ! C'était un déni de capacité qui devait fiétrir la Faculté tout entière. Ét ils restaient assis devant le bureau, absorbés, sinistres dans leurs vêtements noirs : la livrée du médecin, qui semble toujours porter un deuil présent ou futur.

—La maladie vous échappe, dit alors Talvanne, parce que son siège est dans la

pensée. Vous avez à combattre une affection produite par une commiotion morale, par

un saisissement violent. N'espérez pas la réduire par des moyens thérapeutiques ordinaires.. Point de ventouses, comme notre confrère le proposait tout à l'heure: la perte de sang anémierait fâcheusement la malade. Pas de bains froids : il n’y a pas trace de

fièv

faut

pré:

épa sen Bot plei à aut:

les

tou:

fièvre typhoïde. Des calmants, du repos; en un mot, le moins de médecine possible,

Ils se regardèrent tous, tant l'ironie était aiguë. Mais Rameau enfoncé dans son fauteuil ne sourcilla point. Ils se levèrent et vinrent lui serrer la main. Ils dirent:

—Attendons le développement de la maladie. A demain matin.

Et, comme des ombres, ils sortirent du cabinet, laissant Rameau et Talvanne en présence,

—Et voilà l'élite de la science médicale moderne! dit l’aliéniste en haussant les épaules. Pauvre humanité, qui est tributaire de ces gaillards-là ! Leurs malades guérissent parce qu’ils le veulent bien. Cela me rappelle ce que me disait ce pauvre docteur Bouvey, dont j'étais l’étais l'interne à Saint-Louis: « Dans mon service, j'ai deux salles pleines de malades. Ceux qui sont dans la première, je les soigne comme on l'enseigne à l’école. Ceux qui sont dans la seconde, je leur fais boire de l'eau sucrée : il en guérit autant d’un côté que de l’autre!» Celui-là était franc, il ne droguait pas ! C’est toujours les médicaments d’évités !

Il fit quelques pas du côté de la fenêtre, revint vers son ami, se planta devant lui, et chargeant de ton:

— Je sais bien ce qu’il lui faut, à notre malade, et ce qui la guérirait mieux que tous leurs remèdes.

Il s'arrêta, et regardant Rameau ffxement :

—C'est ta présence.

Et comme celui-ci restait immobile et silencieux :

—Tu ne veux pas monter avec moi chez elle? demanda:t-il d’un ton suppliant.

Le docteur répondit non, de la tête. La figure de Talvanne s’assombrit et son regard s’éteignit, comme s’il regardait au dedans de lui-même; il demeura absorbé pendant quelques minutes, puis vivement :

—Tu le devrais, quand ça ne serait que par amour-propre professionnel! Tu vois bien que tous ces grands médecins, tes rivaux, si jaloux de toi, ne sont pas en état de formuler un diagnostic cêrtain.. Ils errent, ils tôtonnent.. S'ils n'avaient pas affaire à Adrienne, et si je ne m'y étais pas opposé, ils se seraient déjà livrés à des essais de traitement qui auraient mis la pauvre enfant à la torture. Toi, si tn voulais t'en mêler, non seulement tu découvrirais ce qu'ils ne savent pas voir, mais tu appliquerais la vraie médication.. Quelle leçon à leur donner, et dans ta propre maison! Rameau, je t'en prie, viens...

Le docteur baissa la tête sur sa poitrine, pour ne pas voir son ami, et ne répondit pas. Celui-ci laissa échapper un geste de découragement.

—Mon Dieu! j'use, avec toi, de tous les moyens, même de la ruse, et tu restes inébranlable ! Que faut-il donc te dire pour t’apitoyer? Tu m'aimes pourtant, moi, tu aimes Robert, qui est comme un fou et qui mourra de chagrin si nous ne sauvons pas Adrienne. Je te jure qu’il n’y a que toi qui puisses la sauver. Nous sommes tous des ânes, il n'y a que toi qui sais. Est-ce possible que nous ayons, sous la main, le seul médecin qui existe au monde et qu'il nous refuse, à nous, ce qu’il a tant de foi accordé à des étrangers, pour de l'argent !.. Mais c’est donc vraiment de la haine qui te dévore le cœur?.… Tu me l'as dit, mais je ne voulais pas le croire. Phrases de colères, paroles échappées à la fièvre, me disais-je, il se laissera fléchir. Ettu demeures dur et froid comme la pierre! Tu n’es donc pas de notre espèce, tu n'as donc rien d’humain ? Tu me fais peur, à moi, qui ai passé toute ma vie auprès de toi, et qui ai eu la superstition de ta grandeur et de ta bonté ! Voyons, Rameau, mon cher et vieil ami, si tu voulais seulement m'accompagner jusqu’à sa chambre, si tu la revoyais, ne fût-ce qu’une seconde, tu aurais pitié d'elle. Nos collègues en ont le cœur bouleversé, et ils ne ia connaissent pas! Ils ne savent pas combien elle est douce, gentille et tendre. Une enfant, qui a été notre joie, que nous écoutions respirer, quand elle était petite, tant nous avions peur qu’elle ne fût malade, et tu vas la laisser mourir? Car, je te le dis, moi, elle va mourir, et mourir de toi! Entendstu? Elle ne demande, elle n’appelle que toi. Quand elle sort

” de son horrible sommeil, si douloureux, et qu’elle reprend sa raison, elle te cherche, et c'est le tourment de ne pas te voir auprès d’elle qui la replonge dans le délire. Tu la tues!.. Si tu veux te débarrasser d'elle, tu as pris le bon moyen ! Elle ne résistera pas à ta dureté. Tu n’en as pas pour longtemps et, dans trois ou quatre jours, ce sera fini !... Rameau, tu me comprends bien, n'est-ce pas ?... Fini! Nous la clouerons dans un cercueil et on la descendra dans la terre. Alors nous resterons seuls ! Oh! non pas

-94 LE DOCTEUR RAMFAU

ensemble! Car, je t'en préviens, je te fuirai comme un montre! Tu me feras horreur. Je ne vivrai certainement pas avec un meurtrier. Et tu seras un meurtrier |

Il se laissa tomber accablé, pâle, haletant, à côté de Rameau. Celui-ci paraissait vraiment n'avoir plus rien d'humain, ainsi que le lui avait reproché son ami. Son front, jaune comme de l'ivoire, brillait à la clarté de la lampe ; sa barbe blanche couvait sa poitrine, semblable à une nappe d'argent, et ses paupières, charbonnées par l'insomnie, étaient baissées, comme s’il dormait. Seules ses mains, posées sur les bras de son fauteuil, étaient agitées par un léger tremblement qui accusait une violente émotion intérieure.

—Rameau, m'entends-tu? reprit Talvanne. Réponds-moi?

—Je t'ai laissé maître dans ma propre maison, dit alors le docteur, sans lever les yeux, sans que sa figure ne perdit rien de sa froideur et de sa rigidité. Fais ce que tu veux, appelle qui tu veux. Décide, ordonne. Mais ne m’en demande pas davantage. Tu as exigé que je vive et je t'ai dit que tu avais eu tort. Tu vois, déjà tu en es presque aux regrets !

L’aliéniste frappa ses deux mains avec force l’une contre l’autre et, avec une irritation qu’il n’essayait pas de contenir :

—Je ne te reconnais plus! Pensées, langage, ce n’est plus toi! Un homme peut-il changer ainsi, en si peu de temps : On dirait que tu joues un horrible rôle ! Voyons, pour la dernière fois, cède à ma prière. Fais-moi la charité d'un peu de pitié pour cette enfant ?

Rameau répondit :

—Ne réclame pas de moi ce que je n’ai point la force de faire !

Talvanne se dressa devant son ami, pâle comme s’il allait mourir et, avec un accent qui exprimait l’atroce déchirement de son cœur :

—Tu es un mauvais homme, s'écria-t-ill Oui, un mauvais homme! Tu ne me reverras plus chez toi. Adieu!

Et il sortit sans regarder derrière lui. Rameau ne fit pas un geste, ne dit pas un mot, pour retenir l’ami de toute sa vie. Mais, quand la porte se fut refermée sur lui, il poussa un soupir et des larmes coulèrent de ses yeux rougis sur sa barbe de neige, ainsi qu'un flot amer.

* Talvanne exaspéré £ vait gravi l'escalier en quelques enjambées. Il avait retrouvé son agilité de jeune homme. On eût dit qu’il courait annoncer une heurruse nouvelle, Arrivé à la porie de l'appartement d’'Adrienne, il s'arrêta. Son excitation nerveuse tomba brusquement et l'horreur de sa situation"lui appärut. Rameau refusait de tenter personnellement quoi que ce fût, pour celle qu’il avait chassée de son cœur, en un instant, et pour toujours. Et lui, Talvanne, avait pris l'engagement de le ramener au chevet de la malade. Comme il l'avait git à son ami, l’enfant ne pensait qu’à son père. Ælle mourait de s'être vue repoussée par lui. La blessure dont les médecins constataient les ravages, sans en pouvoir deviner la cause, avait été faite par la main furieuse de Rameau brutalisant Adrienne, et elle était au cœur. Seul le père pouvait panser cette plaie et la guérir. Et il ne le voulait pas.

Donc c'était fini et, dans les angoisses d’un délire sans cesse grandissant, dans les tortures d’une fièvre qui brûlait son cerveau, la pauvre petite, victime innocente de la faute, était condamnée à s’éteindre. Qu’allait répondre Talvanne, quand la malade lui adresserait la même question, qu’elle ne se lassait pas de répéter, depuis la première heure : Pourquoi papa ne vient-il pas? Illui faudrait encore mentir, comme il avait menti pendant deux jours.

Il en vint à souhaiter que sa filleule dormît de cet affreux sommeil plein de torpeur, et cependant hanté de cauchemars effrayants, qui la faisaient appeler, supplier et crier, comme si elle apercevait de menaçantes figures, comme si elle était mêlée à des scènes de violence. Et il la reconstituait bien, la scène, il la connaissait, la figure. Une chambre, pleine de débris, et Rameau échevelé, écurnant, terrible, voilà ce qu’elle voyait toujours, ce qui lui arrachait, d’une voix angoissée, ces paroles, toujours les mêmes :

—Papa! oh ! papa, pardonne-moi ! Si tu as du chagrin, ce n’est pas de ma faute |. Papa, ne me fais pas de mal!

Et elle priait si doucement que Talvanne, en l’écoutant, avec les larmes aux yeux et que Robert rugissait de colère et de douleur, se rongeant les poings dans son exaspérante inutilité. Prendre la souffrance de cette créature adorée, se sacrifier pour elle,

vous

ccent e me as un lui, il , ainsi

Trouvé ivelle.

tomba ersonnt, et : de la mount les ameau eetla

ns les de la de lui emière | avait

)rpeur, crier, scènes ambre, ujours,

ute !...

* yeux

>Xaspéir elle,

LE DOCTEUR RAMEAU 95 mourir pour lui éviter une douleur : voilà ce que rêvaient ces deux hommes, le parrain et le fiancé. -Et ils étaient impuissants. Tandis qu’un homme qui, d’un geste, d’un mot, pouvait sauver cette martyre, s'entêtait férocement à ne pas faire un geste, à ne pas dire ce mot, immobilisé, figé, pétrifié, dans une folie supernaturelle qui lui avait stérilisé le cerveau et le cœur.

Et il n’y avait rien à tenter auprès de lui de plus que ce qu'avait risqué Talvanne, Nul raisonnement, nulle supplication, nulle violence. On aurait pris un pistolet, on le lui aurait mis sur le front en criant: « Sauve-la, ou je te tue!» Il aurait répondu: « Béni soyez-vous, tuez-moi ; c'est tout ce que je demande |» Rien! rien! L'arsenal des moyens humains était épuisé. Il fallait s’en remettre à la Providence, et compter sur la nature,

Hors de lui, prêt à tout, tant il souffrait de sa fureur concentrée, Talvanne cependant ne désespérait pas encore. Il ne savait pas d'où viendrait le secours, mais il en attendait un. Le miracle, dont il avait parlé à Rameau, se produirait. Un coup de foudre rouvrirait, dans ce cœur, la source tarie de la bonté. Il était impossible qu'il n'arrivât pas quelque chose. Il ne voyait pas Adrienne morte.

Et pourtant, elle était mourante, et il se rappelait, frappé durement par ce souvenir, la prédiction, déjà en partie réalisée, faite par Conchita devant le lit de mort de Munzel: « Tout ce qui a approché l’impie a été frappé... Il a tout corrompu, autour de lui, de son mortel poison... » Tous ils avaient succombé, comme elle l'avait dit, et maintenant c'était le tour de l'enfant. Il lui sembla voir la jeune femme, toute noire, étendant le bras, avec une flamme prophétique dans les yeux. Mais il secoua la tête et chassa ces pensées. Il se trouva, avec surprise, dans le corridor, au haut de l'escalier, devant le salon, dans une obscurité complète. Il y avait, peut-être, une demiheure qu'il était là. Il gagna la chambre d’Adrienne, sur la pointe du pied. A sa vue, Robert assis près de la cheminée, se leva et, sans parler, d’un geste l’interrogeant :

—Impossible de le décider, répondit le docteur.

—Et si j'y allais, moi? demanda le jeune homme.

—Ce serait, à mon avis, inutile. Réservons, en tous cas, ce dernier effort pour une

heure suprême. , Après ce que je lai contraint à écouter, que lui dirais-tu qui pourrait:

le frapper? Non! Le coup qui l’atteint a brisé les liens qui l’attachaient à nous. Nous n'avons plus affaire à un homme. Il n’est plus touché par nos misères. Il n'entend plus et ne comprend plus nos arguments humains. Je suis navré, je ne croyais pas ma vieillesse réservée à une pareille épreuve ? Et Adrienne, comment est-elle P

—Elle se plaint de violentes douleurs dans le cerveau et la lumière affecte cruellement sa vue. Elle ne peut la supporter...

—A:t-elle eu encore des hallucinations?

—Oui, pendant son sommeil. En se réveillant, toujours la même préoccupation.

—Son pére? :

—Oui. Voilà qu'il est huit heures. Vous avez passé deux nuits auprès d'elle, vous devriez rentrer chez vous, et vous reposer. Moi je veillerai avec Rosalie.

—Soit ! mais je ne partirai qu’à minuit. AR n

11 s’approcha du lit. Un souffle irrégulier et pénible sifflait, dans l'ombre des rideaux, et un murmure de vagues paroles se faisait entendre. Talvanne se pencha et ses yeux, s’habituant à l'obscurité, distinguërent les traits de sa filleule ravagés par la souffrance. De cette fraîcheur rosée, qui donnait tant d'éclat à son visage, il ne restait plus trace. Une pâleur, marbrée de rouge aux pommettes, s'étendait sur ses joues, et sa mâchoire, toujours contractée, se creusait émaciée. Ses lèvres, brûlées par la fièvre, laissaient échapper des mots, toujours les mêmes, qui accusaient une préoccupation incessante, Une sueur perlait à ses tempes. Ses membres s’agitaient sous ses draps, comme Bi elle était dans un brasier.

Talvanne hocha la tête, poussa un soupir et vint s’asseoir auprès de Robert. Ils demeurèrent silencieux à écouter le tic-tac monotone de la pendule. Vers huit heures. et demie, la porte s'ouvrit doucement et la vieille Rosalie parüt. Elle s’approcha et, d'une voix basse, avertit les deux hommes qu’elle leur avait fait monter à dîner dans le salon. 4 à

—C'est le dîner de Monsieur, dit-elle avec un geste apitoyé. Il n’y a pas touché...

Et comme Talvanne et Robert ne bougeaient pas :

—Il faut prendre des forces, ajouta-t-elle tristement, vous en aurez besoin.

Ils se levèrent et, précédés par la vieille servante, ils passèrent dans le salon, où,

sur un guéridon, le couvert était mis. Et tristes, mortellement, ils s’attablérent, en face l’un de l’autre, duns cette maison où ils avaient, tant de fois, dîné gais et'heureux,

Dans son cabinet, Rameau, depuis le départ de Talvanne, n'avait pas fait un mouvement, Il paraissait ne plus vivre. Renversé sur le dossier de son fauteuil, il réfléchissait. La gouvernante était venue, plusieurs fois, le prier de manger. Elle avait voulu placer une table à portée de sa main. Le front du maître s'était creusé d’un pli plus profond, il avait murmuré avec impatience: « Emportez cela», et était retombé dans son orageuse méditation. Vêtu de sa grande robe, au milieu de ses livres, pensif et courbé, on eût dit le vieux Faust cherchant les problèmes mystérieux de l'existence humaine.

Depuis deux jours et deux nuits, il n'avait pas fermé les yeux et, l'esprit cependant lucide ét actif, il lui semblait que plus jamais il n'aurait besoin de sommeil. Il avait calculé, plein de joie, que le reste de sa vie s’userait plus vite, dans cet énervement et, avec une âpre application, il s'était remis À songer à son malheur. Peu à peu, sa pensée s'était envolée, au-dessus de la terre, et il avait perdu le sentiment du réel.

Il se sentait emporté dans des espaces immenses, comme s’il eût été impalpable et aérien. Tout ce qui était autour de lui disparaissait et il montait toujours, soulevé par de puissantes ailes. Il s'était élevé ainsi jusqu'aux solitudes célestes, où les poètes font planer les âmes des morts et, comme Francesca et Paolo, enlacés dans dans une étreinte éternelle et sanglante, il avait aperçu Munzel et Conchita, plaintifs et désolés, attachés l’un à l’autre par le remords de leur crime. Il ne pouvait détourner d'eux ses regards, et une douleur immense l'oppressait Il voulait les rejoindre, mais la distance, entre eux et lui, restait toujours la même. fl s’acharnait à les poursuivre, ils fuyaient éperdus dans l'immensité déserte, et de longs voiles noirs flottaient funèbres derrière eux. Aucune fatigue et pourtant aucune trêve. Il lui semblait qu'il les chasserait ainsi, toujours, avec le sauvage désir de les atteindre pour les juger et les punir.

Des heures s'écoulèrent sans qu’il cessât d'être en proie à sa redoutable folie. Il oublis't la vie, le monde, les siens, et, perdu dans son rêve, il n'existait plus que par le

. cerveau. Rosalie entra dans son cabinet, il ne l'entendit pas. Elle lui parla, le suppliant de se coucher, de ne pas demeurer assis, toujours à la même place, il ne lui répondit pas. La maison peu à peu, devint silencieuse et obscure comme un tombeau. Talvanne était parti, la nuit s’écoulait et, à la lueur des lampes, qui commençaient à pâlir, Rameau songeait toujours, les yeux fixes, le front baissé, la bouche menaçante.

Deux heures sonnèrent à la pendule. Une sensation de froid, premire impression vitale que le sombre penseur eût éprouvée depuis quarante-huit heures, le fit frissonnez. 11 jeta un regard troublé autour de lui, vit son feu éteint, son cabinet déseït, la nuit profonde. Le souvenir de ses douleurs présentes lui revint. Une rapide vision lui montra la chambre blanche, dans laquelle souffrait, mourait Adrienne, et une douleur lancinante lui traversa le cœur comme un trait aigu. Il pensa qu'il n'était pas seul à gémir et qu’il se plongeait dans un anéantissement volontaire, qui n'était qu'un monstrueux égoïsme. Mais aussitôt un flot de colère troubla de nouveau son esprit. Ilse révolta contre la pitié qui avait osé lui faire entendre sa voix. Il n’admit pas qu’une souffrance pût être égale à la sienne. Qu'importaient les autres ? N'était-il pas seul, maintenant, et du fait même de la faute ? Quel lien la faiblesse humaine lui conseillaitelle de renouer ? Ceux de l’infamie dont il était la victime ? Non ! Non ! Il ne serait pas si lâche !

Il se leva et marcha d'un pas pesant et engourdi. Tout se taisait. Il était isolé, matériellement aussi bien que moralement. Le vide, qu'il avait étendu autour de lui, par sû violence et sa dureté, demeurait complet. Il se sentit abandonné autant quil abandonnait les autres. : Talvanne, lui-même, n’arait-il pas dit qu’il ne reviendrait pas ?

Talvanne ! Était-ce possible ? Et que serait la dernière heure de Rameau, sans l'ami fidèle pour lui fermer les yeux ? Seul, comme un paria volontaire, n'était-ce pas là ce qu'il avait voulu ?

Lentement il se dirigea vers la porte de son cabinet et l’ouvrit. Il marchait sans lumière : tous les coins de la maison lui était familiers. Son pied trouvait le chemin sans aucun secours des yeux. Il traversa le couloir et arriva devant l'escalier qui conduisait à l'appartement d’Adrienne. Le silence partout. Pas une allée et venue, à l'étage supérieur, qui décelât la veille, les soins donnés à la malade. Etait-elle délaissée, elle aussi ? Un frisson passa dans les veines de Rameau : Si tout était fini ? Si elle était morte P

attiré

Qu'ali

lit ent

- taittc

cham sembl regarc

d'une lente sait, p une 5 l'avan désol touch:

par de

parti,

Rober notre t'auro!

te ravi lueur celui c conser que de mourr:

suppo l’amo lante « mots « n'a pa le ma qu'il

je pou frir et Te ha heure

faire d bonhe pas, sd plus, d E lui pre il se 54 et, red

face

nouéfléavait \ pli mbé ensif ence

dant avait t et, nsée

le et ; par s font -einte achés ards, entre erdus | eux.

tou-

e. Il par le e supne lui beau.

ient à nte.

ession pnner.

a nuit on lui ouleur seul à mons- Ilse qu’une s seul, eillait- > serait

it sans hemin ui connue, à délais- Si elle

. Dans les ténèbres, il commença à gravir les marches de l'escalier. Il montait, attiré par une curiosité qu'il ne savait pas vaincre. Devant qui allait-il se présenter ?

Qu'allait-il voir ? Des gens écrasés par le chagrin ? Un corps frêle et blême, dans un

lit entouré de clartés funéraires. Et des soupirs et des prières, et des larmes ! Il mon-

* taittoujours. Il parvint jusqu'au salon qui était ouvert ; il entra et, par la porte de la

chambre entre-bâillée, il vit une mince raie de lumière, il entendit une voix sourde qui lé psalmodier. Il fit un pas de plus, approcha son visage de l'ouverture et regarda, , à

Auprès du lit, presque sous les rideaux, éclairé par la faible et tremblante lueur d’une veilleuse, Robert était assis. C'était lui qui parlait, et celle à qui il s'adressait ne l'entendait pas. Elle était toujours plongée dans ce même effrayant délire qui ne cessait, par courts intervalles, que pour la laisser, après, plus dolente et plus prostrée, dans une sûre et lente extinction de la vie. Et, pour l’arracher à ce sommeil qui semblait l'avant-coureur de: la mort, le fiancé lui parlait, la priait, avec une tendresse ardente et désolée, Dans cette obscurité, au milieu de ce silence, c'était un spectacle à la fois

touchant et sinistre que celui de ce vivant, qui essayait de réveiller cette demi-morte ‘

par des paroles d'amour.

D'une oreille avide, Rameau écoutait. Sûür d'être seul, puisque Talvanne était parti, Rosalie couchée, et le père obstinément enfermé dans sa haineuse abstention, Robert, penché sur la main inerte d’Adrienne, laissait déborder son cœur :

—Est-ce possible que nous devions te perdre, toi si duuce, si bonne ? Que sera notre vie, lorsque tu ne seras plus là ? Que de regrets, quel désespoir, pour ceux qui t'auront laissée partir | On mesurera le vide que fera ton absence, on voudra te rappeler, te ravoir, mais tu n’entendras plus. Et il sera trop tard ! Cependant, il suffirait d’une lueur de raison, au travers d’une démence inexplicable, pour que tu sois sauvée... Si celui que tu appelles sans cesse, quand tu n'es pas immobile comme en ce moment, consentait à venir, s’il oubliait les torts, dont tu n’es pas responsable, pour ne se souvenir que de ta grâce et de ta tendresse, tu vivrais, car tu ne souffres que de sa colère et tu ne mourras que de son abandon. Et moi, je suis condamné à assister à cette injustice, à supporter cette iniquité, et je ne puis rien pour toi... Tu m'aimes pourtant, mais l'amour que tu as pour celui qui te tue, est le plus fort ! Chère petite, ta main est brûlante de fièvre. M'entends-tu ? Réveille-toi, ne reste pas là, toujours, à murmurer des mots qu'on devine... Ton père viendra... Oui, je le supplierai à genoux... Ton parrain n’a pas su lui parler... Il a été violent et dur 1... Ce n'était pas ainsi qu’il fallait prendre le maîtré... Il n'aurait pas résisté à des larmes. Et je l’attendrirai, moi, ou bien c'est qu'il n'aura pas de cœur dans la poitrine. Oh ! chère Adrienne, devant quoi reculeraisje pour te procurer un apaisement ?.. C'est une telle torture pour moi de te voir souffrir et d’être incapable de te soulager. Je paierais de ma vie le pouvoir de te sauvér|.… Te haïr, toi ?.… Pour je ne sais quelle ancienne folie ! Mais demain, guérie, vailiante, heureuse, tu m'abandonnerais, pour en aimer un autre, que je n'essaierais p '. e te faire du mal... Je mourrais de douleur et de désespoir, voilà tout, en souhaitant ton bonheur et ta joie. Te haïr ! Est-ce possible? Dérision passagère. Ne nous quitte pas, sois patiente, attends : il te reviendra et tu n'auras plus de chagrin, nous ne verrons plus, dans tes yeux, que de la gaîté, et, sur ta bouche, que des sourires...

Exalté, il pressait la main de la jeune fille dans ses doigts, comme s’il eût voulu lui prendre son mal et lui donner sa santé. Il sentit cette main s’agiter dans la sienne, il se souleva et vit les yeux d’Adrienne ouverts dans la nuit. Elle se tourna avec effort et, reconnaissant son ami, elle dit :

—C'est toi, Robert !... Parrain n'est plus là ?

Elle eut une hésitation, puis, plus que faiblement :

—Et papa, où est-il ? Je voudrais bien le voir. : ;

— Il était là, tout à l'heure, ma chérie, mais tu dormais, répondit le jeune homme.

Elle eut un navrant sourire :

Elle se tut pendant quelques secondes, puis avec un accent déchirant :

—Et cela me fait tant de peine ! Tant de peine... Hélas !... :

Ses yeux se troublèrent, sa tête retomba sur l’oreiller, elle murmura plusieurs fois : hélas !.. et le délire la reprit. L k

Robert désespéré pencha son front brûlant sur la main qu'elle n'avait pas retirée, et Rameau l'entendit qui sanglotait. Alors, plus courbé, plus sombre, plus malheureux,

presque effrayé, fuyant le tableau de ces angoisses et de ces douleurs, dans l'ombre, pt un coupable, le docteur redescendit, du même pas, l'escalier et rentra dans son cabinet.

Il marcha : il ne pouvait plus tenir en place et une agitation violente bouillonnait en lui. Sa pensée avait pris un autre cours. Elle n'évoquait plus Conchita et Munzel. Le couple adultère avait disparu, c'était la petite malade, dont il était si près matériellement et si loin moralement, qui occupait son esprit. Il voyait la chambre blanche et, sous les rideaux qui avaient tant de fois abrité le paisible et riant repos de l'enfant, il entendait l’halètement d’un sommeil douloureux et effrayant. (C'était la mème douce créature. si tendrement aimée, dont les baisers lui remuaient le cœur, qui souffrait, et il oh dr pas de la guérir.

Il tenta de discuter avec lui-même. Il se dit : Que m'importe cette fille ? je ne la connais pas. S'il ne fallait pas donner au monde des explications, devant lesquelles de recule, je l'aurais mise hors de chez moi. Je ne l'aime pas, je ne peux l'aimer. Ce serait une duperie ajoutée à tant d’autres. Aimer la bâtarde de cette misérable et de son amant ? Accepter la honte, l'approuver ? Ah! ah!Ilne manquerait plus que cela ! Mais je serais vraiment tombé en enfance ! Allons ! Pas de faiblesse | On a pu me déshonorer, je ne me déshonorerai pas moi-même |

Une voix s'éleva, au fond de lui, pour la première fois timide encore, qui répondit : « Qui le saura ? Talvanne ? Il t'a supplié d’être miséricordieux. Robert ? Il passera sa vie à te bénir.» Mais aussitôt il se révolta contre cette lâche conseillère, il protesta qu’il ne suivrait pas ses perfides et doucereux avis. 11 voulut se cuirasser plus complètement d'indifférence, mais il ne put y réussir. Vainement il s’efforça de penser à autre chose, d'attacher son imagination à un sujet différent, toujours il était ramené à ce tableau lamentable de la petite malade, brûlée par de fiévreux cauchemars dans son lit blancfait pour les songes heureux. L'obsession grandissait sans cesse, et d’une façon singulière. Il éprouvait un violent désir de savoir ce qui se passait.

Il fut sur le point de sonner, pour demander des nouvelles. Et ce n’était pas un retour de tendresse : il ne se sentait pas entraîné vers l'enfant. Il lui semblait que, guérie, il se füt désintéressé d'elle. Mais elle souffrait et il se disait : Je ne pense à elle

ue parce qu’elle souffre. Il éprouva du snulagement, quand il eut trouvé cette explication à son trouble, Il se rassit dans son fauteuil ‘rofond, aux premières lueurs du jour, et ouvrit la fenêtre. L'air pur lui fit du hien. Il respira délicieusement et revint à sa table, sur laquelle il prit un livre. Jusqu'au déjeuner il lut paisiblement

Rosalie, avec un étonnement épouvanté, le vit calme, comme si rien d'anormal ne fût arrivé. Elle avait compté sur une détente des nerfs lassés, pour amener une révolution dans l’état d'esprit de son maître, Et soudainement, l'heure où elle le croyait abattu eta la L'se de son entourage, il se redressait plus solide et plus puissant. Elle se demanda quel pacte il avait conclu avec les êtres invisibles, pour posséder ces ressources mystérieuses. Elle lui apporta, sur un plateau, son repas habituel : de la viande froide et des fruits. Il mangea quelques bouchées et but un verre d’eau. Il n'avait pas encore fait entendre le son de sa voix quand elle se disposa à s'éloigner. Il attendit qu'elle fût à la porte, pour se décider à lui adresser la question qui brûlait ses lèvres :

—Le docteur Talvanne est il là ?

Elle répondit :

—Oui, monsieur, il est là-haut avec Robert.

Elle ne prononça pas le nom d'Adrienne, elle ne dit pas : chez votre fille. Là haut —voilà tout. N'était-ce pas ce qu'il voulait savoir ? Elle fut tentée d’ajouter : et cela va. mal. Elle se retint. La figure de Rameau s'était contractée et, de pâle, était devenue livide. D'un geste impatient, il ordonna à la gouvernante de sortir.

Ainsi, Talvanne avait exécuté sa menace : il ne revenait plus chez son ami. Il était chez sa filleule, là haut, mais il ne s’était pas arrêté au premier étage, pour serrer la main de son vieux camarade. C'était la première fois. depuis quarante ans. Il ressentit une profonde tristesse. Il avait écouté tout ce que lui avait dit Talvanne, mais il n'avait pas cru à sa rancune. Il se dit : A présent je suis bien seul, Tout me manque en même temps, ct je ne puis me retenir à rien. C'est le vide complet et définitif,

Il vit tout désert et désolé autour de lui, Une impression navante s’imposa à son esprit. Il eut comme le vertige et, avec un grand trouble, il se demanda si le sentiment qu’il éprouvait n’était pas de la peur. Une oppression inconnue lui serrait le cœur. Il

Page 1