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Le docteur rouge

Celte lettre vous arrivera de bien loin, madame la comtesse, et traversera notre France pour vous porter jusqu'en Suède le salut d'un voisin que vous n'avez peut-être pas oublié.

Qui me l'eût dit, Marie, que je vous dédierais un t. i. 1

jour ce que dos éditeurs peu façonniers appellent si cavalièrement un livre? Qui m* eût dit que j'aurni^ un jour quelque chose à démêler avec une >i grande dame que vous l'êtes devenue? Mais ces pages qui vont suivre, si vous ne me les avez données, vous me ies avez, fait rêver.

Elles viennent de vous comme la pensée heureuse que l'ait naître en nous la contemplation d'une nature riante; et, toutefois, le cas est grave, puisqu'il s'agit de quelques unes des révélations qui appartiennent à cette vie inédite dont l'inconnu effraie, dont le mystère attire, que la science s'occupe à sonder, que la mode et la fantaisie s'essaient à prendre sous leur capricieux patronage ; car, d'abord examiné par les savans, le magnétisme court déjà nos salons, disputant la vogue à Rachel et à Grisi ; que dis-je ? et que Dieu pardonne au zèle mal entendu! en prenant leurs billets au bureau, les curieux peuvent

contempler ses merveilles à heure fixe ; mais vous, pudique enfant! qui vous êtes voilée devant la foule et sur le front de laquelle ont si souvent brillé la science et l'amour, vous si chastement entrée dans la vie de clairvoyance nouvelle, que ne puis-je conter un peu de votre histoire si simple et pourtant si pleine d'intérêt?... Eh ! pourquoi n'en dirais-je pas quoique chose à vous-même ? N'êtes-vouspas de ces

âmes modestes qui s'ignorent ? de ces beautés ingé-

nues dont le visage n'a jamais cherché la rencontre d'un miroir et à qui un jour on est heureux de dire : regardez? Dailleurs, vous avez été Marie bien peu de temps, et à présent vous êtes pour toujours madame la comtesse ; or, si la puissante dame pouvait jamais oublier, voici quelques mots qui lui rappelleraient la biographie de la petite fille :

Dans cette tumultueuse rue du Faubourg-Saint-

Miltin, voie large et gfande comme une voie romaine, où le peuple entre par un arc de triomphe pour monter au grenier où l'attend la famille, les petits logemens abondent et bien des misères s'v abritent, mais de ces misères qui ont besoin du voisinage des riches, misères d'artistes ou misères de travailleurs attachés au collier, aux bracelets ou à la frange du manteau dont une grande ville se pare, dans cette rue populaire, et la à hauteur que l'on peut se figurer quand on monte si haut que l'air delà capitale commence à être doux à respirer, vivait et travaillait Marie.

La jeune enfant blanchissait la dentelle et la réparait ; mais si finement, mais avec une dextérité si grande que, lorsque son aiguille avait fait la navette dans le filet délié, on eût dit que la baguette d'une fée venait d'en toucher la trame. Marie était si leste à ce travail qu'elle eût tissé ce beau fil de la

Vierge qui brille au soleil. Aussi la repriseuse étaitelle renommée, et quoiqu' elle eût à sa charge une tante infirme, la vieille femme et la jeune fille pouvaient avoir chacune, l'été et l'hiver, une bonne robe de la saison, et quand venait décidément le temps rigoureux, la tante portait par dessus ses habits propres et bien tenus un mantelet étoffé dont se passait Marie. La jeune fille n'avait pas froid pour elle, et le petit châle qui la couvrait ne jurait pas avec le reste de sa parure, même les jours où l'on se sent si frileux rien qu'à regarder ceux qui sont vêtus à la légère, peut-être parce que lorsqu'on voyait cheminer Marie, on ne s'occupait que de son visage, et que l'on n'était pas fâché qu'elle eût oublié de voiler sa taille.

La jeune ouvrière était aimée de tout le monde, vous le savez, madame la comtesse, et de ceci la souvenance vous restera ou vous seriez ingrate; pour

nous < 1 1 1 î \ous écrivons, nous qui , dans la hiérarchie de la fortune, étions votre supérieur de seize marches de moins à monter, nous nous contentions de vous tirer notre chapeau quand vous passiez; et si vous veniez de chercher les provisions du matin, la brassière serrée à la ceinture, la tête coiffée du petit bonnet sans garniture, — si ce n'est cette large bande de cheveux noirs tant fins et tant soyeux que chacun disait que vous aviez raison d'épargner le velours, — quand vous passiez, dis-je, nous ouvrions doucement notre porte pour vous guetter à la montée, faite comme nous venons dele dire, et en vous voyant radieuse et souriante, la boîte au lait à la main, et sous votre bras le petit pain de votre tante, que vous aviez soin de choisir si doré, nous nous prenions à penser au petit Chaperon Rouge, vous souhaitant meilleure fortune, et nous nous mettions à rêver sur vous et à vous désirer un bon mari.

Vous avez été sage et le bon mari est venu, et, ce qu'aucun de nous n'aurait pensé , c'est un grand seigneur que vous avez épousé, un homme puissant que les plus ambitieuses pourraient vous envier, un jeune homme auquel les plus jolies chercheraient à plaire. Vous rtes comtesse enfin, madame ! et voilà que, suivant la vieille coutume, un auteur vous envoie son ouvrage comme à une dame patronesse.

Ceci se lie à votre histoire, que nous n'avons pas achevé de rappeler ensemble. N'est-ce pas que ce que Ton sait le mieux, on aime à le faire glisser de temps en temps devant soi, comme on aime à soulever le refrain favori qui flotte au fond de la mémoire? N'est-ce pas que si une autre voix que la vôtre le répète à ce moment, on aime à écouter cette voix et à la suivre?... Voulez-vous que nous poursuivions, nous deux?

Cependant quelques voisines vous reprochai*' ri

un défaut : Marie est curieuse, disaient-elles. Et, cri

effet, quand la nuit était arrivée, on entendait quelquefois dans les corridors, quelquefois sur les marches se marquer un pas léger, bruire un souffle. Quanta ce qui me concerne, j'avais entendu cette accusation et ne l'avais pas crue. Il m'avait semblé cependant que lorsque l'unique piano qui soit dans la maison se faisait entendre , que lorsque le poète du quatrième déclamaitsesvers, que lorsque la dame du second chantait de sa voix de mère sur le berceau de son fils, la porte de Marie poussait un petit cri rouillé ; il m'avait semblé cela, mais, après tout, si de temps en tempsMarie se tenait sur le palier pour écouter un peu, quel mal y avait-il ? Ne se met-on pas sr^Ie vieux banc à la campagne pour entendre les bruits lointains, les harmonies du soir ? Or, à la ville, quand on est comme !a jeune ouvrière une grande journée de seize heures à une besogne assidue, pour-

quoi, au moment où toute maison bourdonne, vibre et devient sonore comme une ruche où les abeilles rentrent et battent de l'aile, pourquoi l'enfant fatiguée neût^lle pas voisiné avec tous ces bruits qui sont la vie ? pourquoi, assise sur sa chaise de travail, ne les eût-elle pas laissé monter jusqu'à elle ? Une fois, je m'en souviens, et ce jour pour vous est une date, dans ma chambre bien close, nous parlions, à trois que nous sommes, de beaux vers récemment donnés au public et que le voisin nous avait apportés la veille, vers douloureux dont un de nous avait chanté en quelque sorte les plaintives harmonies, car celui-ià ne sait pas lire les beaux vers des yeux seulement ; il faut que de son regard ils passent à ses lèvres, il faut qu'après avoir fait fête à son cerveau ils caressent son oreille, et parce que le vers est un son harmonieux autant qu'une pensée, il n'en est pas qu'il ne jette à l'air pour qu'il

aille y retentir et s'y accomplisse ; cette fois donc la chambrée parlait de sa séante de poésie el detristcsse de la veille ; elle avait entendu et écoulé Lamartine disant au poèlc Wapp la douleur (Fuii père qui a perdu sa fille. Tout-à-eoup, un bruit se fait au dehors, sur le seuil. Un murmure s'entend, un pass'arrétc. L'un de nous court le premier : la porte s'ouvre :

Marie était là debout.

— Ah ! l'on vous y prend, jeune fille !

— Ce n'est pas bien, enfant! dit le plus paternel de nous en cherchant la main de la curieuse.

Mais, quoique la curieuse eût du être surprise, quoique chacun sût combien rougissait facilement Marie, son front ne se colora pas, son regard ne fut pas voilé. Ce regard était fixe et l'ouvrière nous sembla grandie, son visage, moins jeune d ce moment, nous parut plus beau.

— Qu'est-ce donc ? fut-il dit parmi nous.

Et l'on s'interrogea, non point tout haut, mais avec cette parole que l'on est comme forcé de prendre quand on entre dans les lieux consacrés ou qu'on se place à côté de quelqu'un qui prie.

Nous vîmes alors tomber une larme des yeux de

Marie et nous entendîmes sortir de sa bouche, net-

.-■«s, cadencées, empreintes d'âme et de puissance,

jfcomme pourrait les réciter un grand artiste qui ou-

, / blie et éprouve, les stances douloureuses delà veille,

dites au coin de notre foyer :

Ah! si de notre amour l'espoir était le rêve! Si nous ne devions pas retrouver dans les cieux Ces êtres adorés qu'un ciel jaloux enlève, Que nous suivons du cœur, que nous cherchons des yeux; Si je ne devais plus revoir, toucher, entendre, Elle ! elle qu'en esprit, je sens, j'entends, je vois, A son regard d'amour encore me suspendre, Frissonner encore a sa voix ;

Si les hommes, si Dieu me le disait lui-même, Lui, le maître, le Dieu, je ne le croirais pas !

Ce dernier cri, poussé avec les hautes proportions d'une grande plainte n'eut eu jamais tant de force si Marie avait été éveillée.

II n'\ avait pas à s'y tromper, la pauvre enfant dormait du sommeil des somnambules. Douée de l'étonnante faculté qui était en elle, rame ouverte ;> tous les bruits sympathiques , après qu'elle avait routé, elle allait redire (1).

Depuis lors, Marie , vous fûtes excusée ; depuis lors vous savez tout ce qu'on vous conta, et comment, plus tard, après l'imposition d'une main puissante, la science se servit de vous, à votre prière , pour faire le bien et exercer la plus noble vertu qui soit au monde. — la charité.

Une récompense vous était due.

Le dernier héritier d'un grand nom , ce noble jeune homme devant lequel la médecine fut impuissante et au chevet duquel parla votre sommeil in-

spire, vous dut une vie qu'il a voulu vous consacrer. Quand elle vous appela au milieu d'elle, une famille presque princière s'est honorée aux yeux du monde et a bien mérité de l'humanité en montrant combien il est beau de vaincre l'orgeuil, et combien la reconnaissance peut avoir de courage... Vous êtes comtesse enfin, madame! J'espère que vous êtes heureuse, Marie!

Et maintenant que toutes ces choses vous sont rappelées, vous avez deviné pourquoi ce travail part d'ici, de notre France, pour alier à vous, dans ces contrées qui se touchent, non loin du pays où Swendenborg a vécu, où Struensée a souffert? Vous rappelez-vous nos entretiens après que vous fûtes devenue l'étoile de tant d'affligés? et à mesure que vous deveniez plus instruite, sans être moins naïve, vous rappelez-vous nos grandes interrogations? nos pensées d'enfans à propos d'une chose sublime?

nos grands coups do sonde dans L'inconnu et nos romans sur l'avenir que nous commencions dans (a

vérité pour les pousser si avant dans le mystère? Vous souvenez-vous bien, enfant laquelle fin suprême nous voulions devenir docteurs au milieu du monde et enseigner comment Dieu àvaîtfait un pas de plus vers l'homme? Et puis, comme nous avions peur de paraître mystiques et d'être, non point incompris, mais non pas écoutés ? Puis encore comment nous inventions des contes, voulant enseigner notre doctrine comme Perrault enseigne la morale, comme La Fontaine enseigne la philosophie, comme Jean-Paul fait comprendre la science, comme Hoffmann fait aimer l'art? Vous rappelez-vous, Marie, qu'un jour, curetant dans les papiers qui ont servi de matériaux à des Mémoires dont le temps est fait, nous jetâmes les yeux sur une note écrite de la main Bergasse, cetennemi de Beaumarchais, cet ami de Mesmer ; Ber-

gasse, si éloquent quand il plaidait pour la vérité, si persévérant quand il cherchait comme nous des étais àTimpossible, — dumoins commele monde l'appelle, — vous souvient-il de la pensée qui vous vint en lisant les lignes échappées à ce beau rêveur du dix-huitième siècle(â), et comme vous me dites, à moi à qui vous donniez avec un si fin sourire le sobriquet d'auteur, tout le parti que l'on pourrait tirer de ce quelque chose de demi-officiel et de presque mensonger? Ce que nous avons pensé ensemble est fait, madame, ou du moins un peu de ce que nous voulions dire va se trouver dii. J'aurai essayé d'arrêter la pensée sur ces faits réels mais incompris qui semblent n'être qu'à moitié dans la vie, j'aurai tenté d'en faire ressortir quelques uns des points mystérieux en tâchant de leur donner le relief du drame.

Le merveilleux instrument dont Hoffmann s'est servi eut été celui qu'en cette occasion il eût fallu

prendre. Naïf, poétique, quelquefois bouffon, souvent fou, mais toujours marchant au pas de course

d'une imagination vivement passionnée, Hoffmann eût été l'auteur qu'il eût fallu suivre ; mais qui, sans craindre d'être moqué, oserait tenter de donner à sa plume quelques unes des tailles contre lesquelles se frottaient les moustaches du chat Murr ?Quoi qu'il en soit, le livre est lancé. -le nesaissivousétesdevenue difficile depuis que la fortune vous a pris par la main ; toutefois, j'espère qu'avant de blâmer l'auteur vous jugerez l'intention. Si j'ai soufflé dans des bulles de savon, songez que, lorsque lesbullesde savon s'arrondissent et courent par l'air, les choses du ciel et de la terre s'y reflètent et que bien qu'il suffise d'un souffle pour briser le miroir qui vole, quelque chose de vrai y est apparu.

Adieu, Marie! Recevez l'assurance de mes sentimens respectueux, madame la comtesse.

PIERRE - LE-TUEUl.

A l'époque où nous devons commencer cette histoire, Bonaparte ne songeait point encore à devenir Napoléon, ni Bernadolte Charles-Jean ; et, toutefois, par l'un l'Italie

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élait conquise , et, avec l'autre, la ligne du

Rhin s'en allait être gagnée. Nos jeunes généraux et nos jeunes armées marchaient de leur allure alerte et décidée. Les conquêtes se faisaient comme si souvent battait le tambour : au pas accélère''.

Dans la patiente Allemagne c'était grand bruit et grand émoi. Les brusques évolutions de cette guerre d'étonnemens obligèrent un peuple qui s'était mis à son aise dans ses habitudes, de changer les dispositions tranquilles que l'on avait prises sur la portion encore intacte du fleuve célèbre.

Partout les hôpitaux ayant été encombrés, chaque our des blessés étaient évacués en

grand nombre, quittant la frontière pour se rapprocher de l'intérieur.

Comme le flot pousse le Ilot, les premiers hospices dans lesquels on faisait faire place obligèrent à déloger les malades de l'hospice qui venait ensuite ; de façon que, de proche en proche, ce déménagement de victimes se continuant, on vint à mettre des blessés jusque dans les châteaux voisins de la vieille forêt Noire.

L'ancien donjon des barons de Wald-Hust avait ouvert ses sombres appartenons aux soldats que l'on y recevait tous les jours ; ce n'est pas à dire que ces antiques seigneurs en eussent été dépossédés ou qu'ils eussent clic-

M LE DOCYBOR ROUGE,

valeresquement offert loin1 demeure aux guerriers en souffrance ; depuis long-temps le donjon décrépit n'avait de souvenirs de celte race éteinte que les armoiries surchargées dont l'ourle immense s'étalait au front d'une étroite, tour donnant assez l'idée d'un large cachet posé sur une petite lettre. Quoi qu'il en soit , la ville forestière qui porte aussi le nom de Wald-Hust avait acquis des deniers de la commune cet ancien manoir, afin d'en faire une prison , ce qui , dans une cité renommée pour sa quiétude, fut fort long-temps un objet de luxe.

Toutefois, aux jours qui marquent la date précise de notre narration , le passage des troupes et le mouvement de la guerre ayant

l'ait surgir tout-à-coup le monde de vagabonds et de mauvais sujets qui cherchent leur vie dans les pays en émotion, le château dont il p'agit, devenu un hospice, fut en même temps une geôle.

Wald-Hust put, dès lors, se vanter d'être une ville en règle ayant ses malades et ses prisonniers à elle, aussi bien que quelque ville impériale que ce fût.

Parmi ces derniers, parmi les prisonniers, voulons-nou3 dire, il en était deux que Ton veillait avec tout le soin et toute la ponctualité que les gens d'outre-Rhin mettent à accomplir les obligations de leur vie.

Celui dont on se méfiait le plus était un

|f , rt DOCTEUR KOLC1

assassin convaincu, dont le ju^erncnl , nous pourrions ajouter la condamnation , n'étaient que retardés.

L'autre était seulement un homme en surveillance. Il se disait Français et portait un grand nom; mais comme il avait été surpris sans papiers, pauvre, dénué et voyageant vers la vieille Souabe, les magistrats avaient pensé qu'ils tenaient un de ces espions dont le Directoire était accusé d'envoyer les plus habiles dans les cercles allemands, sous l'apparence de gentilshommes échappés à l'échafaud ou d'émigrés cherchant à rejoindre leurs frères.

Par une coïncidence qui ne sera pas la seule que nous ayons à faire remarquer entre ces

doux hommes, tous deux étaient tombés dangereusement malades et avaient été mis dans une des hautes galeries du château, occupée d'ailleurs par des soldats convalescens ; de façon qu'outre le corps-de-garde qui servait de vestibule à cette vaste pièce et par lequel il eût fallu passer pour se sauver, on eût eu encore affaire, avant toute tentative, à de braves militaires dont les forces revenaient et auxquels avait aussi été donnée une sorte de consigne de sûreté.

Il est passé minuit, et la vaste galerie qui s'ouvre devant nous avec sa double file de lits, sa pâle et unique lumière suspendue et son apparence claustrale, est ce même dortoir de Wald-Hust si fidèlement gardé.

Là, depuis un mois, se trouvait COUChé, moribond cl presque à l'agonie, le comte de Grannat-d'Orcy, célèbre entre les parlementaires français dont l'énergique opposition se lit remarquera la fin du dix-huitième siècle ; là aussi, et depuis seulement trois jours, avait été transporté, paraissant avoir à peine un souffle de vie, Pierre-le-ïueur , Peter-der- Todter , sobriquet terrible que les commensaux de la prison ou de l'hospice, comme on l'entendra, avaient donné à cet homme, faute de connaître un nom de famille qu il s'était obstiné à tenir caché.

Toutes les couches étaient closes de leurs doubles rideaux, tous les bruits avaient cessé. Au delà de la galerie , dans le corps de garde

même d'où partaient tout h l'heure les paroles animées des soldais, rien ne se disait plus.

Tous ne dormaient pas cependant, car le gardien que Ton avait donné aux malades faisait glisser de temps en temps le guichet d'un pied carré que l'on avait pratiqué au milieu de la porte, ce qui le mettait en communication avec le piquet de service ; et comme il lui avait été défendu de fumer, l'honnête surveillant éludait l'ordonnance en laissant arriver jusqu'à lui les colonnes odorantes qui partaient de la pièce contiguë, lesquelles, poussées dans cette espèce de ventilateur, parfumaient cet homme , i'ondoyaient , et au milieu desquelles, en voluptueux amateur, il passait et

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repassait doucement, recevant ainsi, faute d'avoir sa pipe, le tribut des pipes <* 'autrui.

Peu à peu, soit que pour notre gourmel ce fût l'heure de reposer, soit que l'impôt aux barrières, qu'il avait si largement perçu, eût porté à son cerveau la pesanteur et l'enivrement, il traîna jusqu'à son guichet de prédilection un large fauteuil de cuir, y essaya sa posture et s'étendit; puis, comme la conscience allemande parlait en lui, de la main il voulut écarter le nuage de parfums qui lui voilait la galerie commise à sa garde ; mais il n'eut guère que la bonne intention de ce mouvement , lequel demeura inachevé , et s'engloutit sans doute dans un songe heureux, du moins si l'on dut en croire la régularité de sa respiration et, un

peu après, la parfaite harmonie de son ronflement.

Enveloppé de son auréole épaisse, le fidèle surveillant dormait depuis un quart-d'heure, lorsque, au bout opposé de la galerie, à l'angle extrême de cette vaste pièce , les rideaux du lit qui s'y trouvait accoté furent agités légèrement.

Après cela, il y eut une pause. Puis, ensuite, le malade qui s'y trouvait couché soulevant d'une main plus forte qu'on ne l'aurait pensé les couvertures qui pesaient sur lui, avança la tête, écouta à sa droite, c'est-à-dire vers le lit de son voisin, parut se rassurer, se leva avec un mouvement décidé, et fut en

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trois pas, de la ruelle où il se trouvait, dans l'espace libre au bout duquel dormait 1<* gardien.

Arrêté là, dans le coin sombre que le pénible rayonnement d'une seule lampe mpouvait atteindre, il plongea son regard dans toute la profondeur de la galerie , interrogea de tout son instinct ce qui se passait, et pensant que c'était le moment de mellre à exécution ce qu'il avait médité :

— Allons! dit-il résolument.

Il s'avança pâle plutôt que défait, chancelant sous le poids de sa pensée plutôt qu'accablé de sa maladie. Ses pieds nus se posèrent

LE DOCTEUR KOLGE. 33

d'abord avec précaution; mais quand il passa sous la lampe suspendue au plafond, dont les clartés plus vives F éclairèrent en plein , il baissa vivement la tête , et comme si pour ceux qui portent en eux un dessein coupable, la lumière avait une sorte d'interrogation , il glissa rapidement au delà du rayon lumineux.

Arrivé à l'avant-dernier lit qui se trouvait à peu de distance du gardien, celui que, jusqu'à plus ample observation, nous devons nommer seulement le promeneur , tourna tout-à-coup sur lui-même, pénétra dans une ruelle, et se tint debout.

— Il faut donner à ce battement de cœur

le temps de se calmer, dit-il. Il faut que ma t. i. 3

3/* m pocTKun noues,

main soit plus assurée... Ce gardien dort toujours... Tout va bien... À l'ouvrage!

11 se colla contre les rideaux que sa main crispée venait de touchera plusieurs reprises; puis, las de délibérer avec lui-même, de sa droite il tes retint afin que les anneaux de fer ne criassent pas sur leur tringle, tandis que, de sa gauche, il les soulevait , se faisant une place assez large pour que son buste pénétrât et que ses mouvemens fussent à l'aise dans l'intérieur du lit.

A ce moment , à la blafarde lueur qui laissait à grand'peine distinguer les objets au travers de la double étoffe dont le lit était clos,

LE DOCTEUR KOUGE, 3É»

on aurait pu voir un étrange et terrible spectacle.

Deux têtes d'hommes se dressaient l'une contre l'autre, deux têtes semblables , deux pâles et larges visages, dont les trafts pareils eussent pu appartenir à deux jumeaux.

La double vision de quelqu'un qui se mire dans une glace ne serait pas plus fidèle, si la même expression eût paru sur les deux visages ; mais sur l'un, sur celui de l'homme ainsi brusquement attaqué, étaient la terreur et l'effroi; sur l'autre, sur celui dePhomme qui était venu chercher cet horrible tête-à-tête, paraissaient la peur d'être surpris en même

36 Lfc DOCTLl'Il ttOLGE.

temps que l'énergique résolution de quelqu'un qui est décidé à commettre un crime.

Aucun d'eux ne parlait ; le regard plongé dans le regard, l'un semblait interroger l'autre, et celui-ci fixait ses yeux sur la victime, comme le boucher qui marque d'un coup d'œil inexorable la blessure qu'il va faire pour tuer d'un seul coup.

— Que me voulez? qui êtes-vous?dit.d'une voix éteinte dans 1 angoisse de la maladie et dans celle de la terreur celui qu'on venait trouver ainsi.

— Ils m'appellent Pierre-le -Tueur, répondit l'homme interrogé, en faisant presque pé-

nétrer ses lèvres dans l'oreille de l'autre ; et en même temps il pressait de son pouce le cou du patient, comme s'il eût voulu lui dire :

— Pierre-le-Tueur, vous comprenez !

Or, ces deux hommes, en cet instant prompt et décisif, avaient parlé la langue l'un de l'autre, c'est-à-dire que la faible voix de M. de Grannat avait balbutié en allemand ses dernières paroles et que Pierre avait fait sa brève réponse en français.

Mais, avons-nous dit , ces quelques mots accompagnés d'une étreinte significative et assurés d'un sombre et inexorable regard révélèrent si bien son sort à l'homme attaqué,

1 1; docteur fcÔUGË.

([lie, tout à coup , abandonnant un reste de vie, il laissa tomber ses bras, ferma les yeux, et sa bouche parût murmurer une prière.

Elle ne fut pas longue.

Le meurtrier dont les mains robustes cerclaient déjà le cou du moribond, les rapprocha jusqu'à les unir comme un anneau de fer.

Vn gémissement étouffé partit , une faible convulsion annonça que le comte de Grannat n'était plus qu'un cadavre.

Au soupir que le mourant fit entendre, le gardien s'agita sur son fauteuil. Aussitôt Pierre se jetant à plat ventre sur le plancher,

se tapit pour quelques secondes ; puis, rampant sur les genoux et sur les coudes, il se glissa jusque vers l'angle da lit et observa ; mais, pour l'instant, ce ne fut qu'une fausse peur.

Tout lui paraissant redevenu silencieux et calme , le Tueur se leva avec précaution et retourna vers le chevet où gisait le corps; il répéta la manœuvre des rideaux que nous avons déjà fait remarquer, en prenant, cette fois, plus d'espace ; ensuite, entourant hardiment le cadavre de ses deux bras, il l'assit, et après deux ou trois secousses, il en donna une plus puissante qui porta le mort sur ses épaules. Ceci fait , il allait marcher,

mais il entendit qu'on parlait dans la direction

du corps- de-garde.

— Ah ça! disait l'officier de service au surveillant en l'exhortant au travers du guichet, vous ne faites pas attention, mon brave, qu'il se passe quelque chose dans votre dortoir.

— Que voulez-vous qu'il s'y passe ? répondit le veilleur sans bouger. On y ronfle, comme vous venez de m'empêcher de le faire.

— On y meurt peut-être, riposta l'officier.

— Ah ! c'est possible, dit le gardien dont le sang-froid ne se démentait pas. Il y en a deux qui sont ici pour ça. Mais quant à

celui de là-bas , ce serait heureuse chance... C'est ce que sa mère lui souhaiterait de mieux pour le quart d'heure, en supposant qu'il eût une bonne mère... Quant à l'autre,,.

— C'est cet autre qui sans doute a besoin de vous; c'est de son côté que j'ai entendu du bruit, un mouvement étrange... Allez voir.

Et l'officier commanda au surveillant qui se leva de son fauteuil avec un murmure.

À cette heure, Pierrc-le-Tucur écoutait, debout et effrayé, et bien que d'une main il s'accrochât h la colonne du lit , il ployait sous le poids du cadavre dont le visage renversé pendait sur sa poitrine, avec l'air de lé regarder

LE DOCTEl K ROUGR.

do ses yeux fixes et vitrés qu'avait ouverts la mort. Pour fuir, tout autre homme se fût débarrassé; mais, lui, il était l'assassin! il fallait qu'il restât là, cloué sur place, sa charge à l'épaule.

Le surveillant était entré dans la ruelle opposée à celle où se trouvait Pierre, et il fut étrange qu'il ne vît pas la double silhouette que la clarté partant, du milieu du dortoir, devait dresser de son côté contre les plis de la draperie ; mais, soit que ces plis fussent trop serrés, soit que les rideaux eussent trop d'épaisseur , soit enfin que l'homme fût à peine éveillé, rien ne l'avertit.

— S'il est mort, il ne souffre plus, dit l'indolent gardien, sans avancer davantage. Puis,

quand il fut tout près du chevet du comte d'Orcy, il ajouta comme à part lui : S'il dort, grand bien lui fasse! j'en vais faire autant...

Et il rentra dans la vapeur flottante du tabac à fumer qui recommençait à s'épaissir dans le corps- de-garde depuis que l'officier avait parlé.

— Il dort, alla-t-il dire affirmativement à ce dernier, ne donnant pas d'autre explication.

Mais, cette fois, malgré la tentation et le bénéfice qu'il pouvait retirer du voisinage, l'honnête gardien ferma le guichet pour n'être plus interrompu et ne tarda pas à donner des signes non équivoques d'un nouveau sommeil.

hï LE DOCTEUR ROUGE.

Alors Pierre-le-Tueur prit sa course, une course frénétique, affreuse, la course d'un homme ivre et flagellé.

Les gouttes de sueur glacée tombaient du iront du meurtrier sur la dalle, marquant chacun de ses pas. La poitrine battue, les flancs éperonnés par le corps infléchi du cadavre, il marchait. Mais quand il lui fallut franchir le cercle lumineux de la lampe, tout à l'heure si redouté , l'ombre de sa haute stature et celle du fardeau qui ballottait sur son épaule, cette ombre, restée en arrière tant qu'il marcha vers la clarté, passant sous le rayonnement subit qui la fit tourner, changea de place et fut jetée en avant, allongée, fantastique, hideuse.

A cette horrible apparition , les dents de l'assassin claquèrent à se rompre, un frisson pénétra jusqu'à la moelle de ses os ; on n'eût pas dit que c'était Pierre-le-Tueur qui emportait, mais lui qui était emporté. Il eût semblé qu'un esprit de l'enfer se tordait autour du torse robuste de cet homme et cherchait à le soulever dans le vide.

Pierre recula, fou, éperdu, il fit pénétrer ses doigts dans la chair du mort comme si, en effet, il y avait eu lutte entre eux, et souleva l'horrible fardeau , prêt à le jeter sur le plancher. Mais, au même instant , et par une réaction qui était dans sa nature, la sève énergique qui circulait en lui s' exaltant dans son âme comme elle se réchauffait dans ses nerfs, il voulut, il

osa, malgré le danger, malgré sa propre ('pouvante, faire un temps d'arrêt dans sa course, puis marcher pas à pas, les yeux invariablement fixés sur l'image redoutable.

A examiner le bouleversement de ce visage en contraste avec la ténacité de ce front, quelqu'un qui l'eût vu eût pu dire que l'homme intérieur fuyait en lui, en quelque sorte, pendant que l'homme visible luttait et éiait comme retenu sous la puissance d'un commandement suprême.

Toutefois , le trajet s'acheva bien vite, et l'obscurité qui régnait au bout de la galerie l'absorba, lui et son fardeau.

Et maintenant si l'on a deviné quelque chose de la pensée dePierre-le-Tueur, on s'expliquera pourquoi, arrivé là, il coucha le cadavre à la place qu'il avait quittée, pourquoi ensuite s'occupant de plus d'unaffreux détail, il fit , entre le corps mort et lui, un échange nécessaire, achevant minutieusement une horrible toilette après laquelle il partit.

Mais il n'eut pas plus tôt fait quelques pas qu'il fut frappé d'une idée subite :

— Imbécile! dit-il; moi qui suis l'homme aux précautions!

Alors il se rapprocha de nouveau du lit dont il avait commencé de s'éloigner , cher-

U LE DOCTEUR ROLCE.

(ha sous les draps le bras gauche de M. de Gratinât, et lui-même soulevant la chemise de son bras gauche, à lui, il défit une longue bande appliquée sur la blessure d'une lancette.

— C'est une saignée de trois jours... c'est sec, pensa-t-il.

Et se forçant à la patience, il ajusta le linge taché de sang sur le bras du mort, comme il l'avait été sur celui du vivant.

Ceci fait, il fit descendre rapidement et avec une sensation étrange la manche de sa chemise qu'il arrêta au poignet, pressant le laiton de l'agrafe, de manière que la boucle

« DOCTEUR ROl'GE. 40

et le crochet, aplatis l'un sur l'autre, étaient comme soudés ensemble.

Quelques minutes s'étaient à peine passées à prendre ces horribles précautions, que l'assassin était de retour auprès du lit d'où il avait enlevé M. de Grannat.

Gomme un homme condamné à se jeter dans un gouffre, Pierre se précipita sous la couverture, chercha à s'arranger sur l'oreiller; mais trouvant à l'endroit où le malade s'était tenu que la chaleur n'était pas éteinte encore, il se recula jusqu'à ce qu'il eût rencontré dans l'ampleur de la couche une place où n'eût pas touché celui a qui il venait d'ô-

ter la vie.

50 I.E DOCTKl R ROUGE.

— Diable! la nuit sera meilleure pour lui que pour moi, dit-il ensuite, essayant un sourire qui eut grand' peine à passer au travers d<* ses dents serrées et de ses lèvres convulsives.

— Oh! mais, c'est un miracle!... Vous êtes mieux, monsieur! vous êtes mieux! En vérité, si je ne vous avais vu si bas, j'oserais dire que vous êtes sauvé!... Mais c'est que

voilà une euro qui ressemble à celle des saints de la légende dorée!... Je savais bien que ce traitement était héroïque ! mais il fallait le suivre... Je savais bien que ces gouttes étaient puissantes! mais il fallait les prendre.

— Et il les a bues! Et vous avez obtenu cela de cet obstiné malade? continuait le docteur allemand en se frottant les mains, en arpentant à pas pressés un espace assez grand pour donner de l'air à sa joie, mais sans perdre de vue le lit où gisait « son sauvé, » disait-il.

Puis, il prenait vivement la main de son aide et allait serrer avec force celle du surveillant, dans laquelle, en son enthou-

siasme, il finit par glisser une belle pièce

d'or.

Celui-ci reçut la récompense du docteur sans trop se rendre compte comment il pouvait l'avoir méritée , car chaque soir, régulièrement $ le digne employé mettait à côté du lit de M. de Grannat, comme auprès du lit de chacun de ses administrés, la potion qui lui était confiée, ensuite, à l'heure, il venait la présenter avec la régularité d'un soldat qui fait l'exercice.

Prendre la fiole, verser le contenu dans la cuillère, présenter celle-ci aux lèvres du malade, tels étaient les trois temps égaux de la

5« II DOCTEUn ROUGE.

manœuvre que sa conscience lui commandait.

Mais s'il arrivait que le médicament fût refusé, comme il semblerait que M. de Grannat l'avait fait, l'honnête gardien ne s'obstinait pas ; il remettait la fiole et la cuillère sur la tablette, à côté du lit, et pour être d'accord avec tout le monde, avec le malade qui ne voulait pas, avec le médecin qui avait voulu, chaque matin sans faute il jetait la potion par la fenêtre. Or, comme il s'était trouvé assez souvent que ce procédé n'avait pas nui a la convalescence de ses surveillés , il faut dire qu'il était invariable dans ce système médical ♦

Cette fois cependant, le méthodiste veilleur de nuit fut stupéfait des merveilles que lui contait le docteur. Il avait vu M. de Grannat presque à l'agonie, et bien que, suivant son invariable coutume , il se fût débarrassé du remède que celui-ci refusait, il ne pouvait pas penser que c'eût été assez efficace pour le tirer sitôt d'affaire.

La pièce d'or dont il n'était guère en humeur de se départir Y empêcha de contrarier ouvertement le médecin. Néanmoins, comme il avait acquis, lui aussi, quelque habitude du métier, pour savoir à quoi s'en tenir, il prit furtivement le bras du prétendu comte de Grannat , qu'après une courte exploration il laissa retomber bien vite en s'écriant :

H r.p iOCTfUI kouge.

— Horrible, horrible lièvre! Oh! mon Dieu! que cet homme doit souilrir!

— Que dit-il? fit entendre le docteur voyant l'action du subalterne, et courant au malade dont, à son tour, il interrogea le pouls avec vivacité.

Deux secondes se passèrent.

— C'est vrai... fièvre étrange '....Votre pouls bat singulièrement, monsieur!... Qu'est-ce donc? pourquoi vos yeux se tournent-ils de ce côté?... Ah! ah! c'est cet homme mort de cette nuit que Ton emporte, ne faites pas attention. Et toi, ferme les rideaux par là, ditil à l'élève qui l'assistait.

Et après que le corps dont on débarrassait le dortoir eut disparu.

— Bon! c'est fait! ajouta-t-il en s'adressant toujours au comte de Grannat substitué, ne pensez plus a cela . monsieur ! c'est un mauvais sujet de moins dans ce monde... Il s en va, tant mieux!... C'est Dieu qui vole le bourreau... il en aie droit, ma foi! et c'est par acquit de conscience qu'en cette occasion la médecine a un peu contesté avec lui.. . Bon ! voilà que vos pulsations sont régulières... Que disait donc cet imbécile!... Voilà que votre visage se rassérène... Que chacun se mêle de son métier, nigaud!... L'œil est bon... Viens donc voir, porte-tisane !

60 LE DOCTEUR HOUGE,

Et poussant le surveillant mal avisé en face du comte, il le tint par les épaules, l'obligeant à fixer ses regards sur le malade et regardant lui-même.

— Ils ont tous raison cependant, s'écriat-il tout d'un coup, en forçant davantage son attention; maintenant que vos traits sont plus reposés, c'est étonnant comme vous ressemblez !...

Pierre se retourna brusquement , et le docteur cessa d'exprimer tout haut sa pensée.

C'était, en effet, un ^mauvais compliment à faire à un honnête homme que de lui dire qu'il ressemblait à un assassin qu'une mort venue à temps arrachait au glaive de la jus-

TE DOCTEUR KOUGE. 61

lice. Il se contraignit donc et chercha à se jeter lui-même dans un autre ordre d'idées.

— A propos, dit-il, s' asseyant auprès de celui qu'il supposait le comte et lui parlant doucement, à propos, il est encore venu.

Puis, pensant avoir été compris , le médecin lit une pause comme s'il eût attendu que le malade voulut Y interroger.

— Qui donc est venu? pensa en lui-même le Tueur ; mais il n'osa pas faire de question. Il se contenta de répondre par un signe de tête d'une interprétation arbitraire, ainsi que l'aurait fait un homme affaibli comme il était censé l'être.

VI US 0OCTBOB ROir.i.

— C'est juste ; vous ries fatigue... 0:i le serait h moins, dit l'heureux docteur, lequel, ayant pris sur sa joie un à-compte suffisant, revenait au calme de sa profession, si ce n'est à celui de son caractère. — N'en parlons pas aujourd'hui... Aussi bien ceci renouvellerait nos discussions des premiers jours... Vous êtes mieux. Nous persévérerons dans le même traitement... Vous voyez, il ne fallait que se montrer docile... Si vous voulez me promettre de l'être encore, eh bien ! quoique ce soit un grand sacrifice, je le laisserai pénétrer.

Il salua et laissa Pierre sur ces paroles.

Le misérable vit que le rôle qu'il avait

voulu jouer pour se soustraire à une sentence inévitable deviendrait difficile, et il éprouvait déjà que son retour à la santé compliquait singulièrement sa situation.

Il ne savait du comte de Grannat que ce qu'on en avait raconté ; mais ayant sans cesse l'oreille aux écoutes; il avait entendu les militaires du dortoir se réjouir de ce que le Français, auquel ils avaient fini par s'intéresser, leur avait dit, qu'avant peu, il pourrait montrer des preuves qu'il était bien le gentilhomme dont il prenait le nom, et que, par conséquent, au premier jour, il serait relevé de l'accusation qui pesait sur lui.

Cette circonstance, connue de Pierre, avait

64 LE DOCTKUR ROIGK.

sulïi pour lui faire prendre le parti décisif dont on a vu les suites.

Mais s'il s'était attendu à des difficultés, il n'avait pas prévu celle que lui faisait redouter cette simple parole du docteur : « Il est venu. »

Le comte de Grannat avait donc un ami ou du moins quelque connaissance dans le pays? Qui pouvait-ce être?

Dans tous les cas, Pierre se proposa de se donner le temps de s'instruire, et pour cela de guérir moins vite qu'il n'avait commencé à le faire.

Ce thème conclu, il se passa deux jours pendant lesquels la parole du malade s'était, en apparence, de nouveau affaiblie et son œil terni comme par le passé.

Le docteur se désoiail ; mais enfin, à la visite du troisième jour, les choses semblèrent s'être rétablies.

Après que le médecin eut procédé au cérémonial d'usage et que son accès de contentement eut eu son cours.

— S'est-iL présenté de nouveau? demanda le malade.

Cette question parut contrarier le docteur , lequel, avant de répondre , hésita un instant.

Il semblait être en consultation avec luimôme pour savoir s'il ferait un mensonge

ou s'il dirait une vérité, — car il avait une nouvelle à apprendre au comte de Grannat; enfin, il prit un parti mixte.

— Oui, il s'est présenté, et, plus que jamais, il a persisté à vous voir.

Cette réponse faite, le docteur laissa échapper un soupir. Pierre suivit cette imperceptible manifestation sans pouvoir comprendre.

— Eh bien ! que s'est-il passé ? reprit-il hasardeusement.

— Oh ! mon Dieu ! il a appris que vous étiez mieux, répliqua le médecin qui cherchait évidemment à tourner quelque difficulté.

70 LL DOOttOft RODGF-

11 devait l'apprendre, poursuivit-il ; moi-même j'ai fait circuler au dehors la nouvelle , peutêtre prématurée , que vous étiez sur pied... Que voulez-vous î un peu d'amour- propre de moi à lui... vous comprenez...

Pierre ne comprenait pas mieux que tout à l'heure.

— Enfin, continua le docteur qui faute de réplique continuait sans désemparer, enfin , il est content de vous savoir hors de danger... il en est heureux , s'il faut me servir de ses expressions; et pourtant, voyez l'esprit de système!... Il persiste dans ses idées.

— Vraiment! il persiste? interrogea enfin

Pierre , imitant l'inflexion du médecin de Wald-Hust, et pesant, comme lui, sur le pronom avec cel accent particulier qui semble qualifier l'homme dont on parle.

— Eh ! mon Dieu ! vous-même n'étiez-vous pas d'accord avec lui là-dessus?

— C'est vrai... je dois en convenir, dit tout haut Pierre, pendant qu'à part lui il se demandait : dans quel accord suis-je donc? avec qui suis-je d'accord ?

— Au fait , poursuivit le médecin, je ne puis guère vous blâmer.

— N'est-ce pas, docteur?

— On ne vous croit pas le comte de Grannat ici ; mais comme je suis sûr que vous l'êtes, moi, je trouve tout naturel...

— Je vous remercie, docteur, interrompit Pierre avec un coup d'œil où paraissait beaucoup de reconnaissance; ainsi, vous, vous ne doutez pas?

— Comment douterais-je ? ne vous ai-je pas vu à ce moment où il n'est pas un homme qui voulût mentir!... quand vous étiez là, mourant, ne vous ai-je pas interrogé ?... tenez, continua le médecin chez lequel ces dernières paroles réveillaient une idée favorite, lenez! j'ai toujours là un projet, dont il faut enfin que je fasse part aux magistrats.

— Aux magistrats? dites- vous.

— Oui , c'est une grande chose et digne d'examen... La société et îa justice y sont intéressées! 11 y aurait un moyen sûr d'obtenir d'un criminel tous les aveux qu'on voudrait.

— Vous croyez, docteur? balbutia Pierre, dont, à ces paroles, le sang afflua de son visage à son cœur ; mais il s'enfonça dans son oreiller pour cacher la subite émotion qui l'eût trahi.

— Un moyen infaillible, vous dis-jeî qui est dans les mains de la science. C'est bien simple.

llx le nocrrun rolt.e.

Pierre écoutai! plein d'anxiélé.

— J'empoisonnerais 1 accusé, continua naïvement le docteur.

— Est-il possible! s'écria le Tueur avec un peu plus de force qu'il n'eût dû en mettre pour se tenir dans la vraisemblance de son personnage , mais le médecin n'observa pas cette nuance : il était lancé.

— Je l'empoisonnerais! s'écria-t-il ; je le mettrais à deux doigts de la mort... J'appelle cela le faire interroger par Dieu lui-même. Puis, sur le coup de ses angoisses, l'éternité devant lui, le pied à l'étrier, entendez-vous, monsieur! je le presserais de questions : il

parlerait. Il parlerait! et les a veux obtenus... je lui administrerais un contre-poison sûr.

— Mais c'est affreux ce que vous voudriez essayer là ! mais c'est pis que la torture ! pis que le fer et le feu ! dit Pierre , hors de lui cette fois et frémissant. Savez-vous ce que c'est, vous ! que la pensée précise de la mort pour la faire subir ainsi?... L'avez-vous jamais subie, cette pensée !... Ah ! si ce que vous voulez était admis, ce n'est plus un diplôme de médecin qu'il vous faudrait, mais une patente d'exécuteur des hautes-œuvres.

— Monsieur!... s'écria le médecin dont le front devint pourpre.

76 le docit.it, noir.r.

Néanmoins, il s'arrêta tout-à-coup, prit nu temps coin me s'il se fût ordonné à lui-même de s'apaiser, et acheva dans l'ironie un mouvement qu'il avait commencé dans l'indignation :

— Après tout, j'ai tor.t, poursuivit-il ; pouvais-je moins attendre de la reconnaissance d'un ami de Mesmer.

— Mesmer! Mesmer, dites- vous!

Le ton avec lequel Pierre venait de pousser cette espèce de cri était indéfinissable , mais quel que fût le sentiment qu'il eut éprouvé, il trouva que le docteur le mettait sur la voie d'un renseignement utile. Cette réflexion faite, il s'apaisa à F instant et prit a tâche de s'excu-

ser sur l'émotion que devait causer à uu malade à peine hors de danger le procédé cruellement philautropique du médecin légiste.

Celui-ci, qui, avons-nous fait remarquer, mêlait au fanatisme des choses apprises la naïveté et la bonne foi d'un véritable savant, alla au devant de l'explication et crut qu'il devait lui-même des excuses à M. de Grannat. La pensée qu'il venait d'exprimer n'était-elle pas trop énergique pour le cerveau affaibli d'un malade? ne s'était-il pas laissé entraîner plus loin que ne le voulait la prudence ?

Il revint donc peu à peu au sujet auquel le ramenait avec adresse Pierre- le-Tueur. On parla de Mesmer.

Mesmer, c'est le moment de le dire, Mesmer le magnétiseur célèbre, habitait, en ce temps-là, la petite ville de Lindaw, la pittoresque voisine du lac de Constance.

Après le procès en règle que Ton avait fait en France à son système, après que les savans et les Académies eurent si vigoureusement traqué sa doctrine et lui-même, en expiation de son grand succès, le hardi novateur était allé cacher sa vie tantôt en Bavière, tantôt en Souabe.

Errant, inquiet, se rapprochant parfois de la frontière de France, penché vers elle, pour ainsi dire, comme pour écouter si quelque parole ne partirait pas de là qui lui appren-

drait si son enseignement n'y avait pas été perdu, il était enfin venu se fixer dans la ville riante que nous venons de nommer.

Il y avait passé deux années dans un incognito profond, lorsque, tout-à-coup, ce qu'il avait espéré s'accomplit. De Paris en Allemagne, une grande exclamation fut entendue : les nouvelles découvertes du magnétisme vinrent plus que jamais étonner le monde et donner de récens élémens à l'enthousiasme.

A ce bruit, que les malheurs du temps ne purent étouffer, l'ardeur mal éteinte d'un ancien apostolat se réveilla au cœur de l'adepte. Il parut de nouveau, se nomma avec autorité, et, peu après, non plus la baguette de fer en

80 i.i; DOCTEUR RODGt.

main, non plus a\ <■<• le baquet circulaire dont on avait tant médit, niais accompagné d'une somnambule que l'on disait française, il opéra des prodiges.

11 avait été créateur et c'était presque marcher à la suite; mais, heureux de voir remettre en lumière la science à laquelle il s'était dévoué, Mesmer adopta, sans aucun retour de vanité, ce qui était reçu et renonça à ce qu'on avait repoussé.

Enfin, à cette seconde époque de son accès de prosélitisme, le docteur merveilleux chercha à renouveler sa vie d'enchantement; mais autour de lui se renouvelèrent aussi les préparatifs de guerre, s'aiguisèrent les sarcasmes

LE DOCTEUR ROUGE. 8t

des médecins; puis, ce qui ne manque jamais, l'arène étant de nouveau balayée, la galerie des curieux se recomposa pour juger des coups que se porteraient les athlètes et voir de quel coté tomberaient les vaincus.

Pierre-le-Tueur était instruit de toutes ces circonstances.

Malgré le mystère dont il s'enveloppe, et malgré l'atroce férocité du coup de tête qui l'a sauvé ou qui du moins lui a donné comme un sursis, on a pu voir que cet homme n'est pas un esprit d'une trempe vulgaire.

Aussi , au milieu des verbeux propos du

médecin, démêla-t-il avec une rare sagacité

que l'Esculape de Wald-Hust était l'ennemi T , i. o

82 le )>')< ni R B

du système de Mesmer, et mie M. deGrannat,

dont lui, Pierre, tenait la plaec , avait été un des partisans du célèbre docteur à son passage en France, alors que les Bergasse, les Desprémenil , les Lafayette s'honoraient d'être ses disciples.

-Une découverte en amène une autre, et, en poussant sans affectation le docteur sur la pente où il s'était placé, Pierre finit par savoir qu'aussitôt l'arrivée en prison du gentilhomme, il avait écrit à Mesmer et ensuite l'avait demandé, mais demandé avec de telles paroles, avec une insistance si mystérieuse, qu'il était facile de conclure que non seulement le magnétiseur avait été le médecin, mais qu'apparemment, pendant son séjour en France, il

LE UOCfEUR ROUGI:, S i

était devenu encore le confident intime du prisonnier.

C'était précisément à cause de ces relations dans le passé, dont le faux M. de Grannat se mettait ainsi furtivement au fait, que le médecin de la prison-hospice s'était opposé à l'entrevue de Mesmer et de l'ami qu'il serait venu retrouver, et bien qun ce rapprochement eût dû servir à prouver l'identité du gentilhomme , notre Allemand entêté s'opposait de toute la force de son despotisme médical et de toute la puissance d'une influence acquise à Faide de services réels, à l'entrée du magnétiseur sur un terrain où, d'après lui , les malades devaient être guéris en règle ou mourir à la manière classique*

84 1 1 D0CTE1 i. ROI G! .

— En passant le seuil de cette porte, vous êtes devenu ma propriété, disait -il au moment où nous renouons la conversation commencée entre eux; ici vous n'êtes pas prisonnier, vous êtes malade. Toutes les paroles de Mesmer pour venir jusqu'à vous, prétextes dont je n'ai pas été dupe !... Si je n'avais pas persisté , vous seriez-vous décidé pour la médecine raisonnable et raisonnée? Non. J'ai donc bien fait de ne pas le recevoir, votre docteur! L'esprit d'opposition qu'on me reproche ne vous a donc pas nui !...

Et se posant avec fierté et d'un geste aussi héroïque que magistral, il continua :

— D'abord, je veux prouver à ceux qui n'en

JJE DOCTEUR HOLGE. 85

seraient pas convaincus que je suis maître dans mon hôpital ! dictateur, empereur et roi près du lit de mes malades!... Le monde, monsieur, le monde a les yeux sur la vieille médecine, et quant à ce qui me concerne, je tiens à ce que l'on soit bien convaincu que je ne suis pas un médecin mystique.

— Pas plus que je ne suis un malade qui veuille se laisser guérir par des moyens mystérieux, dit Pierre, dont l'esprit à l'affût flattait à propos la manie du docteur et calculait déjà qu'il devait se faire des partisans.

— Dites-vous vrai? parlez- vous du fond de l'àme ?

— Le comte de Gratinât n'a jamais donné

*6 l •!»«.. i) i R ROI G

ii personne le dtoil de douter do sa parole.

— C'est que v( «s ne parliez pas comme cela il y a quelques jours.

— Je be vous connaissais pas, mon digne maître !

— Ainsi, quand vous demandiez Mesmer, quand vous réclamiez la pauvre esclave qu'il traîne à sa suite, sa somnambule enfin, puisqu'il faut la nommer?...

— Quand je demandais Mesmer, quand je le demande encore, c'est qu'un ami est heureux de toucher la main d'un ami; quand je réclamais sa somnambule , je ne savais pas qu'un jour je îa prierais, avec tous les e'gards

dus au beau sexe, de dormir pour d'autres que pour moi, docteur !

— Vous voilà bien loin des idées que vous aviez sur elle au moment où nous vous avons reçu ici.

— Bah ! la fièvre... un reste de délire peutêtre... Mais comme ma mémoire est un peu faible encore, puis-je vous demander quelles étaient ces idées ?

— Oh! les paroles qu'un médecin entend sont des paroles ouïes en confession.

— Mais si c'est le pénitent lui-même qui demande qu'on lui rappelle ses péchés.

— Eh bien ! je soupçonne que si la bella

Sara s'est quelquefois endormie avec de bonnes intentions à votre égard , ça n'a pas toujours été par l'imposition des mains de votre grand Cophle.

— Comment ! interrogea Pierre avec un sourire, j'ai été indiscret à ce point-là?

— Oh ! j'ai plus écouté votre pouls que vos paroles.

— Docteur, vous avez autant de discrétion que de science ! oh ! maintenant, je saurai que si l'on a un secret à garder où une vie à conserver, il faut aller à vous.

— Vous avez donc en moi une confiance?...

— Entière.

— Et désormais, si vous étiez malade?...

— Je sais ce que vaut la médecine dont vous êtes la gloire... Je n'en veux pas d'autre.

— Le jureriez-vous?

— A vous qui m'avez sauvé, je jurerai tout.

— Donnez-moi donc votre parole de gentilhomme que désormais Mesmer sera seulement votre ami et jamais plus votre médecin.

— Ma pa roi é de gen l i 1 h otb ra e , BO i t. !

90 LE DOCTEUR KOUGE.

— Vous pouvez entrer, monsieur Mesmer!

s'écria tout-à-coup le docteur dans toute la plénitude de sa voix.

Et il s'élança à la porte du vestibule dont nous avons parlé, tira vivement le pêne. In homme parut , suivi de quelques autres personnes.

Cet homme était Mesmer. Quant à ceux qui venaient après lui, Pierre ne les vit pas. La présence de celui à qui il croyait seulement avoir affaire attira toute son attention.

— Je ne me suis pas réservé le droit d'invoquer Dieu, dit le misérable au fond de son

LE DOCTIUR ROUGE. 91

âme ; c'est le moment de trouver tout en soi, ou je suis perdu!

Mais Mesmer s'était jeté dans ses bras et lui sauvait l'embarras des premières explications. Pierre répondit à ces vives étreintes en excellent comédien , et d'une parole tremblante , affaiblie :

— Vous ! vous enfin! disait-il, vous!...

— Moi ! moi, qui viens vous délivrer! moi, que vous avez trouvé fidèle après de si longues années d'absence !. . .

— Monsieur, monsieur, ajouta le docteur en se tournant vers un officier décoré auquel Pierre se rappela, non sans frémir, avoir déjà

92 CE DOCTEUR ROUGfc

eu affaire, venez, venez lui dire qu!il est libre!

L'officier, ou plutôt, à cause du double emploi auquel ou affectait le château de Wald- Hust, le gouverneur, homme de haute miné, fit alors quelques pas vers le prisonnier:

— Vos intentions ont été remplies , monsieur, lui dit-il, vos papiers ont été adressés de Vienne au docteur Mesmer. Je viens de lire avec lui des preuves que je suis fâché d'avoir eu trop tard sous les yeux. Je ne vous demande pas excuse d'avoir rempli un devoir impérieux quand je n'avais pas l'honneur de vous connaître, mais aujourd'hui, je vous prie de croire à tout mon bonheur en réparant le

LE DOCTKITi ROUGE. 93

tort dont à ma place tout le monde eût été coupable.

— Monsieur le comte n'a d'ailleurs pas à se plaindre, j'espère, dit triomphalement le médecin de Wald-Hust, qui était bien aise de constater un point essentiel pour lui : il nous est venu mourant et je le rends au docteur Mesmer tiré d'affaire.

— Tiré d'affaire ! s'écria celui-ci que l'entraînement d'une première effusion n'empêchai l plus de voir le visage bouleversé de Pierre-le-Tueur, car la surprise , la crainte et les divers sentimens dont était agité cet homme l'eussent rendu en ce moment un

objet de pitié pour tous: or, M< en lui son ami.

Au cri que poussa le docteur un autre cri répondit, un cri de femme. Pierre tourna ses regards vers l'endroit où il se faisait entendre.

A côté du lit , à sa droite , une main tremblante écartait le rideau ; une femme parut. Le châle noir qui l'enveloppait, comme une longue étoffe de deuil, laissait à peine entrevoir sa taille et jetait hors du buste une figure belle et pâle, dont le fixe regard portait cette je ne sais quelle pensée qui effraie et interroge. A l'action de ce rideau soulevé, h la vue subite de cette femme, pénétrant tout-à-coup comme Pierre lui-même, il y a trois jours, le

malheureux crut à la revanche de la funèhre apparition dont il avait fait précéder la mort du comte. Saisi de terreur, il recula.

— Et quoi! ne la reconnaissez-vous plus? dit Mesmer.

— Pardon... la joie... le saisissement... le bonheur de serrer un ami dans ses bras... Je n'y vois plus... mes yeux obscurcis...

À ces mots, que le Tueur entrecoupait cette fois avec une vérité moins jouée , la jeune femme s'avança, attira verselle le malade, dont elle souleva la tête, et d'une voix qui eût semblé une douce musique au cœur de celui à qui elle croyait se faire entendre :

— .1<k suis Sara, dit-elle.

Dans le silence qui sç faisait autour de celte scène, et quoique a peine articulées, les paroles de la jeune femme furent entendues, distinctes et précises, comme sont entendus tous les mots que l'âme a prononcés avant les lèvres,

— Sara ! quoi?... Sara, votre belle prophétesse? votre oracle infaillible? interrogea vivement et non sans ironie , le médecin de Wald-Hust en s'adressanl à Mesmer.

Celui-ci répondit :

— Sara, la constante amie de M. le comte de Grannat

Le prétendu comte écoutait tout ceci en cachant sa tête dans ie sein de Sara ; il paraissait chercher à contenir ses sanglots contre ce cœur qui se lut brisé si quelque chose de F affreux secret eût été connu.

— Sara, la fiancée du nohle comte, avait continué Mesmer.

— Et par conséquent, ajouta le commandant , et puisque mon devoir m'a forcé à pénétrer dans votre correspondance ? j'ai l'honneur de parler h la veuve de M. ie baron de Ohazelles.

— Elle-même, que les malheurs du temps ont forcée à quitter la France et à venir cber-

(lier eu Allemagne l'appui qu'elle devait y rencontrer, répondit Mesmer pour la jeune femme que Pierre retenait toujours.

Mais à mesure que passaient ces paroles , celui-ci, les lèvres collées aux mains de celle qu il trompait, inscrivait dans sa tête comme dans un mémento à consulter au besoin : — Sara. — Somnambule. — Grande dame. — Veuve Chazelles. — Forcée à quitter la France. — Amie, fiancée du comte de Gr annal. — Sujet lucide du docteur Mesmer. — Belle et mélancolique — Vingt- trois à vingtquatre ans.

Puis, effrayé de cette récapitulation et des

combinaisons infinies que tout cela supposait :

— Voilà bien des choses et bien de la besogne! pensa-t-il.

Non loin du château de Wald-Hust, à peu de distance de la ville frontière, non plus aux bords du Rhin, mais sur la petite rivière de la Schult, dont, en cet endroit, les eaux coulenl

promptes et rapides vers le grand fleuve, comme si, plus rapprochées, elles entendaient la voix puissante qui les appelle et qu'elles eussent hâte de se réunir à lui ; là, adossée à la forêt Noire, se trouve une vaste case de bûcheron.

Ce fut autrefois un pavillon de chasse solidement enchâssé clans le sol. C'est aujourd'hui, c'est-à-dire aux jours passés de cette histoire, une demeure où la brique massive est restaurée par de massives planches de sapin, c'est une demeure moitié féodale, moitié agreste, où les seigneurs ont bâti, où les bûcherons ont charpenté, c'est l'ouvrage des hommes qui ne sont plus et de ceux qui vi-

vent encore; mais sur ce total démines et de restaurations, la nature aussi a fait sa part.

Les quatre chambres dont se compose cette pittoresque fabrique sont, à I extérieur, prises sur leurs quatre faces par les lichens, les plantes grimpantes, les convolvulus, les clématites, les lierres verts, les vignes sauvages . et quelques ceps de jardin plus robustes qui, mal disciplinés par la serpe , s'étendent de toutes parts portant leurs grappes au sommet de cette verdure envahissante, hors de la portée des hommes, à la portée des oiseaux du ciel qui ne s'en font pas faute, et qui s'égaient à émielter leur repas et à jeter à toutes les brises leur chant de dessert.

tOfi LE DOCTEUR ROUGE.

A les voir là si gais el m bien chez eux, à voir la maisonnette enserrée dans son inextricable treillis de lianes cl de bois tordus qui des murailles s'élancent aux toits, qui des toits montent aux sapins où ils se nouent à triples nœuds, un poète romantique ne manquerait pas de comparer ce singulier cottage à quelque volière gigantesque attachée par des cordelettes, retenue par des câbles, enserrée dans un filet dont, pour le moment, le poids a fait courber les branches jusqu'à ce qu'elle touchât le sol ; et, lorsque le vent qui vient des profondeurs de la foret agite l'arbre de la tige au sommet, et que les guirlandes entrelacées, les festons sans fin allongent et raccourcissent leur verdure élastique, une imagination un peu lancée pourrait croire que la

cage immense va s'enlever et suspendre enfin entre la terre et le ciel les nombreuses couvées de ses hôtes.

Cette rustique demeure a été prise à loyer par Mesmer, qui a pensé qu'en un lieu si bien choisi, la convalescence de son ami serait moins longue et ses forces plus vite revenues.

L'illustre docteur croit, et peut-être ne croitil pas à tort, que toute cette sève, qui est hors de soi, s'assimile à soi, et que vivre au milieu d'une végétation loyale et riche, c'est chercher et prendre une santé riche et florissante.

Mais ici, Pierre-le-Tueur est malade, non

pas plus qu'il ne le paraît , mais plus malade que lorsqu'il s'est tant aidé à le devenir, quand il a conçu l'horrible pensée qu'il a mise a exécution.

Pierre n'est pas converti toutefois . car c'est désormais un homme enveloppé de son enfer : il est blessé au cœur, on n'oserait dire d'amour, on ne saurait dire seulement de désirs ; Sara est belle, mais c'est moins de cette beauté qui enflamme que de cette beauté qui attire, c'est de cette beauté religieuse qui fait du corps le revers de l'âme, qui donne au regard la puissance, au geste la majesté qui force à se ranger au passage d'un femme, et à regarder ensuite comme si quelque trace lumineuse devait rester après qu'elle a passé.

LE DOCTEUR fcOtJGE. 109

Auprès de Sara, Pierre est comme le réprouvé, qui de son brasier voit ouverte une porte du ciel dont il ne touchera jamais le seuil.

Depuis tantôt huit jours qu'il habite sous le même toit que la jeune veuve, combien de fois il a conçu la pensée de souiller tant de pureté î Mais un coup d'œil de cette femme l'intimide, un signe de sa main le contient, et si les bras du meurtrier l'étreignent et la rapprochent de son cœur, quand elle se penche vers lui, confiante et bonne, et qu'elle l'appelle si doucement «Georges!» cet homme sent ses membres se glacer, il lui semble qu'à cette appellation, Georges, l'assassiné, a entendu en effet, et qu'il se place entre elle et

110 le DOGTJH I r.oi (.[■:.

lui. Il se confient cependant et reste, niais alors la force du supplice qu'il subil ici ait g mir et crier un autre que lui.

Aussi, que la jeune femme soit partie, car elle est devenue la ménagère de leur retraite, que la voix de Mesmer l'appelle et qu'elle quitte la place, Pierre s'échappe, court parles bois, gravit les plus rudes pentes, remonte la Schult dans laquelle il trempe ses mains pour en porter l'eau froide à son front; malheur alors si quelque daim s'élance à côté de lui ï malheur si, sur sa tête, quelque ramier prend son vol ! d'un geste, il saisit une pierre, arrache une branche ; il poursuit et cherche à atteindre tout ce qui vit, et est heureux de vivre.

Une fois, dans un de ces momens de jalouse fureur, de courroux désespéré, son pied posa sur une vipère qui se dressa contre lui. Il la prit avec rage et la fit tourner rapidement pour l'écraser contre un arbre; mais, par une réflexion soudaine, il la lança loin de lui :

— Vis et tue ! s'écria le damné.

Mais pourquoi subissait-il son incessante torture? Pourquoi restait-il? Qui l'empêchait de fuir maintenant? Il n'avait voulu que cela d'abord; d'où vient qu'il voulait autre chose? Huit jours s'étaient passés sans que rien eût été découvert, un mot ne pouvait-il le trahir? Un sentiment, une parole en désaccord avec des actions passées qu'il ignorait en

11*2 F.r. DOCTEI R ROI <;k.

partie, quoiqu'il s'efforçât d'en acquérir le secret une à une, ne pouvaient-ils 1<* perdre? Sa santé revenue ne pouvait-elle l'aire disparaître cette ressemblance qu'avaient faite non seulement l'âge, l'exactitude des lignes, mais encore la pâleur de la misère, celle de Feiïroi dune condamnation, et, plus tard, une diète calculée ?

Nous l'avons dit, Pierre aimait ; il aimait comme il pouvait aimer sans que rien de lui pût échapper à sa nature perverse, toutefois il aimait, et aux momens où lui venait la pensée de fuir, il se disait : — A demain !

Pourquoi d'ailleurs ne poursuivrait-il pas la chance heureuse que lui offrait la fortune?

— Je suis maintenant le comte de Grannat, disait-il un jour qu'il avait été cacher sous l'épaisseur des taillis une de ses turbulentes pensées; je suis le comte de Grannat! Je garderai le nom que je me suis donné. Je l'ai acheté trop cher pour m'en déposséder si facilement !

Et aussitôt sa pensée incessante, la forte pensée de son cœur, non pas celle de son salut ni de son ambition le reprenant, il s'écria :

— D'ailleurs, n'aimé-je pas Sara? elle est ma fiancée ! elle sera à moi!:., Mon passé est enseveli désormais ; un présent nouveau commence ?

H/l LE DOCTEUR HOÎJOE.

— Oui , un présent nouveau côtnmenrr pour nous ; mais, dites-moi ! Georges, pourquoi commence-t-il si tristement ?

Pierre se retourna; la jeune veuve se trouvait placée derrière lui.

Sara, avons-nous dit, s'était trouvée derrière Pierre-le-Tueur au moment où celui-ci pensait être seul.

— J'ai donc parlé haut? s'écria-t-H , trem-

lift LE DOCTEUR ROUGI.

blant en son cœur et toutefois s' efforçant de garder, en le modifiant, le sourire qu'avait d'abord jeté sur ses lèvres le mouvement de joie, d'ambition et d'amour qu'il venait d'avoir.

— Oui, répondit la jeune femme, j'ai entendu quelque chose de vos dernières paroles... à moins que la faculté dont je suis douée ne se conserve encore dans la veille et que mon oreille croie avoir écouté ce qui s'est dit en votre conscience.

— Ma conscience!... Sara croit donc toujours qu'elle peut écouter et entendre au fond des consciences? dit Pierre, qui quoique rassuré était, malgré lui-même, appelé à interroger la jeune femme sur cette faculté dont un se-

LI DOCTEUB ROUGE. 119

cret pressentiment lui faisait redouter la clairvoyance, bien qu'il s'efforçât de n'y pas croire.

— Sous la main de Mesmer, oui , répondit Sara.

— Ainsi Mesmer, est autant avec vous que moi-même !

— Autant peut-être, Georges, mais autrement sans doute... Vous savez, d'ailleurs, comment cela s'est fait.

Pierre ne le savait pas.

— Seriez- vous jaloux d$ notre bon Ààcm

120 1 1. DOGTfil R KOlT.r.

teur? dit-elle ensuite après avoir attendu une

réponse... Vous ne saunez l'être...

— Je suis jaloux de tout ce qui, dans ton cœur, n'est pas moi ! oui , jaloux de Mesmer même! jaloux surtout de...

11 allait dire :

— Jaloux de cet autre homme que tu nommes eaos cesse! Jaloux de lui à ce point que, pour te punir, il me prend des colères à te saisir au corps et à le crier : Je ne suis pas Georges ! . . . Entends-tu ? Je ne suis pas Georges ! . . , Je l'ai tué celui que tti aimes!

Mais il 3£UÛ! arrêté et, appuyé contre un

arbre, de ses mains il cachait son visage. Sara s'approcha doucement de lui.

— Depuis que vous avez été malade, Georges, vous vous montrez souvent ainsi. Cela m' afflige.... le cherche à vous comprendre et je ne le puis pas... Avez- vous quelque secret qui doive m'être caché? Ma vie d'épreuves n'est-elle pas finie? Que me faut-il croire?... Vous m'aimez... Oh! certes, vous m'aimez, vous m'en avez donné tant de marques!.». Et pourtant quelquefois... il faut enfin vous le dire!... je ne sais ce qui se passe en vous... je ne sais ce qui se passe en moi... Tenez, quand vous me regardez comme à présent... quand votre main me serre comme à cette

heure... oui, Georges! je suis tentée de fuir; et pourtant, n'est-ce pas, vous m'aimez ?

— En doutes-tu ? Sara ! s'écria Pierre, dont le regard se fit si caressant que la jeune femme baissa la paupière.

— Eh bien ! sais-tu. . . il faudra partir d'ici. . . Ici , je suis mal , quoique tout y paraisse riant... Ici , mon âme est à la gêne, quoique rien ne soit plus beau que nos fleurs, plus frais que ces rives , plus majestueux que ces chênes et n'aille plus droit au ciel que ces sapins... Ainsi , quand je t'accuse, peut-être faut-il chercher en moi-même et autour de moi la cause du sentiment de profonde tristesse qui me saisit souvent...

LE DOCTEUR ROUGR. 12 1

Et après un moment d'intérieure interrogation que Pierre n'osa pas interrompre :

— Faut-il croire ce qu'on dit ? Est-il bien vrai que ceux dont la nature est semblable à la mienne frémissent quand ils sont sur les traces d'un crime ? Est-il bien vrai que leur pied ne saurait toucher contre une terre remuée sur un cadavre sans qu'un froid de glace leur vienne au cœur... Sous ces arbres, dans le creux de ces rochers, -y a-t-il quelque victime dont un assassin aurait caché la trace?... Ici, j'ai froid ! ici, j'ai peur!... peur!...

— Peur, sur mon sein?

— Même là, mon Dieu !... même là !

Le Tueur avaitreçu Sara dans ses bras, el il courbait contre sa poitrine la tête, en ce moment si belle et si expressive, de la jeune femme; fie ses larges vètercens, il l'enveloppait. On eut dit qu'il voulait la cacher à quelque regard ennemi ; mais , en réalité , c'est que lui-même se cachait d'elle.

Si, après la parole qu'elle avait prononcée, elle l'eût regardé, elle savait tout.

— Allons! dit-éîle un peu après, j'ai des momens de folie... des pensées dont je ne saurais me rendre compte. — Chassons cela ! continua-t-eîle ensuite avec un sourire d'ange, accompagné d'un geste d'enfant.

Pierre saisit sa main, li dit :

— Tu n'appartiens pas assez à la terre, Sara... Il faut revenu* aux choses de ce monde, vois-tu !

Ses lèvres se rapprochèrent de celles de la jeune femme.

Mais Sara, étonnée, incertaine, se dégagea rapidement. v

— Et ce qui est promis , dit-elle, Georges ! ce qui est promis !

Comme un voile de pudeur, elle avait Tait descendre ses paupières sur ses yeux ; son doigt s'était posé sur ses lèvres comme pour

426 iv. DocTEtn nouer.

les défendre. Mais bientôt ce doigl sVer.rla afin de laisser passer un sourire d'amitié et de pardon.

— Ami, tu as raison... Il faut revenir aux choses de ce monde, dit-elle... Songeons donc aux soins qui me réclament.

Et la veuve du baron de Chazelles alla à quelques pas de là prendre une de ces cruches poreuses et légères à soulever, que les jeunes femmes de Wald-Hust savent si bien et si coquettement porter sur leur hanche.

— Nous avons un thé ce soir, dit-elle. Mesmer reçoit ses amis... l'avez-vous oublié ?

— En effet , ce rendez- vous de conversa-

LE DOCTEUR nocôE, 427

tion était sorti de ma mémoire... Vous savez que je n'ai pas voulu encore assister à ces réunions. Les querelles de nos deux docteurs me fatiguent , s'il faut le dire.

— Oh! ce soir, venez-y... Peut-être seriezvous fâché de n'y être pas venu.

À ce moment, une voix appela Sara : c'était celle de Mesmer. La jeune femme se baissa, emplit son vase, et se faisant aider à le poser comme il convenait pour qu'il fût d'aplomb , elle s'en alla par le taillis, penchant sa belle taille , arrondissant son bras autour de son fardeau et ressemblant, pour un croyant , à quelque apparition biblique, pour

i'2'- I i. l>r, |!.| R ROI & ■

le Tueur, à une belle statue grecque échappée de sou piédestal.

— Quelle est belle ! dit-il en la suivant de toute l'ardeur de. son regard.

Elle avait à peine disparu que Pierre était entré dans le petit golfe que la rivière avait formé. Là, de ses deux mains jointes et creusées, il puisa à l'endroit où l'eau était encore agitée, à la place où les doigts de Sara s'étaient plongés.

— Si elles pouvaient me régénérer, dit-ii , si elles 'pouvaient me purifier et me rendre semblable à elle!

LK DOCTEUft ROUGE. 129

Et il buvait avec avidité.

Mais le calme, étant revenu sur celte onde un instant troublée. Pierre, penché comme il l'était, vit son image; il se rappela Georges et s'enfuit.

FI

Et cependant, une demi-heure après, Pierre se trouva dans la chambre que Mesmer avait décorée du nom de salon. Sara ne lui avail-elle pas dit:-^ Vene/^y.,, peut-être seriez-vous fâ~

ché de n'y pas fctre venu. Mesmer, sans doute, y ferait quelque révélation promise à ceux avec lesquels il était entré en amitié , et, il faut le dire, en controverse.

Quelque intérêt que l'on suppose qu'ait le Tueur de tout apprendre, peut-être ne le suppose-t-on pas si grand qu'il l'est en effet et qu'on le découvrira par la suite. Aussi, toute réflexion faite, et hardiment , il alla tenir sa place parmi les convives, recevant avec une dignité parfaite et un ton de remarquable convenance les complimens que ne manquèrent pas de lui adresser les nouveau-venus.

Pour toute précaution, il avait adossé sa chaise contre la croisée ; ainsi , le visage dan$

LE DOCTEfeU ROUGE. 1,35

l'ombre et les auditeurs en face de lui, il voyait, et , lui , n'était vu qu'imnarfaitement.

Quoique nous n'ayons pas besoin d'être plus vrais que les événemens, plus probables que les faits, il est ici une circonstance sur laquelle nous arrêterons scrupuleusement le lecteur et de laquelle nous n'avons pas occasion de parler encore.

C'est que le comte de Grannat et maintenant celui qui porte son nom, l'un et l'autre, disons-nous, n'étaient plus d'une jeunesse que pourrait faire supposer l'amour de Sara. Pour ceux qui connaissaient la vie du comte et pour ceux qui auraient pu se vanter de connaître celle de Pierre, ces deux hommes étaient au

136 r D( en in îtouu

delà <:c quarante ans; mais ceci confié, il faut s'empresser dedireqn'aueun homme, excepte ces deux semblables , ne portai l plus versement ^on âge mûr. Chez Ions deux, l'énergie d'une nature largement dotée., chez Pierre la sève des passions Tories, chez M. de Grannal la volonté du bien , qui est aussi la passion forte des belles âmes , avaient pour ainsi dire donné à leur existence une puissante trempe. Déplus, les épreuves de leur vie militante, épreuves bien différentes certes, mais des deux ,parts énergiques , leur avaient acquis cette haute tenue et avaient donné à chacun ce coup d'o:i' presque guerrier qui , lorsque vous êtes jeune, font avancer l'âge, qui, lorsque vous approchez de la vieillesse, le font ré-^ trograder.

Leur taille était 'grande et iière, les lignes correctes de leur visage étaient nobles i leur front était élevé , et si, chez Pierre, aux masses ondulées de cheveux que retenait le ruban dont la mode prescrivait alors l'usage, se mêlaient quelques rares cheveux blancs ; — ce qui n existait pas chez M. de Grannat , — ceci pouvait s'attribuer aux derniers événemens et à la rude vie d'émigré qu'il était supposé avoir menée depuis qu'il avait quitté la France et avait été séparé de Sara.

Tout autre motif à part, est-il donc étonnant que la jeune femme, dont la nature mélancolique et tout intérieure est connue, ou du moins devinée, se fût prise à aimer le comte de Grannat de l'affectueux et saint amour que pouvait

13 S LE DOCTEUIt ROUGE.

donner une àme comme la sienne , amour (jui pour les femmes semblables à elle participe de la maternité , sans tenir compte de l'âge de celui quelles aiment, parce que, s'il n'est pas toujours le bonheur, il est souvent la consolation et en tout temps l'espérance.

Les choses ainsi réglées avec le lecteur et sans nous arrêter aux inutiles détails d'une conversation entamée près de la table à thé , et aussi , pour être exact , autour du pot de bière classique en Allemagne , nous entrerons dans le dialogue par l'endroit précis qui nous intéresse et se lie aux evénemens dont il faut nous tenir au courant.

— Or , sachons donc vos aventures , mon-

sieur Mesmer ; sachons comment il se fait que vous, merveilleux inventeur du baquet magnétique, de la baguette dominatrice que vous étendiez sur la tête de vos malades, de la chaîne de vos initiés se communiquant leurs crises comme l'étincelle électrique se communique à ceux qui se tiennent par la main, fussent-ils dix mille ; sachons, dis-je, comment il se fait que vous, qui nous assurez avoir eu connaissance des procédés de Puységur avant que Puységur les eût trouvés, vous ayez employé un si grand appareil de décorations au lieu du procédé si simple du magnétiseur sur le magnétisé ? que vous vous soyez mis en si grand frais de spectacle au lieu de vous contenter, comme on le fait à présent, d'un tèteà-tête sans embarras ?

\M) lh i)or/n:i'R rolv.k.

— Médecine occulte pour médecine occulte, continua l'interlocuteur qui avait pris si vivement la parole, celle-ci avait du moins Pavantage de n'aller pas plus loin que le lit du malade et de ne pas convoquer toutes les fièvres d'un royaume pour guérir d'un seul coup un peuple de fiévreux.

A cette attaque on a dû reconnaître le médecin de Wald-Hust. Autour de lui et de Mesmer un cercle attentif écoutait.

On le voit, les deux adversaires en étaient venus à ce point où la parole qui s'échappe de part et d' autre pourrait se comparer aux boites vives et serrées que deux duellistes échangent sur le tei Tain»

LE DÔCTRïJft ROUGI-. \kt

Mesmer avait plus d'une fois vigoureusement répondu ; mais aux derniers mots dont on venait de le harceler, il se leva ; ses joues qui , dans le débat , s'étaient animées, devinrent pâles; ses lèvres, qui avaient souri, tremblèrent convulsivement; il porta la main à son front et l'en détacha comme s'il eût voulu repousser loin de lui une pensée accablante. Ses yeux parurent humides, et une larme s'arrêta au bord de sa paupière.

Chacun pouvait voir que l'adepte éprouvait an ce moment une profonde douleur.

Et en effet , quelque chose de cette amertume qui vient à l'âme des inventeurs tor [lirait alors la sienne, On venait de renouveler en

H2 LE DOCTE LR HOLC^li.

lui-inème le tumulte de ceux qui ont agité une grande question entre eux et Dieu. 11 resta ainsi quelques secondes.

— Et ce moine qui trouva la poudre à canon , dit-il tout-à-coup , croyez- vous qu'il n'ait pas tremblé avant de livrer au monde sa découverte ? et l'homme immortel de Mayence, pensez- vous qu'il n'ait pas eu peur en donnant l'imprimerie à la science et a l'esprit de liberté? et le hardi navigateur qui chercha un monde pour la civilisation, croyezvous qu'il n'eût pas brisé son gouvernail et ployé sa voile s'il eût su qu'il cherchait des martyrs pour les auto-da-fé d'Espagne?...

Les grandes découvertes ne se font-elles pas aux risques et périls de l'humanité?...

Que me ra^ez-vous du tête-à-tête du magnétiseur et du magnétisé! C'est là ce qui m'a fait peur...

Le magnétisme est l'acte du médecin sur le malade ; mais quand le somnambule obéit , le magnétisme peut devenir l'acte du confesseur sur le pénitent.

Le magnétisme peut régénérer le monde ; mais il peut le bouleverser ! C'est la puissance des anges, c'est celle de Satan! remède ou poison, suivant l'homme qui l'exerce...

— Ah! si l'on en avait fait un sacerdoce! poursuivit l'adepte, dont la parole entrecoupée et fiévreuse en quelque sorte s'échappait comme peut s'échapper la parole d'un homme

1/l'i r.E DOCTE* R ROI <-i:-

que de vives ima^'s effrayent rr exaltent tour à lour et qui marque et lait suivie <Ju doigt l'avenir à ceux qui r écoulent dans le présent. — Àhî si le magnétisme avait été livré seulementaux vieillards éprouvés! Mais non, il est aux mains de la'force, de la jeunesse! l'âge des aesirs, celui de P ambition s'en peuvent emparer!.. .C'est làcequi m'a fait peur, vous ais-jef. . .

Eh quoi ! vous commandez à cette jeune iilie, et elle obéit ! vous ordonnez à cette jeune épouse . et elle devient docile ! vous prescrivez à cet homme qui a la confiance publique de répondre , et il répond! de vous livrer ses secrets, et il vous les livre! de fouiller dans tes mystères de la vie daulrui. et ces mystères sont connus ! . . .

LE DOCTECft ROUCE. M 5

Eh quoi ! il est une science par laquelle toutes les plaies cachées se montrent; par laquelle tous les déshonneurs prudemment ensevelis peuvent, à la voix d'un homme, remonter a la surface !...

Où se cachera donc la famille humaine?

Oh ! que le père, que l'époux et la mère tremblent!... (3)

Mon Dieu! mon Dieu ! c'est pourtant une belle et sainte chose ; mais avec la science du médecin , il faudrait Tétole du prêtre ; il faudrait, le zèle de l'apôtre et l'âme ferme de l'honnête homme !

— Beau plaidoyer en faveur de son système que l'épouvante qu'il occasionne à son t. i. 10

1A6 r.K docteur nouer:.

grand pontife! dit tout bas à quelqu'un le docteur do Wald-Hust , enchanté de l'apparente contradiction de l'illustre magnétiseur.

Et cependant celui-ci était tombé plutôt qu'il ne s'était assis sur le siège qui était auprès de lui. Sara essuyait filialement la sueur qui découlait du front de Mesmer.

— En allant en France , continua l'adepte avec plus de calme, et au risque de ma réputation peut-être, je voulus entourer le magnétisme d'appareils imposans ; avoir, comme vous l'avez dit, monsieur le docteur, et comme je le voulais , d'après mes idées , un public de malades. Le baquet déguisait et ne trompait pas (4). Le spectacle adroitement décoré

LE DOCTEUR KOIGE. l/,7

sauvait du tète-à-tete dont j'aurais redouté de donner l'exemple... Quant à la chambre des crises, si moquée, ri était-elle pas une garantie contre le danger si redoutable du seul à seul?... Mon effroi vous explique donc le parti pris de ma première méthode, s'il ne la justifie.

Arrivé là , Mesmer fit une pause ; il descendait, pour ainsi dire, les degrés de l'exaltation.

— Et maintenant , reprit-il , m'en voilà venu à vous expliquer la première cause de ma détermination ; pourquoi je n'ai voulu ouvrir que la moitié de la main quand je pouvais l'ouvrir tout à fait pour en laisser échap-

î/i* il. !»<»( h,! H IlÔCGl

per la science entière; pourquoi, arrive'' sur le seuil de la grande découverte, j'ai été saisi d'effroi. M'en voilà venu à vous conter à quel moment, en quels lieux et par quels personnages l'action du magnétiseur sur le somnambule m'a été révélée.

C'est ici T histoire de ses dangers, en même temps que celle de ses bienfaits. — C'est aussi l'histoire de ma vie et le commencement de mésaventures. Ecoutez!

Chacun se lit attentif; cependant, au lieu de parler, Mesmer s'était appuyé sur Sara, le front courbé vers la terre. Celle-ci fit un signe à Pierre, mais elle ne fut pas comprise. Elle sembla s'en étonner comme si, en d'autres

temps, ce signe eût eu entre eux une signification précise.

— C'est e'trange î dit-elle.

Et posant doucement la main de Mesmer sur l'appui du fauteuil où il se trouvait, madame de Chazelles s'approcha de la croisée dont elle ouvrit l'unique volet. Alors les vives senteurs de la foret et les pures émanations^ des plantes pénétrèrent à la fois.

Mesmer se redressa peu à peu ; le calme renaissait en lui , ses joues se colorèrent de nouveau. Sa paupière s'était baissée quoiqu'il eût l'air attentif à quelque chose qui , de l'extérieur, venait à lui,

L4Û U M41E1M MWK

— Que faii-il ?... dit le médecin à voix basse.

— Il écoute, répondit doucement Sara.

— Qu'éeouie-l-il? tout est dans le silence.

La jeune Femme montra le parterre de fleurs dont quelques riches tiges dépassaient l'appui de la petite croisée, apportant de plus près es divers parfums de leurs espèces.

— 11 appelle ceci son buffet d'orgue, ditelle. Voilà ce qu'il écoute.

— Rêveur î reprit le médecin, mais si bas qu'il se paria presque à lui-même et qu'en haussant les épaules dans son habit de bou-

racan empesé, l'étoffe fit plus de bruit que ses paroles.

— ■ Heureux qui rêve ! riposta Mesmer en ouvrant les yeux , mais sans les porter sur son antagoniste.

Il regardait devant lui ; ses traits mobiles avaient repris leur sérénité ; il souriait comme on sourit aux premières pages d'un livre où passent les images riantes et les jeunes souvenirs.

— Or, je commence, continua- 1— il.

Et au même instant, prenant son air d'homme du monde :

152 LE DOCTEUR ROLGK.

— La séance sera longue.

II y eut entre tous les auditeurs un échange de regards. On se recommandait l'attention ; chacun demeura immobile. Pierre seul peutêtre fut ému.

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