V2 m; docteur roit.e
Les pieds posés sur les cendres chaudes de mon loyer, dont petit à petit le dernier tison s'était éteint, les fenêtres bien closes, mais les rideaux tirés, la lampe ne brûlant plus, accoudé sur ma table, les yeux fixés dans un de ces miroirs courbes et noircis qui reproduisent les objets en les réduisant aux proportions de leurs cadres, je regardais au dehors.
Le moment était bien choisi. Quoique taché de noirs nuages , le ciel avait de larges places où brillaient les étoiles, et la lune semblait repousser les vapeurs au delà de l'orbe immense que sa lueur avait décrit.
J'avais arrangé mon miroir de façon à ef-
facer une suite de bâtimens qui s'étalaient à ma droite. Pointé en quelque sorte sur une percée pittoresque, le réflecteur me dégageait de la ville et cernait dans son carré une vue unique.
Devant moi s'étageait d'abord , au premier plan, une plantation d'ifs dont les branches , que le ciseau du jardinier n'avait jamais touchées, s' éche vêlaient à l'air; au delà de ce massif s'élevait le pavillon secret de Struensée et s'arrondissait sa coupole, dont les vitres, frappées par les rayons de la lune, faisaient pailleter la lumière comme une gerbe d'eau qui tombe dans un bassin; plus loin, à gauche, descendaient des jardins faisant suite au mien,
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terminés tout-à-coup par la découpure giganicsque d'un des forls du canal qui donne dans le port.
Là, un faisceau de mats et des milliers de cordages s'entrelaçaient, et les banderolles que le vent faisait doucement onduler dans les manœuvres eussent pu se prendre pour les formes apparentes de ces esprits malicieux que les matelots accusent de venir la nuit brouiller le bon ordre de leurs travaux du jour.
J'ai oublie de dire que la neige qui avait tombé la journée entière faisait courir, le long de ces lignes profondément estompées, de larges traits de lumière , de sorte qu'au lieu
d'un tableau se déroulait devant moi une vaste estampe semblable à ce premier produit de la pensée d'un artiste qui jette hardiment ses masses à l'encre de Chine et prononce ses reliefs au crayon blanc.
Je contemplais. Mon imagination, s'harmoniant avec cette grande scène , m'avait jeté dans un monde de féeries où je me garderai bien de faire pénétrer qui que ce soit, afin de ne point être traité de fou ; en un mot , j'avais pressé la sensation en moi-même, comme on presse le ressort d'une détente.
Que vous dirai -Je enfin? j'étais parti.
Déjà mes visions s'agrandissaient, semblables en quelque chose peut-être à celles que
dut avoir Newton au moment où allaient devenir fécondes ses grandes pensées, quand toutà-coup le vent souilla avec violence.
Poussés vers la lune , les nuages s'assombrirent ; ébranlés fortement , les arbres laissèrent tomber la neige qui les couvrait ; à la brusque secousse qui leur fut imprimée, leurs bras noueux me semblèrent se lever vers le ciel comme les membres décharnés de cadavres qui viennent de se débarrasser du linceul.
Un sentiment d'effroi me saisit ; je me mis debout, et, pour effacer cette funèbre illusion, je soulevai la base du miroir dans lequel je voyais tout ce spectacle.
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Ce mouvement, en taisant tourner le réflecteur, me donna les vastes aspects du ciel, et je ne gardai de la terre que ce qu'il en fallait pour servir de repoussoir au tableau.
Mais en ne prenant ainsi que les cimes des arbres et le faîte de tous les objets dont j'étais environné, mes yeux durent se fixer avec attention sur la ligne inférieure de mon changement à vue... Quelle est ma suprise !... des lueurs partent de l'intérieur du pavillon et viennent éclairer en dessous le demi-globe de la coupole.
Je crois m'être trompé, parce que cette lueur n'est pas permanente; mais, au bout d'un instant, je la vois reparaître.
In sentiment do crainte indéfinissable mè
fait battre lo cœur : je le combats aussitôt; car, chez moi , la peur s'use très vite et n'est qu'un eflet de surprise dont j'ai raison en un instant. Celle-ci, promptement passée, et avant que la seconde apparition du jet de lumière ait disparu, je conclus que, pour cette nuit , le pavillon est habité, et je me mets en devoir de m'en assurer.
Je descends vivement dans le jardin. La neige durcie crie sous mes pas. Je ralentis ma marche pour ne point effaroucher mon visiteur nocturne, quoique alors je ne puisse savoir s'il est encore dans le pavillon, car, arrivé en bas, j'aperçois à peine la coupole, et à
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mesure que j'avance, je la perds toul a fait de vue ; je m'arrête un instant : j'écoute.
Le vent souffle toujours, mais, hors le bruit du vent, tout est calme au loin et autour de moi.
— Allons, dis-je mentalement, on est parti ; ce ne sera pas encore pour cette fois.
Pas encore! cette idée m'importune; mais il est un moyen de m' assurer si elle est vraie.
Pour pénétrer dans le pavillon , il a fallu venir par le chemin du corridor et ouvrir la petite porte du jardin. Si le mystérieux visiteur s'en est allé , le verrou sera tiré.
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Je rtegirde, je louche ; le verrou esi j » comme d'ordinaire.
Ainsi <]onr. celui qui esl venu est enedre là!... Je ne lais pas la réflexion loule simple que, s'il est possible qu'une première fois . pour entrer , le verrou ait pu être tiré du dehors , du dehors aussi, il a pu recevoir l'impulsion qui l'a remis à sa place : quand on est agité comme je l'étais, la pensée marche plus vite que la raison.
Le pavillon est occupé , c'est tout ce que je veux savoir. . . Oh ! je veux mieux que cela ! . . . je veux connaître celui qui l'occupe, et, pour m'en assurer, je resterai dans le jardin.
J'y reste , en effet , ainsi qu'une sentinelle attentive.
Mais voilà déjà long-temps que je suis là , personne ne paraît, le froid devient insupportable. De peur de perdre une indication , je n'ose ni marcher, ni faire un de ces violens mouvemens qui rappellent la circulation du sang ; mes pieds sont morts , mes mains se crispent et peuvent à peine retenir les plis de mon manteau; mon souffle, qui à ce moment tombe sur l'extrémité d'un rameau de cyprès, s'y glace aussitôt et le fait scintiller comme une végétation de cristal.
Il faut que je rentre ou que je meure de froid... Rentrer!... rentrer, soit ! mais quand
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j'aurai réchauffé mes pieds sur les cendres <1<* mou foyer, quand j'aurai battu mes flancs pour y ramener la circulation, je reviendrai.
Cependant, avant de partir, je vais à la porte du pavillon, j'applique mon oreille tout auprès...
Est-il possible!... Ou la folie s'empare de moi, ou si j'ai conservé ma raison, si mes sens sont dans toute leur intégrité , là dedans une musique céleste se fait entendre.
Toutefois, je doute encore, je m'interroge, ai-je la fièvre? tout ce bruit sonore est-il dans mon cerveau? recommencé-je le rêve
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iniiuiqui a *:té si subitement interrompu tout à l'heure?...
Non ! tout est réel , car si je m'éloigne je n'entends plus; si je me rapproche l'harmonie recommence , mais une harmonie dont les notes m'arment trop éparses pour que je puisse saisir un sens musical bien déterminé.
À l'entendre comme je l'entends , on pourrait croire à ces chœurs d'instrumens qu'emporte une nacelle sur le courant d'un fleuve où tous les accidens de la rive reproduisent les sons, ici puissans , là affaiblis; là-bas presque éteints.
Cependant , qu'ils fussent renforcés ou t. i. as
amoindris, ces sons ne s'entendaient que dans le pavillon , l'oreille collée à la muraille pouvait seule prendre à leur passage ces bouffée* musicales : c'était connue lorsqu'on écoute la pulsation dans la poitrine d'un homme, c'était un rhythme intérieur dont semblait vibrer encore la croûte du bâtiment : mais éloigné de là , seulement a peu de distance , on n'avait que le mouvement des alentours d'une grande ville et les murmures de la nuit une ibis que le vent est levé.
— Stnienséè ! monsieur Struensée l dis-je avant de m' éloigner, en plaçant mes lèvres contre les parois de la porte , — monsieur le dbcteurî est-ee vous?
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Ceci avait été à peine prononcé que le chant cessa , un bruit se fit semblable à celui d'un meuble qui tombe.
Je m'éloignai de plusieurs pas, pensant qu'on allait ouvrir. Quelques secondes de silence se passèrent ainsi ; j'avais les yeux lixés sur le trajet qu'il fallait faire de la porte du pavillon à la porte qui donnait sur la petite cour du passage , lorsque , précisément dans cette cour, à l'extérieur, j'entendis comme un frôlement , comme des pas qui glissent ; on était hors de la portée de ma vue.
Mais cette nuit— lit j'avais en quelque sorte aiguisé mon ouïe et donné des forces extraordinaires à mon attention. Quelques paroles
3î>ti le uocrtin i.oir.E.
furent prononcées; malgré la dislance, je n'en perdis pas une syllabe.
— On a entendu : venez ! — disait au dehors une douce voix.
— On a entendu , oui , certes ! dis-je en moi-même, mais qui donc parle là? et qui sont-ils ceux qui ont craint d'être entendus? les musiciens du pavillon ? en l'admettant, ce n'est donc pas par mon jardin qu'ils se sont introduits? Il y a donc une autre issue?
Les questions se pressaient d'autant plus en moi-même , que la porte du pavillon restait close et que rien n'annonçait que ceux que j'avais troublés dussent en sortir; et comme une fois une vérité saisie , toutes
celles qui y tiennent en sont subitement éclairées, je me rappelai alors avoir observé que cette petite cour où j'entendais parler, et qui précédait le jardin , je l'avais toujours vue déblayée de la neige que la rigueur de la saison y faisait tomber chaque jour ; or, c'était chose d'autant plus curieuse a noter ici, que le grossier escalier donnant dans cet espace si nettoyé , montait chez des gens du peuple dont le paresseux usage est de laisser ces traces ordinaires de l'hiver jusqu'à ce que, pour s'en débarrasser, le soleil du printemps leur vienne en aide.
De cette observation à conclure que ceux qui, en ce moment, venaient là avaient intérêt à ne laisser aucun indice de leur passage.
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il n'y avait que la liaison d'une idée à une autre, et cette dernière pénétrant dans mon esprit avec conviction, je nie précipitai v< r> la porte qui donnait sur la petite cour, et l'ouvris pour éclaircir mes doutes.
Il n'y avait personne ; mais j'entendis qu'on s'échappait par le corridor : j'y fus bientôt.
L'obscurité la plus profonde y régnait. Je ne pouvais me guider qu'au bruit des pas des fuyards; je courais pour les rattraper.
Mais après le premier élan, engourdi par le froid, je sentis que j'allais quitter la partie.
Une considération nouvelle nvy contraignit.
Quoiqu'il y eût entre moi et ceux que je voulais suivre une distance de plus décent pas, j'entendis distinctement le froissement dune épée qu'on tire du fourreau ; puis, l'air siffla au passage du fer qui le coupait avec violence.
Je compris qu'en cette circonstance il s'agissait pour moi de quelque aventure dont la scène finale pouvait devenir le pendant du coup de poignard de Muller.
Je nï arrêtai: carde toutes les belles choses de ce monde, le courage n'est bon que par l'emploi qu'on en fait. Je remis à d'autres temps à donner des preuves de celte vertu, et retournai sur mes pas.
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An moment où j'allais rentrer dans la cour, mes pieds s'embarrassèrent dans un objet que je traînai après moi. Je me baissai pour m'en dégager et touchai une étoffe fine et soyeuse que je ramassai.
Nul doute que ce ne fût une dépouille laissée en courant par une des personnes qui me fuyaient i, la plus gracieuse de l'association apparemment, car si mon tact ne me faisait pas défaut, je tenais une mantille de femme.