LE MIROIR AUX REVES
J'ai tellement accoutumé à montrer mon goût pour les détails, que vous avez dû vous étonner qu'en entrant dans la maison de Struensée je n'en donnasse pas au moins un crayon rapide.
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La maison d'un homme qui a eu le loisir d'y vivre long-temps et de s'y arranger, est comme le nid de l'oiseau , on y peut étudier ses mœurs et ses habitudes ; mais de cette demeure-ci j'aurai peu à dire ; on devinait seulement que le docteur avait été un homme de plaisir.
Les meubles reluisaient, les tentures étaient gaies , les buffets profonds , la table à écrire du cabinet était petite, et la table de la salle à manger large et longue; les serrures de la cave n'avaient pas une tache de rouille malgré l'humidité, et quoique les clés tournassent facilement , les ressorts en étaient solides et sûrs.
De nombreuses rangées de bouteilles vides attestaient par leurs diverses formes Y universalité des connaissances du possesseur, et le soin particulier qu'on avait pris à les choisir parmi celles dont le verre est mince et poreux prouvait l'aimable attention que le buveur avait eue pour lui-même et pour ses convives.
Ainsi , avant même de la verser dans la coupe , le regard se réjouissait de l'éclat et du coloris de la liqueur, et cette recherche dénotait le sybarite qui ne laisse chômer aucun sens, tout en en excitant un plus souverainement que les autres.
Cette dernière observation, qui ne man-
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que pas de profondeur, je la devaig à Wishy, homme habile dontona pu voir la facilité dam le diagnostic lorsque, à notre première entrevue, il avait si ingénieusement reconnu que j'étais médecin.
Struensée avait donc été un homme de plaisir; c'était connu, et l'inspection de sa maison ne m'en apprenait pas plus que je n'en savais à l'avance.
Mais Struensée avait changé tout-à-coup de conduite, et des deux parts qu'il avait faites de sa vie, donnant l'une aux amusemens et l'autre aux études, il avait retranché la part des amusemens.
Du moment de cette subite conversion , et comme s'il eût voulu se soustraire à la préoccupation des souvenirs, il avait fait bâtir un pavillon à l'angle nord de son petit jardin et dans la partie la plus reculée ? pavillon sans croisée , recevant le jour seulement par une petite coupole pratiquée au sommet du toit.
Là, disait-on, il se retirait, y passant des journées et des nuits entières, et quelquefois y recevant certains malades avec lesquels il s'enfermait plusieurs heures de suite.
C'était ce pavillon qu'il eût fallu voir ; mais précisément le propriétaire se l'était réservé.
Aussi, quoique ce ne fût pas la saison de la
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promenade , dans les intervalles de mes visites je descendais dans le jardin, et, bien couvert de mon manteau , je tournais autour de ce sanctuaire d'où il me semblait que devait partir la voix de quelque oracle ; ou bien, quand j'avais à revenir chez moi , au lieu de passer par l'entrée officielle, — l'entrée par la rue, — traversant le quartier qui avoisine le parc royal, je prenais par le long corridor que l'on doit se souvenir m' avoir vu longer la première fois que je fus introduit dans la maison de Struensée.
En rentrant de ce côté, ce m'était une occasion de faire quelques pas tout près du pavillon, d'en toucher la porte, d'essayer de la pousser même, espérant, je ne sais pourquoi.
qu'un jour elle céderait et qu'une voix me crierait : « Entrez ! »
Mais nulle voix jamais ne'se faisait entendre et, chaque jour, ma curiosité redoublait.
Puisque je suis en train de confesser cette faiblesse, — peut-être moins blâmable qu'on ne le pense dans ma situation, — il faut que j'avoue un de mes enfantillages, d'autant qu'à celui-ci je dois le premier pas que j'ai fait dans la révélation de toutes les choses cachées de ce récit.
Quand j'étais fatigué soit par les soins à donner à mes malades, soit par mes études ou par le heurtement de pensées dont s'exalte et
souffre la tête d'un homme qui est à la recherche d'une vérité nouvelle, j'avais trouvé un moyen de m'en aller pour ainsi dire au delà de ces pensées, de m'en dégager en les déposant comme un fardeau à reprendre à l'heure où mes forces seraient revenues, ou bien, si je jugeais à propos de les conserver, je m'étais donné la faculté de les regarder sous leur aspect le plus favorable et, quelquefois même, de les faire monter jusqu'à une sorte de glorification.
Je préviens que je vais jouer un peu à la petite chapelle et que ceci ressemble assez à cette grande jouissance dont plus tard J.-J. Rousseau vantait les délices, et qui consistait à se jeter sur le dos dans un batelet et
à regarder s'arrondir le ciel et passer les nuages, dans l'oubli de la rive et au balancement du Ilot.
J'appelais cela me metire en rêverie.
A-t-on essayé quelquefois, après avoir admiré un beau paysage , des eaux agitées, un ciel étoile par la nuit, ou, dans le jour .> un ciel nuageux qu'empourpre le soleil, a-t-on essayé de faire passer ce tableau dans un miroir?
Si on l'a essayé, on a dû remarquer que la perspective s'éloigne et devient plus aérienne, que les plans sèchement détachés se niassent par des transitions adoucies, que le trop de crudité des tons s'attiédit et se nuance.
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Dans un miroir on voit vrai , maison voit de cette vérité qui l'ait l'illusion du mirage ; ce vrai a acquis une sorte d'enchantement. Chose étonnante! tous les plans de cette création assise sur des vapeurs fuient à l'œil, et toutefois l'air qui les environne semble plus dense; on dirait qu'on va toucher presque les fluides ondes de l'air dans lesquelles tout se plonge.
La science d'un peintre , se nommât-il Claude , ne donnerait pas à la nature reproduite le charme que Ion obtient par ce procédé, charme presque magique qui caresse le regard et émeut l'âme, car on dirait que la mélancolie, ce sentiment qui n'appartient qu'à l'homme , a passé dans ces arbres, dans ces
eaux , dans cette verdure, dans le vol même de cet oiseau qui traverse l'espace ; et si vous vous arrêtez long-temps à contempler cela, si vous agitez votre glace pour taire monter la terre au dessus de votre tête et faire descendre le ciel au niveau de notre sol, vous opérez peu à peu sur vous-même une mystérieuse révolution qui vous pousse hors de ce monde pour vous jeter dans le monde intérieur où vous pouvez faire un séjour de quelques heures , souvent au grand repos de vos pensées, souvent aussi , je viens, je crois, de le dire, à leur grande glorification.
C'était au mois de février 1770, j'avais entendu sonner une heure du matin et je prolongeais ma veille encore.